‹ M. VioletteChapitre 18 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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des ours, et que jamais il n'était passé par là sans en tirer un ou deux.

Ayant atteint l'autre rive, nous entrâmes dans une superbe forêt d'érables. Pendant plusieurs milles, le terrain s'éleva insensiblement; puis les sapins, succédant aux érables , nous annoncèrent que nous étions parvenus au point culminant des collines. Entendant un bruit de pas dans le lointain , j'allais, désireux de tirer le premier coup , éperonner mon cheval et prendre les devants , quand j'aperçus sur ma gauche, à moins de vingt mètres, un massif de ronces au milieu duquel une ourse énorme jouait avec son petit. Au moment où je levais ma carabine pour viser, la voix de Boone me rappela, et je vis que mes deux compagnons avaient mis pied à terre et étaient entrés dans un fourré. Ne doutant pas qu'ils n'eussent de bonnes raisons pour le faire, je les rejoîgnis et demandai ce qu'il y avait.

» Chasse curieuse , » répondit Finn en étendant la main vers une partie escarpée et rocheuse de la montagne.

C'était, en effet, une chasse bien singulière.

Un grand daim lancé de toute sa vitesse était serré de près par un puma. La poursuite durait depuis longtemps , car les langues des deux bêtes pendaient desséchées hors de leurs gueules, et leurs bonds, quoique vigoureux, n'avaient plus leur élasticité naturelle. Le daim , arrivé à deux

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cents mèires de l'ourse, s'arrêta un instant pour renifler l'air, puis s'awmrn, lit un bond en étendant la tête, pourvoir si L'ourse «'tait toujours près de lui, et, au moment ou le puma allait le joindre, se retourna brusquement, revint presque sur sa propre piste, et passa à trente mètres de son ennemi qui, ne pouvant tout d'un coup arrêter sa carrière , rugit avec fureur et se remit en chasse, distancé de quelques centaines de mètres. En entendant le rugissement , l'ourse sortit des ronce> à mi-corps , et resta tranquillement en observation.

«Parti ! nr écria i-je. »

«Attendez un peu, répondit Boone , voici qu'il revient. »

Effectivement le daim reparut , se dirigeant de notre coté ; sa course n'était plus aussi rapide, et, quand il fut plus près de nous, nous remarquâmes qu'il calculait ses mouvements avec une précision admirable. Le puma suivait à une trentaine de mètres; en le voyant, l'ourse sortit entièrement du buisson et se prépara au combat ; le daim arrivé devant elle sauta, d'un bond vigoureux, pardessus sa tète et disparut; le puma, qui se balançait pour prendre son élan et saisir sa proie, s'arrêta court à l'aspect du formidable adversaire qui lui barrait si inopinément le passage, et, s'étendant de manière à toucher la terre de son ventre se battit les flancs de sa longue queue ; l'o ur-e . à

environ cinq mètres de lui , ne bougea pas plus qu'une statue et le regarda en face avec ses petits yeux brillants.

Ils restèrent ainsi pendant une minute : le puma agité , pantelant , et paraissant indécis , l'ourse parfaitement calme et immobile. Peu à peu le puma recula, en rampant, jusqu'à ce qu'il se fût assez éloigné pour prendre son élan, puis, rejetant tout son poids sur ses quartiers de derrière afin d'augmenter sa force , il s'élança comme un éclair sur l'ourse et lui enfonça ses griffes dans le dos. L'ourse saisit son ennemi avec ses deux pattes pie devant, et, le pressant de tout le poids de son corps , rouia sur lui. Nous entendîmes un grognement sourd, un hurlement plaintif , un craquement d'os , et puis rien , le puma était mort. L'ourson vint voir ce qui se passait, et, après avoir examiné la victime pendant quelques minutes, descendit fièrement la déclivité de la colline , suivi de sa mère qui semblait n'être pas blessée. Nous ne songeâmes pas à mettre obstacle à leur retraite, car tous les vrais chasseurs du désert s'abstiennent d'attaquer un animal qui vient d'échapper à un combat mortel.

J'avais souvent remarqué que le daim chassé par le puma conduisait son ennemi au repaire d'un ours ; mais jamais je n'avais vu cet animal revenir sur ses pas comme il le fit dans cette dernière circonstance.

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Cet incident m'en rappelle un autre dont <iubriel fut témoin peu de lemps avant l'assassinat du prince Serravalle. 11 avait quitté ses compagnons pour aller à la chasse et avait rencontré une piste de sanglier qui menait à un bosquet de grands cormiers; pendant qu'il la suivait, il s'aperçut qu'il avait oublié son sac à plomb et sa poudrière; mais, sur de son coup, il continua son chemin. Arrivé à soixante mètres du bosquet , il vit le sanglier au pied d'un des arbres extérieurs mangeant les fruits qui étaient tombés, et découvrit dans les branches touffues de ce même arbre un gros ours noir qui se régalait aussi. Il s'approcha jusqu'à ce qu'il ne fût plus éloigné que d'une trentaine de mètres, et eut alors devant les yeux une scène vraiment singulière.

A chaque mouvement de l'ours , des centaines de cormes tombaient à terre ; c'étaient naturellement les plus mûres ; l'ours , qui le savait fort bien, ne voyait qu'avec une extrême jalousie le sanglier faire à ses dépens un repas si splendide , tandis que lui-même ne pouvait cueillir que les fruits verts, en se donnant beaucoup de peine, attendu que le poids de son corps ne lui permettait pas de s'aventurer sur les petites branches. De temps à autre, il grondait avec furie, et s'avançait hors de l'arbre ; le sanglier le regardait en remuant la tête d'un air satisfait et reconnaissant, et répondait à un grondement par un grognement

qui semblait dire : Merci, vous êtes bien honnête de manger les fruits verts et de m' envoyer les autres. L'ours, comprenant cette pantomime, perdit toute patience, et se mit à secouer l'arbre avec une telle violence que les cormes tombèrent comme grêle autour du sanglier. Il y eut alors un duo de grondements et de grognements , les. premiers furieux et menaçants , les seconds dénotant le plaisir et la satisfaction.

Gabriel était venu pour tirer le sanglier ; il y renonça. Ayant résolu de ne pas s'éloigner tant que sa carabine serait chargée , et , réfléchissant que s'il était aperçu par l'ours, celui-ci, dans son état actuel d'irritation, ne manquerait pas de l'assaillir, il pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était de se tenir aux aguets et d'attendre que le dénicheur de cormes lui fournit une occasion de le viser à une partie vitale. Son attente ayant été vaine , il se décida à blesser seulement l'animal , ne doutant pas, d' après la connaissance qu'il avait de son caractère, que, dans sa fureur, il n'attaquât l'autre bète. 11 lit feu. L'ours, bien que blessé légèrement , se mit à rugir et à se gratter le cou avec violence en regardant , d'un œil vindicatif , le sanglier qui , au bruit de la carabine, avait simplement levé la tête pendant un moment, puis avait continué son repas. L'ours, convaincu que c'était la bète qui était au-dessous de lui qui l'avait blessé, résolut delà punir, et, pour s'épargner

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la peine ri le temps de descendre, se laissa choir à terre , et se précipita sur son ennemi qui reeiii son choc el lui prouva qu'un saucier de di\ ans, armé de défenses de sept pouces , élail un antagoniste très redoutable, liienlot l'ours sentit les défenses lui déchirer la peau, et dix à douze ruisseaux de sang jaillirent de ses lianes ; il ne battit cependant pas en retraite; loin de là , son acharnement ne fit que croître, et il finit par saisir son adversaire entre ses énormes pattes. La lutte dura encore quelques minutes ; les grognements et les grondements devinrent de pltjs en plus faibles, puis les deux combattants restèrent immobiles: •ils étaient morls quand Gabriel arriva près d'eux. L'ours était horriblement lacéré et le sanglier n'avait pas un os entier dans tout le corps. Mon ami remplit son chapeau des cormes qui avaient été Ta cause de cette tragédie, et retourna au camp cherclter de l'aide et des munitions.

Finn, Boone et moi, nous remimes en route, et, après une course de deux heures, arrivâmes à un endroit charmant nommé Mar/nrhCove. C'est une des grandes curiosités des Arkansas, et il y a peu de planteurs, dans un rayon de cent milles, qui ne l'aient visitée , au moins une fois dans leur vie.

C'est une petite vallée, ayant la forme d'un fer à cheval, et entourée de rochers hauts de cent à deux cents pieds ; de ces rochers jaillissent des

centaines de sources sulfureuses , les unes chaudes, les autres froides, et toutes s'épanchant dans de vastes bassins creusés par le flux continuel de leurs eaux, durant des siècles.

Les sources minérales sont si nombreuses dans cette partie du pays qu'on parlerait à peine de celles que je viens de mentionner, si dans cette, vallée , de plus d'un mille de circonférence , les pierres et les roches , qui sont très noires et très pesantes, n'étaient pas toutes magnétiques.

Chaque visiteur apporte ordinairement quelques morceaux de fer qu'il jette contre les rochers ; ce qui fait que leur aspect est très bizarre : de vieux fers , des fourchettes, des couteaux, des barres de fer, des clous et des canons de pistolet, sont suspendus aux pierres saillantes ; les clous se tenant droit, comme s'ils poussaient. Ces morceaux de fer acquièrent eux-mêmes une grande puissance magnétique. Je ramassai un fer de cheval qui squlevait une barre d'acier du poids de deux livres.

A un demi-mille de cet endroit singulier, demeurait un autre vieux pionnier, ami de mes compagnons ; nous nous arrêtâmes à sa cabane pour y passer la nuit. Notre hôte n'était remarquable que par sa grande hospitalité , et par sa taciturnité plus grande encore. Il avait toujours vécu au milieu des bois, complètement isolé , et les rares paroles qui lui échappaient étaient in-

cohérentes; on eût dit que son espril était fixé sur des scènes du passé. Dans sa jeunesse., il avaft

été un des compagnons du fameux pirate Lafitte, et après la défense de la Nouvelle-Orléans , dans laquelle les pirates jouèrent un grand rôle, (ils servaient l'artillerie) il avait accepté l'amnistie du président, et, ayant traversé les forets et les marécages de la Louisane, était resté cinq à six ans sans donner de ses nouvelles. Plus tard, diverses circonstances firent naître une certaine intimité entre lui et mes deux compagnons; mais, bien diilérent des autres pionniers et trappeurs, il ne revenait jamais sur ses aventures passées, et éludait toujours le sujet.

11 courait des bruits mystérieux sur un trésor qui avait été enterré dans le Texas par les pirates et qui n'était connu que de lui seul. La chose n'était pas improbable ; car les criques , les lagunes et les baies de ce pays avaient toujours été les repaires favoris de ces flibustiers , mais on n'avait jamais pu tirer de lui rien qui pût mettre sur la voie.

11 vivait alors avec une indienne de la tribu des Têtes-Plates, et en avait eu plusieurs enfants, ce qui faisait aussi beaucoup jaser les fermiers occidentaux.

Silasquawavaitété uneCreek, une Cherokee ou une Osage , on n'aurait pas été étonné ; mais comment était-il devenu possesseur d'une femme

appartenant à une tribu si éloignée ? et puis, la squaw paraissait si fière, si impérieuse, si royale. Il y avait un mystère que chacun aurait voulu, mais ne pouvait découvrir.

Nous quittâmes notre hôte de grand matin, et, à midi, arrivâmes aux sources chaudes où je devais me séparer de mes amusants compagnons; mais comme Finn désirait me donner une lettre pour un de ses amis établi dans le Missouri méridional , je restai jusqu'au lendemain matin.

Je ne saurais donner une meilleure description des sources chaudes des Arkansas que celle contenue dans les lignes suivantes extraites d'une gazette de Little-Rock :

« Les sources chaudes sont une des curiosités les plus intéressantes de notre pays. Elles sont en grand nombre ; une d'elles, celle du centre, émet une immense quantité d'eau. La température ordinaire est celle de l'eau bouillante ; quand la saison est sèche et que le volume d'eau diminue, la température du liquide augmente. Les eaux sont remarquablement limpides et pures, et les personnes qui y viennent pour leur santé s'en servent pour la cuisine. Elles ont été analysées , et n'ont d'autres propriétés minérales que celles contenues dans l'eau de source ordinaire. Leur efficacité, car elles sont incontestablement efficaces sur les nombreux malades qui viennent les prendre, doit être attribuée aux

ombrages et h la brise fraîche et âtygfenée des montagnes adjacentes, à la ctmlmbéfttë des bains

chauds ei tièdes, à la nouveauté du paysage, et à la nécessité de la tempérance Déposée par la pauvreté du pa\s, et par la dilliculté de se procurer des provisions. Les cas dans lesquels les eaux sont supposées ellieaees, sont ceux de rhumatismes , de faiblesse générale , de dyspepsie et de maladies cutanées. A quelques verbes des sources chaudes , il y en a une fortement sulfureuse, remarquable par son excessive froideur. Ce paysage agreste et montagneux plaira par sa grandeur et son originalité à tous les amateurs de la nature. »

Le matin suivant, je dis adieu à Finn et à Boone, et me remis en route. Je ne pus m'empêcher d'éprouver une étrange sensation d'isolement ; il me semblait que quelque chose n'allait pas bien ; je me parlais à moi-même , et je regardais souvent en arrière pour voir si quelqu'un ne venait pas de mon coté. Cela, toutefois, ne dura pas longtemps, car je ne tardai pas à apprendre qu'à l'ouest du Mississipi, un homme qui a de l'argent et un bon cheval ne doit jamais \oyager avec des inconnus, s'ir ne veut pas perdre l'un et l'autre, et la vie par-dessus le marché.

Je parcourus sans m'arrêter les quarante-cinq milles de l'horrible route qui mène des sources

chaudes à Little-Rock, et j'arrivai à cette capitale de bonne heure dans l'après-midi.

Des étrangers visitent continuellement les différentes parties des États-Unis , et cependant très peu d'entre eux, pour ne pas dire aucun, ont visité les Arkansas. Ils semblent tous avoir été épouvantés par les nombreuses histoires de meurtres dont on ne manque jamais de régaler le touriste à bord des bateaux à vapeur du Mississipi.

Le nombre et l'atrocité de ces meurtres ont, sans nul doute, été grandement exagérés ; mais on ne peut nier que les assises de l'Arkansas offrent plus de cas d'assassinats à coups de couteau et de fusil qu'on n'en trouverait dans celles de dix des autres États réunis.

Le jour même de mon arrivée à Little-Rock , j'eus occasion de voir deux ou trois de ces incidents arkansiens, et d'entendre les commentaires auxquels ils donnaient lieu. La législature siégeait alors : deux des législateurs , étant d'avis contraire, s'invectivèrent réciproquement; des mots, ils en vinrent aux voies de fait, et l'un d'eux tua l'autre en lui tirant un des pistolets tournants à six coups de Coït. Cet événement arrêta toute affaire législative pour ce jour-là. Le cadavre fut transporté à la taverne où je venais d'arriver, et le meurtrier, ayant fourni une caution de deux

mille dollars , s'enfuit pendant la nuit sans que personne songeât à le poursuivre.

Le cadavre fut une bonne aubaine pour mon hôte qui le fit déposer dans une chambre voisine de la salle commune ; à mesure que la nouvelle se répandait, toute la population mâle de Little- Rock accourait en foule pour voir de ses propres yeux , et donner son opinion sur l'affaire , en buvant une bouteille de vin ou un verre de whisky.

Étant fatigué , je me couchai de bonne heure et je commençais à m'endormir, malgré le tapage qu'on faisait au-dessous de moi , quand j'entendis cinq à six coups de feu tirés rapidement les uns après les autres, et suivis de hurlements et de cris. Je me levai et arrêtai une négresse qui, la terreur et le désespoir peints sur le visage , montait l'escalier en courant.

« Qu'est-ce qu'il y a , noiraude , est-ce qu'ils tirent dans la salle commune ?

• Oh , oui , maître , répondit-elle ; ils tirent terrible. Le docteur Francis dit : docteur Grey est un polisson ; docteur Grey dit : docteur Francis est un coquin; docteur Francis tire avec gros pistolets et tue docteur Grey ; docteur Grey tire avec autres pistolets et tue docteur Francis ! »

» Comment, m'écriai-je ; après sa mort? «

» Oh, non, maître, avant être mort; ils tirent ensemble : pan , pan , pan.

Je descendis l'escalier pour connaître les dé-

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tails de ce double meurtre : U y avait eu uue enquête du coroner sur le corps du législateur tué dans la matinée , et les deux chirurgiens , qui avaient bu copieusement, s'étaient querellés à propos de la direction que la balle avait prise ; ne pouvant se mettre d'accord, ils en étaient venus aux gros mots, et des gros mots aux coups, et, pour grande finale, s'étaient tués l'un l'autre.*

J'étais tellement indigné et dégoûté des événements d'un seul jour, que je payai mon compte , sellai moi-même mon cheval et me procurai un homme, pour me passer de l'autre coté de la rivière Arkansas , large et rapide courant d'eau, sur le bord méridional duquel est située la capitale. Je chevauchai vigoureusement pendant une heure, et campai seul dans les bois, préférant leur silence et leur solitude à un toit où je pourrais être témoin d'autres scènes de meurtre et de sang.

Au nord de la rivière Arkansas, la population, bien que rude et pas trop bonne , est moins sanguinaire et plus hospitalière , c'est-à-dire qu'un hôte sera civil avec vous pour votre argent, et à Batisville , cité (cinquante maisons je crois) r située sur le bord septentrional de la Rivière Blanche, je trouvai trente généraux, juges ou majors qui daignèrent me conduire dans toutes les tavernes de l'endroit, achetant des douzaines de cigares de la Havane, et buvant de longs toasts

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de vin glacé, qu'ils me laissèrent payer, quoique le vin et le tabac eussent été ordonnés et consommés par eux. I»' m'exécutai de bonne grâce, j'avais été informé que aefl mesMour> s'abMcnaieni toujours de rien payer quand ils étaient en compagnie d'un étranger, de peur de blesser sa délicatesse.

Ce fut à Ratisville que j'appris à connaître le cours du papier occidental, et cela fut heureux, car j'achetai cent quarante dollars de slrinplasters (1). comme on les appelle pour un souverain de monnaie d'Angleterre , et ils me furent tout aussi utiles pour mes dépenses de voyage. Dans le bac de la Rivière Blanche, je rencontrai un de ces colpolteurs italiens, qu'on trouve, je crois, dans tous les pays du monde , vendant des épingles, des aiguilles et des gravures mal coloriées représentant divers passages de la vie de Guillaume Tell et les combats des trois jours en 1830. Bien qu'il ne fût pas une société choisie , le Génois parlait italien, et je fus enchanté de pouvoir causer dans cette langue harmonieuse, dont je n'avais pas prononcé une seule parole depuis la mort du prince Seravalle. J'invitai mon compagnon à me suivre à la taverne principale de la ville, et demandai deux verres de julep glacé à la menthe.

(1) Littéralement, emplâtres pour l'os des jambes.

« Combien? dis-je à l'hôte.

» Cinq dollars, » me répondit-il.

Je fus tout-à-fait stupéfié , et remettant mon argent dans ma poche, je lui déclarai qu'il n'aupas un cent : sur quoi, il se mit à jurer que j'étais un drôle de corps, et qu'il ne comprenait pas comment un gentleman pouvait boire dans un hôtel sans payer sa consommation.

p Je paie toujours ce que paient les autres , » répondis-je , « mais je ne me soumettrai pas à une telle escroquerie, et je ne donnerai pas cinq dollars pour une chose qui ne vaut que vingt-cinq

cents. »

L'hôte s'avança alors vers moi, en souriant :

« Eh ! mais , monsieur, nous ne vous faisons pas payer plus cher qu'aux autres. Cinq dollars en shinplaslers ou vingt-cinq cents en espèces.»

Tout fut ainsi expliqué, et le lendemain matin je soldai mon compte de vingt-deux dollars avec un dollar et douze cents en argent.

Cela paraîtra étrange au lecteur anglais qui préfère les billets de banque à l'or; mais il doit réfléchir que l'Angleterre n'est pas l'Arkansas, et que la banque d'Angleterre n'est pas la Real estate bank de l'Arkansas au capital de deux millions de dollars.

Malgré la grandeur de ces cinq derniers mots, on m'a assuré positivement que la banque n'a jamais possédé cinq dollars, et que le pauvre gra-

veur de Cincinnati, qui a confectionné les billets, n'a pas été payé. Les marchands de Little-Rock , qui imaginèrent la banque, étaient ceux qui achetaient habituellement les denrées des fermiers; mais le crédit de leur établissement était si mauvais qu'ils étaient obligés, quand ils payaient avec leurs billets , d'offrir trois dollars pour un boisseau de froment qui ne coûtait à New- York que quatre-vingt-quatre cents en argent.

Les fermiers, au reste, furent aussi fins que les marchands, et, forcés de trafiquer avec eux, imaginèrent un excellent moyen pour ne pas être dupés : les principaux propriétaires de chaque comté s'étant assemblés, convinrent d'établir une banque agricole, et, peu de mois après , le pays fut inondé de billets de six cents et un quart , de douze cents et demi, de vingt-cinq cents et de cinquante cents, de la teneur suivante :

« Nous, propriétaires et fermiers de tel comté, promettons de payer ? en

billets de la Beal Es taie bank d'Arkansas, mais pas au-dessous de la somme de cinq dollars. »

Les banquiers se trouvèrent attrapés dans leurs propres filets; ils furent obligés d'accepter les shinjilusters en paiement de leurs marchandises, avec l'agréable perspective d'être payés avec leurs propres billets, ce qui leur fit faire une mine aussi alongée que celle de l'apothicaire forcé d'avaler ses propres pilules.

n. da

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