LE VIEILLARD
Là repose, jeune étrangère, La plus belle de ce hameau :
Ces fleurs, pour effacer Glycère, Tu les cueilles sur son tombeau.
C'est de 1805 que dalenl également les couplets qui suivent. Ils parurent dans YAlmanach littéraire de 1805 : c'était la préface préparée pour un volume de chansons que Béranger semblait vouloir publier dès cette époque et qui est devenu plus tard le recueil de 1815.
Mes amis, accueillez ce livre ; Au triste oubli ma muse y livre
Ses joyeux sons.
Des siècles bravons la mémoire; De la vôtre j'attends la gloire
De mes chansons.
Kappelez-vous qu'elles sont nées Au sein des heures fortunées
Que nous passons ; Soit de jeunesse ou de folie, Un souvenir toujours se lie
A des chansons.
Qu'aux lieux où régne Téliquette On dédaigne la cliansonnetle :
Nargue aux façons.
Chantons, et dans son vol rapide Que du temps le front se déride
A nos chansons.
La vie est une longue enfance; Nous sommes tous de lespiVance
Les nourrissons :
Pleurons-nous un hochel frivole.
Elle nous berce et nous console
Par des chansons.
Pour nous que Famitié rassemble, Nous devons de chanter ensemble
A SCS leçons :
(ihant d'amour, de peine ou d'ivresse, ^'a douce voix s'unit sans cesse
A nos chansons.
Avant vous s'il faut que je meure.
Séparés au plus pour une heure,
Point d'oraisons ; Dansez tous en rond sur ma cendre, Amis, et ne faites entendre
Que des chansons.
Bérangor a cité lui-même dans sa Biogi^aphie trois vers de la méditation qu'il lut à Lucien Bonaparte. Cette élégie, écrite vers 1802, contenait ce beau passage :
Nos grandeurs, nos revei s, ne sont point notre ouvrage : Dieu seul mène a son gré notre aveugle courage ; Sans honte succombez, triomphez sans orgueil, Vous, mortels, qu'il plaça sur un pompeux écueil. Des hommes étaient nés pour le trône du monde. Huit siècles l'assuraient à leur race féconde ; Dieu dit : soudain aux yeux de c^nt peuples surpris Et ce trône et ces rois confondent leurs débris. Les uns sont égorgés, les autres en partage Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage, Exilés et contraints, sous le poids des rebuts. D'errer dans l'univers, qui ne les connaît plus.
Spectateur ignoré de ce désastre immense, Un homme enfin, sortant de l'ombre et de l'enfance, Paraît. Toute la terre, à ses coups éclatants, Croit, dès le premier jour, l'avoir connu longtemps.
Il combat, il subjugue, il renverse, il élève; Tout ce qu'il veut de grand, sa fortune Tachève. Nous voyons, lorsqu'à peine on connaît ses desseins, Les peuples étonnés tomber entre ses mains.
Alors son bras puissant, apaisant la victoire, Soutient le monde entier, qu ébranlait tant de gloire. Le Très-Haut lordonnait. Où sont les vains mortels Qui s'opposaient au cours des arrêts étemels? Faibles enfants qu'un char écrasa sur la pierre. Voilà leurs corps sanglants restés dans la poussière.
Au nn'lieu des tombeaux qu'environnait la nuit,
Ainsi je méditais, par leur silence instruit.
Les fils viennent ici se réunir aux pères
Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y portaient naguère,
Disais-je, quand l'éclat des -premiers feux du jour
Vint du chant des oiseaux ranimer ce séjour.
Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles,
Passer dans les palais des familles nouvelles :
Familles et palais, il verra tout périr!
Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir,
Vu des hommes produits de la cendre des hommes ;
Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,
Lui-même, à ce long deuil fatigué d'avoir lui.
S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui.
Dès 1 835, M . Sainte-Beuve a loué quelques autres pièces qu'il lui avait été donné alors de connaître cl qui datent du même temps. Ainsi un poëme idyllique en quatre chants, intitulé le Pèlerinage j et la Courtisane. « La Courtisane, idylle de cent trente vers, disait M. Sainte-Beuve, exprime avec sentiment, naïveté et élégance, les remords et les larmes d'une villageoise pervertie qui revient un moment visiter les campagnes natales et qui voit de loin fumer le toit de la chaumière maternelle. On pourrait donner toute cette Courtisane sans en changer un vers, et elle ne ferait pas honte à ses cadettes de haute renouuTîée. »
Voici un curieux couplet que nous transcrivons avec plus de plaisir que tout autre morceau, non pas pour sa valeur littéraire, mais parce qu'il a été écrit en 1795.
C'était à Péromie, et Déranger avait quinze ans. Les jeunes fiUes de la \ille devaient rendre aux jeunes garçons, pour la Saint-Nicolas, une petite fête qui leur avait été offerte à ellesmêmes pour la Sainte-Catherine. Une cousine de Bérangor, à peu près du même âge que lui, le pria de faire pour ses compagnes un couplet de circonstance. Il fit celui-ci :
Air : Avec le jeu dans le village.
Jeunes gens, la reconnaissance A composé notre bouquet :
Pour fleurs nous portons la décence Et pour compliment un couplet.
Amitié, gaieté, badinage.
Voilà ce que nous apportons; Ce qu au reste prescrit Tusage, CVst de vous que nous lattendons.
Le couplet fut chanté et applaudi. « Eh bien, Félicité, demandait le lendemain Béranger à sa cousine, as-tu chanté? — Oui, et tes amis te feront compliment. — Et après ? — On a fait recommencer. — Voilà tout? — Qu'y avait-il encore ? — Rien, rien. » Et Béranger courut se moquer des jeunes garçons de Péronne, qui n'avaient pas su prendre un baiser offert si gracieusement .
Ce couplet, fait à quinze ans, dans l'atelier de l'imprimeur Laisnez , est sans doute lun des premiers essais de Béranger.
FLN DE L'APPENDICE.