Ma biographie
Qu’importe aux grands poêles que l’hisloirc de leur vie soit transmise à la postérité ? Leur vie est tout entière dans la durée de leurs œuvres, et ils n’ont souvent qu'à gagner aux légendes dont, à défaut de vérités positives, les peuples ne manquent pas d’entourer le berceau ou la tombe de leurs poètes favoris.
Un chansonnier, écho plus ou moins fidèle de sou temps, n’a pas à espérer une semblable auréole. Si par hasard scs chants lui survivent quelques années, la génération suivante peut avoir besoin, pour les bien comprendre, de connaître les circonstances et les sentiments individuels qui ont plus particulièrement inspiré leur auteur.
Ainsi m’ont souvent parlé des amis qui me pressaient de laisser des Mémoires et à qui j’ai longtemps répondu : « Qu’est-ce que l’histoire d’un homme qui n’a été rien,
dans un siècle où tant de gens ont été ou se sont crus quelque chose? » Mais toujours on répliquait : « Votre biographie écrite par vous peut devenir le meilleur commentaire de vos chansons. »
Ma paresse s’est enfin laissé vaincre, et je consigne ici d’assez nombreux souvenirs personnels. Je dois d’abord prévenir les lecteurs que, quoique contemporain des plus grands événements d’une époque qui a tant produit, je n’ai pas la prétention d’étendre mes récits et mes réflexions au delà du cercle que me trace ma I carrière chantante. Préoccupé sans cesse et avant tout ! des intérêts de mon pays, j’ai été poussé sans doute à y ! approfondir bien des questions d’ordre général; homme ' de nature politique, j’ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins importantes ; mais dans cette notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers, faits de peu de valeur et souvent très-vulgaires. Quant à la part d’influence que mes relations m’ont fait avoir dans la politique active, je m’en rapporte à ce que voudront en 'dire les historiens, s’il s’en trouve qui soient tentés de la chercher dans les derniers événements dont la France a été le théâtre.
En lisant ces souvenirs, on sera convaincu que mon r caractère méditatif a dû, le plus souvent, me réduire 1 au rôle de spectateur. Aussi, lorsqu’à cinquante ans j’ai vu de près le pouvoir, je n’ai fait que le regarder en passant, comme, dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d’or, je m’amusais a observer les chances du jeu, sans porter envie à ceux qui tenaient
les cartes. Il n’y avait de ma part ni dédain ni sagesse à cela : j'obéissais à mon humeur. Les réflexions qui viendront se mêler à mes narrations se sentiront donc du terre à terre de l’existence qui m’a plu. Aux grands hommes les grandes choses et les grands récits ! Ceci ir’est que l’histoire d’un faiseur de chansons.
Si l’on choisissait son berceau, j’aurais choisi Paris,
qui n’a pas attendu notre grande Révolution pour être la ville de la liberté et de l’égalité, et celle où le malheur rencontre peut-être le plus de sympathie. J’y vins au monde le lfl août 1780, chez mon bon vieux grandpère Champy, tailleur, rue Montorgueil, dans une maison encore debout aujourd’hui *.
A me voir naître dans une des rues les plus sales et les plus bruyantes, qui eût pensé que j’aimerais tant les bois, les champs, les fleurs et les oiseaux ?
Après avoir été clerc de notaire en province, c’est dans cette rue que mon père avait fait ses débuts à Palis, comme teneur de livres chez un épicier. Désireux de se lancer dans les affaires, il pensa à se marier à près de trente ans. Une jeune fille de dix-neuf ans, vive, mignonne, bien tournée, passait tous les matins devant la porte de l’épicier pour se rendre au magasin de modes où elle travaillait. Mon père s’en éprit, la demanda et l’obtint du tailleur Champy, qui avait six autres enfants.
* Depuis que ceci est écrit, la maison a fait place à un parc aux huîtres. (Noie île Héranqer )
Mon grand-père ne donna d’autre dot à son gendre que d’utiles relations, dont celui-ci eût pu tirer parti .
Loin de là : après six mois de mariage et de prodigalités, les deux époux se séparaient, mon père pour aller en Belgique, ma mère pour se retirer chez ses parents ; elle travailla de son état de modiste, et ne regretta guère l’absence d’un mari pour qui elle n’eut jamais beaucoup d’affection, quoiqu’il fût bon, aimable, gai et d’un extérieur agréable. Ma naissance faillit cou • ter la vie à ma mère : il fallut recourir au forceps pomme faire entrer dans ce monde, d’où je voudrais bien sortir avec moins de façon. Plus tard, une grande défiance de moi-même m’ayant fait voir des difficultés aux moindres choses, il m’est arrivé souvent de dire que j rien ne m’avait été facile, pas même de naître.
Envoyé en nourrice aux environs d’Auxerre, je restai là plus de trois ans sans que personne se soit jamais beaucoup inquiété de savoir si j'étais bien ou mal : j’étais bien, très-bien même. Quoique ma nourrice eût perdu son lait dès les premiers mois, ainsi qu’on l’apprit plus tard, et qu’à la mode de Bourgogne du pain trempé dans du vin m’ait souvent tenu lieu de bouillie, elle ne m’en éleva pas avec moins de tendresse et de soins. Fort inexactement payée, ce fut pourtant avec peine qu’elle me rendit à mon grand-père, à la charge duquel je restai jusqu’à près de neuf ans. Sa femme et lui avaient été assez peu tendres pour leurs enfants; mais, fidèles au rôle des grands parents, ils me gâtèrent de leur mieux, firent de mes oncles et tantes mes
Irès-humbles domestiques, et ce n’est pas de leur faute si je ne contractai pas dès lors le goût d’une mise élégante et recherchée. Plusieurs fois atteint de daugereuses maladies, et sujet, dès le berceau, aux plus violentes migraines, je ne fus envoyé que bien tard à l’école, qui pourtant était tout vis-à-vis de la maison, dans l'impasse de la Bouteille. Je ne crois pas y avoir été plus de vingt fois, tant j’avais d’adresse à trouver des prétextes pour m’éviter cette pénible corvée. Mes bons parents me l’imposaient à regret, bien qu ils eussent tous deux le goût de la lecture. Je me rappelle ma grand’mère lisant les romans de Prévôt et les œuvres de Voltaire, et mon grand-père commentant à haute voix l’ouvrage de Raynal, qui alors jouissait d’un succès populaire. J’ai pu douter depuis que ma bonne grand’mère comprit quelque chose à ses lectures, qui pourtant la passionnaient. Elle citait sans cesse M. de Voltaire, ce qui ne l’empêchait pas, à la Fête-Dieu, de me faire passer sous le saint sacrement. '
L’amour de l’école ne me venait toujours pas. Ce que je préférais de beaucoup, c’était de rester sans bruit dans un coin, à faire des découpures, des dessins, ou de petits paniers avec des noyaux de cerises délicatement évidés et ciselés, chefs-d’œuvre qui m’occupaient des journées entières et causaient l’admiration de tous mes parents.
Ma mère ayant quitté sa famille pour vivre seule, j’allais de temps à autre passer huit ou quinze jours auprès d’elle près du Temple, ce qui apportait un
étrange changement à la vie que je menais rue Montorgueil. Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard ou à quelques bals et à des parties de campagne.
J’écoutais beaucoup et je parlais peu. J’apprenais bien des choses, mais je n’apprenais pas à lire.
Toujours séparé de ma mère, mon père alors habitait l’Anjou, et je ne l’avais vu qu’une ou deux fois à son passage à Paris. Il y revint au commencement de 1789, et l’on décida que je serais mis en pension au faubourg Saint-Antoine*, où l’on me conduisit bientôt et d’où je vis prendre la Bastille du haut des toits de la maison. C’est à peu près le seul enseignement que j’y reçus, car je ne me rappelle pas qu'on m’y ait donné aucune leçon de lecture et d’écriture. Pourtant j’avais déjà lu la Henriade avec notes et variantes, et une traduction de la Jérusalem, par Mirabaud, présents d’un oncle, tailleur comme mon grand-père, qui voulait me donner le goût des livres. Comment avais-je appris à lire? Je n’ai jamais pu m’en rendre compte.
Le peu de temps que je passai dans cette pension . m’a laissé deux souvenirs, outre la prise de la Bastille, que j’ai plaisir à me retracer.
Lu vieillard y venait souvent visiter son petit-fils, le plus âgé des élèves, qui, à ce, titre, avait la jouissance particulière d’un coin de jardin orné d’une verte tonnelle, sous laquelle le vieillard aimait à s’asseoir. A travers les capucines et les pois de senteur, j’allais silen-
" Dans l:i me des Boulets, n* 9. (Noie de l'Éditeur.)
cieusement regarder le vénérable octogénaire, dont j’avais entendu plusieurs fois répéter le nom par mes camarades. C’était Favart, fondateur de l’Opèra-Comique, auteur de beaucoup de pièces à grand succès, entre autres, A\i nette et Lubin, la Chercheuse d'esprit et les Trois Sultanes. Je me demande encore aujourd’hui pourquoi, dans mon ignorance, je prenais plaisir à considérer curieusement ce vieux poète dont je ne pouvais apprécier ni les titres ni la réputation.
Était-ce l’instinct de mon sort à venir qui m’attirait vers cet auteur de tant de poésies chantées, vers ce Favart qui, parlant de ses courses dramatiques à la suite des camps, a dit: « Le maréchal deSaxe m'avait institué le chansonnier de l’armée. »
Mon autre souvenir est d’une nature différente. Au nombre des pensionnaires se trouvaient plusieurs enfants de Grammont, acteur tragique du Théâtre-Français . Je vois encore le plus jeune, vêtu d’une houppelande rouge, défroque héroïque de son père. Combien j’étais ravi quand il nous répétait le rôle de Joas, que déjà on lui faisait jouer. Je m’étais lié avec cet élève, parce qu’il était doux et tranquille, ce qui convenait à ma rêveuse nonchalance. Il n’en était pas ainsi de Grammont l’aîné, âgé d’au moins quinze ans ; celui-ci m’inspirait une terreur extrême, par les mauvais traitements qu’il nie faisait subir. Heureusement nos rencontres étaient rares: il appartenait à la catégorie des grands ; j’étais avec les petits. J’ai soupçonné plus tard la cause de son aversion pour moi.