‹ M. Witte et ses projects de faillite devant le Conseil de l'empireChapitre 2 sur 8 · UN MILLIAHD DE FAUX ASSIGNATS · texte numérisé non relu

UN MILLIAHD DE FAUX ASSIGNATS

La présente étude sur la réforme monétaire proposée par M. Witte a été écrite à la demande de plusieurs membres du Conseil de FEmpire personnellement étrangers aux questions financières et désireux d'avoir un avis désintéressé sur des projets de lois qui avaient rencontré au Conseil une opposition si violente. A cette intention ils m'avaient fait tenir, au mois de juin dernier, tous les documents officiels — sans même en excepter les plus secrets, — mis à la disposition du Conseil de TEmpire.

Imprimé confidentiellement, mon travail n'était destiné qu'aux membres du Conseil, aux ministres et aux grands-ducs, c'est-à-dire aux personnages à qui la loi russe reconnaît le droit de recevoir de l'étranger les ouvrages interdits. Mais M. Witte est au-dessus de la loi : craignant l'effet de ma brochure, il a commis la maladresse d'intercepter, la plupart des exemplaires envoyés en Russie à ces personnages (1).

(1) Quarante-deux paquets recommandés viennent de m'être retournés avec la mention suivante dont je respecte le style et Torthographe : « Retour par ce qu'elles contient d'imprimés russes, qui sont défendu à l'entré, d'après l'article 16 de la convence postale, qui sont passibles de droits de douane. L'employé Dragounoff. »

Du moment que le ministre se permettait de contrôler la correspondance des grands-ducs et de ses collègues, il ne me restait plus qu'une chose à faire : livrer mon étude à la publicité. C'est ce que j'ai fait au mois de novembre.

Si maintenant j'autorise une traduction française de cet opuscule, qui contient]des documents secrets, et si j'y révèle la vérité toute entière sur des sujets auxquels, jusqu'à présent, je m'étais à peine permis de faire de vagues allusions, c'est encore parce que M. Witte m'y contraint. Dans l'avant-propos qui précède l'édition française de mon étude : Où la dictature de M. Witte conduit la Russie y j'ai marqué combien est vive et générale l'opposition des premiers corps de l'Etat et des sociétés savantes russes à la funeste politique financière de M. Witte et surtout à ses projets de réforme monétaire. Dans cette lutte, il est énergiquement soutenu par la presque unanimité de la presse étrangère et notamment par plusieurs économistes en renom de divers pays. Disposant de nombreux organes de publicité dans les principales villes de l'Europe, M. Witte est parvenu à accréditer l'opinion que, si sa réforme monétaire est si vivement con^battue en Russie, c'est parce qu'elle tend au rétablissement du monométallisme or, tandis que ses adversaires sont des bimétallistes, des agrariens et des partisans du papier-monnaie. Or, jamais la vérité n'a été aussi impudemment travestie que par ces affirmations. Le lecteur, auquel je soumets ici les documents authentiques émanant du Conseil de l'Empire, se convaincra aisément que, s'il existe en Russie des

gens assez fous pour défendre le régime des assignats, ce sont précisément les partisans de M. Witte qui est lui-même un fervent adepte de John Law. J'ai déjà exposé ses théories dans les chapitre vi et vn de mon ouvrage : M. Witte et les finances russes. Elles se retrouvent dans son projet de loi et surtout dans son « Exposé de T Affaire » (voir ch. u), de même qu'elles avaient déjà inspiré sa réorganisation de la Banque d'Etat. Mais rien n'est plus significatif à cet égard que rémission clandestine d'un milliard de roubles crédit dont je parlerai tout i f heure. Aucun des membres du Conseil de l'Empire opposés aux projets de M. Witte ne s'est prononcé en faveur du bimétallisme. Quant au prétendu parti agrarien, outre qu'il n'existe pas de partis politiques en Russie, il est ridicule de parler de parti agrarien dans un pays où 90 0/0 de la population vit de l'agriculture et Où les travaux champêtres occupent 76 millions de paysans.

Nous verrons bientôt quels sont les vrais motifs de l'opposition formidable que rencontrent en Russie les projets de M. Witte. Disons seulement que ce ministre a si bien réussi à tromper l'Europe sur la véritable portée de ses lois, qu'il est parvenu à y trouver des défenseurs chaleureux et très compétents. Passe encore si ces sympathies ne se manifestaient qu'en Allemagne ou en Angleterre — on pourrait en suspecter la sincérité. Mais en France même n'a-t-on pas vu les organes des économistes les plus orthodoxes et les plus autorisés approuver les agissements de M. Witte dans la pensée qu'il veut rétablir la valuta sur la base de l'étalon d'or,

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quand en réalité ses projets ne tendent qu'à une ftiillite lionteuse et au rétablissement définitif du

rngîme des assignats? N'est-il pas stupéfiant, par exemple, de voir un homme comme M. Jules Roche, en France adversaire acharné de la Banque d'Etat et du monopole de Talcool, accabler de ses éloges en loiilc occasion le ministre qui, en Russie, a réorganisé la Banque d'État de manière à supprimer toul contrôle sur l'émission des roubles crédit, qui en a fait une véritable fabrique d'assignats, à l'aide di^sqnrU il applique en grand les idées de Karl Mhvx, ([ui enfin, dépassant les socialistes français les plus exaltés, monopolise la vente des spiritueux sans môme indemniser les fabricants et les débitanls expropriés? « La Banque d'Etat = bantjneronie, «écrivait récemment M. Roche et, quand M. Witle est en train de démontrer par son projet de réi'ornie monétaire l'exactitude de cette équation, M. Roche l'accable d'éloges et de compliments! (1). Rien ne révèle mieux que le fait suivant l'incurable if^iiorance des choses russes chez les hommes p{diti(Hies français : M. Witte, qui a nationalisé les chemin!? de fer, qui a réorganisé, comme on sait, la Uan^iue d'Etat, qui émet des assignats pour

(1) Voir aussi dans le Figaro du 9 Mars 1897 un article de M. Uoehe^ où il démontre que, grâ e au traité de commerce rufiso-allemand conclu par M. Witte, Véminent ministre des finances, l'Allemagne « livre à la Russie 500 millions de marchari<lises par an, principalement en commandes du gouvernement russe, tandis que la France n'en livre que ârïi millions. » L'admirateur de M. Witte se c<5nsole avec la pciisce que dans quelques diUn^^^V Allemagne aurait vaincu mns combat la France et la Russie.

rendre le crédit accessible à l'ouvrier, qui a tenté d'exproprier les pomestchiki et de remettre leurs bien» en fermage héréditaire aux paysans (1), qui a érigé en monopole de TÉtat le commerce des spiritueux et réglementé la production sucrière, qui fixe arbitrairement les heures de travail dans les usines et pousse les ouvriers à se mettre en grève, en un mot, qui soumet la Russie au régime du socialisme d'État le plus odieux, lui appliquant à la lettre le fameux programme de Saint-Mandé, — ce même M. Witte est soutenu en France par des organes comme X Économiste Français et n'est combattu que par un seul journal : la Petite République, où M. Rouanet — on devine avec quelle compétence — attaque sa politique financière !

Tout cela ne serait que risible (comme est risible l'appui chaleureux que le collectiviste Witte trouve chez les représentants de la haute Ranque française qui poussent des cris de paon devant la plus modeste revendication du parti ouvrier et s'opposent de toutes leurs forces à la création d'une Ranque d'Etat à Paris), si ces encouragements que prodiguent à notre ministre des finances les publiciste^ de l'étranger et surtout de France, ne constituaient pas le principal argument dont se servent ses amis auprès du souverain pour consolider sa position et lui permettre de continuer sa funeste politique. Le 3/15 janvier, M. Witte a obtenu la signature d'un malencontreux oukase qui, hélas! consacre le côté le plus honteux de son projet de loi : la faillite du gouvernement

(1) Voir le eh. III de ma brochure : « Oà la dictature de M, Witte condicit la Russie .

russe pour une somme de 1,400 millions de roubles, en diminuant d'un tiers la valeur des billets de banque et des emprunts conclus en papier. Cet oukase décide que désormais la pièce de 5 roubles or (demi-impériale) vaudra 7 1/2 roubles crédit, et que celle de 10 roubles (impériale) vaudra IS roubles. Or, si une mesure aussi grave, aussi arbitraire a pu être prise en dehors de toutes les formes législatives et contrairement à Tavis du Conseil de TEmpire, c'est, en grande partie, parce que M.Witte pouvait d'avance affirmer qu'à l'étranger, en France surtout, elle serait ou passée s^ous silence ou interprétée favorablement. Le crédit de la Russie dépend avant tout, pour ne pas dire uniquement, de l'opinion de l'étranger. M.Witte peut donc passer outre aux remontrances de l'opinion en Russie et même aux décisions des grands corps de l'Etat, aussi longtemps qu'il réussit à empêcher la vérité de se faire jour en Europe.

Au cours de malîampagne contre les abus de notre gestion financière, j'ai signalé les irrégularités commises dans l'administration de la Banque d'Etat, notamment l'attribution à l'actif de fonds sans valeur pour la somme de 173 millions de roubles, la soustraction de 100 millions de roubles or opérée par M.Witte au préjudice de la Banque et marquée par une falsification de son bilan, enfin la mise en circulation de 92 millions de roubles crédit qui,

(1) L'opération consistant à réduire par une loi la valeur nominale de la monnaie a reçu, en Russsie, le nom d.e « devalvation ». Ce mot barbare, qu'on emploie par euphémisme, paraît provenir du français « évaluation ».

d après la loi, devaient être annulés depuis longtemps. Ces révélations ont suffi pour que, par un oukase du 9/21 décembre 1894, le ministre s^empressât de détruire les fonds sans valeur, de restituer Tor à la Banque et de légaliser Texistence des 92 millions de faux billets de crédit en les inscrivant dans le compte des opérations commerciales de la Banque.

Les faits graves que je raconte dans ma présente brochure ne sont plus un secret pour personne en Russie. Bien que le Conseil de FEmpire délibère h huis-clos, le compte rendu de ses séances n'en est pas moins livré à l'impression et distribué à de hauts personnages. Cette assemblée est, d'ailleurs, assez nombreuse et, quand elle se trouve en opposition viol^nte avec le ministre, il est impossible que ses délibérations n'aient pas quelque retentissement au dehors. Dans le cas particulier qui nous occupe, la discussion publique au sein de la Société Impériale Economique n'a fait que répercuter les débats du Conseil de l'Empire. Cette discussion, reproduite par la presse tout entière, est à présent dans toutes les mains, grâce au professeur Chodsky qui l'a publiée en volume (1). D'autres études sur le môme sujet viennent de paraître en Russie, dont la plus complète et la plus compétente est certainement celle de M. 1. Bortkewitsch : « Sur la Réforme monétaire projetée par le ministère des finances, Saint-Pétersr bourg, 1896. »

Malheureusement, toute cette littérature publiée en russe reste lettre close pour l'Europe. Plusieurs

(1) La Réforme monétaire. Débats de la Société Impériale Économique. Saiût-Pétersbourg, 1896,

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journaux allemands et anglais ont donné des extraits plus ou moins étendus de ma brochure actuelle, mais ceux-mêmes qui cherchaient à être le plus exacts, n'ont pas laissé de commettre involontairemont des erreurs assez notables.

Si donc j'ai autorisé la traduction de ce travail, c'est dans Tespoir d'éclairer les publicistes qui, apportant une entière bonne foi dans le jugement des finances russes, causent néanmoins par leur ignorance le plus grave préjudice à la Russie.

Lrs économistes étrangers, appelés à donner leur avis sur la réforme monétaire projetée, ont presque tous formulé la même réserve : tout en approuvant naturellement ce qu'on leur présentait comme devant établir la circulation d'or en Russie, ils se sont montrés moins affirmatifs sur l'opportunité de la îlevalvation, c'est-à-dire de la réduction du rouble crédit aux deux tiers de sa valeur nominale. Le ministre des finances, disent-ils avec , raison, affirme que la Banque et le Trésor possèdent 800 millions de roubles or; en face.de ce stock métallique, se trouve une émission de 1,121 millions de roubles crédit; ce n'est donc que 321 millions de roubles or qui manquent pour que le gouvernement puisse tenir ses engagements solennels garantis par tout ravoir de l'État. Dès lors, à quoi bon, pour une Bomme relativement minime, commettre un acte aussi coupable et aussi nuisible au crédit du pays que la faillite, surtout quand l'excellente situation budgétaire de la Russie lui permettrait si aisénient de combler le déficit, partie par une émission de roubles argent, partie par des achats d'or?

Voilà, en effet, ce que se demande involontairement tout homme non prévenu en présence de la réforme projetée.

Quand on réfléchit un peu à cette question, on voit qu'elle ne comporte que deux réponses : 1*" la quantité d*or dont dispose le ministère est en réalité de beaucoup inférieure à celle qu'il se vante d'avoir en sa possession; 2** la quantité de roubles crédit réellement mis en circulation dépasse de beaucoup les chiff'res officiellement portés à la connaissance du public.

Etant donné l'absence de tout contrôle sérieux sur les disponibilités d'or, le caractère de mensonge et de hâblerie qui distingue tout le système de M. Witte, basé sur le jeu de bourse et l'agiotage, étant donné surtout les incessantes contradictions des rapports ministériels sur le montant des disponibilités d'or et le manque absolu de données véridiques concernant l'origine et l'acquisition de cet or (1), il est très possible que l'encaisse or du Trésor ou de la Banque soit en réalité inférieure aux indications contenues dans le dernier rapport du ministre. Mais tout moyen sérieux d'établir la vérité à ce sujet nous faisant défaut, nous ne pouvons qu'exprimer des doutes. Par contre, les documents officiels nous autorisent à déclarer avec assurance que la seconde réponse à la question posée plu^ haut est certaine : la vérité est que le nombre des roubles crédit réellement émis n'est

(1) En mars 1893 j*ai déjà prouvé que, dans son rapport sur le budget de 1893, M. Witte donnait des renseignements faux sur la quantité d*ordont il disposait (Voir ikf. Witte et les finances russes, ^.-219).

pas de iyiSi millions; il est de cette somme + 869,71i,96i 4" ^ roubles. La valeur réelle de ce Xy personne, pas même le ministre des finances , ne la connaît.

A la première nouvelle du projet de M. Witte, j'avais écrit qu' « un recensement général des roubles crédit en circulation devrait forcément précéder toute tentative d'en rétablir l'échange ». Cette nécessité inéluctable explique la résistance du Conseil de l'Empire ; c'est à cause d'elle qu'il a décidé de soumettre d'abord à un examen approfondi la situation réelle de la Banque d'État, avant de se prononcer sur l'opportunité de la réforme monétaire projetée.

Le chiffre de 869,711,961 roubles crédit émis en dehors des 1,121 millions n'est exact q\xe jusqu'au /er janvier 1895, A en juger seulement par la progression des années précédentes, ce chiffre, pendant les deux derniers exercices, a dû s'accroître au moins de deux cents millions de roubles par an. En effet, depuis 1895, M. Witte, ayant aboli tout contrôle, est maître absolu de l'émission des billets de crédit. Selon toute probabilité, le chiffre de ces faux billets dépasse donc à présent un milliard deux cents millions de roubles. Voici l'origine de cette somme. Il existe à la Banque un fonds d'échange de réserve destiné à l'échange des vieux billets de banque hors d'usage contre de nouveaux. Autrefois, ce fonds de réserve était assez insignifiant. Au 1«' janvier 1861, sous le ministère Reutern, il ne s'élevait qu'à 112 1/2 millions de roubles. Au 1®"" janvier 1886, il était de 239 1/2 millions. On se souvient des inquiétudes auxquelles donna lieu à cette dernière époque la si-

tuation de TEurope; une guerre soudaine était possible et il fut décidé que, pour couvrir les frais des pfémières opérations militaires, une centaine de millions seraient prélevés sur ce fonds de réserve. Sous Wyschnegradski, il commença tout à coup à s^ accroître (T une m,anière formidable : au P^ janvier 1891^ il atteignit la somme de 645 millions; au P^ janvier 1895y il dépassa le chiffre de 860 millions et s'éleva exactement à 869,711 y961 roubles! {\)\ '

Les bilans ordinaires de la Banque gardent le silence sur ce fonds, mais on peut trouver ces chiffres dans les comptes rendus annuels de la Banque d'État. Pour les années antérieures à 1893, il est loisible au public de consulter ces documents à la Bibliothèque Impériale. J'ai pu obtenir des extraits du compte pour Tannée 1894, qui est soumis actuellement à l'examen du Conseil de l'Empire. Les pages 8 et 9, ainsi que les protocoles {Wiedomosti) n»» 3 et 11 contiennent des détails sur le mouvement de ce fonds d'échange de réserve [Zapasno-rasmienny kapital). kvi, l®"" janvier 1894, il se composait de 688,549,741 roubles. Voici quel a été, en 1894, le mouvement de ce capital :

Recettes : 2,935,536,007 r. (Dans cette somme entrent 325,028,768 r. transférés du fonds de roulement dans le fonds d'échange de réserve.)

Dépenses: 2,756,931,386 r. (Dans cette somme entremit 325,025,768 r. transférés du fonds d'échange de réserve dans le fonds de roulement.)

(1) lit. J. Bortkewitsch, La réforme monétaire du ministère des finances, Saint-Pétersbourg, 1896, p. 17 et suiv.

Le fonds d'échange de réserve était donc, au 1" janvier 1895, de 869,711,961 roubles.

Que signifie cette énorme masse de roubles crédit dont la Banque dispose en dehors de son capital social et de ses dépôts, et qui ne figure pas dans le bilan officiel, où une somme de 1,121 millions de roubles seulement est avouée comme étant mise en circulation? Pourquoi M. Wyschnegradski a-t-il subitement porté ce fonds de 239 1/2 à 645 millions avant le 1®" janvier 1S91, et pourquoi M. Witte, de son côté, Ta-t-il élevé, en deux ans, de 645 millions à 869 3/4? De combien ce capital s'est-il accru entre le 1^^^ janvier 1895 et le 1*' janvier 1897, c'est-àdire pendant les deiïx années où, dans la banque réorganisée, M. Witte, libre de tout contrôle, pouvait se livrer à toutes les fantaisies ?

Deux abus sont reconnus officiellement dans les rapports imprimés : on avoue qu'il a été émis cette quantité effrayante de roubles crédit et que, pour renforcer le fonds de roulement de la Banque et de ses succursales, on leur a versé ces sommes qui devaient servir exclusivement à l'échange des vieux billets détériorés contre de nouveaux.

Mais personne n'ignore en Russie (1) que c^est ce capital qui a permis à M, 'Wyschnegradski d'encaisser son énorme stock d'or en achetant, en 1890 et 1891 , tes traites sur Londres dont regorgeait le marché de Pétershourg, grâce à l'excédent considérable de l'exporta tion russe sur l'importation (Voir pp. 21-36).

(1) Voir p. 18 et autres de Tétude de M. Bortkewitsch : La réforme monétaire, etc., Saint-Pétersbourg, 1896 (en

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Cest à Faide de ce capital, c'est-à-dire à l'aide de ces billets émis clandestinement que M, Witte, de son côté, continue d'acheter de for à l'étranger! Vu le prix auquel leur revenait Timpression de ces faux billets de banque, on comprend que les deux ministres n'avaient aucune concurrence à craindre sui* le marché international !

Dans son mémoire sur la gestion financière de M. Wyschnegradski, remis à Alexandre III le 10-22 août 1892 (1)^ je fais une allusion discrète à Torigine des fonds au moyen desquels ce ministre a acheté l'or (voir aussi plus loin, p. 28). Les prolixes rapports annuels de M. Witte sur le budget, ainsi que les immenses volumes in-folio du Contrôle gardent un silence absolu sur la provenance des sommes qui ont été consacrées à l'acquisition des grandes quantités d'or dont on fait étalage. Même dans son rapport sur le budget de 1893, où M. Witte avouait le vide du Trésor (à peine 35 millions de roubles en caisse), il se vantait encore de posséder 600 millions de roubles or, dont la moitié environ avait été acquise depuis peu par son prédécesseur, mais il ne fournissait pas la moindre donnée sur la source de ces richesses (2). Son Exposé des motifs pour la réforme monétaire^ du 14 mars 1896, donne, il est vrai, des indications précises à cet égard, mais elles sont absolument controuvées, comme nous le prou-

(1) Bilan de la gestion financière de M, Wyschnegradshi, Lausanne, librairie Benda, 1892.

(2) Les' pratiques de comptabilité abusives auxquelles donne lieu la nécessité de cacher la vérité sont indiquées entre autres dans M. Witte et les finances russes, p. 64, note.

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vorons plus loin (p. 89). Ce n'est qu'en diskibuapt RU Conseil de l'Empire les deux rapports confidentiels de M. Wyschnegradski, des 16 août 1890 et 28 juillet 1891, que M. Witte aenfin soulevé un coin du voile, et encore s'il a laissé soupçonner — pour la première fois — le mode d'acquisition de cet or, a-t-il eu soin de remplacer par des points (voir p. 35) hi mention de la source mystérieuse où l'on puisait d(^ quoi l'acheter. Cette source^ ce sont les roubles cri'dit imprimés clandestinement pour le compte des fonds d'échange de réserve! On comprend que ce fonds qui, en 1886, dépassait à peine la somme de 200 millions de roubles ait atteint, au l*"^ janvier 1891, le chiffre de 645 millions (1).

Ainsi donc M. Witte lui-même a, par la publicaliun des rapports secrets de son prédécesseur, révélé lii manière honteuse et criminelle (voir plus loin p, 29, etc.) dont'notre ministère a acquis l'or qu'actui4lement il se prépare avec tant de ténacité à dissiper.

En résumé, si des doutes très sérieux sont permis survie montant réel des disponibilités d'or dont se prcHalait M. Witte, par contre, il ressort des doculuoiils officiels avec une certitude absolue que le nombre des roubles crédit émis par la Banque d'Etat

(1) 11 résulte du discours prononcé par le professeur JarotKky, pendant la discussion de la réforme monétaire à la Société Impériale économique que, dès Tautomne de 1888, M. Wyschnegradski commençait à émettre de grandes quantités de roubles crédit afin de combattre la hausse du rouble! (Voir la Réforme de la circulation monétaire. Compte-rendu sténographique, etc., Saint-Pétersbourg, 1896, p. 85).

était déjà, au l^^^ janvier 1895, de 1.121.000.000 + 869.711.961. Depuis le ministre se vante (1) d'avoir acquis encore 200 millions de roubles or, c'est donc encore une émission certaine de plus de 300 millions de roubles papier, puisque dans les budgets officiels aucune somme n'ast- prévue pour ces achats. Le chiffre indiqué tout à Theure doit en conséquence être grossi de 300 millions, ce qui porterait la sommé totale des roubles crédit en circulation à 2.290.711.961.

Hélas! cette évaluation est probablement encore au-dessous de la vérité, et quand nous avons parlé plus haut d'un X qu'il fallait ajouter aux sommes connues, nous avions nos bonnes raisons pour cela. En effet, il ressort des débats au Conseil de l'Empire qu'à plusieurs reprises des émissions de roiibles crédit ont été faites par la Banque d'Etat en dehors de toute publicité (^. Dans son exposé des motifs pour le projet de réorgapisation de la Banque de l'Empire M. Witte avouait que « les émissions de billets de crédit constituent chez nous le moyen de couvrir les dépenses extraordinaires de l'Etat » (3). Nous citons plus loin (p. 83) un passage de son « Exposé de l'Affaire » relatif à la réforme monétaire dans lequel il reconnaît que les ministres des finances commettent ces abus grâce à leur situation qui les rend maîtres du Trésor et de la Banque d'Etat.

(1) Voir son Rapport sur les prévisions du Budget de l'Empire pour 1897, p, 20, édition française.

(2) Voir M. Bortkerwitsch, Ré/orme monétaire, etc„ p. 10.

(3) M. Witte et les finances russes, 5^ édition, p. 141.

Et comment en serait-il autrement? « C'est là le danger inhérent à la nature même du papier-monnaie, produit par la réunion dans la même personne jïiriiiique de trois facteurs : de la personne pour le Jjesuin de laquelle le papier-monnaie est émis, de la personne appelée à contrôler cette émission, et enfin de Cf^Ue qui fîfit l'émission », a dit avec raison M. Brïesky dans son ouvrage : Les dettes de l'État Ihfssf^, 1884, Saint-Pétersbourg (p. 104).

Ou Ire le besoin de combler les déficits du budget, M, Wyschnegradski éprouvait celui d'acheter de l'or pi, par conséquent, de jouer à la baisse du rouble papif^r (voirplus loin, p. 29). A ces deux sources d'abus sest ajoutée pour M. Witte la nécessité d'étendre Il lout le monde indistinctement le crédit de. la Banque d'État et de couvrir les pjeries auxquelles l'exposaient ses formidables spéculations de Bourse. 11 y a deux ans j'ai signalé le danger de ce jeu ; on a fU'ié à l'exagération quand, me basant sur les propres d^ïc la rations du ministre à un rédacteur du Bôrsen- Cùurier et sur les envois d'or faits par lui en octobre 1894 à Kônigsberg et à Berlin (1), j'ai estimé les p^^rtes probables du Trésor russe à des centaines de millions de frgmcs.

Eli Lien, là encore mes conjectures pessimistes fHîiiiMil au-dessous de la vérité : en deux jours seule- }nml du mois d^ octobre 1894 la spéculation sur le cours du rouble crédit a coûté à notre Trésor la soninii* de 30 millions de roubles. Cela ressort^ des débats du Conseil de l'Empire (2). Il s'agit évidem- .

(1) M. Witte et les finances russes, pp. 48 et 169,

(2) RL Bortkewitsoh, 1. c. ,p. 16.

ment du fameux coup de Bourse de Berlin par lequel M. Witteaforcé les baissiers à livrer tous les roubles vendus à terme. Les deux derniers ministres russes ne reconnaissant qu'à eux-mêmes le droit de jouer à la baisse du rouble crédit, M. Witte a cru nécessaire d'infliger une leçon aux autres baissiers. Ces trente millions de roubles or, dont les disponibilités de la Trésorerie avaient été diminuées, ont dû naturellement être remplacés par un nombre correspondant de roubles crédit qui , probablement, n'ont coûté au Trésor que juste les frais d'impression. Ces pertes subies à la Bourse ne figurant dans aucune rubrique du budget, c'est encore là u»ne augmentation clandestine de la quantité de roubles crédit jetés dans la circulation

Quelle est la véritable valeur de cet X? M. Witte la connaît-il? Je ne saurais l'affirmer. Dans son projet de réforme il prévoit une nouvelle émission de roubles crédit pour la somme de 479 millions, prévision qui ji'a pas été sans surprendre les naïfs persuadés que le ministre songeait sérieusement à mettre fin au régime des assignats. Cette émission est-elle destinée à légaliser les émissions faites depuis le 1*' janvier 1895, pour renforcer le fonds d'échange de réserve et par suite le chiffre 479 représenterait-il le montant de l'X? C'est possible et, étant donnée la situation, ce serait môme à souhaiter. En ce cas la circulation actuelle du papier se chiffrerait par 1.121.000.000 869.711.961 + 479=: 2.469.711.961, soit environ 2 1/2 milliards!

Comment l'émission d'une telle quantité de papiermonnaie en moins de dix ans n'a-t-elle pas encore

amené la chute complète du cours? La réponse est très facile à donner. D'abord, la plupart de ces émissions avaient justement pour but avoué de peser sur le cours du rouble crédit et de ne pas laisser ce dernier remonter plus haut que le cours de 66 2/3. Cela est reconnu sans détour dans les deux rapports confidentiels de Wyschnegradski publiés plus loin (p. 29) et résulte de tous les autres documents cités dans cette brochure. C'est à peu près à ce chiffre fatidique que dès 1887 le ministre des finances entendait limiter la faillite. La raison de ce choix, il la trouvait dans la fameuse délibération du Comité des Finances du 17 juin 1887 dont il sera parlé plus loin, délibération où fut agitée en efl*et, mais nullement résolue y la question de la dévalvation du rouble. Cette séance du Comité des Finances n'a pas cessé de fournir aux partisans du projet de faillite de M. Witte leur principal moyen de défense, et dernièrement encore nous avons rencontré cet argument dans y Économiste français du 16 Janvier (1).

En laissant de côté ce fait qu'il s'agissait non d'une décision prise, mais d'une simple discussion, dont les principaux éléments avaient même été cachés aux membres du Comité (voir p. 29), il suffit de rappeler qu'au moment oîi elle a eu lieu, le cours du rouble était tombé au-dessous de 60 kop., que les fonds russes se capitalisaient à 3 1/2 0/0 — 6 0/0, que la violente campagne menée contre la Russie par les organes bismarckiens laissait craindre un effondrement complet de notre crédit, et qu'en

(1) Dans son dernier rapport M. Witte s'abrite encore sous cette délibération pom* excuser sa faillite.

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outre, loin d'étaler des excédents extraordinaires, nos budgets se clôturaient par des déficits nullement dissimulés. Dans de pareilles conjonctures , les membres du Comité des finances devaient considérer le retour du rouble crédit aux deux tiers de sa valeur nominale comme la dernière limite de Tespoir permis.

Mais depuis?

Grâce à la magnifique récolte de 1888 et des années suivantes, grâce au concours trouvé en France par notre département financier, et à d'autres circonstances particulièrement favorables, telles que le rôle prépondérant dévolu à la Russie dans les Conseils de TEurope, l'abaissement général du taux de l'argent, etc., la situation s'est modifiée du tout au tout. Lorsque Wyschnegradski a entrepris la tâche criminelle de jouer officiellement contre le cours du rouble afin de le ramener à 66 0/0 et même à 62 0/0 de sa valeur nominale (voir pp. 32 et 33), le cours du rouble montait de lui-même avec une rapidité extraordinaire (on l'a vu dépasser 82 0/0 de sa valeur), les fonds russes se capitalisaient à 4 0/0 et le bilan commercial, celui même de nos échanges avec le dehors, se soldait, en faveur de la Russie, par plusieurs centaines de millions. Le ministre songeait si peu à se prévaloir de la délibération du Comité des finances, en date du 17 juin 1887, que, loin d'associer ce Comité à l'exécution de ses coupables desseins, il les lui a laissé ignorer complètement (Voir p. 34).

Les émissions clandestines de roubles crédit ont donc réellement atteint le but que les deux ministres

se proposaient : elles ont empêché le cours du rouble de dépasser l'étiage de 66 0/0-67 0/0, fixé di'^s le début comme la limite à laquelle Tinsolva- [jilité future serait déclarée.

Mais si les mesures ministérielles ont suffi pour paralyser le relèvement du rouble, comment se fait-il que Ténorme quantité de papier-monnaie omise n'ait pas déterminé une plus forte baisse du cours? A l'aide de quels artifices M. Witte est-il parvenu à empêcher l'inondation de l'Europe par \q^ roubles crédit émis clandestinement? Ces arti- (ices sont connus: depuis 1892, le bilan de l'échange iïitornational, nonobstant la brillante situation comuirrciale qui semblait résulter des documents officiels, s'est toujours réglé au préjudice de la Russie (1) (voir p. 90) ; la baisse du rouble crédit devait donc se produire en dehors même de rintervention des haissiers. Aussi les ministres des finances cherrluiicnt-ils à rétiiblir à peu près l'équilibre par des ruii^runts extérieurs systématiques. Les emprunts ofliLiels 3 0/0 !••« et 2' émission, celui de 3 1/2 0/0 de ]8î)i et de 3 0/0 1896, les innombrables émissions (l'cibligations de chemins de fer en France et dernièrement aussi en Allemagne, enfin le grand mouvemcMtt de fonds occasionné par la conv.ersion des

(1) Cela a été mis en pleine lumière, dernièrement encore, par les tableaux statistiques de M. 011e. Une discussion dans la B« section de la Société pour rencouragement du commerce et <1g rindustrie russe a fait ressortir Texactilude de ces talileaux, qui prouvent que depuis quinze ans (sauf pour la période 1888-1891), les bilans de rechange nous ont toujours éli^ défavorables et qu'ils ont été constamment corrigés par des emprunts extérieurs.

emprunts S 0/0, etc., tout cela ne tendait qu'à neutraliser les fâcheux effets du bilan extérieur au point de vue de la circulation fiduciaire.

Quant aux boursiers qui, à Pétersbourg et à Berlin, jouaient systématiquement à la baisse de notre rouble crédit, M. Witte les a ramenés à la raison en leur infligeant des pertes sensibles, tant par son propre jeu de Bourse que^ par l'interdiction d'exporter les roubles et par plusieurs autres mesures analogues. Un ministre des finances qui dispose, pour ses spéculations, de toutes les ressources du Trésor, et qui ne recule devant aucun sacrifice (témoins les 30 millions de roubles perdus dans l'espace de deux séances, en octobre 1894), peut toujours avoir gain de cause à la BoUrse. C'est ainsi que M. Witte est resté le seul baissier en Europe sur le cours du rouble; dès lors il est le maître de maintenir ce cours au degré d'élévation qui correspond à ses vues de faillite ultérieure — ei cela malgré l'émission clandestine d'un milliafd de papier-monnaie.

C'est avec raison que M. de Bunge, l'ancien mi- ,nistre des finances, mort en 1895, président du Comité des ministres, a comparé M. Witte à John Law (i) et que, pour éviter jusqu'à l'ombre d'une responsabilité dans ses engagements, il s'est retiré avec éclat du Comité des finances.

Enrichir la Russie en mettant le crédit dé l'État à la portée du grand nombre, en couvrant le pays d'un réseau de voies ferrées et en exécutant quantité d'autres travaux publics, sans recourir pour cela à

(1) Voir les Finances russes et Vépargne française^ p. 58.

d'autres ressources qu'à rémission illimitée de papier-monnaie, telle est la conception économique que M. Witte s'est efforcé de réaliser dès son entré^ au ministère. Nous avons consacré deux chapitres do notre livre (vi et vn) à Texposé de ces principes, t^^.sen faveur dans certains milieux russes. Pendant la récente discussion de la réforme monétaire à la Société Impériale Économique, M. Scharapof, ancien rédacteur du Russ, a rappelé les articles que M, Witte publia jadis dans le journal d'Akskoff, où il défendait avec ardeur ces doctrines. M. Witte a donc eu, en réalité, le rare bonheur de pouvoir appliquer les idées qu*il préconisait autrefois comme journaliste occasionnel (1). Est-il resté fidèle aux convictions de sa jeunesse, ou le contact avec la réalité lui en a-t-il démontré Tinanité? Oui et non. Les projets de faillite présentés au Conseil de l'Empire sous prétexte de réforme monétaire prouvent évidemment que M. Witte ne nourrit plus aucune illusion sur Finévitable issue à laquelle doit aboutir son système d'assignats à outrance. Lorsqu'il insiste sur la nécessité de rétablir la valuta en Russie, il rend un hommage, au moins apparent, aux vertus de la monnaie normale. Mais, d'autre part, sachant que cette mesure rencontre un obstacle presque insurmontable dans les milliards d'assignats dont le pays est inondé, il cherche à faire de nécessité vertu. C'est ainsi que, dans son discours du 28 décembre 1895, à l'Assemblée plénière du Conseil de

(1) M. Scharapof a même publié récemment un de ces articles resté eur le marbre de la rédaction.

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TEmpire, il avoue que la faillite partielle, la dévalvation qu'il propose actuellement, n'est que le prélude d'une désorganisation monétaire plus complète, autrement dit de la faillite totale qui serait, à l'en croire, « le plus précieux trésor national », « un bien immense qiie toute grande nation doit conserver jalousement » (p. 52). En un mot, Witte-Law reconnaît enfin que le banqueroute est le véritable aboutissement du régime des assignats, appliqué à la Russie par lui et son digne prédécesseur pendant une dizaine d'années.

Les 2 ou 2 1/2 milliards de roubles crédit émis à ce jour ont-ils irrémédiablement compromis le système monétaire russe? Les faillites successives prévues par M. Witte, et dont la première vient d'être inaugurée par l'oukase du 3/1 o janvier 1897, formentelles vraiment l'unique issue possible à la situation actuelle?

Je ne le crois pas. Certes, l'état de choses créé parles agissements insensés des deux derniers ministres est grave, très grave. Mais, en s'imposant des sacrifices, un grand pays comme la Russie peut encore sortir de la crise l'honneur sauf, et sans recourir à des solutions non pas seulement criminelles, mais grosses de conséquences incalculables pour l'Etat et l'autocratie elle-même.

D'abord, pour un pays de 120 millions d'habitants dispersés sur une immense partie du globe, un pays qui ne connaît ni le système des chèques, ni la circulation des traites, ni les chanabres de compensation, une circulation monétaire de 2 1/2 milliards de roubles est en elle-même à peine suffisante. Avec

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son budget annuel de recettes et de dépenses le Trésor seul nécessite un mouvement de caisse d'environ 3 milliards de roubles. Aussi, chaque fois que les besoins du commerce exigent, comme par exemple en automne, des disponibilités, la pénurie' de signes monétaires se traduif par des crises plus ou moins sérieuses. Reste donc la question de ce que vciut en soi la monnaie courante, c'est-à-dire Texanion des garanties que présente le papier-monnaie, puisque ce papier se trouve être, hélas ! Tunique instrument de circulation. 11 est garanti pour un tiers par les 7 à 800 millions de roubles or dont la Banque et le Trésor disposent. Ce rapport entre l'encaisse métallique et le papier émis est à peu de rhose près celui qui existait sous les prédécesseurs de Wyschnegradski, alors que le chiffre des roubles crédit en circulation ne dépassait pas 700 millions (^l que le stock d'or s'élevait à peine au-dessus de 210 millions. Les deux autres tiers constituent presque exclusivement la dette de l'Etat. * Je dis presque parce qu'il faut espérer que sur les 300 millions environ de dépôts du Trésor si imprudemment immobilisés par la Banque d'Etat dans des prêts divers, la moitié environ sera recouvrable dans des délais plus ou moins éloignés. Certes, un découvert de 1,300 à 1,700 millions de roubles représente une lourde charge pour l'Etat, mais en somme elle n'augmente que d'un sixième environ les dettes de la Russie portant intérêt. Comme ces dernières, ce découvert est garanti par tout l'avoir de l'État russe. Si néanmoins le cours des roubles est de 30 0/0 — 40 0/0 au dessous de leur valeur nomi-

nale, tandis que celui des emprunts productifs d'intérêts se cote au-dessus du pair, cela tient (en dehors de circonstances secondaires comme les rapports de l'offre et de la demande, Tagiotage des particuliers et des ministres, etc.) surtout au peu de confiance qu'inspire le papier dune Banque (P État ^ particulièrement dune banque comme celle de Russie^ où aucun contrôle n'existe sur les émissions, lesquelles sont entièrement à la discrétion d'un ministre. Nous venons de montrer que la méfiance n'est que trop Ttiotivée.

^ C'est donc dans l'organisation delà Banque d'État que gît tout le nœud de la question. Les membres du Conseil de l'Empire l'ont parfaitement compris en ajournant toute discussion de la réforme monétaire jusqu'à l'examen approfondi de la véritable situation de la Banque et sa réorganisation sur de nouvelles hases destinées à la rendre — au moins en tant que banque d'émission — complètement indépendante du ministre des finances^ et à ^entourer de toutes les garanties indispensables à une institution de crédit. Une fois cette question réglée, il ne resterait qu'à échelonner sur plusieurs années le remboursement des sommes dues à la Banque par l'Etat et à mettre le ministre des finances en demeure de revenir à une politique financière sage, honnête, économe. Il y a à peine cinq ou six ans, le Trésor russe pouvait se suffire avec un budget de dépenses de huit à neuf cent millions de roubles. Dans sa manie de faire grand à l'aide de faux assignats et de lourds impôts, M. Witte a augmenté cette somme de 50 0/0. Les budgets de son ministère et de celui

des voies et communications, dont il est le vra$ maître menacent d'égaler en énormité presque le budget de la guerre (voir : « Où la dictature^ etc., p. xxiv).

Il faut donc abandonner ces funestes errements et revenir aux saines pratiques financières. La diminution graduelle par voie d'amortissement des dettes portant intérêt ainsi que de celles contractées envers la Banque d'Etat s'impose en même temps que la renonciation aux dépenses insensées qu'entraînent les innombra-bles lignes de chemins de fer, le monopole dfe l'alcool et les autres folies du régime actuel (1).

Jusqu'à l'accomplissement de ce sage programme, It; stock d'or, soustrait aux convoitises et aux caprices du ministre, devrait rester dans les caves de la Banque comme dans un asile absolument inviolable. A ce prix seulement rénaîtra la confiance dans la solvabilité de l'Etat, confiance saps laquelle aucune réforme monétaire n'est possible. Une autre condition de salut est dans une politique extérieure modeste, sincèrement pacifique, exempte de jactance et de mégalomanie, ne cherchant pas à jeter de la poudre aux yeux et à tromper le monde sur la véritable situation....

Plutôt que d'adopter ce système préconisé par le Conseil de l'Empire, M. Witte préfère fouler aux pieds les engagements du Trésor. Ne pouvant ni briser l'opposition du Conseil ni se résoudre à céder

{1) Un nouvel exemple de ces folies : dans le budget pour 1397 M. Witte prévoit que Tintroduction du monopole de Talcool dans plusieurs gouvernements augmente les recettes de 15 millions de roubles et, pour obtenir la plus-value en ifuestion, il n'hésite pas accroître de 17 1/2 millions de roubles les dépenses d'établissement de ce monopole.

la place, il a persuadé à qui de droit que la faillite est la seule issue possible de la situation que nous avons exposée :*de là le décret du 8-20 août 1896, et Toukase de 3/1 S janvier 1897.

« Changer le prix des espèces, c'est faire de la fausse monnaie », a dit déjà Voltaire. Depuis le moujik illettré jusqu'aux oracles de la science économique, tout le monde en Russie a ainsi interprété ces actes inouïs d'arbitraire. Chacun s'est dit après le décret du 8 août que, du moment que le gouvernement peut par simple décret, en dehors de toutes les voies légales, fixer pour l'année 1897 la valeur du rouble or à 1 r. 50 k. papier, il pourra par un autre décret fixer po\ir 1898 cette valeur à 1 r. 20 ou 30 k. En suite de cette réflexion, dans les villes et dans les campagnes on était unanime à refuser les pièces d'or si généreusement offertes par M. Witte. Et ceux qui, comme les fonctionnaires ou les voyageurs, étaient obligés d'accepter l'or imposé à toutes les caisses publiques et aux guichets des chemins de fer, n'avaient rien de plus pressé que de s'en dessaisir en le reversant dans les caisses de l'État. On a même assisté à ce spectacle extraordinaire ; l'or perdant au change 15 à 20 kopeks! De cette méfiance déshonorante pour un gouvernement M. Witte se fait un titre de gloire, il en tire mêm.e un argument en faveur de sa réforme monétaire : « Les caisses publiques », dit-il dans son dernier rapport, « et celles de la Banque ont fait entrer de l'or dans la circulation ; les mouvements des roubles or s'y étaient élevés à 693 millions çux sorties, à

668 millions aux entrées » (1). A cet aveu de la méfiance générale il ajoute : « Ainsi ce que F on propose maintenant c'est de confirmer ce qui existe déjà en réalité y ce qu'il serait nuisible et même impossible de modifier » (p. 22 du rapport).... « Dans ces circonstances la sanction législative n'ajoutera rien aux dangers très exagérés d'ailleurs qu'on attribue à la ré forme réalisée et faite ^ des payement en espèces » (p. 23).

Trois jours après avoir soumis à Tempereur ce rapport affimant que la réforme était déjà réalisée et faite par le décret du 8 août, le même M. Witte, pour rassurer le public qui s'obstinait à tenir ses pièces d'or en suspicion^ fait signer au souverain un oukase ordonnant de refondre les vieilles impériales et demi-impériales avec la nouvelle frappe de 15 roubles (au lieu de 10) pour les premières et de 7.1/2 (1) roubles (au lieu de 5) pour les secondes!

Un ordre ministériel de la même date décide que « le fisc des droits de douane et autres taxes- exigibles en monnaie d'or », n'acceptera les impériales de 15 roubles que pour dix, et les demi-impériales de 7 1/2 r. pour 5 roubles !

Voici le couronnement de c€fte série de décrets et d'oukases auxquels ne manque que la musique d'Hervé pour en faire savourer toutes leç incohé-

(1) Les 25 milKons de roubles or qui constituent l'écart entre ces deux chiflres sont allés pour la plus grande partie à rétranger. ^

(1) On n*avait encçre jamais vu une fraction de Tunité monétaire servii- de dénomination à une pièce de monnaie ; M. Witte peut revendiquer Thonneur de cette innovation !

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rences : le lendemain de la publication de cet oukase, les caisses publiques et la Banque d'État mettaient déjà en circulation les pièces de la nouvelle frappe : celles-ci étaient prêtes depuis de longs mois et attendaient, pour voir le jour, que le Messager du gouvernement eût parlé. Quelques semaines avant que l'Empereur ne signât Toukase, la retraite de M. "^itte paraissait certaine : que seraient devenus, en ce cas, les millions de la nouvelle monnaie d*or?

La méfiance du public à l'égard des pièces de 5 et 10 roubles qu'on voulait lui imposer pour 7 1/2 ou 15 roubles, avait au moins ce bon effet, que l'or rentrait en plus grande partie dans les caisses de la Banque. L'oukase de 3/15 janvier ayant écarté une des causes de cette méfiance, l'or sorti des caisses publiques n'y retournera plus : il prendra en grande partie le chemin de l'étranger, le reste sera, selon Tusage du peuple russe, enterré en lieu sûr. De la sorte, M. Witte atteindra plus vite encore le but principal de sa réforme : débarrasser la Banque de son stock d'or (voir plus loin p. 93 et suivantes). Un autre revirement de M. Witte aura le même résultat : dans son premier projet il proposait d'employer pour la fabrication des nouvelles impériales et demi-impériales un alliage ne contenant que 66 2/3 0/0 d'or. La mise à exécution de cette idée, d'ailleurs grotesque, aurait dans une certaine mesure empêché l'or de quitter la Banque : le public russe se serait méfié de cet alliage et à l'étranger ces nouvelles pièces, ne répondant à aucune monnaie d'or européenne, n'auraient pu être utilisées que pour la refonte. L'oukase du 3/15 janvier par lequel

sont maintenues en circulation les pièces d*or qui valent exactement 40 et 20 francs, facilitera considérablement la dispersion de notre réserve métallique (1).

Ajoutons que la faillite inaugurée par Foukase en question s'effectuera dans~ les conditions les plus désastreuses pour la Russie, qui ne tirera même aucun profit de cet acte déshonorant. En effet, accomplie en opposition complète avec les grands corps de rËtat, avant que le Conseil de l'Empire ait même pu mettre fin aux abusives émissions d'assignats que nous avons signalées, la première faillite de M> Witte lui permettra de continuer pendant plusieurs années à inonder le pays de ses faux billets de banque, en attendant qu'il puisse doter la Russie du u plus précieux trésor national », de ce « bien immense que toute grande nation doit conserver jalousement », — la possibilité de faire une faillite complète!

A moins qu'une nouvelle guerre orientale ne vienne soudain interrompre les travaux cT impression de M* Witte et que le moment bienheureux tant souhaité par lui n'arrive avant qu'il ait réussi à débarrasser le Trésor du stock d'or accumulé le lecteur sait à quel prix!...

Sommes-nous à la veille d'une nouvelle guerre d'Orient? En guise de réponse à cette question, je me contenterai de reproduire quelques lignes écrites

(1) Actuellement il circule en France et en Suisse une énorme quantité d'impériales et de demi-impériales russes.

en 1891 dans mes Principes de r Autocratie (1), ce livre prohibé par le libéralisme des censeurs russes, de peur qu'il ne tombât entre les mains du souverain, — ce qui ne Ta pas empêché d'être lu, relu et même annoté par Alexandre 111 :

« Fait mémorable et plein d'enseignements pour l'avenir : sous Alexandre II comme Nicolas !«', c'est à la lueur d'une guerre étrangère que se découvrit subitement toute la sinistre nullité des mannequins qui, sous les brillants dehors des apparences officielles, faisaient figure d'hommes d'État et d'hommes de guerre. Sébastopol et Plewna furent deux phases terribles... »

Février 1897.

Territet (Canton de Vaud).

Villa Mont-Riant.

(1) La Russie contempo<^aine. Paris, Galmann Lévy, p. 62.

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