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Mon grand-père avait les mêmes prétentions, tout cabaretier qu’il fût obligé d’être par l’abandon où ou l’avait laissé, son père étant allé se remarier en Angleterre, sous le nom de Béranger de Formcntel. Ces itfées nobiliaires sont encore très-communes en France. 'J’ai connu un petit bourgeois picard qui établissait, avec une grande assurance, sa parenté avec la maison de Bourbon. Au moins cela valait la peine de se faire illusion.
Quant à moi, ce n’est qu’ après avoir vu attribuer de mauvais vers de ma façon, imprimés dans un almanach, à un M. Bérenger, auteur des Soirées provençales , que, d’après le conseil d’Arnault, je me décidai à user du de et à faire précéder mon nom des initiales de mes noms de baptême ; j’établissais ainsi une différence entre ma signature et celle de plusieurs Bérenger, qui écrivaient à cette époque et dont l’un fit, je crois, des vers sur la naissance du roi de Home qu’à mon tour je me vis attribuer. Je ne réclamai pas cette fois, mais j’avais écrit plusieurs lettres à la Quotidienne en faveur de l’autre Bérenger, que j’aurais voulu voir déclarer innocent de mes rimes malencontreuses. La Quotidienne ne tint aucun compte de mon témoignage ; il résulta de tout cela une particule de plus en littérature. A la Restauration, quelques amis voulaient que je la supprimasse ; mais j’avais assez de confiance dans mes principes pour ne pas chercher à en faire preuve d’une façon aussi puérile. J’ai eu de mon père, pour toute succession, une généalogie armoriée* à laquelle il ne
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manque que des pièces justificatives, l’exactitude historique et les vraisemblances morales.
Mais revenons à mon voyage en Picardie. C’était à nue de ses sœurs, veuve sans enfants, que, sans l’en avoir prévenue, mon père m’expédia par la diligence. Je me vois arrivant, avec une vieille cousine, ma conductrice, à la petite auberge de Y Épée-Royale, que celte tante tenait dans un des faubourgs de Péronne, et qui était toute sa fortune. Je ne la connaissais pas : elle m'accueille avec hésitation, lit la lettre de mon père qui me recommandait, puis dit à la cousine: «Il m’est impossible de m’en charger». Ce moment m’est présent encore. Mon grand-père, frappé de paralysie et retiré avec un revenu insuffisant, ne pouvait me garder; mon père rejetait le fardeau, et ma mère n’avait nul souci de moi. Je n’avais que neuf ans et demi, mais je me sentais repoussé de tous. Qu’allais-je devenir? De pareilles scènes mûrissent vite la raison chez ceux qui sont nés pour en avoir un peu.
En grandissant je suis devenu laid, mais j’ai été un bel enfant et me suis dit souvent que j’en devais bénir la Providence. Cette beauté du premier Age peut exercer son influence sur toute notre vie, par les sourires dont elle nous entoure au moment où l’on a tant besoin d'appui. Je ne veux pas diminuer le mérite de l’action de ma tante, mais je la vois me regarder du coin de l’œil, puis, émue, attendrie, elle me presse dans ses bras et médit les larmes aux yeux : «Pauvre abandonné, je te servirai de mère! » Jamais promesse ne fut mieux tenue.
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J’ai perdu, il y a quelque temps, celle excellente femme, qui s’est êleinle à quatre-vingt-six ans, après avoir dicté son épitaphe, que voici :
Jamais elle ne fut mère,
Et pourtant elle a laissé des enfants qui la pleurent.
Son neveu le poêle il’ eût pas trouvé mieux à dire ; mais qu’il lui soit permis de placer ici 1 éloge de celle qui fut sa véritable mère.
Née avec un esprit supérieur, elle avait suppléé à l’éducation qui lui manquait par des lectures sérieuses et bien choisies. Enthousiaste de toutes les choses grandes, elle s’inquiétait encore, dans ses dernières années, des découvertes nouvelles, des progrès de l’industrie et même des embellissements de la capitale. Connue elle était capable d’une vive exaltation, la Révolution eu lit une républicaine aussi ardente que son humanité pouvait le permettre, et toujours elle sut allier au patriotisme les sentiments religieux (pi’ une âme tendre doit souvent plus à sa propre nature qu’à son éducation première. Telle était la pauvre aubergiste qui se chargea du soin de ma seconde enfance. C’est dans Télémaque, dans Racine, dans le théâtre de Voltaire, qui composaient toute sa bibliothèque, qu’elle acheva de m’apprendre à lire ; car, bien que je susse presque par cœur deux poèmes épiques, je ne savais lire que des yeux, cl j’étais incapable d’assembler deux syllabes à haute voix, la valeur des consonnances 11e m’ayant jamais été enseignée. Enfin un vieux maître d’école m’apprit à
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écrire et à calculer plus régulièrement que je ne me l’étais appris moi-mémc. Là s’arrêtèrent mes études: ma tante n’avait pas le moyen de m’en faire faire de pins brillantes ; et d’ailleurs Péronne vit alors fermer sou collège. J’avais pour le dessin un goût très-vif, qu’elle eût désiré cultiver, mais pour cela encore les dépenses étaient un obstacle. I.’éducation morale ne fut pas aussi restreinte, grâce aux leçons que sur tous les sujets elle savait approprier à mon âge, et aussi à mon intelligence, dont le développement fut assez rapide jusqu’à douze ans. La maîtresse crut devoir quelquefois recourir aux avis de son élève. Voilà donc près de cinquante ans que je donne des conseils aux autres. Il paraît que j’étais destiné à ce sol métier, aussi peu profitable A celui qdi le prend qu’à ceux pour qui on le fait. Cette raison précoce, va-t-on me dire, vous empêcha-t-elle vous-même de faillir souvent? Hélas! non; mais cette raison me fil de bonne heure garder mémoire de mes moindres fautes, et c’est à cela que je dois de pouvoir sans trop rougir aujourd’hui me l’appeler les leçons de mon institutrice.
Je vais rapporter un fait qui donnera l’idée des moyens qu’elle employait pour m’inculquer scs principes.
A l’époque de la Terreur, quelques-uns de ses amis, habitants d’un prochain village, furent arrêtés et conduits à Péronne, au milieu de la nuit, poury être incarcérés. En passant devant notre auberge, il leur fut permis de parler à ma tante. Le bruit de cette visite ne m’avait pas réveillé, et, le matin, sans m’instruire de
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cotte arrestation, elle m'emmène à la ville, où je la vois avec surprise se diriger vers la prison. Lorsqu’elle est près de frapper au guichet : « Mon enfant, me dit-elle, nous allons voir d’honnêtes gens, de. bons citoyens privés de leur liberté par une accusation calomnieuse : j’ai voulu t’apprendre à combien de persécutions la vertu est exposée dans les temps de troubles politiques. »
De pareilles leçons, données ainsi, restent profondément gravées dans un jeune esprit.
Il m’en fut donné d’un autre genre. Tant que les églises restèrent ouvertes, ma tante m’y conduisit ou m’y envoya exactement. Elle me força même de servir la messe d'un prêtre de sa connaissance, à qui, depuis, frère Jean des Entomeures m’a souvent fait penser. Il fallut apprendre le latin de l’office, et, chose bizarre, malgré mon excellente mémoire, je ne pus jamais savoir de latin par cœur. Aussi, à ma première communion, le curé, au mépris des canons , fut contraint de me laisser dire mes prières en français.
Pour en revenir à mon apprentissage d’enfant de chœur, je le remplis si gauchement, j’estropiai ou embrouillai si bien les répons, j'usai si maladroitement des burettes, que l’abbé, qui pourtant n’y devait pas regarder de trop près, voyant un jour qu’il ne restait plus de vin pour la consécration, me lança une épithète qui n’avait rien de sacramentel, finit, la messe à la bâte, et regagna la sacristie en jurant qu’il ne m’ admettrait plus à l'honneur de servir l’autel. Je n’avais nulle envie d’y retourner. Il nie plaisait bien plus d’écouter parler
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politique. Il est inutile de rapporter toutes les circonstances qui expliquent comment, si jeune, je pris tant d’intérêt à notre grande Révolution et jusqu’à quel point dut s’exalter mon patriotisme.
Dans quelle triste anxiété nous jetait alors, ma tante et moi, l'invasion des armées coalisées, dont les avantpostes dépassèrent Cambrai ! Le soir, assis à la porte de l’auberge, nous prêtions l’oreille au bruit du canon des Anglais et des Autrichiens assiégeant Valenciennes, A seize lieues de Péronne. Chaque jour l’horreur de l’étranger grandissait en moi. Aussi avec quelle joie j’entendais proclamer les victoires de la République ! Lorsque le canon annonça la reprise de Toulon, j’étais sur le rempart, et, à chaque coup, mon coeur battait avec tant de violence, que je fus obligé de m’asseoir sur l'herbe pour reprendre ma respiration.
Aujourd’hui que, chez nous, le patriotisme sommeille, ces émotions d’un enfant doivent paraître étranges. On ne sera pas moins surpris si je dis qu’à soixante ans je conserve cette exaltation patriotique et qu’il faut tout ce qu’il y a en moi d’amour de l’humanité et de raison éclairée par l’expérience pour m’empêcher de lancer contre les peuples nos rivaux les mêmes malédictions que leur prodiguait ma jeunesse.
Ce sentiment si vif, d’autant plus vif peut-être que, dans le monde, je l’ai concentré de bonne heure, ainsi que tous mes autres sentiments, a influé jusque sur mes jugements littéraires. Mes amis se sont parfois étonnés du peu degoiît que m’inspira Voltaire, malgré