L'AURORE
Des jours de mon printemps douce et dernière aurore,
Tu vas fuir sans retour :
Tu fuis ; mon printemps passe^ et je demande encore
Pourquoi j*ai vu le jour.
Sous tes pleurs fécondants, scintillante rosée,
Que de fleurs vont s'ouvrir !
Mais trop vite en leur sein tu seras épuisée :
Que de fleurs vont mourir!
Petits oiseaux, chantez, un mois vous a vus naître Et braver l'oiseleur;
^ Cette ode a été sauvée par hasard de l'incendie qui a dévoré tant de ses tristes sœurs. (Note de Béranger.)
i16 MA BIOGRAPHIE
Vos chants, comme les miens, seront bientôt, peut-être. Un écho de douleur.
Pour chaque être souffrant qui crie à son oreille.
L'homme est un faible appui ; n trouve tous les maux, si matin qu'il s'éveille,
Éveillés avant lui.
Par deux fois douze étés, arbre épuisé de sève,
Tombé-je donc flétri?
N'est-ce donc plus pour moi qu'au soleil qui se lève
La nature a souri?
Le temps qui m'entraînait me mettait, dans sa fuite.
Une main sur les yeux ; Le cruel, aujourd'hui, la retire si vite,
Que je me parais vieux.
Ainsi le voyageur, la nuit, errant sans guide,
Lorsque l'ombre se fond, Voit ses pas engagés sur le penchant rapide
D'un abime profond.
La vieillesse à l'œil terne, aux tremblantes pensées,
A la froide rigueur.
Vers moi s'avance, hélas! et de ses mains glacées
Va me serrer le cœur.
Ce soleil éclatant réveille en leur tanière
D'horribles animaux :
Plus sur la couche humaine il répand de lumière,
Plus on V voit de maux.
Vous, qu'à notre matin l'espérance colore.
Fuyez, songes d'amour.
MA BIOGRAPfllE 117
Je voudrais de mes ans n'avoir vu que Taurore, Et l'aurore du jour.
Je me suis laissé aller à bien des souvenirs de jeunesse et à bien des citations : revenons aux événements de ma vie*.
Lorsque j'étais sur le point d'obtenir enfin un emploi, j'eus le chagrin de perdre mon père, frappé d'apoplexie à cinquante-neuf ans, au moment où l'espoir me venait de pouvoir lui procurer des jours plus heureux. Bientôt après, ma
sœur et la sœur de ma mère, chez qui elle travaillait, entrèrent dans un couvent. J'opposai de sages réflexions au parti que Sophie voulait prendre à vingt-deux ans, pensant que sa détermination ne venait que de la crainte de m'être un jour à charge ; mais elle persista et n'a eu qu'à s'en applaudir, ainsi que sa vieille tante. Elles ont trouvé dans le cloître une sécurité et un repos que le monde leur eût difficilement donnés.
A la formation de l'Université impériale, Arnault obtint pour moi une place dans les bu-
^ Nous avons recueilli et placé à la fin du volume quelquesunes des plus anciennes pièces de Béranger, telles qu'il les a publiées dans les joiumaux littéraires de ce temps-là. (iVote de ('£iiteur.)
reaux. Il me présenta au grand maître Fonlanes, ancien obligé de M, Lucien, Fontanes n'en fit pas plus attention au pauvre diable qui lui était recommandéj bien qu'Arnault lui eût fait l'éloge de mes essais littéraires. On parut d'abord vouloir me laisser le choix entre deux ou trois mille francs d'appointements. L'emploi inférieur d'expéditionnaire donnant, comme on sait, fort peu, d'occupation à l'esprit, me parut mieux convenir à un rimeur, et je lui accordai la préférence. C'était un tort, car avec trois mille francs j'aurai» été plus utile aux miens ; mais je ne savais^ pas encore faire passer complètement mes devoirs avant mes goûts. Il en résulta que, voyant combien je tenais peu aux riches émoluments, M. de Fontanes, malgré les instances d'Arnault, laissa réduire ses promesses au don d'une place de mille francs : il n'y en avait pas au-desâous* Je m'en affligeai peu, bien qu'il m'ait fallu huit ou neuf ans pour arriver, d'augmentation» en augmentation, aux deux mille francs promièi d'abord. Il y avait longtemps que M. de Fontanes n'était plus grand maître quand on me fit si riche.
A peine assuré de cet emploi , une nouvelle
charge me fut imposée par la Providence. Je l'acceptai comme toutes celles qu'elle m'envoya. Je pouvais voir dans celle<^i des consolations pour ma vieillesse; mais il n'en fut pas ainsi, et je la supporte encore sans compensation, mais sans murmure. Il est bizarre que moi, qui de bonne heure, me pressentant une carrière incertaine, évitai tous les engagements qui eussent alourdi le bagage du pauvre pèlerin, je me sois toujours vu charger d'assez pesants fardeaux. Ma confiance en Dieu m'a soutenu, et ce n'est pas ma faute si ceux au sort desquels je me suis intéressé n'ont pas su mettre à profit les privations que je me suis imposées pour leur éviter les ornières du chemin que j'ai parcouru. J'en gémi^ souvent; mais quel cœur n'a sa plaie? Au vieux soldat reste toujours quelque blessure qui menace de se rouvrir. Pour tout bonheur, et cela est bien vrai, j'ai souhaité le bonheur des autres, au moins autour de moi. Mes prières sont loin d'avoir été exaucées.
En dépit de quelques folies de jeunesse et des épines que la misère laisse toujours aux jambes de ceux qui l'ont traversée, c'est de ce moment que ma vie put prendre un essor plus régulier.
IttO MA BlOGHAPUn-
Je sortais d'une époque critique, surtout pour les hommes dont l'intelligence se développe d'ellemême et pour ainsi dire au hasard. De vingt-six à trente ans, il s'élève en eux un combat entre l'imagination exaltée par les sens et la raison éclairée par un commencement d'expérience, où celle-ci ne triomphe pas toujours. Quelle qu'en soit l'issue, le champ de bataille en est profondément remué, La lutte fut en moi aussi douloureuse que longue» et il me semblait par instant que j'allais devenir fou. Enfin, la raison l'emporta : bientôt mon âme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent; je vis les hommes tels qu'ils sont, et Tindulgence commença à pénétrer dans toutes mes pensées. Depuis lors, ma gaieté, d'inégale et bruyante, devint calme, soutenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour venir m'attendre dans ma retraite ou auprès de mes amis, qu'elle consola souvent, ce qui m'a permis de dire qu'^ n'offensait pas la tristesse.
C'estaloi^s aussi que je fis les plus grands efforts pour perfectionner mon style; les idées m'ont rarement fait faute, bonnes ou mauvaises ; mais je n'apportais pas un soin aussi judicieux au
choix de l'expression. Quand on n'a que soi pour maître, les études sont bien longues. Je m'appris à eouver longtemps ma pensée, à en attendre l'éclosion pour la saisir du côté le plus favorable. Je me dis enOn que chaque sujet devait avoir sa grammaire et son dictionnaire, et jusqu'à sa manière d'être rimé ; car tout ce qui est élégiaque n'exige pas la grande exactitude des rimes. Je ne rapporte ces détails que pour les gens qui pensent que pour bien écrire il suffit de laisser tomber au hasard des mots sur le papier et qui ne fout cas ni de la réflexion ni des lectures préparatoires. Si cela continue, vous en verrez qui écriront sans savoir lire. Certes, il y a des génies privilégiés qui réussissent à tout sans peine; mais qui a droit de se croire un génie?
Les corrections que je fis à mon poëme pastoral, ébauche restée inachevée, furent le travail qui me révéla le plus des secrets de notre langue. J'avais fait des odes et des dithyrambes, mais bientôt je crus m'apercevoir que, plantes exotiques transportées de l'antiquité chez nous, ces genres n'y avaient point de profondes racines, malgré tout le mérite de nos grands lyriques. Je n'ose
\n MA BIOGRAPHIE
dire que je raisonnais juste, mais il me semble encore que Tode, ccmime nous la faisons, pousse à l'emphase, c'est presque dire au faux ; et rien n'est plus contraire à l'esprit français, pour qui le simple est un des éléments nécessaires du sublime, ainsi que l'attestent l'éloquence de Bossuet et les plus beaux morceaux de CoraBille. On cite souvent Pindare^ que personne ne comprend bien peut-être ; mais quelle différence entre les poètes modernes et le lyrique grec, qui, remplissant en effet un véritable sacerdoce, à la vue de vingt populations sœurs assemblées à Olympie, célébrait les héros, la patrie et les dieux, et, entcHiré de chœurs de danse et de chant, déclamait ses' vers d'une voix soutenue par la musqué 1 Chez nous le poète est presque toujours en dehors de son œuvre pour les lecteurs de sang-froid, ce qui devrait lui faire sentir le besoin d'un cadre pour presque tous ses sujets. C'est par l'invention de ces cadres que son génie devrait surtout se signaler, et non par un déluge de vers toujours beaux sans doute, mais qui font penser à cette princesse des contes de fées dont la bouche ne pouvait s'ocivrir sans vomir des torrents de perles, de rubis et d'émeraudes : pauvre princesse !
Si je tombe ici dans quelque hérésie littéraire, que nos académiciens, qui sont tous si forts sur le latin et le grec, veuillent bien me le pardonner ! Toujours est-il que j'abandonnai l'ode et le dithyrambe et] que je brûlai la valeur d'un petit volume très-emphatique, qui m'avait donné bien des folles espérances. On a dit que rien n'éclaire comme la flamme des manuscrits qu'on a le courage de livrer au feu : je devrais voir bien clair. J'ai connu des auteurs qui n'ont pas perdu un des vers qu'ils ont faits. Je n'ai pas conservé plus du quart des miens, et, je le sens aujourd'hui, je n'en ai que trop conservé.
On doit comprendre, d'après ce que je viens de dire, la contrariété que j'ai toujours éprouvée lorsque, pour louer mes chansons, on leur faisait l'honneur de les appeler des odes. Nous avons peine à nous défaire de toutes les aristocraties, et celle des genres en littérature n'a pas encore cessé de régner chez nous, en dépit des puissants efforts tentés par ce qu'on appelle l'école romantique. Sous ce rapport et sous beaucoup d'autres, je lui dois de la reconnaissance. Ce vers du maître, qui a dédaigné de donner place à la fable dans son Art poétique :
124 MA BIOGRAPUIE
U faut, même en chansons, du bon sens et de l'art,
est resté pour beaucoup de gens l'appréciation la plus élevée du genre auquel j'ai fini par consacrer tout mon temps et mes soins. De là le nom d'ode donné à celles de mes chansons qu'on croyait appartenir à un genre supérieur, en dépit de la synonymie réelle des deux mots. Je le tiens de Rouget de Lisle lui-même, il se fâchait lorsqu'on appelait la Marseillaise une chanson.
Puisse-t-on ne me trouver d'autre tort, dans ces réflexions, que celui de défendre un intérêt personnel! C'est un reproche que j'ai dû braver dans l'intérêt même du genre auquel je dois tant de reconnaissance.
J'arrive à l'année 1813, qui marque le commencement de ma réputation, lorsque j'allais me résigner à n'en avoir jamais.
Au milieu de beaucoup d'autres travaux, on a vu que j'avais toujours fait des chansons. Par une indiscrétion de mon père, plusieurs de celles qui n'avaient élé faites que pour amuser notre petite société d'amis furent imprimées dans un des nombreux recueils qui encombraient alors la librairie des étrennes ; elles y passèrent inaper-
çues, et ne méritaient pas mieux. Mais enfin des copies à la main du Sénateur y du Petit Homme yfiSy des Gueux, et surtout du Roi d'Yvetot, révélèrent mon nom aux amateurs du genre^ toujours si nombreux en France. Quelques-unes furent imprimées ; mais la dernière^ qui ne courut que manuscrite^ devint l'objet d'une attention particulière. Critique fort modérée du gouvernement impérial, lorsque le mutisme était d'ordre public, elle eut la bonne fortune de voir la police la suivre à la piste. Le travail des vers, Texactitude de la rime, n'empêchèrent pas d'abord de l'attribuer à des hommes du monde haut placés, ce qui me décida à prier mes amis, et Ârnault surtout, de faire savoir le nom de l'auteur à ceux qui, disait-on, avaient mission de le découvrir. On a répété plusieurs fois que cette chanson m'avait valu des persécutions; il n'en est rien, et j'ai lieu de croire pourtant qu'elle avait été mise sous les yeux de l'Empereur *.
Beaucoup de mes refrains pillards couraient aussi le monde; ils avaient d'autant plus de suc-
*■ Croirait-on qu'il y a peu de temps quelques-uns de ceux qui ont injurié jadis la mémoire de Napoléon ont eu l'idée de me leprocher d'avoir attaqué ce grand homme au moment de sa
12G BfA BIOGRAPHIE
ces qu'ils se rapprochaient davantage des chansons de Collé, que ST. Auger, censeur royal, fit réimprimer au commencement de la Restauration. Ces refrains n'étaient pas faits pour voir le jour; mais les amis à qui seuls ils étaient destinés ne virent point d'inconvénient à en répandre des copies . Ces vers n'étaient heureusement pas plus la peinture de leurs mœurs que des miennes; mais j'avoue que mes principes n'étaient pas tout à feit conformes à ceux qu'affiche la haute société, qui allait m'attirer dans plusieurs de ses salons. J'avais, pour braver l'hypocrisie de quelques-unes de ses lois, un âge mûr, des idées arrêtées et un caractère éprouvé par la mauvaise fortune : cela me mit à l'abri des périls qu'un jeune talent rencontre dans les rangs supérieurs, où trop souvent se brisent sa force et son originalité. Combien de nobles pensées, de généreux desseins avortés par l'effet de l'air qu'on respire dans les lieux oii régnent le luxe et la mode 1 N'allez pas croire à la perfidie de ceux qui vous y entraînent ou vous y
chute par cette chanson du Rai éCYvetot f Ils feignent d'oublier qu'elle courut plusieurs mois avant les victoires de Lutzen et de Bautzen , que ces messieurs auraient célébrées sans doute s'ils avaient alors pu tenir ma plume. {Note de Béranger.)
accueillent ! leur bieuTeillance ne se doute pas du mal qu'ils Tont vous faire. Ne yous laissez pas transplanter dans les salons dorés; ils ne tarderaient pas à vous séparer de vos amis d'enfance et de jeunesse, qui n'ont pu parvenir comme vous et à qui sans doute vous devez une partie de votre première sève. Déjà homme d'expérience, je me suis cramponné à mon berceau et à mes vieux amis. Aussi que de fois, après avoir pris place à de somptueux banquets, au milieu de connaissances nouvelles, j'ai été dîner, le lendemain, dans une arrière-boutique ou dans une mansarde pour nfe retremper auprès de mes compagnons de misère! Ne l'eussé-je fait que dans l'intérêt de la libre langue que je voulais parler, il y aurait eu sagesse de ma part. J'y gagnais aussi de ne pas rester étranger aux classes inférieures, pour qui je devais chanter et à l'amélioration desquelles j'aurais. voulu pouvoir contribuer.
Quoique la société riche ait beaucoup plus étouffé de génies qu'elle n'en a fait éclore, il y a pourtant, pour de certaines intelligences, nécessité de la connaître. La parcourir fat pour moi un voyage à foire; c'était mon tour du monde. Après l'avoir accompli, arrivé à plus de cinquante ans,
j'ai quitté cette société sans peine, bien que je ne l'aie pas visitée sans plaisir ni sans fruit; je dois, en effet, à cette pérégrination d'excellents amis et des souvenirs heureux. Je lui dois aussi de savoir qu'il y a autant de cœurs nobles et bons dans les classes d'en haut que dans les autres classes : en haut, malheureusement, la bonté est trop souvent l'esclave des habitudes, de l'oisiveté, de toutes les exigences du luxe, et des mauvaises idées qui sont mises en commun dans tout ce qui forme cercle à part.
En 1813 existait depuis plusieurs années une réunion de chansonniers et de littérateurs qui avait pris le nom du Caveau, en mémoire du caveau illustré par Piron, Panard, Collé, Gallet et CrébiUon père et fils. Désaugiers, à la mort du vieux Laujon, avait été appelé à présider cette société, dont les chants contrastaient alors si singulièrement avec les malheurs dont la France était menacée. Je n'ai jamais eu de goût pour les associations littéraires, et l'idée de faire partie d'une société ne devait pas venir de moi-même : le hasard décida que je serais membre de cell^.
Désaugiers eut occasion de voir de mes couplets et chercha à me connaître. Arnault et le comte
Begnauld de Saint-Jean-d'Angély arrangèrent, à mon insu, un dîner chez le frère du maréchal Suchet, où Arnault, qui redoutait ma sauvagerie, me conduisit en feignant de me mener chez le restaurateur. Désaugiers m'attendait là.
L'intimité ne tarda pas à s'établir entre nous, et nous n'étions pas au dessert qu'il me tutoyait déjà. Ma réserve naturelle s'en fût peut-être blessée avec tout autre; mais mon habitude de juger les gens au premier coup d'œil ne pouvait être que favorable à cet homme excellent et de mine si
gaie. J'éprouvai un véritable entraînement et ne résistai point aux instances qu'il me fit d'accepter de dîner au moins une fois au Caveau avec tous ses collègues, que je ne connaissais que de nom.' Je m'y rendis au jour fixé et j'y chantai beaucoup de chansons. Chacun parut surpris que, si riche en productions de ce genre, je n'eusse jamais pensé à les publier. « Il faut qu'il soit des nôtres I » fut le cri de tous. Pour obéir aux règlements, qui défendaient de nommer un candidat présent, on me fit cacher derrière la porte, un biscuit et un verre de Champagne à la main. J'y improvisai quelques couplets de remercîment
pour mon élection faite à l'unanimité, au bruit de
joyeuses rasades^ et confirmée par une accolade générale.
Absent de ce dîner, le vieux chevalier de Piis, membre du Caveau, protesta contre mon élection : les plus petites gloires ont leurs jSloux; serait-ce pour cela qu'elles donnent autant d'orgueil que les grandes? Piis avait eu un vrai talent et beaucoup d'esprit; mais, par l'hiuneur, il ne ressemblait en rien à Désaugiers et s'en prenait aux réputations naissantes de la perte de la sienne, tort assez commun aux invalides littéraires. Aussi, lorsque plus tard courut la chanson du Bon Dieu^ y fit-il une réponse, insérée dans les journaux officiels, et qu'il présenta à Louis XYIII. Ce prince, qui avait bonne mémoire^ dut bien rire en voyant cette nouvelle palinodie d'un homme qui, ancien serviteur du comte d'Artois, n'en avait pas moins chanté tous les pouvoirs révolutionnaires, même le bris des cloches et les vertus de Marat. Tombé dans le besoin à la Restauration, Piis courait après une pension que malheureusement il ne put obtenir. Il n'était certes pas méchant homme, et, s'il abusa de l'autorité que, sous l'Empire, lui donnait sa place de secrétaire général de la préfecture de police, ce ne fiit que lorsqu'il s'avisa d'envoyer
à bon nombre de personnes des exemplaires de ses œuvres complètes. Qui eût osé refuser de prendre et de payer les huit volumes in-octavo? Il avait chargé des gendarmes de faire cette distribution à domicile. Plaignons l'auteur qui a besoin de pareils commis libraires, surtout lorsqu'il survit à une réputation qui avait eu de l'éclat.
Malgré mes préventions contre les associations plus ou moins littéraires, je fus vivement touché de la bienveillance et des applaudissements qui m'accueillirent au Caveau. Dès ce jour, ma réputation de chansonnier se répandit à Paris et dans toute la France. Il ne me fut pas possible néanmoins de me faire longtemps illusion sur les inconvénients d'une réunion d'hommes livrés à une vie si différente de mes habitudes, quels que fussent le mérite littéraire et les qualités personnelles de beaucoup d'entre eux. L'esprit des coulisses et les intérêts de théâtre dominaient dans les conversations, qui n'étaient pas toujours exemptes de l'aigreur qu'engendrent les rivalités. J'ai aimé les plaisirs de la table pour l'épanchement qu'ils font naître et les spirituelles folies qu'ils font dire; mais, dans ces plaisirs, il a toujours fallu pour moi qu'il se trouvât quelque grain de
philosophie et surtout qu'il y eût le charme des affections. J'étais loin de compte au Caveau moderne. L'ancien, tant vanté par nos pères, ne valait sans doute pas mieux sous ce rapport : les sociétés qui se prétendent joyeuses sont rarement gaies.
Armand Gouffé, qui me rechercha avec beaucoup de bonté, avait présidé le Caveau, mais l'avait quitté, disait-on, par jalousie des succès de Désaugiers, qu'il y avait amené. Ce n'est pas lui qui eût pu égayer cette réunion ; mais il n'en était pas moins un des plus spirituels et des plus habiles faiseurs de couplets. Son genre, qui était celui de Panard, n'est peut-être pas ce qu'on doit appeler la chanson; c'est plutôt le vaudeville, où l'auteur procède par couplets reliés seulement par quelque dicton proverbial ou même par un mot mis en refrain. Dans ce genre, Gouffé, conserve une véritable supériorité, et c'est lui qui, dans notre temps, donna le plus de soin à la correction des vers et à la richesse de la rime, trop négligée depuis le siècle de Louis XIV. Il est singulier que ce soit des chansonniers, car moi aussi de très-bonne heure je rimai avec une grande SKactitude, qui, chez nous, aient remis
la rime pleine en honneut. L'école nouvelle n'avait sans doute pas besoin de cet exemple ; mais elle n'en convint pas moins que je l'avais devancée dans une de ses réformes les plus heureuses.
Lorsque arrivèrent les dernières convulsions de l'Empire, et surtout les Cent- Jours ^ la diversité des opinions ne tarda pas à semer les mésintelligences dans notre société, comme dans toute la France, et mon patriotisme ne put s'arranger longtemps de ce que je voyais et entendais dans nos dîners. Je désertai donc : pour m'en éloigner, il eût suffi d'ailleurs de la petite aventure que je vais raconter.
Invité un jour par une lettre de Baleine, le fameux restaurateur du Rocher de Gancale, à un dîner de famille et croyant qu'il voulait me remercier ainsi des soins que j'avais donnés, comme secrétaire du Caveau, à l'acquittement de nos comptes avec lui, je m'y rends à l'heure indiquée. Conduit dans un des cabinets particuliers, j'y trouve Désaugiers, Gentil et plusieurs personnes que je ne connaissais pas. Étonné devoir qu'on se met à table sans attendre Baleine, le soupçon me gagne. Je quitte le dîner et cours
déclarer à l'amphitryon que, s'il ne vient pas occuper son couvert, je déserte les convives. Force lui fut d'abandonner ses fourneaux et de venir prendre place à table, ce dont ne put s'empêcher de sourire Désaugier s. Le dîner fini, il s'empressa de me mettre au courant des usages de notre restaurant. On y commandait un repas quelques jours d'avance, en indiquant sur la carte ceux des membres du Caveau qu'on désirait avoir, comme on commande une dinde truffée et un poisson rare. Le genre de la chanson, véritable amusement de dessert, entraînait les plus distingués d'entre nous à ce rôle dégradant. Aussi Désaugiers, qui, j'en suis sûr, n'agissait ainsi que par imitation, se moquait-il de ce qu'il appelait ma pruderie : « Si tu savais, disait-il, combien il y en a qui se plaignent de n'être pas assez souvent invités ! tu es un ingrat ! à ta place Baleine pouvait servir un mets moins vinaigré, et plus d'un de nos confrères lui en fera des reproches ce soir. »
Je finis par rire de l'aventure ; mais elle n'en fiit pas moins pour moi une utile leçon et pour Baleine aussi, car il ne s'avisa plus de me servir à ses pratiques.
Hélas! il Mlul bientôt m'éloigner de Désaugiers, dont je n'admirais pas seulement le talent^ mais dont j'aimais la personne. Trop faible pour n'être pas le jouet des intrigants qui l'entourèrent dès qu'il fut nommé directeur du VaudemUe^ par faveur ministérielle, il afficha un fanatisme politique que n'expliquaient pas son humeur insouciante et âa bonté naturelle. Son esprit n'allait pointa de pareilles préoccupations. Son royalisme ne nous avait pas séparés, et je célébrai son arrivée à la direction avec un vrai plaisir; mais, quand il alla jusqu'à attaquer tous ceux dont il avait été l'ami sous l'Empire, par la chanson qu'il fit au sujet de GermaniCuSj i^a^X*que regret qu'il m'en coûtât je cessai de le voir, et, je dois le dire, dans de passagères rencontres il s'en montra toujours affligé. On voulut lui faire croire que la chanson de Paillasse était dirigée contre lui; il y fit une assez faible réponse; puis, mieux inspiré, me trouvant un jour à son théâtre, il me dit : « Non, ce n'est pas moi que tu as attaqué : je n'ai pas sauté dans les Gent- Jours. y> On était parvenu à cette époque à lui faire faire bien pis : on le poussa à insulter aux malheurs de la France par une chanson in-
titulée le Règne d'un terme ou le Terme d'un règne.
J'étais, en effet, loin d'avoir pensé à lui en faisant Paillasse. Jamais je ne me suis attaqué qu'à ceux qui étaient haut placés et en position de se venger. J'aurais rougi de m'en prendre à des confrères qui se jetaient inconsidérément dans la voie des palinodies, surtout quand j'avais eu à me louer d'eux. Une chanson, dont chaque couplet était une épigramme amère et très-spirituellement tournée, courut contre Désaugiers, quand Louis XVIII lui fit don d'une soupière d'ai^ent. Je sus qu'on me l'attribuait (on m'en a attribué de toutes les couleurs); je lui écrivis pour l'assurer que je la connaissais à peine*.
*■ Voici cette chanson :
Air : BendtZrfnoi mm écudle de boU!
As-tu vu mon écuelle d'argent^
As-tu vu mon écuelle?
Dit Buteux en se rengorgeant ;
Ah ! qu'elle est large ! ah ! qu'elle est belle !
As-tu vu mon écuelle d'argent.
As-tu vu mon écuelle?
D^où te vient cette écuelle d'argent.
D'où te vient cette écuelle?
Chez le czar ou chez le régent
Voici sa réponse : « Quels que soient le talent et la verve de ces couplets, ils sont d'un mauvais cœur; tu dois donc bien penser que je ne les ai pas cras de toi. Je vais t'apprendre le nom de l'auteur, si tu ne Tas pas encore deviné. »
J'ai plaisir à revenir sur mes rapports avec cet homme si aimable et j'ai toujours regretté d'avoir été contraint de rompre des relations qui peut-être ne lui eussent pas été inutiles. Désaugiers, qui était si gai dans le monde, surtout à table, où réellement il trônait, ne pouvait supporter l'isolement, même momentané. C'est à cela qu'il faut attribuer l'empire qu'on prenait si facilement sur lui. « Quoi! tu peux rester seul? me disait-il un jour; dans la solitude, je mourrais
As-tu faille polichinelle?
D'où te vient cette écuelle d'argent, D'où te vient cette écuelle?
D'où te vient cette écuelle d'argent, D'où te vient cette écuelle ?
De Paris Regnaud délogeant
A-t-il oublié sa vaisselle ?
D'où te vient, etc.
D'où te vient cette écuelle d'argent.
D'où te vient cette écuelle?
Bonaparte, esclave indigent,
i58 MA BIOGRAPHIE
d'ennui et de consomption. On m'appelle le joyeux Désaugiers; eh bien^ au fond, il y a de la tristesse en moi. » La vérité de ces paroles ma été confirmée par Gentil, un de ses amis d'enfance. Si, en effet, sa gaieté n'a été qu'un rôle joué pour se distraire, on peut affirmer qu'il n'y a pas eu d'acteur plus parfait que Dégaugiers . .
Je ne voudrais pas faire de politique ici : j'ai dit ailleurs l'impression douloureuse qu'avaient produite sur moi les deux invasions que la France a subies : mes chansons, si elles me survivent, le prouveront suffisamment. Toutefois, comme ce qui se passe dans la rue est souvent le point de départ du chansonnier, je veux rappo rter quelques faits dont j'ai pu être témoin ou que des
PTa plus de quoi payer ton zèle.
D'où te vient, etc.
D'où te vient cette écuelle d'argent, ^
D'où te vient cette écuelle?
A ses amis Arnault songeant,
Te l'envoya-t-il de Bruxelles?
D'où te vient, etc .
Je la tiens, cette écuelle d'argent, Je la tiens, cette écuelle , D'un roi trop bon, trop indulgent.
Qui prend des chansons pour du zèle ; Je la tiens, cette écuelle d'argent.] Je la tiens, cette écuelle.
témoins sûrs m'ont racontés. L'histoire néglige trop les petits détails; c'est lui rendre service que d'en conserver même d'insignifiants en apparence. Elle y peut trouver l'expression de la pensée de la foule, qu'elle semble trop dédaigner. C'est une mauvaise habitude que de réunir, pour représenter chaque époque, quelques figures qu'on débarbouille ou qu'on grime selon sa fantaisie et auxquelles le style sert de piédestal.
En 1814, je demeurais dans une maison voisine de la barrière RochechouartS qui, le 50 mars, fut saluée de plusieurs obus. D'après ce que je savais du peu de dispositions prises pour la dé-
« Qu on lui donne une écuelle d'argent, Qu'on lui donne une écuelle.
Dit le prince, puisqu'en mangeant
Pour chacun sa verve étincelle.
Qu'on lui donne, >• etc.
^ n aurait cent écuelles d'argent,
Il aurait cent écuelles.
Si l'on en gagnait en changeant
• De héros, d'amis et de belles ; Il aurait cent écuelles d'argent.
Il aurait cent écuelles.
(Note de rÉdiUur,)
* Rue de Bellefonds, dans rancien château du fameux comte de Charolais, transformé alors en pension bourgeoise. (Note de Béranger.)
fense, je pensais que ma chambre pourrait, dans la journée, être envahie par l'ennemi. C'était presque une position militaire; de ma fenêtre, on planait sur Paris et ses environs. Après une canonnade qui ne trouva d'opposition sérieuse que du coté de Ménilmontant, où le combat fut long et acharné et où se conduisirent en héros les élèves de l'École polytechnique et de l'École de Saint-Cyr, vers cinq heures, je vois une colonne de cavalerie arriver sur la butte Montmartre, du côté et par la pente de Clichy. Ce sont des hussards; ils montent lentement : sont-ils des nôtres? Arrivés auprès des moulins, où, à F aide d'une lunette, je les suis pas à pas, plein d'une douloureuse anxiété, la tête de leurs chevaux se tourne vers Paris. Grand Dieul c'est l'ennemi 1 Le voilà maître des hauteurs si mal défendues. Bientôt cesse le bruit de la fusillade et de l'artillerie; mon effroi augmente et je descends vite dans la rue pour savoir des nouvelles. A travers les blessés qu'on rapporte, les fourgons qui rentrent pêlemêle, je cours jusqu'aux boulevards, et là, comme j'en avais le triste pressentiment, j'apprends qu'une capitulation vient d'être signée par les seuls aides de camp du duc de Raguse. Ce mare-
chai, travaillé depuis longtemps par les conspirateurs bourboniens (fait dont je suis sûr), après s'être très-bien conduit pendant la durée du combat, osa donner plus tard le signal de la défection.
Le peuple des ouvriers, entassé derrière la ligne de défense que j'avais voulu voir le matin, compta toute la journée sur Farrivée de l'Empereur, qui n'était qu'à quelques lieues; il s'apprêtait au spectacle d'une victoire. Apercevait-on au loin dans la plaine un général sur un cheval blanc, suivi de quelques ofGciers : « Le voilà! le voilà! » s'écriait cette foule, qui ne supposait même pas que Paris pût courir un danger sérieux. A la nouvelle de la capitulation, il fallait voir la stupeur et la rage de cette multitude courageuse qui a le goût et l'instinct des combats et qui, tout le jour, n'avait cessé de solliciter des armes qu'on s'était bien gardé de lui accorder.Moi aussi, j'avais en vain été demander un fusil à ceux qu'on disait chargés d'en faire la distribution.
Il m'a toujours semblé que j'aurais été brave ce jour-là. Certes, il est du moins des choses que je n'aurais pas faites : céder à de perfides insinuations; aller tendre la main aux ennemis de
notre pays; signer une capitulation qu'on pouvait retarder de deux jours au moins, rien qu'en refusant de laisser entrer leur armée, qui était trop faible pour se hasarder contre une ville si populeuse; voilà, je le sens, ce qu'on n'eût pu obtenir de moi, m'eût-on menacé de la mort la plus cruelle. Mais on avait satisfait aux exigences de tactique et de stratégie; les canons avaient tiré autant de coups qu'ils en doivent tirer dans un jour; on comptait le peuple pour rien; l'honneur militaire était satisfait, et des hommes, renommés par leur bravoure, n'ont pas hésité à signer la reddition de la capitale; c'est-à-dire l'asservissement de leur patrie!
Ne pouvant plus douter de cette capitulation, je passai une bien triste nuit dans mon misérable galetas, si voisin alors du camp étranger. Barbares ou civilisés, tous ces soldats, dont quelquesuns peut-être avaient vu la grande muraille de la Chine, semblèrent ne se reposer que dans la joie de leur triomphe. Ce ne fut, jusqu'au jour, qu'un bruit de farandoles étranges et de cris sauvages, mêlés aux clairons des Allemands, des Cosaques et des Baskirs. Je pus voir les illuminations qu'ils dressèrent à notre honte sur ce Montmartre où
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si souvent, aux derniers rayons d'un beau soleil couchant, j'avais été rêver à l'aspect de Paris étendu à mes pieds.
De grand matin, je me mets en quête et j'apprends par les proclamations affichées pendant la nuit qu'il n'est plus d'espoir et que l'entrée de ceux que désormais on nomme les alliés aura lieu dans quelques heures. De petits imprimés, non signés, sont encore répandus dans la foule pour l'engager à la résistance. Vaine protestation! l'Empereur avait tellement habitué le peuple à ne croire qu'en lui, que sa voix seule eût pu alors dissiper toutes les incertitudes, relever tous les courages et surtout leur donner une direction utile. Bien convaincu de notre malheur, je pris le parti de rentrer chez moi pour me cacher, ne voulant rien voir du spectacle qui allait déshonorer Paris. Mais quelle fut ma sui^risie en rencontrant plusieurs cocardes blanches au milieu des groupes échelonnés le long des boulevards. Un homme ivre cria même auprès de moi : « Vivent les Bourbons! » La foule ne semblait rien comprendre à ces premières démonstrations royalistes, qui pourtant avaient déjà été faites plus en grand par une brillante cavalcade que dirigeaient les Du-
clos, les Maubreuil, des ducs, des marquis, des comtes de vieille roche et quelques intrigants empressés d'accourir pour avoir part au butin. On sait que l'entrée des Russes et des Allemands se fit avec plus de courtoisie que les vainqueurs n'en mettent d'ordinaire. Nos ennemis semblaient se présenter chapeau bas dans la ville de Clovis, de saint Louis, d'Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, dans cette ville de la Constituante et de la Convention, où depuis des siècles s'élabore avec une activité incessante l'œuvre grande et sainte de la démocratie européenne. Les princes se rappelaient sans doute tout ce que la civilisation de leurs peuples et l'esprit de leurs cours nous avaient d'obligations. Presque tous les officiers de cette nombreuse armée parlaient la langue des vaincus, semblaient même n'en savoir point d'autre, si ce n'est quand il leur fallait réprimer les rares brutalités de quelques-uns de leurs soldats. Du haut des balcons, mille ou douze cents bourboniens (on m'assure que j'exagère le nombre de moitié), hommes ou femmes, gens nobles ou qui travaillaient à se faire anoblir, rendaient politesse pour politesse aux vainqueurs; plusieurs même venaient se jeter aux genoux des
chefs, dont ils baisaient les bottes poudreuses, tandis qu'aux fenêtres des mouchoirs blancs agités, des cris d'enthousiasme, de bmyantes bénédictions, saluaient cette armée qui défilait tout étonnée d'un pareil triomphe. Ainsi un lâche troupeau de Français foulait aux pieds les trophées de nos vingt-cinq dernières années de gloire devant des étrangers qui par leur tenue prouvaient si bien qu'ils en gardaient un profond souvenir*
Saisie d'abord d'une indignation patriotique, la classe des ouvriers fut longtemps à se rendre compte d'un changement aussi imprévu. Comme cette classe, plus que toute autre, avait besoin de la paix, ce fut ce mot qui seul put y faire des conversions favorables au régime qu'on nous préparait chez M. de Talleyrand. Cet homme habile, ainsi que l'empereur Alexandre, ne se rattachait aux Bourbons de la branche aînée que pour n'avoir plus affaire à Napoléon. On pourra juger de la différence des sentiments qui animaient le peuple et les royalistes, vieux ou nouveaux, par deux faits qui se sont passés sous mes yeux.
Le lendemain de l'entrée des étrangers à Paris, une centaine de nos soldats, faits prisonniers dans nos murs, furent amenés par un détache-
ment allemand et traversèrent des rues peuplées d'ouTriers. Ceux-ci, Toyant des Français blessés, couverts de sang, crurent d'abord qu'on les conduisait aux hôpitaux; mais, instruits que c'est à rétat*major ennemi, campé aux Champs-Elysées, qu'on les mène, ils poussent des clameurs et se disposent à délivrer ces malheureux restes de nos défenseurs, lorsque, soit hasard, soit prudence, les chefs de l'escorte lui font gagner les boulevards, où de fervents royahstes stationnent pour stimuler leurs agents. J'étais là : à la vue de nos pauvres soldats prisonniers, souffrants, mutilés, des vivats s'élèvent du groupe des bourboniens: de beaux messieurs et de belles dames se mettent aux fenêtres pour applaudir les soldats étrangers et ne pas manquer leur part d'une telle infamie. Ce n'était pas seulement la patrie insultée, c'était l'humanité méconnue.
Un spectacle non moins honteux, mais moins triste, me frappa sur la place Vendôme, où plusieurs des royalistes dont je viens de parier s'évertuaient à renverser du haut de la colonne la statue de TEmpereur, dont on avait à dessein déciiaussé le socle. Des chevaux et des hommes attelés à de longues cordes tiraient celte grande ii-
gure, qui restait inébranlable, et que les meneurs du parti voulaient voir se briser sur le pavé de la place. Malgré la terreur de surprise qui paralysait encore la foule, le sentiment des outrages prodigués au soldat de la Révolution produisait d'abord de sourds murmures, puis éclatait par de longs rires, à chaque effort inutile tenté par les nouveaux iconoclastes. Us furent obligés de se retirer sans avoir accompli leur tâche de destruction.
Je ne pense pas qu'on veuille conclure de ce que je viens de rapporter que pareille conduite a été tenue par par tout ce qu41 y avait de l^itimistes, de nobles et de riches à Paris. Les hôtels ont eu aussi leur patriotisme et les vertus n'ont sans doute manqué à aucun parti.
Chose remarquable ! cette reddition de Paris ne dérangea rien à la vie de ses habitants. Le matin de l'attaque, les spectacles furent affichés, comme d'habitude, et, si le soir les représentations n'eurent pas lieu, je suis tenté de croire que ce fut uniquement parce que, comédiens et bourgeois, chacun voulait voir et savoir ce qui allait se passer. L'entrée des étrangers fut un autre genre de distraction où coururent beaucoup de gens dont
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le patriotisme n'était pas plus douteux que le mien. Leur en faisait-on un reproche : « Qu'y pouvions-nous faire? répondaient-ils; pourquoi l'Empereur n'est-il pas arrivé à temps? pourquoi Marie-Louise et Joseph nous ont-ils abandonnés? »
Au reste, si l'Empereur eût alors pu lire dans tous les esprits, il eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la nature de son génie lui fit faire. Il avait bâillonné la presse, ôté au peuple toute intervention libre dans les affaires, et laissé s'effacer ainsi les principes que notre Révolution nous avait inculqués : il en était résulté l'engourdissement profond des sentiments qui nous sont les plus naturels. Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme; mais, comme il avait absorbé toute la nation en lui, avec lui la nation tomba tout entière, et, dans notre chute, nous ne sûmes plus être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits luimême. Toutefois, disons-le à sa louange, ainsi que l'ont prouvé son désir de combattre jusqu'à la dernière cartouche et sa facilité à abdiquer, lui seul, en dehors du peuple, fut patriote dans ce moment solennel. Lui seul? Non : il y en eut
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un autre, un de nos anciens chefs suprêmes, guerrier savant, vieux républicain désintéressé, proscrit délaissé à qui Napoléon rendit justice trop tard, et qui, voyant la France en danger, n'écouta ni son juste ressentiment, ni même ses opinions, ce qui est un devoir de haute vertu en pareille circonstance. Il est inutile de dire que je parle de l'illustre Carnot, qui demanda à aller combattre, et sauvait Anvers de la destruction, pendant que, les bras croisés, nous laissions livrer nôtre capitale, sous les murs de laquelle Napoléon accourait écraser nos ennemis.
En parlant de mes premières années, j'ai dit que mon patriotisme avait encore, malgré mes soixante ans, toute la chaleur de la jeunesse. Peut-être trouvera-t-on que j'en donne trop bien la preuve dans l'expression des faits qui précèdent. J'ai entendu des chefs d'écoles philosophiques, de riches banquiers ou commerçants, des politiques de salon, prêcher le cosmopolitisme absolu. Loin de blâmer le sentiment dont ils se disaient animés, je le partage; mais ils se trompaient d'époque. Lorsqu'une nation a pris l'initiative d'un principe, et surtout du principe démocratique, et qu'elle est dans la situation
géc^raphiqoe où nous sommes placés, dût-elle pérer d'obtenir la sympathie des hommes éclairés chez tons ses voisins, elle a ponr ennemis patents on secrets les antres gonvem^nents, et parlicnlièrement cenx qni sont dominés par une aristocratie puissante. Pour de pareils ennemis tous les moyens sont bons.
3M[alheur alors à cette nation si elle Yoit s'éteindre l'amour qui lui est dû^ et qui est sa plus grande force. Il £siut que ses fils se serrent autour de son drapeau, dans l'intérêt même du principe qu'elle a mission de faire triompher au profit des autres peuples. C'est quand ceux-ci auront conquis les mêmes droits qu'elle qu'on devra faire taire toutes les rivalités d'amourpropre et les antipathies que le sang nous a transmises. Quoi! Français, nous n'entretiendrions pas en nous, dans l'intérêt d'une pensée généreuse qui nous a déjà coûté tant de sang, un patriotisme que les Anglais poussent jusqu'à l'insolence et la cruauté pour des profits à faire sur le thé, l'indigo et le coton!
Tâchons que l'amour du pays soit toujours notre première vertu, et je le recommande surtout à nos littérateurs, qui mieux que d'autres
peuvent prêcher cette vertu-là. Ai-je besoin de rappeler que mon vieux patriotisme ne m'a jamais empêché de faire des vœux pour le respect des droits de l'humanité et pour le maintien honorable de la paix, qui peut bien mieux que la conquête assurer les progrès du principe de notre Révolution. On m'a souvent entendu répéter depuis 1830 : « Quand on croise les baïonnettes les idées ne passent plus. »
Uenlrée de Louis XVIII, que je voulus voir, offrit les plus singulières bigarrures. Gomment Fenthousiasme se fût-il emparé des masses, qui ignoraient ce qu'étaient les individus ramenés ainsi ? Il est certain qu'à peine un spectateur sur cinquante eût pu dire nettement le degré de parenté de ces princes avec Louis XVI. Le roi, que beaucoup de gens s'attendaient à voir alO^blé d'un cotillon, parce que l'erreur et la malignité l'avaient ainsi dépeint, montra, malgré ses infirmités, une physionomie affable et digne qui plut assez généralement. Dans une cérémonie pareille, les vieillards obtiennent presque toujours de la bienveillance. Nous autres gens de la foule, nous eûmes à peine le temps de voir les personnages secondaires; mais dans tout ce cortège.
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qui dut paraître si gothiquement mesquin à des yeux habitués à la pompe des fêtes napoléoniennes , il n'y eut d'universels honneurs que pour quelques portions de la garde impériale, qu'on était parvenu à faire marcher derrière les voilures de la cour nouvelle ou de la vieille cour, si on aime mieux dire. Â la vue de ces mâles figures, sillonnées de tant de cicatrices, hâlées à tant de soleils différents, aujourd'hui si graves^ si tristes, presque honteuses des cocardes blanches qu'on leur impose, des cris éclatent de toutes parts : « Vive la garde impériale ! » Ceuxlà même qui ont crié : « Vive le roi ! » viennent grossir cette clameur impérialiste, qui produit le plus étrange contraste et semble devoir effrayer l'oreille des princes. Accueillis ainsi, les vieux braves relèvent plus fièrement la tête et répondent à cette glorieuse salutation, en criant : « Vive la garde nationale ! » Les deux cris se mêlent et se prolongent pendant toute la marche, en dépit de la discipline, qui défend de parler sous les armes. On eût pu dès lors prophétiser le retour de l'île d'Elbe.
Malgré le ridicule surnom de Désiré donné à Louis XVIII, repoussé de France pendant près de
vingt-cinq ans, la seule personne qu'alors on désirât vraiment de toute cette famille était la duchesse d'Angoulême. Celle-là, le peuple savait son histoire ; chacun plaignait ses infortunes^ et lui souhaitait une plus heureuse destinée. Tous les yeux la cherchaient comme un ange consolateur au milieu de tant de calamités. Hélas! rien dans sa figure, dans son air, dans le son de sa voix, ne répondit à nqs espérances, et Ton peut dire que du jour de son entrée elle perdit Faffection qui ne Tavait pas abandonnée pendant toute la durée de ses malheurs. Sans doute, il y eut injustice dans un changement si brusque, et, quant à moi, j'ai toujours été persuadé que la duchesse mérite les éloges que j'en ai entendu faire à quelquesuns. Ses vertus ne peuvent pas plus être mises or doute que sa charité; mais comment se fait-il qu'on ait souvent exalté sa force de caractère et qu'on n'ait jamais cité d'elle quelques-uns de ces actes qu'une femme en si haut rang trouve toujours l'occasion de faire pour obtenir les bénédictions du peuple? L'héroïque madame de la Vallette s'est-elle traînée à genoux devant elle sans obtenir la moindre parole de commisération ? On Fa imprimé, je voudrais le voir démentir. Re-
marquons que ceux qui approchaient le plus la duchesse d'Angoulême n'ont que faiblement essayé de lui ramener ce peuple dont tous les cœurs lui avaient été ouverts et qui bientôt ne vit plus en elle que la fille de V Autrichienne. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la fin épouvantable de Finfortunée Marie-Antoinette n'a pas réhabilité sa mémoire aux yeux du peuple parisien, qui a conservé une haine instinctive contre le sang royal d'Autriche. Malgré son amour pour Napoléon et le roi de Rome, jamais il n'aima Marie-Louise, qui n^a que trop justifié nos pressentiments et l'accueil que Paris fit à son digne père en 1814. Pendant le séjour des rois alliés, Alexandre s'attacha à mériter nos louanges par une magnaminité d'apparat qui n'était pas sans charme. On tint compte au roi de Prusse de longs malheurs, d'une bravoure de soldat et d'une simplicité toute bourgeoise. Mais, quand parut l'empereur François, il n'y eut ni assez de malédictions ni assez de quolibets pour lui dans toutes les classes de notre population. Que n'a-t-il entendu ce qui s'est dit sur son passage, chaque fois qu'il se montra en public ! malgré son flegme, il eût peut-être rougi.
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Chez nous autres Parisiens, admirateurs enthousiastes des grands talents, des grandes vertus, tout prestige nobiliaire et royal est à jamais détruit- A quelque condition qu'un honfme appartienne, s'il a encouru le blâme, il reçoit la même épithète. Nos aïeux seraient bien étonnés s'ils pouvaient apprendre que, dans Paris, un empereur d'Autriche, un suc« cesseur de Rodolphe de Hapsbourg et de Charles-Quint, a été flétri par le peuple des injures les plus outrageantes. Et cela tout haut et à Tinstant même où cette foule, qui le couvrait de son mépris, cherchait des yeux son glorieux frère, le prince Charles, qui n'était pas venu à Paris, mais qui y eût été reçu comme un ennemi généreux et loyal.
Des étrangers trouveraient sans doute que je parle trop irrévérencieusement des princes qui sont venus se faire passer en revue par les Parisiens. Mais qu'on réfléchisse à l'éducation que mes contemporains et moi nous avons reçue des événements, et l'on cessera de s'en étonner. La Convention, qui coupait la tête des rois, eût dû voir, d'après ce qui avait déjà eu lieu en Angleterre, qu'elle n'avait pas pris le meilleur moyen
pour nous désenivrer des Majestés. La Providence y pourvut : elle poussa au faîte de la puissance un petit sous-lieutenant qui, pendant quinze ans, nous donna la mesure de toutes les marionnettes royales. *
Peu d'heures après là reddition de Paris, nous arriva Bernadette, qui, pour se justifier d'avoir combattu contre ses anciens compatriotes, disait qu'il avait dû se faire Suédois en acceptant l'héritage de la couronne de Suède; argument que plusieurs ont eu le front d'approuver. A ce compte, il n'a manqué qu'une couronne à Moreau pour effacer la honte de sa mort au milieu de nos ennemis. La place de Bernadolte dans l'histoire serait bien autre, s'il eût quitté un trône pour voler au secours de sa terre natale. D'ailleurs, la qualité de Suédois ne tenait pas tant à cœur à ce Gascon, si bien conservé dans les glaces du Nord, qu'il n'eût pu consentir à revenir Français ; mais il n'y consentait qu'au prix du trône de France : avec ce vieux républicain, point de marché possible si un royaume n'en était le prix. Quant à sa religion, il la donnait pour épingles.
Son Altesse s'était fait accompagner de ma-
dame de Staël et de Benjamin Constant. Je veux parler de cet illustre publiciste, qui a offert dans sa conduite autant d'inconséquence et de mobilité qu'il a montré à la tribune et dans ses écrits, à peu d'exceptions près, de talent, de courage et de persévérance dans les principes d'une sage liberté. Malheureusement peut-être, la dextérité de son élocutîon était telle, que, pourvu qu'il eût une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, il se fût, je crois, arrangé de tous les régimes; mais ce n'était là que le tort d'une intelligence qui aime à se jouer des difficultés et regarde les applaudissements qu'elle obtient comme des triomphes pour sa cause. J'ai cini m'apercevoir que les obstacles opposés à l'expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement spirituel des hommes d'esprit que j'ai connus. Jamais conversation ne m'a paru avoir autant de grâce, d'enjouement, de flexibilité et d'apparente bonhomie que la sienne. Elle devenait brillante et forte par la contradiction. Je ne m'en faisais pas faute avec lui, et il était loin de m'en savoir mauvais gré*.
^ Voici une lettre de Benjamin Constant qui vaut bien la peine
Un perpétuel besoin d'émotions fît de Constant un joueur; mais les intérêts politiques l'arrachaient facilement à cette passion d'emprunt. Pourtant la gloire littéraire était la première à
d'être transcrite. Elle fait voir jusqu'où allait en 1829 Tinfluence du poëte populaire et comment Tun des premiers chefs et des directeurs de lopinion pubUque venait lui rendre oompte de ses actions, justifier ses pensées elles-mêmes et lui demander une part dans son amitié. (Note de l Editeur,)
« Mon cher Béranger, hien que votre lettre contienne plusieurs choses qui auraient pu m^affliger ou me blesser, il y règne, surtout vers la fin, je ne sais quel fonds d*amitié et d'intérêt qui a produit ce singulier effet qu'elle m'a causé plutôt du plaisir que de la peine. Vous êtes un des hommes vers lesquels je me suis senti le plus attiré ; plusieurs circonstances ont, à diverses reprises, comhattu cet attrait sans le détruire; elles ne m'ont pas refroidi au fond du cœur, mais gêné et éloigné. J'ai ouvert votre lettre, j'y ai trouvé de l'amitié, et je viens m'expliquer avec vous dans le désir sincère que vous me compreniez et que vous m'approuviez.
a Je prends votre lettre phrase par phrase : je ne travaille ni ne m'oppose à la fusion. Je suis de votre avis sur ce qui m'est personnel. Je crois que ceux qui veulent se pousser pensent à eux et non à m'associer à leurs succès, s'ils en ont; et moi-même je n'achèterais pas le plus grand succès par l'ahandon du moindre principe. Si vous pensiez que j'ai des vues ambitieuses, vous commettriez une erreur qui m'étonnerait de votre part. J'ai soixante ans; j'ai combattu pour la liberté, non sans quelque gloire; j'ai rendu des services assez grands; j'ai acquis ce que je désirais, de la réputation. Mon seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imagination s'attache, c'est de laisser
ses yeux; aussi rAcadémie française, en lui préférant Viennet, lui causa-t-elle un vif chagrin, quelque chose qu'il m'ait pu dire pour le dissimuler.
après moi quelque renonunée, et je crois que j'en laisserais moins comme ministre que comme écrivain et député. Je veux qu'on dise après moi cpie j*ai contribué à fonder la liberté en France, et on le dira longtemps après que les coteries, celles qui me repousseraient si j'essayais d'en être, aussi bien que celles qui me calomnient près de vous, ce qui me fait beaucoup plus de peine, seront enterrées et oubliées.
c Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis jusqu'ici avec délice; mais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée. Si J€ tentais de l'exagérer, je perdrais mon talent, comme si je m'avisais de la démentir. Vous croyez apercevoir dans mes lettres au Courrier des tergiversations; vous êtes dans l'erreur. Mon opinion est précisément commt' je l'énonce dans ces lettres. Je crois fermement que la France ne peut d'ici à longtemps être libre qu'en consolidant sur les bases actuelles la dose de liberté qu'elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort ; mais j'ai la conviction que nous devons nous en tenir à la monarchie constitutionnelle. Je sais ou je crois savoir que les vieux gouvernements sont plus favorables à la liberté que les nouveaux. Si la dynastie se déclare hostile, adviennv que pourra. Ma mission n'est pas de sauver ceux qui voudraient se perdre ; mon appui ne se donnera jamais au pouvoir absolu et la légitimité ne l'obtiendra pas. Hais tout désir de renversement sans autres motifs que des souvenirs ou des haines n'entrera jamais dans ma pensée. Voilà ma profession de foi vis-à-vis de vous : je puis me tromper, mais je ne cache rien, je ne voile rien, et, si mes opinions déplaisent, il faut en accuser le fond.
Le mauvais côté de la gloire de l'intelligence, c'est son incertitude pour ceux qui l'obtiennent. Ayez six pieds de haut, pas ne sera besoin de faire partie d'une compagnie de grenadiers pour
non la forme, qui ne provient nullement des ménagements que vous me supposez , ni d'un désir de succès que je n'éprouve pas.
« Ceci me ramène à la fmion. Je répète que je n'y travaille point; que pas un de ceux qui y travaillent ne m'en ont parlé ; que/ si elle a lieu de manière à ce que la portion hésitante et égoïste se fonde dans la portion libérale, j'en serai charmé; mais que je m'opposerai toujours à ce que cette dernière se laisse affaiblir par l'autre.
« On vous a dit qu'où m'avait envoyé au Courrier comme à Strasbourg. M. Laffitte sait que les actionnaires du Courrier m'ont prié d'y concourir. Je n'en ai pas le premier conçu l'idée, j'y ai consenti. Je crois avoir bien fait. Je crois avoir dit des choses utiles, et, dans tous les cas, j'ai pensé ce que^j'ai dit.
« Voilà une bien longue lettre, mon cher Béranger. J'ai du plaisir à vous parler avec tout abandon. Je voudrais que cette tracasserie que l'on a voulu me faire auprès de vous fôt l'époque d'une amitié plus intime et plus confiante. Vous êtes , je le dis encore, l'homme de France pour qui j'ai le plus d'attrait. Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre. Je vous offre un plein et entier attachement. Si nous différons sur quelques points, c'est parce que notre esprit est différemment frappé. Cela ne fait rien à l'afTection. J'aspire à vous voir accepter la mienne et je vous assure que je n'ai pas dit un mot, pas eu une pensée qui doive vous blesser.
« Vous voyez que je réponds non-seulement sans rancune, mais avec une affection vraie. Elle ne peut pas plus s'affaiblir
savoir que penser de votre taille. Et Constant, après tant de succès comme écrivain et comme orateur, avait besoin pour croire à sa valeur littéraire d'appartenir à un corps illustre. Il n'eût pas été plutôt de l'Académie, qu'il en eût ri le premier et fût retombé dans son incertitude, car nul homme ne se désenchanta plus vite de ce qu'il avait le plus souhaité.
Je lui avais conseillé moi-même de se mettre sur les rangs pour le fauteuil vacant, en lui avouant que si je n^ambitionnais pas le même honneur, c'est qu'il était entouré de trop d'inconvénients pour mon humeur et mes goûts; ajoutant que, selon moi, les réputations qui naissent à une époque de transition ne méritent guère qu'on les étaye au prix de la moindre partie de son indépendance, parce qu'à l'exception de deux ou trois de ces réputations les autres doivent disparaître complètement avec nous et peut-être avant nous. J'étais résigné : il
que mon goût pour votre esprit et mon affection pour votre talent. J'irai vous voir incessamment avec la Fayette.
a Tout à vous pour la vie,
(( Bemjaiiin Constakt.
a 29 janvier 1829. »
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ne rétait pas, et le sentiment qu'il devait avoir de sa force suffit pour le faire concevoir. Il ne devait pas souffrir longtemps de l'intrigue qui le priva de l'honneur auquel il avait certes bien des droits. Quelques jours après, il mourut épuisé de travaux et de veilles, et l'Académie dut regretter que les obsèques magnifiques et populaires qui lui furent faites ne fussent pas celles d'un de ses membres : ces messieurs se font habituellement enterrer d'une manière beaucoup plus modeste.
Je viens de dire qu'il était rentré en France avec Bernadotfe. Il n'aimait pas que je lui parlasse de cette époque. Mieux lui convenait de parler du rôle qu'il joua auprès de Napoléon dans les Cent-Jours. Il a avoué l'influence qu'avait exercée sur lui cet homme, qui, disait-il, savait prodigieusement, devinait tout ce qu'il ne savait pas, avait autant d'esprit que de génie et plus d'idées vraiment libérales qu'aucun des membres de son conseil. Sans vouloir relever le libéralisme des conseillers, j'ai toujours pensé que cette dernière partie de Téloge du maître était pour Constant un moyen de se justifier d'avoir servi celui que, le 20 mars, il appelait
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un tyran. « Mais Bernadette? lui répétais -je souvent. — Bernadette est en négociation pour faire effacer quelques pages des Mémoires de Sainte- Hélène; s'il conclut ce marché, je vous en dirai tout le bien possible. » Telle fut la réponse qu'il me fit un jour qu'à propos de l'impression de ces Mémoires nous parlions de plusieurs des grands personnages de l'Empire. Et depuis, en effet, on a regardé comme positif que des pages relatives au maréchal Bernadette, prince de Ponte-Corvo, avaient été enlevées du précieux manuscrit.
Je n'ai connu ni désiré connaître madame de Staël. Quoique douée d'un esprit et d'un talent supérieurs, sa fortune et sa position ne contribuèrent pas peu néanmoins à exagérer la réputation littéraire qu'elle méritait. Napoléon avait dédaigné d'en faire son Égérie; la chute du grand honune fiit une joie peur ce cœur de fenune.
Aussi, dans ses salons , ne cessa-t«elle de faire aux étrangers les honneurs de notre ruine. J'ignore si elle eut jamais l'idée d'appuyer les prétentions qui ramenaient Bernadette en France. Quant à cet ancien républicain, voici une anecdote qui m'a été racontée par un homme qui
avait pu la puiser à bonne source, si même il n'avait été témoin du fait.
Dans le peu de jours qu'il passa presque incognito à Paris, avant de s'ouvrir à Tempereur Alexandre, en qui on avait d'abord remarqué de Fhésitation au sujet des Bourbons, Bernadolte, voulant jouer avec prudence son rôle de prétendant à la couronne de France, crut devoir sonder un des ministres de l'autocrate. Un dîner fut arrangé avec le comte Pozzo di Borgo, autre transfuge, Coriolan d'antichambre, qu'un écrivain éhonté n'a pas rougi de mettre en parallèle avec Bonaparte. Charles- Jean, pressé d'aborder la question, demanda au ministre russe si les souverains avaient pris un parti définitif à l'égard de la France. « Ma foi ! prince, lui répondit le rusé Corse, on y est fort embarrassé, et je pense que les conseils de Votre Altesse, qui connaît si bien ce pays, viendraient fort à propos. Que pensezvous que doivent faire les puissances? Quel chef donner à une nation si difficile à gouverner? » Le Gascon voulait une réponse et non des questions; toutefois il demande si le choix est encore à faire. « Vous devez le savoir. — Oui, à peu près libre, malgré les instances de la maison de Bour-
bon. — Il me semble, monsieur le comte, que cette famille est bien étrangère ici, et que ce qu'il faut surtout à la France, c'est un chef français
qui n'ait rien à reprocher à la Révolution. — Cela ne peut faire aucun doute. — Qu'il faut un homme qui ait des connaissances militaires suffisantes. — Je pense comme Votre Altesse. — Un homme qui s'entende à la grande administration, qui ait pratiqué les intérêts de l'Europe. — C'est cela, prince, c'est celai continuez, je vous prie. — Un homme, enfin, que les souverains aient déjà pu apprécier et dont le caractère soit une garantie de modération et de bonne foi. — Eh bien, prince, ce que vous me faites l'honneur de me dire, j'ai pris la liberté de le dire et de l'écrire. J'ai fait plus, j'ai osé désigner celui que, selon moi, il conviendrait de charger des destinées de notre ancienne patrie commune. »
En parlant ainsi, Pozzo semblait porter un regard respectueux sur Bernadette, qui, réprimant sa joie, dit en souriant : « Y aurait-il de l'indis- * crétion à vous demander quel personnage votre expérience a désigné? — Votre Altesse l'a deviné, je gage. — Je pourrais me tromper, monsieur le comte; nommez, de grâce, celui qui a votre suf-
frage. — Vous Texigez, prince. Eh bien... c'est moi, oui, moi, qui suis Français, militaire, administrateur, à qui les intérêts de l'Europe sont connus et qui suis Tami de presque tous les souverains. Ne sont-ce pas là les conditions qu'exige Votre Altesse? »
Bernadotte, furieux d'une pareille mystification, se leva de table, et, sûr que le courtisan russe n'eût pas osé la risquer sans s'être entendu avec le czar, il délogea de Paris le matin même du jour où le comte d'Artois y fît son entrée, au milieu des caissons ennemis, avec un maigre état-major, et sous l'escorte des mots spirituels que lui avaient prêtés M. Beugnot et quelques autres royalistes, nouveaux convertis.
En rapportant cette anecdote, embellie peutêtre par l'homme d'esprit de qui je la tiens, mais qu'au fond je crois vraie, je ne puis m'empêcher de me rappeler M. de Vemon, cet hypothétique rejeton de Louis XIII, dont j'ai parlé plus •haut. En 1814, il eût été plaisant de le voir réclamer ses droits et se donner même des airs de dévouement au salut de la France. Je crois, en vérité, que si le peuple eût été consulté, le descendant du Masqus de Fer eût eu, après Napoléon et
son fils, de grandes chances pour obtenir la majorité des suffrages.
Le retour prodigieux de l'Empereur, au 20 mars 1815, fut un événement tout à fait populaire. Dans cette journée d'attente cependant on pouvait lire sur le front des hommes qui réfléchissent, et il y en a dans toutes les classes, une préoccupation qui empêchait la joie d'être générale, malgré la fascination qu'exerçait sur les esprits ce dernier miracle du grand homme.
Quoique à cette époque je commençasse à fréquenter quelques-uns des acteurs principaux de notre grand drame, je n'aurais que des lâchetés secondaires à signaler, sans l'heureuse mémoire de mon vénérable ami Dupont (de l'Eure), dont la vertu a résisté aux exigences, aux séductions, et même à l'exercice du pouvoir. J'ai obtenu de lui le récit d'un entretien entre le représentant Durbach et le grand traître de 1815, le trop fameux Fôuché; mais, en le rapportant ici, je crains de ne pas le colorer de la vive indignation que cet entretien fait encore éprouver à ce généreux patriote toutes les fois qu'il le raconte.
Après la bataille de Waterloo, Fouché, président du gouvernement provisoire, tenait les fils
des intrigues préparées de longue main qui l'occupèrent exclusivement pendant la durée du ministère que lui confia Napoléon, après le 20 mars. Rouvrir les portes de la capitale aux Bourbons paraît avoir été son unique pensée. Pour cela, correspondre avec Talleyrand, Metternich, Wellington, même avec Louis XVIII; mettre partout des émissaires en campagne, prodiguer les séductions, effrayer les timides, passer marché avec les traîtres, rien ne coûtait à cet homme audacieux.
Entre autres moyens qu'il employa, j'en vais citer un qui tient de la comédie.
Une députation de Paris, envoyée au camp ennemi pour négocier, ayant demandé qu'on lui adjoignît Manuel, devenu Poraleur le plus influent de la Chambre des représentants, et qui avait eu à Aix des relations avec Fouché , celui-ci, redoutant le patriotisme du tribun, fit partir à sa place, et sous le nom de Manuel, que ces pairs ne connaissaient pas, un de ses secrétaires, nommé Fabri, membre aussi de la seconde Chambre. M. le comte de Valence était un des pairs ainsi mystifiés, et je l'ai vu moi-même, plusieurs années après, arrivant chez Manuel, qu'il venait
consulter comme avocat, surpris de ne pas retrouver en lui rhomme avec qui il croyait avoir passé plusieurs heures en conférences politiques. Je connaissais le comte, et j'aidai Manuel à lui débrouiller cette vieille fourberie du Scapin de Nantes. « Ah 1 monsieur Manuel, dit le général , je ne m'étonne plus du silence que gardait celui que je prenais pour vous, quand j'insistais auprès des généraux alliés pour les décider à forcer les Bourbons d'accepter la cocarde tricolore * I » M. de Vitrolles, royaliste courageux (jui s'était mis en rapport avec Fouché, faisait alors des démarches assez ostensibles pour que le bruit en vînt au général Solignac, représentant, qui courut de grand matin en prévenir ses collègues Durbach et Dupont, un des vice-présidents de la Chambre. Tous trois se rendent en hâte chez le
^ Ce M. Fabri avait été un des amis de Manuel à Âix, et celuici, qui ne voulait pas de la députation que cette ville lui offrait, fit nommer Fabri représentant. Manuel n'en fut pas moins nommé à Barcelonnette. Il crut à la sincérité des principes de Fouché, conventionnel et régicide, et Fouché fit tout ce qu'il put pour entretenir des relations avec lui, même après la seconde rentrée des Bourbons. Manuel l'aida dans la rédaction des notes, qui eurent alors un grand retentissement, parce qu'elles dévoilaient la route dangereuse que suivait la cour. Fouché, par ces notes, voulait conjurer sa chute. Manuel servir la France. (Note de Béranger,)
duc d'Otrante, qu'ils trouvent dans un déshabillé fait pour ajouter à l'expression désagréable de sa figure.
Après avoir écouté les reproches de ces messieurs et les questions pressantes de Dupont, Fouché entre dans des explications mensongères ; puis, voyant qu'il ne persuade personne, il ose rappeler ses titres révolutionnaires à la haine des Bourbons. Ces titres, malheureusement, lui avaient concilié la confiance de plusieurs citoyens, eptre autres de Manuel, dont Tâme loyale oublia que, dans les bouleversements politiques, ceux qui ont le plus à racheter sont souvent les premiers à se vendre. Las enfin des divagations de Fouché, ému d'indignatien, Durbach se lève à ce mot plusieurs fois répété : « Oubliez-vous donc qui je suis? » et répond : « Non, nous ne pouvons l'oublier, et les souvenirs me viennent en foule. Qu'est-ce en effet que monseigneur le duc d'Otrante? N'est-ce pas cet ex-oratorien, président d'assemblées populaires, qui, lorsque des huées interrompaient un ouvrier demandant l'abolition de' l'Etre suprême, s'écria : « Laissez parler ce « jeune philosophe ? » ce Fouché qui, avec CoUotd'Herbois, se baigna dans le sang des Lyonnais
mitraillés? ce Fouché qui vota la mort de Louis Capet avec une puissance de logique qu'il prétendit ensuite n'avoir été que de la peur ? ce Fouché qui servit et trahit tour à tour les Girondins^ Danton , la Montagne et Robespierre ? Vous avez raison, monsieur le duc, entre Fouché et les Bourbons il n'y a point de pacte possible. Après avoir trahi l'Empereur, qui accrut vos richesses, dont il vous laissa jouir, même dans la disgrâce, vous ne pouvez trahir la France. Non, vous ne pouvez, complice du prêtre Talleyrand, livrer Paris à des princes qui verront toujours en vous l'un des bourreaux de leur frère. S'ils pouvaient l'oublier un instant, la fille de Louis XVI le leur rappellerait à genoux et les yeux en larmes. Plus leur retour au trône vous serait payé par eux en faveurs et dignités, plus ils auraient, bientôt après, à vous faire expier leur propre faiblesse. Craigiiez alors, en dépit de l'amitié de Wellington, d'êU*e obligé de porter envie à Carnot, dont vous raillez les vertus. Qu'on proscrive celui-là ; il est sûr de rencontrer partout de la sympathie dans les cœurs magnanimes. Mais songez-y, monsieur le duc, Fouché proscrit, après avoir vendu l'Empereur, la nation et ses représentants, Fouché
hors de France, en quel lieu se montrera-t-il qu'on ne se ressouvienne, en le voyant, que Robespierre lui-même l'appelait homme de sang, ou qu'on ne répète ce mot de Napoléon : « Voilà celui c< qui met son pied sale dans le soulier de tout le « monde? » Mourir exilé et mourir infâme, monsieur le duc, c'est trop d'un grand supplice. Trahissez-nous ; vous les subirez tous deux. »
Fouché, pâle d'une colère contenue, voulut prendre l'airdu dédain, balbutia quelques paroles insignifiantes, qu'il termina par cette espèce de sentence, dont ses louangeurs payés ont pris texte pour amoindrir ses crimes : « Je n'ai jamais trahi ni un ami ni un principe; » comme si un pareil homme avait des principes et des amis!
Convaincus de l'inutilité de leur démarche, les trois représentants se retirèrent indignés. Deux jours après, les étrangers étaient maîtres de Paris, Louis XVIII y faisait sa rentrée et Fouché était son ministre. La prédiction de Durbach ne s'en accomplit pas moins, et le souvenir en dut poursuivre Fouché jusqu'à sa tombe restée proscrite.
Celte seconde rentrée du roi diffère de la première, bien tristement pour lui et les siens. Enfermé dans sa voiture, il semblait vouloir protes-
1er contre le déploiement des forces étrangères dont, cette fois, il marchait entouré et gardé. En arrivant aux Tuileries pour y reprendre sa couronne, il put voir au bout du pont Royal des canons prussiens braqués sur son palais et qui le menacèrent pendant près d'un mois. Blûcher tenta de lui donner le spectacle de la destruction du pont d'Iéna, et, dans son Louvre même, son ami Wellington, qu'il avait fait maréchal de France, ordonna le pillage des statues et des tableaux du Musée, sans respect des traités qui nous en avaient assuré la possession.
Parlant un jour de la spoliation de ce musée, le plus riche du monde, je demandais à M. Angles, émigré de Gand, et depuis peu préfet de police, pourquoi on n'avait pas recouru aux hommes des faubourgs, qui se fussent empressés de venir défendre cette propriété nationale : « On s'en serait bien gardé, me répondit-il; le Musée est trop près du château. » Ajoutez donc foi à tout ce que vous ont dit les royalistes de l'amour que le peuple portait aux Bourbons!
Mais à qui les insultés des généraux étrangers s'adressaient-elles? Ce n'était plus Napoléon qu'on poursuivait. A qui en pouvaient-ils vou-
i74 MA BIOGRAPHIE
loir? On a dit que Blûcher, Gneisnau, Buloff et plusieurs membres des sociétés secrètes allemandes détestaient les Bourbons et avaient fait au général Maison la proposition de s'en débarrasser et de tomber, Prussiens et Français réunis, sur les Anglais, à qui Blûcher ne pardonnait pas de vouloir s'attribuer le gain de la bataille de Waterloo, qui eût été pour eux une défaite, sans le secours inespéré des corps prussiens que Grouchy laissa échapper. Au moins est-il certain que des ouvertures furent faites à Maison, revenu de Gand mécontent de ceux pour qui il y était allé; mais il est difficile de spécifier le sens et la valeur des pourparlers qui eurent lieu. Ce qui est vrai, c'est que le roi de Prusse n'était plus le maître de son armée. Ce ne fut qu'à l'arrivée d'Alexandre, qui se fit un peu attendre, que cessèrent les hostilités de Blûcher, bien que l'autocrate parût luimême fort refroidi pour la famille restaurée, à cause de la révélation qu'il avait eue d'un projet d'alliance entre la France, FAutriche et l'Angleterre, négociée en 1814 par M. de Talleyrand. Le peu de bienveillance d'Alexandre et la conduite injurieuse des Prussiens n'ôtèrent rien à Louis XVIII du plaisir de régner de nouveau. Il
pardonna à tous ceux dont il n'espérait pas pouvoir se venger. Les légitimistes, également peu soucieux de nos affreux désastres, n'en dansèrent pas moins sous ses fenêtres en mêlant à leurs chants d'amour pour le petit-fils d'Henri IV des cris de haine contre ceux qui, l'ayant entendu jurer qu'il mourrait sur les marches de son trône, ne purent s'empêcher de rire de sa fuite, dans la nuit du 19 au 20 mars. Ces cris étaient le signal d'une réaction longue et sanglante dont Louis XVIII laissa peser presque tout l'odieux sur ses partisans et même sur les membres de sa fisimiUe, mais qu'il voulut avoir seul l'honneur de faire cesser, quand il crut qu'il y avait danger à augmenter le nombre des victimes.
Cet homme avait le cceur faux et méchant; il est le seul des Bourbons que nous avons connus qui ait mâ'ité cette accusation. Charles X, à part ses entêtements politiques et religieux, qui l'ont perdu et qui eussent pu nous devenir funesles., a laissé en France la réputation d'un homme facile et bon, digne d'avoir des amis, comme en effet il en eut plusieurs qui lui restèrent attachés. Son frère n'eut que des favoris.
Il était sans entrailles pour sa famille, au point
i76 MA BIOGRAPHIE
d'avoir passé pour l'auteur d'une protestation contre la légitimité des enfants de Marie-Antoinette. Je me rappelle avoir vu, dans ma jeunesse, entre les mains des royalistes les plus chauds, une copie de la lettre testamentaire de cette malheureuse princesse, où elle disait à ses enfants : « Défiez-vous de vos oncles. » Cette phrase, on le conçoit, n'est pas dans la pièce publiée en 1816; mais qui sait si quelque altération n'a pas eu lieu sur l'original, remplacé par un fac-similé après l'enlèvement des papiers de Courtois*, proscrit en 1815? L'homme qui livra le secret de la cachette oii ils étaient renfermés fut, dit-on, généreusement récompensé.
On assure que, bien que Louis XVIII appelât en public la duchesse d'Angoulême son Antigone, il ne r^nait nulle affection entre l'oncle et la nièce, et j'ai souvent pensé que c'est le sentiment de son impuissance qui empêcha la duchesse de se montrer secourable aux victimes politiques qui implorèrent son appui. Ce serait un malheur de plus dont on aurait à la plaindre.
La couleur d'opposition que la chanson du Rai
^ Courtois, après le 9 thennidor, avait été chargé de recueillir et d'examiner les papiers de Robespierre, qui contenaient un
d'îvetot m'avait donnée à la fin de l'Empire fit croire que j'allais me jeter dans les intérêts de la légitimité. Des propositions me furent faites et des récompenses promises, même avant Farrivée des Bourbons, si je voulais les chanter. « Qu'ils nous donnent la liberté en échange de la gloire, qu'ils rendent la France heureuse, et je les chanterai gratuitement, » répondis-je à ceux qui se chargeaient de leur recruter des partisans. Toute recrue était bonne; qu'on ne croie pas que je me vante. A cette occasion je me rappelle que, plusieurs années après, plaisantant mademoiselle Bourgoin sur le royalisme qu'elle avait affiché en 1815, cette actrice spirituelle me répondit avec le ton qu'on lui a connu : « Je vivais alors avec un royaliste, et, nous autres, nous sommes de l'opinion de nos amants. Louis XVIII avait voulu me voir pour me féliciter de mon dévouement et de mon courage : cela m'avait monté la tête. Je ne suis donc pas si coupable. Mais que penser de ces Bourbons, qui attachaient de l'importance à l'opinion d'une fille aussi décousue que moi ! » La crudité du mot ajoute à sa portée.
grand nombre de pièces intéressantes pour Phistoirc de la Révolution. {Note de VÊditeiir.)
En 1816, au mois de janvier, Arnault, banni, quitta la France, et nous le conduisîmes jusqu'au Bourget, qui était pour ainsi dire alors la limite du royaume; le reste étant, de ce côte-là, placé sous l'occupation étrangère. Le soir, dans une chambre d'auberge, à table avec un jeune officier de gendarmerie chargé de veiller sur cette frontière, et qui déplorait les malheurs de la patrie, je chantai au pauvre proscrit la chanson des Oir seauXy tristes adieux, suivis d'adieux plus tristes encore. Cette chanson fut sur le point de me faire perdre la petite place que je devais à Arnault. La sienne fut donnée à M. Petitot, homme de lettres, devenu dévot et légitimiste, mais qui ne m'en montra pas moins de bienveillance et plusieurs fois même m'engagea à faire valoir les persécutions essuyées par mon père et à mettre à profil mes anciennes relations avec M. de Bourmont, parvenu si malheureusement à une haute fortune après la bataille de Waterloo. Bien que je susse que ce général avait fait faire des recherches pour apprendre ce que nous étions devenus, mon père et moi, j'étais loin de vouloir tirer parti d'une opinion qui n'était pas la mienne. M. Petitot ne m'en témoigna que plus d'intérêt et ne cessa de me dé-
fendre contre les dénonciations de beaucoup de gens que, lors du retour de l'Empereur, j'avais défendus et prot^és. Je commençai à voir de près bien des turpitudes. Je devais en voir davantage et de plus grandes. Âlceste se dépitait pour bien peu de chose.
C'est à la fin de 1815 que je hasardai la publication de mon premier volume de chansons.
J'étais arrivé à l'âge où Ton commence à pressentir les inconvénients de la carrière littéraire. Le besoin d^argent put seul alors me détermina* à entrer en contact direct avec le public, d'autant plus que j'appréciais encore très-vaguement l'utilité de mes vers pour la cause que j'avais embrassée. Le volume fut bien accueilli et n'éiN*anla pRs ma fragile position à l'Université, a H faut pardonner bien des choses à VavJteur du Roi d'Yvetot, » fut, m'a-t-on assuré, le mot de Louis XYIII, qui aimait les chansons par tradition d'ancien régime et qu'on a même accusé d'être mort avec les miennes sur sa table de nuh.
Ce que je ferai remarquer, à propos de ce vo* lume, publié lorsque j'étais attaché aux bureaux de l'instruction publique, c'est qu'il oontieni le plus grand nombre de couplets qui rappeUent
les licences un peu cyniques de notre vieille littérature. Rien ne prouve mieux que je ne croyais pas qu'ils dussent encourir de graves reproches. Quand on m'apprit que nos vieux auteurs de l'école de Rabelais n'étaient pas des modèles à imiter, même en chansons, il était trop tard pour faire disparaître des vers qui, comme je l'ai dit ailleurs, contribuèrent à populariser ma réputation. Dès ce moment ils appartinrent au public; les retrancher des nouvelles éditions eût été inutile; les libraires d'ailleurs n'eussent pas voulu y consentir, et j'avoue qu'il y en a que j'aurais fort r^ettés. Au reste, convient-il à mon siècle de se montrer sévère pour des productions dont la gaieté est l'excuse, sinon même le contre-poison, lorsque le roman et le théâtre ont poussé jusqu'à l'obscénité la peinture des passions les plus brutales? La haute poésie n'a-t-elle elle-même rien à se reprocher, en fait de fautes de ce genre?
Que ceux qui insisteraient siûr les reproches qui m'ont été faits par tant de gens cherchent dans les œuvres poétiques de Gœthe ; ils verront que ce grand génie n'était pas aussi sévère qu'eux à l'égard de mes chansons de jeunesse.
MA BI06RAPUIE 181
Il est une observation que je dois faire : les chansons mises à l'index ont été faites sous l'Empire. Or il est remarquable que c'est habituellement à des époques de despotisme qu'on voit naître de pareilles productions. L'esprit a un tel besoin de liberté, que, lorsqu'il en est privé, il franchit les barrières les moins bien défendues, au risque de pousser trop loin cet élan d'indépendance. Les gouvernements adroits s'en arrangent; celui de Venise protégeait les courtisanes.
Ce ne sont pas des excuses que je présente, ce sont des explications que je donne. Il est bien entendu d'ailleurs que je ne parle ici que des chansons qui font partie des recueils que j'ai publiés, et non de toutes celles qu'on a mises sous mon nom dans les contrefaçons belges et françaises.
Il est une dernière raison qui devrait m 'obtenir l'absolution de mes anciens méfaits; mais je crains qu'elle ne tourne à mon détriment.
Hasardons-la toutefois. Chez nos pères, les gens graves s'amusaient de la chanson, mais ne s'en préoccupaient pas. En lui donnant une importance qu'elle n'avait pas encore eue, j'ai autorisé
182 MA BIOGRâPUIE
à être plus sévères pour elle les critiques de notre chaste époque. Savais-je quelle destinée attendait les petits volumes où s'enterraient pêle-mêle les jovialités de ma jeunesse et les refrains politiques de mon âge mûr? « En élevant ce genre, vous l'avez gâté, » me répondront nos Aristarques. Je le vois, messieurs, pour n'être point à l'index, il m'eût suffi de ne faire que des gaillardises. Malheureusement je ne suis plus d^âge à profiter de la leçon.
L'époque où mes chansons me firent prendre une espèce de rôle personnel dans la politique fut celle où je sentis la nécessité de d^ager ma muse de ses façons trop lestes.
La publication de mon premier volume acheva de faire de moi le chansonnier de l'opposition. On pouvait savoir déjà que j'étais un homme de convictions sincères et désintéressées. Dans les Cent- Jours la place de censeur d'un journal (le Journal général, devenu le Courrier français) m'avait été proposée et j'en avais repoussé Foffre,. malgré les instances qui me furent faites. Cette place valait six mille francs; c'était refuser le superflu quand le nécessaire me manquait. Je n'avais plus alors pour suffire à mes charges que mon mo-
dique emploi, parce que j'avais fait à M. de Bleschamps, père de madame Lucien Bonaparte, tombé dans le besoin par suite de Texil de son gendre, Tabandon du traitement de Tlnstitut.
Par des arrangements auxquels avaient présidé Arnault et Regnauld de Saint-Jean-d'Angély , seul j'avais droit de le toucher, et, en effet, je Tai touché jusqu'en 1814, époque où M. Lucien fut éliminé de TAcadémie par ordonnance royale.
Mais depuis longtemps déjà il m'avait paru convenable d'en remettre, mois par mois, le montant au père de la princesse, et il m'en faisait tenir quittance.
Ma liaison avec Manuel date de la fin de 1815. Il était d'un abord réservé; j'avais encore beaucoup de sauvagerie; pourtant dès notre première rencontre nous nous sentîmes faits pour une intimité que peu de jours établirent et que la mort seule pouvait rompre. Il fréquentait habituellement la maison de M. Laffitte et ce fut lui qui m'y entraîna. Jamais je n'ai beaucoup aimé messieurs de la finance, ni leurs salons dorés ni leur société bruyante. « Il n'y a point d'affection à attendre là, » disais-je à Manuel; mais il y passait une grande partie de son tempsj je l'y suivis
et j'ai eu à m'en féliciter. Si la position politique de Laffitte m'a fait repousser ses offres affectueuses, je ne lui en ai pas moins d'obligations pour les services que son amitié m'a fourni Toccasion de rendre à beaucoup de mes amis intimes et pour le grand nombre de malheureux qu'il a secourus à ma recommandation. J'ai eu aussi le bonheur de pouvoir être utile, en de graves circonstances, à ce grand citoyen, doué d'autant d'esprit que d'honneur, d'autant de bonté que d'imagination, mais dont la vive intelligence ne s'appliqua pas assez à connaître les hommes; ce qui l'a rendu victime de plusieurs de ceux même qu'il avait comblés de bienfaits. C'est en vain, au reste, qu'on a tenté d'accumuler les calomnies sur sa vieillesse si agitée; le bon sens populaire en a toujours fait justice : encourageant et noble exemple pour ceux qui, comme Laffitte, consacrent toute leur existence au service de leur pays.
Il a commis une faute que je lui ai reprochée bien des fois; c'est d'avoir acheté le fastueux château de Maisons, séjour le plus ennuyeux que je connaisse et qui ne me semblait supportable que lorsque j*y étais avec Manuel, Thiers et Mi-
gnet. M'y trouvant seul, il m'est arrivé de le quitter pour aller, à travers la forêt, dîner dans un restaurant de Saint-Germain. Je n'ai pas oublié que dans cette demeure royale, où cependant on montre encore la chambre que Voltaire a longtemps habitée, je n'ai jamais pu faire un seul couplet. Je ne suis pas né pour les châteaux: c'est peut-être ce qui me rend injuste envers Mansard, qu'en faveur des mansardes je devrais cependant aimer beaucoup.
Lancé au milieu de la société la plus opulente, mon indigence n'y fut pas un embarras pour moi, car il ne me coûtait pas de dire : « Je suis pauvre. » Ce mot, que trop de gens hésitent à proférer, tient presque lieu de fortune, parce qu'il vous fait permettre toutes les économies et vous concilie l'intérêt de bien des femmes et par conséquent celui des salons, qu'à cet égard on a calomniés. Ne faites pas de votre pauvreté une gêne pour les autres; sachez en rire à propos, et l'on y compatira sans blesser votre orgueil. Ce que je dis là, je l'ai souvent répété à nos jeimes gens, qui, trop épris du luxe aristocratique, rougissent d'en être privés. S'ils ne veulent compromettre ni leur honneur ni leur in-
dépendance, qu'ils s'apprennent à dire : « Je suis pauvre. »
Ce rôle d'Aristophane, qui m'avait paru si beau à Tâge de vingt ans, sans le génie, mais aussi, du moins il me le semble, sans Tacrimonie du poète athénien, je le jouai, non au théâtre, où il n'est peut-être plus possible, mais dans tous les rangs de la société française. Il me suffisait de donner ou de laisser prendre copie de mes nouveaux couplets pour les voir, en peu de jours, courir toute la France, passer la frontière et porter même des consolations à nos malheureux proscrits, qui erraient alors sur tout le globe. Je suis peut-être, dans les temps modernes, le seul auteur qui, pour obtenir une réputation populaire, eût pu se passer de l'imprimerie. A quoi ai-je dû cet avantage? Aux vieux airs sur lesquels je mettais mes idées à cheval, si j'ose dire, et au bon esprit qui ne me fit pas dÀlaigner la culture d'un genre inférieur qui ne menait point aux honneurs littéraires. Parmi les hommes qui s'adonnaient aux lettres à cette époque, aucun, j'en suis convaincu, n'eût voulu suivre là même voie : je n'ai pris que le rebut des autres. J'étais à l'âge où l'on ne se
laisse pas éblouir par les succès. Pour mériter ceux que j'obtins, je tâchai de les faire tourner au profit du genre auquel je devais faire bientôt le sacrifice de tous mes autres projets. Il était de règle au Caveau, celte académie chantante, que la chanson ne devait briller que par l'esprit et la gaieté; c'était trop peu. Plus ou moins, je suis né poète et homme de style; je ne m'aperçus pas d'abord que ce qu'il y avait en moi de poésie pouvait trouver place dans ce genre beaucoup moins étudié que pratiqué. Enfin la réflexion m'enseigna tout le parti qu'on en pouvait tirer. La chanson m'ouvrait d'ailleurs un sentier où mon humeur marcherait à l'aise. Par elle j'échappais aux exigences académiques et j'avais à ma disposition tout le dictionnaire, dont la Harpe prétend que les quatre cinquièmes sont défendus à notre poésie \
Je ne pouvais non plus me dissimuler que la fixité des principes n'excluait pas en moi une grande mobilité d'impressions, qui pouvait s'opposer à l'achèvement de toule œuvre un peu
^ Il faut se souvenir que je réfléchissais ainsi avant l'apparition de Fécole nouvelle, qui a changé tout cela, comme dit le médecin malgré lui. {Note de Béranger.)
188 MA filOGRAPHIE
longue sur un ton uniforme. L'auteur doit étudier l'homme en lui; ce qu'on ne peut faire
quand on débute trop tôt. Dès que je me fus
rendu compte^ de la nature de mes facultés et de l'indépendance littéraire que la chanson me procurerait, je pris mon parti résolument; j'épousai la pauvre fille de joie, avec l'intention de la rendre digne d'être présentée dans les salons de notre aristocratie, sans la faire renoncer pourtant à ses anciennes connaissances, car il fallait qu'elle restât fille du peuple, de qui elle attendait sa dot. J'en ai été récompensé au delà du mérite de mes œuvres, qui eurent au moins celui de faire intervenir la poésie dans les débats politiques, pendant près de vingt ans. Le parti légitimiste, qui m'a toujours jugé, comme auteur, avec une extrême bienveillance, m'a accusé d'avoir contribué plus que tout autre écrivain au renversement de la dynastie que nous avait imposée l'étranger. Cette accusation, je l'accepte comme un honneur pour moi et comme une gloire pour la chanson. Pour la lui obtenir, on ne sait pas tous les obstacles que j'eus à vaincre. Combien de fois n'ai-je pas été obligé de lutter contre les chefs du parti libéral, gens qui eussent
voulu me faire accepter leur tutelle, pour m*astreiïidre à leurs combinaisons timides.
J'en ai vu plusieurs m'abandonner au moment le plus pénible du combat : ils ne revenaient à moi que lorsqu'ils voyaient les applaudissements de la foule me rester fidèles. Je n'ai pas eu besoin de la Révolution de juillet pour juger de la portée politique des grands hommes que nous nous étions faits. J'en ai souvent gémi avec Manuel, obligé plus d'une fois de me défendre contre des anathèmes dont je ne faisais que rire pour ce qui me regardait, même lorsque cela allait jusqu'à me priver de l'appui des journaux. Les honmies désintéressés qui sont mêlés au mouvement politique ont bien besoin d'avoir foi dans le peuple : cette foi ne m'a jamais manqué.
Les succès que je dus à la chanson me firent apprécier le bonheur qu'il y avait eu pour moi à voir échouer mes autres tentatives. Si mes précédents essais eussent obtenu quelques suffrages publics, il est vraisemblable que j'aurais, comme tant d'autres jeunes gens qui s'élancent vers un but trop élevé pour leurs forces, dédaigné le genre inférieur qui m'a valu d'être honoré du
suffrage de mes contemporains; et, à mes yeux, l'utilité de Tart est ce qui le sanctifie. Sans doute il m'est resté de la tristesse de tant de projets et de plans avortés; sans doute mes jeunes et hautes prétentions ont contribué à m'ôter toute illusion sur la valeur littéraire de mes succès; mais il n'en est pas moins certain que, porté par sentiment et par caractère à consacrer mes talents, quels qu'ils fussent, au service démon pays, j'ai rempli l'humble tâche qui m'était marquée.
Je dois pourtant avouer qu'à près de quarante ans une idée singulière traversa encore mon esprit. La tragédie ne m'avait jamais inspiré un vif attrait : c'était le seul genre que je n'eusse pas tenté. L'idée me vint de m'y essayer, à force d'en faire le sujet de mes conversations avec Talma, que j'étais toujours si heureux de rencontrer. Je lui prêchais Fétude des tragiques grecs, aussi vrais, mais bien plus poétiquement vrais que les espagnols, les anglais et les allemands. Sans compter que, par une naïve intelligence de l'art, ils me semblent avoir un avantage même sur Corneille et sur Racine. Disons pourtant que ceux-ci ont fait ce que j'appellerai le théâtre résumé, le plus difficile de tous, celui où
la poésie est presque toute dans la composition. Par là s'explique le mot de Racine : « Ma pièce est faite, je n'ai plus qu'à en faire les vers. »
En effet, en cinq actes assez courts ils résument, au profit de la morale ou des sentiments, toute une vie, toute une passion, tout un caractère, ainsi que les événements d'invention ou réels auxquels ils rattachent leur action. C'est, au théâtre, la plus haute poésie possible : il est surprenant qu'on ne Tait pas toujours reconnu pour Corneille et Racine, lorsque personne ne le nie pour Molière, qui, il est vrai, est arrivé à une perfection plus grande que ses deux contemporains. Le théâtre chronique, oii les scènes se succèdent naïvement au gré d'une tradition historique l^endaire ou romanesque quelconque, est l'enfance de l'art, et tout ce qu'on trouve de génie dans Shakspeare n'eût pas dû empêcher d'en convenir. Schiller a été prendre là son modèle : sous le point de vue dramatique, je doute qu'il y ait trouvé un avantage pour sa gloire. A force, ai-je dit, de peser les critiques adressées aux pâles imitateurs de nos grands maîtres, je me mis à coqaposer, et cela en moins d'un an, plusieiirs plans où je cherchai à allier, non le burlesque à l'héroïque, alliance
barbare que Shakspeare lui-même repousserait aujourd'hui, mais le familier à Théroïque. C'est le familier qui manque à nos grands tragiques, moins pourtant à Corneille qu'à Racipe, parce que c'était presque toujours en vue de l'aristocratie et de la cour qu'ils écrivaient. Les unités de lieu et de temps m'avaient toujours moins choqué que l'uniformité de ton.
Je voulais donc voir s'il serait possible de s'en affranchir au profit du naturel et des effets dramatiques. Un Comte Julieriy une Mort d'Alexandre le Grand, un épisode des Guerres civiles en Italie, un Charles F/, un SpartacuSy conçus d'après ce système et sans aucune ressemblance avec les pièces faites sur quelques-uns de ces sujets, m'offrirent, selon moi, la preuve qu'on pouvait s'ouvrir des routes nouvelles dans ce genre élevé. Appuyé sur l'autorité de Corneille, qui, malgré les arrêts d'une Académie pédante et en dépit des remarques souvent absurdes de Voltaire, a jeté dans ses pièces un Nicomède, un Prusias et même un Félix, j'allai jusqu'à faire les vers de plusieurs scènes pour me convaincre de la bonté du procédé. Mais bientôt j'abandonnai ces essais comme tant d'autres, ce qui ne les em-
pécha pas d^avoîr été pour moi une élude utile et amusante. Qui sait? la chanson y a peut-être gagné quelque chose.
Dans la carrière que j'ai suivie les conseils m'ont dû être nécessaires. J'en ai pris plus que je n'en ai demandé : je veux dire qu'au lieu d'aller consulter, comme tant d'auteurs, pour obtenir, non des avis, mais des louanges, je m'appliquais, quand on me priait dechanler, à recueillir les moindres paroles, les moindres signes de ceux qui m'écoutaient, afin de reconnaître les passages qui exigeaient changement, correction ou rature entière. Je me suis cependant choisi quelques censeurs, et toujours des amis moins âgés que moi, calculant qu'il y aurait plus de profit à faire avec eux. A peu près au temps de mes débuts, Henri de la Touche me fit plusieurs fois de judicieuses observations qui m'ont rendu grand service. Aussi suis-je souvent retourné ace vraipoëte, grand faiseur de pastiches. Je l'ai souvent appelé l'inventeur d'André Chénier, dans les œuvres duquel il est au moins pour moitié; car j'ai entendu Marie-Joseph déplorer qu'il y eût si peu de morceaux publiables dans les manuscrits laissés par son frère. Ce qu'il y a dé singulier, c'est que les
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vers placés à h fin du volume et que le geôlier est censé interrompre n'aient pas ouvert les yeux des juges de sang-froid. Tout le monde sait pourtant aujourd'hui que ces vers sont de de la Touche,
Arrivé à la vieillesse, j'ai recouru aussi aux conseils d'un homme que j'ai vu enfant, de Mérimée, qui joint à un des esprits les plus distingués de notre temps une instruction solide, étendue, et un amour sévère de la langue. Il m'a fait passer quelques mauvaises nuits à corriger de malheureux petits vers. Ce sont là des preuves d'amitié qu'il ne faut pas attendre de tous ses amis. Il est des gens portés à trouver bon tout ce que font ceux qu'ils aiment : Lebrun, dont la bienveillance est si grande, est un peu comme cela. Aussi me suis-je toujours un peu défié de son approbation , dont je n'étais pourtant ni moins touché ni moins reconnaissant.
Il me reste à parler de mes publications.
On m'avait prévenu, à l'Instruction publique, que si je faisais imprimer de nouveaux volumes, on me regarderait comme démissionnaire de mon emploi. C'était une forme obligeante qu'employait M. Petitot pour me prévenir qu'un second vo- •
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luroe me ferait renvoyer, et en même temps une espèce de prime offerte à ma docilité.
Je n'en donnai pas moins bon nombre de mes chansons nouvelles à la MinervBy journal dont la vogue fut immense. Ses propriétaires, tous mes amis, voulurent me faire une part de leurs bénéfices ; mais je refusai, trouvant ridicule de faire payer à des amis des couplets qui m'amusaient tant à faire. Je ne raisonnais pas de même pour les chansons en volume, parce que le public était libre de ne pas les acheter. Il me fallut beaucoup de temps pour en compléter un second, n'ayant jamais fait plus de quinze ou seize chansons par an, quelques-unes en peu d'heures, et le plus grand nombre avec lenteur et soud; encore toutes les années sont loin d'avoir été aussi abondantes. Je n'en fais qu'à mon caprice, et j'ai vu passer huit ou dix mois sans produire un seul vers, même au temps oii je travaillais le plus* Aujourd'hui que l'arbre est vieux, les fruits deviennent de plus en plus rares. Et que ferai-je, quand ils viendront à manquer tout à fait ? Je mourrai sans doute^
Malp^ré la faiblesse de ma voix et mon ignorance musicale je chantais souvent alors. Si, par
nécessité de me faire des appuis dans la lutte que j'avais à soutenir, je m'étais d'abord astreint à vivre dans le monde, bientôt j'y portai l'entraînement qui m'est naturel et cette gaieté qui donne à l'esprit une valeur qu'il n'emprunterait pas toujours de la raison. Je ne me faisais donc pas trop prier pour chanter mes productions inédites, soit avec mes amis de l'opposition, soit même quelquefois avec les hommes attachés au gouvernement. C'était un bonheur pour moi que de servir à ceux-ci du fruit défendu. MM. de Barante, Guizot, Siméon père. Meunier et beaucoup d'autres le pourraient dire : ils m'ont entendu, à table, à côté de M. Angles, préfet de police, leur donner l'étrenne du Bon Dieu, des MissionnaireSy etc. , etc. Un jour, ce dernier reçut un rapport où on lui faisait savoir que j'avais chanté chez M. Bérard, son ami et le mien, quelquesunes de mes chansons anarchiques, comme on disait alors. Le préfet en rit beaucoup : il était du dîner. On voit que la chanson jouissait encore de certains privilèges et qu'à cette époque les préfets de police se montraient parfois gens d'esprit.
Enfin, en 1821 , je pus faire imprimer deux
volumes, tant de mes anciennes que de mes nouvelles chansons. Je l'ai dit : c'était perdre le modique emploi qui me faisait vivre sans beaucoup de travail et où j'étais entouré d^amis; car, malgré ma franchise un peu caustique, j'ai toujours eu le bonheur de voir s'attacher à moi ceux avec qui j'ai vécu. Mais il me convenait mieux de sacrifier ainsi ma place que de publier mes volumes séditieux après qu'on me l'aurait ôtée, ce qui pouvait arriver un jour ou l'autre. Leur publication eût eu, dans ce cas, un air de vengeance qui n'allait pas à mon caractère.
D'ailleurs, le parti libéral était dans le plus grand désarroi : de folles espérances venaient de s'évanouir et les meneurs de l'opposition semblaient saisis d'une sorte de panique. Le moment était donc bien choisi , puisque l'apparition de mes volumes, longtemps attendus, et le procès que tout faisait pressentir et qui devait les dorer sur tranche, comme je disais alors , pouvaient être un moyen de réchauffer un peu l'opinion, qu'un rien abat, qu'un rien peut relever. Plusieurs libéraux, et des plus riches, qui, six mois avant, me poussaient à celte démonstration, voulurent alors l'entraver. Comme je publiais par
. souscription, tel qui s'était fait inscrire pour Un nombre énorme d'exemplaires en m'excitant à faire tirer à plus de dix mille, me signifia, au dernier moment, de ne pas faire imprimer ou de retirer son nom de la liste des souscripteurs. Rien ne m'arrêta; au contraire, j'en fus plus convaincu de la nécessité de ce coup de feu d'une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient rhonneur de passer pour ses chefs les pluâ vigoureux. Manuel pensait comme moi, et, grâce à mon aiïii M. Bérard et à quelques autres fidèles, mes deux in-douze, imprimés non sans quelques difficultés chez Firmin Didot, parurent en octobre, tirés à dix mille cinq cents exemplaires*.
La publication se faisait à mon compte ; je fus donc forcé d*être à la tê tedu débit, pour lequel mon vieil ami Béjot me fut si utile. Je pus voir, d'heure en heure, là rapidité de la vente dépasser toute
^ Je dois dire ici que Sébastiani et Casimir Périer furent de ceux qui ne me retirèrent pas leur appui dans cette circonstance. Bien que je ne fusse pas intimement lié avec le dernier, je Tai toujours trouvé excellent pour moi. Si je m'érigeais en homme politique, j'aurais mieux à dire sur son ministère, auquel on ne me paraît pas encore avoir rendu suffisante justice. {Note de Bérattger.)
prévision. J'avais contracté pour frais d'impression quinze mille francs de dettes et je n'osais plus compter sur l'exactitude des souscripteurs. Aussi éprouvai-je une folle joie lorsque je fus en possession de ces énormes quinze mille francs qui m'épouvantaient et que je me figurais ne pou^ voir retirer de mes petits livres. En comparaison de ces quinze mille francs, les sommes qui vin* rent après ne produisirent que peu d'effet suf moi* Je leur ai dû pourtant de pouvoir vivre dès lors sans emploi ; car depuis j'ai presque toujours pu me suffire et suffire à ceux qu'il m'a été si doux d'admettre au partage de mes modiques ressources. Peut-être cette petite fortune hb m'eût elle pas toujours mis hors d'embarras; mais j'ai eu, j'aime à le répéter, des amis excellents qui, sans cesse veillant sur moi, m'ont évité de retomber dans les ennuis de la misère, où m'aurait conduit nia trop grande facilité à donner. C'est de la richesse que d'avoir peu de besoins et beaucoup d'amis : nul ne l'a mieux Senti que moi.
Les poursuites judiciaires dont je fus l'objet ont, dans le temps, fait assez de bruit pour que je n'en parle qued'une manière succincte. Dans son
réquisitoire, Tayocal général Marchangy, homme de lettres de quelque réputation, qui avait sa fortune à faire au Palais et qui la fit au prix des quatre têtes des sergents de la Rochelle , Marchangy déploya contre moi un grand talent, soutenu du désir de rendre ma condamnation la plus rigoureuse possible. Celte bonne volonté le jeta quelquefois dans Tabsurde, comme lorsqu'en citant le Bon Dieu il s'écria : « Est-ce ainsi que Platon parlait de la divinité? » Cette apostrophe parut d'autant plus déplacée qu'il est visible que ce Bon Dieuàe la chanson est, à la tolérance près, celui du fétichisme des vieilles dévotes, et non la suprême intelligence devant laquelle je me suis toujours prosterné, ainsi que le témoignaient déjà plusieurs autres pages du travail incriminé. On a conservé les détails de cette audience, célèbre dans le temps, où la foule était si compacte, que les juges furent obligés d'entrer par la fenêtre et où l'accusé fut sur le point de ne pouvoir arriver jusqu'au pied du tribunal, bien qu'il répétât à la foule comme certain larron qu'on menait au gibet : « Messieurs, on ne peut pas commencer sans moi. » La belle plaidoirie de Dupin, qui a été recueillie , donne la mesure de ce que je dois de
reconnaissance à mon illustre avocat, qui ne fit jamais preuve d'une éloquence plus incisive, plus abondante, plus spirituelle. Seulement, j'ai dû trouver que, dans l'intérêt de son client, mon défenseur s'attachait trop à diminuer l'importance de la chanson ; et, sous ce rapport, ma vanité d'auteur et mon amour du genre me portaient à juger que l'accusation allait plus droit au but que je me proposais, en donnant à mes productions une valeur littéraire que Dupin s'attachait à dissimuler. Au besoin , Forgueil du faiseur de vers irait jusqu'à l'héroïsme : « J'aime mieux être pendu par mes adversaires que noyé par mes amis, » disaisje. Il n'en était pas moins sage à mon avocat d'éviter le long emprisonnement dont j'étais menacé. Ce n'est d^ailleurs que plus tard qu'on accorda la qualité de poète au chansonnier , et, chose étrange ! les Anglais furent, je crois , des premiers à me donner ce titre dans hRevm d'Edimbourg.
Un juge, dont on sera peut-être surpris de trouver te nom ici, influa heureusement pour moi dans cette première affaire, qui ne me valut que trois mois de prison et cinq cents francs d'amende ; c'est M. Cottu, ce fougueux champion
d€8 opinioiiB aristocratiques, aU demeurant l'homme le plus honnête, le meilleur et le plus désintéressé des royalistes. Il fit écarter le Vieux Drapeau des applications de peine, comme présentant un cas non prévu par la loi. Aussi bientôt une loi nouvelle sur la presse ne manqua pas de boucher l'issue par laquelle le plus gros de mes crimes, car ce Tétait en effet, avait échappé aux griffes de Marchangy ; je ne dis pas, des juges, parce qu'ils parurent très-bienveillants, jusque-là que M* Larrieux, président, dit dans son résumé, rempli pour moi d'éloges, qu'il était fâcheux que la gravité d'un tribunal ne permît pas de chanter les œuvres poursuivies, le chant pouvant être une excuse pour elles» Si on ne les chanta pas, du moins, pendant le délibéré des jurés, prit-on là beaucoup de copies des couplets que j'avais faits en l'honneur de ma condamnation présumée, et
cela jusque sur le bureau du greffier et de l'avocat général.
Je passai fort gaiement mes trois mois de détention à Sainte-Pélagie, dans la chambre qu'après deux mois de séjour venait de quitter P. L. Courier, autre séditieux moins maltraité que moi par la Restauration, mais dont la fin fut si affreuse et
si regrettable. J'avais pour compagnie beaucoup de braves condamnés politiques, entre autres mon ami Cauchois-Letoaire, homme d'un vrai mérite, mais trop modeste, qui, après avoir eu tant à souffrir dans l'exil et les prisons, en a été bien faiblement récompensé par la Révolution de juillet.
Je serais ingrat si j'oubliais de dire qu'à travers les nombreuses visites de curieux et de gens toujours disposés à suivre la foule je recueillis, à ma première détention, les marques non moins nombreuses d'un vif intérêt tout patriotique. Il ne fallait rien nâoins que ces témoignages de sympathie et le bruit que fit ma condamnation pour me donner enfin et peut-être donner aussi aux'; chefs de l'opposition la mesure de l'influence que mes chansons pouvaient exercer.
J'ai connu des gens que la prisoti effrayait : elle ne pouvait me faire peur. J'avais à Sainte-Pélagie une chambre chaude, saine et suffisamment meublée, tandis que je sortais d'un gîte dégarni de meubles, exposé à tous les inconvénients du froid et du dégel, sans poêle ni cheminée, oii, à plus de quarante ans, je n'avais en hiver que de l'eau glacée pour tous les Usages et une vieille
couverture dont je m'affublais lorsque, dans les longues nuits, me prenait Fenvie de griffonner quelques rimes. Certes, je devais me trouver bien mieux à Sainte-Pélagie. Aussi je m'écriais quelquefois : c( La prison va me gâter. » A ceux qui, pensant à l'emploi de deux mille francs, s'étonneraient de la pauvreté de mon logement de ville, je répondrai par mon axiome favori : c< Quand on n'est pas égoïste, il faut être économe. »
Pendant ma détention, le parquet m'intenta une nouvelle affaire, suscitée par M. Bellart, procureur général. L'ingrat! dans les Cent-Jours, j'avais été prié de faire des démarches auprès de M. Regnauld de Saint-Jeau-d'Angély, pour qu'il voulût bien s'assurer des intentions de l'Empereur à l'égard de M. Bellart, l'un des plus ardents provocateurs de son renversement en 1814. M. Regnauld y mit de l'empressement et me chargea de répondre aux amis et aux parents de M. Bellart qu'il pouvait rester sans crainte à Paris. Il ne profita pas de cet avis, il est vrai ; mais il ne put ignorer les démarches que j'avais faites. Pour tout dire, unequestion de jurisprudence dominait dans ce nouveau procès, motivé par la publication que Dupin avait fait faire, sous mon nom et à mon
profil, des pièces de la première procédure. Le cas était nouveau et les hommes les plus éclairés avaient approuvé cette publication, qui me permettait de compléter mon recueil mutilé par le jugement, en publiant, à chaque nouvelle édition, les réquisitoires oii se trouvaient les chansons et les couplets condamnés. Le parquet sentit la portée de cette tentative, et je revins m'asseoir de la prison sur la sellette, avec Baudoin, l'imprimeur, ayant encore Marchangy pour accusateur et Dupin pour avocat. Jamais client, gratuitement défendu , n'a donné plus d'embarras à son défenseur; car je dois dire que Dupin ne consentit à se charger de mes causes qu'à la condition qu'il ne serait pas question d'honoraires, conduite, généreuse que Barthe renouvela lors de mon dernier procès.
La publication des pièces de la procédure, lues à l'audience, constituait-elle une récidive? Telle était la question, qui devait tomber devant la raison que, l'audience étant publique, le premier venu, ainsi que ne cesse de faire la Gazette des Tribunaux^ peut recueillir à son gré la procédure et les pièces. Nos Bridoisonsdu parquet ne l'entendaient pas ainsi, et Marchangy ne rougit
pas de soutenir cincore cette accusation portée contre mot, Quel amour de rayancementl II en fut puni cette fois ; car son talent lui fît faute, et le jury, à la majorité d'une seule voix, il est vrai, fit triompher la logique puissante et les vigoureux arguments de Dupin, qui, dans cette affaire, fut assisté de Berville, plaidant pour rimprimeui;. Le digne gendre du bon Andrieux, mon vénérable ami, fit dans son plaidoyer un éloge de moi qui, n'eût-il pas été reproduit si souvent, ne fût jamais sorti de ma mémoire.
Si le jury, qui, à cette époque, allait se voir enlever les affaires de presse, eût cédé aux efforts de Marchangy, j'aurais été condamné à deux ans de détention, et c'était lorsque je n'avais plus que deux jours à rester à Sainte-Pélagie. Mon acquittement me réjouit surtout comme un échec pour les lois contre la presse, puisque la publication des pièces de tous procès semblables pouvait dès lors multiplier sans fin les œuvres hostiles à nos adversaires. J'en fournis moi-même la preuve en 1828, à mon dernier procès. Le jour même du jugement de condamnation en police correctionnelle, toutes les nouvelles chansons condamnées étaient reproduites dans les journaux du
soir, qui, certes, n'étaient pas libéraux. Charles X ayant montré de la surprise et du mécontentement en voyant ses propres gazettes donner à mes refrains une plus grande publicité que mes dix mille cinq cents exemplaires ne l'eussent fait, une de ces feuilles se cinit obligée d'expliquer que le jugement obtenu en 1822 rendant inévitable cette reproduction, les journaux du pouvoir n'avaient devancé que de quelques heures ceux de l'opposition. La feuille royaliste n'ajoutait pas qu'il y avait pour elle intérêt d'ai^ent ^ les devan--
cer*
On a calculé que, par l'effet de cette répétition des chansons condamnées dans les journaux de Paris, copiées par ceux des départements et de l'étranger, il y avait eu, en moins de quinze jours, plusieurs millions d'exemplaires des vers qu'on avait voulu frapper d'interdit. C'était là une bonne leçon donnée à ceux qui s'obstinent à entraver la liberté de la presse et dont néanmoins l'auteur poursuivi se garda bien de tirer vanité. Mais, si le souffle qui gonflait et emportait son frêle ballon n'était pas celui de la gloire, il était m moinâ celui d'une opinion généreuse et patriotique, et il put s'en montrer fier.
En 1825, je cédai un troisième volume au libraire Ladvocat. M. de Villèle gouvernait, et je calculai que cet homme d'État avait trop de tact et d'esprit pour me susciter un nouveau procès. Le penserait-on? je me crus engagé par là à me montrer moins hostile. Le libraire et l'imprimeur furent pourtant tiraillés par la police pour obtenir de moi quelques retranchements. J'en fis dans leur intérêt qui me parurent sans importance, mais je résistai à de longues et nombreuses sollicitations pour me faire ôter le Couplet d'envoi à Manuel, qui termine les Esclaves gaulois. Quel parti prit le libraire Ladvocat? On tira quatre à cinq mille exemplaires sans le couplet et sans quelques autres passages que la police avait fait disparaître à mon insu, et on laissa le reste de l'édition comme je l'avais exigé. Ayant été instruit de cette falsification le jour même oii Ladvocat donnait un grand dîner pour célébrer l'apparition du volume, je refusai de m'y rendre, malgré les prières du pauvre éditeur, à qui j'aurais dû pardonner d'avoir plus de peur que moi d'un emprisonnement qui pouvait ruiner sa maison. Il n'évita pas un procès, par suite de saisie d'exemplaires non conformes au dépôt
qu'exige la loi ; mais Taffaire fut traitée doucement et sans qu'on me mît en cause, ce qui prouva que j'avais bien apprécié le ministre dirigeant*.
De 1825 à 1828, vivant toujours au milieu de la société politique et de ses chefs les plus renommés, j'eus bien des fois à y faire preuve d'indépendance et de franchise. Je voyais combien la nation était plus intelligente et plus avancée que ses coryphées, qui s'en croyaient l'élite, comme ne manque pas de le croire toute assemblée politique, ce qui est rarement vrai et ne l'était certes pas alors plus qu'aujourd'hui. Plusieurs de ces messieurs me remerciaient du secours que je tâchais de leur prêter; je répondais : a Ne me remerciez pas des chansons faites contre nos adversaires; remerciez-moi de celles que je ne fais pas contre vous. » Dieu sait qu'il y en eût eu de bonnes, et dont les cadres m'ont souvent traversé
^ Dans ce procès, un imprimeur avança que j'avais manqué de parole à mon éditeur, et le Journal des Débats panit insister sur ce fait complètement inexact : j'aurais pu faire un petit procès â mon tour au faux témoin et au journaliste ; mais je n'ai jamais aimé le bruit, et toujours j'ai compté sur le bon sens du public pour faire ces sortes de rectifications. [Note de Béranger.)
Ste MA BIOGRAPHIE
rcspril î Aa prix de celles-ci, le goiiternemêrit^e crois, m'eût facilement pardonné les afatres.
Appréciant ainsi la plupart de nos tribntts, vivre au milieu d'eux était une espèce de devoir que j'accomplissais. Il n'en était pas ainsi de toute cette jeunesse qui se pressait autour de moi. Je lui ai dû de belles espérances, qui toutes n'ont pas été trompées; j'ai vu naître et grandir de beaux et nobles talents et des dévouements qui sont restés vivants malgré les déceptions ; j'ai vu surgir et se développer des idées philosophiques et sociales qui, un jour, dégagées d'erreurs inévitables, serviront à l'amélioration de ce pauvre monde, dont la prétendue civilisation n'est guère encore que de la barbarie.
Si les jeunes hommes m'ont toujours recherché, c'est que j'ai su les comprendre^ les eneou-* rager, les éclairer même quelquefois; bien que j'aie plus appris avec eux qu'ils n'cNQt du apprœdre avec moi, je l'avoue sans peine. L'espérance d'être enterré par des hommes qui vaudront mieux que nous est une douce satisfaction pour un ami de Thumanité. Cette assurance, je la 000* serve encore^ et, si de temps à autre bien des choses rébranlest, camlnen d'amtres la raffer-
missent au moment où je Irraible de la voir s*éva-
nouir!
S'il m'eût été possible de retoonier rêver et rimier dans mon coin, je l'eusse fait à la mort de Manuel^ que je perdis le 20 août 1827. Une douloureuse maladie, qui troubla les dix dernières années de sa vie, lui en fit trouver le terme à cin-quante-deux ans. On a écrit que l'ingratitude populaire avait abrégé ses jours ; rien de moins exact. Outre que Manuel n'était pas homme à ne voir le peuple que dans le monde des salons ou dans un corps électoral de cent cinquante mille individus, dont la capacité se mesure en centimes, il savait bien que plus d'un collège l'eût réélu en 1824, sans les honteuses intrigues de plusieurs de ses anciens collègues, les uns jaloux de sa supériorité, les autres effrayés des élans de son patriotisme, qui les menaient toujours plus loin qu'ils ne voulaient aller. Il connut ces basses menées ; mais, trop fier pour les déjouer en les signalant, il ne put être surpris de ne pas voir son nom sortir de l'urne électorale. S'il en gânit pour notre cause comme d'un abandon de principe, il dut presque s'en féliciter pour lui* même, dont la résistance, dans la Chambre, ^t
été désormais trop isolée pour être utile au pays. Il en eût été repoussé de nouveau, sans trouver dans les députés de la gauche autant de zèle à le défendre, ce que le parti contraire n'eût pas manqué de faire passer pour la preuve de ses progrès. Il est des drames que, chez nous autres Français, il ne faut pas jouer deux fois ; en toute chose notre ferveur se lasse vite. Les plus influents de ses collègues lui sauvèrent l'embarras d'une seconde expulsion qu'il n'eût pas hésité à aller chercher. Plusieurs de ceux qui s'étaient chargés de diriger les élections écrivirent dans la Vendée qu'il serait sans aucun doute réélu à Paris, et ils montrèrent aux électeurs de Paris des lettres qu'ils s'étaient fait écrire, où Ton réclamait pour la Vendée l'honneur de celte réélection, présentée comme certaine.
Manuel eut pitié de tant de lâchetés, supporta comme un homme qui s'y est attendu l'oubli où le corps électoral le laissa pendant quatre ans, ne cessa de donner de sages conseils à ceux qui avaient trahi en lui la cause nationale, et, sur son lit de mort, me répéta plusieurs fois en gémissant : « Vous croyez à une révolution prochaine : j'y crois aussi; mais, mon ami, où la France
prendra-t-elle des hommes pour la gouverner dignement? » Et je dois faire observer que Manuel avait trop de franche modestie pour se croire, en fait de capacité, au-dessus de ceux dont il espérait si peu de chose. C'était là une des erreurs de son esprit.
Sa fin prématurée réveilla le souvenir de ses services et de ses vertus. Thiers et Mignet, qui assistaient à ses derniers moments avec moi, firent paraître, malgré les chicanes de la censure, des articles où leur fidèle attachement appela les regrets de la France sur le cercueil de notre éloquent ami. Son convoi, parti du château de Maisons, où Manuel avait passé ses derniers jours, fut conduit par M. Laffitte, le général la Fayette, et grand nombre d'autres députés. Il fut surtout digne de sa mémoire par l'immense concours de peuple qui se pressa sur les boulevards extérieurs, que nous avions à parcounr, l'entrée de Paris nous ayant été interdite par ordre supérieur. Ici se fait sentir la différence que le gouvernement faisait de Manuel et du général Foy, dont le convoi, dans l'intérieur de Paris, n'avait rencontré aucun obstacle, même lorsque la jeunesse des écoles traîna le corbillard. Le peuple ayant
su MA BIOGRAPHIE
voulu rendre le même honneur au tribun expulsé, accourut une armée de gendarmes prêts à nous sabrer^ si cet élan n'était à l'instant réprimé. Le peuple s'obstinait; pour éviter un massacre, il fallut parlementer longtemps. Entre la brutalité des soldats et les énergiques protestations de la foule, M.Laffîtte montra un sang-froid et une fermeté qui purent faire présager tout ce qu'il sut être dans les journées de Juillet 1830. Pour que le passage devînt libre,, il fallut remelti^ les chevaux au char mortuaire, exigence hi^ minime après un pareil déploiement de forces. Il est vrai que celles du peuple s étaient grossies pendant le débat et qu'il y avait au moins cent cinquante mille assistants au convoi. Nous arrivâmes à la fo^e : plusieurs discours prolcmgèrait mon supplice, car pour celui qui, pleurant une personne chère, cœse par sa douieur d'être sous l'empire des préoccupations politiques, c'est un grand supplice en effet que ces funérailles bruyantes, c^ appaml d'âoquesice, oetle absence de toutes larmes dans les yeux fixés sur les restes d'un ami qu^on voudrait saluer du ^temiar adieu dans le recueiUaai^t le plus profond.
IIA BIOGRAPHIE 215
On parla d'élever ua tombeau; mais eu cela on put voir encore combien Manuel et Foy avaient différé. Tout ce que d^uis nous avons appelé juste milieUy mcrtqui eût pu être inventé plus tôt, la banque surtout, s'empressa de souscrire pour élever un mausolée au général et assurer une fortune à ses ^ants; pour Manuel, presque toutes les grosses bourses refusèrent de s'ouvrir et l'on eut bien de la peine à recueillir neuf ou dix nulle francs par souscription.
Plusieurs de ses riches amis n^ligèrent d'y prendre part, comme ils avaient négligé de procurer à Manuel, par des moyens honoraMes, une aisance suffisante \ Il ne laissa guère que ce qu'il avait économisé en sa qualité d'avocat plaidant à Aix et d'avocat consultant à Paris. Il gagna peu dans cette dernière position; car, dès qu'il fiit député, il refusa les honoraires pour ses consultations, qu'il ne donna plus que par obligeance, prétendant qu'un député ne peut être avocat
^ Je Bs isaas un article nnd'veilaait, plein d'erreims, de la Biographie Michaud, que Manuel avait le goût du jeu. Il faut bien en vouloir à quelqu'un pour éciîre un €1 gros mensonge. En fait de jeux, il n'aimak qoe ceux qui ex^ent f adresse du oofps, dla chasse ëtait sa grande passion. (Note de Béranger.)
payé, sans donner occasion de douter de la loyauté avec laquelle il remplit son mandat, le député ayant souvent à parler et à voter sur des lois qui peuvent se trouver en rapport avec les intérêts de ses clients.
Par son testament, il me fit un legs viager de mille francs de rente. Il n'avait pas assez réfléchi à toutes les charges de famille qu'il transmettait à son frère, bien digne de cette partie de la succession. Je renonçai à la rente, malgré les instances du frère, à qui je ne demandai que la montre du pauvre défunt et son matelas de crin, sur lequel jecouche\ Mais Manuel jeune sut si bien faire, que, malgré la renonciation, il parvint toujours à remplir les intentions du testateur et même à les dépasser de beaucoup. Comme sa position personnelle s'est améliorée, j'ai cessé d'opposer des chicanes aux procédés de cet excellent ami, dont l'attachement pour moi égale celui que j'ai conservé pour la mémoire de son illustre frère.
Si cette mort ne rompit point mes rapports
* M. Manuel jeune, quelques jours après la mort de Béranger, a demandé que ces objets et quelques autres souvenirs lui fussent donnés. Son désir a été satisfait. (Note de lÊditmcr.)
avec les chefs du parti libéral, dont quelquesuns d'ailleurs étaient devenus mes amis personnels, comme Dupont (de TEure) et Laffitte, elle me fit un plus grand besoin des relations avec la jeunesse, dont les idées plus laides et plus généreuses s'accordaient mieux avec ma manière devoir et de sentir. Je l'éprouvai bien en 1828, à la publication de mon quatrième volume. Le ministère Martignac ayant amené une espèce de trêve et produit même un pacte entre grand nombre des membres du côté gauche et des centres, on voulut m'empêcher de publier ce volume, dont l'apparition menaçait, disait-on, de troubler Taccord apparent de ces messieurs.
Plus on me prêcha le silence, plus je sentis la nécessité de le rompre, en protestant ainsi, à ma manière, contre une fusion (c'était le mot du moment) qui égarait l'opinion publique et pouvait servir à l'affermissement du principe légitimiste. J'avais acquis alors assez d'influence pour espérer que ma tentative ne serait pas sans quelques succès. Le volume fit scandale, surtout dans les rangs de la haute opposition, dont plusieurs chefs, qui se croyaient près de devenir ministres, me maudissaient de loin, sans oser
8 MA B10GRAPH1Î:
3sser de me tendre la main quand ils me i«nontraienL «Si, <eiâ efiSet^ je n'^i pas chansonne ces réleifcdus grands politiques, j'avais un esprit ont ils redcaitaient la piqûre. Il faut être armé e toutes pièces dans le métier que je faisais, et Il besoin l'épigramme et les mots acérés ne me lanquaient pas. C'était un de mes défauts de îunesse que je n'ai jamais bim pu corriger. Ma ûeié cammunicatiye assurant le succès de mes Idi^nteries, celles-ci, dans c^tain inonde, n'ont eut-être pas été moins utiles à la cause populaire ue mes chansons.
Sur d'être déféré aux tribunaux pour ce quarième volume, qui faisait faire de si ^randœ [loues à tant de mes amis, je courus faire une isite à l'excellent Dupont (de TEure), 'et, pour d'approvisionner d'air, je voulus passer ;seul [uelques jours au bord de la mer. J'appris, au [avre, le comnieiicement des poursuites; aufissot, quittant Dupont, qui était effrayé pour moi les suites de cette nouvelle affaire, je reviots à ^aris, où «de bonnes geos me croyaient parti |)our 'fi^xai^er. Dupin s'était empressé de m'écrire [u'tl alkit arriver pour me dé&adre; n^s je înis devoir lui faire sentir que, ctevenu député.
il n'aurait plus la liberté néœssaire à Favocat d'un séditieux de mon espèce, qui ne vmilait t»tendre à aucune ooncesaion*. Cette fois, ce fttt Bartfae qui se chargea de ma cause, avec une
* Une lettre publiée par M. Dnpin dans la Presse du 5 août 1^7 est de nature à m^tre quelque confusion dans les faits. Le texte de la Biographie n'aurait pas besoin d'éclaircissement ; mais le Moniteur même a consigné, sous la Restauration, la f«^«ve la plus nette de ce que dit ici Béranger. Il adressa alors la lettre qui suit au jomtml officiel. (Note de l'Éditeur.)
€ A M, le rédacteur en chef du Moniteur universel.
« Paris, le 14 novembre 1828.
« Monsieur,
4 Un article du Journal de Souen^ relatif à l'affiûre qui m'est intentée, contieitt tant d'ineKaditades aSOigeantes poorsid^iqae, malgré ma répugnance à entretenir le public de ce qui me xonceme, je vous prie de vouloir bien ai insérer k r ecliâcatiâa dans V0tre prochain numéro.
« (]e n est pas H. Dupin«qui, de iut'mâme, a reneacé I ant défendre; c'est moi qui, répondant aux uâres «in|ii%afiées de «an aBûiHéf lui fis Je premier des ot)|iections, Jeedées sur sa position aotttfiUe de membre de la Chaœl»^ des dépittés. Ces fusaos ne «ulDIreat pas toutefois pour ^suiler son insistance; ^es iai paament seulemeiàt mériter d'âtre pesées. Mais, j^Hstavd^ ime •oir- 0NifitaDGe, •étrangèpe k mesd^edifiDfi, vînt kiar 4oBB^«Die «Mh Telle £)Foe.
<« Quelques journaux avaient avancé que je n'avais fait ksprimer mes nouvelles chansons que sur l'assuranoe «lomiée far im ijueleur publication était sans aucun incDuvément Ces journaux
affection et un dévouement que n'ont pu me faire oublier les erreurs où, à mon sens, il est tombé depuis et que j'aurais voulu pouvoir lui éviter, car c'est un des hommes les meilleurs que j'aie con-
ajoutaient qu*ii avait corrigé les épreuves et mis le bon à tirer. Absent de Paris, j'eus trop tard connaissance de cette assertion, qui parait avoir été accréditée, car on la répète encore aujourd'hui. Malgré son absurde invraisemblance et sa complète inexactitude, elle plaçait H. Dupin dans une position fausse, même comme avocat, puisqu'en me défendant il eût semblé défendre sa propre cause. Ses paroles eussent perdu de leur autorité habituelle.
« Nous en fûmes frappés l'un et l'autre, et seulement alors j'obtins qu'il consentit à me laisser remettre ma cause entre les mains de H. Barthe, également mon ami, dont le noble caractère et le beau talent devaient donner toute sécurité sur le résultat de ma défense à H. Dupin, qui, du reste, n'a pas cessé de prendre à mon affaire le plus vif intérêt, et comme conseil et comme ami.
f Les détails que le Journal de Rouen ajoute, relativement à mon marché avec H. Baudoin, sont également inexacts, et, quoique donnés dans une intention bienveillante, je me dois aussi d'en prévenir la fâcheuse influence.
« Je n'ai jamais entendu laisser à mes éditeurs Ta faculté de m'imposer leur volonté pour la publication de mes chansons, et je dois dire qu'ils m'en ont toujours laissé faire le choix, sans examen de leur part. On suppose, dans l'article qui fait l'objet de cette réclamation, que H. Bupin aurait aussi approuvé le marché passé entre H. Baudoin et moi. Je proteste que cet acte ne lui a jamais &é soumis et qu'il n'a^pas plus été chargé de l'apprécier qu'il n'a corrigé les preuves de mon i^ecueil.
« Vous me pardonnerez, monsieur, l'étendue de cette lettre en
nus et aimés. Pour lui comme pour beaucoup d'autres, m'est-il permis même d'être sévère, moi qui suis de ceux qui les ont poussés vers les emplois supérieurs, route périlleuse où devaient s'égarer les caractères faibles et mobiles? Eh ! qui de nous n'a failli? S'il en est qui passent pour n'avoir pas fait de chute, c'est qu'ils sont tombés quand personne ne les regardait.
M. LafiQtte, en ami dévoué, craignant que ma santé n'eût à souffrir d'une longue détention, s'était interposé auprès des ministres pour amener un arrangement favorable; je le suppliai de cesser de semblables démarches; je devais tenir au procès. « Prenez-y garde, me dit-il; si vous mourez en prison, vous n'aurez point le tombeau de Foy; vous n'aurez que celui de Manuel. —
faveur des sentiments qui l'ont dictée. L'honneur ne m'en eût-il pas fait une loi, Famitié qui me lie à H. Dupin, la reconnaissance dont je suis pénétré pour tout ce qu'il a fait pour moi, pour tout ce qu'il est disposé à faire encore, m'imposaient l'obligation de donner ces éclaircissements au public. Je dois l'empêcher de tomber dans une erreur dont le résultat m'affligerait bien plus que ne Font fait et que ne peuvent le faire les deux procès que j'ai déjà essuyés, celui qu'on me suscite encore et toutes les injures auxquelles je suis chaque jour en butte.
f Recevez, etc.
« Signé BfiRAiCGER. »
Un plus modeste a]£ore me eonYÎenârait mieux, lui répliquai-je : je n'd janoais tcfiu à être bien logé. »
Je n'ai pu qu'imparfaitement comprencbre Farrangement qu'on proposait^ bien en Tair saens doute. Voici comment je crois qu'il me fiât présenté par Laffîtte, qui entendait peu la matière : les tribunaux Correctionnels ji^i^mt alors les affaires de presse, si j'avais voulu Êiire dé£nit, on promettait; par un jugement sans plaidoiries, de ne me frapper que d'une peine minime* Ainsi l'autorité évitait les dâ[>ats^ leur retentisscnent, et comptait sans doute éviter aussi la reprodatcs tion des chansosks condamnées : l'avantage eêâ été grand pour nos adversaires. On pense l»en que je dus refus» , et je le fis de telle manière, qu'on n'insista plus qu'en me laissant entrevoir la perspective de plusieurs années de prison, prédiction qui heureusemeot ne s'aceom* plit pasS
Comparés à Tefiet que produisit ce procès,,
' Béranger aurait pu insister ^iMmftage sur âelfte paklk d& son histoire. A peine averti de la démarche que M. Laffitle vmÊ faite auprès de H. Portalis, le garde des sceaux du ministëre Martignac, il prit la phsne et écrivit à son ami la lettre qu'on va
fOi'élaît-ee^ pour mm^ que neuf mois d'erapriy smmaneDt et dix mille francs d'amaide? Ifeilgré Texemple donné par MM. Laffîtte, Bâraidi^ Séfaastiani et plusieurs autres qui m'accompa^
lire. Yoîlii comment cef bomme si sage, si réfléclii et si modeste savait, au besoin, ayoir du cœur, de la hardiesse et de ForgueîT. (Note de rÉditeur.)
a A M. Jacques LaffiUe.
a Hqhl dier ami, n'allez pas tous aviser de cn»re qoeje ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez iaii» hier. Je vous a&sure bien que j'en suis touché et que je n'ai pas eu besoin de réfléchir pour cela; mais j'ai dû penser à tout ce que vous m'avez dit, et je ne puis vous dissimuler que cette démarche me tourmente. Je suk persuadé qu'elle vous a coûté à vous-même; mais» saras examiner ce point, qui» en définitive, ne peut qu'ayoutec au prix que je met& à cette nouvelle preuve de votre amitié, voyons quel aîvavtage je pms retirer de l'arrangement en qpiestioa.
« Non, n(m; je dœs à mon caractère, au public, à mon avocat hd-mème,, de protester contre cette manière de procéder. Quant à n'être condamné qu'au mininmmj à quoi bon? Estce bien important ptur moi? Au contraire; et, plus forte soa la peine, et phisles auteurs de ma condamaatiai paraîtront d'jK bord odieui. Si donc j/B n'ai que six mois deprison, je vouspré* nàens que.ÎB.f rendrai toij^es les précautions imaginables pour émr ter la maladie et l'allégeance de la maîsen de santé* Une déteur tionj^ langue me rendrait sans dAuteoflinsauporbe; et iK>)ez doBcee 91e je gagnesais à tous voS'anraDgODails l La Ymoàgt^^r viiiralteBdflnnéuae défense dlant les priacqicgpeuvatttètr^ ^ méeontenleDieiit de OMi-méme et peotrétre mu éc^iec i eette
gnèrent au tribunal ^ beaucoup de mes grands amis politiques crurent prudent de m 'abandonner encore. Mais bientôt, déçus dans leurs calculs, ils vinrent me visiter à la Force, prison que
popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoin de mon talent !
« Il n'y a pas à s*en dédire, mon ami, je suis populaire, ma popularité est grande, au moins. Savez-vous que dans les cafés, dans les marchés, partout on s'occupe de mon procès plus que de la Prusse, des Russes et des Turcs?
f Vous me connaissez assez pour savoir que le désir du scandale et du bruit n*est pas ce qui me pousse; mais il s'agit de proclamer un principe utile, il s'agit de le défendre avec courage; il y va de mon devoir et de l'honneur de mon caractère. En vain votre amitié m'a démontré ce que je savais [très-bien, c'estidire que je faisais la guerre à mes dépens, et que, plus les coups seraient vifs que l'on allait porter en mon nom, plus je serais exposé à mille petites vengeances. Je vous réponds : C'est le devoir ! Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marché de ma santé ; rassurez-vous, j'ai la vie dure !
« Quant à l'argent, la captivité l'aura bien vite épuisé... Je sais qu'en prison tout est cher; mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai alors ce que vos offres cent fois réitérées ne m'ont pas fait faire encore. Je vous demanderai de l'argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d'emprunt, si votre amitié l'exige. Vous voyez que je pense à tout.
« Enooi^ une fois, voyez que, dans le projet que vous me soumettiez hier, si l'autorité parait reculer devant une plaidoirie, l'accusé recule aussi devant le pouvoir que sa défense pourrait offenser. Supposez un moment que vous seul vous soyez le public et
j'avais choisie, lorsque l'entrée de M. de Polignac au ministère les eut enfin bien convaincus qu'il n'y avait rien à espérer de^ Bourbons, comme je n*ai cessé de le dire et de le chanter.
Il m'eût été facile d'obtenir de passer mes neuf mois dans une maison de santé : loin de
demandez-vous si, témoin d'un jeu pareil, vousn en chercheriez pas les ressorts cachés et si cette découverte n'ôterait pas quelque diose à l'estime, à l'intérêt que vous porteriez à l'accusé? Croyez -moi, mon cher Laffîttc, il est des instants où l'homme le plus modeste a besoin de s'exagérer sa propre valeur, et je crois être dans un de ces instants-là. Prenons donc tout au pire : on me met en prison pour plusieurs années ; alors il m'est bien permis de croire que la France en poussera un cri d'indignation ! Allons plus loin : je meurs dans les fers. Ne m'est-il pas permis de croire aussi que, pendant tout un demi-siècle, et tout au moins, ma mort restera comme un sanglant reproche à la mémoire de certaines gens, et savezvous que ce serait la plus terrible accusation que l'on puisse faiie à la mémoire de Charles X? J'ai trop sacrifié les biens du présent à je ne sais quel vain amour de gloire et de veilu pour que vous ne pardonniez pas à ma folie cette façon de considérer les choses.
« Examinez donc mes raisons, pesez-les bien, et particulièrement la pureté de mes intentions et la netteté de ma position actuelle; dites-moi si, en effet, vos vues ne sont pas plutôt celles d'une amitié qui s'épouvante que les conseils d'une sagesse tranqijulle et froide.
« Tout à vous de cœm*. Votre ami,
« BéBARGEH. 9
m MA BIOGRAPHIE
moi ridée d'en faire la demande. Les motifs ne m'auraient pas manqué : je fus très-souffrant pendant les quatre premiers mois de cette détention. MaiS; quand on s'est mis en guerre avec un gouvernement, il me semble ridicule de se trop plaindre des coups qu'il nous rend, et maladroit de lui fournir l'occasion de se montrer généreux en les adoucissant.
Peut-être pensé-je ainsi parce que, je l'ai déjà dit, la vie de prison, dans un coin particulier, cette vie cloîtrée, régulière, aux longues soirées, n'est pas sans quelque charme pour moi. Elle ne convient nullement à la jeunesse; mais j'avais plus de quarante ans quand j'en essayai. A cet âge j'ai pu me demander quelquefois si je n'étais pas né pour le couvent. Mais non ! on y manque de liberté morale, et c'est celle dont je ne puis me passer.
Le plus grand tourment des maisons de détention, et quelquefois il est affreux, c'est le spectacle d'irrémédiables infortunes, imprudemment encourues, et des natures dégradées qu'on y rencontre. Qui le croirait pourtant? Ce n'est pas là qu'un misanthrope trouverait le plus d'arguments contre celte pauvre espèce humaine*
En revanche, le philosophe en rencontrerait de terribles contre les lois qui nous régissent, quoique moins imparfaites pourtant que celles qui ont pesé sur nos pères.
Pendant ma détention, j'éprouvai une vive contrariété. Mes jeunes amis voulurent ouvrir une souscription pour le payement de mon amende, qui montait, avec les frais judiciaires et le décime de guerre, à onze mille cinq cents francs. Je prévoyais le peu de succès qu'elle aurait. On était fatigué de souscriptions; puis les classes ouvrières n'y concouraient pas, dans l'idée qu'on avait que les banquiers, mes amis, se hâteraient d'acquitter cette dette politique. Mais les banquiers, fort généreux en paroles, se laissent faire les honneurs de tout, au meilleur marché possible; je ne l'ignorais pas, et m'étais arrangé de sorte que ces messieurs ne fussent pas de la cotisation. J'aurais aussi voulu n'avoir pas cette obligation au public, car il est un peu banquier de sa nature et s'arroge volontiers des droits sur ceux à qui il ouvre sa bourse. Ceci, je ne l'osais dire alors. Cette souscription, grâce au zèle des jeunes gens, n'échoua pas; mais peu s'en fallut, et, sans M. Bérard,
qui la compléta, j'aurais été obligé d'y mettre du mien.
Après la Révolution de juillet, le comité des secours accordés aux condamnés de la Restauralion me fit proposer une rente de six cents francs pour ma part dans les indemnités que donnait le gouvernement. Je refusai : il y avait des victimes dont les besoins étaient autrement pressants que les miens. L'ouvrier, père de famille, qu'on emprisonne est bien plus à plaindre que l'homme de lettres, qui, même sous les verrous, s'il est un peu isolé, peut encore travailler à sa réputation et à sa fortune.
On sent que je ne parle ici que de l'emprisonnement en France, et non de ce qui a lieu pour les prisonniers politiques de l'Autriche, de la Russie, du pape, des Turcs et autres barbares.
C'est à la Force que V. Hugo vint faire ma connaissance et m'amena bientôt Sainte-Beuve. Alex. Dumas m'arriva aussi, tout resplendissant de son premier succès au théâtre. Leurs visites furent le prix de tous les combats que j 'avais livrés en faveur de la révolution littéraire qu'eux et leurs amis avaient osé tenter et qui n'était, à tout prendre, qu'une conséquence un peu lardive de la révolu-
MA BIOGRAPHIE Wl
lion politique et sociale. La tendance rétrograde de quelc[ues-unes des idées de cette école, repoussée longtemps par nos libéraux vieux et jeunes, ne m'avait pas empêché d'applaudir au génie émi*nemment lyrique de Hugo et d'admirer les Méditations de Lamartine, avec qui je ne me liai que beaucoup plus tard. J'avais su un gré infini à M. de Vigny de composer ses sujets avec autant d'art que de goût, talent peu commun parmi nous. Je compris toute l'étendue et toute la finesse de l'esprit de Sainte-Beuve, et, avec tout le monde, je prophétisai à Dumas de grands succès drama* tiques.
En vain on m'objectait que cette école avait failli souvent à la pensée démocratique qui lui avait livré carrière, que de son sein étaient sorties des insultes à notre gloire, qu'on y avait outragé Napoléon mourant à Sainte-Hélène, qu'on y méconnaissait les services rendus par la philosophie, toutes choses qui devaient me blesser plus que personne. « Mais, répondais-je, chez nous oii l'on écrit et parle de si bonne heure, nous débutons toujours avec les idées d'autrui et sans avoir eu le temps de nous rendre compte de leur rapport avec nos sentiments propres, ce qui, par paren-
thèse, explique les variations de tant d'esprits supérieurs; or nos romantiques sont tous très-jeunes; pardonnons-leur donc des erreurs dont nous ne devons demander raison qu'à leurs nourrices. Ils n'en forcent pas moins notre littérature à exprimer plus franchement les choses modernes, actuelles et toutes françaises, que nous avons trop longtemps rendues, même dans nos assemblées politiques, à l'aide d'emprunts faits à l'antiquité, ou dans un langage ennemi du mot propre, comme celui dont Delille vous offre le modèle. Attendez 1 en vain ils s'attachent au passé, ils viendront à nous; la langue qu'ils parlent les conduit à nos idées. » On ne voulait pas me croire : la prédiction ne s'en est pas moins accomplie. La langue ! la langue 1 c'est l'âme des peuples; en elle se lisent leurs destinées. Quand donc, dans nos collèges, enseignera-t-on sérieusement le français aux élèves ? Quand y fera4-on un cours raisonné de l'histoire de la langue, depuis François I* jusqu'à nos jours, non pour expliquer nos auteurs, mais pour expliquer par ces auteurs, échos de leurs siècles, la marche de la langue, ses tâtonnements, ses déviations, ses repos et ses progrès? Puisque je suis en train de parler langue, je
MA BIOGRAPHIE S5t
veuK dire tombîen, sous ce rapport^ le poëmd de Jocdyn^ à part toutes ses autres beautés^ me pa^ raît une œuvre merveilleuse. Il y a sans doute un bien grand talent dans la Chute d'un Ange; mais je n'ai jamais vu, conune dans JoceLyn^ le style que nous nommons radnien entrer profondément dans les détails de la vie intime, presque à tous ses d^rés. Jamais ce vers ne s'est plié aux pdn^ tures et aux narrations les plus difficiles avec au*tant d'aisance et de vérité^ tout en conservant son élégance et son harmonie. C'est là un trèS'^grand progrès pour notre poésie : désormais elle peut tout dire et tout peindre.
Je sais qu'il y a dans Jocelyn des négligence» etdes longueurs, mais il fourmille d'assez gi*andes beautés pour faire passer sur quelques taches qu'il serait d'ailleurs si facile de faire disparaître. Si un pareil poëme eût pu nous venir d^outre- Rhin ou d'outre-Manche, nous n'aurions pas eu assez de voix pour crier au miracle.
Il est temps de retourner en prison pour queK ques heures encore.
La police craignait que ma sortie de la Force ne fût l'occasion de manifestations bruyantes autour de cette maison : comme je les redoutais au
S3d MA BIOGRAPHIE
moins autant qu'elle, j'avais eu soin de tromper mes amis sur le jour de ma délivrance. Le directeur ne m'en réveilla pas moins de grand matin pour me mettre à la porte, comme il me le dit en riant. Je me trouvai libre après neuf mois de captivité et me promenai sur les boulevards avec autant d'insouciance que si je venais de sortir de chez moi, ce qui peut donner une idée de la facilité avec laquelle je puis changer de position. On doit voir que je n'ai pas la prétention de me faire
plaindre. Je touchais pourtant à la vieillesse.
Cette dernière affaire jeta un nouveau lustre sur ma vie, et, comme la dynastie, par ses fautes, décourageait chaque jour ses serviteurs les plus dévoués et les plus capables, le nombre de ceux qui me témoignèrent de la bienveillance dut augmenter d'autant. J'avais toujours rêvé de Chateaubriand; quelle fut ma joie, lorsqu'à son retour de l'ambassade de Rome j^appris qu'il désirait me connaître! Le poète qui avait trouvé la chanson si humblement placée devait en effet s'enorgueillir de voir qu'elle avait fini par attirer l'attention de l'auteur des Martyrs et du Génie du Chistmnisme. C'est la plus haute récompense littéraire que je pusse obtenir. Dans les ou-
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vrages que M. de Chateaubriand a publiés depuis le jour oii, pour la première fois, je lui serrai la main, il a témoigné au public de toute sa bienveillance pour moi. Ce qu'il laissera ignorer, c'est qu'ayant su, il y a deux ans, que j'éprouvais quelque embarras d'argent qui me forçait à des réformes sur le nécessaire, il s'empressa de m'ouvrir sa bourse, à l'instant oii lui-môme était contraint de vendre la retraite qu'il s'était créée inie d'Enfer. Je fus tenté d'accepter ses offres, non pour en faire usage, mais pour que nous nous eussions une mutuelle obligation. Je n'en fis rien, parce que j'habite à soixante lieues de Paris, que l'argent coûte cher à envoyer et à renvoyer, et que sans doute aujourd'hui les plaisirs coûteux lui sont défendus comme à moi, à qui ils n'ont guère été permis jamais.
En tête d'un exemplaire de ses Études historiques dont il me fit présent, l'auteur de René a écrit à l'auteur de la BonneVieiUe un couplet que je veux copier ici :
Ainsi que tous j'ai pleuré sur la France ; Dites un jour aux fils des nouveaux preux Que je parlais de gloire et d'espérance A mon pays quand il fut malheureux
Rappéléz-leor que l'aquilon terriMe A ravagé mes dernières moissons) Faites revivre, au coin d'un feu paisible, Mon souvenir dans vos nobles chansons.
A ce titre de gloire, que je tiens à conserver, que ne puis-je joindre quelques lettres de mon illustre et excellent ami Lamennais, qui, ainsi que moi, voudrait tant que nous pussions achever de vieillir ensemble ! On trouverait aussi dans ses lettres la preuve que, partis souvent des points les plus opposés, des hommes de cœur peuvent venir faire un jour alliance sous les bannières de la patrie et de ^humanité^ Raison puissante pour que , dans les luttes d^opinion^ on ne se laisse jamais aller à la haine ni aux injures contre les individus, dès qu'on peut voir en eux des adversaires de bonne foi. Si un mauvais cœur, bel esprit sans doute, a dit : « Conduisons-nous avec nos amis comme s'ils devaient être un jour nos ennemis ; » un homme de bien a corrigé ainsi cette horrible maxime : « Conduisons-nous avec nos ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis; et c'est ce que je me suis souvent dit.
* Voir TAppendice. (Note de VÈditeur.)
Quant au mot d'ennemi, je l'emploie parce qu'il m'est offert là, car je n'ai donné ce nom à qui que ce soit. Au contraire aurais-je pu donner le nom d'ami à trop de monde , si j'avais été de nature à le prodiguer et à céder à toutes les avances.
J'ai eu même la réputation de me refuser à presque toutes les invitations qui m'arrivaient de tant de côtés. Les grands seigneurs de l'ancienne noblesse qui soutenaient l'opinion libérale n'ont, entre autres, jamais pu m'attirer chez eux, et je disais un jour au respectable M. de la Rochefoucauld-Liancourt, qui avait la bonté de m'en fafre reproche : « Monsieur le duc, ce n'est point, croyezmoi, une ridicule humeur démocratique qui m'empêche de me rendre à vos instances. Je sens l'honneur que vous me faites; maïs j'ai un dictionnaire différent de celui qui est en usage dans vos salons. Jusqu'à ce que j'eusse feuilleté le vôtre, je ne serais chez vous qu'un sot ou qu^un muet. » J'ai, en effet, eu l'habitude de me soumettre aux manières et au ton de ceux chez qui j'allais; sauf à n'y pas retourner quand le travestissement me coûtait trop. J'aurais pu dire aussi au duc que je n'ai jamais été à mon aise avec les
gens que je ne connais pas, au moins de nom. Us me préoccupent jusqu'à ce que je les aie devinés et m'ôlent toule liberté d'esprit. M. de la Rochefoucauld se rendit si bien à mes raisons, que, voulant me prier, en 1818, défaire une chanson pour fêter, à Liancourt, le départ des troupes étrangères, il me demanda rendez-vous chez moi ou dans un café. On peut croire que je me hâtai de l'aller trouver chez lui. Je pensais à traiter ce sujet; je lui promis que si la chanson se faisait, il en aurait l'étrenne à sa fête patriotique. Aussitôt que la Sainte AUicmee des peuples fiit terminée, je la lui envoyai , ce qui me valut de grands remercîments. Comme il était un des administrateurs des hospices, je fis ce méchant distique :
J'ai fait pour certain duc un chant qui n'est pas mal ; Je suis sûr désormais d'un lit à l'hôpital.
Le lit à l'hôpital n'était pas encore à dédaigner.
Nos libéraux, anciens nobles, malgré la suppression volontaire des titres et même de la particule, n'en restèrent pas moins, presque tous, un peu ducs, marquis et comtes, et j'en sais un qui, tout en préconisant la loi agraire, qui coûte moins
à prêcher que Taumône à faire, a intenté de bons petits procès à ses voisins pour la conservation de servitudes féodales depuis longtemps avariées. Plusieurs grands seigneurs de fabrique impériale, pauvres lunes éteintes depuis la chute du soleil, n'avaient pas une morgue moins plaisante : il n'y manquait qu'un peu de faveur de cour pour en faire de l'insolence, ce qui ne m'empêcha pas d'en voir quelques-uns fort polis avec moi après les journées de Juillet. Pendant la Restauration, ils n'auraient osé me parler, de peur de se compromettre; mais, Charles X tombé, je pouvais quelque chose, et ces messieurs cherchaient partout aide et conseil pour reconquérir leurs grandeurs éclipsées, à ce point que plusieurs se sont faufilés au faubourg Saint-Germain pour y faire ratifier leurs titres nouveaux par l'ancienne noblesse. Les infidélités que ces nobles récents ont faites à leur origine plébéienne m'ont rendu moins tolérant pour eux que pour ceux qui devaient leurs préjugés au vieux sang et à l'éducation. Je crois que la nation entière en jugeait ainsi. Passant à Compiègne, que l'Empereur et sa cour venaient de quitter ; nous étions, je crois, en 1808; je rencontrai sur hi roule une vieille
paysanne qui, d une figure joyeuse, m'aborde et s'écrie : ce Ahl monsieur, je Tai vu enfin ! — Qui donc? lui dis-je, feignant de ne pas le deviner. — L'Empereur I l'Empereur 1 réplique-t-elle . Il m'a saluée. Il salue tout le monde. Ce n'est pas conrnie ces seigneurs qui sont auprès de lui. On voit bien que ceux-là ne sont que des parvenus. » La pauvre femme ne voyait pas un parvenu dans l'homme que la gloire avait élevé si haut. Le peuple non plus; mais, sauf les grands noms militaires, il estimait bien peu les personnages de cette cour si brillante, où cependant figuraient de hautes capacités et grand nombre de vieilles illustrations nobiliaires.
La Fayette, homme rempli d'une bienveillance égale pour tous, au moins en apparence, s'était purgé parfaitement des prétentions de sa caste. Si on reconnaissait en lui le grand seigneur d'autrefois, c'était peut-être au trop de soin qu'il prenait pour le faire oublier. Malgré les marques d'amitié qu'il ne cessa de me donner, je n'ai jamais été le visiter à son château de Lagrange, où tout le monde voulait avoir été, quelque invitation qu'il ait eu la bonté de me faire, quelque instance que Manuel ait mise pour m'y conduire,
et je soupçonnai qu'au fond du coBur le général m'en a un peu gardé rancune. Pourquoi ne feraisje pas un aveu? Je doutais de sa capacité politique et lui reprochais de n'avoir pas imité, aux derniers moments de l'Empire, le noble exemple donné par Carnot. Je savais que dans les Cent- Jours de sages patriotes, et entre autres Dupont (de l'Eure), cropient avoir eu de graves reproches à lui faire. Tout cela contribua peut-être au refas d'aller à Lagrange* Puis je sentais que, dans ma position, l'approcher trop, c'était m'enrôler, ce qui ne convenait point à mon allure indépendante. On m'en a blâmé, sans doute. Je me blâmais moi-même, et, malgré ce que je viens de dire, nul plus que moi n'a reconnu la pureté des intentions de la Fayette et les immenses services qu'il a rradus à la liberté. Mais j'obéissais à mon instinct.
En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de petites ambitions rivales et subordonnent des intérêts de principe aux passions particulières ; elles ne tardent pas à enfanter les dé-
fiances, source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les éclairer. A tout ce que j'avance ici je pourrais apporter des preuves ; j'ai su tout ce que ces sociétés ont fait, ou j'en ai su du moins assez pour affirmer qu'elles ne peuvent convenir qu'à des peuples opprimés par l'étranger. Sans l'utilité dont la Fayette put croire que serait un jour cet entourage politique, ce grand citoyen eût sans doute pensé comme moi, qui, non-seulement refusai de faire partie des Carbonari^ mais tachai de détourner plusieurs de mes amis, et Manuel entre autres, d'entrer dans cette association. La Révolution de 1830 a prouvé que, dans un pays où les mœurs, sous quelque régime que ce soit, assurent toujours une certaine somme de liberté, on n'a besoin ni de sociétés secrètes ni de conspirations pour qu'à son jour le peuple montre sa volonté. La Société Aide-toi^ le dd faideray qui agissait ostensiblement, a seule rendu de véritables services à notre cause ; car, en dépit de tout ce qui a été dit et écrit par les légitimistes, aucun complot, aiucune affiliation secrète n'a présidé à la généreuse insurrection qui renversa la bran-
MA BIOCRAPniE :2tl
che aînée (tes Bourbons : j'ai vu même des gens bien surpris que la vicloire eût été obtenue sans eux. On peut m'en croh^e, moi qui étais si bien placé alors pour en être instruit, et qui suis si bien placé aujourd'hui encore pour dire toute la vérité. Le gouvernement de Charles X a seul conspiré contre lui-même à ce moment-là, ce qui ne veut pas dire pourtant que depuis lougues années certaines ambitions n'eussent formé des projets et préparé un plan de conduite. En 1824 ou 1825, le duc d'Orléans disait à un de mes amis : « Arrive ce qu'il voudra, je ne quitterai plus la France, à moins qu'on ne m'en chasse. » Peu de temps après ce mot, qui laisse entrevoir tant de choses, M. de Talleyrand assurait à ce même ami que par les relations qu'il avait conservées avec les tories anglais il était certain qu'une révolution en France ne serait pas vue de mauvais œil si elle s'arrêtait à un changement de personnes. Il y aurait peut-être eu là de quoi faire hésiter ceux qui poussaient à cette révolution, si Charles X ne l'eût rendue inévitable.
Ceci m'amène à parler de M. de Talleyrand et du peu d'occasions que j'eus de mesurer cet
homme à sa renommée. Il avait exprimé pluie
sieurs fois le désir de me renconlrert c< Que* ne l'invilez-vous à dîner? lui disait un de mes amis, qui savait qu'en penser. — Je suis trop grand seigneur pour me faire refuser, » répondit-il en souriant. Il demanda à Laffitte de le faire dîner avec moi : c'était au commencement de 1827, Je pus enfin voir à mon aise ce personnage si curieux à observer. Aussi, d'abord, je fus tout yeux et tout oreilles. Il savait que, plusieurs années avant, sollicité indirectement par quelqu'un du pouvoir de faire une chanson contre lui, j'avais répondu : « J'attends qu'il soit ministre. » Il ne m'en estimait pas plus sans doute et s'embarrassait fort peu paiement des préventions qu'il devait croire que je nourrissais contre lui, si tant est qu'il vît autre chose «i mon humble individu qu'un objet de simple curiosité. Il se fit charmant pour moi et s'empressa de me parler politique ; c'est en cherchant à répondre à des réflexions malignes sur le compte du duc d'Orléans, aujourd'hui roi, qu'il me dit ce mot tant répété : « Ce n'est pas quelqu'un, c'est quelque chose. » Après plusieurs rencontres, je pus me convaincre que, si on lui avait prêté des mots spi- . rituels, il pouvait en prêter bien davantage aux
autres* L'esfnrit, chez lui^ n'était qme la parure d'un grand bon sens, se résumant sous une forme brère et piquante. On aurait ignoré son âge et lies différaits rMes qu'il a joués, qu'on eût pu le deviner à tout ce qu'il y avait d'expâîenee dans ses paroles, relevées par ce ton parlait des gens de bonne société qui ont traversé des révolutions^, que n'effarouche jamais le mauvais ton des autres. Il faut dire que sa position lui donnait un immense avantage dans les salons. Â toute question, il prenait le temps de répondre ; il s'était fait oracle, et c'était ainsi qu'on l'interrogeait, attachant une pensée à son silence, qui souvent n'était que de l'ennui ou de la paresse, son vice favori. En somme, il n'avait rien d'élevé, rien de profond, rien de généreux; parfaitement égoïste, il n'a jamais eu que son intérêt privé pour unique mobile même de ses actes politiques, ce qui suffit pour démentir la réputation de grand homme d'Etat qu'ont voulu lui faire ceux qu'avaient éblouis ses vieux titres et son luxe princier*.
^ au congrès de Vienne, û jOua d'abord un rôle si blessailt pour son amour-propre, qu'il voulait quitter la partie ; c'^est M. de la Besnardière, dont la réputation est grande encore aujourd'hiii
Je n'en dirai pas plus de ce personnage, qui appartient à l'histoire. Ceux qui écriront sur notre époque ne manqueront pas, je Tespère, de réduire la prétendue capacité de Talleyrand à ses justes proportions, et de flétrir à jamais ce ci-devant évêque, grand seigneur, qui trahit la France et Napoléon, dont les bienfaits avaient créé sa haute position, et qui se fit payer, en 1814, Je désastreux traité de Paris, signé à la grande surprise des étrangers eux-mêmes.
Je n'ai plus rien à dire de moi qui puisse servir d'enseignement à ceux qui suivent la carrière que j'ai quittée à cinquante-trois ans .
Constamment lié avec les principaux chefs du parti libéral, j'ai contribué comme eux et plus
aux affaires étrangères, qui lui suggéra de demander, par une note, quel serait le pied de paix de rAutriche si Ton cédait aux prétentions envahissantes de la Russie du côté de rAllemagne. Le conseil aulique, consulté, déclara que, dans ce cas, quatre cent mille hommes seraient nécessaires à Fempereur, qui s épouvanta, ainsi que plusieurs autres princes. De ce moment H. de Talleyrand ressaisit de Tinfluence au congrès, mais il se garda bien de l'employer, autant qu*il Teût pu, au profit de la France. Je tiens oeci de la Besnardière lui-même. Ce n'est pas le seul service de ce genre qu'il ait rendu au plus paresseux des hommes. {Note de Bérangei\)
que beaucoup d'entre eux aux événements de la Révolution de juillet 1830, Après le triomphe du principe populaire sur le principe légitimiste, je crus mon rôle terminé, ma tâche remplie. Il me sembla qu'un temps de repos était nécessaire à la nation pour juger son œuvre; et, quant aux hommes que le pouvoir allait enivrer ou étourdir au moins, je reconnus, dès les premiers jours, que je n'avais rien à faire auprès d'eux. J'allai les attendre dans la retraite, oii plusieurs ne pouvaient manquer de me venir retrouver bientôt.
Beaucoup de mes amis auraient désiré que j'aspirasse aussi aux honneurs du pouvoir. Enlaissant de côté l'obstacle du cens, que je ne puis payer, pareille prétention n'allait pas à un homme qui a su de bonne heure reconnaître ce qu'il y a de faiblesse dans son caractère et avouer ce qu'il y a de superficiel dans son instruction . Le pouvoir est un instrument difficile à manier, dont il faut longtemps apprendre à se servir avant d'en user bien. Or j^étais à l'âge oii l'on n'apprend plus qu'à se mieux rendre compte chaque jour de toiit ce qu'on ignore.
S'il m'est arrivé, dans quelques circonstances, d'avoir l'avantage de la perspicacité et du calcul
Sur des hommes beaucoup plus éclairés que moi, je sais que je ne l'ai dû qu'à ma position particulière : agissant peu/complétement dégagé d'intérêt personnel et de toute arrière-pensée ambitieuse, il m'a été fadle de voir quelqu^ots plus juste et plus loin que des esprits qui m'étaient infiniment ^périeurs, mais qu'agitaient des désirs ou des passions que je n'avais pas. U n'iestpas jusqu'aux nobles ambitions, celle de la popula- !L: ^ «™ple, qui ne jL^t ^Ve^ tendemmt le plus sain- <îu'on ne s'y trompe donc pcrint : l'avantage que j'ai eu sur beaucoup d'autres, c'est de n'avoir rien été et de n'avoir presque rien fait. Il faut laisser les sots se prévaloir d'un pareil bmheur.
Mes jeunes amis les r^mUîcains, trompés également sur ma capacité et cherchant une garantie poijir leurs princifMSs, vidaient aussi que je tmdisse La main à qiidque porèefeuille. c< Quel ministère voulez-vous tju'on me donne? — Cefaii de l'instructkm pËiblK|iie^---SQiit! une fois là, je istts adi(^l^ nés chansMis câmme livre d'étude dans les pensionnats de danôiselles. x> Et à ces mate^ mes jeunes amis de rire eu-m^es de leur folle idée.
Le nouveau gouvernement me fit faire les offres les plus honorables; mais je les repoussai, n'étant pas de ceux que tentent les sinécures; car un travail obligé ne pouvait plus me convenir et j'aurais rougi, ayant assez pour vivre du produit de mes petits volumes, de puiser des pensions dans le coffre que la natioii se fatigue à remplir chaque année. Je tiens surtout à honneur de n'avoir jamais été à charge à mes concitoyens, et la preuve que ce n*est pas par puritanisme, fausse vertu qui m'irait si peu, c'est que^ comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais hésité, même depuis 1830, à recourir à la bourse de ceux de mes amis riches qui n'étaient pas des personnages politiques.
Je veux rapporter ici une des plus flatteuses récompenses accordées à mon patriotisme. Le vendredi de la grande SMiaine, une dame que je ne connaissais pas et que je n'ai jamais revue, traversant la foule qui encombrait les salons de Laffitte, arrive jusqu'à moi et m'offre un immense drapeau tricolore : « Monsieur, me dit-elle, j'ai passé la nuit à le faire préparer. C'est à vous, à vous seul que j'ai voulu le remettre pour que vous le fissiez replacer sur la colonne. » Touché jusqu'aux larmes, tout en remerciant cette dame,
j'insiste pour que l'hommage du drapeau soit fait aux députés assemblés : « Non, non, reprend-elle, c'est à vous, à vous seul. » Et elle disparaît.
Ce drapeau fut immédiatement arboré sur la place de la colonne Vendôme par les jeunes gens qui se trouvaient témoins de cette scène.
Moi, qui ai reçu et qui reçois encore tant de témoignages de l'affection populaire, il n'en est pas dont le souvenir se réveille plus souvent en moi que celui de cette dame et de son drapeau. Puisset-elle me survivre pour voir un jour ici le témoignage de la reconnaissance que je lui ai conservée.
Pour n'être pas exposé à des instances embarrassantes et aussi parce que je hais de me mettre en évidence sans nécessité, je crus devoir refuser de me rendre auprès du nouveau roi, qui plusieurs fois me fît exprimer le désir de me voir, et même de me remercier, mot que je mets sous la responsabilité de deux de mes amis, LafBtte et Thîers. A cette occasion, ayant répondu, en plaisantant, que j'étais trop vieux pour faire de nouvelles connaissances, on a attribué mes refiis à mes opinions : on s'est trompé. Je n'avais jamais vu le duc d'Orléans, mais je le savais homme d'e^-
prit et de sens; devenu roi, il ne pouvait ignorer que, tout en contribuant aux déterminations dont il avait été l'objet dans les moments qui suivirent la victoire du peuple, je n'en étais pas moins nourri de pensées républicaines; mais que, patriote avant tout, j'avais cru nécessaire de transiger avec des circonstances impérieuses de salut public. C'était en moi le résultat de quinze années de réflexions. N'ayant jamais pris d'engagement avec aucun parti, car je n'ai jamais été homme de parti, mais homme d'opinion, j'étais complètement libre à cet égard. Mon républicanisme ne pouvait donc m'empêcher de me rendre auprès du prince, qui, sur l'objection que Laffitte lui en avait faite, répondit, en souriant sans doute : « Je suis républicain aussi. » Ce que je redoutais, si je lui étais présenté, c'étaient ses instances pour me faire accepter des honneurs ou des pensions. Les rois, si nouveaux quMls soient, n'aiment pas qu'on les refuse en face. Le refus de l'aller voir ne devait passer que pour de la sauvagerie; le refus de ses faveurs eût pu paraître de l'outrecuidance. Je n'avais d'ailleurs nulle envie de donner de l'éclat à ce que l'on a bien voulu appeler mon désintéressement.
â50 MA BIOGRAPHIE
Après tout, à quoi pouvait servir une ou plu* sieurs conversations entre deux hommes plac^ si diversement et arrivés tous deux à Tâge oii les idées sont d'autant plus tenaces qu'elles ont l'orgueil de leur durée? 11 est à croire que le roi et le chansonnier ne se seraient pas entendus ^ si bien-veillant que l'un eût voulu se montrer, si poli que l'autre se fût fait un devoir de paraître. Me serais-je posé en conseiller delà couronne? Mais, si mes amis, devenus ministres, n'écoutaient déjà plus mes très-humbles remontrances, un roi eûtil été tenté de les accueillir? Il en eût ri; c'eût été un de ses bons jours. La réflexion m'eût fait rire moi-même du sot rôle que j'aurais essayé de jouer et que tant de niais ont été prendre, avec le succès que nous savons tous.
Ceux qui alors voulaient me lancer à la cour disaient : a On est admis sans façon; on y va en bottes. — Bien 1 bien ! répondais-je, des bottes aujourd'hui, des bas de soiedans quinze jours. »
Tout c^ n'a coûté qu'à ma curiosité, car, pour un observateur, quel spectacle dut offrir cette cour nouvelle I
Je me suis également tenu loin des honneurs littéraires, et entre autres raisons, qu'il m'a fallu
ftlA BIOGRAPHIE 251
trop souvent répéter, afin de ne pas donner un exemple nuisible à la liberté du genre qui m'a été si favorable, qu'on me pardonnera d'en exagérer unpeu rimporlahce.Que bien faire la chanson sœt un titre académique, les chansonniers ne serontils pas tentés de se faire les serviteurs du pouvoir pour arriver à l'Institut, devenu une des anti^ chambres de la pairie? Le peuple peut encore avoir besoin de satire chantée, et moi, je ne serais pas fâché d'avoir des successeurs.
Un moment bien choisi pour essayer d'entrer à l'Académie, c'était lorsque, dans la dernièreannée du règne de Charles X, M. de Chateaubriand, par une démarche d'extrême bienveillance (nous nous connaissions encore fort peu), vint m'engager à prendre place parmi les candidats à la première vacance. Alors ma nomination eût pu avoir une signification politique utile, ainsi que le prouvèrent les injures que cette démarche, si honorable pour moi, attira à M. de Chateaubriand de la part d'un journal. Je ne cédai pourtant point aux vives instances du grand homme qui s'offiraà à me servir de parrain, si je puis m^exprimer ainsi.
Depuis la Révoliilion de juillet, je dus voir dans
mon admission à l'Académie, si toutefois ce corps eût daigné m'admettre, Tobligalion d'assister à des cérémonies publiques, d'y porter l'habit brodé, de prononcer, l'épée au côté, des discours d'apparat, en présence d'un nombreux auditoire, et d'avoir trop souvent à combattre des brigues comme celles qui ont affligé Constant sur son lit de mort ou repoussé jusqu'à trois fois notre grand poète Hugo. « Mais, m'ont répété des académiciens eux-mêmes, qui vous force à subir tous Ces ennuis? Faites comme nous, qui ne mettons presque jamais le pied à l'Académie. » El voilà justement ce que je ne puis comprendre. « Quoi I messieurs, négliger les devoirs qu'impose un honneur sollicité! Non, cela me serait plus pénible encore que l'accomplissement de ces devoirs, dont mon caractère finirait peut-être par me rendre esclave. » Autant que ma conviction l'a permis, j'ai toujours cherché à mettre ma position d'accord avec mon humeur et mes goûts, règle beaucoup moins observée qu'on ne serait disposé à le croire. Plus j'ai vieilli, plus j'ai éprouvé le besoin d'une entière indépendance, ce qui doit me faire redouter d'appartenir à un corps quelconque. Je ne puis penser que seul, et je commence même à ne
savoir guère plus vivre qu'en tête à tête avec mes pensées, quand mes vieux amis ne sont pas là.
Malgré l'inconcevable popularité qui s'est attachée à mon nom, malgré les suffrages de tant d'hommes supérieurs et les louanges qui m'ont été prodiguées jusque sur le théâtre, qu'on ne croie pas que je me dissimule l'inconvénient pour moi de n'être pas de l'Académie. J'y perds aujourd'hui la considération particulière qu'elle donne à ceux qui en font partie, n'importe à quel titre; et ma mort sera privée des honneurs solennels qu'elle décerne à ses membres défunts, honneurs dont fait semblant de rire tel qui les envie et que le public est loin de regarder d'un œil indifférent. Qui sait même si ma conduite, mal interprétée, n'indisposera pas l'Académie contre ma mémoire, si peu que ma mémoire doive me survivre ? J'ai aimé trop sincèrement les lettres pour ne pas le craindre; et cette crainte, j'hésite d'autant moins à l'exprimer ici, qu'elle répond à ceux qui m'ont accusé de ne pas aspirer au fauteuil pour me singulariser. Aujourd'hui, où on n'estime que la singularité qui profite, j'aurais fait un mauvais calcul. Au reste, je le déclare, si je
254 MA BIOGIAPHIE
n'ai pas kmjours reconnu Tutiliie de TAcadémie firançaise^ personne ne rend plus justice que moi di5sonnais h cette fondation de Richelieu. La preuve en est dans le reproche que je n'ai cessé d'adresse à ses membres, au nombre desquels j'ai compté et compte encore tant d'amis, de ne pas utiliser la puissance qu'elle peut leur donner à une é|HK|ue d'anarchie littéraire, oiî la langue a besoin d'une tutelle lai^e et intelligente pour résister aux barbarismes du barreau, du journalisme et de la tribune. N'a-t-on pas été jusqu'à vouloir remettre le patois en honneur I les académiciens ne devraient pas l'oublier. Ainsi que le royaume, la langue avait besoin d'unité, et c'est pourquoi ce grand ministre, éminemment national, fonda l'Académie française.
Quant à moi, que la langue a toujours vivement préoccupé, en dépit ou plutôt par suite de mm ignorance, je l'avoue, je préférerais à l'annexion (le la Belgique et des provinces rhénanes à la France de voir l'Académie, aidée de toutes les classes de l'Institut, produire enfin un grand et beau dictionnaire, revisé tous les dix ans, distribué gratuitement à toutes les administrations gi*andes et petites, et prenant place à côté de nos
codes^dont^ selon moi, il égalerait alors Tutilité*, Je n'ai plus que peu de mots à ajouter à cette trop longue notice.
Lors de la révolution de Pologne, comme membre du comité polonais, je fis imprimer une petite brochure, composée de quatre chansons et d'une dédicace à la Fayette. Tous les exemplaires que le bon Perrotin fit tirer à ses frais furent remis au comité, qui en recueillit tous lesbénéfices- Je ne pus donner mon dernier volume au pu-
^ Bien entendu que je ne parle pas ici d'un dictionnaire comme celui que ces messieurs ne finiront jamais, et qui, dit-on, doit contenir l'histoire des mots. J'entends un dictionnaire à l'usage de toute la nation et des étrangers qui parlent ou étudient notre langue.
11 est bien entendu aussi que ce grand travail s'exécuterait aux frais du gouvernement, et que, sous la commission, composée de. membres choisis dans les différentes classes de l'Institut, il y aufait un grand nombre de jeunes hommes employés aux travaux préparatoires.
L'Académie française tiendrait la plume dans le travail général. Des épreuves de chaque feuille seraient affichées, avant le tirage, dans les lieux d'instruction publique, comme facultés, collèges, etc. , et la commission devrait examiner toutes les observaikms qui lui seraient adressées sur le contenu des épreuves.
Comme on ne fait plus rien chez nous par pur dévouement, il faudrait que le gouvernement ne ménageât pas l'argent pom^ cette œuvre nationale, qu'il ferait distribuer gratuitement partout où le bosoin en serait reconnu. (Note de Béranger.)
blic qu'en 1855; mais je le fis en lui promettant de ne plus roccuper de moi. Je savais que je tiendrais parole, à moins de revers trop gi*ands. C'est depuis lors que j'ai tout fait pour rentrer dans l'oubli et reconquérir une entière liberté, car la réputation est aussi une dépendance, parfois même une dépendance assez fâcheuse, ce dont ne se doutent guère les jeunes gens. Passe encore si la réputation était toujours de la gloire !
Attaché de cœur à des hommes des différents partis qui s'cntre-choquèrent après l'établissement de la nouvelle dynastie, affligé des fautes que les uns et les autres multiplièrent à l'envi, fatigué de prêcher une trêve qui devait profiter à la France, je m'éloignai du spectacle de ces tristes alternatives. Passy, Fontainebleau, Tours, m'ont vu chercher la retraite et le silence, et c'est dans cette dernière ville que j'écris cette notice que j'achèverai peut-être ailleurs.
Après avoir douté de moi-même toute ma vie, îl serait cruel d'avoir à douter des autres avant de mourir. Heureusement j'ai assez étudié le mouvement actuel du monde pour en tirer une conclusion consolante, en dépit des sinistres prédictions que les mécomptes personnels font éclater de
toutes parts. Le triomphe de l'égalité se prépare en Europe, et la gloire de ma chère patrie sera d'avoir réclamé la première, au prix des plus grands sacrifices, le gouvernement de la démocratie, organisé par lea lois qui sont le besoin de tous. Je puis donc rendre grâce à Dieu des espérances qu'il me donne pour la cause que j'ai servie et qui aura mes derniers vœux et mes dernières chansons.
Tours, janvier 1840.
C'est dans les lettres de Béranger qu'il faudra chercher la peinture achevée et le tableau varié de sa vie. La Biographie n'est qu'une esquisse.
On a cru devoir recueillir quelques-unes des pages que Béranger avait conservées et qui sont comme les pièces justificatives et les éclaircissements de cette rapide biographie. On a joint à ces papiers diverses notes qui les complètent; on s'est permis d'y joindre aussi le résumé de quelques précieux souvenirs. La mémoire de Béranger n'a besoin d'être ni louée ni défendue par personne ; mais la curiosité du public réclame quelque chose de plus que ce qui a été dit dans des récits si modestes et sitôt arrivés à leur terme.
L'unité d'un caractère si digne d'estime est sans doute un spectacle assez rare en un temps où de rapides et de violentes secousses ont ébranlé tant de caractères. C'est pour
^e,t APPENDICE
inarr|UPr jusqu'au bout cette unité qu'on a attaché un hjpfOk dke aux Mémoires de Béranger. *
La Biographie s'arrête en réalité aux journées de Juillet 1830. Béranger y a dit pourquoi il Tonhit rester à l'écart et n'^ftre rien, pas même le conseiller du gouremement dont il avait plus que personne assuré le triomphe. Dès que sa TÎe active a cessé, il a le courage de la retraite et ne se dément plus jusqu'à la mort.
« La Révolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune, dit-îl dans la préface de 1855; je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir d(^s caprices auxqueb il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère; j'en ai même encore un ou deux qui restent suspendus ft ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'Us y sont accrochés par la basque, malgré les efforts qu*ils font pour descendre. J'aurais donc pu avoir ma part à>la distribution des emplois^ Halheureusem^ je n'ai pas l'ainour des sinécures, et tout travail obligé m'est devenu insupportabH 4iors peut- f être* encore celuitd'expéditiomiaire. fies <médisarils «nl^ prétendu que je faisais d6 k vertu» Fi dônel je faisais de la pa-* . resse. » - ■^ • - ,, -'A
i Ilfaisaii de là sagesseaurl^uty etil réservait à ses vienxjours ^ le rude labeur d'une charité qut rien 'n'A rebutée, pis m&me ringratitùde. ' ^ • H . « rJ -
•filoignë'du Dionveméntjdela'politique^BéFangen ^s'I^SS^ savait à'quoi s^en (tenir aur ce que le lendepiainiproméltait: Une admirable lettre écrite à Lucien Bonaparte lé dit ' avec toute>la raison, toute la grâceet toute la franchise» qu^oh peut attendre dû, poète qui se retirait en ce>moffient>taiénie{* de la carrière et dndtoyeii* qui> après' àtoir travaillé «i éneir-
gîquement et si heureusement au passé, ne désirait plus que rêver à Tavenir.
« Prince, ^
« Une indisposition grave, à laquelle je suis fort sujet, d'horribles douleurs de tète, m*ont privé du plaisir de rëpon^ dre aussitôt que je l'aurais souhaité à la lettre que m*a remise non M. Presle, mais H. Ravioli. Je commence à me rétablir et m empresse de vous remercier de la nouvelle marque de souvenir que vous voulez bien me doimer.
a Savez-vous, prince, que dans un homme pte</apile que moi à $e faire des illusions votre lettre eût pu produire i^ dangereux mouvement d'orgueil? Heureusement je n'ai ch^cbé dans vos expressions que le sens que vous avez dû vouloir leur donner. Le prix que vous dites attacher à maa conseils littéraires n'est qu'une manière ingénieuse de témoigner quelque estime à mon modeste talent;, et, quant à la justesse de mon coup d'œil en politique, permçtKisBrinoi de vous mettre à môme d'apporter de notables restrictions à cet éloge.
(( Si plusieurs obstacles insurmontables ne s'y opposaient^ j'aurais tenté le voyage de Londres pour vous aller témoi^aer de vive voix ma reconnaissance. Je regrette que cela me scit absolument impossible. Peut-être, en causant ensemble, prince, eussiez-vous pu tirer parti des observations que j'ai recueillies pendant le temps où j'ai suivi nos hoiomes politiques. H. Lacoste, ami du comte de Survilliers, pourra au reste vous transmettre, s'il le juge utile, tout ce que je lui ai dit sur les circonstances actuelles, ainsi que mes calculs d'à* venir. Je ne vous dissimule pas d'avance que, sauf depuis un temps fort court, mes idées n'ont pas eu beaucoup de parti-
sans. Voilà pourtant les feuilles républicaines qui s'en rapprodient : mais c'est faute de mieux, je pense. Voyez d'après cela le cas qu'on en doit faire. 11 a été un temps où jeunes et vieux daignaient recourir à mes avis. J'en étais tout fier, mais on a fini par me traiter de radoteur, et j'ai fermé le cabinet de consultations. S'U ne m'arrive plus de vouloir donner de conseils, il m'arrive encore de bavarder, et c'est sans doute un de mes bavardages qui vous a été rapporté. J'ai dû dire en effet, et plus d'une fois, que la situation actuelle pouvait durer dix ans, peut-être plus.
« Avant la Révolution de juillet, j'ai entrevu l'impossibilité d'établir dans un pays d'égalité le système anglais monarchique représentatif, qui ne peut se passer de l'appui d'une caste privilégiée. Lors de cette dernière révolution, moi, vieux républicain, convaincu que la France n'était pas encore disposée à accepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous sernt de planche pour passer le ruisseau ; et ce que je vous dis là, ma conduite et mes discoiu^ à cette époque l'ont prouvé à tous mes amis. Je crus pouvoir assigner à cet état transitoire une durée égale à la Restauration. Les fautes du nouveau pouvoir ont changé peu de chose à mes calculs, tout en fortifiant mes
espérances. De là, prince, les dix années de vie prédites à un trône qui a l'air si débile. Si le parti républicain n'eût pas lui-même commis des fautes que sa position rendait sans doute inévitables, nous serions plus près, peut-être, du dénoûment. Ce parti n'a pas encore appris à bien connaître la France nouvelle : aussi rêve-t-il l'impossible. C'est sur les intérêts créés parla Révolution qu'il faut fonder aujourd'hui, et il a trop souvent eu l'air de menacer ces intérêts. Heureusement, nous autres Français, c'est sous les coups de nos en-
nemis que nous nous disciplinons, et les coups ne nous manquent jamais. Les élèm^s républicains sont beaucoup plus nombreux que ne se le figurent et ceux qui redoutent et môme ceux qui désirent la république. Mais, selon moi, ils seront encore longtemps à se coordonner. Toutefois, en France, nous pensons bien vite et nous agissons de même. Mais nous n'agissons que lorsque la conspiration des idées se rencontre sur la place publique avec celle des sentiments populaires; or ces jours-là sont rares dans un siècle. Voilà ce qui me fait voir, dans un temps encore éloigné, la chute de ce qui est aujourd'hui, habitué que je suis à toujours considérer les choses du côté le moins favorable.
< Prince, j*ai cru nécessaire de vous exposer quelques points de ma manière de voir, pour vous en faire juge. Je ne vous dirais pas tout, si je n'ajoutais qu'aujourd'hui, vivant dans la retraite, il est vraisemblable que je ne suis plus dans la meilleure position pour modifier l'opinion que j'ai eue d'abord. Vous le savez, il faut toujours se défier des rêvasseurs. Ajoutez même que, dans l'intérêt de la république que je rêve, je souhaite qu'elle ne fleurisse pas trop tôt. Le plus grave reproche que je fasse au gouvernement actuel, c'est de la faire pousser en serre chaude.
« Je sais aussi que je néglige le chapitre des accidents; mais, en politique spéculative, la seule à laquelle je sois propre, ils ne peuvent entrer en ligne de compte. Ce n'est que dans l'action qu'on peut, jusqu'à un certain point, leur assigner une valeur.
« Je crois, prince, vous avoir mis à même de faire de ma prédiction le cas qu'elle mérite, tout en vous prouvant que pour moi elle est le résultat d'un raisonnement désintéressé et d'une conviction consciencieuse.
« Vous voilà armé de toutes pièces pour m'accabler aussi des noms de fou et de radoteur. Ne vous en gênez pas, j*ysuis fait. Les sages m'ont également accusé de folie sous la Restauration; et nos jeunes gens, malgré les événements qui, depuis deux ans, ont confirmé mes pronostics, n'en sont pas plus disposés à croire à mes prophéties; je ne les en estime pas^ moins : ils accomplissent leur mission ; la mienne n'est' plus que de prêcher dans le désert, et c est lin sot rôle.
« Vous en avez appelé à ma franchise; vous devez voit*» prince, que je n'y ai pas fait faute. J'ai laissé aller ma plumev au risque de vous fatiguer et de me nuire dans votre esprit pour vous mettre sous les yeux tous les documents qui vous étaient nécessaires. Je vous le répète donc : jugez maintenant du cas que vous devez faire de mes paroles.
« Puissiez-vous au moins» trouver dans cette lettre une non* velle preuve dtv l'attachement étemel que je vous ai voilé et un motif de plus de me croire toujours, prince,
« Votre plus reconnaissant serviteur,
« BÉRA.NGER.
« Passy, i5 mai 1835. » .
AssùrèDfieht cette lettre est curieuse à bien des titres. On a souvent parlé du sens divinatoire que Déranger ôetnblait posséder : n'y à-t il pas là une preuve assez étrange de là netteté de cet instinct prophétique ? L'opinion politique du poète s'y exprime en des termes qui sont clairs, et il est intéressant de voir ce ferme langage tenu à un prince qui peut-^tre ne partageait pas tous les sentiments de Béranger ei que le même espoir ne satisfaisait pas.
La retraite même paraissait éclaircir aux yeux de Béranger la confusion des événements; à distance il les comprenait mieux et jugeait plus sûrement. t
«11 faut que vous sachiez bien, écrivait*il Ijin peu « plus tard à Lamennais > que je n*ai de vale^ que dans la méditation. La discussion fait évaporer le peu d'idées qu'il y a en moi. J'ai, d'ailleurs une conscience méticuleuse qui m'empêche d'être homme de parti; je ne suis qu'homme d'opinion. Encore même sur ce point yia^t-il à redire; ftarle patriotisme, >sentiment qui ne vieillit pas enmoik me barre le chemin toutes les. fois que je puis craindre que l'application de mes principes ne compromette le pays. Vous le voyeayje ne suis qu'un chansonnier. Hais croyez que je ne vis pas en égoïste. Je suis comme Termite qui, sur la grèves adresse des vœux au ciel pour ceux qui bravent les tempêtes, en regrettant de ne savoir tenir ni la barre ni la rame. » >
Il méditait donc, il ne voulait pas discuter; il ne sacrifiedt pas son opinion, mais il ne voulait appartenir à aucun parti. Il comptait que la liberté, dont il avait fait triompher la cause, suffirait pour faire l'éducation du peuple; il s'inquiétait surtout de ses misères, auxquelles il avait consacré ses dernières chansons, et il priait Dieu en philosophe, le Dieu de la con- CGtde et dé la paix, pour que l'aurôte pacifique éclairât le plus tôt possible l'horizon. 11 a chanté la guerre glorieuse de la Révolution, mais il ne croyait pas que la guerre est sainte; '
Près de la borne où chaque État commence, Âuctih épi n'est pur de sang humain.
Il voyait la science qui multipliait ses miracles, qui bh ventait la vapeur, qui domptait l'électricité, et il espérait
que le monde allait enfin être organisé. Les petites querelles du temps de la Restauration sont déjà bien loin; il ne s'agit plus de droits à maintenir, il s'agit de la multitude qu'il faut, pensait-il, tirer de sa rude misère et éclairer et qui ne doit plus être réduite par la faim et l'ignorance et par la jalousie à adorer les divinités sanglantes de la guerre.
Il eût voulu par ses dernières chansons, qui sont comme un testament pacifique, nous apprendre enfin à nous aimer d'une amitié sincère! 11 eût voulu nous conduire, sans faux pas, à cette organisation, à cette émancipation générale du monde humain qu'il entrevoyait dans les révolutions les plus lointaines! Quand le sol de la Chûie fermente, quand l'émigration chinoise annonce à l'Europe que trois cents millions de travailleurs entreront tôt ou tard dans la communion civilisatrice, Béranger voit la pohtique nouvelle qui s'avance. Cette préoccupation a été l'objet de ses méditations dernières.
Et cet homme qu'animaient de si grands songes, cet homme si fier et si humble, sur quelle place publique, où allait-il port^ sa parole ? Il allait obscurément visiter ses amis pauvres, il consolait les affligés, il ouvrait sa bourse aux désespérés, il relevait même les coupables.
Quand apparut la République dans les éclairs de Février, comme a dit un poète, Béranger, qui l'avait prédite, ne salua pas sans inquiétude la devise que portaient ses jeunes drapeaux; il espéra que les événements tromperaient ses craintes, mais il ne crut pas que h moisson était définitivement mûre. On a cité alors un de ces mots pleins de sens qu'il excellait à trouver et à bien dire : « Nous avions un escalier à descendre, et voilà que nous sautons par la fenêtre, n En effet, il s'aperçut bientôt de la haine que des imprudents avaient allumée dans les cœurs.
La reconnaissance du peuple l'appelle à TAssemblée constituante de la République. Il ne pouvait démentir sa vie et entrer dans Faction, après avoir si clairement dit pour quelles raisons il voulait vivre dans la solitude. C'est en 1840 que Béranger écrivait à Lamennais la lettre dont nous avons dté tout à l'heure un passage. Huit années plus tard, n'était-il plus le même hommel
On n'a pu le blâmer du refus qu'il a fût d'être représentant du peuple, et quelque chose de plus peutrétre, que parce qu'on ne le connaissait pas.
Toutes ses pensées, tous ses discours, toutes ses lettres, sont d'accord pour établir l'unité de son caractère, la clarté de son intelligence et la solidité de ses résolutions.
Pour s'en convaincre il sufBt de relire avec soin la lettre qu'il écrivit aux électeurs pour décliner la candidature.
€ Mes chers concitoyens,
« Il est donc bien vrai que vous voulez faire de moi un législateur? J'en ai douté longtemps. J'espérais que les premiers qui ont eu cette idée y renonceraient, par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'à ce jour aux fonctions publiques, et qui, pour s'en montrer digne, aura tout à apprendre, à l'époque de la vie où l'on ne peut plus rien apprendre.
« Des amis m'ont répété que refuser de pareilles fonctions serait une faute. Je crois le contraire. Hais, en effet, si c'est une faute, évitez-la-moi, vous, à qui je voudrais les éviter toutes.
f Pour que l'étendue de ma popularité ne vous trompe pas plus sur ma valeur comme citoyen qu'elle ne me fait illusion sur mon mérite de poète, écoutez-moi bien, je vous prie.
« Mes soixante-huit ans, ma santé si capricieiise, mes habitudes d'ësprity mon caractère, gâté par une longue indépendanee, adietée cbèrement, me rendent impossible le rôle trop honorable que. tous voulez m'imposer. Ne Tavez^vous pas deviné, oberseoncitoyehs? le ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont on m'a loué quelquefois. Au milieu du bruit et du mouvement, je ne suis plus moi ; et le plus sûr moyen dé troubler ma pauvre raisonv d'cm peut«-étre est sorti pins d un conseil utile, c'est de me placer sur les' biaficsi d'une assemblée. Là, triste et muet, je serai foulé aux pieds de. ceux qui se disputeront la tribune, où je suis incapable démonter. Poser, parlw, même lire, je ne le puis en public; et, pour moi, le public commence où il y a plus de dix personnes. Une circonstance de ma vie, mal interprétée par plus d'un, vous en fournit la preuve.
« Un fauteuil à l'Académie française, ce corps illustre, unique dans le monde, est, certes, la plus belle récompense que puisse ambitionner un écrivain. Eh bien, cet honneur, j'ai constamment refusé de le rechercher, parce que je sais que mes habitudes de caractère et d'esprit ne s'arrangeraient pas des ussfges de cette compagnie, uéagesbien loin pourtant d^ètre aussi absolus que ceux d'une assemblée législative.
« Mes chers concitoyens, j'ai été, depuis 1815, l'un des échos de vos peines et de vos espérances Vous m'avez souveiit appelé votre! consolateur : ne soyez pas ingrats. En m'assi^ant une trojp gr^de importance, vous ôterez à mes conseils le poids que leur donne ma position exceptionnelle. Dans les^ luttes politiques, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau, en vrai soldat français, j'ai toujours aidé à enterrer les uns, à soigner les
autres. Si je suis forcé de prendre une part actiye à ces luttes, je deviendrai suspect à ceux-là mêmes à qui je tendrai une main fraternelle.
« Ne m'arrachez donc pas à la solitude où, recoeilli en moi-même, je vous ai semblé avoir le don d^ prophétie. Je pe suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : « Je suis patriote ! je suis républicain ! • Mais, me dira-t-on, il faut vous dévouer. Âh ! mes chers concitoyens, n'oubliez pas combien ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous sommes capables. Quant à régoîsme, si on m'en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière.
fl Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite, pour mener à bien l'œuvre démocratique que Dieu impose à la France, au profit des autres nations» ses sœurs bienaimées. N'aurai*je pas toujours assez d'amis dans nos assemblées pour que ces idées s'y développent, si, en effet, elles inéritent quelque attention? Ma parole timide les* compromettr$dt; ces amis les feront valoir. II faut deQ esprits jeunes, des cœurs jeunes, pour triompher de tous les obstacles que le bien à faire va rencontrer encore. Quelques-uns de ces cœurs-là ne me seront-ils pas ouverts ?
« Je vous en supplie donc, chers concitoyens, laissez-moi dans ma solitude. J'ai été prophète, dites-vous. Eh bien donc, au prophète le désert ! Pierre l'Ermite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu'il avait si courageusement préchée, bien qu'il eût pour compagnon le brave Gaultier ^ai» Avoir, comme disaient les riches de ce temps-là.
« Puis, n'est-il pas sage qu'à une époque où tant de gens se prétendent propres à tout quelques-uns donnent l'exemple
de saYoir n'être rien? La nature m'a créé pour ce genre dV (flitéy qui ne fait en^ie à personne.
€ Ëifin, diers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pourrez avoir besoin encore qu'on relève votre courage et qu'on ranime vos espérances. Vous regretteriez, alors, d'avoir étouffé sous les honneurs le peu de voix qui me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en l^islateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier.
€ A vous de cceur, chers concitoyens.
• BéfiANGEB. »
Il y a peu de lettres aussi jolies, aussi belles, aussi bonnes. Mais deux cent quatre mille quatre cent soixante et onze voix répondirent qu'il n'y avait aucun nom plus populaire, et que le nom de Déranger appartenait à la nation. Béranger couri[)a la tète et entra dans l'Assemblée Constituante de la République, étonné, inquiet, embarrassé, mal à son aise.
Peu de jours après, sentant qu'il ne pouvait se contraindre davantage, il pria l'Assemblée d'accepter sa démission.
« Citoyen président,
1 J'avais cru de mon devoir de prévenir les électeurs du département de la Seine, en m!excusant par les raisons les meiUeures, que je ne pouvais accepter l'honneur de siéger à l'Assemblée nationale.
« Malgré la reconnaissance profonde que m'inspire le
grand nombre de voix qui m'ont appelé à cette Assemblée, je n'ai pas renoncé à l'idée, bien arrêtée d'avance, de refuser un mandat auquel ne m'ont préparé ni des méditations ni des études suffisamment sérieuses.
(( Ce que je n'ai osé faire jusqu'à présent, pour n'être pas cause d'une convocation nouvelle du corps électoral, une élection invalidée, qui rend cette cx)nvocation inévitable, m'en ofire la possibilité, et je viens, citoyen président, remettre entre vos mains le mandat qui m*avait été confié, et qui n'en restera pas moins, à mes yeux, la seule gloire de ma vie.
(( Ayez la bonté, citoyen président, d'assurer l'Assemblée nationale du regret que j'éprouve de ne pouvoir prendre part à l'œuvre complètement démocratique qu'elle aura l'hoimeur d'accomplir.
« Faites-lui agréer, et agréez vous-même, citoyen président, l'hommage de mon respect le plus profond.
a Votre dévoué concitoyen,
« Béranger. »
L'histoire dira que Béranger eut raison. Il n'était pas né pour un rôle public, toute sa vie l'atteste; et ce n'était pas à soixante-huit ans qu'il pouvait faire violence à sa nature. En dehors des conseils de la Bépublique il eût servi encore la République, si le bonheur des temps l'eût permis.
L'Assemblée nationale refuse la démission de Béranger. Alors il a recours à la prière et à la supplication.
« Citoyen président,
« Si quelque chose pouvait me faire mettre en oubli mon âge, ma santé et mon incapacité législative, ce serait la lettre
que vous avez eu Tobligeance de m'écrire, et par laquelle vous m'annoncez que TAssemblée nationale a honoré ma démission d*un refus.
4 Mon élection et cet acte des représentants du peuple seront Tobjet de mon étemelle reconnaissance ; par cela même qu'ils sont un peu trop au-dessus des faibles services que j'ai pu rendre à la liberté, ils prouvent combien seront enviables les récompenses réservées désormais à ceux qui, avec de plus grands talents^ rendront des services plus réels à notre chère patrie.
f Heureux d'avoir él l'occasion de cet exemple encourageant, et convaincu que c'est la seule utilité que je pouvais avoir encore, citoyen président, je viens de nouveau supplier, à mains jointes, l'Assemblée nationale de ne pas m'arracher à l'obscurité de la vie privée.
« Ce n'est pas le vœu dun philosophe, encore moins celui d'un sage, c'est le vœu d'un rimeiu* qui croirait se survivre s'il perdait, au milieu du bruit des affaires, l'indépendance de Fâme, seul bien qu'il ait jamais ambitionné.
« Pour la première fois je demande quelque chose à mon pays ; que ses dignes représentants ne repoussent donc pas la prière que je leur adresse en réitérant ma] démission, et qu'ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d'un vieillard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive en se séparant d'eux.
« En vous chargeant de présenter mes très-humbles excuses à l'Assemblée, recevez, citoyen président, l'hommage de mon respectueux dévouement.
« Salut et fraternité.
(( Béra»gbr. ))
te
Pour la première fois, a en suppliant, » il demandait quelque chose à son pays! Son pays ne lui a pas conservé rancune.
Dans la lettre adressée aux électeurs du département de la Seine, Béranger fait allusion au refus qu'il a fait à plusieurs reprises d'occuper Fun des fauteuils de TAcadémie française. C'est en effet une puérilité et une injustice que de reprocher à l'Académie française de ne l'avoir pas compté parmi ses membres; ce serait une injustice aussi que de reprocher à Béranger l'affectation d'une modestie excessive. Sa modestie était grande, mais ce n'est pas précisément par modestie qu'il a refusé d'être académicien. On a rendu déjà publique une lettre écrite en 1840 à un ami de M« de Pongerville.
Une lettre beaucoup plus longue et bien plus importante est celle qu'il a écrite à son ami M. Pierre Lebrun, pour expliquer entièrement son refus. Béranger lui-môme considérait cette lettre conrnie une pièce intéressante de son histoire; car il en avait pris une copie et l'avait conservée.
« Votre lettre ne m'est arrivée que ce soir, mon cher Lebrun, et je me hâte d'y répondre, tant je suis afOigé de voir qu'après notre dernière conversation vous ne vous rendiez pas encore aux raisons qui m'empêchent d'aller frapper à la porte de l'Académie française. Vous devez pourtant être bien convaincu que ces raisons sont sérieuses, au moins pour moi, et surtout qu'elles sont très-sincères . ,
u Je vous répète donc que, si j'avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littéralement parlant, à m'inscrira parmi les aspirants au fauteuil. Hais,
par des causes trop longues à exposer, je tiens à ne pas enrégimenter académiquement ce petit genre, qui cessera d'être une arme pour l'opposition le jour où il deviendra un moyen de parvenir. Et puis-je fournir, moi, à ceux qui ne manquent jamais d'attaquer les choix de l'Académie, l'occasion de rabaisser, à cause de moi, un genre auquel je dois tant et que je suis parvenu à placer encore plus haut qu'il ne Tavait encore été? Ceux qui disent aujourd'hui de mes chansons que ce sont des odes seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, que c'est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu'il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu'ils n'ont que trop raison.
(( Je ne puis me dissimuler, d'ailleurs, que l'on n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse. Or il faut ici que je vous confesse, mon cher ami, que j'ai un ouvrage en tête, qui ne peut être écrit daps un esprit académique. Pensez-vous donc qu'il me convienne, avec un pareil projet, de m'exposer à commettre un acte d'ingratitude, et n'est-ce pas déjà trop que la reconnaissance que j'ai pour tout ce que vous me proposez, et la bienveillance de plusieurs de vos collègues? C'est parce que la reconnaissance est un culte pour moi que j'ai toujours redouté de contracter même de légères obligations, et vous voulez m'en faire contracter de grandes ! J'ai tout sacrifié au besoin d'indépendance ; ne me ravissez pas le fruit de tant d'efforts, souvent si pénibles.
«Vous allez me répéter, je le sais bien, ce que vous m'avez déjà dit : Les liens que l'Académie impose sont bien peu embarrassants ; vous m'avez, à ce propos, cité la Fontaine, qui les a recherchés. Que vous ai-je répondu? La Fontaine était un bon homme; moi, je suis un homme bon, je le crois, mais
point du tout un bon homme, malheureusement. La pauvreté et Texpérience ont bien fourré un peu de philosophie en mon humble cervelle, et peut-être encore dois-je à la nature quelques petites qualités de cœur, puisque j'ai toujours eu bon nombre d'excellents amis; mais je n*ai jamais vécu de façon à assouplir mon humeur, et je vous avoue que, parfois, elle n'est ni très-raisonnable ni très-douce. Avec une folle pareille, me puis-je hasarder à m*asseoir auprès d*hommes, tous^ trèsestimables sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur, et qui pourraient bien ne pas s'arranger du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée à casser les vitres, même celles des Tuileries, s'il vous en souvient?
Observez ma conduite dans le monde, vous verrez que je n'a guère fait<iue le traverser en curieux, tâchant toujours de ne prendre racine nulle part. Si dans la foule j'ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donné rendez-vous loin d'elle, avec d'anciens et francs amis que j'ai su conserver, et au nombre desquels vous savez, mon cher Lebrun, que je suis heureux de vous compter. Ceux de ces amis qui ont monté trop haut pour moi, je m'en tiens éloigné, mais sans rien diminuer, pour cela seul au moins, de rattachement que j'ai conçu pour eux autrefois. Cette conduite, mon cher ami, tient à une règle que je me suis faite de bonne hem*e, car les hommes qui ont eu beaucoup à souffrir sont obligés d'être sages dès le grand matin. Autant que je l'ai pu, je n'ai jamais accepté rien qui ne fût pas en rapport avec mon caractère et mes goûts, avec mes goûts surtout, qui, peut-être, par leur simplicité, m'ont tenu lieu de vertu et de raison. Et ne croyez point que cela ne ;soit pas rare dans la société comme elle est faite de nos jours.
« Des sots, ou des gens qui ne me connaissent point, onj
cru, ou même ils ont feint de croire, après la RéYolution de juillet, que j'avais refusé des places et des distinctions pour me singulariser; non, vous le savez. Les places et les distinctions n'allaient ni à mes goûts ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas recherchées. Cependant me suis-je vanté de ma modération? ai-je fait retentir les journaux de mes refus désintéressés?
a On tombe assez souvent dans la même erreur, je le sais, relativement à TAcadèmie : c'est de l'orgueil! dit-on. Les sots me croient donc bien sot? Hélas ! vous savez, mon cher ami, la piètre idée que je me suis faite de mon mérite littéraire, et c'est en toute sincérité que j'en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l'avis de mes amis sur mes ouvrages; je n'ai que le sentiment (mais je l'ai bien) de l'utilité dont je fus à la noble cause que J'ai défendue, et ce sentiment-là ne me donne pas de vertiges. Or il n'y a qu'un homme frappé de vertige pour mécoimaître l'importance de l'Académie française, qui, si elle le veut, est appelée à de si hautes destinées et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels demain peuvent se réunir toutes les illustrations qui brillent en dehors d'elle. Comment ! n'avons-nous pas encore le fauteuil de Corneille et de Bossuety de Voltaire et de Montesquieu? Et Cuvier ne fait que de sortir de vos rangs !
« Hais je m'aperçois, mon cher ami, que c'est me mettre avec mes accusateurs contre l'Académie que de repousser aussi sérieusement l'imputation qu'ils m'adressent. Si je dois être surpris, d'après cela, c'est que quelqu'un, à l'Académie, hors un ami pourtant, remarque avec peine que je n'aspire pas à en faire partie, lorsqu'il existe aujourd'hui des renommées anciennes et nouvelles qui, pour n'avoir pas la po-
pularité vulgaire de mon nom, n'en seraient pas moins pour ■les quarante d'une valeur bien plus réelle et plus utile. Car moi, pauvre ignorant, je ne vous apport^ais aucune des qualités qui font le véritable académicien, et je vous défie de .m'appliquer au moindre des travaux de votre dasse et même • sxx^ fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour.
« Ceci me fait remettre sous vos yeux celle de mes observations qui avait para le plus vous frapper, et qui a aussi frappé Dupin, un jour qu'il me faisait les mêmes instances que vous. J'ai hoireur de livrer ma personne au public, et, comme l'auteur des Maximes, je suis complètement incapable de parler, même de lire quelque phrases dans une nombreuse assemblée, et ne saurais non plus subir, pendant une . heure, un compliment qui me serait adressé.
« — Hais vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux, me direz-vous. Parbleu ! comment s'y refuser? Ils , s'y prenaient avec tant de grâce 1 Si j'avais pu, avec eux, m'abonner à trois mois de prison de plus chaque fois, pour avoir la permission de ne pas comparaître en si nombreuse société, à coup, sûr j'aurais fait ce marché de grand cœuf ,
<( Du moins, sur la sellette, n'ai-je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un disT cours de réception, en supposant que je sois capable de le faire, ce qui est assez douteux.
« Mais me voyez-vous en habit brodé, l'épée au côté, allant au château? Là, encore un discours : « Sire, je suis volare ft trés-humhle serviteur. ^ Ah ! vous voilà donc, vous, qui « n'avez pas voulu nous venir visiter? — Je suis votre servi- « teur. Sire. — Allez, et n'y revenez plus! » etc., etc. Ahî mon cher Lebrun, ne sentez^vous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi?
« Mon ami, laissez-moi, laissez-moi dans mon coin, qui n^est pas celui du misanthrope. Si des journaux querellent l'Académie parce qu'elle ne me nomme pas, veut-on que je leur écrive que l'Académie n'a pas tort et qu'un corps semblable se doit d'attendre que l'on sollicite l'honneur d'être admis dans son sein? Dictez tout ce que vous voudrez, j'écrirai; mais, pour Dieu! détournez les amis que je puis encore y compter ( hélas ! j'en ai déjà beaucoup vu disparaître ! ) de tenter de m'y faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lebrun, si je savais que l'on pût me nommer sans que je me misse sur les rangs , j'aimerais mieux sur-le-champ faire à chacun de vous dix visites, même à l'archevêque, et j'irais dés six heures du matin (il fait pourtant bien froid) attendre à la porte de votre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée! y pensez-vous? Vous figurezvous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou ! cette crainte est chimérique. Non, jamais l'Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poète de guinguette. Comment ferait-elle pour moi ce qu'elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu'un chansonnier, messieurs; laissez-moi mourir chansonnier.
(( Encore quelques mots. Il m'est impossible de me faire à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour vivre séparé d'elle, et vous voulez que je la suive dans votre palais, où elle n'a jamais eu mission d'entrer! Attendez, attendez un peu : d'ici à trois ou quatre ans, il ne sera vraisemblablement plus question d'elle ! Sans doute alors je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque regret; mais vous et moi, messieurs, nous ne serons plus contraints de nous en occuper;
même alors vous rirez de bon cœur des façons que j'aurai faites, et il vous sera permis de croire que j'en éprouve un repentir tardif. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en apprécierai encore mieux votre bienveillance actuelle.
« Quant à vous, mon cher Lebrun, soyez bien persuadé que je serai en tout temps plein du souvenir de votre amicale insistance, et que ma gratitude bien sincère s'étend sans réserve à tous les académiciens qui ont pu désirer de m'avoir pour collègue*. En fait d'honneur, me voilà content; je n'en demande et n'en veux pas davantage, et sauvez-moi de tout le reste, en dépit du besoin que je puis avoir du petit traitement qui vous est alloué, et que jadis j'ai touché avec tant de joie au nom de Lucien Bonaparte, mon premier protecteur.
« Recevez mes plus tendres amitiés. À vous de cœur et pour
la vie.
« Béranger. )>
Les raisons que Béranger fait valoir dans cette lettre exquise sont d'un ordre bien élevé. Le chansonnier du peuple, le poète de la Révolution française, montre une fois de plus qu'il a mieux que personne compris son rôle et sa fortune. Il s'opiniâtre à prouver qu'il en est digne. Et qui peut donc ne pas comprendre ces paroles : « 11 m'est impossible de me faire à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour vivre séparé d'elle. » Béranger a voulu jusqu'au bout être libre, vivre et mourir selon son humeur.
*■ Au premier feuillet de ce précieux autographe, il est écrit : Copie de ma lettre en réponse à celle de Lebrun^ qui nCannonçait comme possible ma nomination à l'Académie , quoique je ne voulusse ni me présenter ni me laisser présenter. (La dernière phrase ne se trouve] que sur la copie.)
Il a voulu être libre et il n'a pas voulu être riche, c'est-àdire qu'il a voulu ôtre heureux. Ce que depuis ^i longtemps les phjlo^pphes Qnt recommandé, ce qu'ont chanté les poètes, il l'a voulu fair^ et il Ta fait II a été heureux, mais il Bk m^té de l'être. Toutes les portes s'ouvrai^t, à.âeiijs^ liott^Rts.^vant lui ; il n'est entré nulle part ; il est resté avec les humbleg.
Quelle .retraite après tout que la sienne, assi^ée par la glojrfi.éga^epar tant de sourires, habitée par t^t de rêves cléoHïtitsl If^s plus illustres personnages venaient avec joie y passer une. de ofis heures que Béranger accordait si libéralement à ses lamis les plus obscurs; ils y sont venus de tous ,les cpii^s de» l'horizon, ils ont oublié dans cette maison, pacifique les discordes du monde, ils s'y sont rapprochés et donné la.maiU;
Chateaubriand avait été pour Béranger, dès la première heure, Tun de ces maîtres secrets que toute sa vie l'on aime malgré soi et que l'on respecte. Assurément ils ne se sont pas rencontrés dans le même camp; ils ont combattu pour des idée» et pour des principes contraires ; ils se sont rencontrés cependant, et c'est le fils des croisés, le gentilhomme, le créateur de la littérature romantique, qui a fait le premier pas. Il a loué le premier * le poète plébéien qui renversait les statues royales et qui avait accepté une gi'ande partie de l'héritage de Vol taire. Béranger ne dissimula pas le plaisir que ces éloges lui faisaient; il accepta avec joie cette haute amitié ; il en fut plus fier encore lorsque le courant des années eut paru pousser le chantre des Martyrs sur les rivages du monde démocratique.
^ « Sous- le single titre de chansonaier, un homme est devenu un des plus ^nds poètes que la France ait produits ; avec un génie qui tient de la t'ontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a touIu, comme Taqite écrivait. (Préface des Études Mttoriques).
On sait comment Chateaubriand a parlé des chansons de Béranger sous le gouvernement même des Bourbons, dont elles préparaient la chute, et comment, après cette chute, Béranger pleura en beaux vers l'exil volontaire de Chateaubriand. Os ne cessèrent plus d'être amis, et Chateaubriand, dans ses Mémoires d* Outre-Tombe , ne devait traiter personne aussi bien que Béranger*.
En 1851 , il lui écrivit de Genève une lettre qui a fait beaucoup de bruit lorsqu'il l'eut fait imprimer en tête d'une brochure sur la Nouvelle proposition {de M. deBricqueville) relative au bannissement de Charles Xet de sa famille. Il n'est
* a Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la Tour d'Auvergne.
' « Dans cette rue à moitié bâtie, à demi pavée, et dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la modicité des fortunes actuelles, vous trouvez l'illustre chansonnier. Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le chansonnier et le font reconnaître.
« Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces types si difîérents : sur les fronts monarchiques, on voit quelque chose d'une nature élevée, mais tlétrie, impuissante, effacée ; sur les fronts démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une haute nature intellectuettë; le front monanîhique a perdu la coorcmne; le front populaire l'attend.
... « Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la chanson : c Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur de tant t de poésies gracieuses, il faut, dans l'esprit, de U finesse et du sentiment,
< avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'élever, ne point trop
< s'abaisser, et savoir n'être pa& trop long. »
... c Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes, et, quand ces muses sont des femmes, il les aime toutes . Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne peint à l'élégie ; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au fond de sa gaieté : c^est une figure sérieuse qui sourit, c'est la philosophie qui prie.
... < Mom amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti; un vieux cbevalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait, du fond de sa toureUe : « Réjouissez-vous, c monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. »
pas indifférent de transcrire ici les premiers paragraphes de cette lettre.
< Genève, ce 24 septembre 1831 .
(( A monsieur Béranger.
« Monsieur,
« Si vos talents étaient d'une espèce moins rare, si vos tableaux ne réunissaient à la correction du dessin l'éclat ou la suavité du coloris, je me contenterais de vous remercier de Tode que vous avez bien voulu m'adresser, et d^être profondément touché de votre bienveillance : mon orgueil chatouillé trouverait même, dans cette ode, telle rime, qui exciterait au plus haut point mon enthousiasme. Mais ce n*est pas la redevance d'une gratitude vaniteuse que je vous viens payer, c'est le tribut d'une admiration sincère. Un grand poète, quelle que soit la forme dans laquelle il enveloppe ses idées, est toujours un écrivain de génie : Pierre de Béranger se plaît à se surnommer le chansonnier; comme Jean de la Fontaine, le (oblieTy il a pris rang parmi nos immortalités populaires. Je vous prédis, monsieur, que votre renommée, déjà sans rivale, s'accroîtra encore. Peu de juges aujourd'hui sont capables d'apprécier ce qu'U y a de fini et d'achevé dans vos vers, peu d'oreilles assez délicates pour en savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le naturel le plus charmant.
«[ Au reste, monsieur, dans la préface de mes Etudes, vous considérant comme historien, y ei remarqué que cette strophe était digne de Tacite, qui faisait aussi des vers :
Un conquérant, dans sa fortune altiére, Se fit un jeu des sceptres et des lois,
Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.
« Lorsque vous entonnez la louange du Roi d*Yvetot et l'hymne au Ventni ; lorsque vous célébrez le Marquis de Carabas et les Myrmidons ; lorsque vous dictez la lettre prophétique d'im petit Roi à un petit Duc; lorsqu'à mon grand regret vous riez de la Gérontocratie, vous êtes un politique à la manière de Catulle, d'Horace et de Juvénal. Souffrez en moi une des contradictions de la nature humaine : admirateur et prôneur de la jeunesse, je suis néanmoins très-attaché aux Barbons. Vous avez perdu un procès contre eux devant la justice : si j'en pouvais gagner un pour eux, à la haute cour de votre muse 1 etc., etc.
« CilATEAUBRIAKD. »
Chateaubriand plaide alors la cause des Bourbons déchus et cherche à séduire son ancien adversaire en flattant son nouvel ami. Déranger a répondu par une lettre qui n'a jamais été publiée et qu'on peut regarder comme un de ses plus heureux diefs-d'œuvre. A quelle hauteur n'était pas arrivé, sans guide, l'ancien apprenti imprimeur de Péronne! 11 tient dignement son rang dans une correspondance à laquelle l'a provoqué l'auteur du Génie du Christianisme.
«4 octobre 1831.
(( Monsieur,
a Votre lettre m'a vivement touché, et j'en ai pesé chaque mot pour vous rendre grâce de tous ceux que votre bienveillance a dictés. Ah ! monsieur, que ne suis-je de ces gens faciles aux illusions! Mais, de si haut que parte l'éloge, si bril-
tant qu'il puisse être dans sa forme, il ne me réjouit que par le sentiment qui le fait arriver jusqu'à moi. U n*a malheoreusement pas le pouvoir de rien changer à l'idée que je me suis faite de mon talent. Ma réputation, si étendue, si populaire» descendue où peut-être jamais en France réputation d'auteur n'a pu atteindre, ma réputation, dis-je, n'a pas fait varier le jugement que je porte de mes productions. Je suis un bon petit poète, habile ouvrier, travailleur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je me suis confiné ont porté bonheur, et voilà tout! D'après cela, vous devez juger, monsieur, combien je suis reconnaissant envers ceux qui veulent bien jeter d'en haut qucl(|ues fleurs sur ma pauvre vielle. Car ce n'est qu'en rougissant que je me suis servi parfois du mot de lyre. Non, ce n'est qu'une vielle que je fais résonner. Mais elle est restée indépendante et m'a servi à consoler ce peuple des rues que notre haute littérature a peut-être trop dédaigné. J'ai dit quelque part :
Quand, jeune encor, j'errais sans renommée, D'anciens châteaux s'ofi'raient-ils à mes yeux, Point n'invoquais, à la grille fermée, • Pour m'introduire, un nain mystérieux.
Jt3 me disais : Tendresse et poésie Ont fui ces murs, chers aux vieux troubadours; Fondons ailleurs mon droit de bourgeoisie. Je suis du peuple, ainsi que mes amours,
u C'est donc d'en bas que ma voix est arrivée jusqu'à vous.. Je n'en suis que plus fier de voir quelques-uns de ses chants vous faire prendre la plume en faveur du chansonnier. J'aurai une ligne dans l'histoi^. Que de grands honunes à qui cette ligne a manqué !
APPENblCE 287
« Les passages de votre lettre où vous répondez à la partie politique de mes couplets me fonl éprouver le besoin de vous faire ma profession de foi à cet égard. Ne vous plaignez pas, monsieur, de cette sorte d'épanchement; accusez-en plutôt rintérêt que vous me montrez, bien que vous me connaissiez depuis peu de temps et que vous m'ayez longtemps mal jugé, ainsi que vous le regrettiez un jour avec des expressions que je trouvai si aimables.
« Né avec un sentiment exalté de patriotisme, j'ai été bercé
sur les genoux de la République, dans un pays qui eirt peu à gémir sur les malheurs de 95. A dix-huit ans, le hasard me fit passer obscurément à travers les restes du parti royaliste. Je n'en fus que plus attaché à ce que je puis appeler mes premières opinions. Mon admiration pour Napoléon ne me dissimula aucun des inconvénients du gouvernement impérial. Cinq ou six mois de la Restauration, que je vis d'abord avec plus de surprise que de haine, suffirent pour me faire pressentir sa chute plus ou moins éloignée. Vous sejitez que plus que jamais mes idées doivent être arrêtées. Elles le sont si bien, monsieur, que je négUge quelquefois de les mettre en avant. Autant que j'ai pu aider à la Révolution de juillet, je Tai fait et je m'en féUcite. Depuis longtemps, j'ai dans Tesprit que les monarchies représentatives ne sont qu'une forme transitoire. Les trônes constitutionnels ne me semblent être que des ponts jetés sur un fleuve que nous ne pouvions passer à la nage^ encore moins franchir d'un saut. Je orois,]Nen'.connaître les Français de notre époque : leur éducation est loin d'être complète. Les fautes de la Restauration ne l'ont qu'ébauchée ; il faut qu'elle s'achève; il me semble qu'on y travaille. Mais toutefois les fautes commises depuis un an sont de nature à rouvrir la lice à tous les partis. Vous, monsieur,
resté fidèle au principe fondamental du vôtre, mais avec un caractère trop élevé, un patriotisme trop vrai pour n'en pas repousser les intrigues, permettez-moi de vous dire que vous me semblez devoir cependant vous tromper sur les conséquences de ses eflbrts. Selon moi, malgré l'espoir que le parti légitimiste conserve d'hériter paisiblement des dépouilles des autres factions, il ne le peut sans le secours de l'étranger. Oui, il aura encore besoin une fois des Cosaques, et, dût-il faire morceler la France, son triomphe sera de courte durée. Je dois m'arréter à ce point, où je crains bien que nos idées ne se trouvent dans un complet désaccord. Loin de moi, monsieur, le désir de vous faire abjurer les opinions que vous avez professées pendant toute votre glorieuse carrière. Vous vous rappelez peut-être ce que j'eus l'honneur de vous dire à ce sujet lors de votre dernier discours à la Chambre des pairs, et ce mot de ma chanson : Va, sers le peuple. Certes, je ne vous parlais pas de servir le ministère. Ah 1 monsieur, je n'aime pas à faire le prophète, bien que quelques-uns aient voulu me faire passer pour tel. Hais, si votre voix était assez puissante pour faire encore asseoir un squelette sur des ruines, vous pourriez voir s'augmenter considérablement la haie de tombeaux entre lesquels vous dites, en termes si touchants, que votre vie achève son cours Tout chétif que je suis, le mien pourrait bien être du nombre, car, loin de fuir les persécutions, je ne fuirais que ceux qui pourraient me les éviter. Ne trouvez-vous pas qu'alors il y aurait quelque chose de plaisant à vous voir passer près de l'endroit où reposeraient les os du chansonnier? Cette hypothèse me fait sourire et m'ôte la gravité nécessaire pour continuer ma lettre sur le ton que j'avais pris. Revenons aux chansons. On m'a paru content de celle que je vous ai adressée. D s'y est
glissé quelques fautes d'impression que Ladvocat corrigera dans son volume. C'est depuis que je possède votre réponse que je regrette encore plus de n'avoir pas mieux fait. Tout ce qui sort de votre plume a un charme pailiculier indépendant du talent qui m'explique mieux que le talent même l'empire que vos ouvrages ont exercé et exercent encore sur moi. Aussi je suis fâché que dans votre lettre vous ayez exprimé d'une manière dubitative le fruit que j'ai retiré dans ma jeunesse de la lecture de vos immortelles productions. Si dans mes couplets il n'eût été inconvenant d'arrêter la pensée du lecteur sur moi, je l'aurais voulu dire autrement que par un vers dont tout le monde sans doute n'a pu saisir l'intention ^ Kt puis, nous autres pauvres faiseurs de couplets, comme le cheval de la manivelle, notre cercle nous est tracé d'avance. Quant à la citation que vous faites de la chanson des Deux Coîisins, si les lecteurs s'en rappellent tous les vers, ils admireront ce qu'il y a de bon goût et de grâce dans cette citation. Mais n'entrons pas ici dans Texamen de cette lettre, qui ne sera pas moins précieuse au public qu'à moi-même, et finissons la mienne, déjà beaucoup trop longue.
« Hâtez-vous de revenir vous assurer que j'ai été l'interprète fidèle de la plus grande partie de vos compatriotes, et, en attendant votre retour tant désiré, recevez, monsieur, la nouvelle assurance de mon entier dévouement.
« UÉRANGb'R. »
Chateaubriand était plus âgé que Béranger; il avait été, l>ôur ainsi dire, son maître dans ses premiers essais litté-
* C'est le vers :
I)e son pays qui lui doit tant de lyres.
"^A IPPKHftlCE
rares : ramîtié respectoeose que Bcnnger
oriêlée de recoomissaiice, n'en fat ps moiai SDoère et fidèle»
«4 JQsqa'an bout.
Bémger a jeté on regard plos énro et pins pnrfbad l'âme de Lamennais, si tristement enltioQsiaste et si ment laragée. D a esBjé sooreot de le dèsaiSKr de ses dâmères et de le rassurer sur ses craintes. Lenn c unie r &ati oos n'ont été écrites par personne; mais lens lettres snhsBient. QaeDe raison éloquente et consolanle dn eélè! fodk âoqnenee toarmentée et inquiète deFanlre! Ces deux hommes semblaient eonCesser la même foi dans lens lienx joms : Bérangery avait Técn dès sa naiflsanoe, et Lnnennaisn'y était arriTé qn*aprés le plus long et le pins hasardeux Toyage.
Yoid l'une des pins anrîpnngK lettres delamennais. Ainsi parlaient, ainsi écrifaient ces deux amis d'intdligence. D y a dans ces qpanrhemfiits une sorte de tendresae pintosophique qui a sa grandeur :
• Udwnie, le 2J3iBi83ft.
c Que vos paroles, mon ami, sont bonnes et douces, et qn'dlesont été droit à mon oœnr ! Je bénis Ueu, qui m'a résenré cette consolatimi dans ma tristesse; car j'ai ai, comme TOUS le dites, beaucoup à souffirîr . Bien des gens qui m'aient jadis serré la main, qui s'étaient longtemps assis près de moi à la même taUe, ont passé en disant : Je ne le connais point. Quelques-uns même ont cm me devoir des outrages ; ce qui m*a été le plus dur, tous le savez. Hais comment expliquer ces choses au public t Cela ne se peut, et l'impresâon reste. C'est ce que voulaient les méchants. Après tout on ne peut espérer de servir les hommes sans beaucoup de travail et
beaucoup de souflrances. Qui le sait mieux que vous, mon ami? N'avez-Yous pas été poursuivi parle pouvoir, traîné devant les tribunaux, enlevé de chez vous, emprisonné, tourmenté dç toutes les manières? C*est là ce qui, dans tous les tempsi a été réservé à ceux qui aiment par-dessus tout la vérité et la justice, à ceux qui se consacrent à la défense de l'humanité. Jésus disait aux[siens pour les encourager : Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang. L'instinct du sacrifice est là tout entier. Qr rien de beau, rien de grand, ne se fait sur la terre que par le sacrifice. Le vrai christianisme n'est que cela, un sacrifice d'amour. Relisez ce drame divin de la paaaion du Christ : il n'y manque pas une seule douleur et l'impression dernière est que le monde est sauvé. Quelle vie que oeUe qpii commence dans une crèche à Bethléem et fuiit sur une croix à Jérusalem ! Et puis tout aussitôt on voit naître cette lutte merveilleuse qui renouvellera la face de la terre, cette lutte qui se prolonge de siècle en siècle, de Tintelligence contre la matière, du droit contre la force, des peuples contre leurs oppresseurs. Qui ne serait fier, mon ami, de prendre part à ce brillant combat et qui songerait à ses blessures dans la joie du triomphe certain que Ton t)ressent au fond du cœur? Dans mon dernier écrit, j'ai laissé s'échapper des émotions que je ne pouvais plus contenir. Dans l'ouvrage dont je m'occupe maintenant, je m'adresserai à la raison froide et philosophique. II me semble qu'il y a tout un monde de vérités à dévoiler, de vérités non pas nouvelles, mais qui, dans le progrès de l'esprit humain, cherchent à, s'épanouir comme les fleurs au printemps. Je crois en particulier que la science sociale est loin encore d'avoir une théorie complète, et que cette théorie, quand elle existera, sera d'un grand secours pour hâter les perfectionnements futurs. Quoi qu'en
(Usent quelques-uns, nous marchons manifestement vers une magnifique unité. Espérons donc et prenons courage. Ces espérances d'ailleurs fussent-elles vaines, n'est-ce rien que de travailler pour ses frères, que de s'efforcer d'adoucir leurs maux? Et, quand on le désire sincèrement, on y réussit toujours un peu. Tâchons, quand nous ne serons plus, que nos neveux disent : Ceux-là ont pensé à nous ; ils ont cherché ù rendre moins dur notre passage sur la terre. Notre vie n'aura pas été perdue. Adieu, mon ami, croyez que si avec tout le monde, j'admire en vous le grand poète, je chéris encore plus rhomme de bien, le défenseur du peuple et de l'humanité,
(( F. DE Lamennais. »
Auprès de fièranger se rencontraient presque tous les hommes célèbres de ce temps-ci. On ne pourrait les citer tous. Dupont (de TEure), M. Thiers, M. Hignet, M. Lebrun, M. Cousin, étaient ses vieux amis. H. Hichelet et H. Lamartine, venus plus tard, n'étaient pas moins bien accueillis ù son foyer mode^^te. D'autres encore, moins glorieux, l'entouraient de leur respect : il admettait môme à partager son amitié et ses confidences quelques-uns des jeunes écrivains que sa renommée avait attirés jusqu'à sa maison et que sa bonté y retenait.
Déranger a loué, dans sa Biographie , ses amis les plus intimes, ceux qui l'ont seuls bien connu, ceux prés de qui il a vécu et entre les bras desquels il est mort. On leur enviera et leur joie évanouie et la part que Déranger leur a faite dans ses œmTes! Letemps,eneflet,ne pourra rien contre elles. L'avenir que le philosophe a deviné et les générations que le poète
a chantées d'avance seront fidèles à sa gloire. Chaque âge qui viendra entretiendra le culte de sa mémoire et se rappellera la pompe populaire de ses rapides funérailles. C'est pour longtemps que fleuriront les fleurs fraîches sur sa tombe.
Cet excellent écrivain a écrit en vers comme Jean-Jacques Rousseau a écrit en prose, sans éducation, sans initiation. L'histoire de Fun ressemble à l'histoire de l'autre : ils naissent dans les derniers rangs du peuple; ils devinent la science, ils attendent longtemps que la carrière s'ouvre; tout d'un coup ils s'en emparent; ils conquièrent les secrets les plus mystérieux de l'art, ils deviennent les rivaux des grands maîtres, et en même temps ils agitent jeur siècle et ils le poussent en avant.
Prenez-le donc, cet honune qui n'a pas eu de modèle, à la première heure de ses débuts, humble malgré son espoir, inhabile malgré la force vive de son intelligence, qui sera vantée comme l'une des plus larges et des plus claires qu'on ait connues. Il a reçu de la nature un cœur généreux et une raison indomptable ; il a reçu du hasard la naissance et l'éducation du dernier des plébéiens. Ajoutons qu'il vient au monde au moment où le monde va se rajeunir. Que sera-t-il s'il aime les vers, s'il apprend à en faire; si, peu à peu, par miracle, il arrive à bien écrire; si on l'encourage, s'il a de l'esprit, s'il a lu et relu Molière et Voltaire, s'il cherche un genre nouveau pour une époque nouvelle, s'il a une force d'étude et d'observation telle, qu'il analyse et s'approprie comme des formules les hardiesses de l'inspiration, si enfin la Révolution française paraît menacée et si on veut , en même temps que de ses principes, dépouiller la France de sa gloire? 11 sera fatalement ce qu'il a été. Il aura la malice, la gaieté, le bon sens du peuple; il jouira de sa jeunesse tant qu'il sera jeune; il pu-
bliera, ù plus de trente ans, un recueil de chansons dont on louera Fenjouement; et, tout à coup, de Téloge du vin et de Tamour, il passera à la satire des rois; de la satire des rois à réloge des années de la République et de l'Empire; il arrivera par là à une poésie inattendue et grandiose. Porté sur le» ailes de sa renommée, il envisagera face à face Tavenir; il prévoira ce que demain prépare, et consolera, en flattant leurs rêves, ceux qui souffirent ici-bas.
Dans ses premières chansons, ce n'est que Panard, qu'Olivier Basselin, ^ Ton veut, lé foulon de Vire. Hais bientôt cet épicurien s'éveille; il secoue la volupté dès qu'il y a une liberté à défendre; il court a sa tribune populaire, et inaugure ainsi le régne d'on ne sait quelle poésie inconnue, et sonore, et fière, et terrible. Sa chanson, ce n'est pas la chanson ancienne; c'est une ode d'un lyrisme étrange, qui se chante, pourtant, qui ne se déclame pas; qui n'est pas, conmie les odes des poêles passés, inaccessible à la pensée de la foule, qui la saisit, au contraire, qu'elle apprend sans peine, qu'elle répète aussitôt, qu'elle jette dans les airs oonune un cri parti de son propre cœur. C'est la chanson régence, couronnée^ armée par le génie de la Révolution française.
Deux grandes choses dominent dans ses chants : le souvenir de notre gloire vaincue et le pressentiment de la paix universelle.
Nous avons dit avec quels soins il a préparé, dés le lendemain de la Révolution de 1850, avec quelle énergie il a défendu depuis sa chère indépendance et la simplicité de sa retraite. Il a dit lui-même qu*il espérait y trouver l'envie et peut-être le temps d'écrire de l'histoire, et ce n'est ni le temps ni l'envie de l'écrire qui lui ont manqué; on a vu pour quelles raisons il a quitté sa tâche commencée. II s'y préparait d'ab(»*d
avec une ardeur que tempérait seul le vif amour qu'il a toujours eu pour la vue du ciel et de la verdure.
« Je suis bien touché, écrivait-il à Lamennais, des encouragements que vous donnez au travail que j'ébauche- Malheureusement les arbres et les fleurs sont de bien puissantes distractions, par le temps qu'il fait, et je suis plus dans mon jardin qu'à mon bureau. Âh ! mon cher Lamennais, Dioclétien n'était pas un sot, quoiqu'il n'ait jamais fait de chansons, je pense; qu'il eut bien raison de préférer ses laitues à l'empire du monde! Vous prétendez que je pourrais être utile à Paris. Eh! n'y suis-je pas resté tout le temps que j'ai cru pouvoir être utile à quelqu'un ou à quelque chose? Quel service, quel conseil ai-je refusé? Hais mon petit crédit a disparu d'une part, et, de l'autre, j'ai vu sans influence des avis que pourtant la suite des événements n'a que trop justifiés. Qu'avais-je à faire alors? ce que j'ai fait. Dans mon coin, je recueille mes idées, je repasse mes observations, et, comme le combat de chaque jour ne me Ta pas, seul et loin du bruit, je tâche de faire servir à mon pays et à l'humanité le fruit d'une vie qui n'est pas sans expérience, car elle n'a pas été sans douleurs. »
Sa résolution était bien prise de ne plus rien publier de son yivant , « Pour que j'y manque, disait-il à son ami Perrotin, il faudrait que vous ou moi nous fussions ruinés. » 11 travaillait lentement, à son heure, et jamais il n'a travaillé autrement.
Dans l'une des lettres qu'il écrivait à un de ses jeunes amis il y a cette phrase pleine d'un si bon sens : « Ce que je désirerais, c'est que vous ne vous en rapportassiez pas à moi seul. Songez que j'ai été en nourrice vingt ans chez le dix-huitième siècle et que ces vingt ans doivent dominer encore sur le
reste. » C'était dire à ceux qui, au nom du style nouveau, blâmaient si mal à propos la simplicité classique et la logique de son style que ce n'était pas sa faute s*il était né en 1780 et s'il était préparé par son éducation à faire moins de cas de Fabondance des mots que de leur qualité et de leur vigueur. Un sentiment exquis de la mesure en toute chose était le premier de ses instincts littéraires. Il n'aurait à aucun prix essayé de hâter sa marche et de mettre de Timprovisation même dans ses écrits les plus légers de pensée et d'allure.
En revanche que de lettres, et que de longues lettres, n*at-il pas écrites à d'humbles correspondants qui lui demandaient des conseils ou des encouragements! Avec ceux-là il y mettait du cœur, il les traitait comme des amis aussitôt qu'il savait que leur misère était réelle. C'est par milliers peut-être que l'on recueillerait ces lettres consolatrices. L'une de ces correspondances si désintéressées et si touchantes est déjà en partie connue : c'est la série des lettres écrites par Déranger à un pauvre ouvrier imprimeur que ses infirmités incurables avaient mené de bonne heure à Bicêtre et qui a essayé de braver son malheur en faisant des vers. 11 y a là plus de trente lettres écrites en dix ans et dont il est impossible qu'on devine la ravissante délicatesse et l'inépuisable générosité. Tout de suite Béranger s'intéresse à cet inconnu, il lui demande s*il désire changer de lieu d'asile ; bientôt il lui offre quelques secours, et presque aussitôt c'est une petite pension, payée de sa bourse pauvre, qu'il lui assure. Puis il s'occupe d'obtenir un lit aux RécoUefs, il fait mille démarches, il gémit longtemps de leur inutilité, il se réjouit à la fin de leur succès. Ce n'est pas tout : quand son protégé a trouvé un gîte meilleur, il lui parle de ses vers, il l'encourage, il prend la peine de corriger son style et ses rimes,
mot à mot. 11 le gronde si rintermédiaîre qui doit venir chercher le trimestre de la pension se fait trop attendre ou bien il s'excuse s'il ne Ta pas lui-même envoyé déjà. A lire ses lettres, une par une, isolément, on croirait que Béranger est un débiteur arriéré et non un consolateur.
Ce pauvre poète n'est pas le seul affligé qui ait eu l'honneur d'être ainsi consolé pai' Béranger. On a découvert, après sa liiort, bien d'autres secrets de sa générosité prodigue. Il était Tunique appui de quelques personnes misérables*. Et cela sans préjudice des secours journaliers qu'il ne refusait jamais à quiconque allait lui demander du pain. Mais il n'aimait pas ce qui ressemblait à l'aumône, et il avait honte en quelque sorte lorsqu'il voyait des misères si extrêmes et si criantes.
Béranger faisait de son temps, comme de son argent, des largesses. Il s'imposait chaque jour, tant qu'il l'a pu, des visites nombreuses, et, lorsqu'il s'agissait d'arracher une grâce ou d'obtenir pour quoique ami une juste faveur, il ne se faisait pas scrupule d'entrer dans les plus opulentes ou dans les plus puissantes maisons. Quand M. Lafdtte vivait, Béranger donnait des bons sur la caisse du banquier : « Mon cher ami, vous feriez bien de prêter cinq mille francs à X***. Je le connais, et je réponds de lui. Vous devriez bien aussi prêter cinq mille francs à b***M/*****; mais celui-là, je le connais aussi, et je n'en réponds pas. » Les bons étaient payés sur-lechamp.
Il ne faut pas croire que Béranger ne savmt que donner, il savait perdre, ce qui est une science plus difficile et plus rare
* Par exemple, il faisait, séparément, à deux vieilles femmes sans ressources une pension régulière de quatre cent quatre-ringts francs. Ces pensions leur seront servies comme si Béranger vivail encore.
m APPENDICE
encore. Plus tard on connaîtra jusqu^où a été en diverses circonstances son incomparable désintéressement. Les sommes d'argent qu'il a données ou qu'il a perdues sans vouloir les réclamer atteignent un chiffre tout à fait considérable.
Béranger, qui n'avait pas voulu de fortune et qui défendait si mal sa petite aisance, dut aux bons soins et à la sévérité prudente d'un vieil ami, de conserver une aisance si modeste jusqu'à la fin de ses jours. 11 le dut aussi à son éditeur, qui, malgré son refus, augmenta à diverses reprises la rente qu'il lui servait. Béranger, qui l'a fait son exécuteur testamentaire et son légataire universel, a clairement montré par là quelle estime et quelle amitié il avait pour lui.
Sans la connaître on a souvent introduit le public dans la maison de Béranger. Les uns se sont plu à la peindre comme la retraite d'un anachorète ; d'autres en ont fait une abbaye de Thélème. La maison de Béranger était la maison du sage. La simplicité de sa vie n'y était pas sans grâce, et une gaieté franche y charmait les cœurs. Ce n'est que tout à fait dans les derniers jours que Béranger a dû cesser de retenir à sa table des amis choisis. D'autres amis éloignés étaient heureux d'envoyer, pour orner cette table, quelques présents délicats. Horace à Tibur était plus riche peut-être; il n'était ni plus heureux ni plus enjoué.
Béranger avait essayé à diverses reprises de vivre à la campagne; en 1835 il quitta Passypour Fontainebleau. Décrivait alors à un ami pour lui apprendre qu'il vivrait désormais avec sa vieille tante Merlot et avec mademoiselle Judith Frère :
« Je prends avec moi ma vieille tante, et une bonne et vieille amie qui mourrait de faim, si je ne l'aidais, comme elle-même elle m'a aidé au temps de ma pauvre jeunesse. Une marmite coûte moins à faire bouillir que trois. J'ai vu Fontainebleau,
et je pense à en faire le lieu de ma dernière retraite. Les deux femmes aideront au ménage, que pourra entretenir suffisamment, je Tespère, le peu qui me reste.
€ N'allez pas trop admirer ce que vous ne manquerez pas d'appeler mon désintéressement : vous savez que je suis las du monde. Chaque jour je m'en éloigne davantage; il en est de lui comme du théâtre : dès qu'on en a perdu l'habitude, on ne peut plus y remettre les pieds. La retraite est le but de mes désirs. Je veux terminer mes jours loin du bruit et d'une société qui finirait peut-être par me rendre misanthrope. Je tiens à conserver ma foi dans l'humanité. Quant aux privations matérielles, songez que c'est pour m'en imposer le moins possible que je prends le parti de m'éloigner de Paris. Je veux sauver mon sucre et mon cafè du naufrage, et puis, quand je serai loin du monde, j'aurai le temps de travailler. Qui sait si ce n'est pas là ce qu'il me reste à faire encore? Vous voyez donc que le parti que je veux prendre sera moins une dégringolade qu*un arrangement de position. Je me retourne dans mon Ut, voilà tout ! »
Déranger alla ensuite demeurer à Tours dans l'habitation qu'on appelle la Grenadiers et que Balzac a mise en scène dans un de ses romans. Bientôt Béranger quitta la Grenadière, qui est hors de la ville, pour aller rue Ghanoineau. G'est à Tours qu'il fit connaissance avec l'habile et célèbre médecin M. Bretonneau, qui à une science si profonde et à un si heureux instinct de la médecine pratique joint de si rares qualités d'esprit. Ces deux hommes excellents s'aimèrent dés qu'ils se virent. H. Bretonneau est resté, jusqu'au dernier moment, le directeur de la santé de Béranger. Toutes les fois qu'une grande consultation l'appelait à Paris, il venait voir son ami et réglait son régime. Il y venait aussi pour son ami seul. Il
m APPENDICE.
a fondu en larmes, peu de jours avant la morl de Béranger, lorsqu'il vit que toute espérance était perdue.
Autrefois c'était le docteur Antoine Dubois qui avait été le médecin et Tami du poète.
Béranger quitta Tours parce que sa santé, menacée par les fièvres, n'y était pas assez bonne et parce qu'il lui fallait l'air et tout au moins le voisinage de Paris. On peut voir dans ses dernières chansons combien était vif le regret qu'il avait d'être séparé de ses vieux amis et avec quelle fidélité il les a toujours aimés. Il alla, pour quelque temps, à Fontenay-sous< Bois; puis il revint à Passy, où il habita une petite maison, rue Vineuse. Plus tard il changea encore de logement dans Passy même *.
Il avait perdu sa tante, et son ménage restait sous la direction de sa vieille amie Judith.
Les collecteurs d'anecdotes ont étébien mal renseignés lorsqu'ils ont dit que mademoiselle Judith Frère était la nièce de H. Valois, maître d'armes dans la pension où fut élevé Béranger, et que son oncle s'en servait comme d'un prévôt pour
* Voici (picls ont été depuis 1826 les logements de Béranger : rue des Martyrs [maison de Manuel), n* 21 ou 23 ; — rue de la Tour d'Auvergne, n» 28 ou 30; — (1833] rue Basse, n* 22, à Pauy;— (1835) rue des PeUts- Ghamps, k Fontmnebleau ;^[idl3S) à la Grenadière, i Tours; — (1839) rue Ghanoineau, i Tours; — (1840) chez madame Lacroix, i Fontenay-sous- Bois; — (1840) maison particulière, à FonUnaysous-BoU; — (1841) rue Vineuse, a Passy; — rue des Moulins, & Passy; — avenue Sainte-Marie, a Paris; -— (1850) rue d'Enfer, n* 113, chez madame Mugnier; — (1853) avenue Chateaubriand, n*> 5 ; — (1855) rue ^de Vendôme, n* 5.
Né et élevé rue Montorgueil, à l'ancien n* 50, Béranger habita ensuite le boulevard du Temple avec sa mère. \\ fut mis en pension rue des Boulets, . dans le faubourg Saint-Antoine. Au retour de Péronne il logea avec son père près duTalais-Royal ; en 1800 il demeurait rue Sainl-Nicaise; puis sur le boulevard Saint-Martin, oà il trouva son grenier. Sous l'Empire il logeait rae du Port-Uahoo, 12 (1808), puis me de Bellefonds, n*20.
donner des leçons à ses élèves. Ce professeur d*escrime s'appelait Levallois. 11 avait en effet une nièce que Bérangcr a beaucoup connue ; c'est madame Redouté, qui fut aussi la nièce du peintre de fleurs de ce nom. Judith était sa cousine germaine. Ni Tune ni Tautre n'ont touché aux fleurets de M. Levallois. Mademoiselle Judith était la jeune flUe la plus douce et la mieux élevée. Béranger ne la connut qu'en 1796, au moment où elle allait avoir dix-huit ans. 11 la rencontra chez une tante fort respectable, mademoiselle Robe, qui relevait et qui lui laissa, en i 81 8, les chétifs débris d une fortime détruite par la Révolution. Quoiqu'elle n'ait demeuré sous le toit de Béranger qu'à partir de 1855, on peut dire que cette amie a partagé sa vie tout entière : elle n'est morte que trois mois avant lui. Elle avait été fort belle; elle avait conservé jusque dans la vieillesse Tart de chanter avec pureté et avec grâce; elle était pleine de sens, elle était pour lui une digne compagne. Est-il nécessaire de dire que cette femme qu'il aima toute sa vie d'une tendresse si respectueuse n'est pas la coquette et légère Lisette des chansons? Il n'y a que deux chansons de Béranger où reste gravé le souvenir de mademoiselle Judith. C'est h Bonne Vieille, l'une des pièces les plus tendrement émues qu'il ait écrites, et la ravissante romance dont le refrain est :
Grand Dieu, combien elle est jolie 1
La plus exquise délicatesse y respire à chaque vers. C'est donc une erreur très-grave que de faire de celte excellente amie, si fière et si dévouée, rhéroïne de quelques couplets légers. 11 suESsait, ce semble, de lire avec soin les anciennes chansons de Béranger pour ne pas tomber dans ces
erreurs. Les diansons nmi fal bi rwint l wt Uea nettement que la Lisette n'est qu un personnage de boÉaitàt <pM Béranger a emprunté au dix-huitième siècle ^
Va revoir chaque Lisette Qui Ta devancé là-bas.
dit-il quelque part. Ailleurs encore il dit :
Et la beauté tendre et rieuse Qui de ces fleurs me couronna jadis»
Vieille, dit-on, elle est pieuse ; Tous nos baisers, les a-t-elle maudits?
J^ai cru que Dieu pour moi Tavait fait naitre ; Hais rage accourt qui vient tout effooer; honte! et sans la reconnaître, Je la verrais passer !
Il est impossible d'appliquer ces vers, que le poète consacre au souvenir de ses amours volages, à la tendre amie que Béranger ne quittait plus au moment où il écrivait ses dernières chansons. Jamais il n*a donné à personne le droit de mettre un nom qu'il vénérait sur les marges de son livré. Mademoiselle Judith, jusqu'à la fin de sa vie, a séduit tous ceux qui l'ont connue par la délicatesse de son esprit et la grâce sévère de son langage. Il arriva un jour où Béranger fut obligé de parler d'elle au public. On avait eu l'étrange idée d'annoncer le mariage de Béranger a avec sa servante. » Béranger n*expruna pas toute son indignation, mais il la fit sentir sous l'ironie de sa réponse.
* Chauliea avait depuis longtemps chanté une Usette. H. Sainte-Beuve, dans un article fort louangeur (1833), a indiqué le rAle tout à fiùt imaginaire que le personnage de Lisette a joué dans les Mercurês de France du dix-huitième siècle et qu'il continua de jouer dans les premières chansons de Béranger.
a Monsieur,
« Vous avez l'obligeance de m'envoyer votre journal depuis le i®' juin; mais je dois au hasard de lire aujourd'hui votre niunéro du 30 mai.
« On y assure que je viens de me marier^ que j'ai épousé ma servante, et que tout Passy a été l'heureux témoin de la noce.
« Parmi toutes les nouvelles fausses qui enrichissent nos journaux, il n'en est pas qui ait pu me surprendre plus que celle-là. Si l'article n'intéressait que moi, je laisserais courir cette nouvelle même à Passy, qui ne se doute guère du plaisir que lui a procuré ce prétendu mariage in extrennis,
« Hais il faut que vous le sachiez, monsieur, la personne que votre collaborateur désigne comme ma servante, et dont il donne même le nom, ce qui ajoute à l'inconvenance d'une teUe fable, est une amie de ma première jeunesse, à qui je dois de la reconnaissance. Phis favorisée que moi par sa position de famille, il y a cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté bien des petits services d'argent. Pour me rendre service encore, lorsque tous deux nous touchions à la soixantaine, elle voulut bien se charger de tenir mon premier ménage, que me forçait de prendre une tante infirme dont je voulais soigner la vieillesse.
a Vieux amis qui ne nous étions jamais perdus de vue, nous ne nous doutions guère alors que nos cent seize ans, réunis sous le même toit, fourniraient matière aux médisances du feuilleton, et la vieille demoiselle était loin de penser, toute modeste qu'elle est, qu'en la voyant établir autour de moi une économie indispensable à tous deux, on la prendrait
pour la servante du logis, ce qui, après tout, n'eût blesse ni ses sentiments démocratiques ni les miens.
« Je ne croyais, quant à moi, son nom connu que de nos amis communs et de quelques indigents. Grâce à votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux oreilles du public; c'est pourquoi je suis contraint de faire connaître celle qui le porte.
« Vous jugerez donc, je Tespère, Tinserlion de ma lettre jusie et nécessaire pour détruire l'effet d'un article que je regrette de n'avoir pas connu plus tôt. Je ne me plains pas de l'esprit qui l'a dicté, en ce qui me touche; mais je crois de mon devoir d*apprendre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu trop de bon sens pour avoir désiré jamais d'être la femme d'un pauvre fou qui a mis son bonheur en chansons ('t livré sa vie à la discrétion des journalistes.
« J)'après différentes anecdotes inventées sur mon compte, (^t aussi vraisemblables que celle de mon prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu'il y a de ma faute dans tout cela.
« Malgré mon amour de la retraite, le désir d'obliger m'a fait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à ce que la délicatesse et le bon goût empêchent de franchir les nlurs dont la loi, dit-on, entoure la vie privée, il nous faut, je le vois, fermer bien notre porte. Désormais je vais mettre un verrou à la mienne, et j'aurai l'obligation d'un peu plus de repos à votre spirituel feuilletoniste.
i( Remerciez-le donc de ma part, monsieur, et recevez, je
vous prie, l'assurance de ma considération distinguée.
« Votre très humble serviteur,
« Déranger.
« Passy, 5 juin 1 W8. »
. Cependant les besoins augmentaient rapidement dans une maison si ouverte et si généreuse. En 1850, Réranger quitta Passy et se décida à'se mettre dans un appartement de peiH sion bourgeoise. Cette pension était d'abord dans le haut de la rue d'Enfer, près du Luxembourg. Peu de temps après, il alla vivre à Beaujon; il y passa ses trois dernières années de santé et de bonheur. Il marchait encore bien, il avait toute sa mémoire, toute sa gaieté, et recevait avec la même joie ses amis.
Béranger aimait beaucoup et accueillait volontiers les jeunés gens. Son amour de la patrie et sa foi dans Tavenir les lui faisait aimer ainsi. A leur tour ils le vénéraient plus encore qu'ils ne l'admiraient*
Pendant plus de vingt ans, ce patronage des jeunes intelligences a été à la fois son plus vif souci et son plaisir le plus doux. S'il venait un ignorant trop hardi, il ne le rudoyait pas; il prenait mille détours ingénieux pour l'amener à de sages 'études ou à l'oubli des rêves inutiles ; si le suppliant montrait dans sa prière même qu'il avait de l'avenir, Béranger devenait sur-le-champ le directeur de sa jeunesse. D'autres poètes $e sont plu à payer leurs admirateurs d'ironiques exagérations; Béranger comprenait autrement les charges de sa gloire. Il écrivait à un honune qui avait résolu, dés ses vingt ans, de bien porter le nom de son père :
« Passy, 6 août 1834.
« A monsieur Etmest Legouvé,
« Savez-vous, monsieur, combien est embarrassante, effrayante même, la confiance dont vous voulez bien m'honorer? <}uoi ! vous me chargez de présider à votre vie Uttéraire ! C'est
certes un grand témoignage d*estime que vous me donnez là^ et j'en suis touché bien vivement ; mais cela, malheureusement, ne suffit pas pour que j'accepte un mentorat de cette nature. Vous vous accusez d'être venu me voir peu souvent. Eh bien, monsîein*, vous expliquez ainsi mon hésitation à répondre à votre lettre, pourtant si aimable.
En effet, comment tracer une] régie à sui\Te à un homme qu'on n*a pas eu le temps d'étudier? Mais, direz-vous, vous avez lûmes différents essais. Gela suffit-il? Quelques ouvra* ges plus ou moins bons (car je ne suis pas aussi sévère envers vous que vous-même) ne donnent que la mesure des facultés de l'esprit; mais le caractère de l'honune, conunent le comiaître? Qu'importe ! diraient tous nos jeunes gens. 11 importe beaucoup, selon moi, surtout dans un temps comme le nôtre, où Ton ne peut guère trouver son point d'appui qu'en soi-même. Sans s'élever jusqu'à l'appréciation du caractère, n'avez-vous pas des goûts dominants qui doivent influer sur la tendance de votre esprit? Ces goûts, je les ignore. Vous avez eu le malheur d'être ce qu'on appelle un jeune homme heureux ; dès votre entrée dans le monde, le monde vous a souri. Vous convenez qu'aujourd'hui rien ne manquerait à votre félicité si vous n'étiez tourmenté par une ambition de gloire. Hélas! dans quel coffre vide fouillez -vous pour trouver ce qui, selon vous, manque à votre bonlieur! Mais enfin c'est votre manie : et je voudrais en vain vous en guérir. Quand le sort ne nous refuse rien, il nous fait toujours un don de trop. Eh bien, pauvre enfant, courez donc après la gloire; c'est un mirage qui vient vous chercher du fond des déserts : prenez bien garde qu*il ne vous y entraine. Un seul moyen vous est offert pour éviter ce malheur : occupez-vous d'êlre utile ; c'est la loi que Dieu impose à tout homme ; en littérature, il y
APPENDICE r.OT
a plus que jamais obligation à cela. Ne failes pas comme tous ceux qui se contentent de l'art pour Tart ; cherchez en vous s'il n'existe pas quelque croyance ou de patrie ou d'humanité à laquelle vous puissiez rattacher vos efforts et vos pensées. Vous avez un cœur noble et bon, un esprit généreux, il n'est pas possible que la société, qui n'a pu les corrompre par ses caresses, ne vous ait pas laissé aussi quelque sentiment d*a- BMNir pour vos semblables.
< Bi Uen, ce sentiment consulté sera pour vous un guide plus sûr dans vos études et vos travaux que tout ce que pourraient vous dire les hommes les plus doctes. Un sentiment pareil a suffi pour faire de moi, chétif, quelque chose, quelque chose de bien fragile sans doute, mais enfin quelque chose.
c Je vous parle là, monsieur, un langage qui vous étonnera peut-être; il est si peu d'accord avec ce que vous avez dû en- « tendre dans votre monde ! Hais croyez que je vous donne l'explication de tous mes principes de conduite depuis que j'ai Tâge de raison; cet âge est venu, pour moi, de bonne heure, parce qu'à quinze ans j'ai été obligé d'être homme et de faire mon éducation moi-même. A ceux qui opposeraient l'exemple d'un grand poète à un pauvre chansomiier et qui vous diraient que Byron n'avait aucune foi je répondrai que Byron, représentant un monde aristocratique qui tombe et s'en va en lambeaux, n'a dû avoû* que des croyances négatives ; mais ce sont toujours des croyances, et certes les siennes étaient aussi fortes, en ce sens, que son génie était beau. Croyant l'aristocratie la fleur de Thumanité, et la voyant flétrie, il a dû tout maudire et arriver à cette misanthropie tantôt fongueuse, tantôt iro* nique, qu'on a si niaisement singée chez nous. Mais qu'est-ce que la misanthropie? Un amour troihpé.
« Vous êtes au temps des amours heureuses ; votre cœur est jeune, ne Tocoupez pas que de vous. Étendez le cercle de vos investigations et défiez-vous surtout du monde factice où la fortune vous a placé. Votre esprit, voti'e ûme, trouveront bientôt un aliment pour leurs méditations, et la direction à leur donner vous viendra au jour que vous y penserez le moins. La nature a marqué un emploi à toutes les facultés qu*elle distribue; il ne faut que chercher. Apprenez, puisque vous pouvez apprendre; méditez, puisque vous avez du repos; mais surtout occupez-vous plus des autres que de vous-même. Je sens que tout ce radotage vous paraîtra bien vague, peut-être ridicule. Ne vous gênez pas : vous me demandiez des conseils, je vous ai donné mon secret ; je ne pouvais pas vous rendre mieux : confiance pour confiance. J'espère que vous verrez dans cette lettre une preuve d*amitié et de considération. Ooyez à ces sentiments et usez de moi toutes les fois que je vous serai nécessaire, ce ne sera jamais trop souvent.
a A vous de cœur,
<( BbRANGER. ))
C'est lorsqu'il eut quitté Beai^jon que la santé de Béranger commença à s'altérer. Sa dernière habitation a été celle de la rue de Vendôme.
De nouvelles pertes d'argent et les premières fatigues de la maladie le contraignirent à renoncer aux petites réunions qu'il aimait; il devint plus tri&Ce, etce fut avec un vrai chagrin ([u'il dut renoncer à ses promenades.
C'est ce moment que choisirent des hommes inconsidérés pour calomnier, dans un journal étranger, l'homme qui appartenait dès lors à la mort. Ils l'ont accusé d'avoir accepté en cachette une pension de la cour.
Perrotîn a répondu par celte lettre sans réplique :
9 Monsieur le rédacteur en chef,
« Un de ces journaux étrangers * qui remplissent leurs colonnes de toutes sortes de bruits ramassés on ne sait où, accablait, dans son numéro du lundi 5 janvier 1857 notre poète Béranger en lui reprochant une pension qu'il aurait acceptée d*un auguste personnage, sans en dire un mot à personne, et comme s*il dissimulait une mauvaise action.
« Mon nom n'aurait pas été prononcé dans ces lignes misérables et tout à fait indignes de la presse qui se respecte que j'aurais encore le droit d y répondre au nom même de Béranger. S'il n'a jamais répondu à aucune espèce de calomnie, il ne ,peut pas empêcher ses amis d'y répondre en son nom.
«t Voici tout simplement le fait d'où celte grosse rumeur est sortie avec tant de mensonge et de venin.
<( L'an passé. Sa Majesté Flmpératrice, inquiète de la santé et de la fortune de Béranger, me fit proposer par une personne de sa confiance (le secrétaire de ses commandements), sous la promesse du secret le plus strict, de déposer dans ma caisse une somme annuelle dont je fixerais le chiffre, et que j'offrirais, en mon nom, à Béranger lui-môme. Certes, la proposition était digne d'un noble cœur, mais, pour ma part, je n'avais pas le droit de l'accepter. Seul, Béranger avait ce droit-là, et, quand j'eus obtenu la permission de lui faire part de la proposition qui m'était faite, il appren-
* Ije Journal de Bruxelles.
va tout à fait ma conduite, en disant qu'il n'eût pas compris que j'eusse agi autrement. 11 fit plus : il m'écrivit une lettre dans laquelle il manifestait, en termes excellents, la reconnaissance qu'il éprouvait au fond de l'âme pour les bontés qui lui étaient témoignées, ajoutant qu'il n'avait jamais été plus riche qu'en ce moment, qu'il n'avait jamais eu moins besoin d'une fortune plus grande, et que sa reconnaissance était d'autant plus entière, qu'il n'acceptait pas les bienfaits dont on voulait l'honorer.
« Voilà, monsieur, mot pour mot, tout ce qui a été fait, tout ce qui a été dit, et vous partagerez, comme moi, l'indignation que nous fait éprouver le censeur anonyme, lor^qu'en tutoyant Déranger, il lui reproche d'avoir tendu la main à V aumône, et qu'il complète son mensonge en lui disant : Sois cousti d'or!
« J'ai pensé qu'il était de notre honneur à tous de relever comme il convient ces perfidies, et que vous seriez content d'honorer, cette fois encore, un homme dont le désintéressement n'a jamais été égalé que par sa charité.
(( Agréez, cependant, les meilleures déférences de votre tout dévoué serviteur,
« Perbotin, (( Éditeur des Cliansons de Béranger.
« Paris, 14 janvier 1857. »
Cependant la maladie de Déranger s'aggravait. Sa mémoire «'égarait par instants. H. Charles Deniard, son médecin le plus dévoué, le fils de son ancien ami, M. Joseph Dernard, étudiait
déjà avec inquiétude sa physionomie. H. Trousseau, appelé dès lors pour conjurer le mal inconnu, déclara que ce mai ne se conjurait pas : c'était une hypertrophie du cœur, compliquée d'une maladie de foie. Il promit de faire tous ses cf* forts pour lutter le plus longtemps possible contre la maladie, et il a tenu sa promesse. Au milieu de ses travaux continuels il a toujours trouvé le temps de visiter et de soigner le malade qu*il avait condamné. Dans les derniers jours de la maladie il vint le voir régulièrement deux fois par jour.
Déranger ne vivait plus que par une espèce de miraclo; on craignait de le pwdre au commencement de l'hiver de 1856. Son excellente constitution résistait et il retrouvait même par moments sa vivacité. Son âme généreuse ne l'abandonna jamais. Déjà retenu chez lui et presque alité, il ne se plaignait que de ses bonnes œuvres suspendues, et il n'écrivait, d'une écriture souvent obscurcie, que poiu* venir encore en aide à ses amis et à ses protégés.
Mademoiselle Judith, qui s'était bien soutenue jusqu'à la fin de l'année 1856, devint tout à coup gravement malade: un cancer à l'estomac l'abattit ; elle ne pouvait plus prendre de nourriture, mais son œil résigné et sa douce voix attestaient la force et la sérénité de son esprit. Elle est morte le 8 avril 1857, presque sans agonie, avec un courage et une fermeté dont il y a peu d'exemples. On vit, à son lit de mort« qu'elle avait été digne de partager la vie de son ami. Son nom mérite de rester inscrit à côté du nom de Déranger.
Elle, avait environ deux ans de plus que lui. C'est elle qui semblait toutefois devoir lui survivre, et il lavait d'abord désignée pour son héritière.
Nous voilà arrivés au milieu des images funèbres; tout parle maintenant de cette grande mort du poète.
5i2 APPENDICE
Il avait, dès 1844, nommé M. Perrotin son exécuteur testamentaire.
tt Après de mûres réflexions, et malgré rintérét que mon éditeur, M. Perrotin, aura à ma succession par suite des arrangements que j'ai faits avec lui, sûr comme je le suis de s» haute probité et de son dévouement sans bornes, je nomme ledit Perrotin mon exécuteur testamentaire.
« Fait à Passy, le sept juin mil huit cent quarante-quatre.
u Pierbe-Jean de Bérangi:r. »
Trois ans après il remettait à M. Perrotin la copie de son» testament el accompagnait cette copie d'une lettre que voici :
« A monsieur Perrotin.
« Voici, mon cher Perrotin, la copie de mon testament, ainsi qu'un codicille qui vous nomme mon exécuteur testainentaire. Aussitôt mon décès, je vous autorise à décaclieter le tout et à agir dans l'intérêt de Judith, que j'institue ma légataire universelle, et aussi dans votre intérêt, en vous emparant de mes brouillons, de mes chansons, des cahiers que je pourrais ne vous avoir pas encore remis, de la préface pour le volume posthume et de ma biographie, qui sera dans le grand tiroir de mon secrétaire.
11 se trouvera dans mes papiers beaucoup de lettres que je n'aurai pas brûlées ; il faut les anéantir, à moins d'un besoin impérieux; surtout, il n'en faut donner aucune aux quêteurs d'autographes. Quant à celles que j'ai remises en paquets, et qui sont dans mon secrétaire, il en est aussi qu'il faudra brû*
AI*P£NDlCe 515
1er; mais que. ce ne soit que lorsqu'on sera bien sûr qu'elles sont sans utilité; s'il se retrouvait quelques vieux manuscrits de moi, vers ou prose, qu'il n'en soit rien publié, je vous en prie; c'est assez de mes chansons, auxquelles, d'ailleurs, d'autres publications {)Ourraient nuire. Il existe un manuscrit de moi entre les mains de M. F******. Je le lui ai donné à condition de ne pas le rendre public. Je ne sais plus bien ce qu'il est; le sujet est les Contes de la Fontaine. Je maintiens la défense de publier, à laquelle M. F****** m'a promis de se soumettre.
« J'en viens à la publication du volume que je laisse, des chansons de ma vieillesse. Je voudrais vous enseigner des amis à consulter sur la valeur de ces chansons et sur les fautes de corrections que mes copies peuvent contenir; mais vous connaissez assez ceux de mes amis que vous devez consulter, surtout devant imposer à votre imprimeur, quel qu'il soit, un prote très*intelligent, et qui sache au moins la mesure d'un vers.
« Ce que je vous recommande expressément, c'est, aussitôt ma mort, d'exiger de Judith qu'elle fasse son testament, et cela, dans l'intérêt de ceux de nos amis qu'elle doit avoir l'intention d'avantager et que j'avantagerais moi-même, si je mourrais le dernier; ce serait manquer à ma mémoire qued e se laisser aller aux lannes au lieu de remplir mes intentions.
K Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit public, faites-le, je vous prie, mon cher Perrotin; j'ai horreur, pour les amis que je perds, du bruit de la foule et des discours à leur enterrement. Si le mien peut se faire sans public, ce sera un de mes vœux accomplis. A mon testament resté chez moi se trouve jointe, en forme de codicille, une approbation de l'acte passé entre nous pour notre marché ; quoique
ÔI4 APPENDICE
superflue, cetlc approbation contient Tensemble de vos droits sur mes manuscrits, ce qui peut servir à Foccasion.
« Il me reste à vous reconmiander mon plus vieil ami, Aivtier, dont la vieillesse pourrait n'être pas heureuse. Je vous prie de veiller à ce qu'il ne manque pas, et, si la Biographie que je laisse obtient un peu de succès, assurez-lui une pension ; cela, bien entendu, dans le cas où son emploi viendi*ait à lui manquer. Judith devra se charger de faire quelque chose pour la fille ahiée d'Ântier, ce qui sera utile pour tous les deux.
« Voici à peu près ce que j'avais à vous dire, en vous remettant une copie de mon testament et du codicille qui Taccompagne. Tous deux sont de dates déjà bien anciennes.
« On a parlé du retour du choléra. J'ai voulu revoir mes dispositions, et n'ai trouvé rien à y changer; mais j'ai pensé à accomplir l'idée que j'avais depuis longtemps de vous confier le duplicata de ces actes, dont vous avez besoin pour rem* plhr vos fonctions d'exécuteur testamentaire. Je vous les remets donc et compte trop sur votre attachement pour m'excuser des embarras que cela pourra vous causer.
« Tout à vous,
u Bêranger.
« Paris, 14 noyembre 1847. »
Peut-être faut-il remarquer les reconunandations que Bé^ ranger fait à son éditeur, au sujet de ses Chansons posthumes.
En 1851 Béranger sgouta un codicille à son premier testament : ce fut pour demander formellement qu'on lui fit de simples obsèques et qu'on évitât le bruit autour de sa tombe.
« Lorsque arriv^a mon décès, je prie deux de mes amis qui seront présents de ne pas permettre qu'on prenne aucun moyen de conserver mes restes. Je les prie aussi de me faire enterrer le plus simplement possible, dans le cimetière le plus voisin. De plus, je leur recommande expressément de ne donner connaissance de ma mort aux journaux que lorsque rinhumation sera terminée. » Déranger ajoutait : c Je recommande aussi, j'ordonne môme, s'il me convient d'employer ce mot, que toutes les lettres qu'on pourra trouver dans mes tiroirs de secrétaire, de commode, dans tous les coins de mon logis, soient brûlées à ma mort, sans qu'il en soit distrait d'autres que celles qui seraient relatives à mes affaires particulières. »
Ce codicille est du !«' mars 1851.
Âpres la mort de mademoiselle Judith Déranger écrivit un second testament d'une main déjà tremblante.
«Pans, le 18 mai 1857!
« Ceci est mon testament.
« J'institue et nomme, par le présent, M. Perrotin (Charles- Aristide) mon légataire universel, et lui donne en conséquence la totalité des biens que je laisserai au jour de mon
décès*.
« De Déranger. »
Ces tristes pages écrites, il attendit. Le jour où mademoiselle Judith fut enterrée, il voulut la suivre jusqu'à la tombe ;
' La modeste fortune de Déranger a été partagée par son légataire uni- Tersel entre les personnes auxquelles Bérangor lui-même l'eût répartie. Les rentes sur lesquelles quelques pauyres vieillards comptaient ckaquemois leur sont assurées, et le prix du mobilier de la chambre mortuaire, qu'il eût été trop cruel dé voir dispersé, a été donné à la commune de GhâtUlon.
il ne put aller que jusqu'à Féglise, appuyé péniblement au bras d un ami| et, le cœur gros de douleurs étouffées, il rentra, dans son appartement désert. Les soins empressés, les consolations de ses amis, le fortifièrent pour Tapparence; il fit ce qu'il put pour supporter encore sa vie affligée et meurtriev mais la maladie et le chagrin ne devaient lui laisser que bien peu de jours, et des jours bien tristes !
Il s'appesantissait d'une manière de plus en plus inquiétante. Souvent, lorsqu'on lui parlait, il oubliait soudain la conversation et fixait son regard, ce regard qu'on n'oublie pas, sur des images invisibles. Parfois il sortait de ces contemplations intérieures et se réveillait avec de douces paroles. Dès lors l'inquiétude n'eut plus de repos. Il fallut qu*un médecin particulier, M. Jabin, donnât au malade des soins continuels. On crut devoir recourir aussi à Texpérience spéciale de M. Bouillaud, qui vint deux fois et confirma l'arrêt de. M. Trousseau.
Vers la fin de juin, par les rudes chaleurs, la crise du déchûrement définitif se manifesta : on avait déjà vu s'obscurcir cette limpide intelligence. Cet esprit si animé avait pu s'affaiblir! Cet œil si vif s'était voilé déjà! L'anxiété publique n'eut plus de bornes dès qu'un journal eut annoncé le péril où était Déranger.
Ses anciens amis, ses nouveaux amis, les amis intimes, les amis inconnus, Paris entier accourut dans la me de Vendôme. On venait consulter dès le grand matin les bulletins de santé, et le plus petit signe funeste augmentait la douleur de tous.
MM. Lamartine, Odilon Barrot, Barthélémy Saint bifilaire,, vinrent voir Béranger. Ses plus anciens amis, HM. Tliiers, Mignet, Lebrun et Cousin, le visitèrent presque tous les jours.
Us étaient liés depuis bien des années par une ^Ive amitié.
C^est en révoyant ces anciens amis que Béranger sentit son esprit se réveiller et son mal s'adoucir. Il leur parlait avec tendresse et avec enjouement. Un jour qu'il s'entretenait de ses poésies avec une modestie défiante, M. Thiers lui dit : • Savez-vous comment je vous appelle, Béranger? Je vous appelle l'Horace français. — Qu'en dira l'autre? » répondit-il avec un sourire. Un autre jour il parla de Dieu et de l'avenir avec des paroles étranges et d'une voix inspirée.
Mais ces heures de réveil furent bien rares.
La sœur de Béranger, religieuse cloîtrée, ne le voyait qu'une fois l'an depuis son entrée en religion. Elle vint le voir, autorisée par l'archevêque et accompagnée d'une autre religieuse. La porte lui fut ouverte; elle embrassa son frère, reçut ses embrassements, se retira et ne put revenir ; mais elle témoigna sa recomiaissance aux amis de Béranger et envoya chaque jour chercher des nouvelles. M. Tabbé Jousselin, l'ancien curé de Passy, devenu curé de Sainle-Élisabeth, avait retrouvé Béranger dans sa pai^oisse. Ils avaient parlé encore de leurs pauvres. Lorsque la maladie de Béranger sem. bla toucher à son terme, M. le curé lui vint rendre visite. Leurs conversations furent rares, très-courtes et peu importantes. Il y en a une, la dernière, que l'on a racontée de manières bien différentes. Au moment où M. l'abbé Jousselin, pour se retirer, tendait la main à Béranger, Béranger lui dit d'une voix nette : « Votre caractère vous donne le droit de me bénir. Moi aussi, je vous bénis . Priez pour moi et pour tous les malheureux : ma vie a été celle d'un honnête homme. Je ne me rappelle rien dont j'aie à rougir devant Dieu. »
Le 38 juin, on avait cru que Béranger allait mourir dans la journée. L'excessive chaleur l'accablait et exaspérait ses soûl-
frances; mais le temps se rafraîchit; il vécut quelques jours encore. C*était à qui le veillerait, à qui le soignerait, à qui mettrait le pîed sur le senil de sa porte»
Plusieurs dames, quand le mal fut à son comble, rècbmà'ent le privilège de leur ancienne amitié et envièrent à madame Ântier les fatigues de sim. admirable et opiniâtre dévouement, en ces longues journées et en ees nuits {Aoslongues encore*.
Béranger, le 1 5 juillet, s*était trouvé un peu mieux vers midi ; il avait reconnu ses amis, il avait même prononcé quel» ques mots ; il avait retrouvé un souftie de gaieté douce, il avait souri quand H. Ségalas', en lui tâtant le pouls, lui parlait de la foule accourue autour de sa maison, de cette foule dont le flot assiégeait sans relâche l'escalier et qui se retirait avec tant de peine. Le soleil était au plus haut point de sa course; il jetait un jour brillant sur les fenêtres. Comme Gœthe à son lit de mort, Béranger fit signe pour qu'on ouvrît les persiennés et appela la lumière d'un œil avide. Il ne se croyait pas frappé sans espérance; il murmura : « Un mois, un mois et
* Void les noms des personnes qui ont vdUé Béranger dans sa maladie' M. et madame Ântier, M. Perrotin, journellement ;
MM. les doctem^s Ch. Bernard, Jabin, Charles Lasègue;
MM. Edmond Arnould, Paul Boiteau, Victor Bonnet, Onésime Borgnon, Broc, Ghevallon, Donneau, Gallet, Savinien Lapointe, Charles Thomas. Un seul nom manque à cette liste; c'est celui de M. Béjot. Il était retenu dans son lit par de cruelles douleurs qui n'ont cessé qu'après la mort de Béranger.
D'autres amis anciens, MM. Gauchois-Lemaire, Bernard de Rennes et Joseph Bernard, par exemple, auraient voulu pouToir ne quitter jamais l'illustre ami qu'ils allaient perdre.
* M. Ségalas, dès que Béranger habita la rue Vendôme, offrit ses services toutes les fois qu'il y eut besoin d'un médecin. Il avait déjà soigné Béranger dans une hémorrhagie ; aux derniers jours, il nef cessa de venir le voir et d'offrir encore ses services.
detniy » quand le médecin lui dit qu'il fallait attendre patiemment une guèrison, hélas! impossible.
Le matin, M. Mignet Tavait trouvé pesamment endormi, la tète soutenue par une bandelette attachée au fauteuil. Quelques iastants après, Manin entra; mais Béranger, qui s'éveillait dans la stupeur, ne le reconnut pas et ne put dire un mot à Manin, qui pleurait.
La nuit fut douloureuse. M. le docteur Lasègue, ami de la maison, avait veillé le malade. Le 16, dès le matin, la chaleur devint grande. Un orage chargeait les airs. Dans la cour, encombrée de m<Aide, un pressentiment fimèhre était déjà descendu; tous les visages disaient que la douleur publique n*avait plus même une ombre d'espoir. Le docteur Trousseau venait de déclarer que le pouls se perdait et que l'heure dernière ne tarderait plus. Au haut de Fescalier, des voix étouffées s'entendaient à peine; le vent pénétrait dans les corridors et dans l'appartement; les portes ouvertes, les volets fermés, tremblaient dans l'ombre ; il n'y avait, dans la chambre même de Déranger, que les amis intimes : H. et madame Antier, M. Perrotin, M. Vemet, arrivé le matin même, madame Vernet, M. Thomas, le payeur central du ministère des finances, M. Lebrun, de l'Académie française, M. Paul Boiteau, le plus jeune des amis de Déranger, et les deux servantes. On attendait l'orage et le trépas.
Assis dans son grand fauteuil, au milieu de la chambre, le dos tourné aux fenêtres, la tête penchée à droite. Déranger était là comme une proie pour la mort; ses jambes, recouvertes d'un drap, faisaient effort pour se dégager des souffrances ; sa respiration était haletante ; ses lèvres, à demi closes, ne laissaient sortir de sa bouche que de vaines paroles; son front était mouillé d'une sueur douloureuse, ses mains
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n'avaient plus qu'un geste sans signification, son œil obscurci luttait contre la nuit tombée subitement du ciel, et semblait chercher avec inquiétude des images amies. Pas une plainte sur ce visage qu'une si vive intelligence avait animé si longtemps î
Le tonnerre retentit, la pluie tombe à flots; les éclairs, traversant les hauts arbres du jardin, pénétrent dans la chambre silencieuse. Déranger respire avec un peu plus de liberté. Les signes de croix que fait, à chaque coup de foudre. Tune des bonnes, agenouillée devant lui, ne Tétonnent pas; il n*a pas Tair de s'apercevoir de Torage; il appuie sa tète sur sa main droite et regarde vaguement ceux qui Tèntourent.
L'air rafraîchi lui donne une apparence de réveil qui ralentit mélancoliquement le désespoir de ceux qui l'entourent. Déranger allait mourir avant le coucher du soleil !
11 regardait de temps en temps ses amis d'un œil fixe et doux; on le faisait boire, on lui mettait de la glace, sa dernière nourriture, sur les lèvres ; on approchait encore une fois de sa main sa tabatière de platine qu'il aimait Jtant, et ses doigts se sont rappelé, une fois encore, un geste accoutumé. Mais il n y avait plus de volonté suivie dans ces regards et dans ces mouvements. On l'embrassait alors, et, lui tenant la main, sa main inerte, on pleurait derrière son fauteuil. Malgré soi la pensée s'obstinait à oublier l'homme expirant pour n'envisager que sa gloire. /
Vers deux heures, l'agonie fit sentir ses étreintes ; elles furent cruelles. Déranger a beaucoup souffert avant de mourir. M. Lebrun, épuisé d'inquiétude^ venait de se retirer dans la chambre, voisine. Peu d'instants auparavant MM. Mignet, Thiei*s et Cousin avaient vu pour la dernière fois leur ami« Déranger est mort à quatre hetfres trente-cinq minutes entre
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les bras de ses amis, serrant la main de H. Ântier. L'un des médecins comptait les dernières pulsations : le pouls s'ar* rêta. Tout était fini.
On se rappelle la tristesse extraordinaire qui se répandit dans tout Paris sur la fin de la soirée et qui semblait se promettre pour le lendemain une manifestation solennelle.
Quelques heures après que Béranger eut succombé, le ministre d'État fit savoir que le gouvernement, désirant honorer le poète par un témoignage public, se chargeait du soin des funérailles. L*État remplaçait la famille absente, et Texécuteur testamentaire n'avait plus de mission à remplir. Il fit remettre au ministre la copie de la lettre où Béranger, exprimant son dernier vœu, souhaitait que ses funérailles pussent répondre par leur simplicité aux habitudes de toute sa vie. f^e gouvernement prit sur-le-champ ses mesures, il s*arma du vœu du poète, et dans la nuit même furent posées ces affiches :