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AU MOMENT OU IL TA EVTRER EN PRISON

(ini)

Air à'Octame.

Aux dieux des cours puisqu'on te sacrifie Pour n'avoir cru qu'à des dieux indulgents, A ton dépai*t Famitié te confie, Pendant trois mois, au Dieu des bonnes gens.

Exempt de soins comme d'inquiétude, Sur ton grabat, coucbé paisible et pur, Tu dormiras mieux dans la solitude Que les tyrans sur For et sous l'azur.

Quand du repos les tranquilles délices Rafraîchiront tes membres ùtigués.

Un rêve affireux leur rendra les supplices Que la vengeance a toujours prodigués.

Lom des flatteurs, leurs conseillers intimes, Dans l'insomnie, au sein des longues nuits, Un souvenir de leurs tristes victimes Ajoutera le remords aux ennuis.

Tu rêveras l'époque glorieuse

Où les partis oublieront leurs malheurs ;

Ma BIOGRAPUIE 81

ridée d'écrire mes chansons pour la première fois. Je m'en rappelai plus de quarante, dans les nuits que je passai auprès de son lit, où il ne pouvait souffrir une garde, quoique sa fortune lui eût

Le trône libre et la patrie heureuse.

Te décernant des lauriers et des fleurs.

Honneur à toi ! La chanson, libre et fière, Sur le Parnasse a droit àe se ranger.

La France encor ne compte qa'vai Molière ; La France aussi n'aura qu'un Béranger.

Tous deux, bravant une crainte servile, Sans nul égard des couleurs ni des rangs, Ont, à la cour, flétri, comme à la ville, Le ridicule et les intolérants.

Mais on s'expose à dangereuse épreuve Lorsqu'à des fous on veut parler raison ; Et bienheureux, Socrate en est la preuve.

D'en être quitte alors pour la prison.

Aux dieux des cours lorsqu'on te sacrifie Pour n'avoir cru qu'à des dieux indulgents, A ton départ l'amitié te confie.

Pendant trois mois, au Dieu des bonnes gens.

Tu n'irais pas où Marchangy te loge.

Pour quelques traits malins ou graveleux.

Si des pouvoirs ta muse eût fait l'éloge Dans vingt recueils brochés exprès pour eux.

Bon citoyen, de bassesse incapable.

Quand l'étranger donnait chez nous le ton,

permis d'en avoir plusieurs. En les écrivant je les lui chantais pour le distraire dans ses douloureuses insomnies. Toute bonne qu'est ma mémoire, elle dut en laisser échapper beaucoup : j'en ai tant

Tu ne vins pas, d'une rime coupable.

Diviniser Blûcher et Wellington.

Ah ! Ton a dû calomnier ta vie.

Tu repoussais un régime sanglant, Et nul n'a droit, sans exciter l'envie, D'être honnête homme avec un beau talent.

Tremblez, cafards! Son vers ridiculise L'hypocrisie et ses pieux excès.

TremJ)lez, ingrats I Son vers immortahse Les détracteurs du courage français.

Soit qu'il proclame, ou qu'il chante, ou qu'il peigne Un Dieu de paix, nos plaisirs, nos travers ; C'est tour k tour Collé, Rousseau, Montaigne ; C'est la nature : elle inspire ses vers.

D'un goût exquis, d'un commerce modeste, Toujours prodigue et de zèle et de soins, Quoique bien pauvre, il trouve encor du reste Pour obliger des amis au besoin.

Aux dieux des coiu*s lorsqu'on te sacrifie Pour n'avoir cru qu'à des dieux indulgents, A ton départ l'amitié te confie, Pendant trois mois, au Dieu des bonnes gens.

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fait ! Aujourd'hui, elle vient me fournir encore des couplets en réponse à une lettre où cet ingrat ami me disait, après le 20 mars, qu'il fallait attendre, pour nous revoir, le rétablissement des Bourbons* Je ne lui envoyai point ces vers, et, tant qu'il a vécu, j'ai cru ne pas devoir les publier.

Suspendons nos rapports intimes, M'écris-tu, jusqu'à l'heureux jour Qui de tes prinœs légitimes T'entendra bénir le retour.

Ah! garde ton indifférence.

De ton espoir, moi, j'ai frémi.

C'est trop que les pleurs de la France Pour me rendre un pareil ami.

Je t'aimais, et tu crois qu'on chasse L'amitié comme un mendiant Qui, le soir, au foyer prend {dace Pour partir quand luit l'orient.

Non; du toit qui lui sert d'asile A charge de joie et de deuil, Si l'ingratitude l'exile, FJle meurt en passant le seuil.

Elle meurt ! Je sens qu'elle expire ; Fik'e, elle subit ton arrêt Dont seul tout bas mon cœnr soupire, Mais qu'en vain le tien casserait.

Crois-moi, si ton parti l'emporte, Eusséje à courir des dangers,

Si MA BIOGRAPHIE

Je nuirai point chercher ta porte Tu peux l'ouvrir aux étrangers.

Mais revenons à 1801, dans mon grenier du boulevard Saint-Martin. La misère augmentait et la conscription était venue jeter une nouvelle inquiétude dans ma vie. Il était facile de se nourrir de pain et de fromage, malgré la violence de mon appétit. Mais comment échapper à la levée militaire ^t à ses exécuteurs?

Ma frêle constitution, et surtout la faiblesse de ma vue, qui eussent fait de moi un soldat d'hôpital, me plaçaient dans le cas d'exemption certaine- On ne croyait pas, tant j'étais pâle et maigre, que je pusse atteindre trente ans : ma poitrine semblait fort mauvaise, et mon père me répétait sans fin : « Tu n'as pas longtemps à vivre. Je t'enterrerai bientôt. » Nous ne nous en affligions ni l'un ni l'autre. Malheureusement la position que semblait lui donner son cabinet de lecture l'obligeait, si ma réforme n'était pas prononcée, à payer un remplaçant, ce qui lui était réellement impossible.

Ma conscience bien rassurée sur mon incapacité militaire, je ne trouvai qu'un moyen de sauver

à mon père la dépense qui en fût résultée pour lui. Je ne me fis pas inscrire sur les contrôles, ce qui alors était encore possible. Mais Je me plaçais ainsi sous le coup d'une arrestation presque inévitable. Cruel tourment ajouté à tant d'autres ! Beaucoup de jeunes gens se découragent à moins. Je tins bon contre l'adversité, et le ciel me vint en aide. Chauve à vingt-trois ans, sans cause appréciable que mes maux de tête, je pus, grâce à l'apparente maturité que donne la calvitie, braver gœdarmes et officiers de police, toujours à l'affût des conscrits réfractaires. Il me suffisait de mettre chapeau bas devant eux pour que mon front, qui bien avant trente ans en marquait quarante-cinq, leur ôtât l'idée de me demander mes papiers. J'aeu longtemps à saluer ces messieurs, car les réfractaires de ma classe ne furent amnistiés qu'au mariage de Napoléon avec Marie-Louise. Ce qui prouve que les petits ne pâtissent pas toujours des sottises des grands.

Quant à la fortune, elle parut aussi se laisser toucher. J'avais usé trois ans à chercher quelque petit emploi et surtout à rimer, passant de la satire politique aux odes et aux idylles, de la comédie au poëme épique. Pressé par des besoins

sans cesse renaissants, un jour je m'avise d'écrire à M. Lucien Bonaparte : c'était au commencement de 1804». J'ai dit ailleurs combien fut heureuse pour moi cette démarche désespérée; mais j'aime à me rappeler dans quelle misérable situation et sous quel avenir menaçant j'étais placé quand tomba sur moi ce rayon de soleil. Depuis longtemps la montre d'or et quelques autres débris de notre passagère opulence servaient d'hypothèque au Mont-de-Piété ; ma garderobe se composait de trois mauvaises chemises qu'une main amie se fatiguait à raccommodei", d'une mince redingote bien râpée, d'un pantalon percé au genou et d'une paire de bottes qui faisait mon désespoir, parce qu'en les décrottant chaque matin j'y découvrais toujours quelque blessure nouvelle. Je venais de jeter à la poste quatre ou cinq cents vers dans une lettre d'envoi à M. Lucien, ne révélant à personne cette tentative faite après tant d'autres tentatives. Deux jours passés sans réponse, uù soir, la meilleure amie que j'aie eue, la bonne Judith, avec qui je finis mes jours, s'amtise à me tirer les cartes et me prédit une lettre qui doit me combler de joie. Malgré mon peu de foi dans la science de mademoiselle

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Lenormaml, j'éprouve à celte prédiction un commencement de la joie que Judith m'annonce : la pauvreté est superstitieuse. Rentré dans mon taudis, je m'endors en rêvant du facteur. Mais, au réveil, adieu les illusions! les bottes percées m'apparaissent et il faut de plus que le petitfils du tailleur ravaude son vieux pantalon.

L'aiguille à la main, je ruminais quelques rimes bien misanthropiques, comme il m'arrivait d*en faire alors, quand ma portière, essoufflée, entre et me remet une lettre d'une écriture inconnue. Rime, aiguille, pantalon, tout m'échappe; dans mon saisissement je n'ose décacheter la missive. Enfin, je l'ouvre d'une main tremblante : le sénateur Lucien Ronaparte a lu mes vers et il veut me voir ! Que les jeunes poètes qui sont dans la 4nême position se figurent mon bonheur et le décrivent, s'ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui m'apparut d'abord, mais la gloire. Mes yeux se mouillèrent de larmes, et je rendis grâces à Dieu, que je n'ai jamais oublié dans mes instants prospères.

Empruntant bien vite des vêtements plus convenables que les miens, je me rendis auprès du l'rère du premier consul. En vérité, quand je

pense aux deux faibles poëmes dithyrambiques {le Bétablissement du culte et le Déluge), que j'osai envoyer à cet homme illustre, orateur et poète lui-même, je dois m'étonner des marques de bienveillance qu'il me prodigua. Il voulut bien m'assurer qu'il se chargeait de veiller sur mon sort et m'en donna la preuve, malgré son départ précipité pour Rome, d'oii il ne tarda pas à m'envoyer une procuration pour toucher son traitement de membre de l'Institut, dont trois années arriérées me furent payées d'abord. Je donnai la plus grande partie de cette somme à mon père, à qui je devais bien des mois de nourriture; et je sus faire assez pour moi des mille francs annuels que me valut le traitement d'académicien \

Dans les deux seules entrevues que j'eus, à cette époque, avec M. Lucien, il me fit beaucoup d'observations sur les hardiesses de mon style.

' Le traitement des académiciens est de quinze cents francs pour toutes les classes de Tlnstitut ; mais, dans la classe de littérature, on fait une retenue du tiers à chaque membre pour payer les jetons de présence et faire des, pensions à ceux qui, ayant soixante ans, n*ont pas au moins six mille francs de revenu personnel. (Note de Bêrangei\)

Je ne voulus rien défendre et lui avouai que j'étais complètement dépourvu d'instruction classique. Jamais il ne m'avait tant coûté de dire que je ne savais pas le latin ^ cette langue dont je croyais, avec tout le monde alors, qu'on ne pouvait se passer pour bien écrire en français. M. Lucien le pensait sans doute aussi; mais il eut la bonté de ne m'en rien témoigner; seulement il m'engagea à traiter un sujet romain, la Mort de Nérœi. J'essayai, dans un poëme d'environ deux à trois cents vers, de peindre les derniers moments de cet histrion couronné; mais je n'étais plus là dans mon élément. Jamais je n'ai pu traiter que les sujets qui viennent s'offrir d'eux-mêmes à mon esprit, et l'imitation m'a toujours été impossible. D'ailleurs, le paganisme et l'antiquité, que je connaissais aussi bien que si j'avais eu plusieurs années de collège, n'offraient aucun attrait à ma jeune muse, toute moderne, toute française et déjà révoltée contre la mythologie, dont abusaient surtout alors Delille et Lebrun-Pindare. Ce poëme de Néron ne contenait que quelques passages assez vigoureux, où paraissait une certaine tendance à la simplicité, que j'ai tant estimée aussitôt que, renon-

çant à Teffroyable facilité que j'avais eue d'abord d'accumuler des las de vers, je me fus mis à travailler avec réflexion. Cela, soit dit en passant, n'est pas une contrainte légère pour un rimeur de vingt ans. 11 est vrai que j'avais eu assez de patience pour copier deux fois Atlmlie^ étude qui, je le crois, m'a porté bonheur.

Dans une de mes conversations sur la versification française avec M. Lucien, partisan de formes que j'accusais d'être un peu vieillies, pour lui prouver comment j'entendais le style, je lui récitai une quarantaine de vers composés dans une manière opposée à la manière de Delille. Ce poète était en grande faveur; mais, malgré l'admirable talent du maître, sa façon d'écrire me semblait, sous certains rapports, fausse et dangereuse. Je parlais, dans ce morceau, de la chute des Bourbons et de l'élévation de Bonaparte; il s'y trouvait ce passage :

« Le soleil vit, du haut des voûtes étemelles. Passer dans les palais des familles nouvelles; Familles et palais, il verra tout p^dr. »

S'il n'y avait là rien de bien neuf dans l'expression, il était au moins étrange de réciter de

MA BIOGRAPHIE Ul

pareils vei^ à un homme nouveau , dans la splendide galerie où il me recevait. C'était se donner Tair du prophète Habacuc. Mon indulgent auditeur n'en loua pas moins ma méditation.

La proleclion de M. Lucien, malgré l'exil auquel il se condamna depuis, ne cessa pas de m^être utile. Il faut avoir quelque chose à dire de soi, et c'était beaucoup de pouvoir dire qu'il me protégeait. A vingt-cinq ans, j'eus enfin ce que j'avais toujours souhaité, un modeste emploi. J'entrai dans les bureaux du peintre Landon, où je rédigeai le texte de son Musée. C'est un recueil de dessins au trait des tableaux et statues des galeries du Louvre, si riche alors du fruit de nobles et loyales conquêtes, quoi que se soit permis de dire Wellington, qui eut dû réserver ses leçons morales pour les spoliateurs de rinde. Lié avec plusieurs peintres, il me fut facile de remplir ma nouvelle tâche : j'y achevai de perfectionner mon goût pour les arts plastiques, grâce aux conseils de Landon^ qui ne manquait ni de tact ni de savoir. Les dix-huit cents francs de cette place, joints aux mille francs de rinstitut, me procurèrent les plus douces jouissances de la ricliesse; car je pus aider mon

père et secourir ma pauvre grand'mère, la veuve du bon vieux tailleur, dont les assignats avaient complété la ruine. Je pus même aussi me rendre utile à ma sœur, ouvrière chez une de nos tantes.

Toujours tourmenté de la crainte d'être un jour obligé de faire de la littérature un métier, prévoyant que mon emploi actuel avait peu de stabilité, je ne négligeai pas les moyens d'en obtenir un plus solide, et pour cela je m'adressai à M. Arnault, poète tragique, ami de Lucien Bonaparte et chef de la division de l'instruction publique au ministère de l'intérieur. J'aurais pu pensera M. deFontanes, également ami de mon protecteur, qui m'avait dit lui avoir lu mes vers; mais on m'avait parlé de l'indépendance de caractère d' Arnault, qui en effet n'avait pu s'avancer dans la faveur du premier consul : cela détermina mon choix. Arnault devint bientôt un ami pour moi, et, si les bornes de son crédit ne lui permirent de me placer que trois ans plus tard, il ne m'en donna pas moins sans cesse des marques d'un véritable intérêt, et m'ouvrit les portes du monde littéraire, que jusque-là je n'avais pu fréquenter.

Il eût voulu me voir écrire dans les journaux; mais je ne me sentis jamais de vocation pour ce genre de travail, qui a fini chez nous par dévorer tant de jeunes talents, nés peut-être pour un avenir de gloire, et qui d'ailleurs effrayait ma plume paresseuse et ma conscience timorée.

Pour m'adonner à une pareille profession, il eût fallu renoncer à mes belles espérances poétiques, à mes rêves : c'eût été rendre ma mansarde bien solitaire.

Le Génie du Christianismey malgré les critiques que ce livre provoqua dans le monde philosophique, et quelle que fût la forme adoptée par l'auteur, me remplit d'enthousiasme. Chateaubriand révélait les beautés des écrivains de l'antiquité d'une façon toute nouvelle et faisait rentrer dans la littérature l'élément religieux qui semblait banni de notre poésie. Son livre devint pour moi un cours d'études bien autrement inspirateur que ceux de le Batteux et de la Harpe. A l'exception des larmes d'admiration que m'avait arrachées V Iliade de madame Dacier et l'espèce de passion que m'inspirait Aristophane, génie qui me semble encore mal apprécié chez nous, je n'avais pu me rendre bien compte de la poésie

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grecque. Je dus à M. de Chateaubriand de l'entrevoir à côté de la poésie biblique. Je lui dus aussi de juger plus sainement notre propre littérature, sans que pour cela je me sois soumis à toutes les opinions du grand écrivain. J'ai eu le malheur, car c'en est un, de ne pouvoir complètement courber la tête sous aucun joug, ce qui ne m'a pas empêché de vouer une entièi^e reconnaissance à ceux que j'ai choisis pour maîtres.

Avec un fond inébranlable de cette foi que nous appelons déisme, foi si fortement gravée dans mon cœur, qu'unie à tous mes sentiments, elle irait jusqu'à la superstition, si ma raison le voulait permettre; avec les dispositions mélancoliques, nées du malheur, et sous l'influence des ouvrages de Chateaubriand, je tentai de retourner au catholicisme; je lui consacrai mes essais poétiques je fréquentai les églises aux heures de solitude, et me livrai à des lectures ascétiques, autres que l'Evangile, qui, malgré ma croyance arrêtée, a toujours été pour moi une lecture philosophique et la plus consolante de toutes. Hélas ! ces tentatives furent vaines. J'ai souvent dit que la raison n'était bonne qu'à nous faire noyer quand nous tombions à l'eau. Toutefois j'ai eu le mal-

heur qu'en ce point elle se soit rendue maîtresse au logis : la sotte ! elle refusa de me laisser croire à ce qu'ont cru Turenne, Corneille et Bossuet. Et pourtant j'ai toujours été, je suis et mourrai, je l'espère, ce qu'en philosophie on appelle un spiritualiste. Il me semble même que ce sentiment profond se fait jour à travers mes folles chansons, pour lesquelles des âmes charitables auraient eu plaisir, il y a une vingtaine d'années, à me voir brûler en place publique, comme autrefois Dolel etVanini.

De cet appel à une croyance, que ce spiritualisme persévérant m'inspira sans doute, il ne m'est resté que d'assez méchants vers que je brûlerai probablement bientôt, mais qui me font sourire quand j'y jette les yeux. Autant j'aime que le poète se fasse religieux dans les sujets religieux, autant je trouve absurde de se donner soi-même comme rempli d'une foi qu'on n'a réellement pas. L'œil das vrais dévots ne s'y trompe point, et l'on ne peut faire ainsi que de la religiosité, à laquelle encore ne tarde-t-on pas à se montrer infidèle*. Sans compter qu'on court le risque de

' Chateaubriand même, de combien d'hérésies on le peut accuser! (Note de Bêranger,)

fausser son talent, la sincérité des sentiments en étant toujours l'appui le plus solide. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le poëte remplit aujourd'hui un sacerdoce. Loin de moi un tel anachronisme; mais, pour n'être guère plus qu'un objet de luxe dans le monde actuel, le poëte n'en doit pas moins tâcher d'offrir assez d'unité morale pour que sa bonne foi ne puisse être mise en doute dans les opinions qu'il veut servir et propager.

Pour parler rapidement de quelques-uns de mes premiers essais, je dirai que j'eus l'idée d'un poëme sur Clovis, oii je voulais montrer l'épisco-

pat gaulois l'aidant à fonder notre vieil empire. Je terminai presque un poëme pastoral, dont le sujet touchait à l'époque de Jeanne d'Arc, et bon nombre d'idylles en rapport avec les mœurs modernes. J'essayai aussi plusieurs comédies, dont deux en cinq actes; il y en avait une entre autres sur ou contre les savants (à qui il m'est souvent arrivé de manquer de respect, malgré mon respect pour la science), et une autre intitulée les Hermaphrodites, titre bizarre, sous lequel je peignais des hommes efféminés, reste de l'ancien régime, et des femmes affectant les habitudes de

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noire sexe. J'écrivis même plusieurs actes de ces deux pièces; ce n'est pas ce qui devait leur manquer de sens commun qui m'arrêta, mais le soin que, presque malgré moi, je donnais à la facture des vers, préoccupé que j'étais du choix de la forme, de la saillie du mot, substituant même parfois l'image à l'expression simple de la pensée. De cette façon, qui tient de l'épître, on fait la comédie comme Gresset dans le Méchant; mais on reste loin, je ne dirai pas de Molière, qui atteint seul la perfection du style comique, mais bien loin même de Regnard, qui, comme l'auteur du Misanthrope^ avec des moyens et un but différents, produit d'un jet la tirade et le dialogue dans une forme pleine d'esprit, d'abondance et de gaieté. Car, je ne puis m'empêcher de le dire ici, on néglige trop cet auteur dans nos cours littéraireS; et l'on ne semble pas assez apprécier son style, improvisation folle et charmante, dont la Harpe n'a pu sentir tout le mérite. A mon avis, Regnard serait le premier des comiques modernes si Molière ne nous eût pas été donné. Plus nous lui reconnaîtrons de génie, plus nous admirerons Molière, puisque ce sera encore avec plus d'étonnement que nous mesurerons la dislance qui les

sépare. Rousseau, qui semble toujours croire que ceux qui font rire font rire de lui, ne l'a pas mieux traité que Molière. Mais, je le demande : au Légataire universel donnez le titre du YieiLX Célibataire y qu'aurez-YOUs à dire?

Pour la centième fois, je me mis donc à relire mes auteurs favoris, et je ne me sentis plus le courage d'achever des comédies, dont plus de sept actes allèrent rejoindre tant d'autres ébauches abandonnées. Je m'avouai que je pourrais être un homme de style, d'imagination même, mais que je ne serais pas un écrivain dramatique. A l'âge des présomptions, il est rare qu'on découvre ainsi ses côtés faibles : je me suis toujours su un gré infini de cet acte de bon sens.

Si, depuis lors, j'ai tenté quelquefois d'aborder la scène, le besoin seul m'y a contraint. Heureusement je n'obtins jamais les honneurs d'une lecture. A part mon incapacité^ que serais-je devenu dans une carrière, hérissée d'obstacles, où les intérêts et les amours-propres luttent sans cesse et par tous les moyens? Même avec le génie de Molière, mon caractère m'eût fait échouer dans les coulisses ^

' Je fus cependant nomnié une fois au théâtre du Vaudeville ,

On faisait peu de politique sous le gouvernement impérial; cependant la politique me préoccupait toujours, et, quoique j'eusse prévu à peu près la marche que suivrait l'ambition de Bonaparte, le rétablissement d'un trône fut pour moi un grand sujet de tristesse. Bien moins homme de doctrines qu'homme d'instinct et de sentiment, je suis de nature républicaine. Je donnai des larmes à la République, non de ces larmes écrites, avec points d'exclamation, comme les^poëtes en prodiguent tant, mais de celles qu'une âme qui respire l'indépendance ne verse que trop réellement sur les plaies faites à la patrie et à la liberté. Mon admiration pour le génie de Napoléon n'ôta rien à ma répugnance pour le despotisme de son gouver-

daiis les premières années de la Restauration. Horeau et Wa£Qard m'avaient proposé de travailler à une pièce intitulée les Camé-léons. Hais je ne remplis point ma tâche, renonçai à la collabo* ration et ne devais pas être nommé. Je n'ai jamais vu ni lu la pièce, et, malgré les instances des deux auteurs, je refusai ma part des recettes. Je sais qu'un bibliomane, H. de Soleinne, ma attribué les couplets de plusieurs pièces d'Antier. Ceci est d autant plus ridicule, que mon ami a un bien autre talent que moi pour cette sorte de travail. Je fis, je crois, une douzaine de couplets pour les Caméléons f et, à sa grande surprise, Horeau n'en trouva que trois ou quatre de passables. (Note de Déranger.)

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nement, d'autant plus , qu'alors je me rendais moins bien compte que je ne l'ai fait depuis des nécessités que lui imposait la lutte à soutenir contre les entreprises sans cesse renaissantes de l'aristocratie européenne.

Un autre chagrin vint s'ajouter à celui-là. Seul de tous les frères de l'Empereur, M. Lucien n'eut point part à sa fortune élevée, et resta dans un exil qui n'a été suspendu que pendant les Cent- Jours. Ma reconnaissance souffrit de le voir oublié à Rome, qu'il habitait alors, et m'inspira l'idée de lui rendre un hommage public. Je n'avais d'à peu près terminé que quelques poésies pastorales. Laissant de côté tout amour-propre d'auteur, toute prétention à une perfection que ces poésies ne devaient jamais atteindre, j'en formai un petit volume, décoré d'une épître dédicatoire, et m'occupai de trouver un libraire. Avec la moindre liberté de la presse, la dédicace seule m'eût procuré l'éditeur dont javais besoin; mais il fallait passer par la police littéraire.

Je fus recommandé par Arnault à Lemontey, académicien, qui avait la réputation d'être le plus accommodant des censeurs impériaux. A la première vue, il condamna la dédicace du livre et

MA BIOGRÂPniE lOi

l'épilogue d'un poëme pastoral, que j'adressais à M. Lucien. Le Yoici : il suffira pour faire apprécier la susceptibilité officielle du bon Lemontey, qui, entre quatre yeux, n'en médisait pas moins des rois et des empereurs.

Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire, Mes vers et moi, que nous mourions obscurs?

Jamais, hélas ! d'une noble hai'monic L*antiquité ne m*apprit les secrets ; L'instruction, nourrice du génie. De son lait pur ne m'abreuva jamais.

Que demander à qui n'eut point de maître ?

Du malheur seul les leçons m'ont formé.

Et ces épis que mon printemps voit naître Sont ceux d'un champ où ne fut rien semé.

Ah ! je voudrais, par d'agrestes images, Cher protecteur, vous qui fuyez les cours, Vous attacher aux paisibles ombrages Dont les parfums révèlent tant d'amours.

Dieu pour les champs gaixle aussi des orages, Mais que bien vite il leur rend de beaux jours ! Vous qui fouillez sous cette aliène antique ' Où triomphaient les rois de l'univers.

Que reste-t-il de leur pompe héroïque?

• * M. Lucien a fait faire, dans les environs de Rome^ des ftuilles considérables. (Note de Béranger,)

De vains débris et des tombeaux déserts.

Là, pour les grands quelle leçon profonde !

Puissiez-vous donc, attentif à ma voix, Plein des vertus que le calme féconde, Aimer les champs, la retraite et les bois!

Oui, fier du sort dont vous avez fait choix, Restez, restez, pour l'exemple du monde, Libre de l'or qui pèse au front des rois.

Si Ton peut juger des rigueurs de la censure par cet échantillon, on verra peut-être aussi, à la lecture de ces vers, ce qu'il y avait d'abnégation personnelle dans leur publication. La preuve que je jugeais ainsi du recueil entier, c'est que je renonçai à l'impression dès que je fus convaincu de l'impossibilité d'en faire hommage a M, Lucien. Ce morceau ne fiil pas plus heureux sous la Restauration. Arrangé à la circonstance pour obtenir qu'il pût paraître, je l'envoyai aux Almanachs des Muses^ sans pouvoir en obtenir la publication. Ce ne fut enfin qu'en 1833 que, par quelques lignes de prose, je pus, d'une manière convenable, rendre publique l'expression de ma reconnaissance pour l'illustre proscrit, que je n'ai revu que deux fois après le 20 mars 181 5* A cause de ma réputation de chansonnier il m'adressa alors de vifs reproches sur l'abandon

que je semblais faire des genres élevés. N'ayant pu le persuader que cet abandon était loin d'être encore dans mes projets, je crus devoir me tenir à l'écart, jusqu'après la bataille de Waterloo; mais dans cette funeste circonstance il me fiit impossible de pénétrer jusqu'à ce prince, qiie je n'aurai peut-être jamais le bonheur de revoir.

Retournons eiiM807. Ayant perdu ma place chez Landon, qui avait à peu f)rès terminé son œuvre, et me trouvant réduit au traitement de l'Institut, avec des charges assez lourdes, je serais retombé dans la misère, sans un de mes amis d'enfance, Quénescourt, de Péronne, qui me rendit facile l'attente d'un temps meilleur. Je me suis entendu accuser de fierté pour avoir souvent refusé les offres de beaucoup de geiis riches; on se méprenait. Seulement, je li'ai voulu accepter que le secours» de mains amies; et si, dès qu'une espèce de rôle politique me fut marqué, j'ai résisté aux instances d'hommes rècommandables dont je ne pouvais mettre en doute l'attachement, c'est que ces amis avaient eux-mêmes, dans l'opposition, un rôle trop important pour que l'indépendapce du chansonnier ne dût pas craindre d'être suspectée s'il avait accepté de

devenir leur obligé. Mais jamais, par orgueil, je n'aurais repoussé la main qu'un ami serait venu me tendre dans mes adversités : c'eût été me rendre indigne de secourir à mon tour des amis malheureux. Grâce au ciel, mon esprit d'ordre a pu, dans les bons jours, me permettre d'obliger souvent, et je n'ai jamais pensé qu'on eût à rougir d'avoir accepté des services qui ne pouvaient causer à ceux qui en étaient l'objet autant de joie qu'à moi-même.

Au reste, je n'ai pas été le seul écrivain de cette époque à maintenir son indépendance par une conduite désintéressée. Le nombre de ceux qui l'ont fait a été grand, malgré les calomnies répandues. On a souvent imprimé, par exemple, que Thiers avait eu des obligations d'argent à Laffitte : l'écrivain, jeune alors et vivant de son travail, a souvent aidé le financier; mais c'était le rigide Manuel qui était l'arbitre de leurs relations, et je crois être certain qu'elles n'ont jamais été avantageuses à l'écrivain. Thiers a toujours conservé un cœur bon et des mains pures. Lorsqu'on lui a reproché d'avoir été ingrat envers Laffitte, il a gardé le silence : c'est un noble courage dont je suis juge par tout ce que je sais; et

je dois ajouter que cette injuste imputation n'est jamais sortie de la bouche de Laffitte. Au contraire, il s'est souvent loué, avec moi, de la conduite qu'en plusieurs occasions graves Thiers a tenue à* son égard depuis 1850.

Dans cette notice, que j'aurais voulu faire succincte, je ne cesse de parcourir de haut en bas et de bas en haut l'échelle de mes jours, amené par un mot à sauter dix ou quinze ans, qu'il me faut ensuite remonter. Cette fois encore, retournons à ma jeunesse et à quelques-uns de ses plus heureux moments : grand plaisir pour un vieillard . ^

Les fréquents voyages que je faisais à Péronne, pour voir ma tante et Quénescourt, chez qui je logeais, eurent beaucoup d'influence sur le développement presque involontaire de mon chansonnier. D'anciens amis, de bons parents, les Forget, entre autres, à peu près de mon âge, se réunissaient pour me faire fêle. Les plaisirs de la table sont les seules distractions des petites villes : belle occasion pour égayer par des couplets le dessert, qui souvent ne finissait qu'à minuit. Je les improvisais presque, et plusieurs de ces chansonnettes ont pris place dans mes volumes. La chanson des Gueux date de celle époque, car

nous étions loin d'être de grands seigneurs. L'un de nos convivefe les plus assidus était le compositeur qui^ autrefois, à rimprimerie, m'avait donné mes premières leçons de casse. Brave Beaulieu ! excellent homme , qu'un verre de vin consolait de bien des misères, et que nous aimions tant à consoler!

Arrivé aujourd'hui à cet âge que les Grecs ont appelé la fin du banquet, il me prend envie de me redire à mon triste dessert quelques-unes des chansons de ce temps de joie et d'amitié.

Nous avions donné à notre réunion le nom de Couvent des Sans-Souds^ et je fis ces couplets sur Vdik de Lxtamini :

Un couvent va renaître, Couvent des Sans-Soucis.

Frères, il nous faut être Douze au plus, au moins six./

Proclamons en buvant ) ^ - La règle du couvent. )

Sous cette règle austère Si Ton veut demeurer, Ce n'est qu'au monastère Que Ton doit s'enivrer.

Proclamons, etc.

Sans cloches ni crécelles

Annonçant aux dévots

Nos fStes solennelles

Par des refrains nouveaux,

Proclamons, etc.

Entre poire et fromage Écrions-nous : Grands saints, Du froid et de l'orage Préservez les raisins !

Proclamons, etc.

Confessons les fillettes, Et chez nous, grands docteurs, Qu'un couvent de nonnettes Prenne ses directeurs.

Proclamons, etc.

Nos douces sympathies N'ont à craindre aucun choc.

Pas même ici d'orties Pour y jeter le froc.

Proclamons en buvant ) La règle du couvent. )

Revenant à Péronne, en 1809^ je saluai ainsi

la communauté.

Air : Ermite^ ban ermite.

Ave, mes joyeux frères, Au couvent je reviens.

Le monde et ses chimères Ne plaisent qu'aux vauriens.

Dieu, qui veut qu'on se range, Me tirant du bourbier, M'a fait, par mon bon ange *, Reconduire au moutier.

Salut au monastère

Où. tout moine est fervent.

Je sonne avec mon verre :

C*est un bon frère Qui rentre au couvent.

Laissons dire à la Trappe :

« Frères, il faut mourir. »

Quand le destin nous frappe, Gaiement sachons souffrir.

Mourir va de soi-même.

N'en ayons point souci.

Bien vivre est le problème Qu'il faut résoudre ici.

Salut au monastère, etc.

Des ordres que Ton cite, Vivent les templiers, Qui n'avaient d'eau bénite Qu'au fond de leurs celliers î On préfère, après boire, Quand sagement on vit,

Mon bon ange : Quénescourt. (Note de Béi'angfi\)

Mx\ BIOGRAPHIE 109

Les psaumes de Grégoire Aux chansons de David.

Salut au monastère, etc.

Frères, j'ai vu le diable; Il a peau fine, œil doux, Teint frais, gorge impayable, Bouche à nous damner tous.

De ses bras où l'on brûle.

Enfin, s^rti vainqueur.

Je reprends ma cellule Et viens chanter en chœur :

Salut au monastère Où tout moine est fervent.

Je sonne avec mon verre : ^ C'est un bon frère Qui rentre au couvent.

Il faut se quitter bien souvent, et voici des couplets d'adieu.

Air : On ne sait comment flUre.

Amis, dans nos joyeux ébats Que tout vain regret s'évapore; Puisque Ton voyage ici-bas.

Nous nous rencontrerons encore.

Au revoir donc, bons moines gris !

Oui, plein d'un espoir agréable.

Pour trinquer ensemble, à Pans, Je vais faire dresser la table.

Entre Tamour ci les plaisirs Sans beaucoup d'apprêts je voyage, Et le charme des souvenirs Compose mon plus gros bagage.

Jeunes, sonmies-nous jamais las?

A tout vent Tâme est emportée.

L'espérance guide nos pas Aux sons d'une flûte enchantée.

Qu'on aille en pos^e ou bien à pied, Au même but l'on court sans doute.

Heureux celui que l'amitié Attend aux deux bouts de la route !

Amis, dans nos joyeux ébats Que tgut vain regret s'évapore; Puisque l'on voyage ici-bas, Nous nous rencontrerons encore.

B départ.

Air : Comme ça vienty comme ça passe.

Adieu donc, troupe folle, A profit mettons ce jour.

Au départ le temps vole Pour avancer le retour.

Je quitte l'hôtellerie Où, quand j'étais las d'errer Sur le chemin de la vie, ,

L'amitié m'a fait entrer.

Adieu donc, etc.

MA BIOGRAPHIE lil

(( Le plaisir, douce chimère, Fuit toujours^ )) dit le vieillard.

Rétorquons sa plainte amère : ' Le plaisir reste et Ton part.

Adieu donc, etc.

Au dîner qui nous rassemble, Quoi ! l'on brise un rouge-bord !

C'est. qu'ici l'amitié tremble En signant mon passe-port.

Adieu donc, etc.

En voyageant, si je passe La borne de nos douleurs, Puissiez-vous suivrie ma trace Au par&m de quelques fleui^.

Adieu donc, troupe folle, A profit mettons ce jour.

Au départ le temps vole Pour avancer le retour.

Je me trouvais à Pérohne pour une Saint- Jean- PorteLatine, fêle desinipriméùrs : j'dllai,' avec les ouvriers, porter le bouquet au vieux père Laisney, mon ancien mai Ire; et, paré du bonnet et du tablier de papier, je lui chantai, ainsi qu'à sa femme :

Nos bourgeois, ma toilette est faite, Avec bonnet et tablier ;

J'ai, pour chanter à cette fête, Les droits d'un ancien ouvrier.

L'amitié m'anime. Amis, c'est cela Qu'il faut qu'on imprime, Qu'on imprime là.

(La main sur le cœur.)

Qu a travailler chacun s'empresse; Savants, prenez le composteur.

Nous autres, courons à la presse :

Tout ira bien sans correcteur.

L'amitié m'anime, etc.

Saint Jean, à qui nous allons boire, Devrait me reprendre au cassier :

Que l'art qui fait vivre la gloire N'est-il mon père nourricier 1

L'amitié m'anime, etc.

Ces chansonnettes me rendent d'heureux souvenirs et me parlent d'amis dont beaucoup^ hélas ! m'ont précédé dans la tombe. J'en fis alors de bien plus folles, qui eurent un grand retentissement dans le pays; mais l'une d'elles faillit m'attirer de fâcheuses affaires,

Péronne avait et a peut-être encore une compagnie de chevaliers de l'arc. J'étais dans cette ville, lorsque ces messieurs, tirant un geai, oi-

seau de bois peint perché au bout d'un mât de cinquante pieds de haut, S'y prirent à deux fois sans abattre Toiseau, Je broche à la hâte une espèce de vaudeville, et le voilà qui court, gros d'une vingtaine d'épigrammes plus mordantes que spirituelles, à l'adresse de chacun des maladroits archers. Le scandale fut grand, et Piron, à Beaune, n'en causa pas plus par une imprudence à peu près pareille. Si je n'avais quitté promptement le pays, il eût pu m' arriver mésaventure. Avec des ministres, même avec des rois, on en est quitte pour la prison et de fortes amendes: nos chevaliers n'avaient pas Tair de vouloir se contenter de si peu. Mais les bons Picards se calment aussi vite qu'ils s'emportent : ils me pardonnèrent une folie dont bientôt ils rirent eux-mêmes, et je pus retourner chanter dans cette ville, dont le souvenir m'est resté cher à tant de titres. Voici ma chanson de retour :

Air : Pan, pan, pan.

Dans ces lieux, par mes bons mots, J'ai des sots aigri la bile ; Puis-je chanter en repos

Ayant contre moi les sots?

Din, din, dm, din, din, diii, din, Ah ! sur moi dans notre ville, Din, din, din, din, din, din, din, On va sonner le tocsin.

Le corps de Tare outragé A tirer sur moi s'apprête ; Vous sentez la peur que j'ai, Car je suis plus gros qu'un geai.

Din, din, din, din, din, din, din, Entendez-vous leur clochette*?

Din, dip, din, din, din, din, diu, Sur moi sonne le tocsin.

Pour guérir les imprudents, De Piron Thistoire est bonne. Bigots, fripons et pédants.

Sur les esprits trop mordants,

Din, din, din, din, din, din, diii, Soit dans Beaune ou dans Péronne, Din, din, din, din, din, din, din, Sonnent toujours le tocsin.

Mais vous serez mes appuis, Vous, mes amis, mes confrères ; En revanche aussi je puis Vaincre avec vous les ennuis,

Din, din, din, din, din, din, din,

u d'arc, une sonnette annonçait chaque coup. {Noie 1er,)

Et gaiement, au bruit des verres, Din, din, din, din, din, din, din, Sur eux sonner le tocsin.

Peut-être trouvera-t-on curieux de voir une autre face de cette vie de jeune homme. A côté de ces chansons inspirées par le plaisir, et dont je n'ose, sage que je suis devenu, rapporter les plus gaies, quelques accès de tristesse m'inspiraient des vers tels que ceux-ci.

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