PARIS
l'EUHUTlN. ÉDITEUR
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Vdilfiir SR iTS».'iM' lou> droits de liaduilioti t-l dr n'jirodurlion.
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Qu'importe aux grands poêles que l'histoire de leur vie soit transmise à la postérilé? Leur vie est tout entière dans la durée de leurs œuvres et ils n'ont souvent qu'à gagner aux légendes dont, à défaut de vérités positives, les peuples ne manquent pas d'entourer le berceau ou la tombe de leurs poètes favoris.
Un chansonnier, écho plus ou moins fidèle de son temps, n'a pas à espérer une semblable auréole. Si par hasard ses chants lui survivent quelques années, la génération suivante peut avoir besoin, pour les bien comprendre, de connaître les circonstances et les sentiments individuels qui ont plus particulièrement inspiré leur auteur.
Ainsi m'ont souvent parlé des amis qui me pressaient de laisser des Mémoires et à qui j'ai longtemps
répondu : « Qu'est-ce que Thisloire d'un homme qui n'a été rien, dans un siècle où tant de gens ont été ou se sont crus quelque chose? » Mais toujours on répliquait : « Votre biographie écrite par vous peut devenir le meilleur commentaire de vos chansons. »
Ma paresse s'est enfin laissé vaincre, et je consigne ici d'assez nombreux souvenirs personnels. Je dois d'abord prévenir les lecteurs que, quoique contemporain des plus grands événements d'une époque qui a tant produit, je n'ai pas la prétention d'étendre mes récits et mes réflexions au delà du cercle que me trace ma carrière chantante. Préoccupé sans cesse et avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été poussé sans doute à approfondir bien des questions d'ordre général ; homme de nature politique, j'ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins importantes ; mais dans celte notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers, faits de peu de valeur et souvent très-vulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m'ont fait avoir dans la politique active, je m'en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve qui soient tentés de la chercher dans les derniers événements dont la France a été le théâtre.
En lisant ces souvenirs, on sera convaincu que mon caractère méditatif a dû, le plus souvent, me réduire au rôle de spectateur. Aussi, lorsqu'à cin-
quante ans j'ai vu de près le pouvoir, je n'ai fait que le regarder en passant, comme, dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, je m'amusais à observer les chances du jeu, sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n'y avait de ma part ni dédain ni sagesse à cela : j'obéissais à mon humeur. Les réflexions qui viendront se m^ler à mes narrations se sentiront donc du terre à terre de l'existence qui m'a plu. Aux grands hommes les grandes choses et les grands récits I Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons.
Si l'on choisissait son berceau, j'aurais choisi Paris, qui n'a pas attendu notre grande Révolution pour être la ville de la liberté et de l'égalité, et celle où le malheur rencontre peut-être le plus de sympathie. Je vins au monde le 19 août 1780, chez mon bon vieux grand-père Champy, tailleur, rue Montorgueil, dans une maison encore debout aujourd'hui S.
A me voir naître dans une des rues les plus sales et les plus bruyantes, qui eût pensé que j'aimerais tant les bois, les champs, les fleurs et les oiseaux?
Après avoir été clerc de notaire en province, c'est dans cette rue que mon père* avait fait ses débuts à Paris, comme teneur de livres chez un épicier. Dési-
^ Depuis que ceci est écrit, la maison a fait place à un parc aux huîtres. {Note de Béranger.)
' Jean-François de Béranger, né à Flamicourt, près Péronne, le 7 décembre 1751, marié le 10 août 1779 i Marie-Jeanne Qiampy.
reux de se lancer dans les affaires, il pensa â se marier à près de trente ans. Une jeune fille de dix-neuf ans, vive, mignonne, bien tournée, passait tous les matins devant la porte de l'épicier pour se rendre au magasin de modes oii elle travaillait. Mon père s'en éprit, la demanda et l'obtint du tailleur Champy, qui avait six autres enfants.
Mon grand-père ne donna d'autre dot à son gendre que d'utiles relations, dont celui-ci eût pu tirer parti.
Loin delà; après six mois de mariage et de prodigalités, les deux époux se séparaient, mon père pour aller en Belgique, ma mère pour se retirer chez ses parents; elle travailla de son état de modiste, et ne regretta guère l'absence d'un mari pour qui elle n'eut jamais beaucoup d\iffection, quoiqu'il fût bon, aimable, gai et d'un extérieur agréable. Ma naissance . faillit coûter la vie à ma mère : il fallut recourir au forceps pour me faire entrer dans ce monde, d'où je voudrais bien sortir avec moins de façon. Plus tard, une grande défiance de moi-même m'ayant fait voir des difficultés aux moindres choses, il m'est arrivé souvent de dire que rien ne m'avait été facile, pas même de naître.
Envoyé en nourrice aux environs d'Auxerre, je restai là plus de trois ans sans que personne se soit jamais beaucoup inquiété de savoir si j'étais bien ou
mal: j'étais bien, Irès-bien même. Quoique ma nourrice eût perdu son lait dès les premiers mois, ainsi qu'on l'apprit plus tard, et qu'à la mode de Bourgogne du pain trempé dans du vin m'ait souvent tenu lieu de bouillie, elle ne m'en éleva pas avec moins de tendresse et de soins. Fort inexactement payée, ce fut pourtant avec peine qu'elle me rendit à mon grand-père, à la charge duquel je restai jusqu'à près de neuf ans. Sa femme et lui avaient été assez peu tendres pour leurs enfants ; mais, fidèles au rôle des grands parents, ils me gâtèrent de leur mieux, firent de mes oncles et tantes mes très-humbles domestiques, et ce n'est pas de leur faute si je ne contraclay pas dès lors le goûtd'une mise élégante et recherchée. Plusieurs fois atteint de dangereuses maladies, et sujet, dès le berceau, aux plus violentes migraines, je ne fus envoyé que bien tard à l'école, qui pourtant était tout vis-à-vis de la maison, dans l'impasse de la Bouteille. Je ne crois pas y avoir élé plus de vingt fois, tant j'avais d'adresse à trouver des prétextes pour m'éviler celte pénible corvée. Mes bons parents me l'imposaient à regret, bien qu'ils eussent tous deux le goût de la lecture. Je me rappelle ma grand'mère lisant les romans de Prévost et les œuvres de Voltaire ; et mon grand-père commentant à haute voix l'ouvrage de Raynal, qui alors jouissait d'un succès populaire. J'ai pu douter depuis que ma
bonne gi*and'mère comprît quelque chose à ses ]ec- Inres, qui pourtant la passionnaient. Elle citait sans cesse M. de VoUairCy ce qui ne Tempêchail pas, à la Fête-Dieu, de me faire passer sous le saint sacrement.
L'amour de Técole ne me venait toujours pas. Ce que je préférais de beaucoup, c'était de rester sans bmit dans un coin, à faire des découpures, des dessins, ou de petits paniers avec des noyaux de cerises délicatement évidés et ciselés, chefs-d'œuvre qui m'occupaient des journées entières et causaient Tadmiralion de tous mes parents.
Ma mère ayant quitté sa famille pour vivre seule, j'allais de temps à aulre passer huit ou quinze jours auprès d'elle près du Temple % ce qui apportait un étrange changement à la vie que je menais vue Monlorgueil. Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard ou à quelques bals et à des parties de cam- * pagne.
J'écoutais beaucoup et je parlais peu. J'apprenais bien des choses, mais je n'apprenais pas à lire.
Toujours séparé de ma mère, mon père alors habitait l'Anjou * et je ne l'avais vu qu'une ou deux fois à son passage à Paris. Il y revint au commencement de 1789 et l'on décida que je serais mis en
* Rue Notre-Dame-de-Nazaretli.
* Durtal, où ii était devenu avocat et notaire seigneorial.
pension au faubourg Saint- Antoine ', oii Ton me conduisit bientôt et d'où je vis prendre la Bastille du haut des toits de la maison. C'est à peu près le seul enseignement que j'y reçus, car je ne me rappelle pas qu'on m'y ait donné aucune leçon de lecture et d'écriture. Pourtant j'avais déjà lu h Henriade d^ec notes et variantes, et une li-aduction de la JérumUnij par Mirabaud, présents d'un oncle', tailleur comme mon grand-père, qui voulait me donner le goût des livres. Gomment avais-je appris à lire? Je n'ai jamais pu m'en rendre compte.
Le peu de temps que je passai dans cette pension m'a laissé deux souvenirs, outre la prise de la Bastille, que j'ai plaisir à me retracer.
Un vieillard y venait souvent visiter son petit-fils, le plus âgé des élèves, qui, à ce titre, avait la jouissance particulière d'un coin de jardin orné d'une verle tonnelle, sous laquelle le vieillard aimait à s'asseoir. A travers les capucines et les pois de senteur, j'allais silencieusement regarder le vénérable octogénaire, dont j'avais entendu plusieurs fois répéter le nom par mes camarades. C'était Favart', fondateur de l 'Opéra-Comique, auteur de beaucoup de pièces à grand succès, entre autres, Annetle et Lubin, la
*■ Rue des Boiile(s, chez Tabbc Chantereau.
* L*onde Merlot.
* NéeniTlO, morteiii792.
Chercheuse (Vespnt et les Trois SuUanes. Je me demande encore aujourd'hui pourquoi, dans mon ignorance, je prenais plaisir à considérer curieusement ce vieux poêle dont je ne pouvais apprécier ni les titres ni la réputation.
Élait-ce l'inslincl de mon sort à venir qui m'attirait vers cet auteur de tant de poésies chantées, vers ce Favart qui, parlant de ses courses dramatiques à la suite des camps, a dit : « Le maréchal de Saxe m'avait institué le chansonnier de l'armée. »
Mon autre souvenir est d'une nature différente. Au nombre des pensipnnaires se trouvaient plusieurs enfants de Grammont, acteur tragique du Théâtre- Français. Je vois encore le plus jeune, vêtu d'une houppelande rouge, défroque héroïque de son père. Combien j'étais ravi quand il nous répétait le rôle de Joas, que déjà on lui faisait jouer! Je m'étais lié avec cet élève, parce qu'il était doux et tranquille, ce qui convenait à ma rêveuse nonchalance. Il n'en était pas ainsi de Grammont l'aîné, âgé d'au moins quinze ans ; celui-ci m'inspirait une terreur exliême, par les mauvais traitements qu'il me faisait subir. Heuieusement nos rencontres étaient rares : il appartenait à la catégorie des grands ; j'étais avec les petits. J'ai soupçonné plus tard la cause de son aversion pour moi.
J'avais là, pour proteclrice, une parente de mon
MA BIOQRAPHTE. 9
grénd-père qui connaissait depuis longtemps l'abhé***, maître de la pension.. Pour complaire à ma ^u^ne, les. subordonnés me dorlotaient; et, grâce à mes fréquentes migraînesy j'étais souvent exempté d'aller en classe. De pareilles faVeurs me rendaient un objet d'envie. Un jour solennel fil éclater la haine deGrammont. A }a distribution, de^ prix^> auxquels je n'avais aucune {^rétention, et que sans regret je voyAJs donner à ijriesi camarades plus jeunes que moi, h'eus-je pas le ma)heur insigne d'être gratifié de la croix de sagesse, bel éternd parlage des ânes de collège? jl'y avais, bien iqueique droit, puisqu'il faut parler mtyQ^T je n'étais ©i joueur, ni bruyÊ»n4, ni indoctte. Mai^ les> élèveâ ne manquèrent pas de crier kairo sur le baudet. Ce qui n'empêcha pas de me décover delà maudite croix. Si j'-en conçus de l'orgueil, cet orgueil fut de courte, durée.' Cfe jour^là même, dans la cour de récréation^ où 'étaient réunis les penisionnaires de tout.âge que 'les iparents n'avaient pas encore emmenés en vacanèesi, j'étais à la grille de la rue,etJbiigtiàisJes marchands de gâteaux et de fruits qui venaient tenter la maigre . bourse des écoliers. LeSipetites sommes que les pajrents font distribuer à leurs enfants sous.^le nom àé sehuiiîie ?'éehan^ geaient naf^demenl coptrô Àe si: douces friandises. .Hélas! j'étais condamné au. seul plaisir- de les passer en reyue, car moi, je n'avais pas de semaine. Une
pomme énorme, d'un vermillon appétissant, excitait surtout ma convoitise. Je la dévorais de mes yeux d'enfant, quand une nide voix vint me crier à l'oreille : « Prends la pomme l prends I ou je le donne une belle volée. » Ce n'était pas le serpent tentateur, c'était le terrible Grammont. Son poignet de fer me pressait contre la grille. Que sepassa4-il dans mon âme candide ? Je n'osais ; mais la frayeur, venant en aide à la gourmandise, triompha si bien, que, cédant aux injonctions de mon ennemi, et sans respect de ma décoration nouvelle, j'étends la main en tremblant, et saisis furtivement la pomme fatale. Le crime esta peine consommé, que Grammont m'appréhende au collet, crie au voleur, et fait voir le corps du délit à toute la pension rassemblée. Quel scandale 1 le modèle de la sagesse tombé dans une pareille faute ! On me conduisit devant les professeurs; mais mon trouble était si grand, que je ne pus entendre quel arrêt fut porté. Sans doute la mauvaise réputation de l'accusateur, détesté des élèves et des maîtres, et quelques témoignages bienveillants éclairèrent la conscience des juges.
Toujours est-il certain qu'on me fît rendre la croix que d'abord Granunont m avait arrachée. Je ne sais si c'est à cette scène, qui me coûta bien des larmes, que depuis j'ai dû mon avei*sion pour les pommes et mon peu de goût pour les croix.
MA BIOGRAPHIE. il
Combien j'ai ri de fois en me rappelant celte aventure d'enfance I Quant à Grammont, heureux s'il s'en fût tenu à de semblables espiègleries!
Quatre ans plus tard, j'apprenais que, devenu, avec son père, un des chefs de l'armée révolutionnaire qui couvritde sanget de ruines les départements de rOuest, le père et le fils avaient commis tant d'atrocités, que pour faire un exemple le Comité de salut public les livrait à la guillotine, qu'ils traînaient dans le bagage de leur armée.
J'appris cette mort avec effroi. J'avais déjà éprouvé quel effet produisait sur moi la vue du sang versé parle meurtre. En octobre 1789, un jour de vacances à la pension, comme je traversais la rue avec une de mes tantes, nous nous trouvons entourés d'une foule d'hommes et de femmes effrayantes à voir. Ils portaient au bout de longues piques les têtes des gardes du corps massacrés à Versailles. A ce spectacle, j'éprouvai une telle horreur, qu'en y pensant je vois encore une de ces têtes sanglantes qui passa tout près de moi. Aussi ai-je béni le ciel d'avoir été éloigné de Paris |)endant la Terreur.
Bientôt las de payer ma modique pension, mon père, qui était devenu notaire à Durtal, m'envoya a Péronne, ville aux environs de laquelle il élail né dans un cabaret de village, ce qui ne l'empêchait pas d'affecter des prétentions à la noblesse. 11 les ap-
puyait de folles traditions de famille qui lut ont fait me donner, dans mon acte de naissance, la particule féodale dont il se para toujours et à laquelle ma mère, bien que fille de tailleur, ne tenait pas moins que lui. Je dois dire, pour sa justifioalion, que c'était la manie des chefs de la famille* . Mon grandepère avait les.ipèmes prétentions, tout cabareiier qu'il fût obligé d'être par l'abandon où on l'avait laissé, son père étan^t allé se rçiQarier en Angleterre, sous le nom de Béranger de, ForpnepleL C^s idées flpbiliarres sont encore trèsr-communes en France. J ai connu un petit boui^eois picard qui établissait, avec une giatide assurance, sa parenté avec la mai^^ son de Bpurbon. Au niojns cela valait la peine de se faire illugion,. : .^ • ; . > •
Quant à moi, cen'est qu'après. avoir vu attribuer de mauvais vers 4e nïa façon^ imprimés dans un Almanachi à un M. Bérengef, auteur des Soirées provençales^ que, fl'après le conseil d'Atnault, je me décidai à user du (3{e et affaire précéder mon nom des iniliales do, mes! noms de, baptême; j'établissais ainsi une différence entre ma signature et ôelle de plusieurs Bérenger qui écrivaient à celte époque, et dont l'un fil, je crois, des vers sur la naissance du
* Voir, en lète du lorae l*'' de la Correspondance de Béranger, la curieuse généalogie rédîgce par le père de Béranger, à Èruxellef, en 1780.
roi de Rome qu'à mon tour je me vis attribuer. Je ne réclamai pas cette fois, mais j'avais écril plusiem^s lettres à la QiwtidiennB en faveur de l 'autre Bérenger, que j'aurais voulu voir déclarer innocent de mes rimes malencontreuses. La Quotidienne ne tint aucun compte de mon témoignage ; il résulta de tout cela une particule de plus en littérature. A la Restauration, quelques amis voulaient que je la supprimasse; mais j'avais assez de confiance dans mes principes pour ne pas cbercher à en faire preuve d'une façon aussi puérile. J'ai eu de mon père, pour toute succession, une généalogie armoriée, à laquelle il ne manque que des pièces justificatives, l'exactitude historique et. les vraisemblances morales.
Mais revenons à mon voyage en Picardie. C'était àunedesessoMirsS veuve sans enfants, que, sans l'en avoir prévenue, mon père m'expédia par la diligence. Je me vois arrivant, avec une vieille cousine, ma conductrice, à la petite auberge de ï Êpée-Royale^ que cette tante tenait dansun des faubourgs de Péronne et qui était toute sa fortune. Je ne la connaissais pas : elle m'accueille avec hésitation, lit la lettre de mon pèrequi me recommandait, puis dità la cousine : c< Il
* Marie-Victoire, née le i2 mai-s 1753, mariée le 9 janvier 1776 à Jean-Louis Turbeaux, marchand de bois et aubergiste au faubourg de Bretagne. Veuve le 13 janvier 1788, et mariée en secondes noces, le deuxième jour des sans-culottides de Tan 11, à Charles Bouvet, madame Bouvet est morte en 1839, à quatre-vingt-six ans.
m'est impossible de m'en charger. » Ce moment m'est présent encore*. Mon grand-père ^ frappé de paralysie et retiré avec un revenu insuffisant, ne pouvait me garder. Mon père rejetait le fardeau et ma mère n'avait nul souci de moi. Je n'avais que neuf ans et demi, mais je me sentais repoussé de tous. Qu'allais-je devenir? De pareilles scènes mûrissent vite la raison chez ceux qui sont nés pour en avoir un peu.
En grandissant je suis devenu laid, mais j'ai été un bel enfant et me suis dit souvent que j'en devais bénir la Providence. Celle beauté du premier âge peut exercer son influence sur toute notre vie, par les sourires dont elle nous entoure au moment oii l'on a tant besoin d'appui. Je ne veux pas diminuer le mérite de l'action de ma tante, mais je la vois me regarder du coin de l'œil, puis, émue, attendrie, elle me presse dans ses bras et me dit, les larmes aux yaux : a Pauvre abandonné, je te servirai de mère ! » Jamais promesse ne fut mieux tenue.
J'ai perdu, il y a quelque temps, celte excellenle femme, qui s'est éteinte à quatre-vingt-six ans, après avoir dicté son épitaphe, que voici :
JAMAIS ELLE KE FUT MÈRE, ET POURTANT ELLE A LAISSÉ DES ENFANTS QUI LA PLEURENT.
Son neveu le poète n'eût pas trouvé mieux à dire,
mais qu'il lui soit permis de placer ici l'éloge de celle qui fut sa véritable mère. Née avec un esprit supérieur, elle avait suppléé à l'éducation qui lui manquait par des lectures sérieuses et choisies. Enthousiaste de toutes les choses grandes, elle s'inquiétait encore, dans ses dernières années, des découvertes nouvelles, des progrès de l'industrie et même des embellissements de la capitale. Gomme elle était capable d'une vive exaltation, la Révolution en fit une républicaine aussi ardente que son humanité pouvait le permettre, et toujours elle sut allier au patriotisme les sentiments religieux qu'une âme tendre doit souvent plus à sa propre nature qu'à son éducation première. Telle était la pauvre aubergiste qui se chargea du soin de ma seconde enfance. C'est dans Télémaquef dans Racine, dans le théâtre de Voltaire, qui composaient toute sa bibliothèque, qu'elle acheva de m'apprendre à lire; car, bien que je susse presque par cœur deux poëmes épiques, je ne savais lire que des yeux, et j'étais incapable d'assembler deux syllabes à haute voix, la valeur des consonnances ne m'ayant jamais été enseignée. Enfin, un vieux maître d'école m'apprit à écrire et à calculer plus régulièrement que je ne me l'étais appris moi-même. Là s'arrêtèrent mes études : ma tante n*avait pas le moyen de m'en faire faire de plus brillantes ; et d'ailleurs Péronne vit alors fermer son
collège. Payais pour le dessin un goût très-vif, qu'elle eût désiré cultiver, niais |X)ur cela encore les dépenses étaient un obstacle. L'éducation niorale ne fut pas aussi restreinte, grâce àu* leçons que sur tous les sujets elle savait approprier à mon âge, et aussi à mon intelligence, dont le développement fut assez, rapide jusqu'à douze ans. La maîtresse crut devoir quelquefois recourir aux aivis dé son élève. Voilà donc près de cinquaiite ans que je donne des conseils aux autres. 11 paraît que j'étais destiné à ce sol métier, aussi peu profitable à celui qui le prend qu'à ceux pour qui on le fait. Cette raison précoce, va4-on me dire, vous empêcha4-elle vous-même de faillir souvent? Hélas ! non ; mais cette raisoti me fit de bonne heure garder mémoire de mes moindres fautes, et c'est à cela que je dois de pouvoir sans trop rougir aujourd'hui me rappeler les leçons dé mon institutrice.
Je vais rapporter un fait qui donnera l'idée des moyens qu'elle employait pour ni'inculquer ses principes.
A. répoque de la Terreur, quelques-uns de ses amis, habitants d'un prochain village, forent arrêtés et conduits à Péronne, au milieu de la nuit, pour y être incarcérés. En passant devant notre auberge, il leur fut permis de. parler à ma tante. Le bruit de celte visite ne m'avait pas réveillé, et, le matin, sans
m'instruire de celte arrestation, elle m'emmène à la ville, où je la vois avec surprise se diriger vers la prison. Lorsqu'elle est près de frapper au guichet: « Mon enfant, me dit-elle, nous allons voir d'honnêtes gens, de bons citoyens privés de leur liberté par une accusation calomnieuse : j'ai voulu t'apprendre à combien de persécutions la vertu est exposée dans les temps de troubles politiques. »
De pareilles leçons, données ainsi, restent profondément gravées dans un jeune esprit.
Il m'en fut donné d'un autre genre. Tant que les églises restèrent ouvertes, ma tante m'y conduisit ou m'y envoya exactement. Elle me força même de servir la messe d'un prêtre de sa connaissance, à qui, depuis, frère Jean des Entomeures m'a souvent fait penser. Il fallut apprendre le latin de l'office, et, chose bizarre, malgré mon excellente mémoire, je ne pus jamais savoir de latin par cœur. Aussi, à ma première communion, le curé, au mépris des canons, fut contraint de me laisser dire mes prières en français.
Pour en revenir à mon apprentissage d'enfant de chœur, je le remplis si gauchement, j'estropiai ou embrouillai si bien les répons, j'usai si maladroitement des burettes, que l'abbé, qui pourtant n'y devait pas regarder de trop près, voyant un jour qu'il ne restait plus de vin [lour la consécration,
me lança une épithcle qui n'avait rien de sacramentel, finit la messe à la hâte, et regagna la sacristie en jurant qu'il ne m^admettrail plus à l'honneur de servir l'autel. Je n'avais nulle envie d'y retourner. II me plaisait bien plus d'écouter parler politique. Il est inutile de rapporter toutes les circonstances qui expliquent comment, si jeune, je pris tant d'intérêl à notre grande Révolution et jusqu'à quel point dut s'exalter mon patriotisme.
Dans quelle triste anxiété nous jetait alors, ma tante et moi, l'invasion des armées coalisées, dont les avant-postes dépassèrent Cambrai ! Le soir, assis à la porte de Tauberge, nous prêtions l'oreille au bruit du canon des Anglais et des Autrichiens assiégeant Valenciennes, à seize lieues de Péronne. Chaque jour l'horreur de l'étranger grandissait en moi. Aussi, avec quelle joie j'entendais proclamer les victoires de la République I Lorsque le canon annonça la reprise de Toulon, j'étais sur le rempart, et, à chaque coup, mon cœur battait avec tant de violence, que je fus obligé de m'asseoir sur l'herbe pour reprendre ma respiration.
Aujourd'hui que, chez nous, le patriotisme sommeille, ces émotions d'un enfant doivent paraître étranges. On ne sera pas moins surpris si je dis qu'à soixante ans je conserve cette exaltation patriotique et qu'il faut tout ce qu'il y a en moi d'amour
de rhamanité et de raison éclairée par Texpérience pour m'empêcher de lancer contre les peuples nos rivaux les mêmes malédictions que leur prodiguait ma jeunesse.
Ce sentiment si vif, d'autant plus vif peut-être que, dans le monde, je l'ai concentré de bonne heure, ainsi que tous mes autres sentiments, a influé jusque sur mes jugements littéraires. Mes amis se sont parfois étonnés du peu de goût que m'inspira Voltaire, malgré mon admiration pour son rôle de réformateur et pour la merveilleuse fécondité de son puissant génie. Cette espèce de froideur * dans l'appréciation d'une partie de ses œuvres n'a pas attendu quon en fit une mode en France; elle date de l'époque où, jeune encore, je crus m'apercevoir de ses préférences injustes pour les étrangers ; et je le pris presque en haine lorsque plus tard je lus le poème où il oulrage Jeanne d'Arc, véritable divinité patriotique, qui, dès l'enfance, fut l'objet de mon culte. Voilà ce que je n'oserais dire aujourd'hui, si j'avais insulté Napoléon mourant captif des Anglais.
Qu'on me pardonne d'insister sur cet amour de la patrie qui fut la grande, je devrais dire l'unique
* « 11 est temps que toute justice soit rendue au vieillard de Ferney. Les hommes de la génération qui l'a suivi ont été ingrats bien promptement envers lui. Moi-même, je le reconnais, u*ai pas toujours été assez respectueux devant cette grande figure de prophète. » (Let" très de Bérangerj 25 juin \ 855.)
2rt MA BIOGRAPHIE,
passion de ma vie. Sauf les fièvres et les migraines de plus en plus douloureuses, ma santé n'éprouva d'accident à Péronne que celui qui eût pu supprimer tous les autres. Au mois de mai 1792, j'étais debout sur le seuil de la porte, à la fm d'un orage; le tonnerre tombe, éclate, passe sur moi, et me jette à terre, complètement asphyxié. Une épaisse fumée remplit la maison, dont la foudre a dévasté l'intérieur et lézardé les pignons. Ma tante, ne s^occupant que de moi, qu'elle voit étendu mort, me saisit, me porte dans ses bras, et m'expose à l'air et à la pluie. Au milieu de la foule accoume, elle me tâte le pouls, le cœurj y cherche en vain quelque signe d'existence, et s'écrie : « Il est mort! » Je pus l'entendre, longtemps avant que je pusse faire un mouvement et dire un mot pour la rassurer. Enfin, rappelé insensiblement à moi, après avoir répondu à ses caresses de joie, je laissai échapper une réflexion d'enfant raisonneur, qu'elle m'a bien souvent reprochée, en ajoutant chaque fofs : « Je vis bien que tu ne serais jamais dévot. » J'ai dit qu'elle était sincèrement religieuse. Lorsqu'un orage s'annonçait, elle aspergeait la maison d'eau bénite. « C'est pour nous préserver du tonnerre, » m'avaît-elle dit. Revenu à la vie, encore étendu sur le lit d'un voisin, el me faisant raconter ce qui venait d'arriver : « Eh bien, m'écriai-je, à qnoi sert ton eau bénite ? »