‹ M. Witte et ses projects de faillite devant le Conseil de l'empireChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sommaire : Mes prédictions et leur réalisation. — Nouvel accès d'éloquence chez M. Witte. — Un ministre des finances qui pousse les ouvriers à se mettre en grève. — M. Witte réalise dans la Russie autocratique, le programme, collectiviste adopté au dernier Congrès d^ Londres.

Le 1^' mars 1893, j'écrivais dans la Nouvelle Revue : « V Allemagne^ qui a expulsé les fonds russes^ se dispose à conclure avec la Russie un traité de commerce extraordinairement avantageux pour ses intérêts; M, Witte feint d'être opposé à ce traité quoique ^ depuis le 9 novembre 189^2^ il ait pris l'engagement irrévocable de le signer, »

Juste un an plus tard, M. Witte signait ce traité, après diverses manœuvres ruineuses pour la Russie, que j'ai racontées en détail (1).

Quelques mois après la conclusion de ce traité ^ noits avons prouvé qu'il était exclusivement avantageux pour r industrie allemande et ruineux pour la Russif^ que notre agriculture Vbij gagnerait rien et que la récolte sans précédents de 1894 serait plutôt ruiîfejtse pour nos propriétaires fonciers (2).

Depuis lors il s'est écoulé deux ans : nos prédiction s

(1) M. Witte et les finances russes, ch. ii. Histoire de V entente franco-russe, chap. xvii.

(2) M. Witte et les finances russes, p. 43 et suiv.

se sont réalisées au delà même de ce que nous craignions (1). Voici ce qu'écrit à se sujet un membre du Conseil de l'Empire, N. V. Chidlovsky : « Il résulte en effet des données douanières que depuis 1894 Timportation des marchandises étrangères chez nous a commencé h s'accroître (de 399,000,00.0 en 1892, elle est arrivée à 333,000,000 en 1895). Quoique en même temps ait aussi augmenté l'exportaton du blé qui a atteint un chiffre jusqu'alors sans exemple, les sommes qu'elles a produites n'en n'ont pas moins diminué ». « L'Allem,agne nous arrache deux peaux par sa politique douanière », a reconnu M. Witte lui-même dans son discours du 13 août à Nijni- Novgorod.

Dans le cinquième chapitre de mon livre (2), j'ai signalé tous les abus qui ont accompagné le rachat d«s chemins de fer: « Ainsi verrons-nous que de toutes les affaires entreprises par M,Witte les plus onéreuses pour rÉtat^ les plus entachées de gaspillage et de favoritisme sont justement ces rachats de lignes privées (/. c, p. 102). « Il n'est pas douteux »,écrivais-je dans ma brochure, « que sous peu d'années les nouvelles lignes ne se trouvent dans des conditionsd'entretien et de fonctionnement détestables et que les pertes de l'État sur leur exploitation ne se chiffrent par des dizaines de millions de roubles » (3).

11 ne s'est point passé deux ans depuis lors, et que voyons-nous? D'après les calculs officiels du Contrôle de l'Empire aussi bien que de M. Kachkarof, les pertes du Trésor « par suite des opérations de rachat

(1) Voir : Où la dictature de Witte conduit la Russie, ch. I, et aussi : Les finances russes et l'épargne française, p. 15 et suiv.

(2) M, Witte et les finances russes, ch. v.

(3) Les finances russes et l'épargne française, p. 45.

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de M. Witte dépassent dès maintenant la somme de 54 millions de roubles » (1). En ce qui concerne le désordre sur les lignes de TEtat et le complet désarroi de leur administration, notre presse cite chaque jour des centaines d'exemples prouvant combien il était insensé de s'imaginer qu'on peut en un laps de deux ans créer une administration pour 15,000 werstes de voies ferrées!

Dans toutes nos études sur les mesures financières de M. Witte et particulièrement dans les chapitres consacrés à sa réforme de la Banque d'Etat (2), j'ai insisté sur la poursuite systématique d'un seul but, saVoir, la réalisation en Russie des plus pernicieuses doctrines du socialisme révolutionnaire. J'ai signalé aussi à plusieurs reprises les dangers de l'inspection des fabriques, telle que l'a organisée M. Witte,

Le 12 septembre 1893, dans une lettre jointe au mémoire « Les Exploits de M. Witte » remis à feu l'empereur Alexandre III, j'écrivais : Nos révolu/ioffnaires concentrent leur acticité souterraine sur P agitation socialiste parmi les ouvriers ^ comme T ont montré les récents désordres dans les usines de Khloudof et de Hughes, En même temps M. Witte^ s'étant entouré de nihilistes latents et de socialistes déclarés.., tâche de réorganiser la Russie autocratique conformément aux doctrines de Karl Marx et autres socialistes . Je signalais ensuite le danger d'une pareille acfiviîé du ministre des finances^ laquelle devait nécessairement créer un terrain fécond pour F agitation socialiste.

Il ne s'est pas écoulé trois ans depuis que tîette

(1) Pour Tannée 1897 M. Witte a dû accorder 30 millions de roubles pour la réfection du matériel.

(2) M, Witte et les finances russes, ch, Vi et vu. Voir î^ussi le chap. m de ma dernière brochure.

lettre a été écrite et les grèves ouvrières jusqu'alors înt^onnues en Russie ont pris à Pétersbourg, à Moscou et dans les autres centres industriels de l'Empire des proportions énormes dont on connaît les ffrm^es conséquences. Mes prédictions se sont réalisées encore une fois et avec une rapidité extraordinaire!

Jo ne sais pas s'il est vrai, comme on me l'écrit, que plusieurs des inspecteurs de fabrique nommés (>iir M. Witte se sont compromis dans ces grèves. Cela n'ost pas invraisemblable, vu l'organisation incontesiciblement systématique de ces troubles, qui ont éclaté à la fois sur différents points. Mais, en laissant même de côté la participation directe des inspecte iirs, est-ce que la politique ouvertement socialiste du ministre des finances pouvait ne pas produire ses fruîis inévitables, les grèves ouvrières, — comme préface aux émeutes futures?.

Du reste, M. Witte a lui-même pris la peine de souligner le caractère de son activité et il a publiquement donné aux grévistes une preuve si incontestable de sa sympathie et de son approbation que, sans doute, ils ne tarderont pas à recommencer leurs tentatives avec de nouvelles forces et encore plus de suocès(l ) . Le samedi 6 juillet, le ministre des finances, M. Witte, a réuni chez lui la plupart des fabricants pciersbourgeois, surtout ceux qui avaient souffert de la dernière grève. Quand tous les fabricants se furent rassemblés, le ministre sortit de son cabinet ^ les salua froidement et leur tint le discours suivant ; « Vous pouvez à peine vous représenter un gouvernement plus bienveillant pour l'industrie que

(1) Cette prédiction faite au mois d'Août s'est réalisée quatre mois après.

{Note du traducteur).

le gouvernement actuel ; notre industrie est protégée paf tous les moyens {sic)^ en sorte qu'elle n*a rien à craindre de la concurrence étrangère. Mais vous t^oits trompez^ Messieurs^ si vous vous imaginez que c^ta se fait pour vous ^ afin de vous faciliter déplus gros bénéfices. Le gouvernement a surtout en vue les ouvriers; il semble. Messieurs, que vous n'ayez pas compris cela, autrement la dernière grève n'aurait pas eu lieu. Ce qui le prouve, c'est que la grève a épargné les usines dont les propriétaires ont su établir entre les ouvriers et les patrons des relations plus convenables et plus humaines. » Un des industriels voulut faire entendre quelques paroles de justification, mais le ministre l'interrompit par les mots suivants : « Ce que vous vous proposez à me dire n'est pas nouveau pour moi ; je ne vous ai pas convoqués, Messieurs, pour entendre votre opinion et pour apprendre quelque chose de vous, mais seidement pour vous donner mon avis, » Là-dessus, le ministre salua froidement, et l'audi^ïice prit fin (1).

Les Petites feuilles volantes (2) (n°35) font suivre ce discours du commentaire que voici : « Les grandes grèves bien menées apprennent aux ministres à découvrir dans leur activité passée toutes les tendances.., auxquelles ils sont maintenant forcés de s'adresser ».

Dans la République française, M. Rességuicr, directeur des verreries de Carmaux, a obtenu ime condamnation très sévère contre le député Jaun'^s et les rédacteurs de plusieurs journaux qui avaient excité ses ouvriers à continuer la grève. Et dans la Russie autocratique, un ministre peut impunément pousser, par ses discours, les ouvriers à une grève nouvelle !

(1) Frankfurter Zeitung, n^ 205, du 25 juillet 1896.

(2) Organe des nihilistes russes à Londres.

Du rciste, le disciple de Karl Marx se manifeste dans tous les actes de notre ministre. Combien nous avions raison d'affirmer qu'il tend à réorganiser la Russie autocratique conformément aux doctrines des collectivistes modernes, — on le voit encore par les nombreux exemples cités dans le ch. ui de ma brochure : » Où la die f attire de Witte conduit la Russie ^ etc. » Nous ne voulorfs rappeler ici que le crédit ouvert il tout le monde sur les produits à venir, par la BaTHjue d'Etat réorganisée, la nationalisation des chemins de fer, la mainmise sur les mines, la réglementation de la production sucrière, le monopole d'akool avec expropriation sous indemnité des distillateurs et des marchands de vins et, enfin, la tentative d'exproprier à l'aide de la Banque des paysans, et toujours aux frais de l'État, les propriétaires fonciers nobles au profit de's paysans. Tout le programme des collectivistes du dernier Congrès de Londres, — voilà quatre ans que Witte le réalise dans la Russie autoera tique.

Et en même temps le gouvernement sévit contre les journaux à tendances socialistes, et envoie aux gab'^res des gamins qui ont été pris lisant les brochures de Lassale et les livres de Marx !...

Encore deux ou trois ans du régime Witte, et en Russie régnera une anarchie universelle, une anarchif> en comparaison de laquelle l'affligeant désarroi qui a marqué la fin de la période 1870-1880 apparaîtra comme un modèle de stabilité gouvernementale et d'ordre politique.

Telle est ma dernière prédiction. Elle se réalisera comme se sont réalisées toutes les précédentes.

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