‹ Ma biographie (volume 2)Chapitre 2 sur 25 · SIA B 1 0 G K A P II I K · texte numérisé non relu

SIA B 1 0 G K A P II I K

J’avais là, pour prolectrice, une pareille de mon grand-père qui connaissait depuis longtemps l'abbé***, maître de la pension. Pour complaire à ma cousine, les subordonnés me dorlotaient ; et, grâce à mes fréquentes migraines, j’étais souvent exempté d’pller en classe. De pareilles faveurs me rendaient un objet d’envie. Un jour solennel fit éclater la haine de Grammont. A la distribution des prix, auxquels je n’avais aucune prétention, et que sans regret je voyais donner à mes camarades plus jeunes que moi, n’eus-je pas le malheur insigne d’être gratifié delà croix de sagesse, cet éternel partage des ânes de collège? J’y avais bien quelque droit, puisqu'il faut parler net , car je n’étais ni joueur, ni bruyant, ni indocile. Mais les élèves ne manquèrent pas de crier haro sur le baudet. Ce qui n’empêcha pas de me décorer de la maudite croix. Si j’en conçus de l’orgueil, cet orgueil fut de courte durée. Ce jour-là même, dans la cour de récréation, où étaient réunis les pensionnaires de tout âge que les parents n’avaient pas encore emmenés en vacances, j’étais à la grille de la rue et lorgnais les marchands de gâteaux et de fruits qui venaient tenter la maigre bourse des écoliers. Les petites sommes que les parents font distribuer à leurs enfants sous le nom de semaine s’échangeaient rapidement contre de si douces friandises. Hélas ! j’étais condamné au seul plaisir de les passer en revue, car, moi, je n’avais pas de semaine. Une pomme énorme, d’un vermillon appétissant, excitait surtout ma convoitise. Je la dévorais de mes] yeux d’enfant, quand une rude

voix vint me crier à l’oreille: « Prends la pomnic! prends! on je te donne une belle volée. » Ce n’était pas le serpent tentateur, c’était le terrible Grammonl. Son poignet de fer me pressait contre la grille. Que se passa-t-il dans mon ûme candide? Je n’osais; mais la frayeur, venant en aide à la gourmandise, triompha si bien, que, cédant aux injonctions de mon ennemi, et sans respect de ma décoration nouvelle, j’étends la main en tremblant, et saisis furtivement la pomme fatale. Le crime est à peine consommé, que Grammont m’appréhende au collet, crie au voleur, et fait voir le corps du délit à toute la pension rassemblée. Quel scandale ! le modèle de la sagesse tombé dans une pareille faute ! on me conduisit devant les professeurs ; mais mon trouble était si grand, que je ne pus entendre quel arrêt fut porté. Sans doute la mauvaise réputation de l'accusateur, détesté des élèves et des maîtres, et quelques témoignages bienveillants éclairèrent la conscience des juges.

Toujours est-il certain qu’on me fit rendre la croix que d’abord Grammont m’avait arrachée. Je ne sais si c’est à cette scène, qui me coûta bien des larmes, que depuis j’ai dû mon aversion pour les pommes et mon peu de goût pour les croix.

Combien j’ai ri de fois en me rappelant cette aventure d’enfance ! Quant à Grammont, heureux s’il s’en fût tenu à de semblables espiègleries !

Quatre ans plus tard, j’apprenais que, devenu, avec son père, un des chefs de l’armée révolutionnaire qui

couvrit <1p sang et do ruines les départements de l’Ouest, le père et le fils avaient commis tant d’atrocités, que pour faire un exemple le Comité de. salut public les livrait à la guillotine, qu’ils traînaient dans le bagage de leur armée. ^

J’appris cette mort avec effroi. J’avais déjà éprouvé quel effet produisait sur moi la vue du sang versé par le meurtre. En octobre 1789, un jour de vacances à la pension, comme je traversais la rue avec une de mes tantes, nous nous trouvons entourés d’une foule d’hommes et de femmes effrayantes à voir. Ils portaient au bout de longues piques les tètes des gardes du corps massacrés à Versailles. À ce spectacle, j’éprouvai une telle horreur, qu’en y pensant je vois encore une de ces tètes sanglantes qui passa tout près de moi. Aussi ai-je béni le ciel d’avoir été éloigné de Paris pendant la Terreur.

Bientôt las de payer ma modique pension, mon père, qui était devenu notaire à Durtal , m’envoya à Péronne, ville aux environs de laquelle* il était né dans un cabaret de village, ce qui ne l’empêchait pas d’affecter des prétentions à la noblesse. Il les appuyait de folles traditions de famille qui lui ont fait me donner, dans mon acte de naissance, la particule féodale dont il se para toujours et à laquelle ma mère, bien que fdle de tailleur, ne tenait pas moins que lui. Je dois dire, pour sa justification, que c’était la manie de chefs de la famille.

* A Flaniicourt. (Noie de l'Éditeur.)

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