‹ M. Witte et ses projects de faillite devant le Conseil de l'empireChapitre 3 sur 8 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

« Je ne sais pas comment le Conseil de TEmpire envisagera la prétendue réforme de M. Witte », écrivais-je il y a quelques mois. A en juger par les assertions des journaux et, par des renseignements privés, Faccueil fait par le Conseil aux projets de M. Witte avait été extrêmement hostile. Mais ce n'étaient que des bruits.

A présent, l'attitude du Conseil de TEmpire visà-vis de la dépréciation monétaire projetée par M. Witte m'est connue dans le plus grand détail.

J'ai sous les yeux tous les documents officiels de l'affaire : les in-folio contenant les mémoires et observations des membres du Conseil de l'Empire, les pièces justificatives recueillies par la Chancellerie de l'Etat, et, surtout : « L'exposé de l'Affaire » de M. Witte lui-même, le plaidoyer qu'il a prononcé dans l'assemblée plénière du Conseil de l'Empire, le 28 décembre 189S, le projet de la nouvelle loi monétaire et même le projet de l'oukase impérial au Sénat Dirigeant, qui doit déclarer coram populo : « Enfin nous avons fait faillite ! »

V « Exposé de l'AfFaire » et les projets de lois prou-

vent clair comme le jour que la prétendue introduc tîon de la valuta d'or n'est autre chose que la déclaration de la faillite de l'Etat et, qui plus est, d'une l'ïiillite de 1 milliard 400 millions de roubles se décomposant comme suit : 1/3 de la dette de 1,200 millions contractée par la Trésorerie envers la Banque d'Étati et 1/3 des dettes publiques en papier monnaie, lesquelles dépassent le chiffre de 3 milliards. Le discours du ministre des finances explique ensuite que cette banqueroute partielle n'est de sa part qu'une mesure préparatoire, tendant à doter la Russie *^ du plus précieux trésor national », d' « un bien immense que toute grande nation doit conserver jalousement », savoir, la possibilité de faire pendant la guerre une faillite complète (1). Plus loin, il ressort de I' ^^ Exposé de l'Affaire » et de certains articles du projet de loi que le ministre rêve déjà une troisième forme de banqueroute consistant à payer les coupons des emprunts métalliques en roubles d'or nouveaux de fit) 2/3 kop. or (voir plus bas, p. 96). Les deux rapports présentés à l'Empereur par I. A. Wyschnegradski les 16 août 1890 et 28 juillet 1891, ainsi que hi lettre de S. J. Witte au Secrétaire d'État Von l*leliwe à la date du 18 mars 1896 (2), qui accompagne ces rapports montrent que la banqueroute dont la Hiissie est menacée à présent a été préparée par les deux ministres des finances depuis 1890. Bien plus, ces préparatifs dont témoigne leur jeu "systématique h Ici baisse du rouble papier, c'est-à-dire contre le ercMlit de la Russie, ont commencé au moment où le eoïirs du rouble se relevait rapidement, et, grâce à ramélioration de notre commerce extérieur se raprapproohait du prix nominal !

(1) Voir plus bas, p. 52. ^

(2) Voir p. 1-37.

On comprend que le Conseil de TEmpire se soit ému en présence d'actes et de desseins si honteux, avoués avec un cynisme qui frise Tinconscience par notre ministre-nihiliste fin de siècle. La résistance énergique de certains membres plus compétents du Conseil a eu jusqu'à présent pour résultat le renvoi de Taffaire à la prochaine session d'octobre. Quel sera le sort du projet de loi de M. Witte?

Le Conseil de l'Empire l'approuvera-t-il et, s'il ne Tapprouve pas, le projet obtiendra-t-il néanmoins la ratification impériale ? M. Witte lui-même et ses affidés répondent avec assurance que oui. En Allemagne les amis de la Russie attendent impatiemment le triomphe de M. Witte. En soi, la banqueroute de la Russie leur apparaît déjà comme un grand avantage pour eux : elle ruinera le crédit russe pour un demi-siècle et creusera entre la Russie et la France un abîme infranchissable. Mais le moyen choisi par notre ministre des finances pour atteindre ces fins est encore particulièrement avantageux pour l'Allemagne, car dans le plus court laps de temps il fera passer tout notre stock d'or dans les poches des banquiers de Berlin et des métallurgistes de la Silésie et de la Westphalic. Voilà pourquoi les premiers ont prêté un concours si empressé au dernier emprunt russe 3 0/0, quoique leur zèle ne soit pas allé jusqu'à souscrire personnellement à l'emprunt (1).

Les feuilles allemandes et autrichiennes, y compris celles même qui ne sont pas aux gages de

(Ij En Allemagne la souscription fut presque égale à zéro, et le gouvernement allemand n'autorisa le syndicat de Mendelsohn à participer officiellement à l'emprunt que sous la condition qu'il serait émis à 3 0/0; car il n'y a pas de danger que le public allemand place ses capitaux à 3 0/0 dans les fonds russes.

M. Witte, mènent en conséquence une campagne trbs ardente en faveur de la soi-disant Valutarefo'nn, Bornons-nous aux indications que donnent les orgnnes avérés de M. Witte.

<i Mit derselben Eigenschaft und seiner ganzen zivlhewiifslen Zœhigkeit hat Witte auch die Wàhrungsfrage fur Russland entschieden », écrit la Neiie Freie Presse (26 juillet) dans une très longue correspondance officieuse de Pétersbourg, remplie d'éloges enthousiastes à l'adresse de notre ministre des linanccs : « der aufgeklserteste von den Ministern des verstorbènen Kaisers », « der talentvollste Mann », dont les « scheinbare Unbedachtheiten und Rûckisichtslosigkeiten » rappellent M. de Bismarck. La ni(>me foi au triomphe de M. Witte se retrouve dans le Berliner Tagehlatt, dansles Neiieste Berliner Nachrichten et autres journaux passés complètement à son service. Le Sûddentsches Bank-iind Handelsblatt, du 26 juillet, dans un article intitulé « Herr von Witte », tout en doutant de la « derzeitige Zweckmlissigkeit der russischen Valutareform », assure néanmoins que Witte triomphera. « Herr v. Witte hat seinen Namen {sic) nach dieser Richtung hin sLark engagirt, und wie uns von autorativer seite aiifs Besdmmteste versichert wirdy weiss sich der russische Finanzminister darin mit den Intentionen des Czaren eins » (1). « Der Finanzminister bleibt^ weil cr hloîben muss ». « Auch wir in Deutschland kônnen daniit zufrieden sein », attendu qu'il sera pour nous ti ein ehrlichcr Freund ».

Comment, d'ailleurs, les étrangers douteraient-ils du succès final de M. Witte quand, par la voie de la presse, des diplomates et de tous les potentats pos-

(1) En italiques dans le texte.

sibles des Bourses européennes, il ne cesse de répéter à l'Europe qu'il est le vrai maître de la Russie? « Qui gouverne la Russie ? » demandent les Neueste Nachrichten du 24 juillet et par la plume de leur correspondant pétersbourgeois, connu pour être l'ami du ministre, ils répondent : « Herr Witte ». Ce correspondant garantit même que le souverain aujourd'hui régnant ne sera jamais « un Souverain dans le véritable sens de ce mot », et que Witte continuera à gouverner la Russie. « Nicolas II règne, mais Witte gouverne », écrivait dernièrement de Pétersbourg à son gouvernement un ambassadeur qui est en relations particulièrement intimes avec notre ministre des finances. A en croire cet ambassadeur, la Russie autocratique aurait donc réalisé déjà l'idéal de la monarchie parlementaire de Louis-Philippe. Comment s'étonner après cela que les rois de la Bourse, à qui, en leur qualité de vrais cosmopolites, le sort de la Russie est plus qu'indifférent, aient consenti à tirer encore 400 millions de francs des poches françaises pour complaire à M. Witte? Quoique la souscription ait échoué même à Paris où le nouvel emprunt fut coté, le jour même de l'émission, à 30 centimes au-dessous du cours primitif, les banquiers et certains intermédiaires n'en ont pas moins touché leur commission; or, c'est un jeu d'enfant pour la haute banque que d'écouler peu à peu, à l'aide de certains procédés, 400 millions de titres dans le public. Dès avant la conclusion de l'emprunt, M. Witte lui avait promis qu'il déciderait l'Empereur à visiter Paris. Et ni Witte lui-même ni ses complices ne pouvaient désirer pour des « spéculations utiles et positives » une meilleure occasion que l'enthousiasme des Français à propos de cette visite.

Jusqu'à quel point M. Witte a raison de prétendre

que l'Empereur sanctionnera son projet de loi, lors même qu'il échouerait au Conseil de TEmpire, nous ne nous chargeons pas, bien entendu, de le décider. Il y a des cas où le souverain préfère se ranger ^ I*avis de la minorité du Conseil; c'est précisément quand il s'agit dé questions touchant à la politique générale^ laquelle n'est déterminée que par la volonlc du tsar. Sous le règne précédent, il pouvait se former dans le Conseil une majorité hostile à la nouvuUe politique ; mais le souverain ne peut pas admettre pareille opposition (1) quand il a l'intention de modifier la direction de sa politique. Ainsi, par exoniple, Alexandre III a, par deux fois, adopté l'opinion de la minorité du Conseil de l'Empire: dans la question du statut universitaire et dans celle des ciiefs territoriaux.

Mais ici l'affaire se présente sous un tout autre ai^pect. S'il ne s'agissait que de décider s'il est sage de rétablir le change ou si la réforme monétaire est opportune au moment donné, la question serait purement technique et n'aurait aucune importance au point de vue de la politique générale. Une semblable question est tranchée par les conseillers compétents du souverain et il ne pourrait pas y avoir de raison spéciale pour donner la préférence à l'opinion de la minorité.

Mais M. Witte base son projet de réforme monétaire sur la dépréciation du rouble, c'est-à-dire sur un acte équivalant à la déclaration de la faillite de TEtat. Le plus éminent ministre des. finances qu'ait eu la Russie, Cancrine a même carrément appelé

( I ) Voir sur cette importante question politique nos « Principes de l'Autocratie » dans la Russie contemporaine, Paris, 1801, Calmanp-Lévy.

banqueroute une pareille opération et banqueroutiers (voir plus bas, p. 39) ceux qui seraient capables d'un tel acte. La réforme que poursuit M. Witte est donc un acte contraire à Thonneur et à la dignité du gouvernement. En conséquence^ aucun avis du Conseil de r Empire ne peut décider le souverain à sanctionner par sa signature un acte aussi déshonorant que la déclaration de la faillite de F État. Dans un pays parlementaire, où la responsabilité de pareilles mesures incombe aux ministres et au Parlement, le monarque peut rester étranger aux actes qui atteignent rhonneur du gouvernement. Mais Witte et ses thuriféraires ont beau soutenir que Nicolas II règne mais que Witte gouverne^ la Russie vit encore sous un régime autocratique et le souverain répond seul devant Dieu de Thonneur et de la prospérité du pays. Imposer à l'Empereur, comme le fait Witte, un oukase déclarant la faillite de l'État — et, qui pis est, une faillite frauduleuse, attendu que rien n'oblige la Russie à recourir en ce moment à une mesure aussi déshonorante, — cela, ni le ministre ni le Conseil de l'Empire ne le peuvent.

Du même droit que Louis XIV, le tsar peut dire : « L'État, c'est moi! » Il faut être nihiliste comme Witte pour oser, dans un pareil ordre de choses, rédiger un projet d'oukase par lequel le souverain déclarerait qu'il est désormais hors d'état de remplir ses engagements et qu'il offre seulement 66 2/3 0/0 à ses créanciers

Le ministre des finances se rend très bien compte qu'il commet un acte de lèse-majesté par son projet d'oukase impérial ; aussi lui-même déclare-t-il (voir p. 49) qu'il serait superflu de promulguer la nouvelle loi sous forme de manifeste impérial. L'oukase même est rédigé d'une façon si équivoque que M. Wittg

évidemment espère encore une fois induire le souverain en erreur sur le fond dé Taffaire.

« Un autocrate russe », écrivions-nous dans un mémoire sur les hauts faits de M.Witte, présenté à Alexandre III le 12 septembre 1893, « ne suspend pas ses paiements comme un roitelet parlementaire ou un négociant de la rue du Sentier » (1). Je prévoyais, dès cette époque, où le ministre nihiliste voulait en venir...

Il suffira que le Conseil de TEmpire ou même un personnage de^ Tintimité du souverain appelle son aitention sur le jugement de Cancrine, concernant la dépréciation du rouble (voir p. 39) et sur la façon vraiment digne d'un tsar, dont Nicolas P*" en usa visà-vis du Conseil de l'Empire, lorsque la question fut agilée sous son règne, pour ruiner les espérances fondées par M.Witte et les autres ennemis de la RuHsie, sur cette prétendue réforme monétaire.

S. J. Witte sait cela parfaitement; aussi a-t-il préféré devancer et l'avis du Conseil de l'Empire et la sanction impériale elle-même. Il estime que ses arrêtés peuvent tenir lieu de toute loi et de tout ou- \is.m. Dernièrement, il a publié au sujet de la Banque d'Etat un décret de ce genre, qui en réalité met déjà à exécution la réforme monétaire projetée ; sur l'ordre du ministre, la Banque s'engage dans le cours de Tannée 1897 non seulement à acheter l'or comme auparavant à raison de 7 r. SO kop. la demi-impériale, mais encore à le vendre à ce même prix. Ainsi, la dépréciation du rouble papier se trouve au fond réalisée, et le change est de fait rétabli au cours choisi par le ministre. M.Witte est si impatient de débarrasser l'État des réserves d'or, il est si infatué

(i) Voir M, Witte et les Finances russes^ etc., p. 14.

de sa toute-puissance qu'il n'a pas hésité à placer TEmpereur et le Conseil de TEmpire devant un fait accompli.

Cette hâte de rétablir lé change par voie indirecte caractérise on ne peut mieux tout le projet de M. Witte et démontre clairement combien nous avions raison, quand nous n'y voyions qu'un but, celui de dépouiller le Trésor de l'or acheté à un si haut prix. Pour mettre en pleine lumière la nouvelle incartade du ministre, nous nous bornerons au rapprochement suivant : S. J. Witte s'efforce plus d'une fois dans ses documents d'assimiler sa réforme au rétablisement de la valuta dans l'Autriche-Hongrie.

Il ne peut y avoir aucune analogie entre ces deux opérations, car le gouvernement austro-hongrois, loin de songer à une dépréciation monétaire, remplit, au contraire, religieuseement ses engagements. Mais, en dehors même de cela, quel abîme entre ce qui se fait à Vienne et à Pest, d'une part, et, de l'autre, les mesures extravagantes de M. Witte!

Voilà déjà plusieurs années que l' Autriche-Hongrie a entrepris de relever sa valuta, ^i jusqu' à présent elle n*a pas encore pensé à rétablir le change en or! Là, le change apparaît comme la conséquence naturelle de la réforme; chez nous, il est le but même (voir p. 77). Disons, en passant, que la défiance du public à l'égard de toutes les opérations de ce ministre impérial a pris de telles proportions qu'en province, comme dans les capitales, il refuse d'accepter les denri-impériales, n'osant les croire tout à fait de bon alôi. Voilà à quel affront Witte a exposé le gouvernement !

L'Autorité suprême s'inclinera-t-ellé cette fois devant la volonté du charlatan-dictateur? Le « fait

accompli », créé, liera-t-il la décision du Conseil de l'Empire? Dieu le sait!

Dans la vie des nations, il* y a des moments critiques où, comme pour leur faire expier les erreurs et les péchés des générations précédentes, le destin leur envoie des hommes fatals qui, par des moyens inconnus, s'emparent du pouvoir, hypnotisent le monarque, corrompent la camarilla, faussent les organes du gouvernement et affaiblissent les ressorts de la vie politique. Quand, enfin, ils tombent au milieu des ruines accumulées, ils entraînent dans leur chuto le prestige des trônes, la puissance des États et la prospérité des peuples.

Ripperda en Espagne, Galonné, Necker et, de nos jours, Emile OUivier au cœur léger en France, Crispi en Italie, ont été de ces fléaux de Dieu. A la môme catégorie, appartient S. J. Witte, ce produit hybride du nihilisme russe et de la ploutocratie internationale.

Dès son arrivée aU ministère, il ne commet que des sottises, des iniquités et des crimes. Tous ses calculs sont déjoués par les événements, toutes ses innovations aboutissent à un fiasco, toutes ses mesures se trouvent être également ruineuses pour le Trésor et pour la population. Cela ne l'empêche pas de poursuivre sa funeste carrière.

Ses traités de commerce, qui devaient venir en aide à notre agriculture, lui ont porté le dernier coup; notre exportation a baissé de 100 millions, notre importation de produits étrangers s'est accrue de 200 millions de roubles. Le bilan de nos échanges iivec le dehors se règle par une diminution de 300 luillions de roubles à notre préjudice.

11 s'est avisé de transformer la Banque d'État, — un un après cette transformation qui a coûté au Tré-

sor plus de 100 millions, la Banque s'est trouvée avec un portefeuille contenant pour plus de 200 millions de valeurs irréalisables (1) — et la nécessité d'une nouvelle réorganisation est reconnue par le ministre lui-même (2) !

Dans le cours de deux années, il a racheté avec une folle précipitation des dizaines de mille werstes de voies ferrées : les abus dans les chemins de fer sont devenus proverbiau^c en Russie, et le Trésor perd annuellement sur ces voies 54 millions de roubles (3) ! Witte s'est mis à appliquer en Russie les principes du socialisme d'État, selon la formule de Marx — et il y a quelques mois la Russie a expérimenté, pour la première fois, les charmes de grèves ouvrières organisées dans les capitales mêmes (4) ! Faut-il encore parler du fiasco de l'Exposition de Nijni-Nowgorod, qui a coûté au Trésor et aux exposants environ 40 millions, et à laquelle on fut obligé d'amener gratuitement de tous les coins de la Russie des collégiens et des ouvriers que l'on abreuvait et que l'on nourrissait aux frais du Trésor, pour qu'ils jouent le rôle de visiteurs?

Le monopole des spiritueux, introduit en Russie d'une façon prudente et graduelle, conformément aux principes fondamentaux de ses inventeurs, aurait pu être une source d'énormes revenus pour le Trésor, un moyen de sauver nos propriétaires fonciers d'une ruine définitive et une arme puissante pour combattre l'ivrognerie dans le bas peuple. Mais Witte n'a vu, 4^ans l'établissement du monopole, qu'une nouvelle

(1) Où la dictature de Witte conduit la Russie, etc., ch. II.

(2) Voir plus bas, p. 83.

(3y Voir plus bas, p. 101.

(4) Voir plus bas, p. 102.

occasion de réaliser les rêves des collectivistes, et sa monstrueuse altération d'une idée juste ruine maintenant des dizaines de mille de distillateurs et débitants, porte un coup mortel à la fabrication du vin en Crimée et en Bessarabie, transporte du cabaret sur la voie publique les désordres et les rixes des pochards, et permet au ministre de transformer des centaines de nihilistes avérés des deux sexes en mastroquets officiels qui, inviolables derrière les comptoirs des cabarets de l'État, prêcheront impunément Tévangile de Karl Marx et célébreront la gloire de son apôtre Serge...

Witte ne cesse de faire mousser ses brillants budgets et ses excédents démesurés, — et en même temps il augmente de près d'un milliard et demi de roubles la dette du Trésor, il conclut emprunts sur emprunts, vide les caisses d'épargne et, de son propre aveu (1), abuse des « facultés d'émission » de la Banque d'Etat.

Tout cela est universellement connu, tout cela est ofiicicl; tout cela saute aux yeux de tous ceux qui ne sont pas aveuglés par la poudre d'of dont il est si prodigue, aux dépens du Trésor. Tout cela, lui-même le proclame dans ses discours avec le cynisme d'un psychopathe irresponsable, — mais tout cela lui roussit et ne diminue pas d'un iota sa toute-puissant^e. Son entêtement est pris pour de l'énergie et de la persévérance. Son agitation perpétuelle et incohérente passe pour une infatigable activité; ses connaissances superficielles, acquises à la hâte et nvdl digérées, lui font une réputation de savoir et de CHpacité; la ruine de classes entières, consommée

(1) Yoir plus bas, pp. 83 et suiv.

avec une cruelle persévérance, est regardée comme preuve d'un grand esprit politique ! On prend l'imagination maladive du mégalomane pour une intelligence créatrice, Tinsouciance de Taventurier qui ne connaît pas d'obstacles pour l'audace d'un grand réformateur, et sa grossièreté cynique pour de la droiture et de la franchise.

Notoirement associé avec Rothstein, qui extorque aux syndicats de banquiers 50 0/0 de leur bénéfice net, Witte fait célébrer par ses scribes officieux son désintéressement! L'achat des consciences est son principal instrumentum regni et, dans son organe par excellence, le Berliner Tageblatt (1), il dicte à ses reptiles des articles dans le genre de : « Witte und die Anticorruption », où il assure que « son incorruptibilité est une rare exception parmi les hauts fonctionnaires russes »!

Nihiliste dans l'âme, il sème partout le mécontentement, ruine la population, discrédite le gouvernement, provoque l'inquiétude, dirige ouvertement le vaisseau de l'État vers les écueils révolutionnaires et, dans sa manie des grandeurs, se voit déjà président de la République russe, ou, du moins de la Rzecz pospolita, — et les conseillers de l'Empereur, qui ont pour mission de veiller à la sûreté du Trône, le considèrent comme le pilier de l'autocratie ! Quand ses grandioses entreprises subissent un échec éclatant, comme par exemple dans l'affaire des traités de commercé ou de l'Exposition de Nîjni-Nowgorod, il rejette d'un cœur léger la faute sur Alexandre III (2).

Suivant le honteux exemple de son prédécesseur,

(1) Du 6 août.

(2) Dans un discours prononcé le 15 août dans cette ville (voir rédition russe de celte brochure, p 70).

il a constamment joué à la baisse de notre rouble, ce par quoi tous deux ont, entre autres (1), grossi d'au moins 25 millions de roubles la somme que notre Trésor doit payer annuellement pour les dettes métalliques.

Voulant laver son digne prédécesseur et à Toccasion lui-mêïlie du reproche d'avoir ainsi joué contre le crédit de la Russie, M.Witte, par la publication dos deux rapports Wyschnegradski (voir pp. 29 et siiiv.), a osé représenter l'Empereur défunt comme ayant approuvé ce jeu...

Lorsque son projet monétaire suscitera la catastrophe tant désirée par lui, il ne se gênera nullement pour l'imputer à Nicolas II avec qui, au dire de son reptile munichois, il ne fait qu'un (ist mit dem t^aren eins) (2).

« Ce qui repose sur le mensonge ne peut pas être juste », a dit dernièrement K.-P. Pobiedonostzef ; il aurait pu ajouter : « Et ce qui n'est pas juste n'est jamais durable. »

Cela est surtout exact, quand il s'agit de choses aussi positives, aussi soumises aux lois inflexibles du calcul que le sont les finances d'un grand pays.

On peut donc prédire hardiment que, si M.Witte réussit à imposer sa réforme monétaire à la Russie, il atteindra cette fois son véritable but : dans la catastrophe à laquelle le pays sera amené par la voie glùaante des banqueroutes nationales ai par l'exode de

(1) Voir p. 71. Les coui's bas du rouble ont toujours été provoqués chez nous par des malheurs publics : récolte manquée, guerre ou épidémie. Wyschnegradski et Witte occuperont désormais la première place parmi les calamités semblables.

(^) Voir plus haut, p. 4.

Tor qui a coûté au peuple russe tant de larmes et de sang périront la prospérité de la Russie, Thonneur et la dignité du gouvernement, et le prestige du règne actuel !

Août 1896,

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