‹ M. TringleChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

DE L'ENTRETIEN QUI EUT LIEU CHEZ LE PERRUQUIKR CHABRE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.

Le 8 février étant arrivé, M. Tringle entra niysLérieusement le soir dans larrière-l^ontiqne dn perraqnier Chabre, sonriant de la bonne plaisanterie qnil avait imaojinée.

(c A ons costumerez- vous, monsieur Tringle? avaient demandé huit jours auparavant les dames Brou.

— Ma santé délicate sy oppose, vous le savez, mes-

dames. ))

Et il était sorti avec un sourire vraiment diabolicjue,

défiant quiconque de le reconnaître sous le travestissement quil méditait,

{( Que dites-vous de ceci, monsieur Tringle? » lui demanda non sans orgueil le perruquier Chabre en lui présentant une sorte de manchon effaré.

M. Tringle considéra longuement le bizarre objet.

MOrsSIELlR TRINGLE.

(( Cesl votre perriKjue.... Ah! vous serez impayable là-dessous.

— luîpayable, oui, il faut Fespéi er, )> dit M. Triugle, regardaut avec stupéfaction un agencement de peaux de chats et de peaux de lapins dans les poils desquels le perruquier donnait de iVénétiques coups de peigne.

— Ainsi coiffé, monsieur Tringle, vous devez enlever tous les suffrages de la soirée.

— Le croyez -vous vraiment, monsieur Cliabre.^ Je n'en étais pas certain, mais puisqu'un homme de votre compétence raflhinc...

— Non, jamais aux Mettes on n'aura vu de plus admirajjle travestissement.

— Vous connaissez, sans doute, monsieur Chabre, quelques-uns des costumes de la soirée?

— Ne me parlez pas des bourgeois des Uettes ! dit le perru(|uicr Chabre, qui était nalifd'Agcn. Des avares, des liardeurs, des pingres, des panas! 11 n'y a que vous, jusfjuà présent, monsieur Tringle, qui ayez loué un costume pour la soirée.

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Allons, tout va bien ! s'écria avec joie le céli-

bataii

re.

— Aussi chacun reconnaîtra que vous vous êtes mis en frais.

— En frais! pensa l'économe Tringle. Au fait, combien me prendrez-vous pour la location.^

— Ce diable a coûté fort cher à établir dans le temps , et je ne me chargerais pas de le faire confectionner pour cent écus.... Vous allez voir comme vous serez à Taise dedans, quoique ce soit un collant. L'homme le mieux bâti n'y perd aucun de ses avantages physiques....

— Mais le prix.^ demanda M. Tringle.

— Pour six francs vous en verrez la farce.

— Six francs ! s'écria M. Tringle.

— C'est le costume le plus gracieux de mon ma-

gasin, et il serait usé depuis longtemps si je voulais le louer à nos jeunes gens pour le mardi gras; aussi je ne le confie qu'à des personnes dont je connais le carac-

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— Vous savez, monsieur Chabre, qui je suis.

— Je ne parle pas pour vous, monsieur Tringle.... Un homme de votre âge, bien posé, s amuse décemment; mais ce genre de costume exige tant de ménagements....

— Quels ménagements ? demanda M. Tringle.

— Le rouge est une

couleur si délicate! Autant de gouttes de punch, autant de taches.

— J'ai horreur des taches, dit le célibataire.

— On le voit à vos effets, monsieur Tringle; c'est pourquoi je n'ai pas besoin de vous recommander de veiller aux rafraîchissements. ))

Après ces avis, M. Tringle passa dans la chambre à coucher du perruquier et se coula dans la culotte, qui tout d'abord le mit en gaieté, car la longue queue, formée d'une sorte de souple fil d'archal, tantôt aiguillonnait ses jambes, tantôt lui caressait le dos.

Ainsi vêtu, M. Tringle s'amusait comme un jeune chat des comédies de sa queue. Personne, en effet,

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n eût reconnu à ces attitudes le célibataire qui ne se reconnaissait plus lui-même, une agilité sans pareille traversant tous ses membres.

Quand M. Tringle sentit la chaleur de la perruque pénétrer son crâne, et qu'en face de la glace que lui présentait le perruquier donnant un dernier coup de peigne dans les poils de chat ébouriffés, le célibataire

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prit des airs penchés et secoua la tête afin de voir quel rôle la perruque était appelée à jouer. Chabre ajouta à ces admirations en bouchonnant les sourcils de M. Tringle et en leur donnant Tétrange aspect d'un accent circonflexe.

De maigres crins de balayettes ayant été ajoutés à riionnête physionomie de M. Tringle, ce fut alors quil se reconnut pour un masque triomphant qui devait enlever le cœur de Mlle Brou.

(c Vous êtes à peindre, )) dit Chabre en bouclant le costume de telle sorte que M. Tringle se sentait la légèreté de la plume.

Enthousiasmé, le célibataire essaya une gambade

devant le miroir.

(( C'est à ravir, reprit le perruquier.

— Monsieur Chabre, vous voulez me flatter.

— De la légèreté, de la souplesse , de la distinction sont choses trop rares parmi nos messieurs d'aujourd'hui pour que je n'y applaudisse pas. ))

M. Tringle sauta de joie à la hauteur cki comptoir.

(( Un peu de prudence, monsieur Tringle : je vous

recommande de ne pas trop écarter les jambes, à cause

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du collant. Le noir brûle l'étoffe; mais en dansant avec précaution, il n'arrivera pas malheur de ce côté. »

De nouveau, M. Tringle tenta quelques entrechats mélangés d'agréables pirouettes.

(( Qui croirait c[u'un homme habituellement réservé dans ses manières peut être aussi gai ? )> s'écriait Chabre.

M. Tringle n'écoutait plus. L'orgueil d'apparaître dans son costume chez les Brou, Fentrahiait au dehors.

(( Votre manteau, monsieur Tringle, cria le perruquier. Il fait froid, je vous avertis. ))

Mais déjà le célibataire bondissait par les rues, faisant en plein air la répétition d^un pas de diable qu'il venait d'imaginer.

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