CHAPITRE XLU
Examinons maintenant les vues politiques des Mormons et suivons Smith dans ses visions ambitieuses de souveraineté future. C'est un fripon et un escroc, personne n'en doute, et cependant, il y a quelque chose de grand dans sa composition : Joe, le chétif, misérable et nécessiteux ?7WJinjdi(j(/cr,a été jeté dans le moule des conquérants et formé de la même argile que la nature a employée pour créer Mahomet.
Son début fut heureux : la plupart de ses adhérents se réunirent autour de lui à kirkland, et reconnurent son pouvoir comme celui du bras droit de Dieu, et un grand nombre d'hommes appartenant aux classes élevées de la société se sont joints à lui, attirés par l'ascendant d'un génie audacieux, ou par l'espoir de partager sa gloire et sa puissance.
kirkland, toutefois, était une ville dans l'intérieur des terres; Smith y trouvait de l'opposition
de tous les côtés; son pouvoir y était restreint, et ses plans n'avaient pas assez d'espace pour se développer. Il tourna ses vues vers les frontières occidentales du Missouri : ce ne fut qu'une pensée, mais chez lui, une action rapide était une conséquence aussi naturelle de la pensée que la foudre l'est de l'éclair. Qu'on examine sur la carte du pays la ville sainte et la terre promise de la nouvelle secte, et on reconnaîtra aisément que le nouveau prophète a l'intention bien arrêtée de former un vaste empire.
Depuis douze à quinze ans, le gouvernement des États-Unis s'est constamment occupé à envoyer aux frontières de l'ouest toutes les tribus indiennes orientales disposées à vendre leurs terres et celles qui, s' étant révoltées contre son despotisme, ont été vaincues dans la lutte. L'imprudence de cette politique est évidente :
Entouré et démoralisé par les hommes blancs, l'Indien tombe dans un état complet d'abrutissement et de décadence ; cela est prouvé par les tribus Choctaws qui rôdent constamment aux environs de la Mobile et de Nouvelle-Orléans, parles AYinnebegoes qui dernièrement sont entrés en contact immédiat avec les colons du Wisconsin, parles Pottawatomis sur les deux rives du lac Michigan, parles Miamis de l'Indiana septentrional et par beaucoup d'autres. Les tribus des frontières et du désert s'accroissent, au contraire, jour-
nellement, à un petit nombre d'exceptions près, telles que lesKansas ou Mandansqui ontété récemment balayés de la surface de la terre par la petite vérole. Quelques-unes des plus petites tribus sont peut-être détruites par la guerre ou s'incorporent avec d'autres et perdent ainsi leur nom et leur nationalité ; mais l'accroissement de la population indienne est considérable parmi les grandes nations indépendantes, telles que les Chippewas et Dahcotahs ( Sioux ) au nord des États-Unis ; les Comanches et les Paunis sur les frontières et même au cœur du Texas; les Shoshones sur les limites méridionales de l'Orégon ; et les braves Apaches du Sonora, ces intrépides bédouins des déserts mexicains, qui constamment à cheval, errent par bandes immenses entre le rivage oriental du golfe de Californie et les eaux du Rio-Grande.
Plus les tribus des frontières deviennent nombreuses, plus s'accroît leur haine profonde contre les Américains. Elles ont toutes été plus ou moins maltraitées, et chaque outrage nouveau fait à une tribu est enregistré dans la mémoire de toutes les autres qui n'attendent qu'un moment favorable pour se venger. Dans la guerre contre les \Yi — consins (les Sacs et les Renards) en 1832, de malheureux guerriers s'étaient rendus par capitulation après une lutte glorieuse ; ils avaient avec eux plus de deux cents vieillards , femmes
et enfants auxquels les Américains ordonnèrent de traverser la rivière qui, dans cet endroit, avait plus d'un demi mille de large ; n'ayant aucune embarcation, les pauvres créatures essayèrent de passer à l'aide de leurs chevaux ; pendant qu'elles luttaient contre un courant de neuf milles à l'heure, on les fusilla traîtreusement dans l'eau.
Ce fait est connu de toutes les tribus , même des Comanches qui sont si éloignés ; il leur a donné la mesure de ce qu'elles peuvent attendre de gens qui violent ainsi la foi des traités. Les Wisconsins demeurent maintenant sur la frontière occidentale mais leurs griefs sont trop sanglants pour qu'ils n'en conservent pas le souvenir de génération en génération. Il n'y a pas une seule tribu, même parmi celles qui ont été leurs ennemies héréditaires qui ne soient prêtes à embrasser leur cause , car leur histoire , en définitive, est celle de presque toutes les nations indiennes transplantées au-delà du Mississipi.
Ces aborigènes sont donc de dangereux voisins, surtout en cas de guerre civile ou d'un conflit avec l'Angleterre. Les Etats-Unis déploreront , quelque jour, mais trop tard, leur avidité passée et leur cruauté envers les propriétaires naturels de leur vaste territoire.
C'est parmi ces tribus que Joe Smith désire jeter les fondements de son empire futur. En Rétablissant à Indépendance, il interposait entre
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les deux ennemis riné espèce de force neutre dont chacun d'eux aurai) acheté l'appui par le don d'un immense et riche territoire. Comme nous l'avons vu, les chances de la guerre ont pou ssé Smith et les siens sur les rives orientales du Mississipi . Mais les Mormons alors n'étaient qu'une multitude indisciplinée et turbulente, sans laetique et sans moyens militaires ; aujourd'hui il en est autrement. Déjà le prophète a envoyé des agents habiles au-delà du fleuve ; les Sacs et les Renards, qui résident à présent à environ quatrevingts milles de Nauvoôj et beaucoup d'autres tribus sont en bonne intelligence avec les saints des derniers jours. Quelques apôtres intrépides du Mormonisme se sont rendus à l'extrême ouest, chez les nations indomptées des prairies afin d'y organiser une force ofïensive toujours prête à agir.
Smith étend ainsi, de chaînon en chaînon, son influence, qui est déjà sentie dans l'Illinois, dans l'Toway, dans le Missouri, à Washington et même au pied des Montagnes-Rocheuses. Des centaines de Mormons, sans avouer leur croyance , sont allés dans le Texas et s'y sont établis. Ils mettent en réserve toutes leurs récoltes, et ont un bétail nombreux et des troupeaux de chevaux , afin de pourvoir, sans nul doute, aux besoins d'une armée, en cas d'invasion.
Poussons plus loin notre examen de cette poli-
tique adroite et prévoyante , et nous admirerons le génie qui y préside. Nous ne sommes pas une de ces personnes, si communes de nos jours, qui ont adopté pour devise le Nil admirari; le génie, bien ou mal dirigé , est toujours le génie , et, tout en flétrissant la vie passée de Smith et ses abominables impostures religieuses , nous devons rendre justice à l'esprit dominateur qui a pu concevoir de si vastes idées , et asservir à sa volonté une telle multitude d'hommes.
La population du Texas ne s'élève pas à soixante dix mille âmes , et elle est divisée en vingt-cinq croyances religieuses différentes. Les deux tiers des habitants sont des coquins qui ont fui la vindicte des lois de leur pays et qui , non-seulement sont un fléau et un obstacle pour la civilisation , mais reflètent le déshonneur sur l'autre tiers des Texiens qui sont venus de climats lointains pour se livrer honnêtement au commerce et àl' agriculture. Cette agrégation d'êtres si divers, quoique fermement unie sur un point, la guerre contre le Mexique, est continuellement en désaccord sur tous les autres. Trois mille Texiens prendraient les armes pour combattre les Mexicains, mais on n'en trouverait pas deux cents pour marcher contre les Mormons, et cela pour une raison bien simple : le gouvernement seul et non un individu retirerait quelque avantage d'une victoire; or, au Texas, chacun ne pense qu'à soi-même. Outre
cela, les Mormons, indépendamment de leur excellente discipline, sont, comme tous les Yankees, très habiles à manier la carabine. Ils auraient aussi l'avantage du nombre : au moment où j'écris , ils comptent cinq mille soldats bien dressés et, s'ils envahissaient le Texas, ils pourraient facilement faire marcher dix mille hommes de la Sabine au Rio-Grande, de la Rivière Rouge au golfe du Mexique. Ils ne rencontreraient pas d'opposition, et un an après avoir été conquis tout le Texas deviendrait mormon , et Joe , Roi , Empereur, Pharaon, juge ou régénérateur , régnerait sur deux cent cinquante mille sujets dévoués.
Je prie le lecteur de remarquer que ce ne sont pas les rêves d'une imagination échauffée; non , nous parlons d'après notre ferme conviction, et nos rapports avec les Mormons ont été suffisamment intimes pour nous mettre à même de connaître leurs projets pour l'avenir.
Ainsi que je l'ai dit, Joe cherche surtout à gagner l'amitié des aborigènes; cela fait, il n'y aura pas en Amérique un pouvoir capable de lui résister avec succès. Afin d'arriver à son but , le prophète admet que les Indiens sont les vrais, quoique coupables, descendants des tribus sacrées . et il les flatte en reconnaissant leur antiquité, le seul faible à l'aide duquel le blanc peut ii. * 19
captiver et même aveugler l'ignorant mais rusé homme des bois.
Pour bien expliquer les plans et la marche de Smith, il ne sera peut-être pas hors de propos de faire quelques remarques sur la localité qu'il a choisie pour être le siège de son empire et où il a déjà établi ses adhérents.
D'après les prophètes mormons, tout le pays, entre les Montagnes^Rocheuses et les Alleghanies, était habité, il y a environ deux mille trois cents ans par une innombrable population issue d'une famille juive, qui avait émigré de Jérusalem, du temps du prophète Jérémie , quelque six à sept cents ans avant Jésus-Christ. D'immenses villes avaient été fondées, de somptueux édifices élevés, et tout le pays était parfaitement civilisé.
Le livre de Mormon parle de villes entourées de prodigieuses murailles en pierre , et de batailles dans lesquelles des centaines de mille hommes furent tués. Le pays plus tard devint une vaste et horrible solitude parcourue par de rares bandes de sauvages, descendus d'une branche de la susdite famille juive , lesquels , en punition de leur méchanceté, avaient eu leur couleur changée du blanc au rouge ; mais les émigrants d'Europe et leurs descendants ayant rempli le pays, et Dieu ayant daigné octroyer une révélation qui a fait connaître la véritable histoire du passé
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en Amérique et les évéàetàërfts qui sont sur le point de s'accomplir, a ordonne en Même Mfaps aux saints des derniers jours d'occuper le p qui était jadis peuplé par les membres de la vraie Église.
Les États de Missouri et d'illinois, et le territoire d'Ioway sont les contrées *ètas tesKJtiéllea jusqu'à présentie prophète a dirigé ses vues d'agrandissement et qui doivent former le noyau de l'empire mormon. « Les autres États tomberont sous le glaive exterminateur de la glorieuse domination prophétique, comme l'agneau sans défense tombe sous les coups du puissant foi des forêts. »
Je n'ai pas donné mes notes sur les Mormons dans un ordre chronologique , mais au fur et à mesure que je les recueillais. Le lecteur conviendra avec moi que le sujet mérite d'attirer l'attention. Si absurde et si ridicule que soit cette croyance , aucune autre n'a trouvé en si peu de temps des prosélytes aussi nombreux et aussi dévoués. Leur nombre s'élève, d'après mes derniers renseignements, à trois cent mille, et ils ont richesse, énergie et unité. Tout les favorise, et le gouvernement fédéral les a laissé agir en toute liberté pendant si longtemps que je doute qu'il ait le pouvoir de les disperser; toute tentative de leur enlever les privilèges qui leur ont été accordés serait le signal d'un soulèvement général.
Ils ont fortifié Nauvoo et peuvent mettre en campagne une armée régulière aussi nombreuse que celle que le gouvernement fédéral pourrait envoyer contre eux. Vainqueurs, ils peuvent compter sur la coopération de soixante-dix mille indiens; vaincus, ils peuvent se réfugier chez ces derniers et attendre une occasion plus favorable pour agir. La perte même de leur chef Joe Smith ne les affaiblirait pas de beaucoup; il y a, pour le remplacer, une foule d'hommes qui n'auraient peut-être pas, comme lui, pu former la confédération religieuse et politique, mais qui sont très capables de la soutenir maintenant qu'elle est si forte. Les États-Unis me paraissent dans ce moment menacés d'une révolution. Quels en seront les résultats? il est difficile de le dire, mais peu d'années décideront la question.