CHAPITRE XLII
Nauvoo , la ville sainte des Mormons et la capitale présente de leur empire , est située dans la partie nord-ouest de l'État d' Illinois, sur la rive orientale du Mississipi , par le 40° 35" lat. nord ; au nord, au sud et à l'ouest , elle est limitée par le fleuve , qui , là , forme un grand arc et a près de deux milles de large, et à l'est par une superbe prairie. Elle est éloignée de dix milles du fort Madison dans l'Ioway, et de plus de deux cents de St-Louis.
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]>ien que le terni in sur lequel elle est construite soit très inégal, il n'y a pas de grandes hauteurs. A quelques pieds au-dessous du sol, s'étend un vaste lit de pierre calcaire, d'où on peut extraire une quantité presque inépuisable d'excellents matériaux pour bâtir. Dans l'enceinte de la ville , s'élèvent un grand nombre de tumulus antiques , qui prouvent qu'à une époque reculée cet endroit était de quelque importance.
La ville a environ quatre milles de long sur trois de large ; mais son contour est très irrégulier, et elle ne couvre pas autant de terrain que sa longueur et sa largeur sembleraient l'indiquer.
Elle est dessinée régulièrement; ses rues se croisent a angles droits et sont généralement très longues et d'une largeur convenable. La plupart des habitations ne sont encore que des cabanes en troncs d'arbre ; mais on a dernièrement construit beaucoup de maisons en briques et en madriers. Les principaux édifices sont le temple et un hôtel appelé Nauvoo-House ; mais ni l'un ni l'autre ne sont encore terminés. Le dernier de ces bâtiments, construit en briques avec fondations en pierres, à cent vingt pieds de façade sur soixante de profondeur, et doit avoir trois étages, sans compter le rez-de-chaussée. Bien qu'il soit principalement destiné à recevoir et à héberger les voyageurs, il contient ou plutôt contiendra un appartement magnifique, dont lu jouissance à perpétuité est
assurée au prophète Joe Smith et à ses héritiers et deseendants.
11 prétend que le privilège de ce logement lui a été accordé par le Seigneur, dans une révélation spéciale , en récompense des services qu'il a rendus à l'église.
Le temple mormon est un superbe édifice, en pierre , large de quatre-vingts pieds et long de cent quarante, indépendamment d'une cour extérieure de trente pieds, ce qui donne à tout le bâtiment une longueur de cent soixante-dix pieds. Au rez-de-chaussée sont les fonts baptismaux, construits à l'imitation de la fameuse mer de bronze de Salomon ; ils sont supportés par douze bœufs bien modelés et couverts en plaques d'or; sur les panneaux des fonts, sont peints divers sujets de l'Écriture sainte. L'étage supérieur du temple doit , quand il sera fini , servir de loge aux francs-maçons et à d'autres sociétés secrètes. Dans la partie du bâtiment réservée à la congrégation, il y a deux rangées de pupitres : l'une pour les prêtres, et l'autre pour les grands dignitaires de l'église.
Une dîme a été établie sur tous les fidèles pour l'édification de ce temple ; ceux qui résident à Nauvoo ont été obligés de travailler chaque dix jours à l'extraction de la pierre ou au bâtiment. Il y a aussi dans Nauvoo deux moulins à scies , mus par la vapeur, un moulin à farine également
à vapeur, une grande manufacture d'outils et une fonderie. Une compagnie très riche du Staffordshire y a aussi établi une manufacture de porce^ laine anglaise.
La population est très mélangée. Le rassemblement général des saints a naturellement réuni des hommes de toutes les classes et de toules les espèces ; la grande majorité d'entre eux sont des gens grossiers et ignorants , qui croient sincèrement au prophète et à ses doctrines. Il y a dans le nombre beaucoup de prosélytes venus des districts manufacturiers de l'Angleterre , auxquels les missionnaires de Smith ont facilement persuadé d'échanger la misère de leur terre natale contre l'aisance et l'abondance de la terre promise. Ces hommes sont dévoués au prophète, et obéissent à ses ordres comme ils obéiraient à ceux de Dieu.
Par la constitution de l'Illinois , ces étrangers deviennent électeurs après six mois de résidence dans l'État. Ils votent aveuglement d'après les inspirations de Smith dont l'influence sur eux est si grande qu'aux élections de Nauvoo, en 18/j2, il n'y eut que six voix contre les candidats présentés par lui. Je pense que la plupart des Mormons sont dos hommes ignorants et trompés , consciencieusement dévoués à leur nouvelle religion ; mais leurs chefs sont des hommes de talent qui ne professent le mormonisme que parce
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qu'il leur procure richesses, titres (1) et pouvoir. Gomme position militaire , Nauvoo , défendu par vingt à trente mille fanatiques bien armés et bien pourvus de provisions , serait très formidable. Il n'est accessible que du côté de l'est où la nature du terrain, qui est vaseux, présenterait
(1) J'ai parlé de titres; je dois m'expliqucr: Il y a aux États-Unis beaucoup de personnes qui , en raison de leur fortune, de leur éducation et de leur position sociale , auraient difficilement adhéré au mormonisme. Joe Smith , comme fondateur de secte, a prouvé qu'il connaissait parfaitement ses compatriotes et leur avidité pour toute espèce de distinctions ; car il est de fait qu'aucun peuple ne hait le mot égalité autant que le peuple américain. Joe Smith a institué des titres , des dignités et des charges, correspondants à ceux des gouvernements de l'ancien monde ; il n'a pas encore osé se faire roi, mais il a créé une noblesse qui le soutiendra quand il jugera à propoe de prendre le titre souverain. Les fidèles chargés du soin de l'église forment l'ordre des Templiers et ont leur grand maître et leurs autres officiers ; les Danitcs , le bataillon sacré ; les Celères de Romulus sont comités ou comtes , et leurs chefs sont conducteurs ou ducs. Puis viennent les pontifes, les évèques, etc., etc. Cette organisation a produit les résultats prévus par le prophète, et a attiré au mormonisme un grand nombre de citoyens riches des Etats de l'est, qui sont venus en Europe , comme émissaires de Joe , sous les titres fastueux de grands commandeurs , de princes de Sion , de comtes de Jérusalem, de directeurs du St-Collége, etc., etc.
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de grands obstacles aux assiégeants. L'intention de Smith est d'y concentrer ses adhérents jusqu'à ce qu'il soit assez fort pour défier toutes les attaques qu'on voudrait tenter contre lui.
Nauvoo est un mol hébreux qui signifie une habitation belle et sûre pour l'homme. Les Mormons ne considèrent pas cette ville comme leur demeure définitive ; ce n'est pour eux qu'un lieu de repos où ils ne resteront que jusqu'à ce qu'ils aient rassemblé des forces suffisantes pour conquérir Indépendance (Missouri), qui selon eux est le pays le plus fertile, le plus agréable et le plus désirable de la terre. Indépendance est leur Sion ; c'est là qu'ils ont l'intention d'élever leur grand temple dont la pierre angulaire est déjà posée ; c'est dans cette contrée salubre et délicieuse que tous les saints, après s'être réunis, trouveront leur Éden et construiront leur nouvelle Jérusalem.
Il ne m'est pas permis de révéler ce qui s'esl passé entre Joe Smith et moi. On comprendra que toute indiscrétion à ce sujet compromettrait mes plans futurs , je dirai seulement que le prophète me reçut avec la plus grande cordialité, et confirma les offres que ces agents m'avaient faites chez les Comanches. Toutefois , quand je voulus vérifier si les Mormons agiraient conformé ment aux promesses de leurs chefs, j'appris, à mon grand désappointement, que les moyens d'i
cution n'étaient pas encore prêts. Le prophète m'avait dit que les Renards, les Osages, les Winnobegoes , les Sioux et les Mennomonis , se mettraient en mouvement à son premier signal : Ayant visité les Renards pour m'assurer de la vérité de cette assertion , je découvris que ces Indiens avaient effectivement promis d'agir, mais seulement après l'accomplissement de certaines promesses qui leur avaient été faites par les Mormons , et que ceux-ci , à ma connaissance , n'étaient pas encore en position de remplir.
J'appris de Joe Smith lui-même comment Dieu l'avait choisi pour être le possesseur et le gardien de la divine Bible. On lui avait ordonné de se présenter le 22 septembre.
« Cejour là, nie dit -il, je me levai de bon matin, montai avec ma femme sur une charrette à un cheval , appartenant à un voyageur qui s'était arrêté chez moi pour passer la nuit, et me rendis à la colline où le livre était enterré. Je laissai ma femme dans la charette , sur le bord de la route , allai seul à la colline, éloignée de trente à quarante perches, déterrai le livre, le cachai au haut d'un arbre, et retournai à la maison. Le lendemain, je partis pour la ville de Macedon, où j'avais de l'ouvrage ; nais, une dizaine de jours après, ma femme m'ayant prévenu qu'on disait mon livre enlevé par quelqu'un, je louai .un cheval pour revenir chez moi. J'y arrivai dans l'après-midi ,
ne m'arrêtai que le temps strictement nécessaire pour prendre une tasse de thé , allai à la recherche démon livre, que je trouvai tel que je l'avais laissé; otai ma blouse , en enveloppai mon trésor, le mis sous mon bras et retournai à la maison , éloignée d'environ deux milles, toujourscourant,bienquele manuscrit, étant écrit sur des plaques d'or, pesât une soixantaine de livres. Je fus attaqué en route par deux hommes; je les renversai par terre, m'échappai, et arrivai chez moi sain et sauf avec mon fardeau. »
J'ai rapporté textuellement les paroles de Smith, à quoi il ajoute quelque part, dans sa traduction du livre , que , sans les vertus surnaturelles de la pierre dont il était porteur, il n'aurait jamais pu supporter les fatigues et vaincre les obstacles auxquels il fut exposé durant cette terrible nuit.
Le précieux manuscrit est donc en sa possession : mais, hélas ! il est écrit en hiéroglyphes égyptiens. Joe appelle à son secours la deuxième merveilleuse pierre, le don de Dieu, et, se hâtant de regarder à travers, voit un ange dont le doigt est dirigé vers un endroit où se trouvent des besicles miraculeuses ! ! Oui , c'étaient tout bonnement deux humbles morceaux de cristal poli, qui devaient rendre les plaques d'or intelligibles. Je ne dois pas omettre que lesdites besicles sont un lourd et Nilctin ouvrage du siècle dernier. Elles sont mon-