CHAPITRE XXXVI
De Batisville à la frontière méridionale du Missouri, la route , pendant cent milles, passe à travers une horrible solitude de montagnes rocheuses et de forêts de pins, pleines de serpents et d'une grande variété de gibier, et n'offrant aucune trace de civilisation. On n'y trouve pas un seul brin d'herbe, excepté dans les bas-fonds, qui sont trop marécageux pour qu'un cheval puisse s'y aventurer. Heureusement qu'on rencontre toutes les demi-heures des ruisseaux frais et limpides, et que j'avais eu la précaution de pourvoir à la nourriture de ma bête en achetant dans une ferme un grand sac de maïs. Après tout, nous vécûmes mieux que nous ne l'aurions fait dans les cabanes en troncs d'arbre, et mon fidèle coursier, outre cela , échappa au ring. Le ring , qu'est-ce ?
Je vais l'expliquer au lecteur.
Dans ces contrées, toutes les fermes sont éloignées les unes des autres d'une bonne journée de marche. Le fermier qui héberge un trotteur cru ou un vcrd (1) tâche de découvrir si son hôte a de l'argent, et , s'il en a, cherche aie retenir le plus longtemps possible. Bien qu'il y ait toujours une demi-douzaine de garçons vigoureux pour pren-
(1) Noms sous lesquels on désigne un étranger dans les Àrkansas.
tire les chevaux, c'est une jeune beauté, la fille ou la nièce delà maison, qui conduit le voyagqpi à F écurie et à la grange au maïs, qui lui tient compagnie, qui lui montre le jardin, les cochons, la chambre à coucher des étrangers, etc., etc. Le voyageur devient galant ; la jeune fille veut absolument laver son mouchoir et raccommoder sa veste avant qu'il ne parte le lendemain malin ; bref, restant continuellement avec lui et cansant sans cesse , elle finit par découvrir l'état de sa bourse, et fait son rapport en conséquence.
Ayant soupe, dormi et déjeuné, il paie son compte et demande son cheval.
« Eh! mais, monsieur, répond l'hôte, l'animal n'est pas bien, il boite. »
Le voyageur pense que ce n'est rien , part , et reconnaît avant d'avoir fait un mille que sa bête ne peut pas aller plus loin. Il retourne à la ferme, et .y est retenu pendant une semaine peut-être, attendant que son cheval soit en état de continuer son chemin.
J'avais été une fois attrapé de cette manière sans soupçonner qu'on m'eût joué un tour. J'arrivai à une autre ferme où je passai la nuit ; en la quittant , je m'aperçus que mon cheval boitait de nouveau. Contrarié du retard que j'avais éproije résolus de pousser en avant malgré la claudication de ma monture. Après avoir cheminé pendant trois milles > je rencontrai un homme d'un certain
âge, qui était aussi à cheval. Il s'arrêta, me regarda attentivement, puis m'adressa la parole:
« Je vois, jeune homme, que vous êtes un vercL »
J'étais ce matin-là d'une humeur massacrante, et ma réponse s'en ressentit : « Que voulez-vous dire, vieille bête?
» — Oh ! pardon , reprit mon interlocuteur , mon intention n'est nullement d'insulter un étranger. Je suis le gouverneur Yell, de cet État, et je vois que mes honnêtes concitoyens vous ont joué un tour. Si vous le permettez, je guérirai votre cheval en deux minutes. »
En entendant son nom , je compris que je parlais à un homme comme il faut; je m'excusai de ma brusque réplique , et le gouverneur , mettant pied à terre, me dévoila le mystère du ring. Juste au-dessus du sabot de mon cheval , et bien caché sous le poil , était un gros fil de soie attaché très serré; dès qu'il fut coupé, mon cheval cessa de boiter.
En me quittant, le gouverneur me dit paternellement :
« Mon cher jeune homme, je vous donnerai un conseil qui vous mettra à même de voyager sûrement à travers les Arkansas: Méfiez-vous des jolies filles et des gens trop civils ; ne dites jamais que vous allez plus loin que la ville la plus prochaine, parce qu'un long voyage ferait supposer que vous avez une bourse bien garnie , et, autant que possible,
évitez de mettre votre cheval dans une écurie. Adieu. »
Le sol, dans les Arkansas,ne cesse d'être rocheux et montagneux qu'à la frontière occidentale de l'État , où commence le grand désert américain qui s'étend au delà du Cimaron jusqu'au pied presque des Cordillères. La partie orientale des Arkansas, qui est arrosée parle Mississipi, est un marécage inexploré où le terrain est si vaseux qu'un Indien même ne peut y marcher, et on peut dire que tout le pays compris entre le Mississipi et la rivière Saint-François n'est qu'une suite de fonds de rivières.
Des habitants instruits prétendent que les fonds de rivière du Saint-François n'étaient pas sujets à être inondés avant les tremblements de terre de 1811 et de 1812 , époque à laquelle une grande partie de la vallée de cette rivière s'affaissa à une profondeur considérable. D'après Stoddart, qui ignora les secousses de 1811, les tremblements de terre ont été communs dans le pays depuis sa première colonisation. Étant à Kaskaskia en 1804, il ressentit lui-même plusieurs chocs qui réveillèrent les soldats stationnés dans cet endroit, et qui ébranlèrent et lézardèrent les maisons. Les oscillations sont encore si fréquentes que les habitants ne les voient plus qu'avec indifférence.
Les tremblements de terre de 1811 et de 1812, qui furent ressentis depuis la Nouvelle-Angleterre
jusqu'à la Nouvelle-Orléans, sont les seuls connus pour avojr laissé des traces permanentes ; mais il est très probable qu'à des époques plus reculées cette partie de la vallée du Mississipi a éprouvé de grands bouleversements.
En i$A2, la terre s'ouvrit en larges crevasses d'où jaillirent des colonnes d'eau et de sable; des collines disparurent et furent remplacées par des lacs; le fond des lacs se souleva, et leurs eaux s'écoulèrent et les laissèrent à sec; le cours des rivières fut changé par le soulèvement de leurs lits et parla chute de leurs bords ; durant une heure en tière , le Mississipi remonta vers sa source , et il ne reprit son cours que lorsque ses eaux accumulées furent assez fortes pour rompre la barrière qui les arrêtait ; des bateaux furent lancés sur le rivage, d'autres restèrent brusquement échoués dans le chenal entièrement tari ; quelquesuns furent ballottés dans tous les sens par les courants luttant entre eux, et, au milieu de cet épour vantable cataclysme , des feux électriques accompagnés de grondements éclatants scintillaient dans l'air, qui était obscurci de nuages et de vapeur.
On peut encore voir des forêts submergées au fond des lacs qui furent formés alors, et qui sont très profonds. Quelques personnes ont pensé que les causes de ces bouleversements étaient locales ; ce qui semblerait prouver le contraire , c'est qu'à la même époque , les Açores , les Antilles et la côte
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septentrionale de l'Amérique du sud, furent violemment agitées, et que Caraccas, Laguayra et plusieurs autres villes, furent complètement détruites.
J'aurais suivi le conseil qui m'avait été donné de ne m'arrèter à aucune maison sur les frontières, et j'aurais continué à bivouaquer jusqu'à mon entrée dans le Missouri; mais la saison pluvieuse venait de commencer, et il n'était rien moins qu'agréable de passer la nuit exposé aux plus épouvantables averses qu'il soil possible d'imaginer. Arrivé à la rivière Saint-François, je fus forcé, par le mauvais temps, de m'arrèter chez un ministre ; j'ignore à quelle secte il prétendait appartenir : tout ce que je sais, c'est qu'il était réputé pour être le plus grand hypocrite du monde et le plus fielTé coquin des Arkansas.
Mon cheval fut mis à l'écurie, ma selle déposée dans le vestibule, et je portai moi-même mes sacoches dans le salon; puis, selon mon habitude, j'allai au puits pour faire mes ablutions. A mon retour, je vis avec étonnement que mes sacoches avaient déjà disparu ; elles contenaient de l'argent et des pierreries d'une valeur considérable pour un homme dans ma position; je demandai à une femme qui faisait la cuisine dans une chambre voisine ce qu'elles étaient devenues ; elle me répondit qu'elle n'en savait rien ; mais que probablement son père les avait serrées.
Après avoir attendu longtemps, debout contre la porte, et en proie à la plus vive anxiété, je vis enfin le ministre traverser un champ de maïs et venir vers la maison. J'allai à sa rencontre et lui demandai ce qu'il avait fait de mes sacoches. Il me répondit avec emportement qu'il ne savait pas ce que je voulais dire; que je n'avais pas de sacoches quand j'étais arrivé chez lui; qu'il soupçonnait que j'étais un finaud , mais que je ne parviendrais pas à attraper un vieux renard comme lui.
J'étais alors au fait de toutes les roueries arkansiennss ; je retournai au vestibule , pris mes pistolets , les mis à ma ceinture , saisis ma carabine , et suivis la piste de mon hôte sur le terrain mou des champs. Elle me conduisit à une grange dans laquelle , après une heure de recherches , je trouvai mes sacoches Je les jetai sur mon épaule et revins à la maison , au moment où commençait une épouvantable averse. A quinze mètres de la porte, le ministre, sa femme et sa fille, jolie enfant de seize ans, toute en larmes , s'avancèrent vers moi pour s'excuser. La mère déclara que sa fille la ferait mourir de chagrin , et le père m'informa de la manière la plus humble que la jeune personne , étant entrée dans la chambre et ayant vu les sacoches , avait cru qu'elles appartenaient à son amoureux dont on attendait la visite. Sur ce, l'enfant pleura de plus belle, en disant qu'elle voulait seulement faire une niche à Charley;
qu'elle était une honnête fille et non une voleuse.
Je pensai que le parti le plus sage était de paraître satisfait de cette explication , et j'ordonnai mon souper. Peu après , de nouveaux hôtes arrivèrent, à mon grand soulagement: c'étaient quatre planteurs missouriens qui revenaient d'une chasse à l'ours dans les marécages de la rivière Saint- François. Un d'eux était M. Courtenay, pour lequel j'avais une lettre du capitaine Finn. Il m'invita cordialement à l'accompagner chez lui et à m'y arrêter le plus longtemps possible.
Comme il parlait français , je lui racontai dans cette langue l'aventure de mes sacoches. Il n'en fut pas surpris : il connaissait notre hôte de réputation. Nous convînmes de coucher dans une chambre à deux lits, au premier étage; les autres chasseurs furent logés dans une autre partie de la maison. Avant de se retirer pour la nuit, ils allèrent tous visiter leurs chevaux , et la jeune fille profita de cette occasion pour me conduire à ma chambre.
« Oh! monsieur, dit-elle après avoir fermé la porte , je vous en prie , ne parlez pas aux autres étrangers de ce que j'ai fait : ils diraient tous que je courtise Charley , et je serais perdue de réputation.
» — J'ai déjà parlé , répliquai-je , et je sais que l'histoire de Charley n'est que ce que votre père vous a ordonné de dire. Les traces que j'ai suivies
en allant à la grange étaient celles des grosses bottes de votre père , et non celles de vos souliers légers et de vos petits pieds. Le ministre est un coquin , dites-le lui de ma part, et, si ce n'était trop de peine, je le citerais devant un magistrat. »
La jeune fille parut désolée ; je me repentis de ma rudesse, et j'étais sur le point de lui parler avec plus de douceur quand elle m'interrompit.
«Ménagez-moi, monsieur. Je sais tout; je suis si malheureuse; si je connaissais un endroit où je pusse aller avec l'espoir d'y gagner mon pain en travaillant, je partirais à l'instant même; car je suis malheureuse , bien malheureuse. »
Dans ce moment , la pauvre enfant entendit les pas des chasseurs qui revenaient de l'écurie, et elle me quitta brusquement.
En entrant dans la chambre , M. Courtenay me dit qu'il venait de voir le ministre traverser la rivière dans une pirogue, et que, par conséquent, il était probable qu'il machinait quelque nouvelle iniquité. Comme il y avait .tout à craindre du coquin après l'incident des sacoches , nous résolûmes de faire le guet, et, ayant approché nos lits de la fenêtre , nous nous couchâmes sans nous déshabiller.
Pour passer le temps , nous parlâmes du capitaine Finn et des Texiens. M. Courtenay me raconta un vol de nègres tenté par ce même général John Meyer , dont mon compagnon , le pré-
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dicatmr. m'avait tant entretenu pendàtil notre voyage dans le Texas. Un hiver, M. Courtenaj , revenant de Test, avail été arrêté à Yincenncs (Iiidiana) par la grande quantité de neige qui était tombée, et qui, durant quelques jours, rendit les routes impraticables. 11 vit dans cette ville une très belle race de moutons qu'il résolut d'introduire dans sa plantation, et, apprenant que le généra] devait descendre la mière dans un grand bateau plat, dès que le dégel le permettrait, il conYint avec lui qu'il transporterait une douzaine des animaux à la plantation, située à quelques milles au-dessous de l'embouchure del'Ohio, de l'autre côté du Mississipi.
Meyer , deux mois après , livra la cargaison vivante et reçut le prix convenu. Puis, il demanda la permission de camper sur la propriété de M. Courtenay, pour réparer de graves dommages que ses bateaux avaient éprouvés. M. Courtenay lui permit de s'abriter, avec ses gens, dans une grange en briques, et ordonna à ses nègres de fournir aux bateliers des pommes de terre et des légumes de toute espèce.
Au bout de trois ou quatre jours, quelques-uns de ses esclaves vinrent l'informer que le général les aYait engagés a s'enfuir en disant qu'ils étaient des imbéciles de rester dans l'esclavage quand ils pouvaient être aussi libres que les hommes blancs; que s'ils voulaient descendre la rivière avec lui ,
il les conduirait au Texas où il leur paierait vingt dollars par mois pour leur travail.
Courtenay leur dit de paraître accepter la proposition , et leur donna des instructions sur la manière dont ils devaient agir. Il expédia ensuite des billets à une vingtaine de voisins pour les inviter à venir à la plantation avec leurs fouets dont ils auraient occasion de faire usage.
Meyer, ayant réparé ses bateaux, vint pour remercier et annoncer qu'il partirait de bonne heure le matin suivant. À nuit avancée , quand il pensa que tout le monde dormait dans la maison, il se rendit avec deux de ses fils à une avenue bordée de deux barrières, où il avait donné ren dez-vous aux nègres qu'il devait emmener. Il en trouva une demi-douzaine auxquels il recommanda de ne pas parler tant qu'ils seraient sur la plantation, puis il les engagea à le suivre pour s'embarquer, quand, à son grand étonnement, il vit paraître d'autres nègres et des hommes blancs tous armés du redoutable nerf de bœuf. Il cria à ses deux fils de fuir ; mais il était trop tard. »
Le général et ses rejetons étaient bien certainement accoutumés à des mésaventures de ce genre , car ils déployèrent une adresse merveilleuse à profiter des angles des barrières pour éviter les coups. Malheureusement pour eux , ils avaient à parcourir près d'un mille avant de sortir de l'avenue, et, malgré tous leurs voltigements,
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ils furent cruellement châtiés. Ce fut en vain qu'ils gémirent, jurèrent, demandèrent grâce; les coups pleuvaient de plus en plus drus, surtout de la main des nègres, qui, ayant de temps à autre tâté du nerf de bœuf , étaient enchantés de pouvoir fustiger des hommes blancs. L'honorable général et ses dignes fils arrivèrent enfin à leurs bateaux n'en pouvant plus et presque évanouis de douleur. Une fois à bord, ils coupèrent leur câble et poussent au large. Depuis cette correction , Meyer avait descendu la rivière au moins dix fois, mais il s'était toujours arrangé de manière à passer la plantation durant la nuit , et en longeant la rive opposée.
Je dis à M. Courtenay ce que je savais de ce coquin. Pendant que je parlais , son attention fut attirée par un bruit venant de l'écurie située au bout d'une allée, en face de nos fenêtres. Nous soupçonnâmes immédiatement qu'on voulait voler nos chevaux , et je tendis ma carabine à mon compagnon qui se posta dans une position qui commandait l'avenue par laquelle le voleur ou les voleurs devaient nécessairement passer.
Après avoir attendu quelques minutes avec anxiété , M. Courtenay me pria de prendre sa place et me dit :
«Si quelqu'un passe dans l'avenue avec un de nos chevaux , tirez dessus. Je vais aller rosser le drôle, car je soupçonne qu'il veut les faire échap-
per dans les marécages où il est sûr de pouvoir les rattraper plus tard. »
Ce disant, il s'avança vers la porte, et il était sur le point de mettre la main sur le loquet, quand nous entendîmes un effroyable hurlement suivi d'un hennissement que je reconnus être celui de mon cheval. Prenant nos pistolets et nos couteaux bovrie, nous descendîmes l'avenue en courant.
Nous vîmes que nos deux chevaux et celui d'un des chasseurs étaient hors de l'écurie et attachés à la queue l'un de l'autre, de manière à ce qu'une seule personne pût les conduire. Le premier était bridé , et le dernier , qui était le mien , manifestait une irritation qui indiquait que quelque chose d'extraordinaire était arrivé. En continuant notre examen , nous découvrîmes le corps d'un jeune homme dont la poitrine était entièrement ouverte, et dont le cœur et les intestins pendaient en dehors.
Il paraît que mon fidèle coursier, qui avait déjà montré dans le Texas une grande répugnance à être séparé de moi, avait lancé au voleur la terrible ruade qui l'avait si horriblement déchiré. Sur ces entrefaites, les autres chasseurs nous rejoignirent. On se procura de la lumière, et nous apprîmes alors que la victime était le fils du ministre, nouvellement marié , et établi sur la rive orientale du Saint-François. Le ministre aussi ne tarda pas à paraître; mais il vint d'un côté opposé
à celui de la maison, et il était vêtu comme le soir précédent: il était facile de voir qu'il ne s'était pas couché de la nuit.
Dès qu'il connut le funeste événement, il tempêta et jura qu'il tuerait le sacré Français et son danmé cheval; mais IL Gourtenay s'avança vers lui et dit :
« Taisez-vous, misérable; voyez votre ouvrage, car c'est vous qui êtes la cause de cette mort; c'était pour chercher votre fils afin qu'il vous aidât à voler les chevaux que vous avez traversé la rivière dans la pirogue. Taisez-vous, dis-je; vous me connaissez. Regardez l'aîné de vos enfants , scélérat que vous êtes. Puisse la chaîne de votre misère future être longue, et son dernier anneau être le gibet que vous méritez ! »
Le ministre garda le silence , même en entendant les reproches entrecoupés de sanglots de sa femme. « Je vous en avais prévenu, dit-elle, le malheur est arrivé , et je crains qu'il en arrive un autre encore plus grand. Maudite soit l'heure où je vous ai rencontré , et plus maudite encore celle où cet enfant est né !» Et , s' appuyant contre la barrière, elle pleura amèrement.
J'omets le reste de cette triste scène. Nous prenions tous part à la douleur de la mère et de la pauvre fille dont tous les traits exprimaient le désespoir. Nous sellâmes nos chevaux, et M. Courtenay et moi nous mîmes en route. Les chasseurs
restèrent pour attendre l'arrivée du magistrat que nous promîmes d'envoyer. Pour en trouver un, nous fûmes obligés de quitter le grand chemin , et ce ne fut qu'après une course de plusieurs milles que nous parvînmes à découvrir sa maison. Nous le réveillâmes, lui donnâmes les renseignements nécessaires, et, au lever du soleil, traversâmes la rivière.