‹ M. VioletteChapitre 16 sur 33 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Le lendemain matin , nos compagnons américains prirent congé de nous et se remirent en route ; mais Finn ne voulut pas permettre à mes deux amis et à moi de le quitter sitôt. 11 dit que mon cheval ne pourrait pas aller beaucoup plus loin , si je ne le laissais pas reposer au moins pendant trois jours ; que les montures de Gabriel et de Roche étaient tout-à-fait hors de service, et qu'il se chargeait de leur en procurer d'autres en état de les transporter chez les Comanches. n. 11

Nous n'eûmes , toutefois pas à lever une telle contribution sur son hospitalité. Dans la journée , une flotille de quinze canots s'arrêta devant la plantation, et une douzaine de trafiquants français vinrent visiter notre hôte, avec lequel ils étaient liés depuis longtemps. Leurs canots étaient chargés de marchandises qu'ils allaient échanger contre les pelleteries des Paunis-Pictes. Ils proposèrent à Gabriel et à Roche de venir avec eux. et mes amis, ayant accepté avec empressement cette offre opportune, embarquèrent leurs selles et une quantité de provisions que la bonne mistress Finn voulut leur donner à toute force , tandis que le mari, à leur insu, faisait mettre dans les canots un ballot de tous les objets qu'il pensait devoir leur être utile dans leur long voyage. Ce présent, ainsi que je l'appris plus tard , se composait de pistolets avec leurs fontes , d'un, petit baril de poudre, de saumons de plomb, de mors et d'étriers neufs, et de quatre couvertures mackinaw.

Le moment arriva enfin où il fallut me séparer de mes amis. Ma douleur fut poignante, et je versai des larmes bien amères quand je me trouvai seul; mais, réfléchissant que la séparation ne serait peut-être pas longue , et reconforté par le capitaine, je parvins à maîtriser mon chagrin. Toutefois, durant plusieurs mois, je me sentis isolé et ennuyé de moi-même. Je ne m'étais jamais imaginé combien il est pénible d'être séparé du

ET A\i\iuir;s. 16,'}

petit nombre de personnes qui nous sont attachées. Mon digne hôte me montra le plus grand intente, et, ayant quelques affaires à traiter au bureau territorial de l'Arkansas, résolut de partie avec moi. Cinq joins après le départ de C.nbriel et de Ruche, nous traversâmes la Rivière Rouge, et arrivâmes promptement à \\ ashington , le seul endroit de quelque importance dans la partie occidentale du pays.

De Washington à Little-Rock, capitale de l'État, il y a une route de poste où on rencontre des fermes Ions les quinze à vingt milles; mais le capitaine m'apprit qu'elles étaient habitées par l'écume de toute l'Union, et qu'à l'ouest du Mississipi, excepté dans la Louisiane et dans le Missouri, il était toujours plus sur de voyager dans le désert et de camper. \ous primes, en conséquence, le sentier des bois, à travers un pays montagneux et romantique, entièrement minéral et plein de volcans éteints. La quantité de gibier qu'on y trouve est incroyable : toutes les dix minutes nous faisions lever des bandes de dindons; on voyait continuellement paître des daims à portée de carabine, et je ne pense pas que, dans notre premier jour de marche dans les collines, nous ayons aperçu moins de vingt ours.

Indépendamment de son amour pour le désert et de sa haine pour les hommes à couteaux bowie , l;inn avait une autre raison pour ne pas suivre la

route de poste ; il avait affaire aux célèbres sources chaudes, et devait visiter, en chemin, un de ses beaux-frères, fils de Boone. C'était un chasseur déterminé, qui avait fixé son domicile au milieu de ces collines, et qui, chaque printemps, ne manquait jamais de faire une excursion aux Montagnes Rocheuses. Le second jour, à midi, après une ascension pénible de quelques milliers de pieds, nous arrivâmes à une petite clairière où l'aboiement des chiens et le gloussement des poules annonçaient le voisinage d'une habitation, et, au bout de quelques minutes, nous entendîmes la détonation d'une carabine.

« C'est celle du jeune Boone, s'écria Finn , c'est moi qui lui ai donné l'outil ; je reconnaîtrais son craquement au milieu de mille autres. Maintenant , écoutez-moi bien , chef : Boone ne manque jamais son coup ; il a tué un daim ou un ours ; si c'est le premier, cherchez le trou entre la cinquième et la sixième côte ; si c'est un ours , regardez dans l'œil. Quoi qu'il en soit, le jeune gaillard est un fameux cuisinier , et nous arrivons dans un bon moment. Eh ! bien , ne l'avais-je pas dit? Par tous les alligators des marais! eh! Boone, mon garçon , comment ça va-t-il ? »

Nous étions alors arrivés à l'endroit où le daim était étendu mort. Auprès du cadavre se trouvait un homme d'environ quarante ans , maigre , haut de six pieds neuf pouces, et vêtu de cuir tanné.

BT A m; Ml RES. 105

Bien que nous ne fussions qu'à un mètre de lui , il rechargeait sa carabine avec une gravité imperturbable, et un sourire n'épanouit ses traits sévères que lorsqu'il eut terminé son opération.

«Bienvenu, vieux garçon; bienvenu, étranger; deux fois bienvenus au foyer du chasseur. En voyant les pigeons s'envoler de la vallée , je me suis tout de suite douté que quelqu'un arrivait, et comme la venaison séchée ne suffit pas après une course matinale, eh! bien, j'ai pris ma carabine pour tuer une bête de mon troupeau. ■ Ici il fit une grimace. « Vous voyez , eontinua-t-il , j'ai fixé mon domicile dans un bon endroit pour un chasseur. Chaque malin, je puis tirer, du seuil de ma porte, un daim, un ours ou un dindon. Ne me parlez pas de ces pays où un homme est obligé de courir toute une journée pour attraper une bouchée de viande, la vie m'y serait insupportable. A bas, Blackey ! à bas, Judith! à bas, chiens! Vieux garçon, prends le couteau à scalper et écorche la bète sous le chêne rouge. »

Ces derniers mots étaient adressés à un jeune gars âgé de seize ans , domicilié chez le chasseur. Les chiens, s' étant convaincus que nous n'étions pas des voleurs , nous permirent de mettre pied à terre et d'entrer dans la cabane. Bien qu'elle fût le nec plus ulirà de la simplicité , elle était confortable : quatre blocs carrés supportaient une planche, c'était la table; d'autres blocs servaient de

sièges; des peaux de bison et d'ours, roulées dans un coin , composaient la literie ; un pot de grès , deux tasses en fer blanc et une grande bouilloire complétaient l'ameublement. Il n'y avait pas de cheminée ; la cuisine se faisait en plein air. Quand le gibier fut cuit, nous déjeunâmes, et, pour passer le temps, Boone nous raconta son premier combat contre un ours gris.

Étant très jeune , il était allé aux grandes montagnes de l'ouest avec un parti de trappeurs. Sa force extraordinaire, sa dextérité à manier la hache, son adresse mortelle à tirer la carabine, lui avaient fait une réputatation parmi ses compagnons, et, cependant, ils le traitaient toujours en enfant , parce qu'il n'avait pas encore poursuivi les peaux rouges sur le sentier de guerre, ni combattu un ours gris, exploit considéré comme aussi honorable et plus périlleux.

Boone attendait patiemment une occasion , quand, un jour, il futtémoin d'un terrible combat, dans lequel un de ces énormes monstres, quoique blessé par vingt balles , serra de si près les trappeurs, ses compagnons, qu'ils furent forcés, pour se sauver, de plonger au milieu d'une large rivière. Là, heureusement, la force manqua à l'animal, et le courant l'emporta. Le conflit avait été épouvantable , et , pendant quelques jours , le jeune homme n'avait pu se le rappeler sans frémir. Mais il ne pouvait plus supporter les sarcasmes qu'on

kt am:miiu:s. 1<>7

lie cessait de lui lancer , et, sans faire par! ée projet à ses compagnons, il résolut de les quitter, et de rapporter les griffes d'un ouïs gris ou de périr dans la tentative.

Après s'être tenu aux aguets durant deux: jours dans les gorges des montagnes, il décoin rit, derrière quelques buissons , une sombre groin- qui s'enfonçait sous une masse de rochers. La puanteur qui en émanai* et les pistes qu'on voyait à Feutrée tirent connaître au chasseur qu'elle était habitée par l'objet de sa rechercb une

le soleil était couché , il réfléchit que la bète devait être éveillée, et, très probablement, dehors, en quête d'une proie. 11 grimpa sur un arbre d'où il pouvait surveiller l'entrée de la grotte, et, pour ne pas tomber, s'attacha , ainsi que sa carabine, avec des lanières dont les chasseurs sont toujours pourvus. Bientôt la fatigue appesantit ses paupières, et il s'endormit.

Le malin, il fut réveillé par un grondement et un frottement qui se faisaient entendre au-dessous de lui. C'était l'ours traînant le cadavre d'un daim. Boone laissa à l'animal le temps de se gorger de chair et de s'endormir, puis descendit de l'arbre, appuya sa carabine contre le rocher, et entra en rampant dans la grotte pour faire une reconnaissance. Ce dut être un terrible momeut; mais sa résolution était prise, et il possédait tout le courage de son père. La grotte était sombre et spa-

cieuse , et le lourd grognement de la bête montrait qu'elle était endormie.

Peu à peu la vision du chasseur s'éclaircit, et il aperçut la masse velue à environ dix pieds de lui, et à une vingtaine de mètres de l'entrée de la grotte. Le terrain, sous lui , était couvert d'une couche épaisse d'ossements d'animaux, et cédait sous son poids; et, plus d'une fois, il se crut perdu, cardes rats , des serpents et d'autres reptiles , dérangés de leurs repas, s'enfuyaient à chaque instant, et de tous les côtés, en faisant entendre des sifflements aigus et d'autres bruits. Heureusement , la bête ne s'éveilla pas, et Boone, ayant fini son examen, rampa hors de l'horrible tanière pour faire ses préparatifs d'attaque.

Il coupa d'abord une branche de pin résineux longue de six à sept pieds; puis, tirant de son sac un gâteau de cire, il en entoura le bout du bâton en lui donnant, à l'extrémité, la forme d'une petite tasse. Gela fait, il rentra dans la grotte, tourna à gauche , fixa son espèce de flambeau contre la paroi , versa du whisky dans la tasse de cire , et sortit de nouveau pour se procurer du feu. Ayant fait une petite bougie avec le reste de sa cire et un peu de ficelle de coton, et, l'ayant allumée , il rentra, couvrant sa lumière avec une main jusqu'à ce qu'il eût mis le feu au whisky. La liqueur était au-dessus de preuve, et , au moment où Boone , armé de sa carabine , prenait position plus près

de rentrée, elle jeta une flamme éclatante qui ne tarda pas à embraser la cire et même le bâton.

Il fallut autre chose que de la lumière pour réveiller Tours de son sommeil presque léthargique, et ce ne fut qu'après que Boone lui eut lancé successivement un grand nombre d'os que la brute ouvrit les yeux , grogna d'étonnement à la vue de l'objet insolite qui était devant elle, ets'avança nonchalamment pour l'examiner. Le jeune homme avait saisi sa carabine par le canon , et, sachant qu'il était mort si l'ours n'était que blessé, il visa longuement et posément, et ne fit feu que lorsque ranimai leva la patte pour abattre la torche importune. Il y eut une chute pesante, un gémissement et un raie convulsif ; la lumière était éteinte , et tout était obscur comme auparavant. Le lendemain matin, Boone rejoignit ses compagnons au moment où ils déjeunaient, et, jetant à leurs pieds ses sanglants trophées : « Qui osera dire maintenant que je ne suis pas un homme? »

Le bruit de cet audacieux exploit se répandit bientôt dans tout le pays, et parvint jusqu'aux tribus du nord les plus éloignées, et quand Boone, quelques années plus tard, fut fait prisonnier par les Pieds-Noirs , ils lui rendirent la liberté et le comblèrent de présents, disant qu'ils ne pouvaient pas faire de mal au grand brave qui avait vaincu le mauvais esprit des montagnes dans sa propre tanière.

Une autre fois , Boone , serré de près par un parti de \cz-Percés, tomba dans une crevasse, et cassa la crosse de sa carabine. C'était un malheur ; mais, en compensation, il était à l'abri de tout danger imminent, du moins il le pensait , et il résolut de rester où il se trouvait jusqu'à ce que ses ennemis eussent abandonné leur poursuite. En examinant l'endroit qui lui avait donné asile si à propos , il vit que c'était une spacieuse caverne naturelle , qui n'avait d'autre entrée que le trou par lequel il était tombé, il remercia la Providence de cette heureuse découverte : « A l'avenir il aurait une cachette sûre pour ses peaux et ses provisions quand il serait à la chasse. » Mais, en continuant son examen, il s'aperçut, à sa grande terreur, que la caverne était déjà habitée.

Dans un coin étaient accroupis deux jaguars dont les yeux flamboyants suivaient tous ses mouvements. Ce n'étaient que des petits , il est vrai ; mais la mère , probablement peu éloignée , pouvait revenir d'un moment à l'autre , et il n'avait pour armes que son couteau et le canon de sa carabine !

Pendant qu'il réfléchissait à sa périlleuse position, il entendit un rugissement qui réveilla toute son énergie. Il roula jusqu'à l'entrée un énorme fragment de rocher, l'affermit autant que possible en amoncelant-derrière toutes les pierrres qu'il put trouver, attacha son couteau au bout du canon de

sa carabine , et attendit l'événement avec calme, lue minute s'était à peine écoulée qu un Monstrueux jaguar se précipita contre le rocher, et Boone dut employer toute sa force gigantesque pour l'empêcher décéder.

Voyant qu'il ne pouvait pas s'ouvrir le passage de vive force, ranimai se mita gratter et à creuser la terre autour du fragment de rocher, et ses petits, répondant à ses affreux rugissements, se jetèrent sur Boone. Il les chassa à coups de pieds , non sanb recevoir quelques vilaines égratignures, et, passant la lame de son couteau entre la grj pierre et le roc solide , il la brisa dans l'épaule de son ennemi extérieur, qui s'éloigna en hurlant. Ce répit fut heureux , car les forces de Boone étaient alors épuisées. 11 profita de cette suspension d'hostilités pour augmenter les obstacles en cas de nouvelle attaque , et, réfléchissant que les petits, par leurs miaulements, attiraient et irritaient leur mère, il leur brisa le crâne. Durant deux heures, on le laissa reposer de ses efforts, et il commençait à croire que son ennemi s'était enfui épouvanté, quand un autre terrible bond contre la pierre massive la ût entrer de quelques pouces dans la caverne. 11 lutta pendant une heure, et le jaguar, n'entendant plus le miaulement de ses }>etits, se retira de nouveau en poussant un hurlement plaintif.

La nuit vint, et Boone commença à perdre cou-

rage. Sortir de la caverne, il ne fallait pas y songer : la brute, sans nul doute, était aux aguets ; et, cependant, rester était presque aussi dangereux; car, n'ayant pas dormi depuis longtemps, et épuisé de ses efforts continuels , il sentait que bientôt il ne pourrait plus résister au sommeil. Toutes réflexions faites, il résolut de rester, et, après avoir travaillé pendant une autre heure à fortifier l'entrée de son asile, il se coucha pour se livrer au repos dont il avait si grand besoin.

Au bout de trois à quatre heures de sommeil , il fut réveillé par un bruit qu'il entendit près de sa tête ; la lune brillait , et ses rayons pénétraient à travers les interstices de l'espèce de mur qui bouchait l'entrée de la grotte. Un pressentiment de danger ne permit pas à Boone de dormir davantage. Il veilla, en proie à l'anxiété la plus intense , et ne tarda pas à remarquer que plusieurs des petites pierres qu'il avait placées derrière le fragment de rocher roulaient vers lui , et que les rayons de lumière , qui éclairaient la caverne , étaient de temps en temps obscurcis par un corps intermédiaire : c'était le jaguar qui avait sapé le fragment de rocher ; les petites pierres se détachaient les unes après les autres. Boone se leva , saisit le canon pesant de sa carabine , et résolut d'attendre l'attaque de l'animal.

Au bout d'une ou deux secondes, la grosse pierre roula de quelques pieds dans l'intérieur ;

le jaguar avança la tête, puis les épaules, et enfin bondit silencieusement jusqu'à quatre pieds de Boone , qui, rassemblant dans ce moment critique toute sa force pour un coup décisif, lui fracassa le crâne en mille pièces. Le vainqueur, entièrement épuisé , but du sang de la bête pour étancher sa soif, se fit un oreiller de son corps, et tomba dans un profond sommeil.

Le lendemain matin, Boone, après avoir fait un bon repas d'un des petits, alla rejoindre ses compagnons et leur raconta son aventure et sa découverte. Peu après, la caverne fut approvisionnée de toutes les choses nécessaires à la vie de trappeur, et devint le rendez-vous de tous les hommes aventureux qui trappaient entre les bords de la Rivière Plate et ceux du grand lac salé.

Depuis son établissement dans sa présente demeure , Boone avait eu un combat corps à corps avec un ours noir, dans la chambre même où nous nous trouvions. Lorsqu'il construisit sa cabane , son intention était de prendre femme. 11 faisait alors la cour à la fille d'un des vieux colons de l'Arkansas, et voulait avoir une habitation et une moisson sur pied avant de se marier. La jeune fille avait été écrasée par un arbre , et l'amant , désespéré , avait renvoyé les hommes qu'il avait loués pour l'aider à travailler son champ ; car il désirait être seul.

Des mois s'écoulèrent, et sa moisson promettait

d'être abondante ; mais il ne s'en inquiétait nullement. Il prenait sa carabine et restait , parfois , un mois entier dans les bois , pensant sans cesse à la perte qu'il avait faite. La saison était très avancée, quand, un jour, en revenant chez lui, il s'aperçut que les ours, les écureuils et les daims, avaient fait de grands ravages dans son grain. Il résolut de sauver ce qui restait pour son cheval , et comme il voulait commencer à moissonner le matin suivant, il dormit cette nuit-là dans sa cabane. La chaleur était accablante , et , selon l'habitude du pays, pendant l'été, il laissa la porte toute grande ouverte.

Vers minuit, quelque chose roula dans la chambre; il se leva immédiatement, et entendant une respiration courte et pesante , il demanda qui était là , car l'obscurité était telle qu'il ne pouvait pas voir à deux verges de lui. N'ayant reçu pour toute réponse qu'un espèce de grognement à demiétouffé , il avança la main , et sentit la peau velue d'un ours. La surprise le rendit immobile, et l'animal , lui donnant dans la poitrine un coup de sa terrible patte, le renversa hors de la cabane. Boone aurait pu s'échapper, mais rendu furieux par le mal qu'il s'était fait en tombant, il ne pensa qu'à la vengeance , et , saisissant son couteau et son tomahawk qui , par bonheur, étaient à sa portée, il s'élança impétueusement sur la bête et la frappa à tort et à travers. Malgré sa force pro-

diseuse, son tomahawk ne put pas entamer la peau épaisse de l'animal , qui, entourant l'assaillant de ses pattes, le pressa dans un embrassement qui eéH été mortel pour tout autre qu'un géant tri que Boone. Heureusement , l'ours noir dilTére de l'ours gris, en ce qu'il ne se sert que liés rarement de ses griffes et de ses dents, et se contente d'étouffer sa victime. Boone dégagea son bras gauche et donna un vigoureux coup de couteau sur le museau de l'animal , à qui la douleur fit lâcher prise. Le museau est la seule partie vulnérable dans un vieil ours noir; même à quarante mètres, la balle d'une carabine s'aplatit sur son crâne, et, si elle frappe un autre endroit, produit à peine aucun effet.

Boone, sachant cela, et n'osant pas risquer une autre accolade , s'enfuit de la cabane. L'ours furieux le suivit et le joignit près de la barrière. Par bonheur, les nuages se dissipaient , et la lune jetait assez de lumière pour que le chasseur pût porter des coups plus surs. Un autre bonheur lui fit trouver par terre une rail (1) en frêne bleu, très pesante et longue de dix pieds. Il lâcha son couteau et son tomahawk ; et, saisissant la rail, renouvela le combat avec prudence, car il s'agissait alors de la vie ou de la mort.

(1) Les rails sont des pièces de bois avec lesquelles on construit les barrières.

Les effroyables coups qu'il fit pleuvoir sur son adversaire avec toute l'énergie du désespoir auraient broyé les os d'un taureau ou d'une panthère ; mais l'ours est de sa nature un escrimeur admirable , et , malgré sa forme massive , il n'y a pas d'animal au monde dont les mouvements soient plus rapides dans une rencontre corps à corps. Il fut renversé une ou deux fois par la violence des coups, mais presque toujours il les paraît avec une agilité merveilleuse. Il finit par saisir l'autre bout de la rail, et l'attira vers lui avec une force irrésistible , l'homme et la bête tombèrent , et le premier roula jusqu'à l'endroit où il avait lâché ses armes. Le moment était critique ; mais Boone était accoutumé à envisager et à braver la mort sous toutes les formes ; il enfonça d'une main ferme son tomahawk dans le museau de son ennemi, et, faisant demi-tour, se précipita vers sa cabane , espérant d'avoir le temps d'en fortifier l'entrée; il mit le loquet et appliqua ses épaules contre la porte; mais ce fut en vain, la terrible bête s'élança tête baissée et roula au milieu de la chambre avec Boone et les fragments de la porte. Les deux ennemis se levèrent et se regardèrent en face; l'homme n'avait plus que son couteau, mais il vit que la bête était affaiblie et chancelante , et sentit que la lutte était devenue plus égale. Ils se prirent de nouveau corps à corps.

Peu d'heures après le lever du soleil, le capi-

ET AVIY] I RBS. 177

tainc Einn.revenantde Littlè-Rock, et retournant

à sa plantation, entra chez son beau-frère , et fut frappé d'horreur en le voyant étendu sur le plancher, mort selon toutes les apparences , et ayant à côté de lui le corps d'un ours. Boone, toutefois, ne tarda pas à reprendre ses sens et à reconnaître que s'il n'était pas mort étouffé, il le devait à un coup de couteau heureusement appliqué. La lame avait traversé l'œil gauche, pénétré jusqu'à la cervelle , et était enfoncée tout entière dans la tête de Tanimal (1).

Page 1