CHAPITRE XXXIII
De Boston à la Rivière Rouge, il n'y avait qu'une vingtaine de milles; mais nous rencontrâmes tant d'obstacles sur notre route que cette courte marche fut la plus pénible que nous eussions faite depuis longtemps. Nous eûmes à traverser des marécages et des lagunes où nos chevaux s'enfonçaient à chaque pas, de sorte qu'à midi, après avoir cheminé pendant six heures, nous n'avions gagné qu'une douzaine de milles. Nous fîmes halte sur un petit tertre où le sol était sec, et , pour la première fois depuis notre départ , rompîmes le silence. Jusque là nous avions été tellement occupés à examiner le terrain devant les pieds de nos chevaux qu'aucun de nous n'avait prononcé une parole. J'avais cependant beaucoup de choses à dire à Gabriel et à Roche: nous devions nous séparer le lendemain , eux pour retourner vers les Comanches et les Shoshones , moi pour aller chez les Mormons et peut-être en Europe.
Mon cœur était gros , et il me fut impossible de rire des plaisanteries du docteur; je comprenais alors combien une longue habitude de vivre ensemble et de partager les mêmes privations et les mêmes dangers attache les hommes entre eux, et, plus le moment de la séparation approchait, plus je sentais croître ma tristesse.
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\os cinq compagnons américains avaient renoncé à leur projet de traverser les Arkansaa
avec moi . Ils avaient appris en route que plusieurs villes florissantes s'étaient récemment éle- \ ces sur le bord américain de la Rivière Rouge , et ils comptaient s'y établir ; le docteur spéculait déjà sur les fièvres tierces et quartes de l'été suivant; le prédicateur ne faisait que rêver d'une petite église bien propre et d'une femme douce et avenante ; les trois avocats pensaient sans cesse aux gras honoraires qui leur seraient payés par les riches planteurs de coton. Le lendemain donc je devais rester seul au milieu de gens moins hospitaliers que les Indiens, et faire au milieu d'eux un voyage de mille milles , à cheval , constamment sur les confins de la civilisation, et par conséquent exposé à des dangers de toute espèce.
Quand nous nous remîmes en route, Gabriel , Roche et moi restâmes un peu en arrière. — «Pensez-y à deux fois , pendant qu'il en est encore temps, me dit Gabriel, et, croyez-moi, contentezvous de régner sur vos dévoués et affectionnés Shoshones ; laissez-là vos chimères et ne songez plus à fonder un empire occidental, ou , si vous voulez absolument en faire la tentative , ne cherchez pas le secours des hommes blancs. Qu'attendre d'eux et de leur assistance, sinon des prétentions exorbitantes et une immixtion indue dans nos affaires? Au bout de quelque s mois d'or- II. 10
ganisation régulière , les Gomanches , les Àpaches et les Shoshones, vaudront les meilleurs soldats du monde civilisé , et parmi eux vous n'aurez pas de traîtres. »
Je sentis que ce qu'il disait était vrai , et pendant un quart d'heure je gardai le silence. « Gabriel, finis-je par répondre, je me sms maintenant trop avancé pour pouvoir reculer. Les plans que j'ai conçus n'ont pas pour but mon avantage personnel, mais celui des Shoshones et de toutes les tribus amies. J'espère vivre pour les voir une grande nation , et , en tous cas, la chose mérite d'être tentée. >
Mon ami secoua tristement la tête ; il n'était pas convaincu, maisil connaissait mon caractère, et savait que toute représentation serait désormais inutile. Grâce à notre exubérance naturelle d'esprit , le moment de préoccupation qui suivit cet entretien ne fut pas de longue durée , et les cris bruyants du docteur ayant annoncé qu'il avait aperçu la rivière , nous éperonnàmes nos chevaux et eûmes bientôt rejoint notre compagnie. Nous étions alors sortis des marécages et entrés dans une avenue qui séparait deux champs de coton , et au bout de laquelle se trouvait la rivière qui, là, ne coulait pas limpide et transparente, sur un lit de roc et de sable, comme lans le pays des Gomanches et des Paunis Pietés, )ù elle porte le nom de Colorado de l'ouest, mais
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roulait des eaux rapides, l'ai lieuses et ron^vatres. Nous résolûmes de ne la traverser que le lendemain , de ehereber une ferme , et d'y faire un jo\(Mi\ les! in avant de nous séparer. Un nègre nous apprit que l'endroit où nous étions s'appelait la prairie perdue , et qu'en suivant le cours du ileuve pendant dix minutes nous arriverions à la pi ..mtaiion du capitaine Finn. Cette nouvelle nous transporta de joie, car Finn était une célébrité, et la relation de ses étranges aventures dans le désert remplirait bien des volumes d'un vibrant intérêt.
I ne hospitalité sans bornes étant le trait caractéristique de tous les planteurs de coton de la vieille école, le capitaine nous accueillit de la manière la plus cordiale. Ayant beaucoup voyagé luimême , il connaissait les nécesbités de la vie de voyage, et, avant de nous conduire à son habitation, il nous -mena aux écuries où huit nègres intelligents prirent nos chevaux, les frottèrent devant nous , et leur donnèrent une litière de paille fraîche et une abondante ration de fourrage.
« Cela suffira jusqu'à ce qu'ils soient refroidis, dit notre excellent hôte ; ce soir, ils auront de l'avoine et de l'eau ; maintenant allons voir ce que la vieille peut nous donner pour souper.
Je dois faire remarquer ici que dans les États occidentaux le mari appelle toujours sa femme
la vieille, el la femme appelle son mari le vieux, n'importe quel soit Fàge du couple. J'ai souvent entendu des hommes de vingt-cinq ans charger leurs esclaves d'une commission pour la vieille qui, probablement, n'avait pas plus de dix-huit ans. Les enfants n'appellent jamais leurs parents autrement. « Combien y a-t-il d'ici à Little-Rock? demandai-je une fois à un petit marmot. Je ne sais pas, répondit-il, mais les vieux vous le diront. Quelques mètres plus loin, je rencontrai les vieux, c'étaient des jeunes gens dont le plus âgé n'avait pas vingt-cinq ans.
Au physique, mistress Finn était une grosse et grasse fermière, mais ses manières étaient celles d'une dame. Née dans le désert , fille et femme de hardis pionniers, elle n'avait jamais vu autre chose que des bois, des marécages, du coton et des nègres, et cependant la grâce avec laquelle elle nous accueillit , et le tact et la délicatesse qu'elle déploya en exerçant l'hospitalité, auraient fait honneur à la femme la mieux élevée de l'ancien monde. C'était la fille du fameux Daniel Boone dont le nom est passé jusqu'en Europe. Elle mit immédiatement à contribution son gardemanger, son poulailler et son jardin, et, à notre retour du moulin à coton, où notre hôte, dans son orgueil de fermier, nous avait conduits, nous trouvâmes sur une large table un repas qui aurait
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pu rassasie]- cinquante des voraces bostoniens ([iif nous avions rencontrés le jour précédent à la table dMiote.
11 nie semble encore voir notre excellente hôtesse , dans cette glorieuse soirée , assise devant nous , et le visage rayonnant de plaisir en observant la rapidité avec laquelle nos assiettes se vidaient. Comme elle semblait heureuse quand nous Taisions l'éloge de ses poulets, de son miel , et de son café ! Alors, elle découpait, découpait, remplissait nos tasses, et chargeait nos assiettes de toutes les friandises qu'on ne peut trouver que dans l'extrême ouest, telles que la queue de castor frite, la langue fumée de jeune bison, et le plat du gourmand par excellence, le gombo de la Louisiane. Son café aussi était exquis , car elle était une des personnes , en petit nombre sur le continent américain , qui savent le préparer. ,
Après le souper, le capitaine nous conduisit sous le portique de la maison, où nous trouvâmes suspendus huit hamacs aussi blancs que la neige; là, notre hôte tira d'un grand baquet plein de glace plusieurs bouteilles de madère que nous bûmes à petits coups, et avec d'autant plus de plaisir que Finn avait substitué à nos pipes de roseau et à notre mauvais tabac cavendish une boîte de vrais cazadores de la Ilavanne. Après toutes nos fatigues et toutes nos privations , c'était plus que confortable, c'était délicieux:
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le douleur jurait qu'il voulait se faire plaideur, le prédicateur demandait s'il n'y avait pas quelques veuves dans le voisinage, et les avocats s'informaient si les planteurs des environs n'étaient pas quelque peu chicaneurs. Mais à propos, j'ai dit que le capitaine Finn était une célébrité ; quand nous fûmes un peu échauffés par le madère frappé à glace , nous le priâmes de nous raconter quelques-unes de ses merveilleuses aventures, et il y consentit volontiers car il aimait à parler de ses exploits passés, et ce n'était pas tous les jours qu'il avait un auditoire aussi nombreux. Comme les locutions qu'il employa ne pourraient être comprises que de ceux qui ont voyagé sur les frontières de l'extrême ouest, je rapporterai le peu dont j'ai conservé le souvenir à ma manière, en faisant, toutefois, observer que le récit perd beaucoup à être dit par un autre que Finn.
Pris dans sa première enfance par les Indiens, il avait été emmené au fond des forêts occidentales de la Virginie, et y était resté jusqu'à l'âge de seize ans. Une guerre ayant alors éclaté avec les Indiens il avait été repris par un parti d'hommes blancs. Jamais il n'avait pu découvrir ses parents, et il avait été recueilli par un bon quaker qui lui avait donné son nom, l'avait traité comme son propre enfant, et l'avait envoyé d'abord à l'école et ensuite au collège de Philadelphie. Mais la vie recluse et monotone de l'université
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convenait peu au jeune homme. Mimenl il s'échapail , errait pendant des journées entières dans \c^ forets, et ne re\enait que lorsqu'il y était forcé par la faim.
11 avait fini par retourner chez son père adoptif, qui, convaincu alors de la passion insurmontable de son protégé pour la vie solitaire des bois, craignil qu'au milieu du mouvement d'une grande ville et des entraves de la civilisation il ne fît que languir et dépérir. Le bon vieillard fut profondément affligé, car il avait espéré que le jeune homme , arrivé à l'âge où on sent le besoin de l'amitié, aurait été pour lui un compagnon affectueux et reconnaissant ; mais c'était un homme juste, et, ayant réfléchi que peut-être une année de voyage le guérirait, il fut le premier à en faire la proposition. Finn n'était pas ingrat; en voyant les larmes de son vénérable protecteur, il voulut rester pour le soigner jusqu'à la fin de ses jours ; le quaker s'y opposa et le fit partir après lui avoir donné de l'argent, des armes et son meilleur cheval. On ne parlait alors dans les États orientaux que de Daniel Boone, et Finn avait lu avec avidité las aventures de ce hardi pionnier. Apprenant qu'il était dans ce moment sur les frontières occidentales du Kentucky et qu'il faisait ses préparatifs pour émigrer plus loin vers l'est jusqu'au cœur du pays indien , il résolut de se joindre à lui et de partager les dangers de son expédition.
La vie de Boone est si connue que le récit de cette expédition serait ici inutile ; je me contenterai de dire qu'arrivé dans le Missouri, Finn conçut et exécuta le projet de traverser seul les Montagnes Rocheuses et d'aller jusqu'aux bords de l'Océan-Pacifique. Chose étrange! il conserve à peine un souvenir de ce premier voyage qui dura onze mois.
Les animaux du désert n'avaient pas encore été épouvantés par l'homme ; on trouvait de l'eau deux fois par jour, la vigne poussait luxuriante dans les forêts, et les caravanes d'hommes blancs n'avaient pas encore détruit les bouquets de pruniers et de noisetiers sauvages qui croissaient dans les prairies.
Finn dit qu'il écoutait les chants des oiseaux , et observait les jeux des daims, des bisons et des chevaux sauvages dans une espèce d'existence rêveuse. Il imaginait entendre des voix dans les cours d'eau , dans le feuillage des arbres , dans les cavernes des montagnes ; son imagination exaltée conjurait quelques fois d'étranges et beaux esprits d'un autre monde, qui veillaient sur lui et l'endormaient chaque soir avec des parfums et au son de la musique.
J'ai rapporté ceci , à peu de chose près , dans les propres termes de notre hôte. Beaucoup de ses auditeurs ont souvent remarqué que, toutes les fois qu'il parlait de cette partie de sa vie, il de-
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venait sombre et rêveur comme s'il était encore sous L'influence d'anciennes impressions indélébiles Nul doute ([ne le eapitaine Finn n'ait un espril naturellement trèi poétique, et tous ceùi qui l'entendront raconter seront de cette opinion ; mais on suppose que, quand il fit ce premier voyage solitaire, son cerveau était un peu affecté. Après onze mois de solitude, il atteignit l'Océan pacifique et se réveilla de son rêve au milieu d'u peuple dont il ne comprenait pas la langue. C'étaient, toutefois, des hommes de sa couleur , bons et hospitaliers. Us lui donnèrent des pierres précieuses et de l'or, et le renvoyèrent à l'est des montagnes sous la protection de quelques sauvages doux et simples. L'endroit où Finn était arrivé était une des missions, et ceux qui le secoururent et lui donnèrent les moyens de revenir étaient les bons moines d'un des établissements de la Haute-Californie.
Revenu sur les bords du Mississipi , son récit fut tellement entremêlé d'histoires étranges et merveilleuses qu'on n'y ajouta pasfoi. Mais, quand il eut montré sa poudre d'or renfermée dans des vessies et quelques pierres précieuses, cinquante personnes différentes lui proposèrent de conduire une bande d'avides avanturiers au nouvel Eldorado occidental. Finn, comme Boone, ne pouvait pas supporter la socié té de ses compatriotes. 11 craignai t d'entendre le bruit de leurs haches abattant les
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beaux arbres , et il craignait encore plus de les introduire, comme autant de loups affamés, au milieu des bonnes gens qui connaissaient si bien les devoirs sacrés de l'hospitalité.
Après une courte résidence avec Boone, Finn retourna en Virginie juste à temps pour fermer les yeux du bon vieux quaker, qui s'était attendu à le voir revenir, car il avait vendu toutes ses propriétés et en avait déposé le montant, pour être remis à Finn, entre les mains d'un banquier sûr. Le jeune voyageur fut frappé d'étonnement : il était alors possesseur de dix mille dollars! Que faire de tant d'argent? Il pensa au bonheur du foyer domestique, à l'amour, à la fille de Boone, et partit pour lui faire hommage de sa richesse nouvellement acquise. Finn entra dans la chaumière de Boone , tenant à chaque main ses sacs et ses porte-feuilles, et, jetant son fardeau dans un coin, arriva tout d'un coup au fait :
« Dites-donc, mon vieux , j'aime la fille? »
— « C'est une bonne et belle fille, répondit le père. »
— « Je voudrais qu'elle m'aimai. »
— « Elle vous aime. »
— m M'aime-t-elle? Eh ! bien, alors, Boone donnez-la-moi , j'essaierai de la rendre heureuse. »
— « Je le veux bien , mais pas encore , dit le vénérable patriarche : vous n'êtes l'un et l'autre
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que ries enfants ; aile n'a pas rie maison, et pomment feriez-vous pour la maintenir? »
« Finn sauta rie joie et d'orgueil : « Regardez, (tit-il, en semant sur le plancher ses billets de banque, son or et son argent, regardez, voilà de quoi la maintenir bravement; n'est-ce pas, vieux père , cela la fera vivre confortablement? »
Le pionnier secoua la tête. « Finn , » répondit-il : « vous êtes un bon jeune homme, je vous aime, vous pensez comme moi, vous aimez Polly, el Polly vous aime : ainsi donc vous l'aurez quand vous serez tous deux assez âgés , mais souvenezvous dune chose, mon fils, ni vos pièces de monnaie, ni vos clull'ons de papier, ne maintiendront jamais une fille de Boone. Non, non, vous aurez Polly, mais il faut d'abord que vous sachiez manier la hache et la carabine. »
Peu après cet entretien , Finn partit pour un autre voyage aux terres inconnues, laissant au vieux Boone le soin de faire fructifier son argent ; or, le vieux pionnier, bien que hardi chasseur et guerrier intrépide, n'était qu'un enfant lorsqu'il s'agissait d'affaires d'intérêt, et, à peine deux mois s'étaient-ils écoulés, qu'il avait perdu tout le dépôt. Le seul gentilhomme dans lequel il eut jamais eu confiance avait disparu brusquement avec les fonds. Pendant ce temps, Finn avait descendu le Mississipi jusqu'au 32° de latitude nord, était entré dans les marécages de l'ouest, où ja-
mais homme blanc n'avait pénétré, et s'était frayé un chemin jusqu'à la Rivière Rouge, qu'il avait abordée un peu au-dessus du vieil établissement français de Nachitoches, point au delà duquel on n'avait jamais tenté de remonter le courant. Finn se procura une légère pirogue et partit seul pour son voyage de découverte, n'emportant avec lui que ses armes et sa couverture. Durant quatre mois, il lutta journellement contre le fleuve rapide, et finit , malgré les radeaux (1) et les tourbillons, par atteindre la source dans les Montagnes Rocheuses. A son retour, il lui arriva une singulière et terrible aventure. Au moment où il traînait sa pirogue au-dessus d'un radeau, qui se trouvait en face de l'endroit où est maintenant sa plantation, il trébucha et lâcha prise. C'était sur le bord môme du radeau, auprès d'un tourbillon ; la frêle barque fut engloutie immédiatement, et, avec elle, Finn perdit sa carabine , sa couverture et toutes ses armes.
Depuis que le coton planté sur la Rivière Rouge a été reconnu pour être le meilleur des États- Unis , des spéculateurs se sont établis sur les deux rives jusqu'à deux cents milles au-dessus de la
(1) Un radeau est un assemblage de grands arbres que la rivière a fuit tomber dans son lit en minant sesbords. Ces arbres s'entrelacent et deviennent stationnaires dans de certains endroits de manière à barrer le passage même à un canot .
prairie perdue; mais à l'époque où Finn faisait son voyage, le pays n'était qu'une suite d'horribles marécages dont les seuls habitants étaient les alligators. Finn resta prisonnier dans la prairie perdue pendant plusieurs mois. Elle était entourée de fondrières impraticables, où le pied le plus léger se serait enfoncé à une profondeur de plusieurs brasses ; traverser la rivière était chose impossible, elle avait plus d'un demi-mille de large, et Finn ne savait pas nager; même à présent, ni les hommes ni les bêtes ne peuvent la traverser dans cet endroit; les courants sont si forts, qu'un pilote habile peut seul y faire passer un bateau sans chavirer. Il faut bien peu de chose pour soutenir la vie humaine , car Finn parvint à vivre pendant des mois entiers sur un terrain marécageux de six milles d'étendue, couvert, en partie, de poiriers sauvages , de raisins surs et de champignons. De temps à autre , il tuait des oiseaux à coups de bâton , et surprenait des tortues qui venaient à terre pour déposer leurs œufs ; et , une fois, étant pressé par la faim, il livra bataille à un grand alligator. Il n'avait pas de feu; depuis longtemps ses vêtements étaient en loques; une barbe longue et épaisse couvrait tout son visage , et ses ongles étaient devenus aussi aigus et aussi durs que les griffes d'une bête sauvage. Un jour enfin , il y eut une crue d'eau, et Finn aperçut au-dessus du radeau deux immenses pins , flottant au milieu
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delà rivière; chassés par la force du courant, ils s'ouvrirent un passage à travers le radeau, dans un endroit où le bois était pourri, et vinrent échouer sur le rivage.
C'était une chance dont le prisonnier profita à l'instant. Il eut bientôt fabriqué avec la substance fibreuse du poirier épineux une quantité suffisante de corde pour attacher les deux arbres ensemble; puis, les ayant remis à flot avec une fatigue incroyable, il s'embarqua dessus, descendit la rivière avec la rapidité d'une flèche , et parvint, après avoir parcouru un grand nombre de milles, à gagner la rive orientale ; mais il était tellement meurtri, que, pendant longtemps, il fut hors d'état de se mouvoir.
Un jour, le bruit se répandit dans le voisinage du fort Gibson qu'un monstre étrange, de l'espèce ourang-ontang, avait pénétré dans les roseaux marécageux situés sur la rive occidentale du Mississipi ; quelques nègres déclarèrent l'avoir vu déchirer un ours brun. Un chasseur de l'Àrkansas envoya à Philadelphie un rapport exagéré sur cette nouvelle découverte, et les membres de diverses académies lui écrivirent d'attraper la hête vivante , s'il était possible , et n'importe à quel prix. Une partie de chasse fut en conséquence arrangée , et des centaines de chiens furent lâchés dans les roseaux.
Les chasseurs étaient réunis et attendaient que
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l'étrange animal sortît du comcrl , quand soudain ils le virent paraître, ruisselant de sang et suivi de près par une quinzaine de chiens ; il était armé d'une lourde massue avec laquelle , de temps en temps, il abattait d'un seul coup un de ses agresseurs.
Les chasseurs, muets d'étonnement, montèrent à cheval et se précipitèrent en avant pour voir le combat. La brute, en les apercevant, poussa un grand cri; un des chasseurs, effrayé , tira sur elle ; elle porta une de ses pattes velues à sa poitrine , chancela et tomba. Une voix fut entendue : « Que le Seigneur vous pardonne ce meurtre ! »
Les chasse urs s'étant approchés découvrirent que leur victime était un homme couvert de poils depuis les pieds jusqu'à la tête ; il avait perdu tout sentiment, mais n'était pas mort, ils déplorèrent leur fatale erreur, et résolurent de n'épargner ni peines ni dépenses pour la réparer. Cet homme velu, chassé comme une bete, était Finn. Sa blessure n'était pas mortelle, el il fut bientôt guéri; mais il devint fou , et ne recouvra la raison qu'au bout de huit mois. Il raconta ses aventures jusqu'au moment où il avait quittélapw/e perdre; après quoi, il ne se souvenait plus de rien. Son histoire ne tarda pas à se répandre dans tous les États-Unis , et les spéculateurs en terre accoururent en foule , de toutes parts, pour entendre la
description que le voyageur donnait des pays inconnus. Le gouvernement résolut de fonder de nouveaux établissements dans ces pays, et engagea Finn à commencer l'œuvre de la colonisation en lui concédant gratuitement la prairie perdue. On lui fournit aussi de l'argent pour acheter des esclaves ; mais , avant de prendre possession de sa concession, il alla dans le Missouri pour visiter son vieil ami et réclamer sa fiancée. Le père était mort depuis quelque temps , mais la fille avait été constante.
Accompagné de sa femme , de son beau-frère , de ses nègres et de plusieurs chariots, Finn gagna Little-Rock, sur la rivière Arkansas, et après s'y être un peu reposé , il se remit en route en se dirigeant vers le S. -S. -ouest, à travers un pays montagneux et boisé, qui n'avait jamais été visité , et atteignit enfin la prairie perdue.
On n'avait pas eu de ses nouvelles depuis deux ans , quand on le vit arriver à Nachitoches dans une longue vache (1) chargée de produits. De Nachitoches, il se rendit à la Nouvelle-Orléans, où l'argent qu'il retira de la vente de son coton et de ses pelleteriesle mita même d'acheter deux autres nègres et un nouvel approvisionnement d'in-
(1) Tne vache est un espèce de radeau flottant en usage sur les rivières occidentales de l'Amérique. Elle est composée d'immenses troncs de pin attachés ensembles , sur lesquels estékvéL' uue cabane eu troncs d'arbre.
struments d'agriculture. Une compagnie se forma pour explorer la Rivière Rouge, jusqu'au point où elle cesserait d'être navigable, et pour arpenter les terres susceptibles de culture , on se procura un petit bateau à vapeur, dont on offrit le commandement à Finn , qui devint ainsi capitaine. Bien que le bateau ne pût pas remonter plus haut que la prairie perdue, le résultat de l'arpentage engagea des centaines de planteurs à s'établir sur les bords du fleuve, et le capitaine Finn acquit richesses et considération. Son esprit entreprenant ne l'abandonna jamais : le premier, il proposa au gouvernement d'ouvrir un passage à travers les grands radeaux qui gênaient la navigation , et ses plans ayant été suivis , des bateaux à vapeur ont depuis remonté la rivière jusqu'à mille milles audessus de la prairie perdue,