‹ M. VioletteChapitre 28 sur 33 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Le jour de pèche arriva enfin. Nous partîmes deux heures avant le lever du soleil, accompagnés des cuisiniers noirs et d'une vingtaine d'autres esclaves, et , après avoir cheminé pendant douze milles , fîmes halte devant une longue rangée de tentes dressées pour la circonstance , sur le bord d'un ce ces jolis lacs qu'on rencontre si fréquemment dans l'ouest. Cinquante nègres étaient déjà sur les lieux , coupant du bois, préparant le déjeûner , apprêtant les amorces et les lignes, ou nettoyant les barils vides dans lesquels nos victimes projetées devaient être salées. À peine avionsnous eu le temps de regarder autour de nous que nous vîmes arriver de vingt côtés différents autant de familles qui avaient été invitées à prendre part au divertissement; nous les accueillîmes à la mode des planteurs : « Eh! eh! avez-vous faim ? Sam! Napoléon! Washington! César! vite le déjeuner ! »

Les jours précédents, on avait ramassé dans les ruisseaux du voisinage une immense quantité d'écrevisses, de vérons et de crustacées, et on avait traîné jusqu'au lac les piroges et les canots de toutes les rivières à trente milles à la ronde. La vue des quatre-vingts embarcations de toute espèce qui composaient notre flotte était vraiment amusante,

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Après avoir déjeûné à ta hâte, mais de bon appétit, nous nous embarquâmes Y chacun do nous emmenant un nègre pour amorcer sa ligne et décrocher le poisson. Les pagayes se mirent en mouvement, et les canots, se tenant éloignés les uns des autres d'une cinquantaine de mèlres, ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent arrivés à la partie la plus profonde du lac. Là, on fit les derniers préparatifs ,et on paria à qui attrapperait le premier poisson. Deux des plus grandes embarcations, montées seulement par des nègres, avaient reçu ordre de parcourir continuellement la ligne des bateaux pécheurs pour recueillir le poisson à mesure qu'on l'attrapperait.

A un signal donné par les dames qui nous observaient du rivage, les lignes furent lancées à l'eau, et, au même moment, un hurrah étourdissant, poussé par cent voix, annonça qu'on avait mordu à tous les hameçons et que chaque pécheur s'imaginait avoir gagné son pari. On ne put, toutefois, savoir qui était le gagnant, et, au milieu de l'effervescence générale, personne ne songea à s'en informer.

La diversité du poisson était égale à la rapidité avec laquelle on le prenait : il y avait des grondins, des perches, des poissons-soleil, des buffles, des truites et vingt autres espèces. En moins d'une demi-heure, mon canot était comble, et ma cargaison, bien certainement, m'aurait fait cou-

1er bas, si une des allèges n'était venue fort à propos m'en débarrasser. La gaîté la plus vive régnait sur le rivage et sur le lac, et la scène était de temps à autres variée par des accidents comiques qui faisaient d'autant plus rire qu'il n'y avait pas le moindre danger.

Le canot près de moi était plein jusqu'au bord, et n'avait plus que deux pouces hors de l'eau. Il contenait le voyageur anglais et un nègre qui était une espèce d'original. Plus le produit de leur pêche s'accumulait, plus leur position devenait risible : sentant le bateau s'enfon cer sous leurs pieds, ils criaient au secours comme des possédés ; l'allège s'approchait rapidement, et n'étaitplus qu'à cinq mètres de distance, quand la ligne de l'Anglais fut si soudainement tirée par un gros poisson que le pêcheur perdit son centre de gravité et tomba sur le côté gauche du canot. Le nègre, voulant rétablir l'équilibre, jeta son poids sur le côté opposé; par malheur, son compagnon blanc eut simultanément la même pensée, et se rejeta aussitôt en roulant sur les poissons vers le côté droit ; l'embarcation chavira, et adieu vérons, écrevisses, lignes, hommes, tout fut submergé, et chacun de rire en voyant les deux plongeurs reparaître à la surface de l'eau et marcher droit vers le rivage. Nous continuâmes à pêcher jusqu'à environ neuf heures et demie ; les rayons du soleil devinrent alors si

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ardents que nous fûmes obliges de eliercher un abri sous les lenhs.

Si la scène avait été animée sur le lac, elle ne le fut pas moins sur le rivage, quand tous les nrgre$ (tes deux sexes, s'étant partagés par groupes, se mirent à écailler, à évenlrer et à saler le poisson. Chacun d'eux avait à raconter quelque grande pèche où un monstrueux poisson, long d'un mille, avait été attrapé par un heureux sambo du sud. Les jeunes filles écoulaient, la bouche béante d'étonnement et de terreur, et les hommes clignaient de l'œil et s'efforçaient de garder leur sérieux en débitant ces belles histoires auprès desquelles toutes les merveilles du véridique baron Munchausen n'étaient rien.

L'appel pour recommencer la pêche mit fin à leurs burlesques inventions. Nous fûmes aussi heureux que nous l'avions été dans la matinée, et, au coucher du soleil, nous retournâmes à la maison, laissant aux nègres le soin de saler et d'encaquer le poisson pour l'approvisionnement de la plantation.

Peu de jours après, je dis adieu à M. Courtenay et à sa charmante famille, et m'embarquai avec mon cheval à bord d'un bateau à vapeur qui allait à St-Louis. Le matin suivant j'arrivai dans cette ville.

Mon arrivée produisit une grande sensation panai les habitants, auxquelles trafiquants qui,

négociaient dans l'extrême ouest, avaient souvent parlé des richesses des Shoshones. Dans l'espace de deux ou trois jours, je reçus de divers spéculateurs plus de cent propositions tendant à l'extermination et à la spoliation des Indiens occidentaux, et j'en aurais indubitablement reçu dix mille autres si je n'eusse trouvé un bon moyen de me débarrasser de ces importuns. J'envoyai leurs missives aux journaux, au fur et à mesure qu'elles me parvenaient, et les trafiquants rirent de bon cœur en voyant paraître, dans un seul jour, trente lettres toutes écrites du même style et pour le même objet.

Un soir, je trouvai à la poste une lettre de Joe Smith, dans laquelle il m'invitait à me rendre près de lui, le plus tôt possible, parce que la position des affaires exigeait que nous nous missions sur le champ d'accord. Cette nouvelle me fit le plus grand plaisir ; je partis le lendemain matin, et arrivai avant midi à St-Charles, petite ville sur le Missouri, presque entièrement habitée par des créoles français, trafiquants de pelleteries ou trappeurs. Là, je vis pour la première fois un bac à vapeur, et, à dire vrai, je ne comprends pas comment , avant l'invention de Fui ton , on pouvait, dans cet endroit, transporter d'une rive à l'autre des chevaux et des charettes ; la rivière roule ses eaux bourbeuses avec une vélocité incroyable et forme des tourbillons qui semblent

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assez forts pour engloutir tout ce qui les approche.

Après avoir quitté Si-Charles , je traversai un

pays înontueux et arrivai de rechef sur le Mississipi; mais là le père des eaux, comme les Indiens l'appellent, se présenta sous un aspect entièrement nouveau pour moi : ses eaux ne s'étant pas encore mêlées à celles du Missouri, étaient tout-à-fait transparentes, et ses bords, hauts de plusieurs centaines de pieds, me rappelaient les contrées arrosées par le Buonaventure. Durant deux jours , je cheminai ayant toujours le fleuve en vue. Après quoi, le terrain devint tellement âpre et montueux , qu'arrivé à Louisiana , village naissant et plein d'avenir, je m'embarquai sur un autre bac pour passer dans l'État d' Illinois, où des prairies unies permettaient de voyager plus rapidement.

Les bords du Mississipi, clans Flllinois, sont d'une fertilité étonnante; il en résulte que les fermes et les villages sont moins disséminés, et qu'on rencontre à une courte distance les unes des autres des villes bâties avec goût et magnificence. Quincy, entre autres, peut être citée comme une ville vraiment belle, et tout-à-fait européenne par sa propreté et par le s 'vie de ses constructions. D'élégantes fontaines versent leurs eaux fraîches et limpides au bout de chaque rangée de maisons; plusieurs des places sonl superbes, et comme la ville est bâtie sur une colline élevée de

plusieurs centaines de pieds au-dessus de la rivière, la vue est vraiment admirable.

Partout où je m'étais arrêté entre St-Louis et Quincy, j'avais entendu dire du mal des Mormons; mais entre Quincy et Nauvoo, il en fut tout autrement : de ce côté , la partie éclairée de la population a oublié les misérables jongleries des chefs mormons pour observer avec plus de soin les progrès et les plans de la secte ; elle reconnaît dans Joe Smith un homme de volonté et d'énergie, qui a le pouvoir de tout emporter devant lui , et elle le craint en conséquence.

Après Quincy, je cheminai pendant environ soixante-dix milles dans un pays entièrement plat, mais admirablement cultivé , traversai plusieurs petits villages, et, aumilieudu second jour, arrivai à ma destination.

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