‹ Ma biographie (volume 2)Chapitre 5 sur 25 · HISTOIRE DE LA MÈRE JARY · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA MÈRE JARY

« J’ai été fort jolie, fort gaie, fort rieuse. Ma mère, petite couturière, m’apprit son état, et je devins ouvrière assez habile. J’avais dix-sepl ans quand Jarv demanda ma main. Il était beau garçon, de joyeuse humeur, et avait un emploi dans les écuries du roi : c’était une fortune. Ma mère, depuis la mort d’un fils beaucoup plus Agé que moi, restée faible et souffrante, avait le pressentiment de sa fin prochaine, et, voyant que Jary me plaisait, < lie se hâta de conclure le mariage, qui, pendant un mois, fut le plus heureux du monde. Mais bientôt Jary se montra ce qu’il était, joueur, ivrogne et libertin. Nous habitions Versailles; il rentrait ivre, me battait et amenait des tilles au logis. Mes peines s’accrurent par la perte de ma mère, à qui je les cachais et qui mourut avec la consolation de me croire parfaitement heureuse. Je l’aurais été. si Jary avait eu de la conduite. Il fit des dettes, perdit sa place, et je le vis un jour arriver en me disant : « Nanelte, je pars pour l’An- « gleterre, où je vais me perfectionner dans mon état « de palefrenier. — Et moi, m’écriai-je, comment vais- « je faire pour vivre? — Tiens, reprit-il, voilà un louis. « Tu es économe ; vends notre mobilier ; retourne à « Paris et travaille. Remarie-toi, si tu le veux. Je t’en- « verrai un acte mortuaire de Londres, » Il m’embrasse,

et le voilà parti, me laissant muette et étourdie. Je n'en ai depuis entendu parler.

« Nous autres pauvres gens, nous n’avons pas le temps de pleurer tout notre soûl : je me hâtai de revenir à Paris me loger dans une mansarde étroite, où je me mis à travailler pour les couturières. Je n’avais pas encore accompli mes dix-huit ans; la solitude me parut bien pénible. En travaillant, je chantais sans plaisir. Mes compagnes d’enfance étaient toutes dispersées : la crainte des mauvaises connaissances m’empêcha d’en faire de nouvelles. 11 me semblait toujours que quelque ami dût me tomber du ciel.

« Dans la maison que j’habitais, vis-à-vis de l’étroite fenêtre de ma chambre, était une lucarne toute semblable. Un jour de printemps, j’y remarquai un jeune ouvrier tailleur, si assidu à l’ouvrage, que, de toute la journée, que je passai sans chanter, il ne tourna pas les yeux de mon côté. C’était un blond d’une jolie figure, quoique un peu pâle. Le lendemain, dès la pointe du jour, je le revis à la besogne et toujours avec la même assiduité. Ce jour-là pourtant, j’osai chanter, mais tout bas ; ses yeux se tournèrent vers moi et nous nous saluâmes. Puis vinrent les rencontres sur le palier ; puis les services de bon voisinage ; enfin une intimité complète s’établit entre nous deux, pauvres jeunes gens. Il avait quatre ans de plus que moi et fournissait par son travail aux besoins d’une mère infirme, qu’il allait, fêtes et dimanches, visiter à Charonne. Bientôt une tendresse mutuelle nous rendit inséparables, et nous trouvâmes

de l’ économie à n’avoir qu’un ménage et à faire bourse commune. J’en ai bien souvent demandé pardon au bon Dieu, que nous allions prier ensemble. Hélas! je devins grosse au bout de quelques mois de cette heureuse liaison : ce fut une joie de plus pour nous. 11 venait de perdre sa mère, qui nous avait bénis en mourant, et nous gagnions assez pour élever un enfant . Les mois de bonheur que j’ai passés avec ce bon Paul Gaucher me sont encore présents : il n’en est pas venu d’autres pour les faire oublier, et le malheur était si près de nous ! Gaucher depuis longtemps souffrait de la poitrine ; tout à coup le mal fit de rapides progrès : malgré tout son courage, jade vis contraint de moins travailler d’abord, puis de recourir au médecin, et bientôt il fut réduit à garder le lit la moitié du jour. Nos petites économies s’en allèrent ; les dettes ne tardèrent pas à s’accumuler, et notre linge, nos meubles, nos hardes, furent mis en gage. C’eût, été peu si la santé sc fût rétablie ; au contraire, il s'affaiblissait chaque jour davantage, et lorsque j’accouchai il nous restait à peine de quoi payer la sagefemme.

<; Dieu me donnait un fils, un fils charmant, mais point de lait pour le nourrir. 11 voulait sans doute ainsi me punir de ma faute. Nous ne pouvions nous procurer line nourrice. Quel désespoir troubla ma joie de mère ! Et, pour ajouter à ce malheur, les suites de ma couche devaient être pénibles et longues. Nous ne savions que faire pour apaiser les cris du pauvre et cher enfant. Trois jours après mon accouchement, Gaucher, étendu

sur un matelas, se lève précipitamment : « Donne-moi « mon fils, dit-il ; dans le village où ma mère est morte « je suis sur de lui trouver une nourrice. J’y cours. » Je ne sais comment il eut la force de se lever et de sortir, emportant bien emmailloté notre enfant, que je couvris de baisers et de larmes. Selon moi, il devait rester absent presque toute la journée : je le vois rentrer au bout de quelques heures et tomber sur son matelas sqns pouvoir proférer une parole. Malgré la fièvre qui vient de me prendre, je me traîne auprès de lui et le force de boire un reste de vin qu’il avait gardé pour moi. Il se ranime enfin ; mais alors des pleurs inondent son visage si défait, si pâle. Une secrète inquiétude m’agite. « Et notre fils? » lui dis-je. A ces mots, ses pleurs redoublent ; il me presse dans ses bras défaillants : « 11 est aux Enfants-Trouvés, » répondit-il en se laissant retomber sur le matelas.

« Voilà, mon cher monsieur, le plus affreux momeni de ma vie, celui qui l’a remplie d’une amertume telle, que tous les biens de ce monde n'eussent pu 1 adoucir. Je m'écrie : « Quoi ! tu as porté là mon fils ! — Na- « nette, écoute, dit-il en me prenant les mains ; je « n’ai plus que quelques jours à vivre, quelques heures « peut-être. Je te laisse accablée de dettes, sans un « seul ami, sans la moindre protection. Que serais-tu « devenue avec un enfant que tu ne pouvais nourrir? « Que serait-il devenu lui-mème, ce cher enfant? El « qui sait? ton mari ne peut-il pas revenir? Pardonne- « moi et écoute-moi, je t’en supplie. Avant de le dé-

« poser dans cette maison, je lui ai fait, à la cuisse « gauche, une croix de la forme de celle que tu as « mise en gage. Comme il n’était pas baptisé, j’ai atta- « ché un billet à ses langes où je demande qu’on lui « donne mon nom de Paul. »

« Quelque peine qu’il but à parler si longtemps, il fut obligé de me redire les mêmes choses plusieurs fois ; car il voyait que, dans mon abattement, je ne l’avais ni compris ni entendu. 11 ajouta : « La croix ne « s’effacera pas. Je l’ai marquée avec un fer chaud. — « Avec un fer chaud ! » m’écriai-je saisie d’horreur et m’éloignant de lui comme j'aurais pu le faire d’un assassin. « Rassure-toi, me dit le malheureux Gaucher ; « j’y ai pris tant de précautions, qu’à peine a-t-il poussé « un gémissement. >>

« Mon trouble ne s’apaisa que par le projet que je formai en moi-même de courir bientôt reprendre mon enfant. Mais mon état, qu’empira sans doute la violence du chagrin, ne me permettait pas de sortir, et dés la nuit même, après les efforts de tout genre qu’il venait de faire, Gaucher tomba dans des convulsions que je crus être son heure d’agonie. Le médecin ne me laissa aucun espoir, et, n’étant plus payé, cessa ses visites. Gaucher languit encore dix jours, et c’est lorsque l’espérance me revenait, qu’après une crise affreuse je reçus son dernier soupir. Pauvre ami ! qu’il était honnête et bon ! Dieu aura eu pitié de son âme. Oh ! que de fois j’ai prié pour lui la Vierge et son saint patron !

« Hélas ! mon cher monsieur, voilà quarante-huit ans de cela, et, depuis ce moment, je n’ai eu que son souvenir et celui de mon fils pour unique compagnie. Oui, depuis l'âge de dix-neuf ans, j’ai vécu seule, toujours seule. Quelquefois pourtant votre grand-père m’admit dans sa famille ; et, m'ayant appris à travailler de son état, il ne me laissa jamais manquer d’ouvrage, ce qu’il regardait comme une distraction suffisante, lui qui n’en connut guère d’autres, sauf pourtant ses promenades du dimanche, où, tout petit que vous étiez, il vous emmenait courir les champs. C'était dans une de ces courses que, bien longtemps avant le mariage de votre mère, j’eus le bonheur de le rencontrer. J'étais avec Gaucher, qui travaillait pour lui, et, depuis, le cher homme m’a toujours été secourable. Je travaillai donc; mais j'avais cent soixante quinze francs de dettes à acquitter. On ne sait pas combien il faut de temps à une pauvre ouvrière pour payer une si forte somme, quels que soient son courage et son économie. Dix-sept liv res dix sous par an prélevés sur de petites journées, c’est énorme. J'ai tout payé, mon cher enfant, tout payé. 11 m’a fallu dix ans pour cela. Pendant ces dix années, à compter du jour où ma sauté se rétablit un peu, croyez que je fis bien des démarches pour avoir des renseignements sur mon fils. Toutes mes tentatives furent vaines ; car c’est un usage de l'administration des Enfants-Trouvés de refuser aux mères la connaissance des lieux où ces enfants sont envoyés. Je m’en aperçus avec désespoir dès les premières réponses qui

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me furent faites, avec une dureté qui m'intimida et m'empêcha peut-être de dire et de faire ce qu’il eût fallu. Personne ne nous écoute, ne nous aide, nous autres petites gens. Oh! si j’avais pu savoir ce qu’il était devenu ! Pour l’avoir, pour l’élever, que n’aurais je pas donné ! que de nuits j'aurais consenti à passer au travail, en outre de celles que je passais déjà ! Après de longues années de sollicitations, une des sœurs de la maison prit entin pitié de moi. Elle feuilleta les registres, trouva, à l’époque indiquée, un nouveau baptisé du nom de Paul; écrivit dans l’endroit éloigné où il avait été envoyé et d’où l’on répondit que, la nourrice et son mari étant morts, l’enfant, âgé de huit ans, avait été confié à un voyageur riche que sa bonne mine avait intéressé. Depuis on n’en avait plus entendu parler, et le curé du lieu avait oublié le nom du voyageur et son pays.

« C’était bien peu de. chose pour une mère que ces détails; pourtant ils me causèrent une grande joie. Mon fils avait échappé aux premières maladies de l’enfance; il devait vivre, il vivait. Plus j’y pensais et plus j’en étais convaincue. Tous mes rêves me semblaient dire d’espérer.

« Depuis lors j’ai vécu avec ce cher fils, avec mon Paul : non-seulement en le cherchant partout, autant que je le puis dans ma vie de travail, mais en m’en faisant une image toujours plus parfaite, d'année en année. Je l’ai vu tout petit; je l’ai vu grandir, devenir homme, et je le vois aujourd’hui dans son Age mûr. Il

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me ressemblait: il aura eu ma force; il vit, mou cœur eu est sur. Dès que je suis seule, il est toujours devant nies yeux; il n’y a pas longtemps que je me suis écriée : « Combien tu as déjà de cheveux blancs, Paul ! » et je l’ai vu me sourire tristement. 11 aura sans doute aussi éprouvé bien des peines. Je ne sais cependant pourquoi je m’imagine qu’il a fini par faire une brillante fortune. Je 11 e puis me le représenter que bien vêtu; mais, dûtil être en haillons, que je le presse sur mon cœur avant de mourir ! »

Avec quel intérêt j’écoutais cette mère se créant ainsi l’image du fils qu’elle rêvait sans cesse ! Qu’on ne croie pas (pie cette femme eût le cerveau malade : elle était au contraire d’un sens rassis et droit; mais la sensibilité maternelle avait été développée à ce point par la solitude elle besoin d’aimer. Le cœur d’une mère est une source inépuisable de miracles.

S’apercevant de l'émotion qu’elle me faisait éprouver: « N’est-ce pas que je le retrouverai? — Je l’espère comme vous, mère Jary. S’il était mort, vous perdriez la faculté de le voir ainsi. Dieu nfe voudrait pas se faire un jeu d’une affection si touchante.» Lajoie brillait dans les yeux de la pauvre femme, qui s’empressa d’ajouter : « Je me suis dit cela bien souvent. Ah ! si vous saviez ! quand je suis dans la rue, je regarde tous les passants de son âge. J'ai osé même, moi qui suis si timide, en arrêter plusieurs parce que leur taille, leur tournure, leurs traits, me rappelaient mon frère, qui me ressemblait à s’y méprendre. Les uns rient et me repoussent

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en m’appelant folle, d’autres paraissent avoir pitié de mon embarras. Et si je vous disais que, moi, femme, il m’est arrivé d’aller voir au bord de la rivière des hommes se baigner, dans l’espoir de découvrir la croix dont Paul doit avoir conservé la marque ! Combien, les dimanches, après la messe, ai-je passé d'heures sur le pont Neuf, où la foule esl toujours si grande, pour voir si quelqu’un n’y parlerait pas à mon cœur ou n’éprouverait pas à ma vue les mouvements du sang ! Sur des renseignements pris au hasard, j’ai eu la hardiesse de me présenter à beaucoup de bourgeois et d’ouvriers qui portaient le nom de Paul ou que. je savais être sans famille. Dans ce moment encore, mon cher monsieur, je m’occupe d’une nouvelle recherche, et c’est pour cela même que j’ai cru nécessaire de vous raconter l’histoire de mes malheurs. Il y a au théâtre de l’Opéra- Comique un acteur nommé Paul, je n’ai pu me procurer son adresse. Pourriez-vous me la faire avoir? Si vous vous en mêlez, il me semble que vous me porterez bonheur.

— Mère Jary, lui dis-je, aujourd’hui même vous aurez cette adresse. » En effet, je l’allai chercher au théâtre, et m’empressai de la lui porter. Comme je devais m’y attendre, le lendemain, je la vis arriver triste et abattue. L’acteur Paul avait un père et une mère; il les lui avait présentés; car il se rendait compte du sentiment qui animait la pauvre femme, et il l’avait affectueusement accueillie.

Peu de mois après, l’âge, la misère et les peines

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morales triomphèrent enfin de sa forte constitution. Iles plaies dangereuses envahirent les jambes, et elle se fit porter à Y Hôtel-Dieu, que je n’avais pas le moyen de lui éviter. A la première visite que je lui fis, elle me dit: « Si j’osais!. — Osez, osez, mèreJary. — Eh bien, j’ai appris, le jour où je suis entrée ici, qu’un enfant trouvé, nommé Paul, habite sur le quai de la Ferraille. On m’a assuré qu’il avait l’âge de mon cher enfant, o

J’allai voir le brave ouvrier; mais cet homme, d’origine méridionale, n’avait que trente-six ans. Il inc fallut encore affliger la pauvre malade, dont l’état empira promptement. Une des sœurs qui desservait la salle l’avait prise en affection; je sus par elle qu'il n'y avait point à compter sur une guérison, qu’ ainsi l’on pouvait satisfaire à ses petites fantaisies. Je lui portais un matin dos confitures qu’elle avait désirées; mais, sans y faire la moindre attention: « Mon bon ami, mon bon ami, me dit-elle, les yeux rayonnants d’une joie de prédestinée, je l’ai vu enfin, ici, tout près de mon lit. C’est lui ! celte fois, j’en suis sûre. Tout semblable au portrait que le bon Dieu a gravé en moi, avec des cheveux blancs, comme je vous l’ai dit. C’est lui ! je vais guérir. — Tant mieux, mère Jary. Mais racontezinoi donc comment ce bonheur vous est arrivé. — 11 était au milieu de beaucoup de médecins et d’élèves : il semblait être leur chef. Oh ! que sa voix était douce ! Il s’approchait de mon lit; mais je ne sais ce qui est arrivé: il a disparu au moment où je lui criais: « Paul! « mon fils! » et j’ai perdu connaissance. La bonne sœur

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m’a l'ait revenir à moi, et je le lui ai dépeint. Il reviendra faire la visite demain; elle a promis de l'amener à mon lit. C’est lui ! c’est lui ! revenez demain, revenez. » En l’écoutant, je jugeai que le sentiment de toute sa vie s’était transformé en un délire qui présageait sa lin, malgré la plénitude de sa voix, la vivacité de son regard et la force avec laquelle sa main serrait la mienne. Le lendemain, elle n’était plus, heureuse d’avoir fini au plus beau moment du songe qui seul put lui donner la force de supporter cinquante ans de misère et de larmes !

Son histoire, que j’aurais voulu pouvoir raconter avec la simplicité naïve qu’elle mettait à ses récits, servira de transition pour passer à celle de mes adversités.

En 1 7 98, notre maison croulait, et le malheur que j’avais prévu vint me porter un des coups les plus affreux que j’aie jamais reçus.

Élevé par ma tante dans des principes do rigoureuse probité, je faillis tomber malade de désespoir a l’idée d'une catastrophe que je n'avais pu (pie retarder et dont j’avais peur de paraître responsable. En effet, les capitalistes s'étaient habitués à me compter pour beaucoup dans la confiance qu’ils accordaient à la maison * bien que depuis iill an j’eusse cessé d’y travailler. La

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plupart sp crurent en droit, rie m’adresser des reproches que je ne méritais d’aucune façon. Si mon père, naturellement prodigue, dépensait trop, je n’étais pas une lourde charge pour la caisse : j’habitais une mansarde sans feu où la neige et la pluie inondaient souvent mon lit de sangle. Mes plaisirs n’étaient pas dispendieux; je n’avais pas même le goût de la toilette, et le jeu n’a jamais eu prise sur moi. « L’opulence de ton père ne durera pas, » m’avait dit ma tante; et ce mot avait réglé ma conduite. Quoique laid et de mine chétive, je n’ai pas eu occasion de dépenser avec les femmes, qui seules eussent pu m’entraîner à des folies onéreuses.

Une autre passion se développa en moi au milieu de ces funestes circonstances. J’avais jusqu’alors rimaillé sans suite et sans but; enfin un véritable amour de la poésie vint s’emparer de moi. Quoique toujours trèsfaible grammairien, je me mis à étudier tous les genres, à les essayer à peu près tous, et parvins, en peu d’années, à me faire une poétique presque complète, que j’ai sans doute perfectionnée depuis, mais qui n’a presque pas varié dans ses règles principales. C’est aussi à cette époque que je méditai sur la langue et son génie, prenant ainsi par- en haut une science dont les degrés rudimentaires m’ont toujours inspiré une sorte de répugnance.

À l’aspect de la misère qui ne tarda pas à nous menacer, la poésie dut me sembler une consolation que le ciel faisait descendre sur moi. Plusieurs de nos capitalistes, convaincus, malgré mon extrême jeunesse, de

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mes aptitudes financières et de ma | robité, que leur avaient si bien prouvée mes larmes et mon désespoir, me proposèrent desfonds assez considérables pour recommencer des affaires: mon père me poussait à accepter; ce fut en vain. Le métier m’inspirait un tel dépolit, que j'aimai mieux rester pauvre que de retourner à cette Bourse, où je n’ai jamais pu remettre les pieds sans un frisson d’épouvante.

Je regrettai alors bien amèrement d’avoir été arraché à la typographie, que j’ai toujours aimée, mais que je ne me figurais pas connaître assez bien pour y trouver une ressource. J’avais tort: je me suis convaincu trop tard que j’aurais pu devenir en peu de temps un habile ouvrier, ce qui m’eût évité bien des années de dénûmentel d’attente vaine.

Tandis que mon père, poursuivi par ses créanciers, emprisonné même, n’était ni moins insouciant ni moins léger, j'aurais voulu me cacher au monde entier et me livrais à des accès de mélancolie d’autant plus douloureux, que, fort expansif dans mes plaisirs, je 11e l’ai jamais été dans mes peines. La crainte de rencontrer des témoins et des victimes de notre désastre m’égarait en de longues promenades autour de Paris. Saint- Gervais, Romainville, Boulogne, Yincennes, que de tranquillisantes rêveries je vous ai dues! Mais il fallut bientôt me consacrer à la tenue d’un cabinet de lecture, dont mon père fit l’acquisition. Ce fut pour moi l’occasion de nouveaux embarras : il m’avait adjoint un cousin, joyeux garçon qui, pendant que je rimais et

que j’écrivais au milieu des pratiques, en gardant le comptoir, dépensait à s’amuser une partie de nos petits bénéfices. Mon père reprit enfin l’établissement, devenu sa dernière ressource. C’était dans la rue Saint- Nicaise : un soir que je venais l’v retrouver, je faillis sauter à l’explosion de la machine infernale, qui m’eût assurément mis eu morceaux, si elle eût éclaté quelques secondes plus tard.

Par un hasard singulier, peu de jours avant cette horrible catastrophe, M. de Bourmont, qui avait traité avec le gouvernement consulaire , l’abbé Rathel , homme qui vivait de conspirations royalistes, un nommé Charles, dont le nom de famille m’échappe, et deux ou trois individus du même parti avaient diné chez mon père. Ce n'était cependant, pas un conciliabule. Là, j’avais pu remarquer le peu d’accord qui régnait entre ces messieurs. M. de Bourmont semblait surtout inspirer de la défiance et du mécontentement. Aussi je fus bien surpris de le voir compromis dans l’affaire Carbon et Saint-Iiégent. Depuis ce jour, je ne me suis plus rencontré avec lui. Le nommé Charles, arrêté, je crois, le surlendemain de cette réunion, fut fusillé en vertu d'un ancien jugement portû contre lui. Quand il fut pris, il projetait d’assassiner le premier consul, et l’avait confié à mon père, qui fit tout pour l’en détourner. Nous eussions dû être compromis par de telles relations : on surveilla seulement mon père, à qui le commissaire de police donnait le titre de banquier des royalistes. A juger par le banquier de la

fortune du parti, la banqueroute était imminente.

Je m’aperçois que j’ai gardé le silence sur les événements politiques des deux dernières années du dix-huitième siècle, qui ne furent pas de nature à adoucir mes chagrins. Moi qu’avaient rempli de tant de joie les succès de nos armes, il me fallut bientôt gémir sur leurs revers multipliés, trembler même pour l’indépendance de la patrie. A la fin du pouvoir directorial, l’anarchie devint telle, que les cœurs les plus forts y perdaient l’espérance. Qu’on juge où en étaient les cœurs timides ! J'ai entendu, avec confusion, de bons bourgeois désirer alors le triomphe de la coalition étrangère. Les Masséna, les Brune, qui nous ramenaient la victoire en Suisse et en Hollande, paraissaient insuffisants pour nous rendre la sécurité, tant les désordres, les corruptions, les extravagances du gouvernement de Barras avaient découragé la nation, naguère encore si confiante dans ses forces.

Au milieu de ces malheurs publics, pauvre disciple de Juvénal, je rimais des alexandrins contre Barras et ses adhérents. On voit que j’ai eu de bonne heure aussi le goût de la satire, très-répandu abus, comme l’attestent Jes vers de Chénier, Lormian, Despazes et de beaucoup d’autres. Mes chefs-d’œuvre en ce genre n’eurent pas le temps d’éclore : Bonaparte revint d’Égypte. Lorsque arriva la grande nouvelle de son retour inattendu, j’étais à notre cabinet de lecture, au milieu de plus de trente personnes. Toutes se levèrent spontanément, en poussant un long cri de joie. Il en

fut de même à peu près dans toute la France, qui se cnit sauvée. Quand on produit de pareils effets sur un peuple, on en est le maître : les sages n’y peuvent rien. Kn débarquant à Fréjus, Bonaparte était déjà l’empereur Napoléon.

Je m’étais toujours fait un malin plaisir de prédire à mon père l’élévation future du vainqueur d’Arcole et de Lodi. Sa course en Égypte ne m’avait point ôté l’idée qu’il arriverait à la suprême magistrature. Ainsi que d’autres royalistes, mon père ne voulait voir en lui qu’un Monk. Quant à moi, j’applaudis avec toute la France à la révolution du 18 brumaire, non pourtant sans craindre que le jeune général ne s’arrêtât pas au consulat.

Si l’on me demande comment, avec mes prévisions, je n’ai- pas été révolté par la violation de la constitution au 18 brumaire, je répondrai naïvement qu’en moi le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques et que la Providence ne laisse pas toujours aux nations le choix des moyens de salut. Ce grand homme pouvait seul tirer la France de. l'abîme où le Directoire avait fini par la précipiter. Je n’avais que dix-neuf ans, et tout le monde semblait n’avoir que mon âge pour penser comme moi. Les partis s’étaient anéantis par la violence, et leurs mouvements, dont on s’effrayait, n’étaient que les spasmes de l’agonie. Cette frayeur suffisait pour empêcher le petit nombre de voix qui réclamaient une franche république de trouver de l’écho. On croyait l’avoir eue en lia, et

cette république-là n’avait plus guère que des fous pom- elle. Les sages qui parlaient encore de liberté le faisaient avec la défiance que leur inspiraient à euxmêmes des essais malheureux ou maladroits. D’ailleurs, très-peu de ces politiques se recommandaient par la science de l’application, sans laquelle les principes les meilleurs se déconsidèrent si promptement. Enfin, la France avait besoin d’un gouvernement fort qui la sauvât ‘des Jacobins et des Bourbons, de l’incertitude et de l’anarchie. La jeunesse, ivre de la gloire du jeune consul, s’offrait de toutes parts à l’accomplissement de ses desseins, sans penser même à lui en demander compte. Il ne fallait, pour en juger, qu’entendre dans les théâtres avec quelle frénésie on applaudissait les allusions à la déroute des représentants à Saint-Cloud et de quels rires on saluait les traits lancés contre le petit nombre de Brutus qui, pour me servir des expressions du temps, avaient osé résister au nouveau César !

Qui croirait que» ma première velléité d’opposition au gouvernement consulaire fut contre l’emprunt fait à Rome et à La Grèce des noms donnés d’abord aux nouvelles fonctions, et plus tard aux établissements d’instruction publique ! Consuls, tribuns, préfets, prytanées, lycées, tous ces mots me semblaient jurer avec le nouveau monde qu’avait enfanté 89, qui nous avait légué bien assez de mots de pareille origine ; c’était de l’enfantillage de ma part, sans doute, mais j’ai toujours délesté cette routinière imitation des anciens. Chez nous, voyez Hérault de Séchelles ue pouvant se mettre à

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