‹ M. VioletteChapitre 33 sur 33 · CHAPITRE XL1V · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL1V

Ayant maintenant raconté les principaux événements dont j'ai été témoin ou dans lesquels j'ai joué un rôle, tant en Californie qu'au Texas, j'essaierai de tracer une ébauche topographique et zoologique de ces régions presque ignorées; car les Texiens eux-mêmes ne connaissent rien de l'intérieur de leur pays.

Le long des rives de l'Océan Pacifique, depuis le 10° jusqu'au 34° latitude nord, la température de l'air est à peu près la même durant toute

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l'année; la seule différence qu'il y a eutre Pbiver et l'été est que les nuits de la première de ces saisons sont un peu froides. Il est facile de se rendre compte de culte douceur de température : les vents froids du nord , rendus encore plus perçants par leur passage au-dessus des neiges et des glaces des grands lacs septentrionaux, ne peuvent pénétrer à travers la chaîne rocheuse et boisée, située au sud du l\k° latitude nord ; vers Test , au contraire, ils sont sentis très vivement. Ne rencontrant aucun obstacle, ils suivent leur cours jusqu'au rivage même du golfe du Mexique, de sorte qu'au 26° latitude nord , sur les frontières méridionales du Texas, l'hiver est toujours l'hiver, c'est-à-dire qu'au mois de janvier il faut faire du feu dans les appartements et se couvrir de flanelle et d'habits de laine, tandis que le même mois, sur l'Océan pacifique, jusqu'au 40°, est tellement doux que les étrangers du sud , et même les insulaires des îles Sandwich, n'ont pour tout vêtements que des pantalons de nankin et des vestes de guingamp.

Durant l'été , il y a aussi une grande différence entre les deux côtes du continent : dans la haute Californie et dans le territoire shoshone, bien que la chaleur produite par les rayons du soleil soit très intense , la température est tellement rafraîchie par les brises de montagne et de mer que le mercure ne s'élève jamais au-dessus de 95°

Fahrenheit, tandis qu'à l'est, depuis le 27% dans le Texas méridional, et le 30°, dans la Louisiane, jusqu'au 49% sur le lac Supérieur, le mercure monte chaque année jusqu'à 100% fréquemment jusqu'à 105 et à 107° à Saint-Louis, dans la prairie du Chien, à la baie Yerte, aux chutes de Saint- Antoine, et sur le lac Supérieur.

Il résulte de tout cela que le climat de la côte occidentale de l'Amérique est le plus beau du monde , et que l'air y est tellement pur que , dans les plus grandes chaleurs de l'été, un bœuf, tué, nettoyé et coupé en tranches , se conserve durant des mois entiers sans avoir été ni fumé ni salé.

Ce qui contribue aussi à rendre ces contrées salubres et d'un séjour agréable, c'est qu'on n'y trouve pas, comme dans les États-Unis, dans le voisinage d'Acapulco , et dans le Mexique occidental , des marécages , des marais et des bayous , lesquels, se séchant pendant l'été, et exposant aux rayons du soleil des millions de poissons morts, imprègnent l'air de miasmes qui engendrent le typhus , la fièvre jaune , la dyssenterie et des maladies de poumon.

Si le lecteur jette un regard sur la carte que j'ai dessinée du territoire shoshone, il verra que le pays est parfaitement arrosé. Tous les lacs sont transparents et profonds; les rivières et les ruisseaux, frais et limpides, coulent sur un lit de roche. Sauf quelques fourmis qu'on trouve dans

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les forets, et la conamilla ou grosse mouche Luisante de la Californie, il n'\ a aucun insecte* On rencontre fort peu de verp efl df chenilles: aussi les peiiles espèces d'oiseaux carnivoivs se n'duiserçt-fllles à clcu\ ou trois; les grosses espèces, (elles que le vautour ordinaire et celui à tète rougi', et le corbeau, sont très utiles pour débarrasser les prairies des milliers d'animaux sau\ages qui périssent tous les ans, a la suite de combats ou par la soif. Sur la côte occidentale, l'aspect du pays est généralement varié : la monotonie de l'intérieur des prairies est rompue par des massifs de beaux arbres et par des collines qui , de loin en loin, surgissent brusquement de leur base. Près du littoral, les plaines sont coupées par diverses chaînes de montagnes donnant naissance à des milliers de ruisseaux rapides, qui portent leurs eaux fraîches et limpides aux tributaires de la mer, lesquels sont très nombreux entre l'embouchure du Calumet et celle du Buonaventura. La côte est bordée d'une lisière de pins élevés et de magnolias odorants, qui, en quelques endroits, s'étendent jusqu'au rivage , sur de hautes falaises, si abruptes, que le plus grand vaisseau de guerre pourrait naviguer sans danger à leur pied. Je me souviens d'avoir une fois vu , au-dessus de la baie de San Francisco, les matelots d'un brick mexicain, assis au bout de leurs vergues de perro-

quet , cueillir, en passant, des fleurs sur les branches des arbres.

Dans la partie du pays qui est coupée de montagnes, le sol est presque partout minéral, et les montagnes elles-mêmes contiennent de riches mines de cuivre. Je connais des lits de galène qui ont une étendue de plus de cent milles , et , dans quelques régions, des couches de magnésie couvrent la majeure partie des chaînes les plus élevées. La plupart des courants d'eau sablonneux du territoire shoshone contiennent une grande quantité de poudre d'or, que les Indiens recueillent deux fois par an , et dont ils trafiquent avec les Mexicains et avec les Arrapahoes.

Les principaux courants d'eau aurifères sont des affluents du Buonaventura ; mais il y en a beaucoup d'autres qui se déchargent dans de petits lacs de formation volcanique. Les montagnes, dans le voisinage du Colorado de l'ouest et dans le pays des Arrapahoes, sont pleines d'argent, et il n'y a peut-être pas de peuple au monde qui puisse montrer une plus grande profusion de ce métal que ces Indiens.

Le territoire shoshone est de formation moderne, du moins en comparaison des contrées plus méridionales, où les Cordilières et les Andes s'avancent jusqu'au bord même de l'Océan. Il est évident que la plus grande partie du pays, à l'ouest

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du Buonaventura , a été enlevé à la mer par quelque terrible éruption volcanique. Ce n'est que depuis environ deux siècles , et peut-être moins , que ces feux souterrains ont cessé d'exercer leurs ravages. Ils ont transformé des prairies en montagnes, et affaissé, à une profondeur considérable au-dessous de la surface de la terre, des montagnes et des forêts, dont le site est maintenant indiqué par des lacs d'une eau claire et transparente, fréquemment imprégnée d'un léger goût de soufre qui n'est pas désagréable. On trouve tous les jours , dans le sable et parmi les cailloux de leur rivage , des pierres précieuses , telles que topazes, saphirs et améthystes. J'ai souvent vu, dans les jours calmes, à quelques brasses de profondeur, le sommet de pins qui sont encore debout dans. leur position naturelle. Dans les rivières et ruisseaux du midi , on trouve des émeraudes d'une très belle eau , et très souvent des opales.

Les rochers sont généralement de formation basaltique ; mais le marbre , blanc , noir et vert , le porphyre rouge, le jaspe et le granit rouge et gris , abondent à l'est du Buonaventura. On trouve du quartz en blocs immenses sur quelques montagnes près du littoral , et surtout dans la chaîne désignée dans ma carte sous le nom de Montagne du Monstre , au pied de laquelle furent déterrés les restes du grand lézard saurien.

La majeure partie du pays consiste en prairies couvertes d'herbe bleue, de muskeet grass, de trèfle, de foin de prairie , et d'autres herbes communes dans l'est du continent d'Amérique ; çà et là sont disséminés des massifs de pruniers sauvages, de baies, et d'une espèce toute particulière de chêne nain qui ne s'élève jamais à plus de cinq pieds et qui porte cependant de très gros glands sucrés. Des buissons de noisetiers s'étendent souvent dans une longueur de trente à quarante milles et sont la demeure de millions d'oiseaux aux couleurs les plus riches et les plus variées.

Le long des cours d'eau qui arrosent les prairies , poussent des arbres magnifiques , tels que l'érable , le magnolia , le frêne bleu et vert , le chêne rouge et le cèdre, autour desquels grimpent des vignes sauvages chargées de raisin. Près du littoral , le pin blanc et noir devient excessivement commun, et les petites plaines et les collines sont couvertes de cette espèce de poirier épineux qui nourrit l'insecte cochenille. Tout autour du volcan éteint, et principalement dans le voisinage de la colline Nanawa-Ashta-Jeriè , site de notre établissement sur le bord du Buonaventura, les buissons sont couverts de fèves vanille d'une qualité supérieure.

Les lacs, les rivières et les ruisseaux de l'intérieur abondent en poissons. Dans les premiers, la perche , la truite et la carpe sont très com-

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îmincs; dans les seconds, le saumon, le pnissnucliat blanc . la tortue a écaille tendre, l'huître perlière, la perche de Rier (lupus maritimus) l'écrexisse el ceul familles de l'espèce crevette dirent à F Indien une grande variété d'aliments délicats pendant l'hiver. Dans les baies, le long de la cote, les maquereaux, les bonites, les tortues et malheureusement les requins, sont très nombreux. Sur le rivage même et dans 1< , l'entes rochers on trouve des homards et des crabes de diverses espèces.

Les oiseaux de proie les plus communs sont l'aigle chauve et celui à tète blanche, le noir et le gris, le faucon, le milan, l'épervier, le vautour noir et celui à tête rouge , le corbeau et la corneille. Parmi les granivores , le dindon . le wapo (petite espèce d'autruche de prairie), le faisan commun et celui doré, le paon sauvage d'une couleur blanchâtre tirant sur le gris et la poule de Guinée ; ces deux derniers volatiles , qui sont très nombreux, ne sont pas indigènes , mais se sont échappés, il y a environ un siècle, de diverses missions de la Ilaute-Califormie et se sont depuis multipliés d'une manière incroyable ; à tous ces oiseaux, il faut ajouter le coq de bruyère, la poule de prairie, la perdrix , la caille , le perroquet vert et une foule d'autres que je ne puis citer, parce que j'ignore leur dénomination générique.

Parmi les oiseaux aquatiques , qui sont très

nombreux , je ne mentionnerai que les cygnes , les oies, diverses espèces de canards, et surtout les oies du Canada qui, depuis novembre jusqu'à mars , paissent par milliers dans les prairies.

Il y a aussi une très grande diversité de quadrupèdes : entre les graminivores, je dois d'abord nommer les mustangs ou chevaux sauvages qui errent dans des pâturages naturels par troupeaux de centaines de mille. Leur taille et leur espèce varient selon le pays où on les trouve ; mais ceux de la Californie, du Sonora et de la partie occidentale du Texas sont la plus belle race du monde. Ils furent importés de l'Andalousie par les Espagnols , peu après la conquête de Grenade , et l'évêque de Léon , avant leur embarquement , exorcisa le diable hors de leurs corps.

M. Catlin dit qu'en voyant le cheval comanche il fut très désappointé ; c'est très probable attendu que ce voyageur n'a visité que la frontière septentrionale du Texas et les villages les plus pauvres de toute les tribus comanches ; mais s'il se fût avancé jusqu'au Rio Puerco, il aurait vu la vraie race de la Mecque , avec laquelle les Musulmans conquirent l'Espagne, il aurait aussi remarqué combien un beau climat et la vie sauvage ont amélioré ces nobles animaux et les ont rendus supérieurs à la souche primitive en stature, en vitesse et en vigueur. Avec l'un d'eux j'ai fait un voyage de cinq mille milles, et, arrivé sur le Mis-

souri, je l'ai vendu huit cents dollars. C'était un cheval entier, blanc comme la neige et haut de dix-sept paumes et demi. Il aurait valu plus de mille louis en Angleterre.

Après le mustang viennent le majestueux bison ; le rapide bouquetin, le daim, l'antilope, l'élan, le chien de prairie, le lièvre et le lapin.

Les carnivores sont : la panthère rouge ou puma (1), le jaguar, l'ours gris, noir et brun ;

(1) Le puma est aussi appelé lion d'Amérique , cougar , et dans les États occidentaux, catamont. 11 itait répandu jadis sur tout le continent d'Amérique, et même maintenanton le rencontre quelquefois, en remontant vers le nord , jusqu'à la baie d'Hudson; sous quelque latitude qu'on Je trouve, il est sanguinaire; mais sa force, sa grandeur et sa soif de sang varient selon le climat.

J'ai tué cet animal dans la Californie , dans les Montagnes Rocheuses, dans le Texas et dans le Missouri. Dans chacun de ces pays , il présentait un caractère tout différent. Au Chili , il est presque aussi gros que le lion d'Afrique ; à l'extrême nord, il s'amoindrit et devient aussi mince et aussi agile que le léopard de chasse; dans le Missouri et dans les Arkansas, il fait principalement sa proie des poules et des petits cochons, et fuit devant les chiens, les vaches et même les chèvres. Dans la Louisiane et dans le Texas , ii évite l'homme, mais combat les chiens, déchire les chevaux, et tue même le bison par simple amusement. Dans l'Anahuar, dans les Cordilières et dans les Montagnes Rocheuses, il dédaigne de fuir, devient plus majestueux dans ses mouvements et fait face à ses adversaires quels qu'ils soient. Il

le loup noir, blanc et gris ; le renard bleu, rouge et noir ; le blaireau, le poroépic, le hérisson et

n'attaque guère, toutefois, que lorsqu'il a des petits. Dans le Souora et dans la Californie , il est encore plus féroce : quand il a faim , il chasse par l'odorat, comme le chien, en rasant la terre de son nez ; dès qu'il a rencontré une piste , il la suit, en parcourant vingt milles à l'heure, jusqu'à ee qu'il puisse s'élancer sur une proie ; que ce soit un cavalier isolé ou une armée, un daim ou dix mille bisons, peu lui importe , il assaillit tout.

Pendant que j'étais chez les Comanches , un prêtre mexicain , qui avait fait, comme missionnaire , une longue résidence chez les Indiens, arriva au grand village. Il se rendait à St-Louis (Mississipi), où il était appelé par des affaires ecclésiastiques. Les Comanches l'accueillirent très affectueusement , lui donnèrent une mule fraîche , des couvertures neuves et une petite escorte pour le conduire jusque chez les Wakoes.

C'était un homme de talent qui n'avait aucun des préjugés de sa caste ; il avait passé la plus grande partie de sa vie dans le désert, au milieu des tribus sauvages qui résident sur les deux rives de l'Anahuar. Ayant beaucoup étudié ces enfants delà nature , il avait appris à les aimer. 11 me plut tellement que j'offris de commander l'escorte qui devait l'accompagner. Mon offre fut acceptée, et nous étant munis dune longue tente et des provisions nécessaires, nous nous mîmes en route.

Nous arrivâmes , sans aucun incident remarquable , à la grande crevasse que j'ai déjà mentionnée. Nos provisions tirant alors à leur fin , nous dressâmes notre tente sur le

le coati, petit animal l'amuchc à queue toufl'in' , à pôeae tête et à l'aboiement bref et aigu, lequel

bord même de l'abîme, et nous arrêtâmes pendant une demijournée pour chasser <-t laisser paitre nos chevaux. Quelques dam»- lurent tués, et pour m iter une attaque nocturne i\v^ loups, (jiii étaient très nombreux dans le voisinage, nous suspendîmes la >iaudeàla perche de traverse dans l'intérieur de la tente. Celle-ci avait environ quarante pieds de long sur sept de large. De grands feux lurent allumés aux deux extrémités ; m ramassa du bois pour les alimenter durant la nuit , et un vieil Indien et moi nous chargeâmes de les entretenir jusqu'au lever de la lune.

Ces arrangements terminés , nous étendîmes nos peaux de bison, plaçâmes nos selles en guise d'oreillers , et comme nous étions tous très fatigués , nous nous couchâmes , sinon pour dormir, du moins pour reposer. Pendant la plus grande partie de ma faction , je m'amusai à écouter le récit que le père me lit de ses aventures , puis il suivit l'exemple des Indiens . qui, tous , s'étaient profondément endormis. Mon compagnon de garde, à l'autre extrémité de la tente, me dit que la lune se lèverait dans une couple d'heures , et que si nous jetions une quantité suflïsanse de bois sur le feu , nous pourrions aussi dormir sans crainte. Je remis du combustible sur le foyer, m'enveloppai dans ma couverture et ne tardai pas à tomber dans un profond sommeil.

Je me réveillai en sursaut, pensant avoir entendu le frottement d'un corps contre la toile extérieure de la tente. Mon feu était entièrement éteint, mais la lune était levée et l'heure du danger était passée. En levant la tète , je m'aperçus qu'à l'ouverture opposée de la tente le feu était aussi

tient du renard et du loup et ne se trouve que sur le territoire shoshone et dans la Haute-Calif or mie.

presque éteint. La nuit était devenue froide ; je m'enveloppai plus étroitement dans ma couverture et me rendormis bientôt aussi profondément qu'auparavant.

Je fus réveillé de nouveau ; mais cette fois, ce n'était pas une illusion , car je sentais une lourde pression sur ma poitrine. J'ouvris les yeux , je pus à peine m'empêcher de pousser un cri en voyant que le poids qui avait troublé mon sommeil n'était rien moins que la patte de derrière d'un énorme puma. 11 était là , me tournant le dos et semblant observer avec avidité un quartier de daim suspendu au-dessus de sa tête. Mes sensations, dans ce moment, n'étaient rien moins qu'agréables; mon cœur battait rapidement; au moindre mouvement nerveux qui m'échapperait peut-être malgré moi , l'attention de l'animal serait détournée et ses griffes s'enfonceraient dans mes chairs.

J'avançai la main droite vers la fonte placée sous ma tête pour prendre un de mes pistolets , mais les fontes étaient boutonnées, et je ne pouvais les ouvrir qu'en faisant un léger mouvement. Je restai donc immobile. A la fin, je sentis le poids glisser en bas de mes côtes , et je vis que , pour mieux sauter après la viande, le puma s'était un peu porté vers la gauche, et qu'une de ses pattes de devant reposait sur la poitrine du prêtre. Je pris alors un des pistolets, et j'allais l'armer sous ma couverture, quand j'entendis à la fois un cri et un rugissement; puis il y eut un terrible fracas; une couverture , pendant une seconde , fut roulée sur moi ; la toile de la tente fut crevée à un pied au-dessus de ma tête,

Les amphibies sont: la loutre d'eau douce et de mer , le castor , le rat musqué et une espèce de long lézard, armé de dents aiguës , dont la tête et la queue ressemblent beaucoup à celles du caïman, mais dont le corps est très court. C'est un animal très féroce, qui tue tout ce qu'il attaque , et qui est très redouté des Indiens. On le trouve

et peu après le bruit d'une chute pesante dans la crevasse parvint à mon oreille. Le père cria de nouveau ; mon pistolet partit par hasard, et les Indiens, ne sachant ce que c'était, pou>sèrent un effroyable cri de guerre.

La scène , dont le récit a exigé tant de lignes, ne dura que quelques secondes.

Quand le calme fut rétabli, on voulut savoir ce qui était arrivé : il* paraît qu'au moment même où le puma prenait son élan , le prêtre s'était éveillé et avait poussé un cri ; l'animal effrayé s'était lancé à travers la toile de 1a tente , les griffes embarrassées dans la couverture du prêtre.

Celui-ci s'était évanoui , et ne reprit connaissance qu'au jour, après que je l'eus saigné avec mon canif. La peur avait produit un terrible effet sur lui , et ses cheveux qui , le soir précédent, étaient aussi noirs que le jais, étaient devenus blancs comme la neige. Il ne se rétablit jamais, malgré les soins qui lui furent prodigués par les Indiens qui l'accompagnèrent à St-Louis. Il avait perdu la raison, et j'appris plus tard qu'il était mort deux jours après son arrivée au collège des Jésuites.

Quant au puma, les Indiens le trouvèrent mort au fond de la crevasse, complètement enveloppé dans la couverture, et ayant presque tous les os brisés.

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sur le bord de quelques lacs dans les endroits humides et ombreux, ou au milieu des roseaux ; heureusement il est très rare. Les Shoshones, qui le craignent plus que Tours gris , n'ont aucun nom pour le désigner, et l'appellent tantôt le mauvais esprit , tantôt le fléau. Jusqu'à présent aucun naturaliste ne l'a décrit, et je n'en ai jamais vu un mort, bien que j'aie entendu dire qu'on en a tué quelquefois.

Dans le Texas , le pays présente deux aspects très différents l'un de l'autre. La frontière orientale et le littoral ne sont qu'une continuation de marécages, de cyprès , des ruisseaux fangeux et des champs de roseaux de l'Arkansas méridional et de la Louisiane occidentale , tandis qu'au contraire le nord et l'ouest ressemblent beaucoup aux contrées que je viens de décrire. Le climat est très salubre à deux cents milles de la mer et à cent milles ouest delà Sabine, qui forme la limite orientale du Texas ; mais à l'est et au sud, on est exposé à toutes les maladies qui ravagent la Louisiane , l'Alabania et les Florides.

Tout le Texas est évidemment de formation récente : les prairies salines à l'est du Rio-Grande sont encore couvertes "de toutes les espèces de co quiïïages qu'on trouve dans le golfe du Mexique , mêlés à des squelettes de requin , et, de loin en loin, à des pétrifications de tortue, de dauphin et de bonite. A des centaines de milles de l'Océan ,

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on trouve le sable marin à quelques pieds au-tifesxmis du sol , et. quoique le terrain semb1. ver graduellement en sYlnignant du UttOnfl, lès plaines méridionales dominent de très peu la surface de la mer. Ce n'est qu'à partir du îrent: degré nord que les prairies prennent une forme ondulante et continuent à monter jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses où elles acquièrent une hauteur de quinze à seize cents mètres au-dessus du un eau de la mer.

Le Texas ne possède aucune chaîne de montagnes; mais, à cent milles nord de San-Antonio de Bejar , les collines de San-Seba surgissent et s'étendent en ligne parallèle avec les Montagnes Rocheuses jusqu'aux pics verts, dans le voisinage de Santa-Fé. Ces collines contiennent plusieurs mines d'argent, et je ne doute pas que ce métal ne soit très commun dans la chaîne à l'est du Rio Grande. On trouve aussi de l'or en grande quantité dans tous les affluents du Rio Puerco, ma: n'ai jamais entendu dire qu'on y ait recueilli des pierres précieuses.

Sauf les districts boisés qui bordent la I siane et les Arkansas, la plus grande partie Texas est prairie. Une longue foret , appelée les Américains les Cross-Tirrièers , commence h des coudes de la Rivière Rrasos et s'étend jusqu'à la Rivière Rouge ; ses productions et celle-, des prairies sont semblables à celles du territoire shoshone.

Avant l'année 1836, les grandes prairies occidentales du Texas contenaient plus d'animaux et une plus nombreuse variété d'espèces qu'aucune autre région du monde de la même étendue, et je ne pense pas que les choses aient changé depuis. Il y avait, et il y a probablement encore des myriades de serpents, une diversité inconcevable de reptiles venimeux et la tarentule ou vampire, dont la morsure est mortelle ; mais tous ces ennemis ne sont rien , comparés aux hideux et terribles habitants des marécages et des rivières fangeuses de la partie orientale du Texas, sur laquelle la nature semble avoir jeté sa malédiction. Dans la prairie on n'a à redouter les attaques des reptiles que durant deux à trois mois de l'année, et encore est- on souvent débarrassé de leur présence par les feux qui, chaque automne éclatent dans l'herbe desséchée. Le voyageur sait ce qu'il a à craindre, est aidé par l'instinct de son cheval , se tient sur le qui vive, observe l'ondulation de l'herbe et peut toujours se servir de sa carabine et de ses pistolets, s'il rencontre un ours, un puma ou toute bête féroce ; s'il est attaqué, il peut combattre, et il arrive rarement des malheurs dans ces rencontres, parce que ces animaux errent toujours isolés; le loup seul va par bande , mais , comme dans les prairies il est presque toujours gorgé de pâture, il s'enfuit à l'approche de l'homme.

Le loup de prairie étant tout-à-fait différent de

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celui d'Europe; j'emprunterai une page à Ross Cox qui donne une assez bonne description de ses habitudes. Ce voyageur, toutefois, n'ayant pas décrit Fanimal lui-même, j'ajouterai qu'en général la couleur du loup de prairie est grise mélangée de noir, que ses oreilles sont rondes et droites, qu'à a environ quarante pouces de long et qu'il possède la sagacité et la finesse du renard.

«Les loups de prairies, dit Cox, sont beaucoup plus petits que ceux qui habitent les bois. Ils marchent généralement réunis en grand nombre, et il est rare qu'on en rencontre un isolé. Deux ou trois d'entre nous en ont souvent poursuivi des bandes de cinquante et de cent, et les ont chassés devant eux de toute la vitesse de leurs chevaux.

« Leur peaux n'étant d'aucune valeur, nous ne gaspillons pas beaucoup de poudre et de plomb à les tirer. Les Indiens , qui sont obligés de payer très cher leurs munitions, ne les emploient que contre des animaux qui peuvent rapporter quelque chose. Il en résulte qu'on permet aux loups de se multiplier, et que plusieurs parties du pays sont complètement envahies par eux. Les Indiens en attrappent un grand nombre dans des pièges qu'ils établissent dans le voisinage des endroits où ils envoient paître leurs chevaux domestiques; ces pièges sont simplement des excavations, couvertes de petites branches d'arbre et de foin, sur lesquelles

on met pour amorce un morceau de viande. Une fois lombes dans les trous , les loups ne peuvent plus en sortir et périssent par la famine ou sous le couteau de l'Indien. Ces bêtes pernicieuses détruisent annuellement un grand nombre de che- .uix, surtout pendant l'hiver, quand ces derniers étant enfoncés dans la neige ne peuvent se défendre contre leur ennemis plus légers ; dix à quinze loups s'attachent alors à une seule victime, et, à l'aide de leurs longs crocs, séparent en quelques minutes la tête du corps. Mais lorsque les chevaux peuvent se servir de leurs jambes, ils font éprouver de grandes pertes à leurs agresseurs ; je vis , un matin, les cadavres de deux chevaux qui avaient été tués la nuit précédente ; autour d'eux gisaient huit loups morts ou estropiés.

J'ai dit que les dangers auxquels le voyageur est exposé dans les grandes prairies sont presque nuls, mais il en est bien autrement dans les marécages et dans les étangs fangeux de l'est, où l'ennemi continuellement aux aguets est aussi toujours invisible , et où la vitesse du cheval et les armes du cavalier ne servent à rien, parce qu'alors l'homme et la bête nagent dans une eau profonde, ou sont enfoncés dans la vase jusqu'à la poitrine.

Parmi ces monstres des marécages et des lagunes d'eaux stagnantes, l'alligator figure au premier rang par sa grandeur etsa voracité. 11 n'estpas

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redoutable pour l'homme, bien <ju<- 1rs planteurs do coton racontent beaucoup d'histoires de nègres emportés par ce gigantesque reptile, je no pense pus qu'il ait jamais enle\é aurun être humain ayant vie; mais, quoiqu'il ne lasse aucun mal à riiommc, ce montre est un lléau pour toutes les espèces d'animaux et surtout pour les chiens et les chevaux. Il arrive souvent qu'un \o\ageur dévie de son chemin en traversant un marécage ou un champ de roseaux fangeux, « c'est un nouveau venu dans le Texas oriental , sa perte est certaine; son pauvre cheval se démène vainement dans une masse mobile de vase, tombe dans un trou et, avant de pouvoir se remettre sur pieds, se sent entraîné de plus en plus profondément par une force irrésistible , jusqu'à ce qu'il soit étouffé. Cette force est la queue de l'alligator avec laquelle cet animal saisit sa proie, si pesante et si forte qu'elle soit. Je citerai textuellement les paroles de M. Andubon , qui a parfaitement décrit la puissance de cette queue.

» La puissance de l'alligator git dans sa grande force , et il trouve ses principaux moyens d'attaque et de défense dans son énorme queue,, si bien organisée par la nature pour pourvoir à ses besoins et à sa sûreté, qu"< lie alleint. quand elle est courbée en demi-cercle, sa \aMe gueule. Malheur à qui approche à portée de ce terrible battoir ; l'homme le plus vigoureux, s'il n'était pas tué

serait dangereusement blessé. Le monstre , en frappant, pousse tous les objets qui sont dans l'intérieur du cercle vers ses mâchoires, qui , au moment où la queue agit , sont ouvertes de toute leur grandeur et un peu tournées de côté afin de recevoir les objets qu'elles broient en un clin d'œil de la manière la plus horrible. »

Et, cependant, comme je l'ai dit, l'alligator n'est guère redoutable pour l'homme. Dans la Louisiane occidentale et dans l'est du Texas , on chasse beaucoup cet animal pour sa graisse avec laquelle les planteurs oignent généralement les rouages de leurs moulins. La chasse a lieu durant l'automne, et, comme dans cette saison les hommes sont occupés à recueillir le coton ou à emmagasiner le maïs , ce sont presque toujours -des petits nègres qu'on envoie dans les bois pouf faire la provision de graisse. Il arrive très rarement des malheurs à ces enfants , parce que , se tenant dans l'intérieur du cercle formé par la queue, ils coupent celle-ci avec une hache.

M. Andubon ajoute :

» A l'automne , quand l'air est devenu plus froid durant la nuit et au commencement du jour, les alligators quittent les lacs pour chercher des quartiers d'hiver. Ils creusent un trou sous les racines des arbres, ou se couvrent simplement de terre des deux côtés , et sont alors tellement engourdis et indolents qu'on pourrait s'asseoir

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et chevaucher sur eux aussi facilement qu'un enfant monte sur son cheval de bois. Les nègres qui les attaquent se mettent à l'abri de tout danger en séparant la queue du corps d'un seul coup de hache. On les coupe ensuiteren gros morceaux qu'on fait bouillir tous ensemble dans une bonne quantité d'eau , à la surface de laquelle on ramasse la graisse avec de grandes cuillers. Un seul homme tue souvent plus d'une douzaine de gros alligators dans la soirée , prépare son feu dans le bois où il a établi son bivouac pour son opération, et dans la matinée extrait l'huile. »

Dès que le cavalier sent que son cheval s'enfonce, son premier mouvement, si c'est un voyageur inexpérimenté , est de sauter hors de selle et de chercher à gagner à pied ou en nageant les roseaux dont les racines donnent au terrain un certain degré de solidité ; dans ce cas , il est probablement perdu, car il est en danger immédiat du cawana, monstre hideux et terrible, dont,, chose étrange à dire , l'existence est encore ignorée des naturalistes européens, bien qu'il ne soit que trop connu de tous les habitants résidant sur le bord des rivières et des lagunes qui se déchargent dans la Rivière Rouge. C'est une énorme tortue, ayant la tête et la queue d'une alligator, sauf qu'elles ne sont pas rétractiles ; son écaille a un pouce et demi d'épaisseur et est aussi impénétrable que l'acier; il se tient dans des trous, au fond des

rivières vaseuses, ou dans les roseaux marécageux et a souvent dix pieds de long sur six de large, indépendamment de la tête et de la queue qui doivent donner à ce monstre effroyable une longueur de vingt pieds. Une masse aussi pesante est naturellement incapable de faire aucun mouvement rapide, mais, dans les marécages en question, ces animaux sont très nombreux, et l'homme ou la bête qui s'écarte un seul instant des petites pièces de terrain solide , formées par les groupes les plus épais de roseaux, doit nécessairement venir à portée d'un de ces monstres, dont les mâchoires sont toujours ouvertes et prêtes à saisir leur proie.

On n'a jamais pris vivant un cawana arrivé à sa pleine croissance , mais , en desséchant des lagunes , on a souvent trouvé des écailles longues de douze pieds.

Bien qu'on ait péché des centaines de petits de ces animaux, on n'a jamais pu parvenir à tirer sur le rivage aucun des gros qui avaient mordu à Fhameçon, parce qu'ils enterrent leurs pattes, leur tête et leur queue si profondément dans la vase , que la vapeur seule serait assez forte pour leur faire lâcher prise.

Des olilciers de l'armée des États-Unis et des arpenteurs, envoyés sur la Rivière Rouge par le gouvernement fédéral, établirent leur résidence chez le capitaine Finn. Un jour que la conversa-

tion était tombée sur le cauana . on résolut d'essayer de rentier la force de l'animal, l d posant levier en 1er fut transformé parmi fongeroo en un énorme hameçon, qui fut attaché à La rhaino de L'ancre d'un polit bateau à vapeur, et, comme cette étrange ligne à pécher* n'axaii pas une longueur suffisante, on y ajouta un câble long de quarante brasses, do Ja grosseur du poignet d'une femme. L 'hameçon fui amorcé avec un aimeau né depuis peu de jours, et jeté à dix métrés du rivage, dans un trou profond, où le capitaine finn savait qu'un des monstres demouraii. LV\» rémité du cable fut attachée à un vieil* arbre à coton.

La soirée du surlendemain était très avancée , et la pluie tombait par torrents, quand un Règne vint annoncer qu'on avait mordu à l'hameçon. Tout le monde courut vers la rivière, et vit qu'en effet le cable était très tendu ; mais le temps étant trop mauvais pour qu'on put rien faire cette nuitlà, l'expérience fut remise au matin suivant.

Un cheval vigoureux , qui lut attelé au bout du cable, le tira facilement hors de l'eau, jusqu'à ce que la chaîne devint visible ; mais malgré tous ses eilbrts, ne put pas vaincre la résistance. Finn ordonna alors à un nègre d'amener deux bomfs extrèmements forts; pendant un grand nombre de minutes, ces animaux fuient fouettés et aiguillonnés inutilement; à la fin, unissant toute leur force, ils donnèrent une violente secousse et en-

traînèrent le câble après eux. L'hameçon s'était redressé , et à ses barbes étaient attachés des morceaux d'os et de cartilages provenant du palais du monstre.

Mais pour revenir aux dangers que court le voyageur : quand son cheval s'étant enfoncé, le cavalier quitte la selle , ce qu'il a de mieux à faire , est de revenir sur sa piste; mais qu'il se méfie de ces petits massifs de ronces, ayant généralement trois à quatre mètres de circonférence, qui s'étendent, çà et là , sur le bord des marécages ; car il y rencontrerait des reptiles et des serpents inconnus dans les prairies , tels que le mocassin d'eau à anneaux gris , la vipère brune et le congo noir à tête rouge et à tête cuivrée ; tous se réunissent et nichent, pour ainsi dire, dans ces petits oasis secs, et leur morsure est suivie d'une mort instantanée.

Yoilà les dangers qui menacent le voyageur dans les marécages; mais on est exposé à beaucoup d'autres en traversant les lagunes, les rivières ou les petits lacs. Tous les affluents de la Sabine et de la Rivière Rouge, au dessus du grand coude situé à vingt milles nord de la prairie perdue , ont des bords marécageux et des fonds vaseux, et sont impraticables quand l'eau est trop basse pour qu'un cheval puisse nager. Plusieurs de ces rivières ont des bacs, et il y a sur quelques lagunes, dans le voisinage des plantations, des ponts flottants, mais ils appartiennent à des particuliers,

.et le propriétaire d'un bac, n'étant pas lié par un contrat, ne passe que les personnes qu'il veut et au prix qu'il veut.

Je rapporterai un fait qui mettra le lecteur à même de comprendre la nature du pays et les difficultés d'un voyage par terre dans le Texas. La grande fourche Sulpliur (soufre) est un des plus dangereux affluents de la Rivière Rouge ; on ne peut en approcher des deux côtés qu'en traversant des marécages de roseaux, larges de dix milles, et où la route est tellement difficile que la largeur des deux marécages, si courte qu'elle soit, ne peut être parcourue par un cheval frais et vigoureux en moins de quatorze heures. Juste à mi-chemin, il faut passer la rivière, et on ne peut le faire sans un bac , car l'eau est très basse et le fond si mou, que tout objet qui le touche s'enfonce à une profondeur de plusieurs brasses. Avant 1834, aucun blanc ne demeurait dans ce district, et les Indiens n'y venaient que durant la saison de la chasse, et toujours pourvus d'une demi-douzaine de canots pour leur propre usage et pour celui des voyageurs. Les Texiens ne sont ni aussi prévoyants ni aussi hospitaliers.

La population blanche s'étant accrue dans cette partie du pays, un homme appelé Gibson éleva une hutte sur le bord méridional de la rivière, construisit un bateau plat, et se mit à passer lus voyageurs, à raison de trois dollars par tète.

Comme rémigration était très nombreuse, le passeur devint bientôt riche, et entra dans une espèce de société avec les bandes libres qui étaient déjà organisées. Un jour, vers midi, un spéculateur en terres se présenta de l'autre côté de la rivière et appela le bac. Dans ce moment , le ciel était couvert de nuages noirs et épais, et des éclairs se succédaient les uns aux autres dans toutes les directions ; tout indiquait que la soirée ne se passerait pas sans un de ces épouvantables orages , si communs dans ce pays durant les mois d'avril et de mai. Gibson ne tarda pas à paraître dans son bateau ; mais aulieu de le détacher, il entra en conversation. —D'où venez-vous? eh! — Des établissements , répondit l'étranger. — « Vous avez une rivière bien dangereuse et bien vaseuse à passer? — Oui, répliqua l'autre , qui le savait parfaitement. — Et vous avez derrière vous un sacré orage bien noir et bien bruyant. »

C'était ce que le voyageur savait aussi, et comme il pensait que la conversation pouvait tout aussi bien être continuée pendant la traversée , il ait : « Dépêchez-vous , mon brave homme , je suis très pressé, et je ne voudrais pas passer la nuit dans ces roseaux pour cent dollars. — Ni moi pour mille , répondit Gibson. — Eh bien ! étranger, combien me donnerez-vous , pour que je* vous passe?— Le prix ordinaire, je suppose; deux ou trois dollars.— Oh ! cela serait suffisant pour

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un pauvre homme, quand il fait beau et qu'il a beaucoup de temps à perdre; niais dû diabk il je vous embarque pour div fois cette Minime maintenant que vous êtes si pressé m que vous avez un Ici orage derrière vous. »

Le voyageur reconnut qu'il avait à Taire à un mauvais garnement, mais comme il était lui-même un Arkansien de la vraie race, il résolut de rendre au passeur la monnaie de sa pièce. — - C'est une infâme escroquerie , s'écria-t-il , voyons, combien voulez-vous, après tout? — Eh î mais, pas un cent moins de cinquante dollars. »

L'étranger fit tourner son cheval , comme s'il voulait s'en aller; puis, revint vers le bord, et dit : « Vous êtes un coquin et vous abusez de ce que je suis pressé. Je vous donnerai ce que vous me demandez ; mais , pensez-y bien , je ne repasserai plus par cette route et je publierai votre conduite dans tous les journaux de l'Arkansas. » Gibson éclata de rire ; il avait en jouer un étranger, et il se moquait de tous les journaux du monde ; il répondit donc : « vous êtes bien le maître de faire cequi vous plaira, » et, détachant le bateau, il traversa rapidement la rivière. Avant de laisser enlrer l'étranger dans le bac, il demanda Tardent, qui lui fut payé en cinq billets de dix dollars. Après les avoir déposés dans sa pa il se mit à ramer de toute sa force.

Arrivé sur l'autre rive, l'étranger mena son

cheval à terre, et, pendant que Gibson était baissé pour attacher la chaîne, lui donna un coup de pied dans la tempe, et l'envoya rouler, privé de sentiment, dans le batean; puis, reprenant son argent, il sauta en selle, et, en passant devant la hutte, engagea tranquillement la femme du passeur à aller voir son mari qui s'était fait un peu de mal en ramant.

Ces extorsions sont si fréquentes et si notoires que les émigrants pauvres ne se servent jamais de bacs et préfèrent tenter le passage comme ils peuvent, bien que des centaines d'entre eux ai ent péri dans la tentative.

Outre l'alligator et le cawana, il y a dans ces rivières beaucoup d'autres bêtes voraces d'un aspect terrible, tel que le poisson-diable, le poisson à scie , le poisson cornu et surtout le redoutable gar. L'été on attrape souvent le premier de ces animaux dans les lacs et dans les bayous qui, desséchés pendant une saison, sont transformés en pâturages. Ces lacs, toutefois, ont toujours de l'eau dans les endroits les plus profonds, et c'est là qu'on a pris des diables pesant quatre cents livres et au de-là.

Le poisson à scie ne se trouve que dans le Mississipi et dans ses affluents; sa longueur varie de quatre à huit pieds. Le poisson cornu, long de quatre pieds, a sur la mâchoire supérieure une substance osseuse, forte et courbe, longue d'un pied,

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dont il se sert pour attaquer les chevaux. 1rs bœufs et même les alligators, quand il est pressé par la faim. Mais le gai est le plus terrible des poissons d'Amérique ; un écrivain de la Louisiane en donne la description suivant e :

i II y a beaucoup de variétés du poisson gar; le gar-alligator, qui a quelque fois dix pieds de long, est vorace, féroce et redoutable même pour l'homme. Ses mouvements sont aussi rapides que le vol de l'oiseau ; sa gueule est allongée, ronde à l'extrémité et garnie de dents aiguës et serrées; son corps est couvert d'une écaille tellement dure qu'elle est impénétrable à une balle de carabine, et que quand elle est sèche on peut en tirer du feu en la frappant avec l'acier; son poids est de cinquante à quatre cents livres, et son aspect est hideux. C'est, en réalité, le requin de rivière, mais il est plus terrible que le requin de mer et est regardé comme bien plus redoutable que l'alligator. »

C'est en effet un animal bien terrible : je l'ai vu, une fois, saisir sa proie et l'entraîner au fond de l'eau avec la rapidité d'une flèche. Étant chez le capitaine Finn, je vis un jour un de ces monstres entrer dans une crique d'eau transparente; l'ayant suivi par curiosité, je ne tardai pas à découvrir qu'il n'avait pas quitté la grande eau sans motif, car, juste au-dessus de moi, il y avait un alligator qui dévorait une loutre.

il. ji

En apercevant son ennemi, l'alligator ne pensa qu'à fuir ; il laissa tomber sa proie et se mit à monter vers le rivage; mais le gar, d'un seul bond, arriva près de lui, et, ouvrant les mâchoires, le saisit au milieu du corps. Je pouvais voir parfaitement à travers l'eau transparente, et cependant je ne m'aperçus pas que l'alligator fit le moindre effort pour échapper aux terribles dents. Il y eut un bruit comme celui produit par le broiement d'écaillés et d'os, et le gar quitta la crique, emportant sa victime dans sa gueule. L'amphibie était presque coupé en deux, et sa tète et sa queue traînaient à la remorque le long de chaque flanc de son ennemi.

Outre ces bêtes , le voyageur qui traverse les rivières et les bayous en a beaucoup d'autres à redouter, peu ou point connues des naturalistes. Parmi elles, est le vampire de vase, espèce d'araignée-sangsue, ayant seize courtes pattes autour d'un corps qui a la forme et la grandeur d'une assiette ; au centre de l'animal , -qui est noir dans toute autre partie, il y a une tache vermillon foncé, d'où s'élancent une quantité de suceurs noirs, longs d'un pouce et demi, au moyen desquels le vilain reptile tire le sang des animaux avec une telle rapidité que , bien qu'il ne pèse pas plus de deux onces dans son état naturel, il devient, peu de minutes après s'être attaché , de la grandeur d'un chapeau, et pèse plusieurs livres.

ET w IV! i i;i s. ;\<2$

Vinsi augUrf dans uni' urande ri\ [i re, le cbev*1 parti souvent !-(uinaiss;i!icc;i\ii!ii dtariverà la rive opposée, et devient la proie (\\\ gar. Si la rhièrc est petite, el >i ranimai n'est pas épuisé, il court impétueusement vers le rivage, ei se roule par terre pour se débarrasser <!<■ sa terrible sangsue; mais celle-ei reste attachée jusqu'à ee qu'elle meure de réplélion. ou que sa victime succomhe d'épuisement. En traversant les bayous du Texas oriental, je descendais toujours de cheval pour voir si les sangsues ne s'étaient pas attachées. Le ventre et le poitrail sont le-, parties généralement attaquées , et ces vampires sont si tenaces que le seul moyen de s'en délivrer est de les couper, en passant sous elles une lame de couteau.

Mais laissons ces dégoûtants animaux et revenons aux bois et aux prairies des hautes terres, où la nature semble toujours riante , où les fleurs, les oiseaux et d'inoflensifs quadrupèdes, présentent à l'œil un spectacle agréable et varié. Rien de joli comme de voir les gambades et les jeux d'un troupeau de chevaux ou d'antilopes; il n'y a pas de jeunes chats qui soient plus folâtres qu'eux . quand ils paissent paisiblement dans les prairies, et, cependant, ceux qui, comme les Indiens, ont le temps et les occasions d'étudier les animaux grégaires, découvrent cbez eux des vices que. jusqu'àprésent, on n'avait attribués qu'à l'homme.

Il paraîtrait que, même parmi les animaux, là

où il y a société , il y a un tyran et un paria. A bord des vaisseaux , dans une école , ou dans tout autre endroit où des hommes sont renfermés , il y en a toujours un qui domine les autres par sa force brutale ou par l'ascendant de son caractère, et, comme conséquence , il y en a aussi un autre qui est dédaigné , maltraité , battu par ses compagnons. 11 en est de même chez les brutes grégaires : dans un troupeau de bisons, de chevaux ou d'antilopes, on découvre au premier coup d'œil les deux contrastes. Deux des animaux se tiennent éloignés du troupeau ; l'un regardant fièrement autour de lui ; l'autre timide et abattu. A chaque minute , on voit une bête cesser de paître pour aller faire une caresse au premier et donner un coup de pied au second. J'ai souvent observé des scènes pareilles , et j'en ai aussi remarqué la conséquence; c'est que, parfois, le paria se tue luimême, autre crime qu'on supposait n'être commis que par des créatures douées de raison. J'ai vu des chevaux , quand ils étaient fatigués de leur vie de paria, tourner plusieurs fois autour d'un gros arbre, comme pour s'assurer qu'il avait la dureté requise; puis, ils mesuraient leur distance, et se précipitant avec furie , se brisaient le crâne , et mettaient fin à leur misère en se débarrassant de la vie.

Je me souviens d'un autre fait dont j'ai été témoin à l'établissement. Je n'étais encore qu'un en-

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tant, et pendant la forte chaleur du jour, j'avais l'habitude de prendre mes livres et d'aller, avec un des missionnaires , étudier près d'un torrent, à l'ombre d'un magnolia.

Tous les arbres autour de nous étaient peuplés de nombreuses républiques d'écureuils, gambadant et sautillant de branche en branche. Oubliant tout, nous restions quelquefois des heures entières à observer leurs jeux. Nous en avions remarqué un qui se tenait isolé et immobile entre les tiges d'une absinthe, à moins de dix mètres de notre station habituelle ; dès que les autres écureuils l'apercevaient, ils sautaient sur lui , le mordaient , l'égratignaient et ne cessaient que lorsqu'ils étaient fatigués; la pauvre bète n'opposait aucune résistence et n'exprimait sa douleur que par des cris plaintifs.

Toutes les fois que cette scène avait lieu , le bon père me faisait une leçon de morale, et frappait des mains pour épouvanter les assaillants.

« Oui , dis-je un jour , répétant ses propres paroles, c'est naturel.

— Hélas ! non , me répondit-il , cela est trop horrible pour être naturel ; c'est un des maux engendrés par la société. » Le père était un grand philosophe et disait vrai.

I n jour que nous observions ce paria , nous aperçûmes un autre écureuil, tout jeune, qui se glissait lentement à travers les arbrisseaux envi-

ronnants. Il avait dans la bouche un fruit mûr , une corme , autant que je puis m'en souvenir ; à chaque instant il s'arrêtait et regardait , comme s'il craignait d'être découvert; à la fin, il arriva près du paria et déposa devant lui son offrande au malheur.

Je ne saurais exprimer ce que nous éprouvâmes en voyant cette scène touchante ; un des acteurs montrait une reconnaissance si douce et si humble, et l'autre semblait être si heureux de sa bonne action; malheureusement ils furent aperçus par les autres écureuils qui sautèrent sur eux; le jeune s'échappa en deux bonds, l'autre se soumit à son sort. Je me levai, tous les écureuils disparurent, excepté la victime; mais cette fois, contre son habitude, elle quitta l'arbrisseau, marcha lentement vers le bord de la rivière et monta sur un arbre. Une minute après, nous la vîmes à l'extrémité d'une branche qui s'avançait au-dessus d'une eau très rapide et nous entendîmes un cri plaintif; c'était son adieu à la vie et au malheur. Elle sauta au milieu du courant, qui, en un instant la porta un peu au-dessous , sur un basfond.

Malgré son âge , le père entra dans la rivière et sauva le suicide. Je l'emportai à la maison , lui donnai bien à manger, et bientôt son poil repoussa et redevint épais et luisant. Quoiqu'cntièrement libre , la pauvre bête ne tenta jamais de

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s'échapper dans les bois et s'apprivoisa tellement que, tontes l<-> fois que Je montais à cheval, elle sautait sur moi et m'accompagnait dans mes courses lointaines. Iluii ou dix mois après, elle fut tuée par un serpent à sonnettes qui la surprit endormie sur ma couverture, a un de nos campements.

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