‹ M. Witte et ses projects de faillite devant le Conseil de l'empireChapitre 5 sur 8 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire : Le fond de la réforme monétaire proposée par M. Witte ; réticences voulues. — M. Witte dans son discours du 28 décembre dit la vérité et avoue que son but, en déclarant l'insolvabilité du Trésor, c'est de donner à la Russie la possibilité de faire une complète banqueroute en cas de guerre. — Autres aveux de ce discours; le ministre des finances lui-môme réfute son rapport à TEmpereur de ce même jour et confirme le bien fondé de mes accusations. — Pitoyables arguments contre le bimétallisme. — Le système proposé par M. Witte n'est pas le monométallisme, mais le monopapiérisme. — Le but de la nouvelle réforme, tel qu'il découle de l'exposé des motifs du ministre lui-même, c'est l'écoulement du stock d'or. — Les traités de commerce de M. Witte mettent obstacle à une sérieuse réforme monétaire . — Combien de millions ont coûté à nos propriétaires fonciers les spéculations de Wyschnegradski et de Witte à la baisse du rouble crédit. — Pitoyables arguments en faveuT de la dépréciation monétaire. — Witte avoue qu41 a abusé des opérations d'émission de la Banque, grâce au vague de ses statuts. — Le projet d'oukase impérial confirme que le nouveau système monétaire du ministre est en r<jalité le système des assignats et non le monométallisme. — Règlements proposés par le ministre pour permettre à Tor de sortir plus promptement de la Banque. — Fiasco inévitable de la réforme.

Le projet de réforme monétaire de M. Witte a soulevé dans le monde officiel comme dans le public une indignation générale et unanime. Ce projet a été soumis à une critique impitoyable dans les sociétés savantes et dans la presse.

Nous avons suivi d'assez près les discussions aux-

quelles il a donne lieu et, pour autant que le permettait la connsiissaiice superficielle des grandes lignes du projet, nous îivons, nous aussi, dans notre dernière brochure, porté un jugement très sévère sur le nouvel attentat du ministre des finances contre le crédit et la prospérité du pays. Mais après avoir lu les documents officiels rédigés par l'auteur même du projet, nous devons avouer que toutes les critiques dont il a été Tobjet pâtissent à côté de Tinéluctable et impitoyable condamnation qui découle de ces documents mômes.

Ils se composent d'un long discours prononcé le 28 décembre 1895 dans F Assemblée plénière du Conseil de TEmpirc, de V « Exposé de l'Affaire » du 14 mars 1896, du projet d' « oukase impérial au Sénat Dirigeant sur certaines mesures pour la régularisation de la circulation monétaire », et enfin du projet do loi lui-même. Le tout occupe plus de 120 pages d'impression in-folio.

Malgré cette prolixité habituelle à M. Witte, nous doutons fort que ces documents renferment toute la vérité sur les desseins du ministre des finances.

11 y a évidemment des choses qu'il ne dit pas tout entières, des choses qu'il dissimule (1), soit dans la crainto de rencontrer une opposition plus catégorique encore, soit pour ne pas empêcher les « amis bien informés y> de faire la « spéculation positive et utile », qui est au fond de tous les projets de loi et réformes de S. J. Witte. Il suffit de signaler d'abord les explications de M. Witte lui-même à la page 77 de son n Exposé de l'Affaire ».

En proposant de publier « la loi projetée sous forme d'oukase impérial », le ministre dit que « la

(1) Voir pluB haut la Préface.

présente proposition de loi ne renferme pas de raisons suffisantes pour s'adresser directement du haut du trône au pays et au peuple sous forme de manifeste ». Là-dessus on ne peut qu'être d'accord avec lui. Déclarer du haut du Trône iirhi et orbi dans un manifeste que « enfin nous avons fait faillite ! » serait en effet un peu humiliant. Mais M. Witte ajoute ; (( Pour d^ autres causes est inopportune (sic) la forme (Tune proposition intégrale, achevée dans toutes ses parties. Il n'y a pas lieu dans le cas donné à cette intégralité et à cet achèvement. Les considérations du projet n'embrassent ni n'épuisent tout le sujet y c'està-dire toute la circulation monétaire dans ses pat^ties

relatives au crédit et au métal » « Dans Tordre do

la codification les considérations du projet trouveront leur place fixe principalement dans les statuts de k Banque d'Etat et dans le statut monétaire ; elles serviront également de base à une modification correspondante des lois civiles et autres dans le sens du remplacement du calcul en roubles d'argent par le calcul en nouveaux roubles d'or » (p. 77).

Quand il s'agit d'une réforme d'une importance politique si considérable, quand sans aucune nécessité on invite le gouvernement à se déclarer en banqueroute, soi-disant pour placer « des fondements stables » sous tout l'édifice économique et financier, quand enfin le Conseil de l'Empire est mis en demeure de donner sa sanction kla réforme projetée et de prendre sur lui devant l'histoire la responsabilité des catastrophes qu'on déchaîne, le moins qu'on puisse exiger du ministre en pareil cas, c'est précisé* ment 1' « intégralité » et 1' « achèvement » du projet proposé : « La première condition du succès »^ dit très justement B. Mansourof I (/. c, p. 95), « c'est que les mesures prises par le gouvernement soient

d'une maturité incontestable et exemptes d'éléments de risque. Les mesures les plus dangereuses sont celles qui ont un caractère de radicalisme, de brutalité et de précipitation ». Un autre membre du Conseil do TEmpire, VonDervies, déclare carrément qu'il n'y a pas même «lieu d'entrer dans l'appréciation détaillée dn plan proposé par le ministre » {Considérations, etc., p. 18).

Il est hors de doute que dans sa précipitations. J. Wittc ne s'est pas encore expliqué à lui-même les détails et même le fond de la réforme projetée.

Pour les buts qu'il poursuit cela est même super/lu. Mais il est évident aussi qu'il cache plusieurs choses au Conseil de l'Empire. Citons seulement un fait : Witte a commandé à la Monnaie de Paris (et peutêtre ailleurs encore) la frappe d'une énorme quantité de roubles d'argent. Au dire des journaux français, la commande a été faite pour des centaines de millions! Périodiquement partent de Dunkerque pour la Russie des navires chargés de millions en monnaie d'argent.

Depuis le commencement de l'année, la Monnaie de Paris n'a pas cessé de travailler à la frappe des roubles russes; dernièrement elle a encore élargi considérablement son outillage, parce que, assurent les journaux, elle doit encope travailler tout l'hiver pour le gouvernement russe. Chaque rouble d'argent contient 20 grammes de ce métal au titre de neuf dixiîïmes de fin; et chaque tchetvertak S grammes au titre de 83 centièmes de fin. Pourquoi ces énormes quantités de roubles d'argent, étant donné la prochaine introduction de l'étalon d'or, et à quelprixle Trésor a-t-il acheté la masse d'argent nécessaire? Quelles spéculations «utiles et positives» des «amis bien informés » de M. Witte se cachent derrière ces

commandes? Mais, surtout, pourquoi le ministre des finances qui dans sa proposition détaille à plusieurs reprises la composition du futur fonds d'échange, garde-t-il un silence obstiné sur la quantité de roubles d'argent qui entreront dans cette caisse? A quoi bon ces réticences, ces cachoteries, quand il s'agit d'une question qui ne peut être tranchée qu'à l'aide des chifiFres?

Malgré ces omissions voulues, le projet de M. Witte, les motifs sur lesquels il s'appuie et le discours prononcé parle ministre le 28 décembre 189S dans l'Assemblée gé^érale du Conseil de l'Empire, présentent un haut intérêt tant au point de vue politique en général que sous le rapport purement psychologique. Dans aucun de ses innombrables projets la psychologie ou, plus exactement, lapsychopathie(l) de notre ministre des finances ne ^'est manifestée d'une façon aussi palpable que dans les documents précités.

Les manies de grandeurs, le retour verbeux à quelques idées fixes, l'aversion idiosyncrasique pour la vérité, l'atrophie du sens moral, tous ces symptômes, — avant-coureurs d'une paralysie générale progressive se révèlent avec une netteté et un relief extraordinaires dans le discours du ministre et dans son « Exposé de l'Affaire »

La hâte que met S. J. Witte à réaliser sa réforme « incomplète » et « inachevée » a involontairement frappé tout le monde. Dans son discours du 28 décembre M. Witte a enfin avoué le véritable but de la réforme et ce faisant il a du même coup expliqué pourquoi il était si pressé. Le but de la réforme c'est

(1) Pour le malheur de la Russie, ce psychopathe est encore mené par un névropathe ataxique, Rothstein !

de, donner à la Russie, en cas de guerre , la possibilité de se déclarer en faillite,

a Sans craindre le paradoxe », dit-il (1), « on peut dire que la possibilité , dans un moment de pénible épreuve nationale (guerre), de désorganiser son système monétaire pour obtenir les ressources nécessaires, est un bien immense que toute grande nation doit conserver jalousement, comme le plus précieux trésor naiionaL »

Enfin est échappé à M. Witte le véridique aveu du but secret de son dernier projet et, — ajoutons-le en passant — de la plupart de ses autres projets de loi !

Possédant un stock d'or de 700 millions de roubles, la Russie, en cas de guerre, pourra cette fois se passer de ces émissions^ extraordinaires de billets de crédit qui, d'après les explications détaillées du même Wiife, ont tant contribué à la désorganisation de noire système monétaire. Ainsi la Russie sera cette fois privée « du bien immense que toute grande nation doit conserver jalousement comme le plus précieux trésor national! Pour » notre grand homme d'Etat 700 millions de roubles métalliques ne constituent pas un fonds de guerre. On peut les gaspiller en toute tranquillité. Par contre « il est de la plus urgente nécessité de rendre au pays r inestimable fonds de guerre >ï {p. 19), qui consiste dans « la possibilité de désorganiser son système monétaire au moment d'une pénible épreuve nationale » !

L'horizon politique s'assombrit fort en Orient. La Russie sera peut-être bientôt forcée d' « engager la lutte pour sa dignité internationale », ainsi que s'exprime M. Witte lui-même; et comme cette guerre sera de celles qui « ne sont pas une source d'enri-

(1) P. 18 du Discours du 28 décembre (Voir plus haut p. 42).

chissement gouvernemental et national pour un des partis » (p. 37), le patriote Witte s'empresse de nous imposer une réforme monétaire qui, bien que n'étant « ni intégrale, ni achevée », nous débarrassera indubitablement dans le plus bref délai de nos réserves d'or et en retour nous donnera la. possibilité de nous déclarer en faillite, conformément à toutes les règles de l'économie politique spéciale de Gourief et de Talitsky.

Cet aveu sincère, que notre ministre des finances a laissé échapper dans un accès d'éloquence le 28 décembre, n'a pas été pour nous personnellement une surprise : en avril 1893 (1) et depuis dans toutes les études consacrées aux exploits de notre héros, nous soutenions que la banqueroute en temps de guerre était à la fois le but final et l'issue inévitable de son système financier. « Il est même tenu de la provoquer (la guerre), ne fût-ce que pour rejeter sur elle la banqueroute de sa politique financière », écrivionsnous en février (2), sans nous douter que deux mois auparavant M. Witte avait déjà laissé échapper cet aveu dans un discours « secret » {sic) prononcé par lui à l'Assemblée générale du Conseil de l'Empire! « Le fait que le ministre des finances », dit le membre du Conseil de l'empire Von Dervis, « revient obstinément, à plusieurs reprises, dans ses discours et propositions sur la nécessité de la réforme projetée, précisément parce qu'il prévoit que dans des moments de gêne la Russie pourra encore être inondée de monnaie impossible à changer, prouve que luimême ne compte pas sur un succès sérieux et durable ».

(1) Voir M. Witte et les finances russes, p. 13, etc.

(2) Où la dictature de Witte, etc., ch. III.

M. Witte propose à la Russie de se déclarer ifisolrable pour avoir en cas de guerre la possibilité fh faire banqueroute ! Voilà le fond de Taveu du ministre des finances.

Du reste, depuis le commencement jusqu'à la fin, ce discours de M. Witte est rempli d'aveux sem-< blables qu'on dirait faits exprès pour confirmer mes prî mû pales accusations contre sa politique financière. Nous ne pouvons pas passer sous silence ces avfîïix. Les accès de franchise sont chez M. Witte extraordinairement rares. Il n'en ont que plus de prix.

Nous avons plusieurs fois démontré que les brillaîiU tableaux de notre situation financière et économique, tracés par M. Witte dans ses rapports à l'Empereur, ne correspondent nullement à la vérité. IIh ne sont destinés qu'à induire le souverain en erreur et à jeter de la poudre aux yeux du public. Dans son discours M. Witte confirme pleinement cette assertion. Payant avec la modestie propre aux mégalomanes un juste tribut d'éloges aux résultats qu'a obtenus son «énergique et obstiné travail guidé par une pensée créatrice » (1), M. Witte s'exprime de la manière suivante : « Où ne peut justifier un fait si triste (le cours forcé des roubles de crédit) que par la faiblesse financière et économique^ qu'on ne réfute nullement quand on signale les brillants {sic) résultats de l'exécution des budgets de l'État »

Voilà déjà quatre ans que nous ne cessons d'affirmer aussi la même chose, prouvant que les résultats prétendus brillants sont obtenus uniquement par des artifices de comptabilité et par la dissimulation des déficits, soit directement à l'aide d'emprunts, soit au

{1) P. 1 du Discours.

moyen de sommes disponibles, c'est-à-dire de reliquats d'emprunts antérieurs (1).

« A cette observation », continue M. Witte, « il n'est que trop facile de répondre par une question absolument topique : pourquoi donc la brillante situation financière ne donne-t-elle pas au pays lf.*s moyens de liquider le triste héritage des tenl]^^ dr* calamités et d'épuisement des ressources financi^' res? Pourquoi donc n! a-t-on pas les moyens de rempli f* Im engagements assumés par le Trésor de PÉtat? »

Ajoutons que ces tristes vérités, M. Wiitc 1rs proclamait le 28 décembre 1895, c'est-à-dire le jnïir même oii, dans son rapport à l'Empereur sur le h\u\get de l'État, il chantait des hymnes enthousidî^les à la puissance financière et économiqive de la Russie 1 Il est vrai qu'à la différence du discours, imprime secrètement^ le rapport était destiné à la publiiûlo, c'est-à-dire au public que S. J. Witte tient en profond mépris: « L'immense majorité de notre pi^hlk ressemble sous ce rapport aux aveugles-nés (!); il sff/iporte sans murmurer les coups quand ils Patteigit^nl parce que r habitude d'accuser et de critiquer le <if^f(vernement n' existe pas encore dans notre population n (p. 4, du Discours). Pourtant M. Witte ouhlio que son rapport du 28 décembre était destiné iuiï^sî au souverain, vis-à-vis de qui il ne sied pas tlt? mentir.

Un abus que nous avons plus d'une fois bliimn dans nos budgets d'Etat, c'est l'évaluation continuelle de toutes les dettes métalliques conformément aux fluctuations du cours du rouble crédit. « Ces calculs annuels de la dette métallique en dette papier )>, écrivions-nous déjà dans \^ Bilan de la gestion fitnin-

(1) Où la dictature de Witte^ etc^ çh. I,

cière de Wyschnegradski (p. 2), « vu la valeur variable du rouble crédit, non seulement n'ont aucun sens précis, mais sont, au contraire, un des procédés de comptabilité à l'aide desquels on peut jouer sur les chiffres, cacher la vérité et embarrasser le contrôle, etc. » Le 28 décembre S. J. Witte a entassé tant de mensonges dans son rapport spécialement destiné à réfuter mes accusations qu'il a évidemment senti, sous forme de réaction, le besoin de faire du moins dans son discours quelques aveux véridiqiies. Dans les paragraphes << vague des mouvements du métal et du papier dans le budget de l'État » et H vague du chiffre de la dette publique », il reconnaît la justesse de la condamnation portée par moi contre les supputations signalées plus haut qui sont a une cause additionnelle, factice d'accroissement pour les roulements de fonds publics » et qui ne nous permettent pas de connaître « avec exactitude à combien s'élève la dette de l'Etat, par quel chiffre précis elle s'exprime » (p. 15 du Discours de M. Witte).

Terminons encore par deux aveux que M. Witte a laissé échapper le 28 décembre. Dans son rapport de ce même jour il assure à l'Empereur que « le jeu de Bourse sur le cours du rouble crédit a été supprimé, ce qui lui garantit la fermeté et la stabilité requises. » Dans le chapitre précédent, les rapports de Wyschnegradski publiés par le ministre des finances nous ont montré en quoi a consisté cette tt suppression de jeu de Bourse » : nos ministres euxmêmes ont depuis 1890 systématiquement joué à la baisse du rouble crédit. Du moins « la fermeté et la stabilité requises » ont-elles été obtenues par ce jeu criminel, ainsi que l'assure le rapport de M. Witte?

Pas du tout : le même 28 décembre, M. Witte luimême répond négativement. A la page 21 de son discours il proteste avec énergie contre « Fappréciation exagérée de la portée qu*on attribue à la stabilité du cours obtenue par nous... On ne peut pas se contenter d'un état de choses où il faut employer toutes ses forces pour tenir V ennemi à distance respectueuse... sachant que Y ennemi se trouve armé de toutes pièces, toujours en garde... Si même nous avons réussi à nous retrancher et à paralyser \q. force ennemie^ il ne s'en suit pas que nous nous soyons assuré une tranquillité complète. L'état de siège perpétuel ne comporte pas une telle tranquillité et la circulation monétaire qui réclame une protection et une défense artificielle de tous les instants ne peut créer une base stable »

Ainsi M. Witte lui-même donne encore un démenti à son propre rapport. Mais le tableau guerrier ci-dessus qui représente notre ministre élevant, sous la conduite de son chef d'état-majoi* Rothstein, des retranchements pour repousser les assauts de l'ennemi, est encore instructif à un autre point de vue.

Nous avons vu, par les aveux mêmes de S. J.

Witte que tous ses efforts avaient été dirigés vers la baisse du cours de notre rouble crédit. Certains membres du Conseil de l'Empire, dans leurs répliques, le lui ont vivement reproché. Von Dervis s'est élevé avec une énergie particulière contre ce jeu criminel dans son mémoire du 27 mars 1896^ postérieur, par conséquent, aux révélations de S. J. Witte sur les agissements identiques de son prédécesseur. De nos jours, au contraire (i) », écrit

(1) Avant ce passage le mémoire cite les jugements de

Yon Dervis (p. 15), « après avoir réussi par deux années d'efforts obstinés^ en 1890 et 1891, à faire baisser le cours du rouble crédit dans des proportions énotmes (d'environ 18 0/0), le ministre des finances depuis quatre ans ne s'applique plus qu'à le maintenir à ce bas niveau et, enfin, l'ayant fixé en 189S au taux actuel de 7 r. 40 kop. pour une demi-impériale, il se hâte, sans que l'état du marché l'exige aucunement, mais de sa propre initiative, de V abaisser encore de iO kop, par demi-impériale, déclarant à qui veut l'entendre que s'il fait cela, ce n'est nullement BOUS l'influence d'une pression extérieure, mais uniquement pour la commodité des calculs, sans même songer qu'en dehors de la facilité des calculs il y a encore la question du crédit et de la dignité du gouvernement »

L' « ennemi » et les « forces hostiles » contre lesquelles S. J. Witte élevait des retranchements, c* étaient donc les gens qui cherchaient à relever le cours du rouble crédit ! Dans le tableau de bataille peint avec de si vives couleurs parle ministre des finances, lui et son prédécesseur prennent ainsi place à la tête des adversaires « du crédit et de la dignité du gouvernement » ! Voilà déjà cinq ans que je m'évertue à prouver cette vérité qui crève les yeux!

M. S. Witte a prononcé son discours pour établir la nfîcessité de déprécier le rouble. Voulant justifier le gouvernement russe du reproche de ne pas trouver i< les moyens de remplir les engagements assumés par le Trésor public » (Voir plus haut), M. Witte propose à ce gouvernement de déclarer le Trésor pu-

Cancnae et de Speransky, reproduits par nous dans le premier chapitre.

blic insolvable et de ne payer que les deux tiers de ses dettes ! Cette « pensée créatrice » n'est pas neuve : « Se jeter à l'eau pour éviter la pluie » — il y ti beau temps que le légendaire Gribouille a trouvé cela.

In cauda venenum! La conclusion du discours du ministre des finances répond sous tous les rapports au caractère de sincérité inconsciente dont toute cette harangue est pénétrée. « Je me suis cru tenu d'exprimer au Conseil de l'Empire ma manière de voir sur ce sujet pour avoir, du moins, par devers moi, la conscience tranquille (la conscience de Witte! c'est immense! comme disait Daubray) d'un homme à qui ne peut, dans l'avenir, incomber la responsabilité de ce dont non seulement il n'est pas coupable, mais de ce qu'en son temps il a cherché de toutes ses forces à écarter. »

Ici encore le calcul du ministre des finances est clair et simple : ou le Conseil de l'Empire approuvera son projet de loi et quand aura lieu l'inévitable fiasco de la réforme, il rejettera toute la responsabilité sur le Conseil qui l'aura approuvée, le confirmant ainsi dans son optimisme. Ou le Conseil de l'Empire repoussera la réforme, et lorsqu'arrivera le moment où doit fatalement s'écrouler tout le système financier de notre ministre, il s'en prendra encore au Conseil de l'Empire, coupable de lui avoir refusé « son bienveillant concours » juste au moment où il se disposait à « placer des fondements stables » sous ce système. Le calcul du ministre est d'une naïveté enfantine? Mais est-ce que toutes les « pensées créatrices » de M. Witte et le projet même pour la consolidation du système monétaire sont moins naïfs? Personne plus que M. Witte n'est convaincu que tout l'édifice fondé par lui sur l'imposture, l'extravagance, l'agiotage et la rapine doit tôt

ou lard (1) s'écrouler et aboutir à une catastrophe. Dans son discours, lui-môme parle de ces dangers du terrain mouvant sur lequel il se prépare à n placer des fondements stables ». En général, quand il faut « placer des fondements » sous un édifice achevé, cela prouve déjà que ledit édifice a été bâti à la légère, uniquement pour les dehors, et qu'il menace ruine.

L'année dernière, M. Witte s'est efforcé de nous enlnuner dans une guerre avec le Japon en partie « pour rejeter sur elle la banqueroute de sa politique financière (2) ». Maintenant, il obsède avec son informe projet le Conseil de l'Empire, en lui mettant presque le couteau sous la gorge, afin de rejeter la responsabilité de cette banqueroute sur le refus probable du projet!

11 est même fort possible que M. Witte profitera volontiers de cet échec pour quitter le ministère des finances et laisser à son successeur la tâche difficile de liquider le gâchis dont il est l'auteur. Avec d autres honnêtes acquisitions, M. Witte conservera ainsi ^ aux yeux de ses cAer^ adorateurs, la réputation de grand financier!...

Min. lisant r« Exposé de l'Affaire », on se demande malgré soi si le ministre des finances lui-même prend au sérieux ses propositions pour la régularisation de notre circulation monétaire. L'« Exposé de rAffaire »est si superficiel, les conclusions en sont si frivoles et le projet même correspond si peu à renoncé des motifs, qu'on pourrait le remplacer par n'importe quel projet, ce dernier fût-il même au

(1) Son complice Rothstein assure, à qui veut l'entendre, que la tragi-comédie de M. Witte peut encore durer trois ans

(2) Où la dictature de Witte y etc. y ch. III.

fond complètement opposé à celui de M. Witte*, — sans changer un iota à V « Exposé ».

Examinons les principaux motifs du projet. Si notre circulation monétaire est désorgani3ée, toute la faute, suivant M. S. Witte, en est au gouvernement. Cela n'est vrai qu'en partie et même ne Test pas du tout dans le sens où le ministre des finances cherche à le démontrer. Assurément, la guerre de Crimée, et surtout la dernière guerre d'Orient, n'ont pas peu contribué à la baisse du cours du rouble crédit. Mais bien plus coupable est le gouvernement de souffrir à la tête de notre département des finances des hommes qui, exprès et en connaissance de cause, minent le crédit du pays et travaillent systématiquement à faire baisser le cours des roubles crédit, des hommes capables de déclarer dans l'Assemblée plénière du Conseil de l'Empire, que « la possibilité de désorganiser son système monétaire » est « un bien immense » et « le plus précieux trésor national » (Voir p. 52.)

M. Witte se trompe également quand il prend notre infériorité économique et financière par rapport aux autres pays, pour une conséquence de la mauvaise circulation monétaire (1).

Avant la guerre de Crimée notre système monétaire était très solide ; cependant notre développement économique se trouvait à un niveau bien plus bas encore. M. Witte confond ici la cause avec Ye/fet.

Notre mauvais système monétaire est avant tout la conséquence forcée d'un état économique arriéré.

La meilleure preuve en est l'amélioration de notre marché monétaire, qui accompagna toujours chez

(1) « Exposé de TafTaire », p. 7 et suiv.

nous les belles récoltes et le relèvement économique général.

En parlant ainsi, nous ne nions pas, bien entendu, r influence nuisible que Tétat déplorable du système monétaire exerce à son tour sur la vie économique. Tout ce que dit M. Witte à ce sujet est parfaitement vrai. Il ne fait d'ailleurs que répéter ici, en Tamplifiant (p. 9-11), ce que nous-même avons exprimé dans notre mémoire sur la gestion financière de Wyschnegradski (p. 16 et suiv.)

Nous avons déjà parlé dans le chapitre précédent de la commission nommée pour trancher, au point de vue purement juridique, la question du change des roubles crédit. La conclusion des représentants supérieurs de notre magistrature a été que le choix entrr l'or et Targent pour le change appartient, en vertu de notre législation, au porteur et non au Trésor. M. Witté consacre quatre pages à cette question et dit que « le ministre des finances trouve difficile [sic) de se ranger à Topinion que le manifeste de 1843 a laissé aux porteurs le choix de la monnaie en laquelle s'effectue le change des billets de crédit » (p. 18). Il est tout naturel que le ministre incline en faveur de la thèse contraire, émise au sein de la commission par trois de ses employés qui Tout soutenue à son instigation. Mais en revanche on ne voit pas du tout par quel processus logique M. S, Wîlle infère de la « rfi/^î^w//^ » mentionnée plus haut que « la fixation du cours du rouble crédit à son niveau actuel... n'est pas une dévalvation! î) (p. 18).

Ayant calmé par cette conclusion sa conscience scrupuleuse, le ministre des finances passe ensuite en revue les différents moyens d'opérer la dépréciation. Le change des roubles crédit en argent, il le déclare impossible, attendu que les roubles d'argent

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« sont dépréciés de 25 0/0 de plus que les roubles crédit ». M. Witte oublie (T ajouter que lui-même a conçu ridée extravagante d'abaisser le cours du rouble cTargent de S5 0/0 au-dessous du rouble crédit.

Même dans les pays oîi Fétalon d'or seul existe légalement, comme par exemple en Angleterre, en Allemagne, etc., la monnaie d'argent, comme telle, n'a rien perdu de sa valeur d'échange par la diminution du prix de l'argent comme métal. Si, à Berlin ou à Paris, un ministre s'avisait soudain de porter à la connaissance du public que les thalers ou les pièces de cinq franc§ ne seront plus reçus par le Trésor qu'avec une perte de 2S 0/0 sur leur valeur noBainale, son cas serait immédiatement déféré à la Faculté de médecine. Et chez nous, dans un pays où règne le bimétallisme, M. Witte a pu impunément commettre une telle énormité (1), et maintenant il y puise même un argument contre la possibilité de changer en argent les roubles crédit?

A la question si complexe de choix entre le bimétallisme et le monométallisme, M. Witte consacre juste trois pages !

Pour prouver le « danger du bimétallisme » il invoque deux arguments. Le premier, c'est que<( malgré des efforts réitérés, surtout de la part du gouvernement des États-Unis, toutes les tentatives de lui donner une réalisation pratique sous quelque forme que ce fût n'ont eu aucun succès » (p. 23). Pour apprécier exactement la valeur de cet argu-

flj Ce fut seulement lorsque, dans une brochure, Les Finances russes, etc., p. 64, j'eus appelé l'attention sur ce fait criant, que M. Witte se décide à rapporter cette mesure.

mnnl, il suffit de se rappeler que tout dernièrement ré](>clion présidentielle aux Etats-Unis roulait sur la question du bimétallisme et que Bryan, qui s'était engage à rétablir la frappe-libre de l'argent, a failli ^Ireélu; qu'en France le président du conseil des ministres, M. Méline, est bimétalliste, que dans le Roîclistag allemand le ministère s'est vu forcé dernièronient de promettre le retour de l'Allemagne, au bimétallisme, dès qu'il serait possible d'arriver à une entente internationale sur cette question, et enlin qu'en Angleterre un des membres les plus influents du cabinet, le leader delà Chambre des communes, Balfour, s'est déclaré bimétalliste !

Le seconde argument de M. Witte contre le bimésallisme est plus bizarre encore : « Les données de la Banque de France montrent qu'à la fin de 1876, il se trouvait dans son fonds d'échange pour J,530 millions de francs" d'or et pour 638 millions de francs d'argent; or, à la fin de 1880... après quatre années où l'on s'était insuffisamment garanti contre raction du bimétallisme (?) le même fonds contenait pour K64 millions d'or... et pour 966 millions d'argent... La Banque de France a dû ensuite prendre des mesures énergiques poiîr grossir de nouveau son stock d'or, qu'elle a porté à près de 2 milliards, mais le stock d'argent, maintenant encore, atteint chez elle près de 1,250 millions de francs. Donc (sic) la réforme du système monétaire est irréalisable aussi sur le terrain du bimétallisme » (?) Ainsi de ce que la quantité d'or à la Banque de France est tombée de 1,530 millions de francs en 1876, à 564 millions en 1880 et a; atteint 2 milliards en 1896, il s'en suit que la Russie ne peut pas réaliser la réforme monétaire sur le terrain du bimétallisme !

C'est de la déraison pure ! M. Witte a voulu

évidemment faire étalage devant le Conseil de TEmpire des renseignements que lui 'avait fournis la Chancellerie de Crédit, — mais il n'en a pas compris le sens.

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans une appréciation comparative des deux systèmes monétaires. Signalons seulement deux faits : l'étalon d'or unique a pour champion les banquiers, c'est-à-dire les marchands d'or et les représentants de la grande industrie (Grossendustrie), — tandis que le retour au double étalon est partout réclamé avec insistance par les représentants des intérêts agricoles. L'Angleterre, pays purement industriel, a réussi à concentrer dans ses mains le^ marché universel de l'or ; seule elle résiste encore à l'entente internationale qui a pour but de réagir contre l'avilissement de l'argent. Faut-il encore après cela montrer quel système monétaire convient le mieux en principe à un pays exclusivement agricole comme la Russie, à un pays dont les produits fabriqués ne trouvent guère d'écoulement que sur les marchés asiatiques où l'argent est la seule monnaie reconnue? 11 est donc prématuré d'imposer le monométalisme à un pays dont le système monétaire repose sur le bi-métallisme, au moment où un accord international en faveur du bi-métallisme devient assez probable, à un pays dont la population même préfère l'argent auquel elle est habituée et ne connaît la monnaie d'or que par ouï-dire !

SiBul est capable d'une pareille légèreté M. Witte qui, par sa réforme monétaire, ses traités de commerce, ses expériences socialistes et en général par toute sa politique financière, poursuit ou vertement des buts anti-gouvernementaux et anti-nationaux. Aux bienfaits de l'étalon d'or unique M. Witte

dans son « Exposé de T Affaire » consacre moins d'une page. Il n'a trouvé qu'un seul argument pour le défendre : « Ce fondement (c'est-à-dire celui du nouveau système monétaire) doit être l'or, parce que seul il peut (1) l'être, possédant les qualités et vertus nécessaires pour cela ...... « Autrefois on lui contestait cette situation et non seulement l'argent, mais aussi la terre et même le blé étaient reconnus comme la meilleure mesure de toute valeur. A présent on ne peut plus dire cela » (p. 34).

En présence de raisons si convaincantes comment le Conseil de l'Empire peut-il encore hésiter?

Mais ce n'est pas tout. Le plus beau du nouveau système monétaire de M. Witte c'est son mode de réalisation : En fait ce système monétaire n'est pas du tout le monométallisme ymais purement le monopapié" rismcy c'est-à-dire le système des assignats, « Les ordonnances et arrêtés de 1895, dit M, Witte, se rencontrent en un point : tous ils établissent ou supposent le rapport delà monnaie d'or non à « la monnaie fondamentale de l'Empire», — non à 1' « unité monétaire russe » — au rouble d'argent, — mais à une iùule autre espèce de monnaie gouvernementale russe (*l à tme autre unité monétaire : aux billets de crédit et au rouble crédit » (p. S4).

Le monométallisme d'or prenant pour unité monétaire le billet de crédit! Quelle insondable absurdité!

Que le lecteur ne pense pas que les paroles citées soient le résultat d'un malentendu. Il n'en est rien. Nous verrons encore plus loin que dans le projet du oukase impérial» comme dans le projet de « règlements pour la régularisation de la circulation monétaire » est systématiquement développé ce sys-

(1) En italiques dans le texte.

tème prétendument monométallique dans lequel le rouble crédit est pnis pour unité «avec obligation pour tous de le recevoir .à tous payements, avec prédominance sur la monnaie sonnante, même dans les cas où, par exemple, les clauses du marché stipulent que le payement sera effectué en espèces sonnantes » (p. 55 de TExposé deTAffaire).

L'introduction du nouveau système monétaire n'est, dans la pensée de M. Witte, qu'un moyen de rétablir le change. Ce dernier est lui-même le véritable but de toute la réforme.

Nous ne démontrerons pas au ministre des finances cette vérité élémentaire que le change pris en soi ne peut pas être le but du système monétaire, mais seulement la sanction de sa régularité et de sa fermeté. Bornons-nous à examiner les motifs qui lui font juger nécessaire la dépréciation, c'est-à-dire le change du rouble-crédit au cours de 66 2/3 kop. or et non à son prix nominal. « Lors même que le gouvernement », dit-il, « se découvrirait des sources d'or assez abondantes pour pouvoir changer les roubles crédit contre des roubles d'or valant le cinquième de la demi-impériale, il ruinerant la population avec ses roubles tout comme il le ferait par le change des roubles crédit en roubles d'argent discrédités » (p. 22).

De toutes les idées absurdes émises par M. Witte dans son Exposé, celle-ci est incontestablement la plus inepte, la plus fausse. Elle aurait encore quelque vraisemblance s'il la motivait par la perturbation que le rétablissement du change du rouble crédit au prix nominal, — surtout opéré brusquement, — pourrait produire dans notre commerce extérieur. Mais l'auteur des malencontreux traités de commerce avec l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie, malgré son

cynisme habituel, n'a pas osé toucher dans son Exposé à ce thème délicat pour lui. Nous reviendrons enrore à ce côté de la question, qui exige une très sérieuse attention dans Texamen de toute réforme monétaire' en Russie. Occupons-nous, avant tout, des motifs de M.Witte.

i< Toutos les évaluations actuelles du rouble crédit, dont la valeur du cours n'est que de 17,424 dolias d'or pur, se trouveraient être trop hautes comparativement au rouble d'or qui vaut le cinquième d'une demi-impériale — de même que les évaluations des roubles crédit seraient trop basses par rapport au rouble d argent déprécié. Dans toute l'économie nalionale, devrait s'opérer une estimation nouvelle de tous biens meubles et immeubles, de tous les revenus, de tous les salaires, de toutes les sommes d'argent susceptibles de changement, afin de les mettre en harmonie avec une unité monétaire dont la valeur se serait accrue... Dans de telles conditions, le remplacement Ju rouble crédit par un rouble d'or, beaucoup plus précieux que lui et valant le cinquième de la demi-impériale, produirait la révolution la plus radicale et la plus ruineuse pour la fortune publique » (pp. 22-23).

En laissant pour le moment tout à fait de côté les engagements commerciaux et autres de la Russie avec l'étranger, on peut dire hardiment que tout est faux dam cette argumentation du ministre des finances. L'augmentation de la valeur intérieure du rouble crédit ne nécessitera aucune évaluation nouvelle ni des biens, ni des salaires, ni des créances, attendu <\nau dedans de la Russie, nonobstant l'augmentation de la valeur intérieure du rouble crédit, tous les comjiles, toutes les estimations continueront à se faire en prenant la rouble pour unité.

Supposons que le Trésor ne se soit nullement engagé à aquitter en or le prix du rouble crédit et qu'un beau matin un manifeste du tsar notifie à toute la population qu'à Tavenir le Trésor paiera pour un rouble crédit non pas 17,424 dolias(\) d'or, mais le cinquième d'une demi-impériale. Cette munificence du souverain serait accueillie avec transport par le peuple tout entier, car chacun, en échangeant son salaire contre une plus grande quantité d'or, aurait la possibilité de se procurer sur le marché international, en retour de cet'or, des valeurs ou des marchandises dans une proportion de 33 1/3 0/0 plus forte qu'auparavant. Sur les marchés russes et dans les transactions à l'intérieur, les évaluations ne seraient nullement modifiées, — de même qu'elles ne l'ont pas été par toutes les fluctuations qu'a subies le cours du rouble crédit, — quoique ces variationîï aient parfois dépassé en un court laps de temps 33 0/0 de la valeur or du rouble crédit. Ainsi, en mars 1888, 100 roubles étaient cotés 162 marks ; en se|>" tembre 1890, ils ont valu 267 marks. Si la th^se soutenue par M.Witte était vraie, l'évaluation de tous les biens meubles et immeubles de la Russie aurait dû être refaite des dizaines de fois dans le cours de ces deux années !

Au contraire, le manifeste impérial annonçant tout à coup que désormais le Trésor ne donnera que 17,424 dolias d'or pour chaque rouble crédit, au lieu de payer, comme il le doit, le cinquième d'ime demi-impériale y sera accueilli par un concert de murmures et soulèvera un mécontentement universel, non seulement parce qu'une pareille déclaration de l'insolvabilité de l'État blessera le sentiment paLrio-

(1) Dolia est la 96® partie d'un zolotnik, égal lui à 4,2*56 grammes.

tique du public, mais encore parce que sans même être économiste, chacun comprendra que toute 1h propriété mobilière et immobilière de la Russie, tous les salaires et tous les traitements ont perdu sans retour 33 1/3 0/0 de leur valeur. Le ministre des finances en a vu une preuva palpable dans l'indignation et Témoi provoqués dans toute la Russie par les seuls bruits de la prochaine dépréciation du rouble. Et pourtant ces bruits étaient encore très v;igucs. Que sera-ce, quand le public connaîtra les détails du projet insensé et •odieux qui tend à amener Fappauvrissement général? « Je suis enchanté de la dépréciation monétaire : elle amoindrira les capitaux » (1), a dit un des rares défenseurs convaincus de ce projet, « un homme qui s'est beaucoup occupé des questions financières et économiques. » Pour. le ministre socialiste tel est, à n'en pas douter, le princif)al motif de toute l'entreprise. Dans notre dernière brochure (ch. n et m), nous avons donné assez de preuves des tendances de M.Witte à ruiner ce que ses Gourief appellent la Russie capitaliste, pour ne pas revenir ici à cette question (voir ch. m).

Avouons seulement que sa réforme monétaire, bien que n'étant « pas intégrale » et « pas achevée », atteindra incontestablement le but visé par le ministre...

S'appuyant sur l'exemple de la dette publique en roubles papier, M. S. Witte s'ingénie à montrer combien serait ruineux pour les débiteurs le change des roubles contre de l'or à son prix nominal. Cet exemple prouve on ne peut mieux la faiblesse de la thèse ministérielle. Le paiement de la dette papier en roubles ayant leur pleine valeur ne présentera pas la moindre difficulté pour le Trésor et n'exigera aucun sacrifice, attendu que le Trésor recevra ses revenus

(1, Voii* le Nouveau Temps du 10 avril 1896.

— Tien roubles crédit ayant aussi toute leur valeur or en roubles d'or. La somme annuelle qu'il paiera sous forme d'intérêts pour les trois milliards de la dette papier ne grèvera donc pas le budget d'un seul kopeck. On peut en dire autant de toutes les dettes privées intérieures.

En revanche, le rétablissement du change du rouble crédit en or à sa valeur nominale sera cxtrcmement profitable aux particuliers comme au Trésor, en co qui est du paiement de leurs dettes extérieures. Et il est on ne peut plus facile de le prouver par l'exemple de la dette publique, métallique, s'entend. D'après le calcul de M. Witte lui-même, avec le cours acluol du rouble crédit, le trésor perd chaque année dans le paiement des intérêts de cette dette 46 millions de roubles. Le rétablissement de la valeur nominale A\\ rouble crédit fera donc faire immédiatement au Trésor l'économie annuelle de cette somme. Toutes les sociétés d'actionnaires qui paient leurs coupons en valuta d'or ferbnt aussi une économie analogue.

Calculée en roubles crédit, la dette métalliqu»^ ili^ la Russie s'élève actuellement au chiffre approximatif de 4 milliards. Avec le rétablissement de la valeur nominale du rouble crédit, elle subira spontanément une réduction (fun milliard! Les particuliers verront s'abaisser dans la même proportion le chiffre des engagements pécuniaires qu'ils ont contractes en valuta métallique.

En supposant même l'impossible, en admettant que la réforme monétaire proposée par M. Witle s'accomplisse dans les conditions les plus favorables, à savoir, que le Trésor soit désormais en^état de maintenir le change du rouble crédit au taux fixé par M. Witte, de 66 2/3 kop. par rouble, que, par conséquent, le rouble crédit ne tombe plus jamais

mi-dessous de cette norme,— alors la perte annuelle de 16 millions subie par le Trésor se répétera invariablement dans le cours des 75 années qui restent approximativement jusqu'à Textinction de la dette niclallique actuelle ^ c'est-à-dire que pour cette période le Trésor paiera certainement un excédant de trois milliards et flemi de roubles! La dévalvation monétaire de M. Witte aura la même action désastreuse sur toutes les dettes privées en valuta d'or !

Telles seront les pertes certaines, consolidées, si la rtîiVirme de M. Witte réussit. Mais quelles seront les p(>iios du Trésor et du public avec le fiasco de ciûXv réforme, c'est-à-dire avec la baisse nouvelle et celle fois irrévocable que subira inévitablement le rouble crédit dès qu'on en suspendra le change, même fixé au cours de 66 2/3 kop. par rouble? Or, dtiiis le Conseil de l'Empire comme en dehors de cette Assemblée, personne ne doute que très peu de temps après l'introduction de la réforme monétaire lo gouvernement ne soit fatalement placé devant le dilemme suivant (1) : ou permettre au stock d'or d\i//er à l'étranger pour n'en plus revenir^ ou suspi' tidre le change. Dans un cas comme dans P autre ^ le cours du rouble crédit tombera au plus bas!

Plus sérieuses sont les craintes que le rétablissement du change du rouble crédit puisse, au moins tout d'abord, amener une certaine perturbation dans notre commerce extérieur.

M. Witte, comme nous l'avons déjà dit, n'insiste pas particulièrement sur ce côté de la question. Auteur de nos traités de commerce avec rAUemagne et r Autriche-Hongrie, M. Witte a mis la Russie dans

(1) Gomme cela est arrivé en 1863 lorsque Reutern a tenté de rétablir le change.

la nécessité de. maintenir le cours de ses roubles â un niveau bas pour paralyser quelque peu les const"^quences désastreuses de ces conventions. Selon la remarque parfaitement juste du secrétaire d'Etat IVfansourof 1, Witte, en concluant de pareils traités et en voulant en même temps consolider notre système monétaire, « poursuit ainsi deux buts qui s'oxcluent Tun FaUtre » (1. c. p. 102), attendu que « la première condition pour une sérieuse réforme monétai re est le relèvement des cours ». Examinons de p] us près Finfluence des cours bas sur notre vie économique et nous verrons qu'en réalité rien n'est plus faux et plus funeste de la part des hommes d'État que la tendance à asseoir le développement de Tindustrie ou la prospérité de l'agriculture sur la base d'un système monétaire désorganisé. « Les défenseurs des prétendus avantages qu'offre pour la Russie le cours bas du rouble crédit», écrivais-jedéjàenl89â, « oublient une circonstance qui prouve incontestablement l'inconsistance de leur doctrine, — c'est que les fléchissements des cours coïncident toujours avec les années de calamités publiques (guerres, famines, épidémies, etc.) et les relèvements des cours avec la. prospérité économique du pays » (1). Il y a trois ans, je disais encore à ce sujet : « Il y a longtemps que Katkof a constaté le rôle protectionniste de la baisse du rouble papier : empêchant presque entièrement toute importation, elle facilite au plus haut degré la vente des produits russes à l'étranger. Seulement on commettrait une grave erreur, si l'on considérait le fait comme heureux pour le pays qui. se protège de cette façon : un homme ruiné, ne pouvant plus

(1) Le Bilan de la gestion financière de /. A. Wyschnêgradskiy e^c, p. 16.

acheter et forcé de vendre ses produits à vil prix, se trouve absolument dans la môme situation ; les vendeurs ne peuvent plus rien tirer de lui, et les acheteurs

profitent à ses dépens d'une bonne aubaine Une

nation incapable d'importer et exportant ses produits à vil prix se trouve justement dans Tétat opposé à la prospérité! C'est une vérité élémentaire que ce sont les produits qui achètent des produits. La prospérité d'un pays se juge par le bilan total de son commerce — exportation et importation. Une sage politique commerciale consiste à augmenter ce total, tout en maintenant l'équilibre entre les deux facteurs » (1).

Heureusement les meilleurs représentants de nos intérêts agricoles commencent déjà à comprendre eux-mêmes que la prétendue défense de l'agriculture par la baisse du cours du rouble n'est autre chose qu'une fiction et un trompe l'œil. Cela avait déjà été dit au dernier congrès des agriculteurs à Moscou et dernièrement, dans une série de beaux articles « sur l'état présent de notre agriculture (2) », le prince V. A, Koudachef a démontré une fois de plus combien sont décevants sous ce rapport les agissements de notre ministère des finances. Le prince Koudachef aurait tenu un tout autre langage encore s'il avait connu les deux rapports de I. A. Wyschnegradski de 1890 et 1891 publiés par M. Witte, dans le premier desquels le Ministre sollicitait de l'Empereur l'autorisation de jouer à la baisse du cours du rouble crédit, pour venir en aide à l'agriculture menacée de grandes pertes par la hausse du cours du rouble résultant d'ùpe récolte exceptionnelle, — tandis que dans le

(1) M, Witte et les finances russes, etc. ^ p. 41.

(2) Nouveau Temps^ juillet 1896.

second, il signalait la nécessité de jouer encore à la baisse pour préserver notre agriculture des dommages que pouvait lui causer la forte baisse du cours due à une mauvaise récolte! Rien ne prouve mieux que la comparaison de ces deux documents combien nos ministres des finances sont sincères quand ils se proclament les défenseurs de notre agriculture! Il est malheureusement impossible de calculer même approximativement combien de dizaines do millions nos propriétaires ruraux ont perdu dans les cinq dernières années sur la vente de leur blé par suite du jeu à la baisse du cours du rouble crédit, jeu dont les diverses phases leur étaient, naturellement, inconnues. En revanche notre département des finances peut chiffrer les autres pertes causées aux mêmes propriétaires ruraux par la dépression artificielle de notre rouble crédit. En ces dernières années, comme on le sait, les étrangers, surtout les Allemands, profitant du cours bas, ont acheté des millions d'hectares de terre dans les gouvernements de rOuest et du Sud. La plupart des bassins houillers et des mines de fer découverts depuis peu chez nous sont passés ainsi entre les mains des étrangers. Les Belges seuls en possèdent pour près de trois cents millions de francs ! Il serait facile au ministère des finances de recueillir dès renseignements statistiques sur les richesses foncières aliénées par nos propriétaires et nos paysans, ainsi que sur les prix payés pour les propriétés vendues. Grâce aux soins éclairés de nos deux ministres, le cours moyen du rouble, dans la période de ces ventes, flottait entre 62 1/2 et 67 k. or par rouble crédit. En admettant môme que le cours du rouble qui, par le jeu n'aturel des événements avait atteint en 1890 82 1/2 k. or, ne se fût pas élevé plus haut, on peut aisément calculer

— Tôle total des pertes immenses que notre agriculture a subies parce que les deux ministres ont jugé utile et p ru li table à leurs intérêts personnels de jouer à la baisse !

lîn fixant le change au cours bas de 66 2/3 k. or, M. Witte condamne pour un demi-siècle au moins nos propriétaires fonciers à vendre leur bien aux élmngers 1/3 au-dessous de sa véritable valeur. Les pertes forcées de nos cultivateurs sur la vente de leur blé atteindront la même proportion. M. S. Witle lui-même le sait parfaitement. Dans Taccès de franchise qui lui est survenu le 28 décembre 1893, il a reconnu que ces pertes seront inévitables. « Somme toute, dans les périodes de baisse du cours^ la Russie donne bénévolement son blé à Fétranger en échange d'une somme d'or amoindrie ; autrement dit, elle cède sans rétributions une certaine partie des profiuits du travail et du sol national » (1).

Ainsi, tout en se rendant pleinement compte de la perle sèche que subit le travail national avec la baisse du cours du rouble, notre ministre non seulement a contiuné le criminel jeu à la baisse de son prédécesseur, mais par les traités de commerce qu'il a conclus il s'est mis dans la nécessité de maintenir le cours à un niveau bas!

Le rétablissement de la valeur nominale du rouble crédit procurera au Trésor une économie annuelle de 4C millions de roubles. Si Ton sacrifie chaque année une pareille somme pour abaisser les tarifs de chemins de fer, améliorer nos voies de communication, rréor des stations agronomiques et des écoles d'horticulture, — d'une façon générale, pour aider nos pro-

(1) Discours prononcé le 28 décembre dans T Assemblée géïK^rale du Conseil de l'Empire, p. 7.

priétaires fonciers à opérer la transformation nécessaire de Fagriculture, on rendra de la sorte un véritable service à la Russie. Tandis que Tagiotage et le jeu de Bourse de notre ministre des finances, outre qu'ils ruinent le pays, exercent sur la société une influence immorale, dissolvante.

Quoi qu'il en soit, Texistence des traités de commerce avec l'Allemagne et rAutriche-Hongrie contrarie à coup sûr la réalisation de la réforme monétaire, en ce sens que le rétablissement soudain du change du rouble crédit en or à son prix nominal serait, en effet, au début, la source de grandes difficultés pour notre commerce extérieur. Mais le fait est que tout rétablissement soudain, artificiel, du change en or, à quelque cours qu'il ait lieu, sera nuisible. Le rétablissement du change ne doit pas être un but et un moyen de consolider le système monétaire, comme il F est dans le projet 4^ M, Witte, mais seulement la conséquence naturelle (Tune semblable consolidation, 11 doit se produire — comme le prévoyait notre projet de 1887 — dans des circonstances telles qu'aucun intérêt, aucune raison ne pousse le public à recourir au change. C'est seulement en pareil cas que la conservation de rencaisse métallique peut être garantie. En un mot, le rétablissement du change doit achever la réforme du système monétaire, comme cela a lieu sous nos yeux dans l'Autriche-Hongrie, et non le commencer.

Evidemment M. Witte a puisé ses notions sur les réformes monétaires et sur la consevation des réserves métalliques dans la lecture superficielle de quelques brochures traduites sous la direction de Gourief. Autrement il ne produirait pas des arguments si naïfs, si frivoles pour démontrer que le rétablisse-

mont du change au cours de 66 2/3 kop. or par rouble crédit est opportun et sans danger.

Ces arguments sont de deux sortes :

i. « En étudiant chaque jour depuis plus de trois ans sur les phénomènes de la vie réelle le sujet en question, le conseiller intime Witte est arrivé à se convaincre que le cours actuellement établi correspond approximativement an prix véritable des billets de crédit » (p. 37 de T» Exposé de l'Affaire ».

2. « En Russie, où la liberté des banques n'existe pas et où une opération d'émission ne peut et ne doit se trouver que dans les mains de la Banque gouvernemenUle de l'État, la possibilité de maintenir sans intorruption le change est naturellement subordonnée à l'absence de déficits budgétaires qui obligeraient de recourir aux ressources d'émission de la Banque. »

u Ainsi, la réalisation de la réforme doit avoir pour fondement r équilibre budgétaire, ce qui a été atteint par notre pays dans les huit dernières années »

La présence de « dépenses considérables dépassant les devis » provoque aussi, entre autres choses, suivant M. Witte « l'émigration des métaux hors du pays et la baisse du cours du rouble » (p. 2).

M. Witte, évidemment, a l'habitude de traiter avf^f^ un certain dédain ceux qui le lisent, lors même que, comme dans le cas donné, ces lecteurs sont les membres du Conseil de l'Empire. Assurer que le cours actuel de 66 2/3 kop. or pour le rouble crédit correspond à son « prix véritable », établi « conformément à notre balance de payements » et que « le cours n'a été ni déprimé ni soutenu artificiellement» (p, 41), après que lui-même Witte a donné commu-

nication des rapports sus-mentionnés de Wyschnégradski et que dans son discours du 28 décembre il a fait un tableau si pittoresque de sa lutte pour la fixation du cours (p. 20 du Discours), après que, en novembre 1895, il avait à deux reprises encore et sans aucun besoin abaissé officiellement le cours des roubles, — c'est en vérité le comble de Fimpudence et de TefFronterie.

« De mon côté y je ne suis nullement porté à attribuer à la stabilité que nous avons obtenue une importance à laquelle^ en bonne justice^ elle ne peut pas prétendre ^> (p. 21), assurait le 28 décembre 18951e même « conseiller intime Witte » qui, dans son Exposé 4e r Affaire du 14 mars 1896, a invité le Conseil de TEmpire à approuver son projet de banqueroute et d'émigration artificielle du stock d'or pour cette raison qu'après avoir étudié pendant trois ans la vie réelle, il était « arrivé à la conviction que le

prix véritable du rouble crédit est précisément

d'environ 66 2/3 kop. or »

Les membres du Conseil de l'Empire Mansourof 1^ Von Dervis et Chidlovsky firent à cette effrontée altération de la vérité la réponse qui convenait et prouvèrent de la façon la plus irréfutable qu'avec le rétablissement du change même à ce cours artificiellement abaissé par M. Witte, notre or s'en irait fatalement à l'étranger (1).

Le choix du deuxième argument, — « que la disparition des dépenses dépassait les devis » et « l'équilibre budgétaire atteint dans les huit dernières années doivent servir de fondement à la réfilisation » de la réforme monétaire de M. Witte, atteste plus claire-

(1) Le secrétaire d'État Mansourof I a consacré à cette démonstration son second mémoire du 18 mars 1896.

mpnt encore à quel point Taltération cynique de la vérité est inhérente à toutes les assertions de notre ministre des finances. Quant aux dépenses dépassant les devis, Wyschnegradski, en effet, les avait fait disparaître dans le règlement de ses budgets ; j'ai été le premier à lui rendre cette justice (1).

Mais M. S. Witte, au contraire, a fait revenir cet abus et cela dans des proportions qui dépassent même Tépoque antérieure à 1887 (2).

Ainsi depuis Favènement de Witte à la direction de nos finances, ces dépassements que Wyschnegradski avait réduits à 3/4 0/0 des évaluations budgétaires, Witte les a portés à 4 3/4 0/0 en 1894, et après cela il a Taudàce d'invoquer la diminution réalisée sur ces dépenses comme un argument en faveur du rétablissertient du change !

Quanta « l'équilibre budgétaire atteint », il est tout aussi vrai que la diminution des dépenses dépassant les devis. Personne plus que Witte lui-même n'ost convaincu que cet équilibre n'existe pas en réalité, qu'il n'est « atteint «que grâce aux emprunts extérieurs, au vide fait dans les caisses d'épargne et à Tamortissement de nos dettes d'Etat. Nous avons df"^jîi prouvé cela un nombre infini de fois à l'aide de faits puisés dans les comptes rendus du Contrôle de TEmpire lui-même.

Malgré Ténorme accroissement des revenus de rÉtat dans les dernières années, — accroissement dû surtout à la tension extraordinaire des forces impo- •sables du pays provoquée par les mesures fiscales et u Taugmentation du produit des douanes, suite naturel le d'une importation étrangère considérable, —

(1) Le bilan de la gestion financière, etc., p. 29,

(2) Voir : Où la dictature de M, Witte conduit la Russie^ Paris, librairie Haar et Steinert p. 27.

l'équilibre n'a pas pu être rétabli dans notre buJget. La faute en est au gaspillage insensé du ministre des finances. M. S. Witte grossit les dépendes de l'Etat dans des proportions monstrueuses et auf^ mente continuellement notre dette en concluant san& ce5Sf> de nouveaux emprunts, en supprimant ramortiî>sfiment des anciens (1) et en vidant les caisses d'épargne. Si M. Witte voulait établir l'équilibre réel des budgets au lieu de masquer les déficits par des procédés de comptabilité, l'état présent de nos reveiniii le lui permettrait. Mais, de la façon dont les choses se passent, nos budgets sont encore loin de sYMpiilibrer (2) et par conséquent, suivant les paroles de M. Witte lui-même, cette base qu'il estime iiéctîssaire pour la réalisation de la réforme fait rie faut. Les fondements que le ministre des finances veut placer sous son édifice seront aussi éphémères que l'édifice même dont il a pronostiqué la courte A\mvt dans son discours du 28 décembre.

Après avoir montré toute la fausseté de l'argiimeTitation employée par M. Witte pour établir r^jifiortunité et la possibilité pratique de sa réforme, nous étonnerons beaucoup sans doute le partisan ronvaincu de Karl Marx, quand nous lui dirons que le système monétaire fondé exclusivement sur l'équilibre budgétaire est en soi un système faux et liagile.

(1) Depuis Tapparition de notre dernière brochure M, Witte a trouvé moyen de supprimer jusqu'à ramortissemeiil de nos emprunts intérieurs de chemins de fer qu'il a convertis en rente perpétuelle !

(2) Suivant les données officielles de M. Kachkarof, les déficits de nos budgets pour les dernières années sont encore plus considérables qii'ils n'étaient d'après nos calculs {voir r Avant-propos à ma dernière brochure.)

Dans tous les pays où existe un système monétaire réellement solide, le règlement des budgets d'État n'a presqu'aucune influence sur la circulation pécuniaire. Celle-ci exerce son action sur la mise en équilibre du budget, si le pays a une dette extérieure con s îd érable, mais la réciproque n'est pas vraie et Tiepeiil pasTêtre. Le fait que chez nous, en Russie, il en est autrement, explique avec bien d! autres pourquoi un système monétaire régulier ne peut pas se consolider chez nous. Si en effet on tient à la consolidation de ce système, il est nécessaire avant tout de m od i 1 1 er ou plutôt de supprimer complètement Tordre de choses .que M. Witte veut au contraire donner pour base à sa réforme. Sans cela il ne réformera ni ne consolidera rien, — et en rétablissant le change il ne fera qu'aggraver le mal. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des explications détaillées de ces vérités élémentaires. Le socialiste Witte ne le comprendrait môme pas. Posons seulement une question au ministre des finances :

Si l'équilibre du budget doit servir de fondement à la réforme monétaire, qu'adviendra-t-il d'elle à la première rupture de cet équilibre? En admettant même que notre budget soit maintenant équilibré, — personne ne peut répondre de l'avenir. Il suffira d'une mauvaise récolte pour faire crouler le« fondement » de la réforme de M. Witte. Alors et même sans guerre il sera forcé de recourir àl' « inestimable ressource nationale (1) » et de désorganiser le système péeuniaireà la consolidation duquel il entend immoler non seulement l'honneur et la dignité du gouvernement russe, mais encore le stock d'or dont la

(l) Voir plus haut, p. 52.

formation a coûté tant de cruels sacrifices au Trésor et à nos cultivateurs.

M. S. Witte avoue lui-même daûs son Exposé de l'Affaire (p. 71) qu'en cas de déficit il a recours aux ressources d'émissions de la Banque.

Tant que la faculté de commettre de tels abus vHaura pas été retirée une fois pour toutes au ministre des finances, iln^y aura pas à parler de la consolidation de notre système monétaire.

« La loi », dit M. S. Witte (p. 46), « n'a pas pleinement déterminé les rapports entre la Banque d'Elat et la Trésorerie d'État. Là gît un danger d'émiî^sions immodérées, et non dans le fait que la Banque et la Trésorerie se trouvent sous l'autorité d'un seul et même personnage, le ministre des finances* Aucun ministre des finances n^ aurait osé franchir une barrière précise et solide, si la loi en avait établi une semblable pour les relations réciproques de la Banque et et de la Trésorerie en ce qui concerne rémission des billets de c?*édit. »

En d'autres termes, si M. S. Witte a souvent osé franchir la barrière (/), c'est parce qu'elle manquant de précision et dé solidité! L'aveu a son prix ! Mais, demandera-t-on, pourquoi donc M. Witte n'a-t-il pas consolidé ces barrières il y a deux ans quand il a réorganisé la Banque d'État? Loin de là, il a même supprimé les frêles défenses qu'on avait élevées on 1817, pour interdire aux ministres des finances c^'rtains abus. (Voir plus haut la Préface).

Et maintenant que lui-même avoue avoir « frunchi les barrières », — quelles mesures propose- 1- il ^ pour prévenir des abus qui rendent eo ipso impossible toute consolidation du système monétaire?

Dans son projet d'oukase impérial se trouve, à ht vérité, cette solennelle déclaration: « Nous avons

reconnu utile de prendre les mesures suivantes : premièrement, ne plus mettre en circulation désormais âes billets de crédit de TÉtat pour les besojns de la Trésorerie de TEtat et, conformément à cela, délimiter les relations de la Trésorerie avec la Banque d'Etat concernant l'émission des billets ». Et, en effel, 1 article premier des « Règlements touchant la régularisation de la circulation monétaire » débute comme il suit : « Les billets de crédit de TEtat ne sont émis par la Banque d'État que pour les opérations commerciales de la Banque; à l'avenir il ne sera plus émis de billets pour le compte de la Trésorerie de l'État. » Jusqu'à présent — très bien. Mais voici ce qui gâte tout : « Les billets qui se trouveront en circitlafion au jour de la promulgation des présents règlentents ainsi que les billets des émissions futures senmt compris dans le passif de la Banque. » Cette addition permet de franchir les barrières avec la plus grande facilité. D'autant plus que les règlements 8, 9^ 10 et H n'instituent qu'un contrôle apparent sur les opérations de la Banque. En réalité subsiste la même absence de contrôle que, S. J. Witte avait déjà introduite dans son dernier statut de la Banque : \vi Contrôle de l'Empire fait les « vérifications d'après les livres et documents originaux et par la constatation de l'encaisse d'or de la Banque. Les règles de la t'oniptabilité et l'ordre dans lequel auront lieu les vé ri fî entions seront déterminées dans une instruction particulière rédigée après entente entre le contrôle de THrnpire et le ministre des finances »... Quant au contrôloi du portefeuille de la Banque, il n'en est pas question ! A cette parodie de contrôle se joint encore la boulTonne comédie des « révisions annuelles de l'encaiî^se d'or de la Banque » par des représentants de la noblesse et du commerce que « désigne le mi-

nistre des finances » et aussi par d'autres personnages « sur Tinvitation du ministre des finances >î.,». En énumérant à la page 65 les diverses conditions d'où dépend l'importance du fonds métallique nécessaire pour garantir les billets de crédit émis, M. S. Witte termine par ces mots : « et en/in^ du degré de confiance envers la Banque comme établissement d'émission ». Il est tout naturel que, assignant à la confiance envers la Banque la dernière place parmi les influences auxquelles est subordonne te chifl^re du fonds métallique qui garantit les émissions de billets de crédit, notre ministre s'inquiète peu que les opérations de la Banque d'Etat soient soumises à un contrôle sérieux. Mais dans celte erreur (?) de M . S . Witte réside encore une des causes principales pour lesquelles sa réforme est fatalement condamnée à u^ fiasco éclatant. « Pour empêcher l'or de sortir de la Banque grâce au rétablissement du change », écrivais-je il y a quelques mois, « l'important est moins la quantité d'or dont dispose au moment donné cet établissement, que la confiance inspirée par l'administration de la Banque » etc. (1). Notre ministre des finances a entrepris sa réforme en vue de débarrasser la Bussie du stock d'or qui, en dehors même de son caractère comme trésor de guerre, constitue l'unique sauvegarde contre la catastrophe à laquelle la politique financière de M. Witte conduit inévitablement le pays. Aussi se sçucie-t-il fort peu de placer la Banque d'Etat dans des conditions de nature à inspirer une sérieuse confiance en ses opérations.

A la vérité, dans ses explications relativement au

(I) Où la dictature de Witte conduit la Russie, ch. IL

premier article, cité plus haut, de ses règlements (1), M. Witte, parle non des roubles crédit ^ mais des billeis fie banque qui seront émis dorénavant par la Banque d'État. Mais ce n'est encore qu'un vain jeu de mots, un simple trompe l'œil. Pour donner un tel citructère aux roubles crédit, il faudrait d'abord retire i' peu à peu de la circulation tous les roubles émis et les remplacer par des billets de banque qui aioïifr une couverture soit en. métal, soit en un por- U^feiiille contenant des lettres de change sûres et à courte échéance ou d'autres valeurs promptement réalisables.

Mais, comme nous l'avons vu dans la seconde partie du premier article des règlements, « les roubles crédit de toutes les émissions précédentes et lutiires resteront dans la circulation et formeront le passif de la Banque ». Le projet de M. Witte en prévoit même encore une nouvelle émission pour 479 millions de roubles. Toute sa réforme, ainsi que nous l'avons déjà montré, est fondée sur le système monopapiériste. « La réforme aujourd'hui projetée vise aussi directement la circulation du papier^ dit-il a \n page 58, mais elle la vise d'un autre côté » sic).

(Juant à la seconde condition pour le remplacemeut des roubles crédit par des billets de banque — savoir, que la Banque ait un portefeuille sûr et promptement réalisable, M. Witte lui-même en démontre la nécessité aux pages 63-65. Sachant que notre Banque d'État n'a que des lettres de change à longue échéance (les -effets à trois mois ne sont qu'une exception rare en Russie) et d'autres obligations payables à trois ans ou plus, lesquelles, pour

(1) L. c. p. 62 et suiv.

comble, sont garanties par des gages plus que douteux, M. Witte n'en patle pas moins de la possibilité de conserver le stock d'or, « vu que Tactif du portefeuille de la Banque est sûr » et que les billets de banque sont garantis par un « judicieux placement des ressources de la Banque en engagements à court terme {sic!), sûrs et, autant que possible, d'une réalisation facile, etc. » (p. 65) !

Dans ma dernière brochure (ch. ii et suiv.), j'ai montré en quelle situation désespérée se trouvait la Banque d'État en octobre 1895. « Ainsi, » concluais-je, « 54 millions placés en fonds irréalisables et 345 millions en prêts et avances dont 1/3 au moins d'une valeur douteuse — et cela avec un capital de fondation de 50 millions de roubles ! » Le portefeuille de la Banque s'est-il amélioré depuis lors ? Au contraire, il est même devenu dans une certaine mesure plus mauvais. Ainsi, par exemple, dans le bilan du 28 mai au 13 juin 1896 (1), nous trouvons que les prêts industriels, sur marchandises, aux propriétaires et autres semblables se sont élevés à près de 80 millions de roubles au lieu de 70 en octobre. Les avances et comptes courants sur titres (lesquels?) ont monté de 56 millions à 72 millions. Le total des lettres de change protestées a triplé depuis octobre, etc. Les bilans de la Banque sont devenus seulement moins sincères depuis le mois de février de cette année.

Que signifie donc tout le verbiage du ministre des finances, tendant à convaincre le Conseil de l'Empire que, comme on demande plus rarement l'échange des billets de banque émis par les établissements en possession d'un parte feuille solide et facilement réa-

(i) Bulletin n^se de statistique. Mai-juin, p. 346, etCt

lisable^ les roubles crédit de notre Banque d'Etat dont le portefeuille est véreux et d'une réalisation difficile ne seront pas non plus présentés au change? En outre, lui-même reconnaît (p. 62) que « rechange libre et illimité des billets contre du métal dont la demande ne souffre jamais d'interruption de la part des autres pays ^ apparaît comme un régulateur automatique de la circulation monétaire » Le même

Witte, à la page 72, cite l'exemple de la Banque de France et de celle d'Allemagne dont « la première n'accepte que des lettres de change d'une durée moyenne n'excédant pas 24 jours, et la seconde des effets à 30-60 jours; quant aux lettres de change payables à plus de trois mois, ces Banques n'ont nullement le droit de les escompter », tandis qu'à la Banque d'État, les billets à trois mois forment 13 0/0 du total des effets et la Banque escompte « des lettres de change payables à 6 et même à 12 mois ». JVIalgré cela, « on doit penser (?) que pas moins de 47 0/0 de tous les billets en circulation.... ne sera pas présenté au change ! » conclut M. Witte.

Ou M. Witte ignore le premier mot des matières qu'il traite, ou il se moque du Conseil de l'Empire en invoquant de tels motifs pour prouver que le rétablissement du change n'offre aucun danger.

La première hypothèse est incontestable, mais la seconde est très probable aussi. Autrement, comment expliquer que dans son « Exposé » il s'efforce de démontrer que le compte- international pour les dernières années s'est clôturé en notre faveur, que par suite de cela il s'est formé chez nous un stock d'or et qu'en conséquence il n'y a pas lieu de craindre que ce métal émigré à l'étranger, — et en même temps il prie le secrétaire de TEmpire de communiquer au Conseil les deux rapports de Wyschnegradski dévoi-

lant de quelle façon choquante notre fonds d'or a été amassé ! A la vérité, dans ces rapports il a remplacé par des points les chiffres indiquant le total de l'or accumulé, ce qui lui permet de donner à la page 40 des évolutions fausses et contradictoires de cette somme. Suivant ses assertions, l'encaisse d'or de 387 millions se décompose comme suit : « 264 1/2 millions de roubles or proviennent d'emprunts conclus à l'étranger ainsi que de rentes vendues sur les marchés extérieurs ; les 122 1/2 millions de roubles or restants proviennent du bilan de notre commerce et de la récolte d'or faite à l'intérieur, laquelle pour ce temps s'est élevée à 240 millions or. » Et lor acheté par Wyschnegradski ? C'est cette même somme de 122 1/2 millions! « Les opérations pour le compte de la Trésorerie d'Etat et de la Banque d' État se sont closes, comme il a été indiqué plus haut (mc)^ par l'acquisition de 122 1/2 millions de roubles or ^ \ Tout cela évidemment ne correspond pas à la vérité. Les emprunts 3 0/01891 et 31/20/0 1894, ont à peine donné au Trésor 100 millions de roubles or, attendu .que du premier emprunt il n'a été souscrit que pour 300 millions de francs nominels etle ministre des fin a n ces a donné les 200 millions restants à la maison ilendelsohn de Berlin en échange de roubles crédit. Des 368 millions de francs qu'avait rapportés l'emprunt 3 1/2 0/0 1894, 278 millions ont, servi à racheter les obligations de chemins de fer 5 0/0 ; il est donc resté en tout 90 millions de francs, c'est-à-dire 22 1/2 millions de roubles or ! M. S. Witte parle vaguement de la « vente de rentes sur les marchés extérieurs ». Pour donner, conjointement avec les 53 -f- 22 1/2 millions indiqués, 264 1/2 millions de roubles or, cette vente aurait dû produire 187 millions. Quelles sont les rentes que M. S. Witte a vendues sur les

marchés extérieurs pour un chiffre si important? Quoi qu'il en soit, même en supposant exactes toutes ces données, il ne s'ensuivrait nullement que « le cours adopté (66 2/3 kop. or pour un rouble crédit) corresponde au bilan de nos comptes avec l'étranger » p, 40), pour cette simple raison que les d,ites données n'ont aucun rapport ni avec ce bilan ni avec le cours adopté ! (Voir pour l'origine de l'or la Préface).

Dans son mémoire le membre du Conseil de l'Empire N.-V. Chidlovsky a déjà prouvé de la feçon la plus évidente combien sont superficielles et peu conformes au véritable état des choses les données produites par M. Witte dans son projet.

a Pour montrer » écrit-il, « toute l'inconsistance du procédé adopté par le ministère et de la déduction qu'il en tire, il fait noter que dans le calcul même de Tor attribué au pays pour les huit dernières années a été omis un article très important, à savoir non recettes sous forme de traites étrangères pour les excédents de F exportation sur Hmporta^ior^. '

t< Ces recettes ont donné approximativement 1 milliard 275 millions de roubles met., ce qui avec l'or des emprunts et celui recueilli chez nous (505 mill. de roubles) a formé 1,780,000,000 de r. Puis, on a totiilement négligé et les modifications survenues dans notre bilan du commerce pour les quatre dernières années, et les causes qui les ont provoquées et Tinfluence exercée par elles sur la balance générale de nos comptes avec l'étranger. »

Ensuite M.V.-N. Chidlovsky, se fondant sur les données publiées dans le Journal du Comité des Finances^ établit que, pour les trois dernières années, celte dernière balance nous est défavorable, en moyenne, de 47 millions de roubles par an!

La néfaste influence des traités de commerce sur

cette balance ne fait pas doute aux yeux de V.-N. Ghidlovsky. « De ce qui précède, il résulte », continue son mémoire, « que la branche principale dû notre industrie et de notre exportation se trouve dans une période de difficultés qui ne feront que s'accroître. Aussi n'est-on guère en droit de compter pour un avenir très proche sur une amélioration de notre balaîice étrangère. 11 est plus sûr d'en prévoir l'aggravation... Dans l'état actuel de notre agriculture et de la balance de nos comptes, le rétablissement du chai^ge, au lieu d'être utile, causera un tort ini-. mense et difficilement réparable... »

Depuié que V.-N. Chidlovsky a présenté ses considérations, on a publié les chiffres officiels concernant le mouvement de l'importation et de l'exportation des métaux précieux en Russie pour 1895. L'importation de l'or, tant en lingots qu'en monnaie, a atteint en tout, 1649,2 pouds, au lieu de 7769,9 pouds en 1894. Ainsi, en une seule année, l'importation de l'or a baissé de plus des 3/4, et cela malgré l'emprunt métallique 31/2 0/0, réalisé en 1895. Par bonheur, l'exportation de l'or a fléchi elle-même considérablement, sans toutefois baisser autant que l'importation. Il est intéressant de comparer los excédents de l'importation de l'or sur l'exportation pour les cinq dernières années : en 1 871 , 51 05,6 pouds ; en 1892, 7414,5 pouds; en 1893, 927,3 pouds; en 1894, 5097,9 pouds; en 1895, seulement 1634,8 pouds nt toutl

Dans de semblables conjonctures, le rétablissement du change, tel que M. Witte se hâte de l'opérer, ne peut avoir pour but qu'un seul but : désarmer la Russie, la priver de son trésor de guerre et la mettre dans C impossibilité de remplir ses engagements envers ses créanciers étrangers, quand éclatera

la catastrophe que le nihiliste Witte appelle de tous ses vœux.

Nous Tavions prédit, il y a un an et demi, dès qu'ont couru les premiers bruits relatifs à la réforme monétaire imaginée par M. Witte : « Ce stock de métal précieux constituant à la fois la sécurité de la Russie et la principale garantie de l'épargne française, M. Witte a conçu le projet de le dissiper à bref délai, sous prétexte de rétablir la valuta (1) », écrivions-nous, sans connaître encore aucun des détails de son projet.

Ayant en mains des preuves incontestables de l'activité déloyale du nihiliste qui dirige nos finances, il n'était pas difficile de deviner dans quel esprit serait entreprise sa réforme monétaire.

Le ministre des finances, dans ses propositions, garde un silence complet sur ce fait qu'en Russie il n'y a pas d'or dans la circulation. Sans cesse il invoque l'expérience du change dans les autres pays, oubliant absolument qu'aucune comparaison n'est possible avec ce qui se passera en Russie. Quand un pays est saturé de monnaie d'or jusqu'à une certaine tension, l'équilibre entre le comptant en banque et le comptant dans le pays s'établit très facilement : l'or se dirige toujours vers l'endroit où la tension est la moindre, et les déplacements de ce métal s'opèrent tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Chfïz nous, la tension de la circulation métallique est égale à zéro. Dans de telles conditions, le rétablissement du change produira fatalement le phénomène qui a lieu lorsqu'on ouvre brusquement le robinet d'un réservoir contenant de l'eau sous une forte pression, — • si ce robinet communique avec un

(1) Les Finances russes et VÊpargne française, etc, p. 64.

espace vide : récoulement de l'or s'effectuera dans le plus bref délai, sans même qu'y contribuent les pompes aspirantes de l'étranger.

En outre, M.Witte s'est donné la peine de prendre des mesures pour que l'or quitte la Banque d'État plus rapidement encore, si c'est possible. Je me bornerai à citer quelques-uns « des règlements pour la régularisation de la circulation monétaire » qui tendent évidemment à ce i)ut : « La monnaie d'argent intégrale (?) de la valeur actuellement existante, a cours forcé pour les payements ne dépassant pas 50 roubles; mais dans les trésoreries, pow* le payement des taxes et impôts ^ elle est reçue en quan-^ tité illimitée » (atticle 16).

A l'aide de ce règlement qui dans les payements privés ne donne cours forcé à la monnaie d'argent que jusqu^à concurrence de 50 roubles^ mais qui oblige le Trésor à la recevoir en quantité illimitée^ n'importe quel remisier de la Bourse de Pétersbourg , saura, dans le temps le plus court, faire sortir de la ' Banque d'État autant d'or qu'il lui plaira. En ou-^ vrant toutes grandes les écluses qui s'opposaient au départ de l'or, ce règlement lui fera prendre directement le chemin de r étranger. Qui ne sera tenté d'échanger un rouble d'argent « de la valeur actuellement , existante », c'est-à-dire ne valant pas même SOkop. contre un rouble d'or, ce dernier fût-il fait d'un alliage et ne valût-il pas plus de 66 2/3 kop.?

Le membre du Conseil de l'Empire, Von Dervîs, incline à expliquer cette étrange dispositon par le fait que le ministre des finances, « en reconstruisant le système monétaire sur les fondements d'un prétendu monométallisme.,, établit, semble-t-il, le bimétallisme » (pp. 20 et 21).

En un mot, suivant Von Dervis, M.Witte ne sait

pas lui-môme quel système monétaire il se dispose à introduire. Ce que nous avons dit, au commencement do ce chapitre, des énormes commandes de monnaie d'argent faites en France autoriserait, en effet, à penser que notre ministre des finances n'a pas suffisamment digéré les livres traduits par Gourief, ot qno dans son ignorance il confond le monométallisme avec le bimétallisme. Mais, dans la réforme monétaire comme dans toutes ses opérations de crédit, M,Witte agit sous la direction de gens qui savent, très bien où ils veulent en venir. Personnellement, comme jious Tavons prouvé déjà dans notre livre sur son système financier, il est partisan du système dos assignats et, en fait, ainsi que le montrent les passage*? cités plus haut de son « Exposé de TAffaire ij, ce système sert de fondement à sa réforme monétaire : en prenant pour base comme unité monétaire ie rouble crédit (et encore à son bas cours de r^ourse), et en lui donnant pour équivalent un alliage d'or, M.Witte, au fond, introduit le système monopapirriste. Il accentue encore la signification des roubir.}> crédit comme assignats et non comme billets de banque par une note à Farticle 2 des règlements vi par l'article 3. Dans la note, il est dit que désormais ni l'argent, ni les billets de crédit ne seront reçus en payement des droits de douane, et rarti(*le li est ainsi conçu : « La circulation des billets de erédit de l'État est garantie par tout l'avoir de TKtat, » Garantie tout à fait superflue, si les billets de crédit ont en effet le caractère de billets de banque^ eomme M.Witte s'efforce de le montrer dans son u Exposé de l'Affaire » (voir plus haut, p. 84). L'or et l'actif sûr du portefeuille sont même une garantie plus réelle et plus solide que celle — purement nominale — de l'avoir de l'État, comriie le

prouve M.Witte lui-môme, par son projet actuel de dépréciation monétaire.

Le projet d'oukase impérial ne parle pas non plus de Tintroduction du monométallisme d'or; au contraire : les mesures prises doivent « rétablir Tunité du système de crédit et monétaire, e/i conservani dans toute son intégrité aux billets de crédit leur importance actuelle comme instruments de circulation^ ainsi que leur valeur conformément à la corrélation qui s'est établie (?) dans les derniers temps entre lo rouble crédit et Tor ».

Si donc M. Witte propose des règlements dans lo genre de l'article 16 cité plus haut, ce n'est pas en vue de consolider le bimétallisme, mais simplement pour aider l'or à sortir de la Banque. Sollicitude parfaitement superflue, du reste. Même sans encouragements spéciaux, avec le rétablissement du changL» tel que le propose M. Witte, l'or s'en ira à l'étranger. Pour cela il ne sera besoin ni d'événements extraordinaires, ni de guerres. Tous les fonds russes en valuta de crédit, aussi bien les fonds d'État que les valeurs de sociétés privés reviendront très vite en Russie : n'espérant plus les voir se relever par suito du relèvement du cours du rouble, les porteurs étrangers de ces titres se déferont en toute hâte de papiers sur lesquels ils ont subi des pertes considérables et qui dorénavant ne peuvent plus que baisser de prix.

Jusqu'à présent, le fait que la Russie avait toujour*^ religieusement rempli ses engagements, même dans les moments de crise, soutenait seul notre crédit.

Une fois le gouvernement engagé sur le terrain glissant de la banqueroute, la confiance en lui sera perdue sans retour.

< Aussi les détenteurs étrangers des emprunts métalliques, surtout les mieux informés, se mettrojil-

ils eux-mêmes à vendre peu à peu leurs fonds russes. De plus, quand on saura qu'il existe désormais en * Russie deux sortes de roubles, les uns de 1 rouble or et les autres de 66 2/3 kop. or, cette nouvelle jettera à coup sûr la perplexité dans les esprits et leur ftTa très légitimement craindre qu'au premier embarras le Trésor russe ne propose à ses créanciers de payer les coupons en roubles d'or de la valeur moindre. Cette inquiétude sera la conséquence fatale de la réforme actuelle de M. Witte. Les explications fournies par le ministre des finances dans les articles 18 et 19 de ses règlements, à savoir que « les conditions des emprunts métalliques restent intactes », ne feront que fortifier la défiance, car ce qui va de soi n'a pas besoin d'explications spéciales. Qui s'excuse s'accuse! D'ailleurs, le texte même de l'article 18 autorise toutes les conjectures : « La corrélation établie dans le règlement précédent (art. 17) entre los roubles et kopecks de la demi-impériale et ceux de la monnaie d'or de nouvelle frappe s'applique à tous les emprunts gouvernementaux et privés émis en roubles métalliques antérieurement à la promulgation de la présente loi ».

Du moment que M. Witte admet que l'honnête exécution des engagements de l'État peut dépendre d un règlement particulier « sur la régularisation de Iti circulation monétaire », il établit par là un dangereux précédent : un nouveau règlement peut octroyer la « corrélation » instituée dans l'article 17 (1 r. 50 k. or de la nouvelle frappe pour 1 rouble de la demiimpériale). Dans son « Exposé de l'Affaire »M. Witte lui-même a prévu la révision de ces règlements après trois années révolues : il a donc laissé exprès la porte à demi ouverte pour la future inexécution

de nos engagements relatifs aux emprunts métalliques

Le rétablissement du change, selon le projet de M. Witte, comporte le droit pour les emprunteurs de la Banque d'Etat de recevoir en or les sommes prêtées. Les réserves d'or peuvent aussi sortir de la Banque sans même être échangées contre des roubles crédit. Vu la longue durée de ces prêts, les emprunteurs qui seront en droit de payer leurs dettes en roubles crédit, feront une opération fort avantageuse : il est incontestable que, quand une grande quantité d'or aura quitté la Banque^ le gouvernement se verra forcé (comme cela est arrivé en 1863) de suspendre brusquement le change, ce qui fera baisser énormément les roubles crédit. De la sorte les emprunteurs, dans le remboursement de leurs dettes à la Banque, bénéficieront d'une différence énorme sur le cours. Comme en pareil cas la Banque pourrait exiger qu'on la rembourse aussi en or, les emprunteurs, pour parer à ce danger, n'auront qu'à recevoir leurs prêts en roubles crédit et à échanger incontinent ceux-ci contre de l'or à un autre guichet de la Banque.

J'indique ici les avantages d'une pareille opération, — car je ne doute pas que « les anlis bien informés de M. Witte » s'empresseront de faire une de ces « spéculations positives et utiles » auxquelles le ministre des finances a chanté un hymne si élogieux dans son rapport sur le budget de 1896.

Par là, comme dans toutes les opérations de M. Witte, ils gagneront personnellement des millions et ruineront la Russie, c'est-à-dire qu'ils accompliront exactement le principal programme de la politique financière de leur patron.

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