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Je fus longtemps à me remettre de la terrible secousse que j'avais reçue, et ma vue, jusque-là fort bonue, parut en avoir beaucoup souffert, au point qu'on ne put me mettre en apprentissage dans rhorlogerie, état qui avait de l'attrait pour moi et qui convenait à mon extrême dextérité. Pourtant il me fallait un métier, et je m'appuyais sur une phrase bien connue de Rousseau \
Ma tante sentait aussi que l'aider à tenir son auberge ne m'assurait point d'avenir. Elle s'était d'ailleurs aperçue que ma petite vanité était blessée quand il me fallait servir à table ou aller à l'écurie, et elle se disait que ma frêle constitution ne convenait pas à toute sorte de travaux. L'orfèvrerie fut mon premier essai. Mais j'eus affaire à un pauvre maître qui m'entretenait de ses amours et ne m'apprit du reste qu'à travailler un peu le cuivre. De son établi je passai saute-ruisseau chez un notaire devenu juge de paix. Ce magistrat, ami de ma tante, dont l'esprit lui plaisait, me combla de marques de bienveillance, et son souvenir devait rester un des plus doux souvenirs de ma jeunesse.
M. Ballue de Bellenglise, disciple fervent de Rousseau et partisan chaleureux de la Révolution, fut appelé àFAssembléelégislative. Revenu à Péronne,
^ c Je veux qu'Emile ait un état. »
à la fin de sa mission, il y fonda des écoles primaires
gratuites sur un plan digue peut-être d'un examen
sérieux.
Plus désireux de former des hommes que des savants, M. de Bellenglise avait voulu que les élèves se disciplinassent eux-mêmes. Ils élisaient entre eux des juges, des membres de district, un maire, des officiers municipaux, un juge de paix, qui devaient tous fonctionner dans un cercle de pouvoirs conformes aux besoins d'une association de marmots dont le plus âgé avait peut-être quinze ans. II y avait une force armée qui se composait de tous les élèves, divisés en chasseurs, grenadiers et artilleurs, faisant aussi rélection de leurs chefs. Nous portions en promenade nos piques et nos sabres, et traînions un caisson avec une petite pièce de canon, que nous apprenions à manœuvrer. Si les fusils nous manquaient, c'est qu'alors on n'en fabriquait pas assez pour les douze armées qui défendaient la République.
Nous avions aussi un club, dont les séances attiraient la foule des Péronnais de tout âge. Quant aux études, le latin en était banni par le fondateur, docte latiniste pourtant; et, malgré ses représentations, nous donnions peu d'attention à la grammaire que nous enseignait un vieux prêtre, pour qui cet établissement était, pendant ce temps de crise, un refuge bien utile. Les chants républicains
avaient plus d'altrail pour nous que les leçons de langue, et, comme dans ma famille tout le monde chantait, c est sans doute alors qu'est né en moi le goût de la chanson. J'aurais dû aussi contracter l'habilude de parler en public; car, toujours nommé président de notre club, j'étais obligé de faire des allocutions aux conventionnels qui passaient à Péronne et je prononçais des discours de ma composition dans les cérémonies nationales où nous avions notre place marquée. Ajoutez que, dans les grandes circonstances, on me chargeait de rédiger des adresses à la Convention et à Maximilien Robespierre.
A part cette invasion que des bambins faisaient d'eux-mêmes dans la haute politique et le peu de soin donné aux études, double inconvénient né de leffeiTescence révolutionnaire, auquel M. de Bellenglise s'opposait en vain, il m'a toujours semblé que le plan d'éducation qu'il avait conçu était, quant à la base, celui qui convenait le mieux pour donner des citoyens, dans un pays où l'élection serait l'unique pivot du gouvernement.
Notre Lycurgue en avait étendu l'application à l'éducation des jeunes filles, en la subordonnant toutefois aux convenances de leur sexe.
Inculquer à l'enfance l'amour des formes et des principes établis dans la société qui l'attend, c'est
donner la valeur d'une durée de plusieurs siècles aux institutions sorties plus ou moins nouvellement des principes qui ont exigé ces formes ; c'est faire naître une précoce expérience chez les enfants qu'un nouveau régime politique a vus naître, et les habituer non- seulement à la pratique, mais encore à Télude curieuse des lois qui restent à perfectionner. Nos grands établissements d'instruction font-ils autre chose que quelques savants et beaucoup d'écoliers? des hommes, en sart-il grand nombre? des citoyens, il n'en est pas question.
La fondation de M. de Bellenglise n'eut qu'une courte durée : on clabauda, et elle fut bien vite abandonnée. Malheur à l'homme supérieur condamné à vivre dans une petite ville, surtout s'il y est nél Le moindre inconvénient pour lui est de n'y trouver personne qui le comprenne ; la sottise et la jalousie s'acharnent à lui susciter des ennemis. M. de Bellenglise en eut d'assez nombreux, mais il semblait ne pas s'en apercevoir.
Cet homme, c'était Fénelon républicain. Jamais je n'ai pu me représenter l'auteur du Télémaqve avec une autre figure, avec un autre son de voix que la figure et que le son de voix de ce vénérable ami de mon enfance. Sa mine simple et grave ne ressemblait à celle d'aucun autre. Je me rappelle ses beaux yeux,. son teint blanc, sa bouche souriante;
je vois sa large lévite brune, qui tombait jusqu'à ses pieds, avec un seul rang de boutons, et son large chapeau rond. Qu'il me semblait imposant I Deux petits chiens l'accompagnaient dans ses promenades solitaires, et tour à tour il les portait quand la course était trop longue pour eux. Chez lui ^ au milieu d'un amas de fleurs, un peuple de charmants oiseaux l'amusait de ses chants, qui ne troublaient ni son travail ni ses méditations. M. de Bellenglise, initié à toutes les sciences, sensible à tous les arts, avait joué avec le plus grand succès la comédie et surtout le drame, genre encore nouveau alors. Aussi avait-il fait naître en nous l'idée d'apprendre des rôles qu'il se plaisait à nous faire répéter. Son élocuiion était pleine de grâce, quoique brève ; sa morale douce et pénétrante ; il n'avait pas besoin de dire : Laissez venir ces petits vers nwi, pour que nous nous précipitassions sur ses pas.
Mes parents m'ont souvent répété que, dans son afTection pour moi, il leur avait prédit que je me ferais remarquer un jour. Le peu que j'ai été, il n'a pu le savoir, car il mourut à Amiens, dans un âge peu avancé, président de la cour criminelle du département de la Somme. Ces hautes fonctions lui furent douloureuses, et on l'a vu, contraint de condamner un malheureux qui s'était vengé par l'incendie d'une spoliation inique, mais légale, frapper.
en pleine audience., le spoliateur d'une réprobation si énei*gique, que celui-ci, malgré toutes ses richesses, fut obligé de s'éloigner du département. M. de Bellenglise repoussait la peine de mort, et, à chaque passage du premier «.consul à Amiens, il ne manquait pas d'essayer de lui en démontrer l'injustice et l'inutililé. Homme excellent, vrai philosophe, bienveillant et aumônieux, que ta mémoire soit bénie !
C'est lui qui me fit entrer dans l'imprimerie que, grâce à son appui, le libraire Laisney venait d'établir à Péronne. J'y passai près de deux ans, m'adonnanl avec goût aux travaux de la typographie, mais sans me perfectionner dans l'orthographe. Cette étude m'a toujours trouvé récalcitrant, malgré les soins du fils Laisttèy, qui, un peu plus âgé que moi, devint mon ami et chercha à m' enseigner les principes de la langue. Il ne parvint guère qu'à m'initier aux règles de la versification. Je ne dirai pas qu'il m'en donna le goût ; je l'avais depuis longtemps. A douze ans, incapable de deviner que les vers fussent soumis à une mesure quelconque, je traçais des lignes rimées, tant bien que mal, mais de la même longueur, grâce à deux raies de crayon, tirées du haut en bas du papier, et croyais faire ainsi des vers aussi réguliers que ceux de Racine. I^es vers libres de la Fontaine avaient pourtant fini par me faire
soupçonner qu'il y avait bien quelque chose à redire à ma méthode.
Ma tante s'était remariée à un M. Bouvet, homme d'instruction, d'esprit, de génie peut-être, mais d'une bizarrerie d'humeur qui, approchant de la folie, m'a donné la clef du caractère de Rousseau, dont il semblait avoir les idées et dont sa parole simulait quelquefois l'éloquence. Il tenta aussi vainement de m'enseigner le français ; moins qu'un autre, il pouvait avoir d'ascendant sur moi, qui, déjà exercé à jug«r ceux qui m'entouraient, ne tardai pas à m'apercevoir qu'il rendait ma tante malheureuse, ce que je n'avais que trop prédit. Aussi avais-je lâché de la détourner de cei mariage. « J'aurais dû t'écouter, x> me disait souvent la pauvre femme.
Tandis qu'elle me nourrissait de maximes républicaines, dans une ville préservée par André Dumont^ des meurtres qui, à quelques lieues de là,
^ Peu de conTentionneb en mission se $<»it livrés à des déclamations aussi furibondes qu'André Dumont; il dut à cela d'inspirer une confiance qu il fit tourner au profit de son département. Beaucoup d'arrestations eurent lieu à grand bruit, mais un ou deux imt)rudents furent, à Amiens, les seules yictimes sacrifiées au salut de tous. J'ai toujours été surpris du peu de reconnaissance qu'inspire à ses concitoyens cet homme, dont l'humanité contrastait si courageusement avec la cruauté de beaucoup de ses collègues. Je l'ai vu faire publiquement justice de dénonciations absurdes et envoyer les dénonciateurs en pri son. Je ne savais pas alors tout ce qu'il courait de risques en agissant wisÂ.(NotedeBérangei\)
ensanglantaient Arras^ où régnait le farouche Lebon, mon père était devenu^ en Bretagne, intendant de la comtesse de Bourmont, dont le fils est aujourd'hui maréchal. On l'avait arrêté comme fédéraliste ^ et il faisait partie des cent trente-deux Nantais sous le nom de Béranger de Mersix. Mes parents me cachèrent son arrestation et la souffrance qu'il éprouva jusqu'au moment de sa délivrance, obtenue par jugement après le 9 thermidor \
Lorsqu'il vint nous voir en 1795, il ne fut pas peu scandalisé de mes opinions si opposées aux siennes, car il était fou de royalisme. Aussi tentat-il une conversion que ma jeunesse lui faisait supposer facile; mais il s'aperçut bientôt qu^il avait affaire à un petit ergoteur, qui ne cédait pas plus aux sermons qu'aux caresses. Il s'en dépita et eut avec ma tante, et devant moi, une conversation que je n'ai pu oublier, car elle-même en a souvent ri depuis en me la rappelant, «c Ma sœur, lui dit-il, cet enfant est gangrené de jacobinisme. — Dites donc nourri de républicanisme, mon frère. Dans ce pays, le jacobinisme n'a été qu'un mot, — Jacobin ou républicain, c'est tout un pour moi, et ce marmot a sucé le lait des plus mauvaises doctrines.
^ Au mois de pluytôse an II. Il resta ea prison de décembre 1795 àseplemlire 1794.
* Le 88 fructidor.
— Ce sont les miennes et celles des meilleurs citoyens. — Comment avez -vous pu, religieuse comme vous Têtes, vous hâter de lui faire faire sa première communion par un prêtre assermenté? — Valait-il mieux attendre qu'il n'y eût plus ni prêtres ni églises, ce qui est arrivé bientôt après? — Sans doute, dans l'intérêt de la religion qui doit renaître avec la royauté. — J'aime bien, mon frère, à vous entendre -parler de religion, vous qui n'avez pas l'ombre de foi! — Ma sœur, nous autres aristocrates, nous devons défendre le trône et l'autel. C'est pour avoir servi leur cause que j'ai été traîné de prison en prison pendant plus d'un an, et que, sans une grâce du ciel, j'allais monter sur l'échafaud. — Dites plutôt que c'est votre vanité qui vous a fait vous associer à des gens qui ne faisaient pas plus de cas de vous pour cela. Mais laissons les opinions, que je voudrais voir libres, et revenons à votre fils. — Eh bien, que voulez-vous que j'en fasse maintenant? — Ce que vous en avez fait jusqu'ici. Hier, en le voyant présider son club avec aplomb, en l'entendant parler de la patrie en termes chaleureux et touchants, lorsque les applaudissements accueillaient ses paroles, les larmes vous venaient aux yeux. — Je ne nie pas son intelligence, ma sc^r; mais, royaliste dévoué, ne dois-je^pas m'effrayer de l'usage qu'il en pourra faire? — 11 l'em-
30 &i filOGRAPHIE.
ploiera à servir la République. — Mon Dieu I vous ne voulez donc pas entendre raison? YoUe République n'a plus six mois à vivre; je vous l'ai déjà dit : nos maîtres légitimes vont rentrer. ^
« Un de ceux qui, dans Paris, préparent leur retour, M. le comte de Clermont-Gallerande*, me l'assurait encore il y a peu de jours, et c'est l'avis du jeune comte de Bourmont*, qui combat pour eux dans la
* Le marquis de Clermont-Gallerande, issu des Clermont du Beauvoisis, est né à Paris en 1744 (30 juillet), et mort en 1823 (16 avril). Maréchal de camp en 1 784, il fit partie, depuis le 9 thermidor jusqu'au 18 brumaire, du conseil chargé de veiller en France aux intérêts de Louis XYIII. Pair de France dès le% premiers jours de la Restauration (4 juin 1814), il a laissé des Mémoires publiés en 1825. Ces Mémoires forment 3 volumes in-8® qui ne sont pas sans intérêt, quoi* qu'ils n'aient pas une bien grande valeur historique, et que Téorivain s'y montre presque partout homme de parti mal informé.
* M. deBourmont (Louis-Auguste< Victor, comte deGhaisne de), né le 2 septembre 1773, n'avait queseptans déplus queBéranger. On sait qu'après avoir combattu dans la Vendée il fut emprisonné sous le consulat, s*échappa de sa prison de Besançon et passa en Es[)agne, où il prit du service dans l'état-major de Junot quand nos troupes eurent à battre en retraite devant les Anglais. Rallié dès lors au drapeau tricolore, il gagna le grade de général de division au combat de Nogent, en 1814, dans la campagne sacrée. En 1815, il hésitait à reprendre du service. Ses amis disent qu'il ne s'arma qu'en croyant le sol de la patrie menacé d'un morcellement par l'ennemi, et que ce fut p;.rce qu'il fut rassuré que le 15 juin, la veille de la bataille de Ligny, il mit son cheval au galop en dehors de nos lignes. Sa conduite eu juillet cl en août fut honorable. Il empêcha l'ennemi d'occuper une partie de la Flandre. L'expédition d'Espagtie s'acheva, en 1823, sous son commandement. Ministre de la guerre dans le cabinet Polignac, il prépara l'expédition d'Algérie et donna l'Algérie à la France. U rentra dans sa patrie
Bretagne. Dans six mois, vous dis-je, nous pouiTons nous jeter aux pieds de Louis XYIIL — Qu'est-ce que cela, Louis XVIII? — C'est votre roi, ma sœur, le mien, celui de la France et de la Navarre, depuis la mort de Louis XVII. Ne savez-vons pas que ce jeune et infortuné prince vient d'expirer au Teiftple/, victime des traitements les plus odieux? — Oh I ne m'en parlez pas; j'ai bien gémi sur le sort de ce pauvre petit. Mais que fait sa mort pour ses oncles et surtout pour votre fils? — Cela fait que, les Bourbons revenant, j'espère faire entrer mon fils dans les pages de Sa Majesté. — En vérité, Béranger, TOUS êtes fou I Si nous avions le malheur de revoir cette famille qui a armé toute l'Europe contre la France, croyez-vous que vous obtiendriez un regard du moindre de ses princes? — Certes, je ferai mes preuves de noblesse. — Allons I encore vos billevesées. N'oubliez donc pas que vous êtes né dans un cabaret de village et que notre bonne mère' avait été servante et n'en avait pas moins de bon sens
en i840,el mourut au château de Bourmont, où il était né, le 37 octolire 1846. En i 832 il avait pam en Vendée avec la duchesse de fierry, et il était ensuite allé en Portugal soutenir la cause de don Mignel.
^ Le 8 juin 1795, à Y âge de dix ans dix mois et deux jours.
' Marie-Marguerite Levasseur, mariée le 23 avril 1749 à Jean -Louis
Béranger, née à Tertry, entre Ham et Péronne, le 10 août 1720.
Marie-Margiierite Levasseur est morte à Péronne le 12 octobre 1782,
et Jean-Louis Béranger est mort, marchand de vin à Flamicourt, près
'Péronne, le 21 novembre 1763.
m HA BIOGRAPHIE,
pour cela. La digne femme, il est vrai, convenait en riant que vous et votre père deviez avoir du sang noble dans les veines. « Mon mari, disait-elle, ne « faisait œuvre de ses dix doigts et s'enivraii du vin a de son cabaret, en bon gentilhomme campagnard. c< Quant à mon fils^ il ne peut pas plus vivre sans « dettes qu'un grand seigneur. » — Ma sœur, tous vos quolibets n'empêcheront pas que mon fils, chef de la famille après moi, ne devienne page de Sa Majesté. — Votre fils ne voudra jamais devenir laquais. — Qu'appelez-vous laquais 1 un page du roi ! mais c'est un honneur envié par les plus grandes maisons. — Cela me rassure pour lui. — Ma sœur, au retour des Bourbons, je vous jure que je présenterai mon fils à nos excellents princes. — Prenez §arde qu'il ne leur chante là Marseillaise. »
Qu'on ne croie pas que j'invente ce dialogue, que plus tard les conversations de mon père m'ont rappelé cent fois jusque dans les moindres expressions.
Bientôt il me fallut aller le rejoindre à Paris *, 011, réuni enfin à ma mère % il s'était mis à faire des opérations de bourse, car encore fallait-il vivre pour voir le retour de la dynastie.
J'avais souvent rêvé de Paris, ville qu'on n'oublie
^ Rue du Faubourg-Poissonaiàre, au coin de la rue Bergère. * Depuis le mois de yendémiaire, de Tan IV.
pas, si jeune qu'on Tait quittée; mais, à l'instant de me séparer de ma tante, j'éprouvai uu très-grand trouble. Les sages conseils qu'elle me donna en versant des larmes firent couler les miennes, et je ne cessai d'en répandre pendant tout le voyage, que la diligence, à cette époque de désordres, faisait en deux jours et demi. La prévoyance, cette qualité, j'allais presque dire ce défaut qui m'a rarement abandonné, semblait me donner à quinze ans le pressenlimenl des vicissitudes que j'allais courir. Je savais que mon père, malgré toute sa bonté, ne pourrait être un guide pour moi, et je me voyais obligé d'être homme de bonne heure. Or l'idée de devenir ce qu'on appelle un homme m'épouvantait, ce qui paraîtra fort extraordinaire et n'en est pa^ moins vrai. En voici une preuve singulière. Devenir et paraître homme me préoccupait si péniblement, qu'ayant entendu dire plus tard qu'en se faisant la barbe avec des ciseaux, on n'en avait jamais beaucoup, je ne me servis point de rasoir dans ma jeunesse; ce n'est encore qu'avec des ciseaux que je me r?se.
Quelles furent mes occupations à Paris? Hélas! je devins avec mon père un financier fort habile. La science du calcul se développa soudain chez moi, sans que je pusse m'astreindre pourtant aux règles enseignées. En tout travail il m'a fallu inventer
mes procédés, et je parvins à compter de tête avec une merveilleuse promptitude. Le malheur des temps entraînait mon père dans toute sorte de métiers. On sait avec quelle difficulté se faisaient alors les transactions et dans quels désordres les événements jetaient les affaires d'escompte et de banque. Mon père y vit une ressource dans sa détresse et un exercice pour son activité.
La dépréciation des assignats donnait une valeur énorme à l'argent; nous empruntions à 2 1/2 pour 100, même à 3 pour 100 par mois, et nous avions encore du bénéfice. Enfant que j'étais, ce métier m'amusa d'abord, peut-être même à cause de l'intelligence que j'y déployais, à la grande admiration de mon père. L'amusement que j'y trouvais fut de courte durée, comme on le pense bien. J'en sus bientôt assez pour prendre en dégoût les opérations que nous faisions. Mon père, qu'éblouissait d'ailleurs l'accroissement de ces opérations, n'était ni avide ni défiant, et sa facile bonté en faisait le jouet du premier venu, qui savait gémir ou flatter. Je tâchai donc de lui démontrer qu'il ne convenait point à sa profession. Je n'en fus pas moins forcé bientôt moi-même, à dix -sept ans, de conduire seul ces affaireâ. Je venais de perdre ma mère % auprès de
M.ei7 mvô>ederan V.
laquelle je ne passai guère plus de dix mois. C'était par nécessité qu'elle s'était rapprochée de mon père, avec qui elle avait vécu rarement en bonne intelligence. Elle n'avait pas voulu faire revenir ma sœur de la campagne, où elle était chez des amis. Quant a ce qui me concerne, rien de plus excusable que son indifférence. Buffon a dit que les garçons tiennent de leur mère. Jamais enfant n'a moins ressemblé que moi à la sienne, au moral comme au physique : elle eût voulu faire de moi un brillant muscadin, comme on disait alors, mais ma nature y était rebelle. Ses imprudences mirent un terme à sa vie, qui n'atteignit pas trente-sept ans.
Peu de temps après sa mort, toujours royaliste et non moins sourd à mes remontrances politiques qu'à mes observations financières, mon père se laissa entraîner dans la conspiration de Brothier et de la Villeheurnois, si singulièrement déjouée par le général Malo*. Notre maison fil venir de l'argent de liondres, où l'on en a toujours trouvé pour susciter
^ Mademoiselle Sophie Béranger, aujourd'hui religieuse au couvent des Oiseaux de la rue de Sèvres (i860), est de sept ans plus jeune que son frère.
■ il fut acquitté le 22 ventôse de Tan V par le conseil de guerre. Béranger avait conservé une expédition du jugement. Il y avait qnntre accusés principaux : Brothier, la Villeheurnois, Dnnan et Poly, et dixhuit accusés subalternes, dont six femmes, sur lesquels ne pesaient pas des charges sérieuses. lie père deBéraiiger, entre autres, n'était accusé que de « propos liberticides. »
des ennemis à la France. Et moi, pauvre petit patriote, il me fallait porter sérieusement cet or aux conspirateurs, qui, je dois le dire à ma décharge, me paraissaient en user plus pour leurs besoins parliculiers que pour l'accomplissement de leurs projets. Je dois dire aussi qu'il y a eu peu de conspirateurs royalistes à meilleur marché : ceux-ci se contentèrent de deux cent mille francs.
M. de Bourmonl, caché à Paris, pour se mettre sans doute à la tète du mouvement, en cas de réussite, me parut de tous les hommes du parti le seul qui eût quelque valeur, quoiqu'il fût bien jeune encore et qu'on eût pu le prendre pour une femme déguisée. J'allai le voir, rue des Marais-du-Temple, où il avait trouvé une sûre retraite, au milieu de vastes jardins. J'étais étonné de sa hardiesse et de son habileté à dépister la police. Quant aux autres conspirateurs, j'en faisais le but de mes épigrammes, qui portaient assez juste pour amuser mon père luimême.
La découverte de cette conspiration le fit arrêter avec ses chefs et leurs complices. Jugé comme eux par un conseil de guerre, il fut acquitté faute de preuves suffisantes.
Pendant sa détention, contraint de le suppléer, je fis pour près de deux cent mille francs d'affaires. C'est alors que, ravi de mes talents financiers, il
prédit que je serais un jour le premier banquier de France. Il se consolait ainsi de ne pas me voir page de Louis XVIIL
Il n'était pas le seul royaliste qui cherchât dans les affaires d'argent une compensation aux mécomptes politiques. Des personnages de haute extraction étaient en relation d'intérêt avec nous. Quelquesuns, il est vrai, jouaient le modeste rôle d'emprunteurs. Ce n'étaient certes pas nos débiteui*s les plus exacts : plusieurs ne s'acquittèrent jamais. Mon père, comme M. Jourdain, n'en était pas moins glorieux d'avoir de pareils obligés, qui descendaient jusqu'à se faire ses flatteurs pour avoir l'avantage de devenir des parasites. J'en ai vu l'aider à faire sa toilette.
J'ai déjà dit un mot de M. de Glermont-(jallerande. Celui-là me paraissait rempli de dignité; d'ailleurs, il ne nous employait que pour des opérations de bourse, alors presque inévitables pour tout le monde. Ce comte, que je ne vis que quelquefois, me donnait l'idée d'un homme de sens et de fermeté. Il avait joué un rôle secret dans les journées de vendémiaire, auxquelles le royalisme avait eu une large part, et oii Bonaparte avait fait triompher la Convention. Les premières guerres d'Italie terminées, le général était venu occuper un hôtel rue Chantereine. C'est de l'appartement de M. de Clermont, contigu à cet hôtel,
58 MA niOGRAPHIE.
que, pour la première fois, je le vis comme il traversait un bout d'avenue.
« Quel grand militaire! dis-je au comte,
— Oui, mais la République le tuera, s'il ne tue la République.
— Il se fera dictateur.
— C'est là une prédiction d'école, jeune homme. A des républiques comme celle-ci, il ne faut que quelques coups de balai pour faire place aux maîtres légitimes.
— Et croyez- vous, monsieur le comte, que Ronoparte voulût se charger d'être le balayeur? » Il hésita à me répondre, et fîuit par me dire :
« Il est gentilhomme, il a été élevé avec des hommes comme nous : cela ne s'efface pas. Au reste, le Directoire ne le laissera pas grandir. »
Je savais assez d'histoire pour voir que le rôle de Monk était celui que M. de Glermont assignait au héros d'Italie. 11 ne fut pas le seul qui ait caressé cette illusion, même pendant le Consulat.
On doit voir que j'ai été à bonne école dn droit divin : pour n'en être pas devenu partisan, il fallait que ma jeune nature fût bien rétive. Celte conversation m'en rappelle une autre de la même époque.
Mon père suppliait alors tous ceux qu'il voyait de me faire la leçon sur mon républicanisme, et il s'était surtout confié au chevalier de la Carterie, homme
MA BIOGUAPH'':. 39
(Vun âge avancé, que mon babillage amusait. Un jour que chez lui nous étions en discussion, il se mit aussi à me parler de mes maitres légitimes. Fatigué d'entendre ce mol revenir toujours :
«Eh! lui dis-je, monsieur, apprenez-moi donc ce que sont ces gens-là, sur le compte desquels leurs partisans mêmes ne sont pas d'accord.
— De qui me parlez-vous, mon jeune ami ? reprit gravement le vieux chevalier.
— Mais de votre Louis XVllI, du comte d'Artois, de ses fils.
— Penh ! peuh I il s'agit bien de ces persoimageslà : ce n'est qu'une famille d'usurpateurs.
— Voilà qui me confond! Quoil monsieur, ces maîtres pour qui se dévouent tant de nobles, tant de Vendéens, ne sont que des usurpateurs?
— De vrais usurpateurs, mon anjii, et ils ne l'ignorent pas.
— Éclairez-moi, je vous prie; je n'y puis rien comprendre.
— Je le conçois. Écoulez -moi donc, et vous verrez dans quelle erreur vos royalistes vous ont fait tomber. Avant Louis XIV et son frère le duc d'Orléans, Anne d'Autriche eut un fils, qui n*est autre que le Masque de Fer \ Ce sont ses droits qui ont été Irans-
* L'histoire du Masqtie de Fer n'est pas aujourdlmi encore bien connue, mais il ne paraît pas probable que cette liistoire ait été aussi
portés fallacieusement aux enfants illégitimes de la
reine.
— Mais, monsieur, le Manque de Fer étail-il plus légitime?
— Certes, il était bien le fils de Louis XIII, celui-là; mais, toujours suspecte à son mari, Anne d'Autriche considéra que, poussé par Richelieu, le roi pourrait mettre en doute une paternité si peu constatée par les rapports bien rares qu'il avait eus avec sa royale épouse, et elle consentit à faire disparaître son premier-né, sur la promesse qu'on lui fit d'amener des relations conjugales plus patentes pour justifier la légitimité des enfants qui naîtraient par la suite. Richelieu, qui avait affecté de l'amour pour Anne, par intérêt de position, ne tarda pas à être instruit de ses secrètes amours. Une fois le premier-né disparu, il ne fut plus possible à la reine de revenir sur sa faute, qui la mit sous la dépendance absolue d'un favori. Voilà, mon jeune ami, comment des bâtards sont devenus les héritiers du trône de Henri IV. »
Rien qu'alors peu versé dans l'histoire, j'aurais eu sans doute quelques objections à opposer à la partie romanesque de ce récit ; je m'en gardai et me conlenUii de faire observer que, pour appuyer les
dramatique ni aussi intéressante que les romanciers se sont plu à le dire.
prétentions qui en résultaient^ il faudrait que le Masque de Fer eût laissé des héritiers.
« Il en a laissé, grâce à Dieu, répliqua M. de la Carterie. Apprenez qu'élevé d'abord en Normandie il y fut peu surveillé. Avant vingt ans, il contracta un mariage secret avec une jeune personne de famille noble et en eut un fils que l'infortuné ne connut pas, car c'est de l'époque de ce mariage que date le rigoureux emprisonnement qui l'a rendu si célèbre. Ce fut alors aussi que sa femme sut de quel sang il était et sentit la nécessité de cacher à tous les yeux l'enfant qu'elle en avait eu, de peur qu'on ne traitât le fils comme le père, et phis mal encore. Cet enfant, élevé avec un soin tout particulier, n'eut la connaissance de ses droits que lorsqu'il fut en âge d'en garder le secret, qui lui fut transmis avec tous les actes constatant les faits que je viens de vous rapporter. Cet héritage a passe aux aînés des descendants jusqu'à ce jour.
— Et quel est aujourd'hui l'heureux mortel qui jouit d'un tel honneur?
— C'est un homme âgé d'à peu près trente ans qui porte le nom de Vernon et habite un château en Bretagne, où beaucoup de ses fidèles sujets se font un devoir de le visiter. 11 jouit là du respect de ceux même qui ignorent sa royale origine, tant son esprit, son éducation et son extérieur majestueux
lui donnent cVavanlages sur le commun des hommes. Pendant la Terreur, il a été protégé par les révolutionnaires, el il a laissé passer une tempête qui devait le délivrer de ses plus cruels ennemis.
— Quand compte-t-il donc faire valoir ses droits?
— Attendez, attendez. Un homme a déjà paru qui semble prédestiné à lui rendre le trône.
— Serait-ce Bonaparte?
— Justement, il n'est pas ce qu'on croit, et vous en saurez davantage. »
L'histoire du Masque de Fer m'avait trop souvent préoccupé pour que je fusse tenté de rire de la bonne foi avec laquelle le vieux chevalier venait de m'expliquer cette inexplicable histoire. Ce qui surtout m'en plaisait, c'était le parti que j'en allais tirer dans mes éternelles discussions avec mon père. En effet, au premier prône en faveur de nos maîtres légitimes^ je défile cette merveilleuse narration à mon père et à plusieurs royalistes, dont j'avais exprès atlendu la présence.
« Quelle folie ! s'écrie mon père; qui t'a pu faire un pareil conte?
— M. de la Carterie. »
A ce nom le pauvre homme fut abasourdi.
c< Quoi ! dit-il, lui qui m'avait promis de te guérir de ta républicomanie ! »
Ses amis, en voyant sa déconvenue, traitèrent le
vieux chevalier de fou. Il ne l'était pas. Mais je dois convenir que j'appris plus tard qu'il appartenait à la secte des illuminés, fondée par Swedenborg, modifiée cl propagée en France par Saint -Martin et dont Cazolte, auteur du Diable amoureux^ fut, dit-on, un des plus fervents adeptes. Plusieurs illuminés français avaient les mêmes idées politiques que mon chevalier, et l'un d'eux, qui m'en a parlé dans de semblables termes, me prédit^ en 1806, la chute de Napoléon, parce qu'il n'avait pas rempli la mission que Dieu lui avait donnée de rendre le trône de France aux descendants dii Masque de Fer, Moquezvous donc des superstitions de village, lorsque vous voyez des gens d'un monde éclairé infatués de pareilles rêveries 1
On ne sera pas surpris que, depuis tant d'années, j'aie cherché à savoir ce que je devais penser de M. de Vernon. Longtemps sa trace m'échappa; mais enOn une personne qui mérite confiance me dit l'avoir connu ou plutôt vu en Bretagne. C'était, en effet, un homme dont l'extérieur répondait assez au portrait que m'en avait fait M. de la Carterie. Ce ' M. de Vernon, qui habitait un modeste château, paraissait vivre dans une certaine aisance, qu'entretenaient ses crédules partisans, et, dans le pays, on se contait à l'oreille et son origine et ses droits. Il paraît que, sous l'Empire, il fut l'objet d'une sur-
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veillance; au moins, à ce que m'a assuré la personne d'après qui je parle, les préfets le firent plusieurs fois prier de les venir trouver. Sans se révolter contre ces injonclions polies, il ne s'y soumettait qu'à la dernière extrémité et comme un homme obligé de plier devant ses inférieurs. Sans doute, plein des idées qu'on lui avait transmises, il avait foi en luimême, et il ne me paraît pas moins respectable que d'autres prétendants. S'il n'est plus, il a sans doute laissé un héritier de la couronne, aussi convaincu que lui des droits du Masque de Fer et des siens.
Qu'on ne s'imagine pas que je parle de quelques relations élevées que nous donnait notre genre d'industrie pour affaiblir ce qu'il avait de pénible et de désagréable. Nous n'avions que trop de rapports avec les classes inférieures et avec les malheureux.
L'étal du Trésor, l'avilissement extrême du papiermonnaie, l'argent redevenu le besoin impérieux de toutes les transactions, faisaient que le Mont-de-Piélé, cet établissement qu^une meilleure organisation rendrait plus utilement secourable, avait cessé d'être la ressource du pauvre. C'était donc aux maisons particulières de prêt, forcément tolérées, que Touvrier s'adressait ainsi pour obtenir un argent qu'on lui vendait bien cher. Je ne serais pas né compatissant que je le serais devenu en face de tant de misères que nous devions accroître en les secourant . Je
suis heureux d'avoir à rendre cette justice à mon père, qu'il me laissait le maître de les adoucir, et m'en donnait souvent l'exemple. Aussi, combien de malheureux ont remporté de chez nous, avec l'argent qu'ils y venaient chercher, les vêtements dont ils se dépouillaient pour fournir le nantissement! Ma bonne vieille grand'mère* Champy, qui nous aidait, me disait quelquefois : « On te trompe. » Ce mot m'a été répété bien souvent depuis même que Texpérience m'est venue : il n'a jamais pu me rendre
^ Marie-Anne Dupré, femme de Pierre Champy. Après la mort de son mari, elle avait été vivre quelque temps à Samois, oî^ Béranger passa d'Iieureux moments. (Note de V Éditeur.)
Eu relisant ici le nom de ma grand mère, je crois nécessaire de l'accompagner d'une noie qui apprenne à la critique que celle de mes chansons qui porte le titre de Ma Grand'mère ne peut être en rien le portrait d'aucune de mes aïeules, femmes également recommandables. La femme du tailleur, qui eut soin de mes premières années, grande travailleuse, ne connut d'autre distraction que la lecture ; et la mère de mon père, non moins courageuse femme, fut également un modèle de verln.
Il me semblait qu'il était facile de démêler, dans les productions d'un auteur, celles qui appartenaient aux conditions de son genre et aux fantaisies de son esprit de celles où il avait eu l'intention de se peindre lui-même. J'ai pu juger du contraire. Aussi, comme ma sœur est religieuse, je me crois obligé de dire que la chanson du Voisin, où je dis : ïai pour sœur une béguine, était faite bien avant que ma sœur pensât à prendre le voile.
Je ne veux pas qu'on pousse trop loin l'application de ce mot d'une de mes préfaces: Mes chansons, cest moi. C'est moi, en effet; mais c'est bien d'autres aussi, et je sais gré au critique qui s'est servi de cette expression, la comédie des chansons, en parlant de mes recueils. [Note de Béranger,)
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sourd aux gémissements de mes semblables. Dans le grand nombre d'infortunés que je voyais alors, je fus assez heureux pour retrouver ime vieille ouvrière qui m'avait vu naître. Son histoire, qui est celle de tant de femmes de cette classe, me paraît pouvoir se placer ici, bien qu'étrangère au récit de ma vie.
La mère Jary\ quand je la retrouvai, n'avait pas moins de soixante-six ans. Les petits services que je lui rendis, même encore au temps où la pauvreté remplaça pour moi notre courte opulence, ceux qu'elle-même s'empressait de me rendre, soit en raccommodant mes vêtements usés, soit en mettant un peu d'ordre dans mon ménage de garçon, établirent entre nous une intimité qui dura jusqu'à sa mort. Un jour qu'elle rangeait ma chambre, je crus la voir pleurer.
« Qu'avez-vous, mère Jary?
— Hélas ! ce sont mes vieux chagrins qui prennent le dessus. Excusez-moî.
— Asseyez-vous là, et causons de vos vieux chagrins. N'est-ce pas plutôt que votre loyer vous tracasse encore? parlez : je suis riche aujourd'hui.
— Non, mon enfant, ce n'est pas le loyer cette
^ La mère Jary n'est pas un personnage imaginaire. Dans une lettre de Béranger à son père, leltre écrite le i^* frimaire an X (V. la Correspondance^ t. I, p. 27), il y a ce post-scriptum : a Je voudrais que tu donnasses encore un petit écu à madame Jary pour ce que je lui dois. »
fois. Je ne vous ai jamais raconté ma vie, ma misérable vie. Elle a été bien triste!
— Eh bien, mère Jary, racontez-moi-la.
— Mais vous écrivez.
— Qu'importe !
— Je vais donc tout vous dire. Peut-être vous donnerai-je ainsi moyen de m'être utile. »