PERROTIN, ÉDITEUR
DE LA UÉTHODE WILIIEU ET DE L*ORPIIÉO?(
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L vdileur se réserve tous droits de (raductioa et d« reproduclion.
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Qu'importe aux grands poëtes que Thisloire de leur vie soit transmise à la postérité ? leur vie est tout entière dans la durée de leurs œuvres et ils n'ont souvent qu'à gagner aux légendes dont, à défaut de vérités positives, les peuples ne manquent pas d'entourer le berceau ou la tombe de leurs poëtes favoris.
Un chansonnier, écho plus ou moins fidèle de son temps, n'a pas à espérer une semblable auréole. Si par hasard ses chants lui survivent quelques années, la génération suivante peut avoir besoin, pour les bien comprendre, de connaître
les circonstances et les sentiments individuels qui ont plus particulièrement inspiré leur auteur.
Ainsi m'ont souvent parlé des amis qui me pressaient de laisser dies Mémoires et à qui j'ai longtemps répondu : « Qu'est-ce que l'histoire d'un homme qui n'a été rien, dans un siècle où tant de gens ont été ou se sont crus quelque chose? » Mais toujours on répliquait : « Votre biographie écrite par vous peut devenir le meilleur commentaire de vos chansons. »
Ma paresse s'est enfin laissé vaincre et je consigne ici d'assez nombreux souvenirs personnels. Je dois d'abord prévenir les lecteurs que, quoique contemporain des plus grands événements d'une époque qui a tant produit, je n'ai pas la prétentention d'étendre mes récits et mes réflexions au delà du cercle que me trace ma carrière chantante. Préoccupé sans cesse et avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été poussé sans doute à approfondir bien des questions d'ordre général; homme de nature politique, j'ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins importantes; mais dans cette notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers, faits
de peu de valeur et souvent très-vulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m'ont fait avoir dans la politique active, je m'en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve qui soient tentés de la chercher dans les derniers événements dont la France a été le théâtre.
En lisant ces souvenirs, on sera convaincu que mon caractère méditatif a dû, le plus souvent, me réduire au rôle de spectateur. Aussi, lorsqu'à cinquante ans j'ai vu de près le pouvoir, je n'ai fait que le regarder en passant, comme, dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, je m'amusais à observer les chances du jeu , sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n'y avait de nia part ni dédain ni sagesse à cela : j 'obéissais à mon humeur. Les réflexions qui viendront se mêler à mes narrations se sentiront donc du terre à terre de l'existence qui m'a plu. Aux grands hommes les grandes choses et les grands récits I Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons.
Si Ton choisissait son berceau, j'aurais choisi Paris, qui n'a pas attendu notre grande Révolulion pour être la ville de la liberté et de l'égalité,
et celle où le malheur rencontre peut-être le plus de sympathie. J'y vins au monde le 19 août 1780, chez mon bon vieux grand-père Champy, tailleur, rue Montorgueil, dans une maison encore debout aujourd'hui ^
A me voir naître dans une des rues les plus sales et les plus bruyantes, qui eût pensé que j'aimerais tant les bois, les champs, les fleurs et les oiseaux?
Après avoir été clerc de notaire en province, c'est dans cette rue que mon père avait fait ses débuts à Paris, comme teneur de livres chez un épicier. Désireux de se lancer dans les affaires, il pensa à se marier à près de trente ans. Une jeune fille de dix-neuf ans, vive, mignonne, bien tournée, passait tous les matins devant la porte de l'épicier pour se rendre au magasin de modes où elle travaillait. Mon père s'en éprit, la demanda et Fobtint du tailleur Champy, qui avait six autres enfants.
Mon grand-père ne donna d'autre dot à son gendre que d'utiles relations, dont celui-ci eût pu tirer parti.
* Depuis que ceci est écrit, la niaison a fait place à un parc aux huîtres. (Note de Béranger.)
Loin de là; après six mois de mariage et de prodigalités, les deux époux se séparaient, mon père pour aller en Belgique, ma mère pour se retirer chez ses parents; elle travailla de son état de modiste, et ne regretta guère l'absence d'un mari pour qui elle n'eut jamais beaucoup d'affection, quoiqu'il fût bon, aimable, gai et d'un extérieur agréable. Ma naissance faillit coûter la vie à ma mère : il fallut recourir au forceps pour me faire entrer dans ce monde, d'où je voudrais bien sortir avec moins de façon. Plus tard, une grande défiance de moi-même m'ayant fait voir des difficultés aux moindres choses, il m'est arrivé souvent de dire que rien ne m'avait été facile, pas même de naître.
Envoyé en nourrice aux environs d'Auxerre, je restai là plus de trois ans sans que personne se soit jamais beaucoup inquiété de savoir si j'étais bien ou mal : j'étais bien, très-bien même. Quoique ma nourrice eût perdu son lait dès les premiers mois, ainsi qu'on l'apprit plus lard, et qu'à la mode de Bourgogne, du pain trempé dans du vin m'ait souvent tenu lieu de bouillie, elle ne m'en éleva pas avec moins de tendresse et 4^ soins. Fort inexactement payée, ce fut pourtant
avec peine qu'elle me rendit à mon grand-père, à la charge duquel je restai jusqu'à près de neuf ans. Sa femme et lui avaient été assez peu tendres pour leurs enfants; mais, fidèles au rôle des grands parents, ils me gâtèrent de leur mieux, firent de mes oncles et tantes mes très-humbles domestiques, et ce n'est pas de leur faute si je ne contractai pas dès lors le goût d'une mise élégante et recherchée. Plusieurs fois atteint de dangereuses maladies, et sujet, dès le berceau, aux plus violentes migraines, je ne fus envoyé que bien tard à l'école, qui pourtant était tout vis-à-vis de la maison, dans Vimpasse de la Bouteille. Je ne crois pas y avoir été plus de vingt fois, tant j'avais d'adresse à trouver des prétextes pour m'éviter cette pénible corvée. Mes bons parents me l'imposaient à regret, bien qu'ils eussent tous deux le goût de la lecture. Je me rappelle ma grand'mère. lisant les romans de Prévôt et les œuvres de Voltaire; et mon grand-père commentant à haute voix l'ouvrage de Raynal, qui alors jouissait d'un succès populaire. J'ai pu douter . depuis que ma bonne grand'mère comprît quelque chose à ses lectures, qui pourtant la passionnaient. Elle citait sans cesse M. de Voltaire^ ce
qui ne l'empêchait pas, à la Fête-Dieu, de me faire passer sous le saint sacrement.
L'amour de Técole ne me venait toujours pas.
Ce que je préférais de beaucoup, c'était de rester sans bruit dans un coin, à faire des découpures, des dessins, ou de petits paniers avec des noyaux de cerises délicatement évidés et ciselés, chefsd'œuvre qui m'occupaient des journées entières et causaient l'admiration de tous mes parents.
Ma mère ayant quitté sa famille pour vivre seule, j^allais de temps à autre passer huit ou quinze jours auprès d'elle près du Temple, ce qui apportait un étrange changement à la vie que je menais rue Montorgueil. Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard ou à quelques bals et à des parties de campagne.
J^écoutais beaucoup et je parlais peu. J'apprenais bien des choses, mais je n'apprenais pas à h're.
Toujours séparé de ma mère, mon père alors habitait l'Anjou et je ne l'avais vu qu'une ou deux fois à son passage à Paris. Il y revint au commencement de 1789 et l'on décida que je serais mis en pension au faubourg Saint-Antoine, oii l'on me conduisit bientôt et d'où je vis prendre la
Bastille du haut des toits de la maison. C'est à peu près le seul enseignement que j'y reçus, car je ne me rappelle pas qu'on m'y ait donné aucune leçon de lecture et d'&riture. Pourtant j'avais déjà \\x\di Henriade avec notes et variantes, et une traduction de la Jérusalem^ par Mirabaud, présents d'un oncle, tailleur comme mon grand-père, qui voulait me donner le goût des livres. Comment avais-je appris à lire? Je n'ai jamais pu m* en rendre compte.
Le peu de temps que je passai dans cette pension m'a laissé deux souvenirs, outre la prise de la Bastille, que j'ai plaisir à me retracer.
Un vieillard y venait souvent visiter son petitfils, le plus âgé des élèves, qui, à ce titre, avait la jouissance particulière d'un coin de jardin orné d'une verte tonnelle, sous laquelle le vieillard aimait à s'asseoir. A travers les capucines et les pois de senteur, j'allais silencieusement regarder le vénérable octogénaire, dont j'avais entendu plusieurs fois répéter le nom par mes camarades. C'était Favart, fondateur de l'Opéra-Comique, auteur de beaucoup de pièces à grand succès, entre autres, Annette et Lubin, la Chercheuse d'esprit et les Trois Sultanes. Je me demande encore au-
MA BIOGRAPHIE ti
jourd'hui pourquoi, dans mon ignorance, je prenais plaisir à considérer curieusement ce vieux poète dont je ne pouvais apprécier ni les titres ni la réputation.
Etait-ce Finstinct de mon sort à venir qui m'attirait vers cet auteur de tant de poésies chantées, vers ce Favart qui, parlant de ses courses dramatiques à la suite des camps^ a dit : « Le maréchal de Saxe m'avait institué le chansonnier de Farmée. » >
Mon autre souvenir est d'une nature différente. Au nombre des pensionnaires se trouvaient plusieurs enfants de Grammont^ acteur tragique du Théâtre-Français. Je vois encore le plus jeune, vêtu d'une houppelande rouge, défroque héroïque de son père. Combien j'étais ravi quand il nous répétait le rôle de Joas, que déjà on lui faisait jouer. Je m'étais lié avec cet élève, parce qu'il était doux et tranquille, ce qui convenait à ma rêveuse nonchalance. Il n'en était pas ainsi de Grammont l'aîné, âgé d'au moins quinze ans; celui-ci m'inspirait une terreur extrême, par les mauvais traitements qu'il me faisait subir. Heureusement nos rencontres étaient rares : il appartenait à la catégorie des grands; j'étais avec
iO MA BIOGRAPHIE
les petits. J'ai soupçonné plus tard la cause de son aversion pour moi.
J'avais là, pour protectrice, une parente de mon grand-père qui connaissait depuis longtemps l'abbé ***, maître de la pension. Pour complaire à ma cousine, les subordonnés me dorlotaient; et, grâce à mes fréquentes migraines, j'étais souvent exempté d'aller en classe. De pareilles faveurs me rendaient un objet d'envie. Un jour solennel fit éclater la haine de Grammont. A la distribution des prix, auxquels je n'avais aucune prétention, et que sans regret je voyais donner à mes camarades plus jeunes que moi, n'eus-je pas le malheur insigne d'être gratifié de la croix de sagesse, cet éternel partage des ânes de collège? J'y avais bien quelque droit, puisqu'il faut parler net, car je n'étais ni joueur, ni bruyant, ni indocile. Mais les élèves ne manquèrent pas de crier haro sur le baudet. Ce qui n'empêcha pas de me décorer de la maudite croix. Si j'en conçus de Torgueil, cet orgueil fut de courte durée. Ce jour-là même, dans la cour de récréation, où étaient réunis les pensionnaires de tout âge, que les parents n'avaient pas encore emmenés en vacances, j'étais à la grille de la rue et lorgnais les
marchands de gâteaux et de fruits qui venaient tenter la maigre bourse des écoliers. Les petites sommes que les parents font distribuer à leurs enfants sous le nom de semaine s'échangeaient rapidement contre de si douces friandises. Hélas! j'étais condamné au seul plaisir de les passer en revue, car moi, je n'avais pas de semaine. Une pomme énorme, d'un vermillon appétissant, excitait surtout ma convoitise. Je la dévorais de mes yeux d'enfant, quand une rude voix vint me crier à Toreille : « Prends la pomme! prends! ou je te donne une belle volée. » Ce n'était pas le serpent tentateur, c'était le terrible Grammont. Son poignet de fer me pressait contre la grille. Que se passa-t-il dans mon âme candide? Je n'osais; mais la frayeur, venant en aide à la gourmandise, triompha si bien, que, cédant aux injonctions de mon ennemi, et sans respect de ma décoration nouvelle, j'étends la main en tremblant, et saisis furtivement la pomme fatale. Le crime est à peine consommé que Grammont m'appréhende au collet, crie au voleur, et fait voir le corps du délit à toute la pension rassemblée. Quel scandale! le modèle de la sagesse tombé dans une pareille faute! On me conduisit devant
les professeurs ; mais mon trouble était si grand, que je ne pus entendre quel arrêt fut porté. Sans doute la mauvaise réputation de raccusateur, détesté des élèves et des maîtres, et quelques témoignages bienveillants éclairèrent la conscience des juges.
Toujours est-il certain qu'on me fit rendre la croix que d'abord Grammont m'avait arrachée. Je ne sais si c'est à cette scène, qui me coûta bien des larmes, que depuis j'ai dû mon aversion pour les pommes et mon peu de goût pour les croix.
Ciombien j'ai ri de fois en me rappelant cette aventure d'enfance ! Quant à Grammont, heureux s'il s'en fût tenu à de semblables espiègleries !
Quatre ans plus tard, j'apprenais que, devenu, avec son père, un des chefs de l'armée révolutionnaire qui couvrit de sang et de ruines les départements de l'Ouest, le père et le fils avaient commis tant d'atrocités, que pour faire un exemple le Comité de salut public les livrait à la guillotine, qu'ils traînaient dans le bagage de leur armée.
J'appris cette mort avec effroi. J'avais déjà éprouvé quel effet produisait sur moi la vue du
sang versé par le meurtre. En octobre 1789, un jour de vacances à la pension, comme je traversais la rue avec une de mes tantes, nous nous trouvons entourés d'une foule d'hommes et de femmes effrayantes à voir. Ils portaient au bout de longues piques les têtes des gardes du corps massacrés à Versailles. A ce spectacle, j'éprouvai une telle horreur, qu'en y pensant je vois encore une de ces têtes sanglantes qui passa tout près de moi. Aussi ai-je béni le ciel d'avoir été éloigné de Paris pendant la Terreur.
Bientôt las de payer ma modique pension, mon père, qui était^devenu notaire à Dur tal, m'envoya à Péronne, ville aux environs de laquelle il était né dans un cabaret de village, ce qui ne l'empêchait pas d'affecter des prétentions à la noblesse. Il les appuyait de folles traditions de famille qui lui ont fait me donner, dans mon acte de naissance, la particule féodale dont il se para toujours et à laquelle ma mère, bien que fille de tailleur, ne tenait pas moins que lui. Je dois dire, pour sa justification, que c'était la manie des chefs de la famille. Mon grand-père avait les mêmes prétentions, tout cabaretier qu'il fût obligé d'être par Fabandon où on l'avait laissé, son père étant
allé se remarier en Angleterre, sous le nom (Je Déranger deFormentel.Ces idées nobiliaires sont encore très-communes en France. J'ai connu un petit bourgeois picard qui établissait, avec une grande assurance, sa parenté avec la maison de Bourbon. Au moins cela valait la peine de se faire illusion. Quant à moi , ce n'est qu'après avoir vu attribuer de mauvais vers de ma façon, imprimés dans un Almanach, à un H. Bérenger,. auteur des Soirées provençales , que, d'après le conseil d'Arnault, je me décidai à user du de et à faire précéder mon nom des initiales de mes noms de baptême; j'établissais ainsi une différence entre ma signature et celle de plusieurs Bérenger, qui écrivaient à cette époque et dont l'un fit, je crois, des vers sur la naissance du roi de Rome qu'à mon tour je me vis attribuer. Je ne réclamai pas cette fois, mais j'avais écrit plusieurs lettres à la Quotidienne en faveur de l'autre Bérenger, que j'aurais voulu voir déclarer innocent de mes rimes malencontreuses. La Quotidienne ne tint aucun compte de mon témoignage ; il résulta de tout cela une particule de plus en littérsiture. A la Restauration, quelques amis voulaient que je la supprimasse ; mais j'avais assez de confiance dans
mes principes pour ne pas chercher à en faire preuve d'une façon aussi puérile. J'ai eu de mon père, pour toute succession, une généalogie armoriée, à laquelle il ne manque que des pièces justificatives, l'exactitude historique et les vraisemblances morales.
Mais revenons à mon voyage en Picardie. G*était à une de ses sœurs, veuve sans enfants, que, sans l'en avoir prévenue, mon père m'expédia par la diligence. Je me vois arrivant, avec une vieille cousine, ma conductrice, à la petite auberge de
YÊpée-Royale, que cette tante tenait dans un des faubourgs de Péronne et qui était toute sa fortune. Je ne la connaissais pas : elle m'accueille avec hésitation , lit la lettre de mon père qui me recommandait, puis dit à la cousine: « Il m'est impossible de m'en charger. » Ce moment m'est présent encore. Mon grand-père, frappé de paralysie, et retiré avec un revenu insuffisant, ne pouvait me garder. Mon père rejetait le fardeau et ma mère n'avait nul souci de moi. Je n'avais que neuf ans et demi, mais je me sentais repoussé de tous. Qu'allais-je devenir? De pareilles scènes mûrissent vite la raison chez ceux qm sont nés pour en avoir un peu.
En grandissant je suis devenu laid, mais j'ai été un bel enfant et me suis dit souvent que j'en devais bénir la Providence. Cette beauté du premier âge peut exercer son influence sur ^oute notre vie, par les sourires dont elle nous entoure au moment où Ton a tant besoin d'appui. Je ne veux pas diminuer le mérite de l'action de ma tante, mais je la vois me regarder du coin de l'œil, puis, émue, attendrie, elle me presse dans ses bras et me dit les larmes aux yeux : '< Pauvre abandonné, je te servirai de mère ! » Jamais promesse ne fut mieux tenue.
J'ai perdu, il y a quelque temps, cette excellente femme, qui s'est éteinte à quatre-vingtsix ans, après avoir dicté son épitaphe, que voici : Jamais eUe ne fut mère^ et pourtant elle a laissé des enfants qui la pleurent. Son neveu le poète n'eût pas trouvé mieux à dire, mais qu'il lui soit permis de placer ici l'éloge de celle qui fut sa véritable mère. Née avec un esprit supérieur, elle avait suppléé à l'éducation qui lui manquait par des lectures sérieuses et choisies. Enthousiaste de toutes les choses grandes, elle s'inquiétait encore, dans ses dernières années, des découvertes nouvelles, des progrès de l'industrie et même des
embellissements de la capitale. Gomme elle était capable d'une vive exaltation, la Révolution en fît une républicaine aussi ardente que son humanité pouvait le permettre, et toujours elle sut allier au patriotisme les sentiments religieux qu'une âme tendre doit souvent plus à sa propre nature qu'à son éducation première. Telle était la pauvre aubergiste qui se chargea du soin de ma seconde enfance. C'est dans Télémaque, dans Racine ^ dans le théâtre de Voltaire, qui composaient toute sa bibliothèque, qu'elle acheva de m'apprendre à lire; car, bien que je susse presque par cœur deux poëmes épiques, je ne savais lire que des yeux, et j'étais incapable d'assembler deux syllabes à haute voix, la valeur des consonnances ne m'ayant jamais été enseignée. Ënfîn, un vieux maître d'école m'apprit à écrire et à calculer plus régulièrement que je ne me Tétais appris moimême. Là s'arrêtèrent mes études : ma tante n'avait pas le moyen de m'en faire faire de plus brillantes ; et d'ailleurs Péronne vit alors fermer son collège. J'avais pour le dessin un goût trèsvif, qu'elle eût désiré cultiver, mais pour cela encore les dépenses étaient un obstacle. L'éducation morale ne fut pas aussi restreinte, grâce aux
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leçons que sur tous les sujets elle savait appro* prier à mon âge^ et aussi à mon intelligence, dont le développement fat assez rapide jusqu'à douze ans. La maîtresse crut devoir quelquefois recourir aux avis de son élève. Yoilà donc près de cinquante ans que je donne des conseils aux autres. II parait que j'étais destiné à ce sot métier, aussi peu profitable à celui qui le prend qu'à ceux pour qui on le fait. Celte raison précoce, va-t-on me dire , vous empêcha-t-elle vous-même de faillir souvent? Hélas! non, mais cette raison me fit de bonne heure garder mémoire de mes moindres fautes, et c'est à cela que je dois de pouvoir sans trop rougir aujourd'hui me rappeler les leçons de mon institutrice.
Je vais rapporter un fait qui donnera l'idée des moyens qu'elle employait pour m'inculquer ses principes.
A l'époque de la Terreur, quelques-uns de ses amis, habitants d'un prochain village, furent arrêtés et conduits à Péronne, au milieu de la nuit, pour y être incarcérés. En passant. devant notre auberge, il leur fut permis de parler à ma tante. Le bruit de cette visite ne m'avait pas réveillé, et, le matin, sans m'instruire de cette ar-
restation, elle m'emmène à la ville, où je la vois avec smprise se diriger vers la prison. Lorsqu'elle est près de frapper au guichet : « Mon enfant, me dit-elle, nous allons voir d'honnêtes gens, de bons citoyens privés de leur liberté par une accusation calomnieuse : j'ai voulu l'apprendre à combien de persécutions la vertu est exposée dans les temps de troubles politiques. »
De pareilles leçons, données ainsi, restent profondément gravées dans un jeune esprit.
Il m'en fut donné d'un autre genre. Tant que les églises restèrent ouvertes, ma tante m'y conduisit ou m'y envoya exactement. Elle me força même de servir la messe d'un prêtre de sa connaissance, à qui, depuis, frère Jean des Entomeures m'a souvent fait penser. 11 fallut apprendre le latin de Toffice, et, chose bizarre, malgré mon excellente mémoire, je ne pus jamais savoir de latin par cœur. Aussi, à ma première communion, le curé, au mépris des canons, ftit contraint de me laisser dire mes prières en fran* çais.
Pour en revenir à mon apprentissage d'enfant de chœur, je le remplis si gauchement, j'estropiai ou embrouillai si bien les répons, j'usai si
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maladroitement des burettes, que l'abbé, qui pourtant n'y de^ait pas regarder de trop près, voyant un jour qu'il ne restait plus de vin pour la consécration, me lança une épithète qui n'avait rien de sacramentel, finit la messe à la hâte, et regagna la sacristie en jurant qu'il ne m'admettrait plus à l'honneur de servir l'autel. Je n'avais nulle envie d'y retourner. Il me plaisait bien plus d'écouter parler politique. Il est inutile de rapporter toutes les circonstances qui expliquent comment, si jeune, je pris tant d'intérêt à notre grande Révolution et jusqu'à quel point dut s'exalter mon patriotisme.
Dans quelle triste anxiété nous jetait alors, ma tante et moi, l'invasion des armées coalisées, dont les avant-postes dépassèrent Cambrai ! Le soir, assis à la porte de Fauberge, nous prêtions Toreille au bruit du canon des Anglais et des Autrichiens assiégeant Valenciennes, à seize lieues de Péronne. Chaque jour Thorreur de Tétranger grandissait en moi. Aussi, avec quelle joie j'entendais proclamer les victoires de la République! Lorsque le canon annonça la reprise de Toulon, j'étais sur le rempart, et, à chaque coup, mon cœur battait avec tant de violence, que je fus
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obligé de m'asseoir sur l'herbe pour reprendre ma respiration.
Aujourd'hui que, chez nous, le patriotisme sommeille, ces émotions d'un enfant doivent pa« raitre étranges. On ne sera pas moins surpris si je dis qu'à soixante ans je conserve cette exaltation patriotique et qu'il faut tout ce qu'il y a en moi d'amour de l'humanité et de raison éclairée par l'expérience pour m'empêcher de lancer contre les peuples nos rivaux les mêmes malédictions que leur prodiguait ma jeunesse.
Ce sentiment si vif, d'autant plus vif peut-être que, dans le monde, je l'ai concentré de bonne heure, ainsi que tous mes autres sentiments, a influé jusque sur mes jugements littéraires. Mes amis se sont parfois étonnés du peu de goût que m'inspira Voltaire, malgré mon admiration pour son rôle de réformateur et pour la merveilleuse fécondité de son puissant génie. Cette espèce de froideur dans l'appréciation d'une partie de ses œuvres n'a pas attendu qu'on en fît une mode en France; elle date de l'époque où, jeune encore, je crus m'apercevoir de ses préférences injustes pour les étrangers; et je le pris presque en haine lorsque plus tard je lus le poème où il outrage
Jeanne d'Arc, véritable divinité patriotique, qui, dès l'enfance, fut l'objet de mon culte. Voilà ce que je n'oserais dire aujourd'hui, si j'avais insulté Napoléon mourant captif des Anglais. Qu'on me pardonne d'insister sur cet amour
de la patrie qui ftit la grande, je devrais dire l'unique passion de ma vie. Sauf les fièvres et les migraines de plus en plus douloureuses, ma santé n'éprouva d'accident à Péronne que celui qui eût pu supprimer tous les autres. Au mois de mai 1792, j'étais debout sur le seuil de la porte, à la fin d'un orage ; le tonnerre tombe, éclate, passe sur moi, et me jette à terre, complètement asphyxié. Une épaisse fumée remplit la maison, dont la foudre a dévasté l'intérieur et lé- 2ardé les pignons. Ma tante, ne s'occupant que de moi, qu'elle voit étendu mort, me saisit, me porte dans ses bras, et m'expose à l'air et à la pluie. Au milieu de la foule accourue, elle me tâte le pouls, le cœur, y cherche en vain quelque signe d'existence, et s'écrie : « Il est mortl » Je pus l'entendre, longtemps avant que je pusse faire un mouvement et dire un mot pour la rassurer. Enfin, rappelé insensiblement à moi, après avoir répondu à ses caresses de joie, je
laissai échapper une réflexion d'enfant raisonneur, qu'elle m'a bien souvent reprochée, en ajoutant chaque fois : « Je vis bien que tu ne serais jamais dévot. » J'ai dit qu'elle était sincèrement religieuse. Lorsqu'un orage s'annonçait, elle aspergeait la maison d'eau bénite. « C'est pour nous préserver du tonnerre, » m'avait-elle dit. Revenu à la vie, encore étendu sur le lit d'un voisin, et me faisant raconter ce qui venait d'arriver : « Eh bien, m'écriai-je, à quoi sert ton eau bénite? »
Je fus longtemps à me remettre de la terrible secousse que j'avais reçue, et ma vue, jusque-là fort bonne, parut en avoir beaucoup souffert, au point qu'on ne put me mettre en apprentissage dans Thorlogerie, état qui avait de l'attrait pour moi et qui convenait à mon extrême dextérité. Pourtant il me fallait un métier, et je m'appuyais sur une phrase bien connue de Rousseau \
Ma tante sentait aussi que l'aider à tenir son auberge ne m'assurait point d'avenir. Elle s'était d'ailleurs aperçue que ma petite vanité était blés-
* « Je veux qu'Emile ait un état, » etc., etc. Rousseau, Emile. (Note de Déranger.)
sée quand il me fallait servir à table ou aller à récurie, et elle se disait que ma frêle constitution ne convenait pas à toute sorte de travaux. L'orfèvrerie fut mon premier essai. Mais j'eus affaire à un pauvre maître qui m'entretenait de ses amours et ne m'apprit du reste qu'à travailler un peu le cuivre. De son établi je passai sauteruisseau chez un notaire devenu juge de paix. Ce magistrat, ami de ma tante, dont l'esprit lui plaisait, me combla de marques de bienveillance, et son souvenir devait rester un des plus doux souvenirs de ma jeunesse.
M. Ballue de Bellenglise, disciple fervent de Rousseau et partisan chaleureux de la Révolution, fut appelé à l'Assemblée législative. Revenu à Péronne, à la fin de sa mission, il y fonda des écoles primaires gratuites sur un plan digne peutêtre d'un examen sérieux.
Plus désireux de former des hommes que des savants, M. de Bellenglise avait voulu que les élèves se disciplinassent eux-mêmes. Ils élisaient entre eux des juges, des membres de district, un maire, des officiers municipaux, un juge de paix, qui devaient tous fonctionner dans un cercle de pouvoirs conformes aux besoins d^une associa-
tion de marmots dont le plus âgé avait peut-être quinze ans. Il y avait une force armée qui se composait de tous les élèves, divisés en chasseurs, grenadiers et artilleurs, faisant aussi l'élection de leurs chefs. Nous portions en promenade nos piques et nos sabres, et traînions un caisson avec une petite pièce de canon, que nous apprenions à manœuvrer. Si les fusils nous manquaient, c'est qu'alors on n'en fabriquait pas assez pour les douze armées qui défendaient la République.
Nous avions aussi un club, dont les séances attiraient la foule des Péronnais de tout âge. Quant aux études, le latin en était banni par le fondateur, docte latiniste pourtant; et, malgré ses représentations, nous donnions peu d'attention à la grammaire que nous enseignait un vieux prêtre, pour qui cet établissement était, pendant ce temps de crise, un refuge bien utile. Les chants républicains avaient plus d'attrait pour nous que les leçons de langue, et, comme dans ma famille tout le monde chantait, c'est sans doute alors qu'est né en moi le goût de la chanson. J'aurais dû aussi contracter l'habitude de parler en public; car, toujours nommé président
de notre club, j'étais obligé de faire des allocutions aux conventionnels qui passaient à Péronne et je prononçais des discours de ma composition dans les cérémonies nationales où nous avions notre place marquée. Ajoutez que, dans les grandes circonstances, on me chargeait de rédiger des adresses à la Convention et à Maximilien Robespierre.
A part cette invasion que des bambins faisaient d'eux-mêmes dans la haute politique et le peu de soin donné aux études, double inconvénient né de l'effervescence révolutionnaire, auquel M. de Bellenglissè s'opposait en Vain, il m'a toujours semblé que le plan d'éducation qu'il avait conçu était, quant à la base, celui qui convenait le mieux pour donner des citoyens, dans un pays où l'élection serait Tunique pivot du gouvernement.
Nptre Lycurgue en avait étendu l'application à. l'éducation des jeunes filles, en la subordonnant toutefois aux convenances de leur sexe.
Inculquer à l'enfance l'amour des formes et des principes établis dans la société qui l'attend, c'est donner la valeur d'une durée de plusieurs siècles aux institutions sorties plus ou moins
nouvellement des principes qui ont exigé ces formes; c^est faire naître une précoce expérience chez les enfants qu'un nouveau régime politique a vus naître, et les habituer non-seulement à la pratique, mais encore à Tétude curieuse des lois qui restent à perfectionner. Nos grands établissements d'instruction font-ils autre chose que quelques savants et beaucoup d'écoliers? des hommes, en sort-il grand nombre? des citoyens, il n'en est pas question.
La fondation de M. de Bellenglise n'eut qu'une courte durée : on clabauda, et elle fut bien vite abandonnée. Malheur à l'homme supérieur condamné à vivre dans une petite ville, surtout s'il y est né I le moindre inconvénient pour lui est de n'y trouver personne qui Iccomprenne; la sottise et la jalousie s'acharnent à lui susciter des ennemis. M. de Bellenglise en eut d'assez nombreux, • mais il semblait ne pas s'en apercevoir.
Cet. homme, c'était Fénelon républicain. Jamais je n'ai pu me représenter l'auteur du Télémoque avec une autre figure, avec un autre son de voix que la figure et que le son de voix de ce vénérable ami de mon eniance. Sa mine simple et gi'ave ne ressemblait â celle d'aucun autre. Je me
rappelle ses beaux yeux, son teint blanc, sa bouche souriante; je vois sa large lévite binine, qui tombait jusqu'à ses pieds, avec un seul rang de boutons, et son large chapeau rond. Qu'il mesemblait imposant! Deux petits chiens l'accompagnaient dans ses promenades solitaires, et tour à tour il les portait quand la course était trop longue pour eux. Chez lui, au milieu d'un amas de fleurs, un peuple de charmants oiseaux l'amusait de ses chants, qui ne troublaient ni son travail ni ses méditations. M. de Bellenglise, initié à toutes les sciences, sensible à tous les arts, avait joué avec le plus grand succès la comédie et surtout le drame, genre encore nouveau alors. Aussi avait-il fait naître en nous l'idée d'apprendre des rôles qu'il se plaisait à nous faire répéter. Son élocution était pleine de grâce, quoique brève; sa morale douce et pénétrante; il n'avait pas besoin de dire : Laisse% venir ces petits vers moi, pour , que nous nous précipitassions sur ses pas.
Mes parents m'ont souvent répété que, dans son affection pour moi, il leur avait prédit que je me ferais remarquer un jour. Le peu que j'ai été, il n'a pu le savoir, car il mourut à Amiens, dans un âge peu avancé, président de la cour crimi-
nelle du département de la Somme. Ces hautes fonctions lui furent douloureuses, et on Ta vu, contraint de condamner un malheureux qui s'était vengé par l'incendie d'une spoliation inique, mais légale, frapper, en pleine audience, le spoliateur d'une réprobation si énergique, que celuici, malgré toutes ses richesses, fut obligé de s'éloigner du département. M. de Bellenglise repoussait la peine de mort, et, à chaque passage du premier consul à Amiens, il ne manquait pas d'essayer de lui en démontrer l'injustice et l'inutilité. Homme excellent, vrai philosophe, bienveillant et aumônieux, que ta mémoire soit bénie!
C'est lui qui me fit entrer dans Timprimerie que, grâce à son appui, le libraire Laisnez venait d'établir à Péronne. J'y passai près de deux ans, m'adonnant avec goût aux travaux de la typographie, mais sans me perfectionner dans l'orthographe. Cette étude m'a toujours trouvé récalcitrant, malgré les soins du fils Laisnez, qui, un peu plus âgé que moi, devint mon ami et chercha à m'enseigner les principes de la langue. 11 ne parvint guère qu'à m'initier aux règles de la versification. Je ne dirai pas qu'il m'en donna le goûl;
je l'avais depuis longtemps. A douze ans, incapa^ ble de deviner que 1^ vers fussent soumis à une mesure quelconque, je traçais des lignes rimées, tant bien que mal, mais de la même longueur, grâce à deux raies de crayon, tirées du haut en bas du papier, et croyais faire ainsi des vers aussi réguliers que ceux de Racine. Les vers libres de la Fontaine avaient pourtant fini par me faire soupçonner qu'il y avait bien quelque chose à redire à ma méthode.
Ma tante s'était remariée à un M. Bouvet, homme d'instruction, d'esprit, de génie peutêtre, mais d'une bizarrerie d'humeur qui, approchant de la folie, m'a donné la clef du caractère de Rousseau, dont il semblait avoir les idées et dont sa parole simulait quelquefois l'éloquence. Il tenta aussi vainement de m'enseigner le français; moins qu'un autre, il pouvait avoir d'ascendant sur moi, qui, déjà exercé à juger ceux qui m'entouraient, ne tardai pas à m'apercevoir qu'il rendait ma tante malheureuse, ce que je n'avais que trop prédit. Aussi avais-je tâché de la détourner de ce mariage. « J'aurais dû t'écou* ter, » me disait souvent la pauvre femme.
Tandis qu'elle me nourrissait de maximes ré-
publicaines, dans une ville préservée par André Dumonl * des meurllres qui, à quelques lieues de \ày ensanglantaient Ârras, où régnait le farouche Lebon, mon père était devenu, en Bretagne, intendant de la comtesse de Bourmont, dont le fils est aujourd'hui maréchal. On Tavait arrêté comme fédéraliste, et il faisait partie des cent trente-deux Nantais sous le nom de Béranger de Mersix. Mes parents me cachèrent son arrestation et la souffrance qu'il éprouva jusqu'au iaioment de sa délivrance, obtenue par jugement après le 9 thermidor.
Lorsqu'il vint nous voir en 1795, il ne fut pas peu scandalisé de mes opinions si opposées aux siennes, car il était fou de royalisme. Axlssi tenta-
* Peu de conventionnels en mission se sont livrés à des déclamations aussi furibondes qu'André Dumont ; il dut à cela d'inspirer une confiance qu'il fit tourner au profit de son département. Beaucoup d'arrestations eurent lieu à grand bruit, mais un ou deux imprudents fiurent, à Amiens, les seules victimes sacrifiées au salut de tous. J'ai toujours été surpris du peu de reconnaissance qu'inspire à ses concitoyens cet homme, dont l'humanité contrastait si courageusement avec la cruauté de beaucoup de ses collées. Je l'ai vu faire publiquement justice de dénonciations absurdes et envoyer les dénonciateurs en prison. Je ne savais pas alors tout ce qu'il courait de risques en agissant ainsi. (Note de Béranger.)
t-il une conversion que ma jeunesse lui faisait supposer facile; mais il s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à un petit ergoteur, qui ne cédait pas plus aux sermons qu'aux caresses. Il s'en dépita et eut avec ma tante, et devant moi, une conversation que je n'ai pu oublier, car elle-même en a souvent ri depuis en me la rappelant. « Ma sœur, lui dit-il, cet enfant est gangrené de jacobinisme.
— Dites donc nourri de républicanisme, mon frère. Dans ce pays, le jacobinisme n'a été qu'un mot. — Jacobin ou républicain, c'est tout un pour moi, et ce marmot a sucé le lait des plus mauvaises doctrines. — Ce sont les miennes et celles des meilleurs citoyens. — Comment avez-vous pu, religieuse comme vous l'êtes, vous hâter de lui faire faire sa première communion ,par un prêtre assermenté ? — Valait-il mieux attendre qu'il n'y eût plus ni prêtres ni églises, ce qui est arrivé bientôt après ? — Sans doute, dans l'intérêt de la religion qui doit renaître avec la royauté.
— J'aime bien, mon frère, à vous entendre parler de religion, vous qui n'avez pas l'ombre de foi ! — Ma sœur, nous autres aristocrates, nous devons défendre le trône et l'autel. C'est pour avoir servi leur cause que j'ai été traîné de prison
MA BIOGRAPIIIB 35
en prison pendant plus d'un an, et que, sans une grâce du ciel, j'allais monter sur léchafaud. — Dites plutôt que c'est votre vanité qui vous a fait vous associer à des gens qui ne faisaient pas plus de cas de vous pour cela . Mais laissons les opinions, que je voudrais voir libres, et revenons à votre fils. — Eh bien, que voulez-vous que j'en fasse maintenant? — Ce que vous en avez fait jusqu'ici. Hier, en le voyant présider son club avec aplomb, en l'entendant parler de la patrie en termes^ chaleureux et touchants, lorsque les applaudissements accueillaient ses paroles, les larmes vous venaient aux yeux. — Je ne nie pas son intelligence, ma sœur; mais, royaliste dévoué, ne dois-je pas m'effrayer de l'usage qu'il en pourra faire? — Il l'emploiera à servir la République. — Mon Dieu ! vous ne voulez donc pas entendre raison. Votre République n'a plus six mois à vivre; je vous l'ai déjà dit : nos maîtres légitimes vont rentrer. Un de ceux qui, dans Paris, préparent leur retour, M. le comte de Clermont-Gallerande, me l'assurait encore il y a peu de jours, et c'est l'avis du jeune comte de Rourmont, qui combat pour eux dans la Rretagne. Dans six mois, vous dis-je, nous pourrons nous jeter aux pieds de
Louis XVIII. — Qu'est-ce que cela, Louis XYIII? — C'est votre roi, ma sœur, le mien, celui de la France et de la Navarre, depuis la mort de Louis XVII. Ne savez-vous pas que ce jeune et infortuné prince vient d'expirer au Temple, victime des traitements les plus odieux? — Oh ! ne m'en parlez pas; j'ai bien gémi sur le sort de ce pauvre petit. Mais que fait sa mort pour ses oncles et surtout pour votre fils? — Cela fait que, les Bourbons revenant, j'espère faire entrer mon fils dans les pages de Sa Majesté, — En vérité, Béranger, vous êtes fou ! Si nous avions le malheur de revoir cette famille qui a armé toute l'Europe contre la France, croyez-vous que vous obtiendriez un regard du moindre de ses princes?- — Certes, je ferai mes preuves de noblesse. — Allons! encore vos billevesées. N'oubliez donc pas que vous êtes né dans un cabaret de village et que notre bonne mère avait été servante et n'en avait pas moins de bon sens pour cela. La digne femme, il est vrai, convenait en riant que vous et votre père deviez avoir du sang noble dans les veines. « Mon mari, disait-elle, ne faisait œuvre « de ses dix doigts et s'enivrait dû vin de son ca- « baret, en bon gentilhomme campagnard. Quant
c( à mon fils, il ne peut pas plus vivre sans dettes « qu'un grand seigneur. » — Ma sœur, tous vos quolibets n'empêcheront pas que mon fils, chef de la famille après moi, ne devienne page de Sa Majesté. — Votre fils ne voudra jamais devenir laquais. — Qu'appelez-vous laquais ! un page du roi ! mais c'est un honneur envié par les plus grandes maisons. — Cela me rassure pour lui.
— Ma sœur, au retour des Bourbons, je vous jure que je présenterai mon fils à nos excellents princes. — Prenez garde qu41 ne leur chante la Marseillaise. »
Qu'on ne croie pas que j'invente ce dialogue, que plus tard les conversations de mon père m'ont rappelé cent fois jusque dans les moindres expressions.
Bientôt il me fallut aller le rejoindre à Paris, où, réuni enfin à ma mère^ il s'était mis à faire des opérations de bourse, car encore fallait-il vivre pour voir le retour de la dynastie.
J'avais souvent rêvé de Paris, ville qu'on n'oublie pas, si jeune qu'on l'ait quittée; mais, à l'instant de me séparer de ma tante, j'éprouvai un très-grand trouble. Les sages conseils qu'elle me donna en versant des larmes firent couler les
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miennes, et je ne cessai d'en répandre pendant tout le voyage, que la diligmce, à cette époque de désordres, faisait en deux jours et demi. La prévoyance, cette qualité, j'allais presque dire ce défaut qui m'a rarement abandonné, semblait me donner à quinze ans le pressentiment des vicissitudes que j'allais courir. Je savais que mon père, malgré toute sa bonté, ne pourrait être un guide pour moi, et je me voyais obligé d'être homme de bonne heure. Or l'idée de devenir ce qu'on appelle un homme m'épouvantait, ce qui paraîtra fort extraordinaire et n'en est pas moins vrai. En voici une preuve singulière. Devenir et paraître homme me préoccupait si péniblement, qu'ayant entendu dii-e plus tard qu'en se faisant la barbe avec des ciseaux, on n'en avait jamais beaucoup, je ne me servis point de rasoir dans ma jeunesse; ce n'est encore qu'avec des ciseaux quejemerase.
Quelles furent mes occupations à Paris? Hélas ! je devins, avec mon père, un financier fort habile. La science du calcul se développa soudain chez moi, sans que je pusse m'astreindre pourtant aux règles enseignées. En tout travail il m'a fallu inventer mes procédés, et je parvins à
compter de tête avec une merveilleuse promptitude. Le malheur des temps entraînait mon père dans toute sorte de métiers. On sait avec quelle difficulté se faisaient alors les transactions et dans quels désordres les événements jetaient les affaires d'escompte et de banque. Mon père y vit une* ressource dans sa détresse et un exercice pour son activité.
La dépréciation des assignats donnait une valeur énorme à l'argent; nous empruntions à 2 1/2 pour 100, même à 3 pour 100 par mois, et nous avions encore du •bénéfice. Enfant que j'étais, ce métier m'amusa d'abord, peut-être même à cause de l'intelligence que j'y déployais, à la grande admiration de mon père. L'amusement que j'y trouvais fut de courte durée, comme on le pense bien. J'en sus bientôt assez pour prendre en dégoût les opérations que nous faisions. Mon père, qu'éblouissait d'ailleurs l'accroissement de ses opérations, n'était ni avide, ni défiant, et sa facile bonté en faisait le jouet du premier venu, qui savait gémir ou flatter. Je tâchai donc de lui démontrer qu'il ne convenait point à sa profession. Je n'en fus pas moins forcé bientôt moi-même, à dix-sept ans, de conduire
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seul ces affaires. Je venais de perdre ma mère, auprès de laquelle je ne passai guère plus de dix mois. C'était ar nécessité qu'elle s'était rapprochée de mon père, avec qui elle avait vécu rarement en bonne intelligence. Elle n'avait pas voulu faire revenir ma sœur de la campagne, où elle était chez des amis. Quant à ce qui me concerne, rien de plus excusable que son indifférence. Buffon a dit que les garçons tiennent de leur mère. Jamais enfant n'a moins ressemblé que moi à la sienne, au moral comme au physique : elle eût voulu faire de moi un brillant muscadin, comme on disait alors, mais ma nature y était rebelle. Ses imprudences mirent un terme à sa vie, qui n'atteignit pas trente-sept ans. Peu de temps après sa mort, toujours royaliste et non moins sourd à mes remontrances politiques qu'à mes observations financières, mon père se laissa entraîner dans la conspiration de Brothier et de la Villeheurnois, si singulièrement déjouée par le général Malo. Notre maison fit venir de l'argent de Londres, où l'on en a toujours trouvé pour susciter des ennemis à la France. Et moi, pauvre petit patriote, il me fallait porter sérieusement cet or aux conspirateurs, qui, je dois
le dire à ma décharge, me paraissaient en user plus pour leurs besoins particuliers que pour l'accomplissement de leurs projets. Je dois dire aussi qu'il y a eu peu de conspirateurs royalistes à meilleur marché : ceux-ci se contentèrent de deux cent mille francs.
M. de Bourmont, caché à Paris, pour se mettre sans doute à la tête du mouvement, en cas de réussite, me parut de tous les hommes du parti le seul qui eût quelque valeur, quoiqu'il fût bien jeune encore et qu'on eût pu le prendre pour une femme déguisée. J'allai le voir, rue des Maraisdu-Temple, où il avait trouvé une sûre retraite, au milieu de vastes jardins. J'étais étonné de sa hardiesse et de son habileté à dépister la police. Quant aux autres conspirateurs, j'en faisais le but de mes épigrammes, qui portaient assez juste pour amuser mon père lui-même.
La découverte de cette conspiration le fit arrêter avec ses chefs et leurs complices. Jugé comme eux par un conseil de guerre, il fut acquitté faute de preuves suffisantes.
Pendant sa détention , contraint de le suppléer, je fis pour près de deux cent mille francs d'affaires. C'est alors que, ravi de mes talents fînan-
ciers, il prédit que je serais un jour le premier banquier de France. 11 se consolait ainsi de ne pas me voir page de Louis XYIII.
Il n'était pas le seul royaliste qui cherchât dans les affaires d'argent une compensation aux mécomptes politiques. Des personnages de haute extraction étaient en relation d'intérêt avec nous. Quelques-uns, il est vrai, jouaient le modeste rôle d'emprunteurs. Ce n'étaient certes pas nos débiteurs les plus exacts : plusieurs ne s'acquittèrent jamais. Mon père, comme M. Jourdain, n'en était pas moins glorieux d'avoir de pareils obligés, qui descendaient jusqu'à se faire ses flatteurs pour avoir l'avantage de devenir des parasites. J'en ai vu l'aider à faire sa toilette.
J'ai déjà dit un mot de M. de Clermont-Gallerande. Celui-là me paraissait rempli de dignité; d'ailleurs, il ne nous employait que pour des opérations de bourse, alors presque inévitables pour tout le monde. Ce comte, que je ne vis que quelquefois, me donnait l'idée d'un homme de sens et de fermeté. Il avait joué un rôle secret dans les journées de vendémiaire, auxquelles le royalisme avait eu une large part, et oii Bonaparte avait fait triompher la Conven-
HA BIOGRAPHIE 4i
lion. Les premières guerres d'Italie terminées^ le général était venu occuper un hôtel rue Ghantereine. C'est de Tappartement de M. de Clermont, contigu à cet hôtel, que, pour la première fois, je le vis comme il traversait un bout d'avenue.
« Quel grand militaire! dis-je au comte.
— Oui , mais la République le tuera , s'il ne tue la République.
— Il se fera dictateur.
— C'est là une prédiction d'école, jeune homme. A des républiques comme celle-ci, il ne faut que quelques coups de balai pour faire place aux maîtres légitimes.
— Et croyez-vous, monsieur le comte, que Bonaparte voulût se charger d'être le balayeur? » Il hésita à me répondre, et finit par me dire :
« Il est gentilhomme, il a été élevé avec des hommes comme nous : cela ne s'efface pas. Au reste, le Directoire ne le laissera pas grandir. »
Je savais assez d'histoire pour voir que le rôle de Monck était celui que M. de Clermont assignait au héros d'Italie. Il ne fiit pas le seul qui ait caressé cette illusion, même pendant le Consulat.
On doit voir que j*ai été à bonne école du droit
divin : pour n'en être pas devenu partisan^ il fallait que ma jeune nature fût bien rétive. Cette conversation m'en rappelle une autre de la même époque.
Mon père suppliait alors tous ceux qu'il voyait de me faire la leçon sur mon républicanisme, et il s'était surtout confié au chevalier de la Carterie, homme d'un âge avancé, que mon babillage amusait. Un jour que chez lui nous étions en discussion, il se mit aussi à me parler de mes maîtres légitimes. Fatigué d'entendre ce mot revenir toujours :
« Ehîjiui dis-je, monsieur, apprenez -moi donc ce que sont ces gens-là, sur le compte desquels leurs partisans même ne sont pas d^accord.
— De qui me parlez-vous, mon jeune ami?
reprit gravement le vieux chevalier.
— Mais de voire Louis XVIII, du comte d'Artois, de ses fils.
— Penh I peuh ! il s'agit bien de ces personnages-là : ce n'est qu'une famille d'usurpateurs.
— Voilà qui me confond! Quoi! monsieur, ces maîtres pour qui se dévouent tant de nobles, tant de Vendéens, ne sont que des usurpateurs?
MA BI06RÂPU1Ë 45
— De vrais usurpateurs, mon ami, et ils ne l'ignorent pas.
— Éclairez-moi, je vous prie; je n'y puis rien comprendre.
— Je le conçois. Écoutez-moi donc, et vous verrez dans quelle erreur vos royalistes vous ont fait tomber. Avant Louis XIV et son frère le duc d'Orléans, Anne d'Autriche eut un fils, qui n'est
autre que le Masque de Fer. Ce sont ses droits qui ont été transportés fallacieusement aux enfants illégitimes de la reine.
— Mais, monsieur, le Masque de Fer était-il plus légitime?
— Certes, il était bien le fils de Louis XIII, celui-là; mais, toujours suspecte à son mari, Anne d'Autriche considéra que, poussé par Richelieu, le roi pourrait mettre en doute une paternité si peu constatée par les rapports bien rares qii'il avait eus avec sa royale épouse, et elle consentit à faire disparaître son premier-né, sur la promesse qu'on lui fit d'amener des relations conjugales plus patentes pour justifier la légitimité des enfants qui naîtraient par la suite. Richelieu, qui avait affecté de l'amour pour Anne, par intérêt de position, ne tarda pas à être instruit de ses
secrètes amours. Une fois le premier-né disparu, il ne fut plus possible à la reine de revenir sur sa faute, qui la mit sous la dépendance absolue d'un favori. Voilà, mon jeune ami, comment des bâtards sont devenus les héritiers du trône de Henri IV. »
Bien qu'alors peu versé dans l'histoire, j'aurais eu sans doute quelques objections à opposer à la partie romanesque de ce récit ; je m'en gardai et me contentai de faire observer que, pour appuyer les prétentions qui en résultaient, il faudrait que le Masque de Fer eût laissé des héritiers.
c< Il en a laissé, grâce à Dieu, répliqua M. de la Carlerie. Apprenez qu'élevé d'abord en Normandie, il y fut peu surveillé. Avant vingt ans, il contracta un mariage secret avec une jeune personne de famille noble et en eut un fils que l'infortuné ne connut pas, car c'est de l'époque de ce mariage que date le rigoureux emprisonnement qui Ta rendu si célèbre. Ce fut alors aussi que sa femme sut de quel ^ng il était et sentit la nécessité de cacher à tous les yeux l'enfant qu'elle en avait eu, de peur qu^on ne traitât le fils comme le père, et plus mal encore. Cet en-
fanl, élevé avec un soin tout particulier, n'eut la connaissance de ses droits que lorsqu'il fut en âge d'en garder le secret, qui lui fut transmis avec tous les actes constatant les faits que je viens de vous rapporter. Cet héritage a passé aux aînés des descendants jusqu'à ce jour.
— Et quel est aujourd'hui Pheureux mortel qui jouit d'un tel honneur?
— C'est un homme âgé d'à peu près trente ans qui porte le nom de Yernon et habite un château en Bretagne, où beaucoup de ses fidèles sujets se font un devoir de le visiter. 11 jouit là du respect de ceux même qui ignorent sa royale origine, tant son esprit, son éducation et son extérieur majestueux lui donnent d'avantages sur le commun des hommes. Pendant la Terreur, il a été protégé par les révolutionnaires, et il a laissé passer une tempête qui devait le délivrer de ses plus cruels ennemis.
— Quand compte-t-il donc faire valoir ses droits?
— Attendez, attendez. Un homme a déjà paru qui semble prédestiné à lui rendre le trône.
— Serait-ce Bonaparte?
40 MA BIOGRAPUIE
— Justement, il n'est pas ce qu'on croit, et vous en saurez davantage. »
L'histoire du Masque de Fer m'avait trop souvent préoccupé pour que je fusse tenté de rire de la bonne foi avec laquelle le vieux chevalier venait de m'expliquer cette inexplicable histoire. Ce qui surtout m'en plaisait, c'était le parti que j'en allais tirer dans mes éternelles discussions avec mon père. En effet, au premier prône en faveur de nos maîtres légitimeSy je délile cette merveilleuse narration à mon père et à plusieurs royalistes, dont j'avais exprès attendu la présence.
«Quelle folie! s'écrie mon père; qui fa pu faire un pareil conte?
— M. de la Carterie. »
A ce nom, le pauvre homme fut abasourdi.
« Quoi ! dit-il, lui qui m'avait promis de te guérir de ta républicomanie ! »
Ses amis, en voyant sa déconvenue, traitèrent le vieux chevalier de fou. Il ne l'était pas. Mais je dois convenir que j'appris plus tard qu'il appartenait à la secte des illuminés, fondée par Swedenborg, modifiée et propagée en France par Saint-Martin et dont Cazotte, auteur du Diable
amoureuXy fut, dit-on, un des plus fervents adeptes. Plusieurs illuminés français avaient les mêmes idées politiques que mon chevalier, et l'un d'eux, qui m'en a parlé dans de semblables termes, me prédit, en 1806, la chute de Napoléon, parce qu'il n'avait pas rempli la mission que Dieu lui avait donnée de rendre le trône de France aux descendants du Masque de Fer.
Moquez-vous donc des superstitions de village, lorsque vous voyez des gens d'un monde éclairé infatués de pareilles rêveries !
On ne sera pas surpris que, depuis tant d'années, j'aie cherché à savoir ce que je devais penser de M. de Yernon. Longtemps sa trace m'échappa; mais enfin une personne qui mérite confiance me dit l'avoir connu ou plutôt vu en Bretagne. C'était, en effet, un honune dont l'extérieur répondait assez au portrait que m'en avait fait M. de la Carterie, Ce M. de Vernon, qui habitait un modeste château, paraissait vivre dans une certaine aisance, qu'entretenaient ses crédules partisans, et, dans le pays, on se contait à l'oreille et son origine et ses droits. Il paraît que, sous PEmpire, il fut l'objet d'une surveillance ; au moins, à ce que m'a assuré la per-
sonne d'après qui je parle, les préfets le firent plusieurs fois prier de les venir trouver. Sans se révolter contre ces injonctions polies, il ne s'y soumettait qu'à la dernière extrémité et comme un homme obligé de plier devant ses inférieurs. Sans doute, plein des idées qu'on lui avait transmises , il avait foi en lui-même, et il ne me paraît pas moins respectable que d'autres prétendants. S'il n'est plus, il a sans doute laissé un héritier de la couronne, aussi convaincu que lui des droits du Masque de Fer et des siens.
Qu'on ne s'imagine pas que je parle de quelques relations élevées que nous donnait notre genre d'industrie, pour affaiblir ce qu'il avait de pénible et de'désagréable. Nous n'avions que trop de rapports avec les classes inférieures et avec les malheureux. L'étal du Trésor, l'avilissement extrême du papier-monnaie, l'argent redevenu le besoin impérieux de toutes les transactions, faisaient que le Mont-de-Piété , cet établissement qu'une meilleure organisation rendrait plus utilement secourable, avait cessé d'être la ressource du pauvre. C'était donc aux maisons particulières de prêt, forcément tolérées, que l'ouvrier s'adressait ainsi pour obtenir un argent qu'on lui vendait
MA BIOGilAPUiR A\)
bien cher. Je ne serais pas né compatissant que je le serais devenu en face de tant de misères que nous devions accroître en les secourant. Je suis heureux d'avoir à rendre cette justice à mon père, qu'il me laissait le maître de les adoucir, et m'en donnait souvent l'exemple. Aussi, combien de malheureux ont remporté de chez nous, avec l'ar* gent qu'ils y venaient chercher, les vêtements dont ils se dépouillaient pour fournir le nantissement ! Ma bonne vieille grand'mère Champy*,
* Eu relisant ici le nom de ma grand'mère, je crois nécessaire de Taècompagner d'une note qui apprenne à la critique que celle de mes chansons qui porte le titre de Ma Grand' Mèrt' ne peut être en rien le portrait d'aucune de mes aïeules, femmes également recommandables. La femme du tailleur, qui eut soin de mes premières années, grande travailleuse, ne connut d'autre distraction que la lecture; et la mère de mon père, non moins courageuse femme, fut également un modèle de vertu.
Il me semblait qu'il était facile de démêler^ dans les productions d'un auteur, celles qui appartenaient aux conditions de son genre et aux fantaisies de son esprit de celles où il avait eu l'intention de se peindre lui-même. J'ai pu juger du contraire. Aussi, comme ma sœur est religieuse, je me crois obligé de dire que la chanson du Voisin , où je dis : Tai pour sœur une hé" guine, était faite bien avant que ma sœur pensât à prendre le voile.
Je ne veux pas qu'on pousse trop loin l'application de ce moi d'une de mes préfaces : Mes chansons, c'est moi. C'est moi, en effet; mais c'est bien d'autres aussi, et je sais gré au critique qui
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qui nous aidait, me disait quelquefois : « On le trompe. » Ce mot m'a été répété bien souvent depuis même que l'expérience m'est venue : il n'a jamais pu me rendre sourd aux gémissements de mes semblables. Dans le grand nombre d'infortunés que je voyais alors, je fus assez heureux pour retrouver une vieille ouvrière qui m'avait vu naître. Son histoire, qui est Celle de tant de femmes de cette classe, me paraît pouvoir se placer ici, bieti qu'étrangère au récit de ma vie.
La mère Jary, quand je la retrouvai, n'avait pas moins de soixante-six ans. Les petits services que je lui rendis, même encore au temps où la pauvreté remplaça pour moi notre courte opulence, ceux qu'elle-même s'empressait de me rendre soit en raccommodant mes vêt^uents usés, soit en mettant un peu d'ordre dans mon ménage de garçon, établirent entre nous une intimité qui dura jusqu'à sa mort. Un jour qu'elle rangeait ma chambre, je crus la voir pleurer.
« Qu'avez-vous, mère Jary?
— Hélas ! ce sont mes vieux chagrins qui prennent le dessus. Excusez-moi.
s'est servi de cette expression, la comédie des chansons, en parlant de mes recueils. [Nots de Réranger. )
— Asseyez-vous là, et causons de vos vieux chagrins. N'est-ce pas plutôt que votre loyer vous tracasse encore? parlez : je suis riche aujourd'hui.
— Non, mon en£ant, ce n'est pas le loyer cette fois. Je ne vous ai jamais raconté ma vie, ma misérable vie. Elle a été bien triste !
— Eh bien, mère Jary, racontez-moi-la.
— Mais vous écrivez.
— Qu'importe 1
— Je vais donc tout vous dire. Peut-être vous donnerai-je ainsi moyen de m'être utile. »
^ mSTOIRE DE L\ MÈRE JARY.
« J'ai été fort jolie, fort gaie, fort rieuse. Ma mère, petite couturière, m'apprit son état et je devins ouvrière assez habile. J'avais dix-^sept ans quand Jary demanda ma itiain. Il était beau garçon, de joyeuse humeur et avait un emploi dans les écuries du roi : c'était une fortune. Ma mère, depuis la mort d'un fils beaucoup plus âgé que moi, restée faible et souffrante, avait le pressentiment de sa fin prochaine, et, voyant que Jary me
plaisait, elle se hâla de conclure le mariage, qui, pendant un mois, fut le plus heureux du monde. Mais bientôt Jary se montra ce qu'il était, joueur, ivrogne et libertin. Nous habitions Versailles; il rentrait ivre, me battait et amenait des filles au logis. Mes peines s'accrurent par la perte de ma mère, à qui je les cachais et qui mourut avec la consolation de me croire parfaitement heureuse. Je l'aurais été si Jary avait eu delà conduite. Il fit des dettes, perdit sa place, et je le vis un jour arriver, en me disant : « Nanette, je pars pour « l'Angleterre, où je vais me perfectionner dans c( mon état de palefrenier. — Et moi, m'écriai-je, c( comment vais-je faire pour vivre? — Tiens, re- « prit-il, voilà un louis. Tu es économe; vends « notre mobilier; retourne à Paris et travaille. Re- « marie-toi, si tu le veux. Je t'enverrai un acte « mortuaire de Londres. » Il m'embrasse, et le voilà parti, me laissant muette et étourdie. Je n'en ai depuis entendu parler.
« Nous autres pauvres gens, nous n'avons pas le temps de pleurer tout notre soûl : je me hâtai de revenir à Paris me loger dans ime mansarde étroite où je me mis à travailler pour les couturières. Je n'avais pas encore accompli mes dix-
huit ans; la solitude me parut bien pénible. En travaillant, je chantais sans plaisir. Mes compagnes d'enfance étaient toutes dispersées : la crainte des mauvaises connaissances m'empêcha d'en faire de nouvelles. Il me semblait toujours que quelque ami dût me tomber du ciel.
« Dans la maison que j'habitais, vis-à-vis de l'étroite fenêtre de ma chambre, était une lucarne toute semblable. Un jour de printemps, j'y remarquai un jeune ouvrier tailleur, si assidu à l'ouvrage, que, de toute la journée, que je passai sans chanter, il ne tourna pas les yeux de mon côté. C'étaitun blond d'une jolie figure, quoiqu'un peu pale. Le lendemain, dès la pointe du jour, je le r€\is à la besogne et toujours avec la même assiduité. Ce jour-là pourtant, j'osai chanter, mais tout bas; ses yeux se tournèrent vers moi et nous nous saluâmes. Puis vinrent les rencontres sur le palier; puis les services de bon voisinage; enfin une intimité complète s'établit entre nous deux, pau\Tes jeunes gens. Il avait quatre ans de plus que moi et fournissait par son travail aux besoins d'une mère infirme, qu'il allait, fêtes et dimanches, visiter à Charonne. Bientôt une tendresse mutuelle nous rendit inséparables et nous
trouvâmes de Téconomie à n'avoir qu'un ménage et à faire bourse commune. J'en ai bien souvent demandé pardon au bon Dieu, que nous allions prier ensemble. Hélas 1 je devins grofôe au bout de quelques mois de cette heureuse liaison : ce fut une joie de plus pour nous. Il venait de perdre sa mère, qui nous avait bénis en mourant, et nous gagnions assez pour élever un enfant. Les mois de bonheur que j'ai passés avec ce bon Paul Gaucher me sont encore présents : il n'en est pas venu d'autres pour les faire oublier, et le malheur était si près de nousl Gaucher depuis longtemps souffrait de la poitrine; tout à coup le mal fil de rapides progrès : malgré tout son courage, je le vis contraint de moins travailler d'abord, puis de recourir au médecin, et bientôt il fut réduit à garder le lit la moitié du jour. Nos petites économies s'en allèrent; lés dettes ne tardèrent pas à s'accumuler, ei notre linge, nos meubles, nos bardes, fiirent mis en gage. C'eût été peu si la santé se fût rétablie; au contraire, il s'affaiblissait chaque jour davantage, et lorsque j'accouchai il nous restait à peine de quoi payer la sagefemme.
« Dieu me donnait un fils, un fils charmant,
MA BIOGRAPHIE bb
mais point de lait pour le nourrir. Il voulait sans doute ainsi me punir de ma faute. Nous ne pouvions nous procurer une nourrice. Quel désespoir troubla ma joie de mère ! £t, pour ajouter à ce malheur, les suites de ma couche devaient être pénibles et longues. Nous ne savions que faire pour apaiser les cris du pauvre et cher enfant. Trois jours après mon accouchement. Gaucher, étendu sur un matelas, se lève précipitamment : « Donne-moi mon fils, dit-il; dans le vilce lage où ma mère est morte je suis sûr de lui « trouver une nourrice. J'y cours. » Je ne sais comment il eut la force de se lever et de sortir, emportant bien emmailloté notre enfant, que je couvris de baisers et de larmes. Selon moi, il devait rester absent presque toute la journée : je le vois rentrer au bout de quelques heures et tomber sur son matelas sans pouvoir proférer une parole. Malgré la fièvre qui vient de me prendre, je me traîne auprès de lui et le force de boire un reste de vin qu'il avait gardé pour moi . Il se ranime enfin; mais alors des pleurs mondent son visage si défait, si pâle. Une secrète mquiétude m'agite. « Et notre fils? » lui dis-je. A ces mots, ses pleurs redoublent; il me presse dans ses bras
défaillants : « Il est aux enfants trouvés, » répondit-il en se laissant retomber sur le matelas.
ce Voilà, mon cher monsieur, le plus affreux moment de ma vie, celui qui Ta remplie d'une amertume telle, que tous les biens de ce monde n'eussent pu l'adoucir. Je m'écrie : c< Quoi I tu « as porté là mon fils ! — Nanette, écoute, dit-il « en me prenant les mains; je n'ai plus que quelce ques jours à vivre, quelques heures peut-être. « Je te laisse accablée de dettes, sans un seul ce ami, sans la moindre protection. Que serai s- tu ce devenue avec un enfant que tu ne pouvais nourcc rir? Que serait-il devenu lui-même, ce cher ence faut? Et qui sait? ton mari ne peut-il pas recc venir? Pardonne-moi et écoute-moi, je t'en « supplie. Avant de le déposer dans cette maice son, je lui ai fait, à la cuisse gauche, une croix ce de la forme de celle que tu as mise en gage, ce Comme il n'était pas baptisé, j'ai attaché un ce billet à ses langes où je demande qu'on lui ce donne mon nom de Paul. »
« Quelque peine qu'il eût à parler si longtemps, il fut obligé de me redire les mêmes choses plusieurs fois; car il voyait que, dans mon abattement, je ne l'avais ni compris, ni entendu.
11 ajouta : « La croix ne s'effacera pas. Je l'ai « marquée avec un fer chaud . — Avec un fer « chaud! » m'écriai-je saisie d'horreur et m'éloignant de lui comme j'aurais pu le faire d'un assassin. « Rassure-toi, me dit le malheureux « Gaucher; j^y ai pris tant de précautions, qu'à « peine a-t-il poussé un gémissement. »
« Mon trouble ne s'apaisa que par le projet que je formai en moi-même de courir bientôt reprendre mon enfant. Mais mon état, qu'empira sans doute la violence du chagrin, ne me permettait pas de sortir, et dès la nuit même, après les efforts de tout genre qu'il venait de faire. Gaucher tomba dans des convulsions que je crus être son heure d'agonie. Le médecin ne me laissa aucun espoir, et, n'étant plus payé, cessa ses visites. Gaucher languit encore dix jours, et c'est lorsque l'espérance me revenait, qu'après une crise affreuse je reçus son dernier soupir. Pauvre ami ! qu'il était honnête et bon ! Dieu aura eu pitié de son âme. Oh! que de fois j'ai prié pour lui la Vierge et son saint patron !
« Hélas! mon cher monsieur, voilà quarantehuit ans de cela, et, depuis ce moment, je n'ai eu que son souvenir et celui de mou fils pour unique
compagnie. Oui, depuis l'âge de dix-neuf ans, j'ai vécu seule, toujours seule. Quelquefois pourtant votre grand-père m'admit dans sa famille, et, m'ayant appris à travailler de son état, ne me laissa jamais manquer d'ouvrage, ce qu'il regardait comme une distraction suffisante, lui qui n'en connut guère d'autres, sai^f pourtant ses promenades du dimanche, oii, tout petit que vous étiez, il vous emmenait courir les champs. C'était dans une de ces courses que, bien longtemps avant le mariage de votre mère, j'eus le bonheur de le rencontrer. J'étais avec Gaucher, qui travaillait pour lui, et depuis le cher homme m'a toujours été secourable. Je travaillai donc; mais j'avais cent soixante-quinze francs de dettes à acquitter. On ne sait pas combien il faut de temps à une pauvre ouvrière pour payer une si forte somme, quels que soient son courage et son économie. Dix-sept livres dix sous par an prélevés sur de petites journées, c'est énorme. J'ai tout payé, mon cher enfant, tout payé. Il m'a fallu dix ans pour cela. Pendant ces dix années, à compter du jour où ma santé se rétablit un peu, croyez que je fis bien des démarches pouf avoir des renseignements sur mon fils. Toutes mes tentatives
furent vaines; car c'est un usage de Tadministration des enfants trouvés de refuser aux mères la connaissance des lieux où ces enfants sont envoyés. Je m'en aperçus avec désespoir dès les premières réponses qui me furent faites, avec une dureté qui m'intimida et m'empêcha peut-être de dire et de faire ce qu'il eût fallu. Personne ne nous écoute, ne nous aide, nous aulres petites gens. Oh! si j'avais pu savoir ce qu'il était devenu ! Pour l'avoir, pour l'élever, que h'auraisje pas donné! que de nuits j'aurais consenti à passer au travail, en outre de celles que je passais déjà ! Après de longues années de sollicitations, une dqs sœurs de la maison prit enfin pitié de moi. Elle feuilleta les rostres, trouva, à l'époque indiquée, un nouveau baptisé du nom de Paul; écrivit dans l'endroit éloigné où il avait été envoyé et d'où l'on répondit que, la nourrice et son mari étant morts, l'enfant, âgé de huit ans, avait été confié à un voyageur riche que sa bonne mine avait intéressé. Depuis on n'en avait plus entendu parler, et le curé du lieu avait oublié le nom du voyageur et son pays.
« C'était bien peu de chose pour une mère que ces détails; pourtant ils me causèrent une grande
joie. Mon fils avait échappé aui premières maladies de l'enfance; il devait vivre; il vivait. Plus j'y pensais et plus j'en étais convaincue. Tous mes rêves me semblaient dire d'espérer.
« Depuis lors j 'ai vécu avec ce cher fils, avec mon Paul; non- seulement en le cherchant partout, autant que je le puis dans ma vie de travail, mais en m'en faisant une image toujours plus parfaite, d'année en année. Je l'ai vu tout petit; je l'ai vu grandir, devenir homme, et je le vois aujourd'hui dans son âge mûr. Il me ressemblait; il aura eu ma force; il vit, mon cœur en est sûr. Dès que je suis seule, il est toujours devant mes yeux : il n'y a pas longtemps que je me suis écriée : « Combien tu as déjà de che- « veux blancs, Paul ! » et je l'ai vu me sourire tristement. Il aura sans doute aussi éprouvé bien des peines. Je ne sais cependant pourquoi je m'imagine qu'il a fini par faire une brillante fortune. Je ne puis me le représenter que bien vêtu; mais dût-il être en haillons, que je le presse sur mon cœur avant de mourir ! »
Avec quel intérêt j'écoutais cette mère se créant ainsi l'image du fils qu'elle rêvait sans cesse 1 Qu'on ne croie pas que cette femme eût le cer-
veau malade : elle était au contraire d'un sens rassis et droit; mais la sensibilité maternelle avait été développée à ce point par la solitude et le besoin d'aimer. Le cœur d'une mère est une source inépuisable de miracles.
S'apercèvant de l'émotion qu'elle me faisait éprouver : « N'est-ce pas que je le retrouverai? — Je l'espère comme vous, mère Jary. S'il était mort, vous perdriez la faculté de le voir ainsi. Dieu ne voudrait pas se faire un jeu d'une affection si touchante. » La joie brillait dans les yeux de la pauvre femme, qui s'empressa d ajouter : « Je me suis dit cela bien souvent. Ah ! si vous saviez 1 quand je suis dans la rue, je regarde tous les passants de son âge. J'ai osé même, moi qui suis si timide, en arrêter plusieurs parce que leur taille, leur tournure, leurs traits me rappelaient mon frère, qui me ressemblait à s'y méprendre. Les uns rient et me repoussent en m'appelant folle, d'autres paraissent avoir pitié de mon embarras. Et si je vous disais que, moi femme, il m'est arrivé d'aller voir au bord de la rivière des hommes se baigner, dans l'espoir de découvrir la croix dont Paul doit avoir conservé la marque I Combien, les dimanches, après la messe, ai-je
passé d'heures sur le Pont-Neuf, où la foule est toujours si grande, pour voir si quelqu'un n'y parlerait pas à mon cœur ou n'éprouverait pas à ma vue les mouvements du sang ! Sur des renseignements pris au hasard, j'ai eu la hardiesse de me présenter à beaucoup de bourgeois et d'ouvriers qui portaient le nom de Paul ou que je savais être sans famille. Dans ce moment encore, mon cher monsieur, je m'occupe d'une nouvelle recherche, et c'est pour cela même que j'ai cru nécessaire de vous raconter l'histoire de mes malheurs. Il y a au théâtre de l 'Opéra-Comique un acteur nommé Paul, je n'ai pu me procurer son adresse. Pourriez-vous me la faire avoir? Si vous vous en mêlez, il me semble que vous me porterez bonheur.
— Mère Jary, lui dis-je, aujourd'hui même vous aurez cette adresse. » En effet, je l'allai chercher au théâtre, et m'empressai de la lui porter. Gomme je devais m'y attendre, le lendemain, je la vis arriver triste et abattue. L'acteur Paul avait un père et une mère; il les lui avait présentés ; car il se rendait compte du sentiment qui animait la pauvre femme et il l'avait affectueusement accueillie.
Peu de mois après, Tage, la misère et les peines morales triomphèrent enfin de sa forte constitution. Des plaies dangereuses envahirent les jambes, et elle se fit porter à VHôtelnDieUy que je n'avais pas le moyen de lui éviter. A la première visite que je lui fis, elle me dit : « Si j'osais ! — Osez, osez, mère Jary. — Eh bien, j'ai appris, le jour 011 je suis entrée ici, qu'un enfant trouvé, nommé Paul, habite sur le quai de la Ferraille. On m'a assuré qu'il avait l'âge de mon cher enfant. »
J'allai voir le brave ouvrier; mais cet homme, d'origine méridionale, n'avait que trente-six ans. Il me fallut encore affliger la pauvre malade, dont l'état empira promptement. Une des sœurs qui desservaient la salle l'avait prise en affection ; je sus par elle qu'il n'y avait point à compter sur une guérison, qu'ainsi l'on pouvait satisfaire à ses petites fantaisies. Je lui portais un matin des confitures qu'elle avait désirées ; mais, sans y faire la moindre attention : « Mon bon ami , mon bon ami, me dit-elle, les yeux rayonnants d'une joie de prédestinée, je l'ai vu enfin, ici, tout près de mon lit. C'est lui I cette fois, j'en suis sûre. Tout semblable au portfait que le bon Dieu a gravé en moi, avec des cheveux blancs, comme je vous l'ai
dit. C'est lui I je vais guérir. — Tant mieux, mère Jary. Mais racontez-moi donc comment ce bonheur vous est arrivé. — Il était au milieu de beaucoup de médecins et d'élèves : il semblait être leur chef. Oh! que sa voix était douce! Il s'approchait de mon lit ; mais je ne sais ce qui est arrivé : il a disparu au moment où je lui criais : « Paul ! mon « fils ! » et j'ai perdu connaissance. La bonne sœur m'a fait revenir à moi, et je le lui ai dépeint. Il reviendra faire la visite demain ; elle a promis de l'amener à mon lit. C'est lui î c'est lui ! revenez de-
mam, revenez. »
En l'écoutant, je jugeai que le sentiment de toute sa vie s'était transformé en un délire qui présageait sa fin , malgré la plénitude de sa voix, la vivacité de son regard et la force avec laquelle sa main serrait la mienne. Le lendemain elle n'était plus, heureuse d'avoir fini au plus beau moment du songe qui seul put lui donner la force de supporter cinquante ans de misère et de larmes !
Son histoire, que j'aurais voulu pouvoir raconter avec la simplicité naïve qu'elle mettait à ses récits, servira de transition pour passer à celle de mes adversités.
MA BIOGRÂPUIE 05
En 1798, notre maison croulait, et le malheur que j'avais prévu vint me porter un des coups les plus affreux que j'aie jamais reçus.
Élevé par ma tante dans des principes de rigoureuse probité, je faillis tomber malade de désespoir, à l'idée d'une catastrophe que je n'avais pu que retarder, et dont j'avais peur de paraître responsable. En effet, les capitalistes s'étaient habitués à me compter pour beaucoup dans la confiance qu'ils accordaient à la maison, bien que depuis un an j'eusse cessé d'y travailler. La plupart se crurent en droit de m'adresser des reproches que je ne méritais d'aucune façon. Si mon père, naturellement prodigue, dépensait trop, je n'étais pas une lourde charge pour la caisse : j'habitais une mansarde sans feu où la neige et la pluie inondaient souvent mon lit desangle. Mes plaisirs n'étaient pas dispendieux; je n'avais pas même le goût de la toilette, et le jeu n'a jamais eu prise sur moi. « L'opulence de ton père ne durera pas, » m'avait dit ma tante, et ce mot avait réglé ma conduite. Quoique laid et de mine chétive, je n'ai pas eu occasion de dépenser avec les femmes, qui seules eussent pu m'entraîner à des folies onéreuses.
CO MA filOGRAPUlE
Une autre passion se développa en moi au milieu de ces fune^es circonstances. J'avais jusqu'alors rimaillé sans suite et sans but; enfin un véritable amour de la poésie vint s'emparer de moi. Quoique toujours très-faible grammairien, je me mis à étudier tous les genres, à les essayer à peu près tous, et parvins, en peu d'années, à me faire une poétique presque complète, que j'ai sans doute perfectionnée dqpuis, mais qui n'a presque pas varié dans ses règles principales. C'est aussi à cette époque que je méditai sur la langue et son génie, prenant ainsi par en haut une science dont les degrés nidîmentaires m'ont toujours inspiré une sorte de répugnance.
A l'aspect de la misère qui ne tarda pas à nous menacer, la poésie dut me sembler une consolation que le ciel faisait descradre sur moi. Plusieurs de nos capitalistes, convaincus, malgré mon extrême jeunesse, de mes aptitudes financières et de ma probité, que leur avaient si bien prouvée mes larmes et mon désespoir, me proposèrent des fonds assez considérables pour recommencer des affaires : mon pèro me ponssait à accepter, ce fut en vain. Le métier m'inspirait
un tel dégoût, que j'aimai mieux rester pauvre que de retourner à cette Bourse, où je n'ai ja^ mais pu remettre les pieds sans un frisson d'épouvante.
Je regrettai alors bien amèrement d'avoir été arraché à la typographie, que j'ai toujours aimée, mais que je ne me figurais pas connaître assez bien pour y trouver une ressource. J'avais tort : je me suis convaincu trop tard que j'aurais pu devenir en peu de temps un habile ouvrier, ce qui m'eût évité bien des années de dénûment et d'attente vaine.
Tandis que mon père, poursuivi par ses créanciers, emprisonné même, n'était ni moins insouciant ni moins l^er, j'aurais voulu me cacher au monde entier et me livrais à des accès de mélancolie d'autant plus douloureux, que, fort expansif dans mes plaisirs, je ne l'ai jamais été dans mes peines. La crainte de rencontrer des témoins et des victimes de notre désastre, m'^arait en de longues promenades autour de Paris. Saint- Gervais, Romainville, Boulogne, Vincennes, que de tranquillisantes rêveries je vous ai dues ! Mais il fallut bientôt me consacrer à la tenue d'un cabinet de lecture, dont mon père fit Tacquisi-
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lion. Ce fut pour moi l'occasion de nouveaux embarras : il m'avait adjoint un cousin, joyeux garçon qui, pendant que je rimais et que j'écrivais au milieu des pratiques, en gardant le comptoir, dépensait à s'amuser une partie de nos petits bénéfices. Mon père reprit enfin l'établissement, devenu sa dernière ressource. C'était dans la rue Saint-Nicaise : un soir que je venais l'y retrouver, je faillis sautera l'explosion de la machine infernale^ qui m'eût assurément mis en morceaux^ si elle eût éclaté quelques secondes plus tard.
Par un hasard singulier, peu de jours avant cette horrible catastrophe, M. deBourmont, qui avait traité avec le gouvernement consulaire, l'abbé Rathel, homme qui vivait de conspirations royalistes, un nommé Charles, dont le nom de famille m'échappe, et deux ou trois individus du même parti avaient dîné chez mon père. Ce n'était cependant pas un conciliabule. Là, j'avais pu remarquer le peu d'accord qui régnait entre ces messieurs. M. de Bourmont semblait surtout inspirer de la défiance et du mécontentement. Aussi je fus bien surpris de le voir compromis dans l'affaire Carbon et Saint-Régent. Depuis ce
MA BIOi;RAPIIIE 69
jour, je ne me suis plus rencontré avec lui. Le nommé Charles, arrêté, je crois, le surlendemain de cette réunion, fut fusillé en vertu d'un ancien jugement porté contre lui. Quand il fut pris, il projetait d'assassiner le premier consul, et l'avait confié à mon père, qui fit tout pour l'en détourner. Nous eussions dû être compromis par de telles relations : on surveilla seulement mon père, à qui le commissaire de police donnait le titre de Banquier des royalistes. A juger par le banquier de la fortune du parti, la banqueroute était imminente.
Je m'aperçois que j'ai gardé le silenw sur les événements politiques des deux dernières années du dix-huitième siècle, qui ne furent pas de nature à adoucir mes chagrins. Moi qu'avaient rempli de tant de joie les succès de nos armes, il me fallut bientôt gémir sur leurs revers multipliés, trembler même pour l'indépendance de la patrie. A la fin du pouvoir directorial, l'anarchie devint telle, que les cœurs les plus forts y perdaient l'espérance. Qu'on juge où en étaient les cœurs timides. J'ai entendu, avec confusion, de bons bourgeois désirer alors le triomphe de la coalition étrangère. Les Masséna, les Brune, qui nous ra-
menaient la victoire en Suisse et en Hollande, paraissaient insuffisants pour nous rendre la sécurité, tant les désordres, les corruptions, les extravagances du gouvernement de Barras, avaient découragé la nation, naguère encore si confiante dans ses forces.
Au milieu de ces malheurs publics, pauvre disciple de Juvénal, je rimais des alexandrins contre Barras et ses adhérents. On voit que j'ai eu de bonne heure aussi le goût de la satire, trèsrépandu alors, comme l'attestent les vers de Chénier, Lormian, Despazeset de beaucoup d'autres. Mes chefs-d'œuvre en ce genre n'eurent pas le temps d'éclore : Bonaparte revint d'Egypte. Ldrsqu'arriva la grande nouvelle de son retour inattendu, j'étais à notre cabinet de lecture, au milieu de plus de trente personnes. Toutes se levèrent spontanément, en poussant un long cri de joie. Il en fîit de même à peu près dans toute la France, qui se crut sauvée. Quand on produit de pareils effets sur un peuple, on en est le maître : les sages n'y peuvent rien. En débarquant à Fréjus, Bonaparte était déjà l'empereur Napoléon .
Je m'étais toujours fait un malin plaisir de
MA BIOGRÂPUIE 71
prédire à mon père l'éléyation future du vainqueur d'ArcoIe et de Lodi. Sa course en Egypte ne m'avait point ôté Tidée qu'il arriverait à la suprême magistrature. Ainsi que d'autres royalistes, mon père ne voulait voir en lui qu'un Monck. Quant à moi, j'applaudis avec toute la France à la révolution du 1 8 brumaire, non pourtant sans craindre que le jeune général ne s'arrêtât pas au consulat.
Si l'on me demande comment, ayec mes prévisions, je n'ai pas été révolté par la violation de la constitution au 18 brumaire, je répondrai naïvement qu'en moi le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques et .que la Providence ne laisse pas toujours aux nations le choix des moyens de salut. Ce grand honune pouvait seul tirer la France de l'abîme où le Directoire avait fini par la précipiter. Je n'avais que dixnmf ans et tout le monde semblait n'avoir que mon âge pour penser comme moi. Les partis s'étaient anéantis par la violence, et leurs mouvements, dont on s'effrayai^, n'étai^t que les spasmes de l'agonie. Cette frayeur suffisait pour empêcher le petit nombre de voix qui réclamaient une franche république de trouver de l'écho. On
72 MA BIOGRÂPHlli:
croyait l'avoir eue en 93, et cette république-là n'avait plus guère que des fous pour elle. Les sages qui parlaient encore de liberté le faisaient avec la défiance que leur inspiraient à eux-mêmes des essais malheureux ou maladroits. D'ailleurs, très-peu de ces politiques se recommandaient par la science de l'application, sans laquelle les principes les meilleurs se déconsidèrent si promptement. Enfin, la France avait besoin d'un gouvernement fort qui la sauvât des Jacobins et des Bourbons, de l'incertitude et de l'anarchie. La jeunesse, ivre de la gloire du jeune consul, s'offrait de toute part à l'accomplissement de ses desseins, sans penser même à lui en demander compte. Il ne fallait, pour en juger, qu'entendre dans les théâtres avec quelle frénésie on applaudissait les allusions à la déroute des représentants à Saint-Cloud et de quels rires on saluait les traits lancés contre le petit nombre de Brutus qui, pour me servir des expressions du temps, avaient osé résister au nouveau César \
Qui croirait que ma première velléité d'opposition au gouvernement consulaire fut contre l'emprunt fait à Rome et à la Grèce des noms donnés d'abord aux nouvelles fonctions, et plus
tard aux établissements d'instruction publique : consuls, tribuns, préfets, prytanées, lycées, tous ces mots me semblaient jurer avec le nouveau monde qu'avait enfanté 89, qui nous avait légué bien assez de mots de pareille origine; c'était de l'enfantillage de ma part, sans doute, mais j'ai toujours détesté cette routinière imitation des anciens. Chez nous, voyez Hérault de Séchelles ne pouvant se mettre à travailler à notre constitution, s'il ne parvient à se procurer, avant toute chose, les lois de Minos. Du mélange que nous avons fait de l'ancien et du moderne, du paganisme et du christianisme, est née une civilisation de pièces et de morceaux, habit d'Arlequin qui, heureusement, commence à tomber en loques. Ma colère, à ce sujet, faisait rire alors, et fera rire peut-être encore aujourd'hui. Cela ne m'a pas empêché, malgré mon amour pour les Grecs, de prendre à guignon les grands hommes de Plutarque et Plutarque lui-même, ce Grec qui n'ose apprécier ni la grandeur politique de Démosthènes, ni le génie d'Aristophane. Étudions l'antiquité, respectons la tradition, mais ne leur empruntons que ce dont nous ne pouvons nous passer. Mon admiration pour Bonaparte ne m'a pas empêché de le traiter
souvent d'homme de collège. Paoli Tavail bien deviné : c'était sous beaucoup de rapports un héros de Piutarque; aussi restera-t*ilj je l'espère, le dernier et peut-être le plus grand des hommes de l'ancien monde, qu'il aimait à refaire, à sa manière toutefois. Hélas l rien ne porte malheur comme de lutter contre un monde nouveau !
Napoléon a succombé à la tâche. En 1815, Justifiant le mot de Paoli, il écrivait au r^ent d'Angleterre qu'il venait^ comme Thémistocle, s'asseoir au foyer britanniquie \ Le peuple anglais et son prince ont été bien sensibles à ce souvenir de Piutarque.
Dans les premiers temps du Consulat, pour échapper à ma pénible position^ je tentai de me faire envoyer en Egypte, oii notre armée semblait pouvoir résister longtemps encore. Parce-
val-Grandmaison, que je connaissais et qui en était revenu avec Bonaparte, consulté par moi sur ce projet, m'en démontra tous les inconvénients. Je dus céder à ses avis. Que de fois de-
^ En 1841, nous avons traité Napoléon à soa goût. Après la publication du procès-verbal d'exhumation qui constatait que ses restes étaient dans un état de conservation à faire crier miracle, les journaux et les proclamations des autorités nous ont
puis ne m'a-t-il pas dit : « N'avais-je pas raison? » Moi non plus je n'avais pas tort; carie problème à résoudre était de n'être pas à charge à mon père et de trouver le moyen de vivre, n'importe en quel lieu du monde.
Il y avait pourtant quelque douceur dans ma pauvreté. J'habitais une mansarde, au sixième étage, sur le boulevard Saint-Martin. De quelle belle vue je jouissais là 1 Que j'aimais, le soir, à planer sur l'immense ville, lorsqu'aux bruits qui s'en élèvent sans cesse venait se mêler le bruit de quelque grand orage I Je m'étais installé dans ce grenier avec une satisfaction indicible, sans argent, sans certitude d'avenir, mais heureux d'être enfin délivré de tant de mauvaises affaires qui, depuis mon retour à Paris, n'avaient cessé de froisser mes sentiments et mes goûts. Vivre seul, faire des vers tout à mon aise, me parut une félicité. Et puis, ma sagesse en herbe n'était pas de celles qui bannissent toutes les joies : il s'en fallait bien. Peut-être n'ai-je ja-
parlé des cendres de Napoléon. Les po^es, bien entendu, n*ont pas été les derniers à se servir du mot cendres. Aussi racontat-on qu'un vieux soldat, en l'entendant répéter, s'écria : « Voyez ! ces gredins d'Anglais l'avaient brûlé ! » (Note de Béranger,)
mais parfaitement connu ce que nos romanciers anciens et nouveaux appellent l'amour; car j'ai toujours regardé la femme non comme une épouse ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran, et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donnée. La tendresse pleine d'estime que ce sexe m'a inspirée dès ma jeunesse n'a cessé d'être la source de mes plus douces consolations. Ainsi j'ai triomphé d'une secrète disposition à l'humeur noire, dont les retours devinrent de moins en moins fréquents, grâce aux femmes et à la poésie. Il me suffirait de dire grâce aux femmes, car la poésie me vient d'elles.
Alors même que cette fâcheuse humeur me tourmentait le plus, je n'en étais pas moins, dans nos réunions d'amis, le plus fou et le plus gai de tous. Quelle douce chose que des amis 1 Mes méditations littéraires ne m'empêchaient pas d'avoir des chansons pour tous les joyeux dîners que notre bourse nous permettait. Pas un carnaval ne se passait sans mascarades; jouer la comédie fut un de mes grands divertissements, et je composais de petits vaudevilles pour nos fêtes particulières, ce qui rend plus extraordi-
naire le peu de plaisir que par la suite j'ai trouvé à aller au spectacle*.
A cet âge, j'ai formé d'aimables liaisons qui me restent encore : Antier, qui a donné beaucoup d'ouvrages à nos théâtres secondaires et qui a fait tant de jolies chansons restées inédites, car il n'a jamais visé sérieusement à se faire une
* L'éditeur de Béranger a été assez heureux pour acquérir récemment un manuscrit qui n*a pas moins de cent pages in-folio, et date de 1809. Une lettre y est jointe, qui explique comment Béranger avait entrepris, à cette époque, un travail historique sur les héros de l'antiquité grecque. Ces études lui avaient été, selon toute apparence, commandées par un libraire ; mais s'il écrivit une centaine de pages pour commencer cette « galerie mythologique, » il est à croire qu'il ne l'a pas achevée et qu'il se dégoûta d'une tâche qu'on ne le laissait pas libre de distribuer et traitera sa manière. Il demande dans sa lettre un collaborateur. (( Je suis un mauvais manœuvre, dit-il ; je conviens peu aux tra* vaux de ce genre, et je serai toujours loin d'y trouver mon compte. » Si l'on ne trouve personne pour l'aider, c soyez persuadé, ajoute-t-il, que, pour la fin d'octobre, dussé-je passer les nuits, vous aurez l'ouvrage en entier. »
La lettre est datée du 28 juillet. Il est assurément très-curieux de voir à quels travaux Béranger s'exerçait dans un temps où l'on serait tenté de croire qu'il ne songeait qu'à ses amis et à des chansons légères. Les morceaux que l'on a conservés sont de véritables articles d'érudition sur Achille, Diomède, Thésée, Hercule et d'autres personnages de l'histoire fabuleuse. On y trouve la trace des fréquentes lectures que Béranger faisait alors des traductions de poëtes anciens. (Note de V éditeur.)
réputation, ce qui eût été facile; Lebrun, homme d'un caractère si pur et si bon, devenu académicien, mais que de beaux et légitimes succès littéraires n'ont pas empêché de se décourager trop tôt; Wilhem Bocquillon, inventeur d'une admirable méthode musicale, qui, en popularisant son art, a rendu un grand service à la France et surtout aux classes ouvrières, pour lesquelles la musique est un moyen d'amélioration.
En parlant de Wilhem, qui a fait de si charmants airs pour quelques-unes de mes chansons et que le temps donné à sa méthode a empêché d'arriver à une haute réputation de compositeur, il me prend envie de rapporter une lettre en couplets, comme j'en ai écrit beaucoup, et que je lui adressai à l'occasion d'un Te Deum chanté à Notre-Dame, devant tous les rois courtisans de Napoléon. J'avais un billet d'entrée.
Dimanche, nous verrons cinq rois Faire oublier Dieu dans l'église.
Ils m y chercheront, je le crois, Et j'ai fait blanchir ma chemise.
J'ai le chapeau, j'ai l'habit noir, J'ai des bas fort bons pour la crotte.
J'aurais tout ce qu'il faut avoir, S'il ne fallait pas de culotte.
Vive la femme de bon sens Qui culottait TAcadémie !
Des neuf sœurs, et je m'en ressens, Bien différente est la manie.
Entre nous, ami, je crois peu A leur vertu qui nous assotte, Car ces dames se font un jeu De voir leurs amis sans culotte.
Toi dont le cœur est généreux.
Toi que j*ai toujours vu sensible, Toi qui jamais d'un malheureux N'as trouvé la plainte risible ; Toi qui vis comme un Robinson, Tandis que le sort me ballotte ; Toi qui peux garder la maison, Veux-tu me prêter ta culotte * ?
Un seul de mes anciens amis a rompu avec moi, en 1815, par humeur politique* C'était un artiste célèbre, homme d'un caractère ordinairement aimable et doux, mais dont la vanité sans doute s'éprit des sociétés aristocratiquies. Cet ancien ami se repentit de s'être éloigné de moi ; mais en amitié je
* Déranger vient de parler tout à l'heure de son ami Antier et de son talent pour la chanson.
Nous trouvons ici même, dans le manuscrit, des couplets que M. Antier adressa à Déranger, en 182i, au moment où il allait aller en prison, à la siiite de son premier procès. Sans doute Dé-
n'ai jamais cru les raccommodements possibles, à moins de malentendu.
C'est à une longue maladie de cet artiste, pendant laquelle je ne cessai de le veiller, que je dus
ranger a désiré qu'ils soient imprimés à cette place : il voulait consacrer le souvenir d'une vieille amitié qui le chantait et l'encourageait ainsi longtemps avant que sa réputation commençât. (Note de V Éditeur.)