‹ Ma biographie (volume 5)Chapitre 3 sur 24 · L'AURORE · texte numérisé non relu

L'AURORE

Des jours de mon printemps douce et dernière aurore, Tu vas fuir sans retour :

Cette ode a <Hé sauvée par hasard île l'incendie qui a dévoré

tant tic ses tristes snMirs. (Noie île béronger.)

Tu fuis ; mon printemps passe, el je demande encore Pourquoi j'ai vu le jour.

Sous tes pleurs fécondants, scintillante rosée,

Que de fleurs vont s'ouvrir !

Mais trop vite en leur sein tu seras épuisée :

Que de fleurs vont mourir!

Petits oiseaux, chantez; un mois vous a vus naître

Et braver l'oiseleur; Vos chants, comme les miens, seront bientôt, peut-être,

Un écho de douleur.

Pour chaque être souffrant qui crie à son oreille,

L'homme est un faible appui ; Il trouve tous les maux, si matin qu'il s'éveille.

Eveillés avant lui.

Par deux fois douze étés, arbre épuisé de sève,

Tombé-je done flétri?

N'est-ce donc plus pour moi qu'au soleil cpii se lève

La nature a souri?

Le temps qui m'entrainait me mettait, dans sa fuite,

Une main sur les yeux ; Le cruel, aujourd'hui, la retire si vite,

Que je me parais vieux.

Ainsi le voyageur, la nuit, errant sans guide,

Lorsque l'ombre se fond, Voit ses pas engagés sur le penchant rapide

D'un abîme profond.

La vieillesse à l'œil terne, aux tremblantes pensées. A la froide rigueur,

Vers moi s'avance, hélas! et de ses mains glacées Va me serrer le coeur.

Ce soleil éclatant réveille en leur tanière

D'horribles animaux :

Plus sur la couche humaine il répand de lumière,

Plus on y voit de maux.

Vous, qu'à notre matin l'espérance colore,

Fuyez, songes d'amour.

Je voudrais de mes ans n'avoir vu que l'aurore.

Et l'aurore du jour.

,1e me suis laissé aller à bien des souvenirs de jeunesse et à bien des citations ; revenons aux événements de ma vie*.

Lorsque j'étais sur le point d'obtenir enfin un emploi, j'eus le chagrin de perdre mon père, frappé d'apoplexie à cinquante-neuf ans, au moment où l'espoir me venait de pouvoir lui procurer des jours plus heureux1. Bientôt après, ma sœur et la sœur de ma mère, chez qui elle travaillait, entrèrent dans un couvent. J'opposai dosages réflexions au parti que Sophie voulait prendre à vingt-deux ans, pensant que sa détermination ne venait que de la crainte de m'èlre un jour à charge; niais elle persista et n'a eu qu'à s'en applau-

Nous avons recueilli et placé à la fin < 1 1 1 volume quelquesunes dos plus anciennes pièces de Béranger, telles qu'il les a publiées dans les journaux littéraires de ce temps-là- (Noie de llùli ■ leur.)

dir, ainsi que sa vieille tante. Elles ont trouvé dans le cloître une sécurité et un repos que le inonde leur eût difficilement donnés.

A la formation de l'Université impériale, Arnault obtint pour moi une place dans les bureaux. Il me présenta au Grand Maître Fontanës, ancien obligé de M. Lucien. Fontanës n'en fit pas plus attention au pauvre diable qui lui était recommandé, bien qu'Arnault lui eût fait l'éloge de mes essais littéraires. On parut d'abord vouloir me laisser le choix entre deux ou trots mille francs d'appointements. L'emploi inférieur d'expéditionnaire donnant, comme on sait, fort peu d'occupation à l'esprit, me parut mieux convenir à un rimeur, et je lui accordai la préférence. C'était un tort, car avec trois mille francs j'aurais été plus utile aux miens; mais je ne savais pas encore faire passer complètement mes devoirs avant mes goûts. 11 en résulta que, voyant combien je tenais peu aux riches émoluments, M. Fontanës, malgré les instances d' Arnault, laissa réduire ses promesses au don d'une place de mille francs : il n'y en avait pas au-dessous, ,1e m'en affligeai peu, bien qu'il m'ait fallu huit ou neuf ans pour arriver, d'augmentation en augmentation, aux deux mille francs promis d'abord. Il y avait longtemps que M. de Fontanës n'était plus grand maître quand on me fit si riche.

A peine assuré de cet emploi, une nouvelle charge me fut imposée par la Providence. Je l'acceptai comme tontes celles qu'elle m'envoya, .le pouvais voir dans

colle-ci des consolations pour ma vieillesse; mais il n'en fut pas ainsi, et je la supporte encore sans compensation; mais sans murmure. Il est bizarre que moi, qui de bonne heure, me pressentant une carrière incertaine, évitai Ions les engagements qui eussent alourdi le bagage du pauvre pèlerin, je me sois toujours vu charger d'assez pesants fardeaux. Ma confiance en Dieu m'a soutenu, et ce n'est pas ma faute si ceux au sort desquels je me suis intéressé n'ont pas su mettre à profit les privations que je me suis imposées pour leur éviter les ornières du chemin que j'ai parcouru. J'en gémis souvent; mais quel cœur n'a sa plaie? An vieux soldat reste toujours quelque blessure qui menace de se rouvrir. Pour tout bonheur, et cela est bien vrai, j'ai souhaité le bonheur des autres, au moins autour de moi. Mes prières sont loin d'avoir été exaucées. En dépit de quelques folies de jeunesse et des épines que la misère laisse toujours aux jambes de ceux qui l'ont traversée, c'est de ce moment que ma vie put prendre un essor plus régulier. Je sortais d'une époque critique, surtout pour les hommes dont l'intelligence se développe d'elle-même et pour ainsi dire au hasard. De vingt-six à trente ans, il s'élève en eux un combat entre l'imagination exaltée par les sens et la raison éclairée par un commencement d'expérience^ où celle-ci ne triomphe pas toujours. Quelle qu'en soit l'issue, le champ de bataille en est profondément remué. La lutte fut en moi aussi douloureuse que longue, et il me semblait par instanls (pie j'allais deve-

nir fou. Enfin, la raison l'emporta : bientôt mon âme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent; je vis les hommes tels qu'ils sont, et l'indulgence commença à pénétrer dans tontes mes pensées. Depuis lors nia gaieté, d'inégale et bruyante, devint calme, soutenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour venir m' attendre dans ma retraite ou auprès de nies amis, qu'elle consola souvent, ce qui m'a permis de dire qu'elle n'offensait pas la tristesse.

C'est alors aussi (pie je lis les plus grands efforts pour perfectionner mon style. Les idées m'ont rarement l'ait faute, bonnes ou mauvaises; mais je n'apportais pas un soin aussi judicieux au choix de l'expression. Quand on n'a que soi pour maître, les études sont bien longues, ,1e m'appris à couver longtemps ma pensée, à en attendre l'éclosion pour la saisir du côté le plus favorable. Je me dis enfin que chaque sujet devait avoir sa grammaire et son dictionnaire, et jusqu'à sa manière d'être rimé; car tout ce qui est élégiaque n'exige pas la grande exactitude des rimes. Je ne rapporte ces détails que pour les gens qui pensent que, pour bien écrire, il suffit de laisser tomber au hasard des mots sur le papier, et qui ne font cas ni de la réflexion ni des lectures préparatoires. Si cela continue, vous en verrez qui écriront sans savoir lire. Certes, il y a des génies privilégiés qui réussissent à toul sans peine; mais qui a droit de se croire un génie?

Les corrections que je lis à mon poème pastoral,

ébauche restée inachevée, furent le travail qui me révéla le plus des secrets de notre langue. .l'avais fait des odes et des dithyrambes; mais bientôt je crus m'apercevoir que, plantes exotiques transportées de l'antiquité chez nous, ces genres n'y avaient poinl de profondes racines, malgré tout le mérite de nos grands lyriques. Je n'ose dire que je raisonnais juste, mais il me semble encore que l'ode, comme nous la faisons, pousse à l'emphase, c'est presque dire au faux; et rien n'est plus contraire à l'esprit français, pour qui le simple est \u\ des éléments nécessaires du sublime, ainsi que l'attestent l'éloquence de Bossuet et les plus beaux morceaux de Corneille. On cite souvent Pindare, que personne ne comprend bien peut-être; mais quelle différence entre les poètes modernes et le lyrique grec, qui, remplissant en effet un véritable sacerdoce, à la vue de vingt populations sœurs assemblées à Olympie, célébrait les héros, la patrie et les dieux, et, entouré de chœurs de danse et de chant, déclamai! ses vers d'une voix soutenue par la musique ! Chez nous le poète est presque toujours en dehors de son œuvre pour les lecteurs de sang-froid, ce qui devrait lui faire sentir le besoin d'un cadre pour presque tous ses sujets. C'est par l'invention de ces cadres que son génie devrait surtout se signaler, et non par un déluge de vers toujours beaux sans doute, mais qui font penser à cotte princesse des contes de fées dont la bouche ne pouvait s'ouvrir sans vomir des torrents de perles, de rubis et d'émeraudes : pauvre princesse !

Si je tombe ici dans quelque hérésie littéraire, que

nos académiciens, qui sont tons si forts sur le latin et le grec, veuillent bien nie le pardonner ! Toujours esl-il que j'abandonnai l'ode et le dithyrambe et que je brûlai la valeur d'un petit volume très-emphatique, qui m'avait donné bien des folles espérances. On a dit que rien n'éclaire connue la flamme des manuscrits qu'on a le courage de livrer au feu : je devrais voir bien clair. J'ai connu des auteurs qui n'ont pas perdu un des vers qu'ils ont faits. Je n'ai pas conservé plus du quart des miens, et, je le sens aujourd'hui, je n'en ai que trop conservé.

On doit comprendre, d'après ce que je viens de dire, la contrariété que j'ai toujours éprouvée lorsque, pour louer mes chansons, on leur faisait l'honneur de les appeler des odes. Nous avons peine à nous défaire de toutes les aristocraties, et celle des genres en littérature n'a pas encore cessé de régner chez nous, en dépit des puissants efforts tentés par ce qu'on appelle l'école romantique. Sous ce rapport el sous beaucoup d'autres, je lui dois de la reconnaissance. Ce vers du maître, qui a dédaigné de donner place à la fable dans son Art poétique:

Il limu même en chansons, du bon sens et de Tari,

est resté pour beaucoup de gens l'appréciation la plus élevée du genre auquel j'ai fini par consacrer tout mon temps el mes soins. De là le nom d'ode donné à

celles de mes chansons qu'on croyait appartenir à un genre supérieur, en dépit de la synonymie réelle des deux mots. Je le tiens de Rouget de Lisle lui-même, il se fâchait lorsqu'on appelait la Marseillaise une chanson. Puisse-t-on ne me trouver d'autre tort, dans ces réflexions, que celui de défendre un intérêt personnel ! C'est un reproche que j'ai dû braver dans l'intérêt même du genre auquel je dois tant de reconnaissance.

J'arrive à l'année 1815, qui marque le commencement de ma réputation, lorsque j'allais me résigner à n'en avoir jamais.

Au milieu de beaucoup d'autres travaux, on a vu que j'avais toujours fait des chansons. Par une indiscrétion de mon père, plusieurs de celles qui n'avaient été faites que pour amuser notre petite société d'amis furent imprimées dans un des nombreux recueils qui encombraient alors la librairie des étrennes; elles y passèrent inaperçues, et ne méritaient pas mieux. Mais enfin des copies à la main du Sénateur, du Petit Homme gris, des Gueux, et surtout du Roi d'Yvetoi-, révélèrent mon nom aux amateurs du genre, toujours si nombreux en France. Quelques-unes furent imprimées; mais la dernière, qui ne courut que manuscrite, devint l'objet d'une attention particulière. Critique luit modérée du gouvernement impérial, lorsque le mutisme était d'ordre public, elle eut la bonne fortune de voir la police la suivre à la piste. Le travail des vers, l'exactitude de la rime, n'empêchèrent pas d'abord île l'attribuer à dc^ hommes du monde haut

placés, ce qui me décida à prier mes amis, et Arnaull surtout, de faire savoir le nom de l'auteur à ceux qui, disait-on, avaient, mission de le découvrir. Onarépèté plusieurs fois que cette chanson m'avait valu des persécutions; il n'en est rien, et j'ai lieu de croire pourtant qu'elle avait été mise sous les yeux de l'Empereur*.

Beaucoup de mes refrains égrillards couraient aussi le monde; ils avaient d'autant plus de succès qu'ils se rapprochaient davantage des chansons de Collé, que M. Auger, censeur royal, lit réimprimer au commencement de la Restauration. Ces refrains n'étaient pas faits pour voir le jour; mais les amis à qui seuls ils étaient destinés jie yîrenl point d'inconvénient à en répandre des copies. Ces vers n'étaient heureusement pas plus la peinture de leurs mœurs que des miennes; mais j'avoue que mes principes n'étaient pas tout à fait conformes à ceux qu'affiche la haute société, qui allait m' attirer dans plusieurs de ses salons. J'avais, pour braver l'hypocrisie de quelques-unes de ses lois, un Age mûr, des idées arrêtées et un caractère éprouvé par la mauvaise fortune : cela me mit à l'abri des périls qu'un jeune lalent rencontre dans les rangs supé-

Croirait-on qu'il y a peu de temps quelques-uns de ceux qui eut. injurié jadis la mémoire de Napoléon ont eu l'idée de me reprocher d'avoir allaqué ce grand homme au moment de sa chule par cette chanson du Roi d'Yvetot? Ils feignent d'oublier qu'elle courut plusieurs mois avant les victoires de Lutzen et de Bautzen, que ces messieurs auraient célébrées sans doute s'ils avaient pu alors tenir ma plume. [Noie de Bé ranger.)

rieurs, où trop souvent se brisent sa force et son originalité. Combien de nobles pensées, de généreux desseins avortés par l'effet de L'air qu'on respire dans les lieux où régnent le luxe et la mode! N'allez pas croire à la perfidie de ceux qui vous y entraînent ou vous y accueillent! leur bienveillance ne se doute pas du mal qu'ils vont vous faire. Ne vous laissez pas transplanter dans les salons dorés ; ils ne larderaient pas à. vous séparer de vos amis d'enfance et de jeunesse, qui n'ont pu parvenir comme vous et à qui sans doute vous devez une partie de votre première sève. Déjà homme d'expérience, je me suis cramponné à mon berceau et à mes vieux amis. Aussi que de fois, après avoir pris place à de somptueux banquets, au milieu de connaissances nouvelles, j'ai été dîner, le lendemain, dans une arrière-boutique ou dans une mansarde pour nie retremper auprès de mes compagnons de misère! Ne l'eussé-je fait que dans l'intérêt de la libre langue que je voulais parler, il y aurait eu sagesse de ma part. J'y gagnais aussi de ne pas rester étranger aux classes inférieures, pour qui je devais chanter et à l'amélioration desquelles j'aurais voulu pouvoir contribuer.

Quoique la société riche ait beaucoup plus étouffé de génies qu'elle n'en a fait éclore, il y a pourtant, pour de certaines intelligences, nécessité de la connaître. La parcourir fut pour moi un voyage à faire; c'élail mon tour du monde. Après l'avoir accompli, arrivé à plus de cinquante ans, j'ai quitté cette société sans peine, bien que je ne l'aie pas visitée sans plaisir

Un MA BIOGRAPHIE

ni sans fniil ; je dois, en effet, à cette pérégrination d'excellents amis et des souvenirs heureux. Je lui dois aussi de savoir qu'il y a autant de coeurs nobles et bons dans les classes d'en haut que dans les autres classes : en haut, malheureusement, la bonté est trop souvent l'esclave des habitudes, de l'oisiveté, de toutes les exigences du luxe, et des mauvaises idées qui sont mises en commun dans tout ce qui forme cercle à pari .

En 1 81 7) existait depuis plusieurs années une réunion de chansonniers et de littérateurs qui avait pris le nom du Caveau, en mémoire du caveau illustré par Piron, Panard, Collé, Gallet et Crébillon père et fils. Désaugiers, à la mort du vieux Laujon, avait été appelé à présider cette société, dont les chants contrastaient alors si singulièrement avec les malheurs dont la France était menacée. Je n'ai jamais eu de goût pour les associations littéraires, et l'idée de faire partie d'une société ne devait pas me venir de moi-même : le hasard décida que je serais membre de celle-ci. Désaugiers eut occasion de voir de mes couplets, et chercha à me connaître. Àrnault et le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely arrangèrent, à mon insu, un dîner chez le frère du maréchal Suchet, où Arnault, qui redoutait ma sauvagerie, me conduisit en feignant de me mener chez le restaurateur. Désaugiers m'attendait là.

L'intimité ne tarda pas à s'établir entre nous, et nous n'étions pas au dessert qu'il me tutoyait déjà. Ma réserve naturelle s'en fut peut-être blessée avec tout

autre ; mais mon habitude de juger les gens au premier coup d'œil ne pouvait être que favorable à cet homme excellent et de mine si gaie. J'éprouvai un véritable entraînement et ne résistai point aux instances qu'il me lit d'accepter de dîner au moins une fois au Caveau avec Ions ses collègues, que je ne connaissais que de nom. Je m'y tendis au jour fixé et j'y chantai beaucoup de chansons. Chacun parut surpris que, si riche en productions de ce genre, je n'eusse jamais pensé à les publier. « Il faut qu'il soit des nôtres! n fut le cri de Ions. Pour obéir aux règlements, qui défendaient de nommer un candidat présent, on me fit cacher derrière la porte, un biscuit, et un verre de Champagne à la main, .l'y improvisai quelques couplets de remerciinent pour mon élection faite à l'unanimité, nu bruit de joyeuses rasades, et confirmée par une accolade générale.

Absent de ce dîner, le vieux chevalier de Piis, membre du Caveau, protesta contre mon élection ; les plus petites gloires ont leurs jaloux; serait-ce pour cela qu'elles donnent autant d'orgueil que les grandes? Piis avait eu un vrai talent et beaucoup d'esprit; mais, par l'humeur, il ne ressemblait en rien à Désaugiers et s'en prenait aux réputations naissantes de la perle de la sienne, tort assez commun aux invalides littéraires. Aussi, lorsque plus tard courut la chanson du Bon Dieu, y lit-il une réponse, insérée dans les journaux officiels, et qu'il présenta à Louis XVIII. Ce prince, qui avail bonne mémoire, dut bien rire en voyant cette

nouvelle palinodie d'un homme qui, ancien serviteur du comte d'Artois, n'en avait pas moins chanté tous les pouvoirs révolutionnaires, même le bris des cloches et les vertus de Marat. Tombé dans le besoin à la Restauration, Piis courait après une pension que malheureusement il ne put obtenir. Il n'était certes pas méchant homme, et, s'il abusa de l'autorité que, sons l'Empire, lui donnait sa place de secrétaire général de la préfecture de police, ce ne fut que lorsqu'il s'avisa d'envoyer à bon nombre de personnes des exemplaires de ses œuvres complètes. Qui eût osé refuser de prendre et de payer les huit volumes inoctavo? Il avait chargé des gendarmes de faire «elle distribution a domicile. Plaignons l'auteur qui a besoin de pareils commis libraires, surtout lorsqu'il survit à une réputation qui avait eu de l'éclat.

Malgré mes préventions contre les associations plus ou moins littéraires, je fus vivement touché de la bienveillance et des applaudissements qui m'accueillirent au Caveau. Dès ce jour, ma réputation de chansonnier se répandit à Paris et dans toute la France. Il ne me fut pas possible néanmoins de me faire longtemps illusion sur les inconvénients d'une réunion d'hommes livrés à une vie si différente de nies habitudes, quels que fussent le mérite littéraire et les qualités personnelles de beaucoup d'entre eux. L'esprit des coulisses et les intérêts de théâtre dominaient dans les conversations, qui n'étaient pas toujours exemptes de l'aigreur qu'engendrent les rivalités. J'ai aimé les plaisirs

i\o la table pour t'épanchement qu'ils font naître et les spirituelles folies qu'ils font dire ; mais, dans ces plaisirs, il a toujours fallu pour moi qu'il se trouvât quoique grain de philosophie et surtout qu'il y eût le charme désaffections. J'étais loin de compte au Caveau moderne. L'ancien, tant vanté par nos pères, ne valail sans doute pas mieux sous ce rapport ; les sociétés qui se prétendent joyeuses sont rarement gaies.

Armand Gonfle, qui me rechercha avec beaucoup de honte, avait présidé le Caveau, mais l'avait quitté, disait-on, par jalousie des succès de Désaugiers, qu'il y avait amené. Ce n'est pas lui qui eût pu égayer cette réunion ; mais il n'en était pas moins un des plus spirituels et des plus hahiles faiseurs de couplets. Son genre, qui était celui de Panard, n'est peut-être pas ce qu'on doit appeler la chanson ; c'est plutôt le vaudeville, où l'auteur procède par couplets reliés seulement par quelque dicton proverbial ou même par un mot mis en refrain. Dans ce genre, Gouffé conserve une véritable supériorité, et c'est lui qui, dans notre temps, donna le plus de soin à la correction des vers et à la richesse de la rime, trop négligée depuis le siècle de Louis XIV. 11 est singulier que ce soit des chansonniers, car moi aussi de très-bonne heure je rimai avec une grande exactitude, qui, chez nous, aient remis la rime pleine en honneur. L'école nouvelle n'avait sans doute pas besoin de cet exemple ; mais elle n'en convint pas moins que je l'avais devancée dans une de ses réformes les plus heureuses.

Lorsque arrivèrent les dernières convulsions de l'Empire, et surtout les Cent- Jours, la diversité des opinions ne tarda pas à semer les mésintelligences dans notre société, comme dans toute la France, et mon patriotisme ne put s'arranger longtemps de ce que je voyais et entendais dans nos dîners. Je désertai donc : pour m'en éloigner, il eût suffi d'ailleurs de la petite aventure que je vais raconter.

Invité un jour par une lettre de Baleine, le fameux restaurateur du Hocher de Câncale, à un dîner de famille, et croyant qu'il voulait me remercier ainsi des soins que j'avais donnés, comme secrétaire du Caveau, à l'acquittement de nos comptes avec lui, je m'y rends à l'heure indiquée. Conduit dans un des cabinets particuliers, j'y trouve Désaugiers, Gentil et plusieurs personnes que je ne connaissais pas. Étonné de voir qu'on se met à table sans attendre Baleine, le soupçon me gagne. Je quitte le diner et cours déclarer à l'amphitryon que, s'il ne vient pas occuper son couvert, je déserte les convives. Force lui fut d'abandonner ses fourneaux et de venir prendre place à table, ce dont ne put s'empêcher de sourire Désaugiers. Le diner fini, il s'empressa de me mettre au courant des usages de notre restaurant. Guy commandait un repas quelques jours d'avance, en indiquant sur la carte ceux des membres du Caveau qu'on désirait avoir, comme on commande une dinde truffée et un poisson rare. Le genre de la chanson, véritable amusement de dessert, entraînait les plus distingués

d'entre nous à ce rôle dégradant. Aussi Désaugiers,

qui, j'en suis sûr, n'agissait ainsi que par imitation, se moquait-il de ee qu'il appelait ma pruderie. « Si Ui savais, disait-il, combien il y en a qui se plaignent de n'être pas assez souvent invités! tu es un ingrat' à ta place, Baleine pouvait servir un mets moins vinaigré, et. plus d'un de nos confrères lui en fera des reproches ce soir. »

.le Unis par rire de l'aventure ; mais elle n'en fut pas moins pour moi une utile leçon et pour Baleine aussi, car il ne s'avisa plus de me servir à ses pratiques.

Hélas! il fallut bientôt m' éloigner de Désaugiers, dont je n'admirais pas seulement le talent, mais dont j'aimais la personne. Trop faible pour n'être pas le jouet des intrigants qui l'entourèrent, dès qu'il lut nommé directeur du Vaudeville, par faveur ministérielle, il afficha un fanatisme politique que n'expliquaient pas sou humeur insouciante et sa bonté naturelle. Son esprit n'allait point à de pareilles préoccupations. Son royalisme ne nous avait pas séparés, el je célébrai son arrivée à la direction auec un vrai plaisir; mais, quand il alla jusqu'à attaquer tous ceux dont il avait été l'ami sous l'Empire, par la chanson qu'il fit au sujet de GermanicuS) quelque regret qu'il m'en coûtât je cessai de le voir; el, je dois le dire, dans de passagères rencontres il s'en montra toujours affligé. On voulut lui faire croire que la chanson de Paillasse était dirigée contre lui ; il y lit une assez faible réponse , puis, mieux inspiré, me trouvant un jour à son théâtre, il

me dit : « Non, ce n'est pas moi que tu as attaqué : je n'ai pas sauté dans les Cent-Jours. » On était parvenu à celte époque à lui faire faire bien pis : ou le poussa à insulter aux malheurs de la France par une chanson intitulée le Règne d'un terme ou le Terme d'un règne. J'étais, eu effet, loin d'avoir pensé à lui en faisant Paillasse. Jamais je ne nie suis attaqué qu'à ceux qui étaient haut placés et en position de se venger. J'aurais rougi de m'en prendre à des confrères qui se jetaient inconsidérément dans la voie des palinodies, surtout .quand j'avais eu à nie louer d'eux, lue chanson, dont chaque couplet était une épigramme amère et très-spirituellement tournée, courut contre Désauuiers quand Louis XVIII lui (il don d'une soupière «l'argent. Je sus qu'on me l'attribuait (on m'en a attribué de toutes les couleurs) ; je lui écrivis pour l'assurer que je la connaissais à peine*. Voici sa

Voici cette chanson :

An; : Rendez-moi mon écuelle de Ijois!

,\s-tu vu mon écuelle d'argent,

As-tu vu mon écuelle ?

Dit Buteux en se rengorgeant; Ah! qu'elle est large! ah! qu'elle est belle! As-tu vu mon écuelle d'argent, As-tu vu mon écuelle?

D'où te vient celte écuelle d'argent, D'où te vient cette écuelle?

Chez le czar ou chez le régent

As-tu l'ait le polichinelle?

D'où te vient cette écuelle d'argent, etc.

D'où te vient cette écuelle d'argent, D'où te vient cette écuelle?

réponse : « Quels que soient le talent et la verve de ces couplets, ils sont d'un mauvais cœur; in dois donc bien penser que je ne les ai pas crus de loi. Je vais l'apprendre le nom de Fauteur, si lu ne l'as pas encore deviné. »

J'ai plaisir à revenir sur mes rapports avec cet homme si aimable, et j'ai toujours regretté d'avoir été contraint de rompre des relations qui peut-être ne

De Paris Kegnaud délogeant A-t-il oublié sa vaisselle?

D'où te vient cette écuelle d'argent, elc.

D'où te vient celte écuelle d'argent, D'où te vient cette écuelle?

Bonaparte, esclave indigent,

N'a plus de quoi payer ton zèle.

D'où te vient coite écuelle d'argent, elc.

D'uù te vient celte écuelle d'argent, D'où te vient celte écuelle?

A ses amis Arnault songeant,

Te l'envoya-t-il de Bruxelles?

D'où te vient celle écuelle d'argent, elc.

•lu la liens, celte écuelle d'argent, .le la tiens, cette écuelle,

D'un roi trop bon, Irop indulgent,

Oui prend des chansons pour du zèle; Je la tiens, celte écuelle d'argent, elc.

« Qu'on lui donne une écuelle d'argent, Qu'on lui donne une écuelle,

Dit le prince, puisqu'on inangeanl

l'our chacun sa verve étincelle.

Qu'on lui donne une écuelle d'argent, a elc.

Il aurait cent écuelles d'argent,

11 aurait cent écuelles, Si l'on on gagnait en changeant De héros, d'amis et de belles; Il aurait cent écuelles d'argent, II aurait cent ('ruelles.

[Noie de l'Editeur.

lui eussent pas été inutiles. Désaugiers, qui étaii si gai dans le monde, surtout à table, où réellement il l rouait, ne pouvait supporter l'isolement, même momentané. C'est à eela qu'il faut attribuer l'empire qu'on prenait si facilement sur lui «Quoi! tu peux rester seul? me disait-il un jour; dans la solitude, je mourrais d'ennui et de consomption. On m'appelle le joyeux Désaugiers; eh bien, au fond, il y a de la tristesse eu moi. » La vérité de ces paroles m'a été confirmée par Gentil, un de ses amis d'enfance. Si, en effet, sa gaieté n'a été qu'un rôle joué pour se distraire, on peut affirmer qu'il n'y a pas eu d'acteur plus parfait que Désaugiers.

Je ne voudrais pas faire de politique ici : j'ai dit ailleurs l'impression douloureuse qu'avaient produite sur moi les deux invasions tpie la France a subies: mes chansons, si elles me survivent, le prouveront suffisamment. Toutefois, comme ce qui se passe dans la rue est souvent le point de départ du chansonnier, je veux rapporter quelques faits dont j'ai pu être témoin ou que des témoins sûrs m'ont racontés. L'histoire néglige trop les petits détails; c'est lui rendre service que d'en conserver même d'insignifiants en apparence. Elle y peut trouver l'expression de la pensée de fa foule, qu'elle semble trop dédaigner. C'est une mauvaise habitude que de réunir, pour représenter chaque époque, quelques figures qu'on débarbouille ou qu'on grime selon sa fantaisie et auxquelles le style sert de piédestal.

En 1814, je demeurais dans une maison voisine de la barrière Rochechouart*, qui, le 50 mars, fut saluée de plusieurs obus. D'après ce que je savais du peu de dispositions prises pour la défense, je pensais que ma chambre pourrait, clans la journée, être envahie par l'ennemi. C'était presque une position militaire; de ma fenêtre on planait sur Paris et ses environs. Après une canonnade qui ne trouva d'opposition sérieuse que du côtédeMénilmontant, où le combat fut long el acharné et ou se conduisirent en héros les élèves de l'école polytechnique et de l'école de Saint-Cyr, vers cinq heures, je vois une colonne de cavalerie arriver sur la butte Montmartre, du côté et. par la pente de Clichy: Ce sont des hussards ; ils montent lentement : sont-ils des nôtres? Arrivés auprès des moulins, où, à l'aide dune lunette, je les suis pas à pas, plein d'une douloureuse anxiété, la tête de leurs chevaux se tourne vers Paris. Grand Dieu ! c'est l'ennemi ! Le voilà maître des hauteurs si mal défendues. Bientôt cesse le bruil de la fusillade et. de l'artillerie; mon effroi augmente et je descends vite dans la rue pour savoir des nouvelles. A travers lesblessés qu'on rapporte, lesfoiirgons qui rentrent pêle-mêle, je cours jusqu'aux boulevards, et là, comme j'en avais le triste pressentiment, j'apprends qu'une capitulation vient d'être signée par les seuls aides de camp du duc de Raguse. Ce maréchal.

Rue de Bellefonds, dans l'ancien château du fameux comte de Gharolais, transformé alors en pension bourgeoise. [Note </f Beranger.

travaillé depuis longtemps par les conspirateurs bourboniens ( f ail dont je suis sûr), après s'être très-bien conduit pendant la durée du combat, osa donner plus tard le signal de la défection.

Le peuple des ouvriers, entassé derrière la ligne de défense que j'avais voulu voirie matin, compta toute la journée sur l'arrivée, de l'Empereur, qui n'était qu'à quelques lieues; il s'apprêtait au spectacle d'une victoire. Apercevait-on an loin dans la plaine un général sur un cheval blanc, suivi de quelques officiers: «Le voilà ! le voilà! » s'écriait cette foule, qui ne supposait même pas que Paris pût courir un danger sérieux. A la nouvelle de la capitulation, il fallait voir la stupeur et la rage de cette multitude courageuse qui a le goût et l'instinct des combats et qui, tout le jour, n'avait cessé de solliciter des armes qu'on s'était bien gardé de lui accorder. Moi aussi, j'avais en vain été demander un fusil à ceux qu'on disait chargés d'en faire la distribution.

Il m'a toujours semblé que j'aurais été brave ce jourlà. Certes, il est du moins des choses que je n'aurais pas laites : cédera de perfides insinuations; aller tendre la main aux ennemis de notre pays; signer une capitulation qu'on pouvait retarder de deux jours au moins, rien qu'en refusant de laisser entrer leur armée, qui élail trop faible pour se hasarder contre une ville si populeuse; voilà, je le sens, ce qu'on n'eût pu obtenir de moi, m'eût-on menacé de la mort la plus cruelle. Maison avait satisfait aux exigences de tactique et de

stratégie; les canons avaient tiré autant de coups qu'ils en doivent tirer dans un jour; on comptait le peuple pour rien; l'honneur militaire était satisfait, et des hommes, renommés par leur bravoure, n'ont pas hésilé à signer la reddition de la capitale, c'est-à-dire l'asservissement de leur patrie !

Ne pouvant plus douter de celte capitulation, je passai une bien triste nuit dans mon misérable galetas, si voisin alors du camp étranger. Barbares ou civilisés, tous ces soldats, dont quelques-uns peut-être avaient vu la grande muraille de la Chine, semblèrent ne se reposer que dans la joie de leur triomphe. Ce ne fut, jusqu'au jour, qu'un bruit de farandoles étranges et de cris sauvages, mêlés aux clairons des Allemands, des Cosaques et des Baskirs. Je pus voir les illuminations qu'ils dressèrent à notre honte sur ce Montmartre où si souvent, aux derniers rayons d'un beau soleil couchant, j'avais été rêver à l'aspect de Paris étendu à mes pieds.

De grand matin je me mets enquête et j'apprends par les proclamations affichées pendant la nuit qu'il n'est plus d'espoir et que l'entrée de ceux que désormais on nomme les alliés aura lieu dans quelques heures. De petits imprimés, non signés, sont encore répandus dans la foule pour l'engager à la résistance. Vaine protestation! l'Empereur avait tellement habitué le peuple à ne croire qu'en lui, que sa voix seule eut pu alors dissiper toutes les incertitudes, relever tous les courages et surtout leur donner une direction

m M A RIOGR \PIIIE

utile. Pieu convaincu de notre malheur, je pris le

parti de rentrer chez moi pour me cacher, ne voulant rien voir du spectacle qui allait déshonorer Paris. Mais quelle fut ma surprise en rencontrant plusieurs cocardes blanches au milieu des groupes échelonnés le long des boulevards. Un homme ivre cria même auprès de moi: « Vivent les Bourhons ! » La fouit1 ne semblait rien comprendre à ces premières démonstrations royalistes, qui pourtant avaient déjà été faites pins en grand par une brillante cavalcade que dirigeaient les Duclos, les Maubreuil, des ducs, des marquis, des comtes de vieille roche et quelques intrigants empressés d'accourir pour avoir paît au butin.

On sait que l'entrée des Russes et des Allemands se fit avec plus de courtoisie que les vainqueurs n'en mettent d'ordinaire. Nos ennemis semhlaient se présenter chapeau has dans la ville de Clovis, de saint Louis, d'Henri IV. de Louis XIV et de Napoléon, dans cette ville de la Constituante et de la Convention, où depuis des siècles s'élabore avec une activité incessante l'œuvre grande et sainte de la démocratie européenne. Les princes se rappelaient sans doute tout ce que la civilisation de leurs peuples et l'esprit de leurs cours nous avaient d'obligations. Presque tous les officiers de cette nombreuse armée parlaient la langue des vaincus, semhlaient même n'en savoir point d'autre, si ce n'est quand il leur fallait réprimer les rares brutalités de quelques-uns de leurs soldats. Pu haut îles balcons, mille ou douze cents bourboniens i on

m'assure que j'exagère le nombre de moitié), homme» ou femmes, gens nobles ou qui travaillaient à se faire anoblir, rendaient politesse pour politesse aux vainqueurs; plusieurs même venaient se jeter aux genoux des chefs, dont ils baisaient les bottes poudreuses, tandis qu'aux fenêtres des mouchoirs blancs agités, des cris d'enthousiasme, de bruyantes bénédictions, saluaient cette armée qui défdait tout étonnée d'un pareil triomphe. Ainsi un lâche troupeau de Français foulait aux pieds les trophées de nos vingt-cinq dernières années de gloire, devant des étrangers qui par leur tenue prouvaient si bien qu'ils en gardaient un profond souvenir.

Saisie d'abord d'une indignation patriotique, la classe des ouvriers fut longtemps à se rendre compte d'un changement aussi imprévu. Comme cette classe, plus que toute autre, avait besoin de la paix, ce fut ce mot qui seul put y faire des conversions favorables au régime qu'on nous préparait chez M. de Talleyrand. Ce! homme habile, ainsi que l'empereur Alexandre, ne se rattachait aux Bourbons de la branche aînée que pour n'avoir plus affaire à Napoléon. On pourra juger de la différence des sentiments qui animaient le peuple et les royalistes, vie'ux ou nouveaux, par deuxfaits qui se sont passés sous nies yeux.

l.e lendemain de l'entrée des étrangers à Paris, une centaine de nos soldats, faits prisonniers dans nos murs, furent amenés par un détachement allemand, el traversèrent des rues peuplées d'ouvriers. Ceux-ci,

voyant des Français blessés, couverts de sang, crurent d'abord qu'on les conduisait aux hôpitaux; niais, instruits que c'est à l'état-niajor ennemi, campé aux Champs-Elysées, qu'on les mène, ils poussent des. clameurs et se disposent à délivrer ces malheureux restes de nos défenseurs, lorsque, soit hasard, soit prudence, les chefs de l'escorte lui font gagner les boulevards, où de fervents royalistes stationnent pour stimuler leurs agents, .l'étais là : à la vue fie nos pauvres soldats prisonniers, souffrants, mutilés, des vivais s'élèvent du groupe des bourboniens : de beaux messieurs et de belles dames se mettent aux fenêtres pour applaudir les soldats étrangers et ne pas manquer leur part d'une telle infamie. Ce n'était pas seulement la patrie insultée, c'était l'humanité méconnue.

In spectacle non moins honteux, mais moins triste, me frappa sur la place Vendôme, où plusieurs dos royalistes dont je viens de parler s'évertuaient à renverser du haut de la colonne la statue de l'Empereur, dont on avait à dessein déchaussé le socle. Des chevaux et des hommes attelés à de longues cordes liraient cette grande figure, qui restait inébranlable, et ([ne les meneurs du parti voulaient voir se briser sur le pavé de la place. Malgré la terreur de surprise qui paralysait encore la foule, le sentiment des outrages prodigués au soldat delà Révolution produisait d'abord de sourds murmures, puis éclatait par de longs rires, à chaque effort inutile tenté par les nouveaux icono-

clastes. Ils furent obligés de se retirer sans avoir accompli leur lâche- de destruction.

Je ne pense pas qu'on veuille conclure de ce que je viens de rapporter que pareille conduite a été tenue par tout ce qu'il y avait de légitimistes, de nobles et de riches à Paris. Les hôtels ont eu aussi leur patriotisme, et les vertus n'ont sans doute manqué à aucun parti.

Chose remarquable ! celte reddition de Paris ne dérangea rien à la vie de ses habitants. Le matin de l'attaque, les spectacles furent affichés, comme d'habitude, et, si le soir les représentations n'eurent pas lieu, je suis tenté de croire que ce fut uniquement parce que, comédiens et bourgeois, chacun voulait voir et savoir ce qui allait se passer. L'entrée des étrangers fut un autre genre de distraction où coururent beaucoup de gens dont le patriotisme n'était pas plus douteux que le mien. Leur en faisait-on un reproche: « Qu'y pouvions-nous faire? répondaient-ils ; pourquoi l'Empereur n'est-il pas arrivé à temps? pourquoi Marie- Louise et Joseph nous ont-ils abandonnés? »

Au reste, si l'Empereur alors eût pu lire dans tous les esprits, il eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la nature de son génie lui lit faire. 11 avait bâillonné la presse, ôté au peuple loule intervention libre dans les affaires, et laissé s'effacer ainsi les principes que notre Révolution nous avait inculqués: il en était résulté l'engourdissement profond des sentiments qui noussonl les plus naturels.

Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme ; mais, comme il avait absorbé toute la nation en lui, avec lui la nation tomba tout entière, et, flans notre chute, nous ne sûmes plus être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits lui-même. Toutefois, disons-le à sa louange, ainsi que l'ont prouvé son désir de combattre jusqu'à la dernière cartouche et sa facilité à abdiquer, lui seul, en debors du peuple, fut patriote dans ce moment solennel. Lui seul, non: il y en eut un autre, un de nos anciens chefs suprêmes, guerrier savant, vieux républicain désintéressé, proscrit délaissé à qui Napoléon rendit justice trop lard, et qui, voyant la France en danger, n'écouta ni son juste ressentiment, ni même ses opinions, ce qui est un devoir de haute vertu en pareille circonstance. Il est. inutile de dire que je parle de l'illustre Carnot, qui demanda à aller combattre, et sauvait Anvers de la destruction, pendant que, les bras croisés, nous laissions livrer notre capitale, sous les murs de laquelle Napoléon accourait écraser nos ennemis.

En parlant de mes premières années, j'ai dit que mon patriotisme avait encore, malgré mes soixante ans, toute la chaleur de la jeunesse. Peut-être trouvera-t-on que j'en donne trop bien la preuve dans l'expression des faits qui précèdent. J'ai entendu des chefs d'écoles philosophiques, de riches banquiers ou commerçants, des politiques de salon, prêcher le cosmopolitisme absolu. Loin de blâmer le sentiment dont ils se disaient animés, je le partage ; mais ils se trom-

paient d'époque. Lorsqu'une nation a pris L'initiative «l'un principe, et surtout du principe démocratique, et qu'elle est flans la situation géographique où nous sommes placés, dût-elle espérer qu'elle obtiendra la sympathie des hommes éclairés chez lous ses voisins, elle a pour ennemis patents ou secrets les antres gouvernements, et particulièrement ceux qui sont dominés par une aristocratie puissante. Pour de pareils ennemis, tous les moyens sont bons.

Malheur alors à cette nation si elle voit s'éteindre l'amour qui lui est dû, et qui est sa plus grande force! Il faut que ses iils se sérient autour de son drapeau, dans l'intérêt même du principe qu'elle a mission de faire triompher au profit des autres peuples. Ces! quand ceux-ci auront conquis les mêmes droits qu'elle qu'on devra faire taire toutes les rivalités d amourpropre et les antipathies que le sanglions a transmises. Quoi! Français, ilotts n'entretiendrions pas en nous, dans l'intérêt d'une pensée généreuse qui nous a déjà coûté tant de sang, un patriotisme que les Anglais poussent jusqu'à l'insolence et la cruauté pour des profits à faire sur le thé, l'indigo et le coton !

Tâchons que l'amour du pays soit toujours notre première vertu, et je le recommande surtout à nos littérateurs, qui mieux que d'autres peuvent prêcher ('elle vertu-là. Ai-je besoin de rappeler que mon vieux patriotisme ne m'a jamais empêché de l'aire des vo'ii\ pour le respect des droits de L'humanité et pour le maintien honorable de la paix, qui peut bien mieux

que la conquête assurer les progrès du principe de notre Révolution? On m'a souvent entendu répéter depuis 1830: « Quand on croise les baïonnettes, les idées ne passent, plus ! »

L'entrée de Louis XVIII, que je voulus voir, offrit les plus singulières bigarrures. Comment L'enthousiasme sefùt-il emparé des niasses, qui ignoraient ce qu'étaient les individus ramenés ainsi? Il est certain qu'à peine un spectateur sur cinquante eût pu dire nettement le degré de parenté de ces princes avec Louis XVI . Le roi, que beaucoup de gens s'attendaient à voir affublé d'un cotillon, parce que l'erreur et la malignité l'avaient ainsi dépeint, montra, malgré ses infirmités, une physionomie affable et digne qui plut assez généralement. Dans une cérémonie pareille, les vieillards obtiennent presque toujours de la bienveillance. Nous autres gens de la foule, nous eûmes à peine le temps de voiries personnages secondaires; mais dans tout ce cortège, qui dut paraître si gothiquement mesquin à des yeux habitués à la pompe des fêtes napoléoniennes, il n'y eut d'universels honneurs que pour quelques portions de la garde impériale, qu'on était parvenu à faire marcher derrière les voitures de la cour nouvelle ou de la vieille cour, si on aime mieux dire. A la vue de ces mâles ligures, sillonnées de tant de cicatrices, hâlées à tant de soleils différents, aujourd'hui si graves, si tristes, presque bonleuses des cocardes blanches qu'on leur impose, des cris éclatent de toutes parts : « Vive la garde impériale! » Ceux-là même qui ont crié: «Vive

le ici ! » viennent grossir celte clameur impérialiste, qui produit le plus étrange contraste et semble devoir effrayer l'oreille des princes. Recueillis ainsi, les vieux braves relèvent plus fièrement la tète et répondent à cette glorieuse salutation, en criant: «Vive la garde nationale! » Les deux cris se mêlent et se prolongent pendant toute la marche, en dépit de la discipline, qui détend de parler sous les armes. On eût pu dès lors prophétiser le retour de l'île d'Elbe.

Malgré le ridicule surnom de Désiré donné à Louis XVIII , repoussé de France pendant près de vingt-cinq ans, la seule personne qu'alors on désirât vraimen1 de toute cette famille était la duchesse d'Augoulême. Celle-là, le peuple savait son histoire; chacun plaignait ses infortunes, e! lui souhaitait une plus heureuse destinée. Tous les yeux la cherchaient comme \\n ange consolateur au milieu de tant de calamités. Hélas ! rien dans sa ligure, dans son air, dans le son de sa voix, ne répondit à nos espérances, et l'on peut dire que du jour de son entrée elle perdit l'affection qui ne l'avait pas abandonnée pendant toute la durée de ses malheurs. Sans doute il y eut injustice dans un changement si brusque, et, quant à moi, j'ai toujours été persuadé que la duchesse mérite les éloges que j'en ai entendu l'aire à quelques-uns. Ses vertus ne peuvent pas plus être mises en doute que sa charité ; mais comment se fait-il qu'on ait souvent exalté sa force de caractère et qu'on n'ait jamais cité d'elle quelques-uns de ces actes qu'une femme en si haut rang trouve toujours

l'occasion de l'aire pour obtenir les bénédictions du peuple? L'héroïque madame de la Valette s' est-elle traînée à genoux devant elle sans obtenir lainoiudre parole de commisération? Un l'a imprimé, je voudrais le voir démentir. Remarquons que ceux qui approchaient le plus la ducbesse d'Angoulême n'ont que faiblement essayé de lui ramener ce peuple dont tous les cœurs lui avaient été ouverts et qui bientôt, ne vit plus en elle que la tille de Y Autrichienne. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la lin épouvantable de l'infortunée Marie-Antoinette n'a pas réhabilité sa mémoire aux yeux du peuple parisien, qui a conservé une haine instinctive contre le sang royal d'Autriche. Malgré son amour pour Napoléon et le roi de Home, jamais il n'aima Marie-Louise, qui n'a que trop justifié nos pressentiments et l'accueil que Paris lit à son digne père en 1814,

Pendant le séjour des rois alliés, Alexandre s'attacha à mériter nos louanges par une magnanimité d'apparat qui n'était pas Bans charme. On tint compte an roi de Prusse de longs malheurs, d'une bravoure de soldat et d'une simplicité toute bourgeoise. Mais, quand partit l'empereur François, il n'y eut ni assez de malédictions ni assez de quolibets pour lui dans toutes les classesde notre population. Que n'a-t-il entendu ce qui s'est dit sur son passage, chaque fois qu'il se montra en public! Malgré son iïëgmë, il eût peut-être rougi.

(liiez nous autres Parisiens, admirateurs enthousiastes des grands talents, des grandes vertus, tout

prestige nobiliaire cl royal est à jamais détruit. A quoique condition qu'un homme appartienne, s'il a encouru le blâme, il reçoit la même épithète. Nos aïeux seraient bien étonnés s'ils pouvaient apprendre que, dans Paris, un empereur d'Autriche, un successeur de Rodolphe de Hapsbourg et de Charles-Quint, a été flétri par le peuple des injures les plus outrageantes. Et cela tout liant et tà l'instant même où cette foule, qui le couvrait de son mépris, cherchait des yeux son glorieux frère, le prince Charles, qui n'était pas venu à Paris, mais qui y eût été reçu comme un ennemi généreux et loyal.

Des étrangers trouveraient sans doute que je parle I rop irrévérencieusement des princes qui sont venus se faire passer en revue par les Parisiens. Mais qu'on réfléchisse à l'éducation que mes contemporains et moi nous avons reçue des événements, et l'on cessera de s'en étonner. La Convention, qui coupait la tête des rois, eût dû voir, d'après ce qui avait déjà eu lieu en Angleterre, qu'elle n'avait pas pris le meilleur moyen pour nous désenivrer des Majestés. La Providence y pourvut : elle poussa an faite de la puissance un petit sous lieutenant qui, pendant quinze ans. nous donna la mesure de toutes les marionnettes royales.

Peu d'heures après la reddition de Paris, nous arriva Bemadotte, qui, pour se justifier d'avoir combattu contre ses anciens compatriotes, disait qu'il avait dû se faire Suédois en acceptant l'héritage de la couronne de Suède, argument que plusieurs ont eu le front d'approuver. \ ce compte, il n'a manqué qu'une couronne

m MA BIOGRAPHIE

à Moreau pour effacer la honte de sa mort au milieu de nos ennemis. La place de Bernadotte dans l'histoire serait bien autre, s'il eût quitté un trône pour voler au secours de sa terre natale. D'ailleurs, la qualité de Suédois ne tenait pas tant à cœur à ce Gascon, si bien conservé clans les glaces du Nord, qu'il n'eût pu consentir à revenir Français ; mais il n'y consentait qu'au prix du trône de France : avec ce vieux républicain, point de marché possible si un royaume n'en était le prix. Quant à sa religion, il la donnait pour épingles. Soji Altesse s'était fait accompagner de madame de Staël et de Benjamin Constant. Je veux parler de cet illustre publicisle, qui a offert dans sa conduite autant d'inconséquence et de mobilité qu'il a montré à la tribune et dans ses écrits, à peu d'exceptions prés, de talent, de courage et de persévérance dans les principes d'une sage liberté. Malheureusement peut-être, la dextérité de son élocution était telle, que, pourvu qu'il eût une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, il se fût, je crois, arrangé de tous les régimes ; mais ce n'était là que le tort d'une intelligence qui aime à se jouer des difficultés et regarde les applaudissements qu'elle obtient comme des triomphes pour sa cause, .l'ai cru m' apercevoir que les obstacles opposés à l'expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement spirituel des hommes d'esprit que j'ai connus. Jamais conversation ne m'a paru avoir autant de grâce, d'enjouement, de flexibilité el d'apparente bonhomie que

la sienne. Elle devenait brillante et forte par la contradiction. Je ne m'en faisais pas fanle avec lui, et il était loin de m'en savoir mauvais gré *.

' Voici une lettre de Benjamin Constant qui vaut bien la peine d'être transcrite. Elle fait voir jusqu où allait en 1829 l'influence du poëte populaire et comment l'un des premiers chefs et des directeurs de l'opinion publique venait lui rendre compte de ses actions, justifier ses pensées elles-mêmes et lui demander une part dans son amitié. [Note (le l'Éditeur.)

« Mon cher Béranger, bien que votre lettre contienne plusieurs choses qui auraient pu nf affliger ou me blesser, il y règne, surtout vers la fin. je ne sais quel fonds d'amitié et d'intérêt qui a produit ce singulier effet qu'elle m'a causé plutôt du plaisir que de la peine. Vous êtes un des hommes vers lesquels je me suis senti le plus attiré; plusieurs circonstances ont, à diverses l'éprises, combattu cet attrait sans le détruire; elles ne m'ont pas refroidi au fond du cœur, mais gêné et éloigné. J'ai ouvert, votre lettre, j'y ai trouvé de l'amitié, et je viens m'expliquer avec vous dans le désir sincère que vous me compreniez et (pie vous m'approuviez.

« Je prends votre lettre phrase par phrase : je ne travaille ni ne m'oppose à la fusion. Je suis de votre avis sur ce qui m'est personnel. Je crois que ceux qui veulent y pousser pensent à pux et non à m'associer à leurs succès, s'ils en ont; et moi-même je n'achèterais pas le plus grand succès par l'abandon du moindre principe. Si vous pensiez que j'ai des vues ambitieuses, vous commettriez une erreur qui m'étonnerait de votre part. J'ai soixante ans; j'ai combattu pour la liberté, non sans quelque gloire ; j'ai rendu des services assez grands ; j'ai acquis ce que je désirais, de la réputation. Mon seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imagination s'attache, c'est de laisser après moi quelque renommée, et je crois que j'en laisserais moins comme ministre que comme écrivain et député. Je veux qu'on dise après moi que j'ai contribué à fonder la liberté en France, et on le dira longtemps après (pie les coteries, celles qui nie repousseraient si j'essayais d'en être, aussi bien que celles

l'n perpétuel besoin d'émotions fit deConstanl un joueur; mais les intérêts politiques L'arrachaient facilement à celte passion d'emprunt. Pourtant la gloire littéraire était la première à ses yeux ; aussi l'Académie française, en lui préférant Viennet, lui eausa-t-elle un vif chagrin, quelque chose qu'il m'ait pu dire pour le dissimuler.

i|iii me calomnient près de vous, ce qui me fait beaucoup plus do peine seront enterrées et. oubliées.

« Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis jusqu'ici avec délice ; mais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée. Si je tentais de l'exagérer, je perdrais mon talent, comme si je m'avisais de la démentir. Vous croyez apercevoir dans mes lettres au Courrier des tergiversations ; vous êtes dans l'erreur. Mon opinion est. précisément comme je l'énonce dans ces lettres. Je crois fermement que la France ne peut d'ici à longtemps être libre qu'en consolidant sur les bases actuelles la dose de liberté qu'elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort ; mais j'ai la conviction que nous devons nous en tenir à la monarchie constitutionnelle. Je sais ou je crois savoir que les vieux gouvernements sont plus favorables à la liberté que les nouveaux. Si la dynastie se déclare hostile, advienne (pie pourra. Ma mission n'est pas de sauver ceux qui voudraient se perdre ; mon appui ne se donnera jamais au pouvoir absolu , et la légitimité ne l'obtiendra pas. Mais tout désir de renversement sans autres motifs que des souvenirs ou des haines n'entrera jamais dans ma pensée. Voilà ma profession de foi visà-vis de vous : je puis me tromper, mais je ne cache rien, je ne voile rien, et, si mes opinions déplaisent, il faut en accuser le fond, non la forme, qui ne provient nullement des ménagements que vous me supposez, ni d'un désir de succès que je n'éprouve pas.

« Ceci me ramène à la fusion. Je répète que je n'y travaille point ; que pas un de ceux qui y travaillent ne m'en a parlé; que. m elle a lieu de manière à ce que la portion hésitante et

Le mauvais côté de la gloire de l'intelligence, c'est son incertitude pour ceux qui l'obtiennent. Ayez six pieds de haut, pas ne sera besoin de faire partie d'une compagnie, de grenadiers pour savoir que penser de votre taille. Et Constant, après tant de succès comme écrivain et comme orateur, avait besoin pour croire à sa valeur littéraire d'appartenir à un corps illustre. Il n'eût pas été plutôt de l'Académie, qu'il en eût ri le

égoïste se fonde dans la portion libérale, j'en serai charmé ; mais que je m'opposerai toujours à ce que cette dernière se laisse affaiblir par l'autre.

« On vous a dit qu'on m'avait envoyé au Courrier comme à Strasbourg. M.Laffitte sait que les actionnaires du Courrier m'ont prié d'y concourir. Je n'en ai pas le premier conçu l'idée, j'y ai consenti. Je -crois avoir bien fait. Je crois avoir dit des choses utiles, et, dans tous les cas, j'ai pensé ce que j'ai dit.

« Voilà une bien longue lettre, mon cber Béranger. J'ai du plaisir à vous parler avec tout abandon. Je voudrais que cette tracasserie que l'on a voulu me faire auprès de vous fût l'époque d'une amitié plus intime et plus confiante. Vous êtes , je le dis encore, l'homme de France pour qui j'ai le plus d'attrait. Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant, tout, autre. Je vous offre un plein et, entier attachement. Si nous différons sur quelques points, c'est parce que notre esprit est. différemment frappé. Cela ne fait rien à l'affectiin. J'aspire à vous voir accepter la mienne, et je vous assure que je n'ai pas dit un mol, pas eu une pensée qui doive vous blesser.

« Vous voyez que je réponds non-seulement sans rancune, mais avec une affection vraie. Elle ne peut pas plus s'affaiblir (pie mon goût pour votre esprit et mon affection pour votre talent. J'irai vous voir incessamment avec la Fayette. « Tout, à vous pour la vie,

(< Benjamin Constant, h 'i'.l janvier 1829. »

premier et fût retombé dans son incertitude, car nul homme ne se désenchanta pins vite de ce qu'il avait le pins souhaité.

Je lui avais conseillé moi-même de se mettre sur les rangs pour le fauteuil vacant, en lui avonanl (pie, si je n'ambitionnais pas le même honneur, c'est qu'il était entouré de trop d'inconvénients pour mon humeur et mes goûts; ajoutant que, selon moi, les réputations qui naissent à une époque de transition ne méritent guère qu'on les étaye au prix de la moindre partie de son indépendance, parce qu'à l'exception de deux ou trois de ces réputations les autres doivent disparaître complètement avec nous et peut-être avant nous. J'étais résigné : il ne l'était pas; et le sentiment qu'il devait avoir de sa force suffit pour le faire concevoir. Il ne devait pas souffrir longtemps de l'intrigue qui le priva de l'honneur auquel il avait certes bien des droits. Quelques jours après, il mourut, épuisé de travaux et de veilles, et l'Académie dut regretter que les obsèques magnifiques et populaires qui lui furent faites ne fussent pas celles d'un de ses membres : ces messieurs se font habituellement enterrer d'une manière beaucoup plus modeste.

Je viens de dire qu'il était rentré en France avec Bernadotte. Il n'aimait pas que je lui parlasse de cette époque. Mieux lui convenait de parler du rôle qu'il joua auprès de Napoléon dans lesCent-Jours. Il a avoué l'influence qu'avait exercée sur lui cet homme, qui, disait -il, savait prodigieusement, devinait tout ce qu'il

ne savait pas, a\ait autant d'esprit que de génie et plus d'idées vraiment libérales qu'aucun des membres de son conseil. Sans vouloir rele\er le libéralisme des conseillers, j'ai toujours pensé que cette dernière partie de l'éloge du maître était pour Constant un moyen de se justifier d'avoir servi celui que, le 20 mars, il appelait un tyran. « Mais Bernadotle? lui répélais-je souvent. — Bernadotle est en négociation pour faire effacer quelques pages des Mémoires de Sainle-Hélène; s'il conclut ce marché, je vous en dirai tout le bien possible. » Telle fut la réponse qu'il me fil un jour qu'à propos de l'impression de ces Mémoires nous parlions de plusieurs des grands personnages de l'Empire. Et depuis, en effet, on a regardé comme positif que des pages relatives au maréchal Bernadotle, prince de Ponte-Corvo, avaient été enlevées du précieux manuscrit.

Je n'ai connu ni désiré connaître madame de Staël. Quoique douée d'un esprit et d'un talent supérieurs, sa fortune et sa position ne contribuèrent pas peu néanmoins à exagérer la réputation littéraire qu'elle méritait. Napoléon avait dédaigné d'en faire son Égério ; la chute du grand homme fut une joie pour ce cœur de femme. Aussi, dans ses salons, ne cessa-t-elle de faire aux étrangers les honneurs de notre ruine. J'ignore si elle eut jamais l'idée d'appuyer les prétentions qui ramenaient Bernadotle en France. Quant à cet ancien républicain, voici une anecdote qui m'a été racontée par un homme qui avait pu la puiser à

bonne source, si même il n'avait été témoin du fait. Dans le pou de jours qu'il passa presque incognito à Paris, avant de s'ouvrir à l'empereur Alexandre, en qui on avait d'abord remarqué de l'hésitation au sujet des Bourbons, Bernadotte, voulant jouer avec prudence son rôle de prétendant à la couronne <le France, crut devoir sonder un des ministres de l'autocrate. Un dîner lui. arrangé avec le comte Pozzo di Borgô, autre transfuge, Coriolan d'antichambre, qu'un écrivain éhonté n'a pas rougi de mettre en parallèle avec Bonaparte. Charles-Jean, pressé d'aborder la question, demanda au ministre russe si les souverains avaient pris un parti définitif à l'égard de la France. « Ma foi ! prince, lui répondit le rusé Corse, on y est fort embarrassé, et je pense que les conseils de Votre Altesse, qui connaît si bien ce pays, viendraient fort à propos. Que pensezvous que doivent faire les puissances? Quel chef donner à une nation si difficile à gouverner? » Le Gascon voulait une réponse et non des questions ; toutefois il demande si le choix est encore à faire. « Vous devez le savoir. — Oui, à peu prés libre, malgré les instances de la maison de Bourbon. — 11 me semble, monsieur le comte, que cette famille est bien étrangère ici, et ce qu'il faut surtout à la France, c'est, un chef français qui n'ait rien à reprocher à la Révolulion. —Cela ne peut faire aucun doute. — Qu'il faut un homme qui ait des connaissances militaires suffisantes. ' — Je pense comme Votre Altesse. — Un homme qui s'entende à la grandi1 administration, qui ail pratiqué les intérêts

de l'Europe. — ■ C'est cela, prince, c'est cela! continuez, je vous prie. — Un homme, enfin, que les souverains aient déjà pu apprécier et dont le caractère soit une garantie de modération et de bonne loi. — Eh bien, prince, ce que vous nie laites l'honneur de nie dire, j'ai pris la liberté de le dire et de l'écrire. J'ai lait plus, j'ai osé désigner celui que, selon moi, il conviendrait de charger des destinées de notre ancienne patrie commune. »

En parlant ainsi, Pozzo semblait porter un regard respectueux sur Bernadette, qui, réprimant sa joie, dit en souriant : a V aurait-il de l'indiscrétion à vous demander quel personnage votre expérience a désigné? Voire Altesse l'a deviné, je gage. — Je pourrais me tromper, monsieur le comte; nommez, de grâce, celui qui a votre suffrage i — Vous l'exigez, prince, Eli bien... c'est moi : oui, moi, qui suis Français, militaire, administrateur, à qui les intérêts de l'Europe sont connus et qui suis l'ami de presque tous les souverains. Ne sont-ce pas là les conditions qu'exige Votre Altesse? »

Bernadette, furiëuS d'une pareille mystification, se leva de table, et, sûr que le courtisan russe n'eût pas osé la risquer sans s'être entendu avec le czar, il délo* gea de Paris le malin même du jour où le comte d'Artois y fit son entrée, au milieu des caissons ennemis* avec un maigre état-major, et sous l'escorte des mot* spirituels (pie lui axaient prêtés M. Bengnnt et quelques autres royalistes? nouveaux convertis.

En rapportant celte anecdote, embellie peut-être par l'homme d'esprit de qui je la liens, niais qu'au fond je crois vraie, je ne puis m' empêcher de me rappeler M. de Yernon, cet hypothétique rejeton de Louis XIII, dont j'ai parlé plus haut. En 1814, il eût été plaisant de le voir réclamer ses droits et se donner même des airs de dévouement au salut de la France. Je crois, en vérité, que, si le peuple eût été consulté, le descendant du Masque de Fer eût eu, après Napoléon et son lils, de grandes chances pour obtenir la majorité des suffrages.

Le retour prodigieux de l'Empereur, au 20 mais 18Io,futun événement tout à fait populaire. Dans celte journée d'attente cependant on pouvait lire sur le front des hommes qui réfléchissent, et il y en a dans toutes les classes, une préoccupation qui empêchait la joie d'être générale, malgré la fascination qu'exerçait sur les esprits ce dernier miracle du grand homme.

Quoique à cette époque je commençasse à fréquenter quelques-uns des acteurs principaux de notre grand drame, je n'aurais que des lâchetés secondaires à signaler, sans l'heureuse mémoire de mon vénérable ami Dupont (de l'Eure), dont la vertu a résisté aux exigences, aux séductions, et même à l'exercice du pouvoir. J'ai obtenu de lui le récit d'un entrelien entre le représ entant Durbach et le grand traître de 1815, le trop laineux Louché ; mais, en le rapportant ici, je crains de ne pas le colorer de la vive indignation (pie

cet entretien fait encore éprouver à ce généreux patriote toutes les fois qu'il le raconte.

Après la bataille de Waterloo, Fouché, président du gouvernement provisoire, tenait les fds des intrigues préparées de longue main qui l'occupèrent exclusivement pendant la durée du ministère que lui confia Napoléon, après le 20 mars. Rouvrir les portes de la capitale aux Bourbons parait avoir été son unique pensée. Pour cela correspondre avec Talleyrand, Metternich, Wellington, même avec Louis XVIII, mettre partout, des émissaires en campagne, prodiguer les séductions, effrayer les timides, passer marché avec les traîtres, rien ne coulait à cet homme audacieux.

Entre autres moyens qu'il employa, j'en vais citer un qui tient de la comédie.

Une députation de pairs, envoyée au camp ennemi pour négocier, ayant demandé qu'on hu adjoignit Manuel, devenu l'orateur le plus influent delà Chambre des représentants, et, qui avait eu à Aix des relations avec Fouché, celui-ci, redoutant le patriotisme du tribun, fît partir à sa place, et sous le nom de Manuel, (pie ces pairs ne connaissaient pas, un de ses secrétaires nommé Fabri, membre aussi de la seconde Chambre. M. le comte de Valence était un des pairs ainsi mystifiés, et je lai vu moi-même, plusieurs années après, arrivant chez Manuel, qu'il venait consulter comme avocat, surplis de ne pas retrouver en lui l'homme avecqui il croyait avoir passé plusieurs heures en conférences politiques, ,1e connaissais le comte, et j'aidai

Manuel ù lui débrouiller cette vieille fourberie du Scapin de Nantes. «Ah! monsieur Manuel, dit le général, je ne m'étonne plus du silence que gardait celui que je prenais pour vous, quand j'insistais auprès des généraux alliés pour les décider à forcer les Bourbons d'accepter la cocarde tricolore* ! <>

M. de Yilrolles, royaliste courageux qui s'était mis en rapport avec Fouché, taisait alors des démarches assez ostensibles pour que le bruit en vint au général Solignac, représentant, qui courut de grand matin en prévenir ses collègues Durbach el Dupont, un des viceprésidents de la Chambre. Tous trois se rendent en hâte chez le duc d'Otrante, qu'ils trouvent dans un déshabillé fait pour ajouter à l'expression désagréable de la ligure.

Après avoir écoulé les reproches de ces inessienr> et les questions pressantes de Dupont, Fouché entre dans des explications mensongères; puis, voyant qu'il ne persuade personne., il ose rappeler ses titres révolu liminaires à la haine des Bourbons. Ces titres) malheu-

Ce M. Fabri avait élu un des amis de Manuel h Aix. cl celuici) qui ne voulait pas de la députation que cette ville lui offrait, lit nommer Fabri représentant. Manuel n'en fui pas moins nommé à Barcelonnette. Il crut à la sincérité des principes de Fouché. conventionnel el régicide( et Fouché lit tout ce qu'il put pour entretenir des relations avec lui, même après la seconde l'entrée des Bouchons. Manuel l'aida dans la rédaction îles notes, qui eurent alors un grand retentissement, parce qu'elles dévoilaient la roule dangereuse que suivait la cour. Fouché, par cellules, voulait conjurer sa chute, Manuel servir la France. [Nott de Béranger.)

reusoment , lui avaient concilié la confiance de plusieurs citoyens, entre autres de Manuel, dont l'âme loyale oublia que, dans les bouleversements politiques, ceux qui ont le plus à racheter sont souvent les premiers ;'i se vendre. Las enfin des divagations de Foucbé, ému d'indignation, Dufbàch se lève à ce mot plusieurs t'ois répété: « Oubliez-vous donc qui je suis?/) et répond : « Non. nous ne pouvons l'oublier, et les souvenirs me viennent en foule. Qu'est-ce en effet que monseigneur le due d'Otrante? N'est-ce pas cet ex-oratorien, président d'assemblées populaires, qui, lorsque des buées interrompaient un ouvrier demandant l'abolition de l'Être suprême, s'écria: «Laissez parler ce jeune pbi- (i losopbe? » ce Foucbé qui, avec Collot-d'Herbois, se baigna dans le sang des Lyonnais mitraillés? ce Foucbé qui vota la mort de Louis Capet avec une puissance de logique qu'il prétendit ensuite n'avoir été que de la peur? ce Fouché qui servit et trahit tour à tour les (iirondins, Danton, la Montagne et Robespierre? Vous avez raison, monsieur le duc, entre Foucbé et les Bourbons il n'y a point de pacte possible. Après avoir trahi l'Empereur, qui accrut vos richesses, dont il vous laissa jouir, même dans la disgrâce, vous ne pouvez trahir la France. Non, vous ne pouvez, complice du prêtre Talleyrand, livrer Paris à des princes qui verront toujours en vous l'un des bourreaux de leur frère. S'ils pouvaient l'oublier un instant, la fille de Louis XVI le leur rappellerait à genoux et les yeux en larmes. Plus leur retour au trône vous serait payé par eux en faveurs

1">fi MA BIOGRAPHIE

et dignités, plus ils auraient, bientôt après, avons faire expier leur propre faiblesse. Craignez alors, en dépit de l'amitié de Wellington, d'être obligé de porter envie à Carnot, dont vous raillez les vertus. Qu'on proscrive celui-là; il est sûr de rencontrer partout de la sympathie dans les cœurs magnanimes. Mais songez-y, monsieur le duc, Fouché proscrit , après avoir vendu l'Empereur, la nation et ses représentants, Fouché hors de France, en quel lieu se montrera-t-il qu'on ne se ressouvienne, en le voyant, que Robespierre luimême l'appelait homme de sang, ou qu'on ne répète ce nuit de Napoléon : « Voilà celui qui met son pied sale « clans le soulier de tout le monde? » Mourir exilé et mourir infâme, monsieur le duc, c'esl trop d'un grand supplice. Trahissez-nous; vous les subirez tous deux. »

Fouché, pâle d'une colère contenue, voulut prendre l'air du dédain, balbutia quelques paroles insignifiantes, qu'il termina par cette espèce de sentence, dont ses louangeurs payés ont pris texte pour amoindrir ses crimes : « Je n'ai jamais trahi ni un ami ni un principe; >. comme si un pareil homme avait des principes et des amis!

Convaincus de l'inutilité de leur démarche, les trois représentants se retirèrent indignés. l)<mx jours après, les étrangers étaient maîtres de Paris, Louis XVIII y faisait sa rentrée, et Fouché était son ministre. La prédiction de Durbach ne s'en accomplit pas moins, et li souvenir en dut poursuivre Fouché jusqu'à sa tombe restée proscrite,

Cette seconde entrée du roi diffère de la première, bien tristement pour lui el les siens. Enfermé dans sa voiture, il semblait vouloir protester contre le déploiement des forces étrangères dont, cette fois, il marchait entouré et gardé. En arrivant aux Tuileries pour y reprendre <a couronne, il put voir an bout du pont Royal des canons prussiens braqués sur son palais el qui le menacèrent pendant près d'un mois. Blûcher tenta de lui donner le spectacle de la destruction du pont d'Iéna, et, dans son Louvre même, son ami Wellington, qu'il avait fait maréchal de France, ordonna le pillage des statues et des tableaux du Musée, sans respect des Irailés qui nous en avaient assuré la possession.

Parlant un jour de la spoliation de ce Musée, le plus riche du monde, je demandais à M. Angles, émigré de Gand, et depuis peu préfet do police, pourquoi ou n'avait pas recouru aux boulines des faubourgs, qui se fussent empressés de venir défendre cette propriété nationale: » On s'en serait bien gardé, me répondit-il; le Musée est trop près du château. » Ajoutez donc foi à tout ce que vous ont dit les royalistes de l'amour que le peuple portail aux Bourbons !

Mais à qui les insultes des généraux étrangers s'adressaient-elles? Ce n'était plus .Napoléon qu'on poursuivait. A qui en pouvaient-ils vouloir? On a dit que Blûcher, Gneisnau, Bulow et plusieurs membres dés sociétés secrètes allemandes délestaient les Bourbons el avaient fait au général Maisons la proposition de s'en débarrasser el «le tomber, Prussiens el Français réunis,

sur les Anglais, à qui Blûcher ne pardonnait pas de

vouloir s'attribuer le gain de la bataille de Waterloo, qui eût été pour eux une défaite, sans le secours inespéré des corps prussiens que Grouchy laissa échapper. Vu moins esl-il certain que des ouvertures furent faites à Maisons, revenu de Gand mécontent de ceux pour qui i! y était allé ; mais il est difficile de spécifier le sens et la valeur des pourparlers qui eurent lieu. Ce qui est vrai, c'est que le mi de Prusse n'était plus le maître de «on armée. Ce ne fut qu'à l'arrivée d'Alexandre, qui se lit un peu attendre, que cessèrent les hostilités de Blûcher, bien que l'autocrate parut lui-même fort refroidi pour la famille restaurée, à cause de la révélation qu'il avait eue d'un projet d'alliance entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, négociée en 1^1 \ par M. de Talleyrand.

he peu de bienveillance d'Alexandre et la conduite injurieuse des Prussiens notèrent rien à bonis XYIIÏ du plaisir de régner de nouveau. 11 pardonna à tous ceux dont il n'espérait pas pouvoir se venger. Les légitimistes, également peu soucieux de nos affreux désastres, nen dansèrent pas moins sous ses fenêtres en mêlant à leurs chants d'amour pour le petit-fils de Henri IV des cris de haine contre ceux qui, l'avant entendu jurer qu'il mourrait sur les marches de son trône, ne purent s'empêcher de rire de sa fuite, dans la nuit du 19 au 20 mars. Ces cris étaient le signal d'une réaction longue et sanglante dont bonis XVIII laissa peser presque tout l'odieux sur ses partisans el même

sur les membres de sa femitle, mais qu'il voulut avoir

soûl l'honneur de faire cesser, quand il crut qu'il y avait danger à augmenter le nombre des victimes.

Gel homme avait le cœur faux et méchant ; il est le seul des Boni bons que nous avons connus qui ait mérité cette accusation. Charles X, à part ses entêtements politiques et religieux, qui l'ont perdu et qui eussent pu nous devenir funestes, a laissé en France la réputation d'un homme facile et bon, digne d'avoir des amis, comme en effet il en eut plusieurs qui lui restèrent al lâchés. Son frère n'eut que des favoris.

Il était sans entrailles pour sa famille, au point d'avoir passé pour l'auteur d'une protestation contre la légitimité des enfants de Marie-Antoinette. Je me rappelle avoir vu, dans ma jeunesse, entre les mains des royalistes les plus chauds, une copie de la lettretestamentaire de cette malheureuse princesse, où elle disait à ses enfants : « Défiez-vous de vos oncles. » Cette phrase, on le conçoit, n'est pas dans la pièce publiée en 1816; mais qui sait si quelque altération n'a pas eu lieu sur l'original, remplacé par un fac-similé après l'enlèvement des papiers de Courtois *, proscrit en 1845? L'homme qui livra le secret de la cachette où ils étaient renfermés fut. dit-on, généreusement récompensé.

' Courtois, après le 0 thermidor, avait été chargé de recueillir el d'examiner les papiers de Robespierre, qui contenaient un grand nomhrc de pièces intéressantes pour l'histoire de la Révolution. Noie de l'Éditeur.)

On assure que, bien que Louis XVIII appelât en public la duchesse d'Angoulême sou Antigone,, il ne régnait nulle affection entre, l'oncle et la nièce, et j'ai souvent pensé que c'est le sentiment de son impuissance qui empêcha la duchesse de se montrer secourable aux victimes politiques qui implorèrent son appui . Ce serait un malheur de plus don! on aurait à la plaindre.

La couleur d'opposition que la chanson du liai d'Yvetot m'avait donnée à la fin de l'Empire fit croire que j'allais me jeter dans les intérêts de la légitimité. Des propositions me furent faites et des récompenses promises, même avant l'arrivée des Bourbons, si je voulais les chanter. « Qu'ils nous donnent la liberté en échange de la gloire, qu'ils rendent la France heureuse, et je les chanterai gratuitement, » répondis-je à ceux qui se chargeaient de leur recruter des partisans. Toute recrue était bonne; qu'on ne croie pas que je nie vante. A cette occasion je nie rappelle que, plusieurs aimées après, plaisantant mademoiselle bourgoin sur le royalisme qu'elle avait affiché en 1815, cette actrice spirituelle me répondit avec le ton qu'on lui a connu : « Je vivais alors avec un royaliste, et, nous autres, nous sommes de l'opinion de nos amants. Louis XVIII avait voulu me voir pour me féliciter de mon dévouement et de mon courage : cela m'avait monté la tète. Je ne suis donc pas si coupable. Mais que penser de ces Bourbons, qui attachaient de l'importance à l'opinion d'une fille aussi décousue que moi' g

La crudité du mot ajoute à sa portée.

Eu l<SH>, au mois de janvier, Arnault, banni, quitta la France, et nous Le conduisîmes jusqu'au Bourget, qui était pour ainsi dire alors la limite du royaume, le reste étant, de ce côté-là, placé sous l'occupation étrangère. Le soir, dans une chambre d'auberge, à table avec un jeune officiel' de gendarmerie chargé do veiller sur celte frontière, et qui déplorait les malheurs de la patrie, je chantai au pauvre proscrit la chanson des Oiseaux, tristes adieux, suivis d'adieux pins tristes encore. Cette chanson fut surle point de me faire perdre la petite place que je devais à Arnault. La sienne fut donnée à M. Petitôt, homme de lettres, devenu dévot et légitimiste, mais qui ne m'en montra pas moins de bienveillance et plusieurs fois même m'engagea à faire valoir les persécutions essuyées par mon père et à mettre à profil mes anciennes relations avec M. de Bourmonl, parvenu si malheureusement à une haute foi lime après la bataille de Waterloo. Bien que je susse que ce général avait fait faire des recherches pour apprendre ce que nous étions devenus, mon père e( moi, j'étais loin de vouloir tirer parti d'une opinion qui n'était pas la mienne. M. Pelilot ne m'en témoigna que plus d'intérêt et ne cessa de me défendre contre les dénonciations de beaucoup de gens, que, lois du retour de l'Empereur, j'avais défendus et protégés. Je commençai à voir de près bien des turpitudes. Je devais en voir davantage et de plus grandes. Alceste se dépitait pour bien peu de chose

C'esl à la fin do 1815 que je hasardai la publication de mon premier volume de chansons. J'étais arrivé à l'âge où l'on commence à pressentir les inconvénients de la carrière littéraire. Le besoin d'argent put seul alors me déterminer à entrer en contact direct avec le public, d'autant plus que j'appréciais encore très-vaguement l'utilité de mes vers pour la cause que j'avais embrassée. Le volume fut bien accueilli et n'ébranla pas ma fragile position à l'Université. « // faut pardonner bien des choses à l'auteur du Roi d'Yvetot, » fut, m'a-t-on assuré, le mot de Louis XV11I, qui aimait le> chansons par tradition d'ancien régime, et qu'on ;i même accusé d'être mort avec les miennes sur sa table dénuit.

Ce que je ferai remarquer, à propos de ce volume, publié lorsque j'étais attaché aux bureaux de l'instruction publique, c'est qu'il contient le plus grand nombre de couplets qui rappellent les licences un peu cyniques de notre vieille littérature. Rien ne prouve mieux que je ne croyais pas qu'ils dussent encourir de graves reproches. Quand on m'apprit que nos vieux auteurs de l'école de Rabelais n'étaient pas des modèles à imiter, même en chansons, il était trop tard pour faire disparaître des vers qui, comme je l'ai dit ailleurs, contribuèrent à populariser ma réputation. Dès ce moment ils appartinrent au public; les retrancher des nouvelles éditions eût été inutile; les libraires d'ailleurs n'eussent pas voulu y consentir, et j'avoue qu'il y en a que j'aurais fort regrettés. Au reste, convient-il ;'i mon siècle de

m' montrer sévère pour des productions donl la gaieté est L'excuse, sinon même le contre-poison, lorsque le roman et le théâtre ont poussé jusqu'à l'obscénité La peinture des passions les plus brutales? La haute poésie n'a-t-elle elle-même rien à se reprocher eii fait de fautes de ce genre?

Que ceux qui insisteraient sur les reproches qui m'ont été faits par tan! de gens cherchent dans les œuvres poétiques de Gœtbe : ils verront que ce grand génie n'était pas aussi sévère qu'eux à l'égard de mes chansons de jeunesse.

Il est une observation que je dois faire : les chansons mises à l'index ont été faites sous l'Empire. Or il est remarquable que c'est habituellement à des époques de despotisme qu'on voit naître de pareilles productions. L'esprit a un tel besoin de liberté, que, lorsqu'il en est privé, il franchil les barrières les moins bien défendues, au risque de pousser trop Loin cet élan d'indépendance. Les gouvernements adroits s'en arrangent; celui de Venise protégeait les courtisanes.

Ce ne sont pas des excuses que je présente, ce sont des explications que je donne. 11 est bien entendu d'ailleurs que je ne parle ici que des chansons qui font partie des recueils que j'ai publiés, et non de toutes celles qu'on a mises sous mon nom dans les contrefaçons belges et françaises.

Il est une dernière raison qui devrait m'obtenir l'absolution de mes anciens méfaits ; mais je crains qu'elle ne tourne à mon détriment. Hasardons-la ton-

let'ois. Chez nos pères, les gens graves s'amusaient de la chanson, niais ne s'en préoccupaient pas. En lui donnant une importance qu'elle n'avait pas encore eue, j'ai autorisé à être pins sévères pour elles les critiques de notre chaste époque. Savais-je quelle destinée attendait les petits volumes où s'enterraient pèle-mèle les jovialités de ma jeunesse et les refrains politiques de mon âge mûr? « En élevant ce genre, vous l'avez gâté, » me répondront nos Aristarques. Je le vois, messieurs, pour n'être pointa l'index, il m'eût suffi de ne faire que des gaillardises. Malheureusement je ne suis plus d'âge à profiter de la leçon.

L'époque où mes chansons me firent prendre une espèce de rôle personnel dans la politique fut celle où je sentis la nécessité -de dégager ma muse de ses façons trop lestes.

La publication de mon premier volume acheva de l'aire de moi le chansonnier de l'opposition. Ou pouvait savoir déjà que j'étais un homme de convictions sincères et désintéressées. Dans lesCent-Jours, la place de censeur d'un journal (le Journal général, (]r\e^\\ le Courrier français) m'avait été proposée, el j'en avais repoussé l'offre, malgré les instances qui me furent faites. Cette place valait six mille francs ; c'élail refuser le superflu quand le nécessaire nie manquait . Je n'avais plus alors pour suffire à mes charges que mon modique emploi, parce que j'avais fait à M. de Bleschamps, père de madame Lucien Bonaparte, tombé dans le besoin par suite de l'exil de son gendre, l'abandon du

MA BIOGRAPHIE iV>

traitement de l'Institut. Par des arrangements auxquels avaient présidé Ârnault et Regnaud de Saint-Jeand'Angély, seul j'avais droit de le toucher, et, en effet, je l'ai touché jusqu'en 1814, époque où M. Lucien fut éliminé de l'Académie par ordonnance royale. Mais depuis longtemps déjà il m'avait paru convenable d'en remettre, mois par mois, le montant au père de la princesse, et il m'en faisait tenir quittance.

Ma liaison avec Manuel date de la fin de 1815. 11 était d'un abord réservé; j'avais encore beaucoup de sauvagerie ; pourtant dès notre première rencontre nous nous sentîmes faits pour une intimité que peu de jours établirent et que la mort seule pouvait rompre. Il fréquentait habit uellement la maison de M. Laffitte, et ce fut lui qui m'y entraîna. Jamais je n'ai beaucoup aimé messieurs de la finance, ni leurs salons dorés, ni

Ileur société bruyante. « Il n'y a point d'affection à attendre là, » disais-je à Manuel ; mais il y passait une grande partie de son temps ; je l'y suivis, et j'ai eu à m'en féliciter. Si la position politique de Laffitte m'a fait repousser ses offres affectueuses, je ne lui en ai pas moins d'obligations pour les services que son amitié m'a fourni l'occasion de rendre à beaucoup de mes amis intimes et pour le grand nombre de malheureux qu'il a secourus à ma recommandation. J'ai eu aussi le bonheur de pouvoir être utile, en de graves circonstances, à ce grand citoyen, doué d'autant d'esprit que d'honneur, d'autant de bonté que d'imagination, mais dont la vive intelligence ne s'appliqua pas

assez à connaître les hommes, ce qui l'a rendu victime de plusieurs de ceux même qu'il avait comblés de bienfaits. C'est en vain, au reste, qu'on a tenté d'accumuler les calomnies sur sa vieillesse si agitée; le bon sens populaire en a toujours fait justice : encourageant et noble exemple pour ceux qui, connue Laflilte, consacrent toute leur existence au service de leur pays.

Il a commis une faute que je lui ai reprochée bien des fois; c'est d'avoir acheté le fastueux château de Maisons, séjour le plus ennuyeux que je connaisse et qui ne me semblait supportable que lorsque j'y étais avec Manuel, Thiers et Mignet. M'y trouvant seul, il m'est arrivé de le quitter pour aller, à travers la forêt, dîner dans un restaurant de Saint-Germain. Je n'ai pas oublié (pie dans cette demeure royale, où cependant ou montre encore la chambre que Voltaire a longtemps habitée, je n'ai jamais pu faire un seul couplet. Je ne suis pas né pour les châteaux : c'est peut-être ce qui me rend injuste envers Mansard, qu'en faveur des mansardes je devrais cependant aimer beaucoup.

Lancé au milieu de la société la plus opulente, mon indigence n'y fut pas un embarras pour moi, car il ne me coûtait pas de dire: « Je suis pauvre. » Ce mot, que trop de gens hésitent à proférer, tient presque lieu de fortune, parce qu'il vous permet toutes les économies et qu'il vous concilie l'intérêt de bien des femmes et par conséquent celui des salons, qu'à cet égard on a calomniés. Ne faites pas de votre pauvreté une gêne pour les autres ; sachez en lire à propos, et

l'on y compatira sans blesser votre drgueil.'Ce que je dis là, je l'ai souvent répété à nos jeunes gens, qui, trop épris du luxe aristocratique, rougissent d'en être privés. S'ils ne veulent compromettre ni leur honneur ni leur indépendance, qu'ils s'apprennent à dire : « Je suis pauvre. »

Ce rôle d'Aristophane, qui m'avait paru si beau à l'âge de vingt ans, sans le génie, mais aussi, du moins il me le semble, sans l'acrimonie du poëte athénien, je le jouai, non au théâtre, où il n'est peut-être plus possible, mais dans tous les rangs de la société française. II me suffisait de donner ou de laisser prendre copie de mes nouveaux couplets pour les voir, en peu de jours, courir toute la France, passer la frontière et porter même des consolations à nos malheureux proscrits, qui erraient alors sur tout le globe. Je suis peutêtre, dans les temps modernes, le seul auteur qui, pour obtenir une réputation populaire, eût pu se passer de l'imprimerie. A quoi ai-je dû cet avantage? Aux vieux airs sur lesquels je mettais mes idées à cheval, si j'ose dire, et au bon esprit qui ne me fit pas dédaigner la culture d'un genre inférieur qui ne menait point aux honneurs littéraires. Parmi les. hommes qui s'adonnaient aux lettres à cette époque, aucun, j'en suis convaincu, n'eût voulu suivre la même voie: je n'ai pris que le rebut dés autres. J'étais à l'âge où l'on ne se laisse pas éblouir par les succès. Pour mériter ceux que j'obtins, je tâchai de les faire tourner au profit du genre auquel je devais faire bientôt le sacrifice de ions

mes autres projets. Il était de règle au Caveau, cette académie chantante, que la chanson ne devait briller que par l'esprit et la gaieté ; c'était trop peu. Plus ou moins, je suis né poëte et homme de style ; je ne m'aperçus pas d'abord que ce qu'il y avait en moi de poésie pouvait trouver place dans ce genre beaucoup moins étudié que pratiqué. Enfin la réflexion m'enseigna tout le parti qu'on en pouvait tirer. La chanson m'ouvrait d'ailleurs un sentier oùmon humeur marcherait à l'aise. Par elle j'échappais aux exigences académiques et j'avais à ma disposition tout le dictionnaire, dont la Harpe prétend que les quatre cinquièmes sont défendus à notre poésie*.

Je ne pouvais non plus me dissimuler que la fixité des principes n'excluait pas en moi une grande mobilité d'impressions, qui pouvait s'opposer à l'achèvement de toute œuvre un peu longue sur un ton uniforme. L'auteur doit étudier l'homme en lui, ce qu'on ne peut faire quand on débute troptôt. I>ès que je me fus rendu compte de la nature de mes facultés et de l'indépendance littéraire que la chanson me procurerait, je pris mon parti résolument ; j'épousai la pauvre fille dejoie, avec l'intention de la rendre digne d'être présentée dans les salons de notre aristocratie, sans la faire renoncer pourtant à ses anciennes connaissances, car il fallait qu'elle restât fille du peuple, de qui elle attendait

* Il faut se souvenir que je réfléchissais ainsi avant l'appari- Lion de l'école nouvelle, qui a changé tout cela , comme dil le Médecin malgré lui. [Note de Béranger.)

sa dot. J'en ai été récompensé au delà du mérite de mes œuvres, qui eurent au moins celui de faire intervenir la poésie dans les débats politiques pendant près de vingt ans. Le parti légitimiste, qui m'a toujours jugé, comme auteur, avec une extrême bienveillance, m'a accusé d'avoir contribué plus que tout autre écrivain au renversement de la dynastie que nous avait imposée l'étranger. Cette accusation, je l'accepte comme un honneur pour moi et comme une gloire pour la chanson. Pour la lui obtenir, on ne sait pas tous les obstacles que j'eus à vaincre. Combien de fois n'ai-je pas été obligé de luttercontre les chefs du parti libéral, gens qui eussent voulu me faire accepter leur tutelle, pour m'astreindre à leurs combinaisons timides !

J'en ai vu plusieurs m' abandonner au moment le plus pénible du combat : ils ne revenaient à moi que lorsqu'ils voyaient les applaudissements de la foule me rester fidèles. Je n'ai pas eu besoin de la Révolution de juillet pour juger de la portée politique des grands hommes que nous nous étions faits. J'en ai souvent gémi avec Manuel, obligé plus d'une fois de me défendre contre des anathèmes dont je ne faisais que rire pour ce qui me regardait, même lorsque cela allait jusqu'à me priver de l'appui des journaux. Les hommes désintéressés qui sont mêlés au mouvement politique ont bien besoin d'avoir foi dans le peuple : cette foi ne m'a jamais manqué.

Les succès que je dus à la chanson me firent apprécier le bonheur qu'il y avait eu pour moi à voir échouer

mes autres tentatives. Si mes précédents essais eussent obtenu quelques suffrages publics, il est vraisemblable que j'aurais, comme tant d'autres jeunes gens qui s'élancent vers un but trop élevé pour leurs forces, dédaigné le genre inférieur qui m'a valu d'être honoré du suffrage de mes contemporains; et, à mes yeux, l'utilité de l'art est ce qui le sanctifie. Sans doute il m'est resté de la tristesse de tant de projets et de plans avortés, sans doute mes jeunes et hautes prétentions ont contribué à m'ôter toute illusion sur la valeur littéraire de mes succès ; mais il n'en est pas moins certain que, porté par sentiment et par caractère à consacrer mes talents, quels qu'ils fussent, au service de mon pays, j'ai rempli l'humble tâche qui m'était marquée.

Je dois pourtant avouer qu'à près de quarante ans une idée singulière traversa encore mon esprit. La tragédie ne m'avait jamais inspiré un vif attrait : c'était le seul genre que je n'eusse pas tenté. L'idée me vint de m'y essayer, à force d'en faire le sujet de mes conversations avec Talma, que j'étais toujours si heureux de rencontrer. Je lui prêchais l'étude des tragiques grecs, aussi vrais, mais bien plus poétiquement vrais que les espagnols, les anglais et les allemands. Sans compter que, par une naïve intelligence de l'art, ils me semblent avoir un avantage même sur Corneille et sur Racine. Disons pourtant que ceux-ci ont fait ce que j'appellerai le théâtre résumé, le plus difficile de tous, celui où la poésie es! presque toute dans la composi-

tion. Par là s'explique le mot de Racine: « Ma pièce est faite ; je n'ai plus qu'à en faire les vers. »

En effet, en cinq actes assez courts ils résument, au profit de la morale ou des sentiments, toute une vie, toute une passion, tout un caractère, ainsi que les événements d'invention ou réels auxquels ils rattachent leur action. C'est, au théâtre, la plus haute poésie possible : il est surprenant qu'on ne l'ait pas toujours reconnu pour Corneille et Racine, lorsque personne ne le nie pour Molière, qui, il est vrai, est arrivé à une perfection plus grande que ses deux contemporains. Le théâtre-chronique, où les scènes se succèdent naïvement au gré d'une tradition historique, légendaire ou romanesque quelconque, est l'enfance de l'art, et tout ce qu'on trouve de génie dans Shakspeare n'eût pas dû empêcher d'en convenir. Schiller a été prendre là son modèle: sous le point de vue dramatique, je doute qu'il y ait trouvé un avantage pour sa gloire. A force, ai-je dit, de peser les critiques adressées aux pâles imitateurs de nos grands maîtres, je me mis à composer, et cela en moins d'un an, plusieurs plans où je cherchai à allier, non le burlesque à l'héroïque, alliance barbare que Shakspeare lui-même repousserait aujourd'hui, mais le familier à l'héroïque. C'est le familier gui manque à nos grands tragiques, moins pourtant à Corneille qu'à Racine, parce que c'était presque toujours en vue de l'aristocratie et de la cour qu'ils écrivaient. Les unités de lieu el de temps m'avaient toujours moins choqué que l'uniformité de ton.

Je voulais donc voir s'il serait possible de s'en affranchir an profit dn naturel et des effets dramatiques. Un Comte Julien, une Mort d'Alexandre le Grflnd, un épisode des Guerres civiles en Italie, un Charles VI, un Spartacus, conçus d'après ce système et sans aucune ressemblance avec les pièces faites sur quelquesuns de ces sujets, m'offrirent, selon moi, la preuve qu'on pouvait s'ouvrir des routes nouvelles dans ce genre élevé. Appuyé sur l'autorité de Corneille, qui, malgré les arrêts d'une Académie pédante et en dépit des remarques souvent absurdes de Voltaire, a jeté dans ses pièces un Nicomède, unPrusias et même un Félix, j'allai jusqu'à faire les vers de plusieurs scènes pour me convaincre de la bonté du procédé. Mais bientôt j'abandonnai ces essais comme tant d'autres, ce qui ne les empêcha pas d'avoir été pour moi une étude utile et amusante. Qui sait? la chanson y a peut-être gagné quelque chose.

Dans la carrière que j'ai suivie les conseils m'ont dû être nécessaires. J'en ai pris plus que je n'en ai demandé : je veux dire qu'au lieu d'aller consulter, comme tant d'auteurs, pour obtenir, non des avis, mais des louanges, je m'appliquais, quand on me priait de chanter, à recueillir les moindres paroles, les moindres signes de ceux qui m'écoulaient, afin de reconnaître les passages qui exigeaient changement, correction ou rature entière. Je me suis cependant choisi quelques censeurs, et toujours des amis moins âgés que moi, calculant qu'il y aurait plus de profil à faire

avec eux. A peu près au temps de mes débuts, Henri de la Touche me fit plusieurs fois de judicieuses observations qui m'ont rendu grand service. Aussi suis-je souvent retourné à ce vrai poëte, grand faiseur de pastiches. Je l'ai souvent appelé l'inventeur d'André Chénier, dans les œuvres duquel il est au moins pour moitié ; car j'ai entendu Marie-Joseph déplorer qu'il y eût si peu de morceaux publiables dans les manuscrits laissés par son frère. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les vers placés à la fin du volume et que le geôlier est censé interrompre n'aient pas ouvert les yeux des juges do sang-froid. Tout le monde sait pourtant aujourd'hui que ces vers sont de de la Touche*.

Arrivé à la vieillesse, j'ai recouru aussi aux conseils d'un homme que j'ai vu enfant, de Mérimée, qui joint à un des esprits les plus distingués de notre temps une instruction solide, étendue, et un amour sévère de la langue. Il m'a fait passer quelques mauvaises nuits à corriger de malheureux petits vers. Ce sont là des preuves d'amitié qu'il ne faut pas attendre de tous ses

* Béranger fait de beaucoup trop grande la part que Henri de la Touche a prise dans la publication des poésies d'André Chénier. On aurait tort de croire que c'est parce qu'il n'avait pas un grand goût pour des œuvres qui furent si tardivement révélées à notre admiration. Béranger estimait à son prix le talent de Chénier; mais il croyait réellement que Henri de la Touche avait fait plus encore pour son poëte que Macpherson n'a fait pour Ossian. Il se trompait en cela. Peut-être quelque badinage de Henri de la Touche l'avail-il autorisé à dire ce qu'il dit. (Note de l'Éditeur.

amis. Il est des gens portés à trouver bon tout ce que font ceux qu'ils aiment: Lebrun, dont la bienveillance est si grande, est un peu comme cela. Aussi me suis-je toujours un peu défié de son approbation, dont je n'étais pourtant ni moins touché ni moins reconnaissant.

Il me reste à parler de mes publications.

On m'avait prévenu, à l'Instruction publique, que, si je faisais imprimer de nouveaux volumes, on me regarderait comme démissionnaire de mon emploi. C'était une forme obligeante qu'employait M. Petitot pour me prévenir qu'un second volume me ferait renvoyer, et en même temps une espèce de prime offerte à ma docilité.

Je n'en donnai pas moins bon nombre de mes chansons nouvelles à la Minerve, journal dont la vogue fui immense. Ses propriétaires, tous mes amis, voulurent me faire une part de leurs bénéfices ; mais je refusai, trouvant ridicule de faire payer à des amis des couplets qui m'amusaient tant à faire. Je ne raisonnais pas de même pour les chansons en volume, parce que le public était libre de ne pas les acheter. Il me fallut beaucoup de temps pour en compléter un second, n'ayant jamais fait plus de quinze ou seize chansons par an, quelques-unes en peu d'heures, elle plus grand nombre avec lenteur et souci; encore toutes les années sont loin d'avoir été aussi abondantes. Je n'en fois qu'à mon caprice, et j'ai vu passer huit ou dix mois sans produire un seul vers, même au temps où je travaillais le plus. Aujourd'hui que l'arbre est vieux, les fruits

deviennent de plus en plus rares. Et que ferai-je, quand ils viendront à manquer tout à fait? Je mourrai sans doute.

Malgré la faiblesse de ma voix et mon ignorance musicale, je chantais souvent alors. Si, par nécessité de me faire des appuis dans la lutte que j'avais à soutenir, je m'étais d'abord astreint à vivre dans le monde, bientôt j'y portai l'entraînement qui m'est naturel et cette gaieté qui donne à l'esprit une valeur qu'il n'emprunterait pas toujours de la raison. Je ne me faisais donc pas trop prier pour chanter mes productions inédites, soit avec mes amis de l'opposition, soit même quelquefois avec les hommes attachés au gouvernement. C'était un bonheur pour moi que de servir à ceux-ci du fruit défendu. MM. deBarante, Guizot,Siméonpère, Mounier et beaucoup d'autres le pourraient dire : ils m'ont entendu, à table, à côté de M. Angles, préfet de police, leur donner l'étrenne du Bon Dieu, des Missionnaires, etc., etc. Un jour, ce dernier reçut un rapport où on lui faisait savoir que j'avais chanté chez M. Bérard, son ami et le mien, quelques-unes de mes chansons anarchiques, comme on disait alors. Le préfet en rit beaucoup : il était du dîner. On voit que la chanson jouissait encore de certains privilèges et qu'à cette époque les préfets de police se montraient parfois gens d'espi'it.

Enfin , en 1 821 , je pus faire imprimer deux volumes, tant de mes anciennes que de mes nouvelles chansons. Je l'ai dit : c'était perdre le modique emploi qui me

156 MA BIOCRAl'HIE

faisait vivre sans beaucoup de travail et où j'étais entouré d'amis ; car, malgré ma franchise un peu caustique, j'ai toujours eu le bonheur de voir s'attacher à moi ceux avec qui j'ai vécu. Mais il me convenait mieux de sacrifier ainsi ma place que de publier mes volumes séditieux après qu'on me l'aurait ôtée, ce qui pouvait arriver un jour ou l'autre. Leur publication eût eu, dans ce cas, un air de vengeance qui n'allait pas à mon caractère. D'ailleurs, le parti libéral était dans le plus grand désarroi : de folles espérances venaient de s'évanouir et les meneurs de l'opposition semblaient saisis d'une sorte de panique. Le moment était donc bien choisi, puisque l'apparition de mes volumes, longtemps attendus, et le procès que tout faisait pressentir et qui devait les dorer sur tranche, comme je disais alors, pouvaient être un moyen de réchauffer un peu l'opinion, qu'un rien abat, qu'un rien peut releva1. Plusieurs libéraux, et des plus riches, qui, six mois auparavant, me poussaient à cette démonstration, voulurent alors l'entraver. Comme je publiais par souscription, tel qui s'était fait inscrire pour un nombre énorme d'exemplaires en m' excitant à faire tirer à plus de dix mille, me signifia, au dernier moment, de ne pas faire imprimer ou de retirer son nom de la liste des souscripteurs. Rien ne m'arrêta; au contraire, j'en fus plus convaincu de la nécessité de ce coup de feu d'une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient l'honneur de passer pour ses chefs les plus vigoureux.

Manuel pensait comme moi, et, grâce à mon ami M. Bérard et à quelques autres amis fidèles, mes deux in-douze, imprimés non sans quelques difficultés chez Firmin Didot, parurent en octobre, tirés à dix mille cinq cents exemplaires *.

La publication se faisait à mon compte ; je fus donc forcé d'être à la tête du débit, pour lequel mon vieil ami Béjotme fut si utile. Je pus voir, d'heure en heure, la rapidité de la vente dépasser toute prévision. J'avais contracté pour frais d'impression quinze mille francs de dettes, et je n'osais plus compter sur l'exactitude des souscripteurs. Aussi éprouvai-je une folle joie lorsque je fus en possession de ces énormes quinze mille francs qui m'épouvantaient et que je me figurais ne pouvoir retirer de mes petits livres. En comparaison de ces quinze mille francs, les sommes qui vinrent après ne produisirent que peu d'effet sur moi. Je leur ai dû pourtant de pouvoir vivre dès lors sans emploi ; car depuis j'ai presque toujours pu me suffire et suffire à ceux qu'il m'a été si doux d'admettre au partage de mes modiques ressources. Peut-être cette petite fortune ne m'eût-elle pas toujours mis hors d'embar-

* Je dois dire ici que Sébastiani cl Casimir Périer furent de ceux qui ne me retirèrent pas leur appui dans cette circonstânce. Dieu (pic je ne fusse pas intimement lié avec le dernier, je l'ai toujours trouvé excellent pour moi. Si je m'érigeais en homme politique, j'aurais mieux à dire sur son ministère, auquel ou uc me paraît pas encore avoir rendu suffisante justice. (Note de Bérmger.)

ras ; mais j'ai eu, j'aime à le répéter, des amis excellents qui, sans cesse veillant sur moi, m'ont évité de retomber dans les ennuis de la misère, où m'aurait conduit ma trop grande facilité à donner. C'est de la richesse que d'avoir peu de besoins et beaucoup d'amis : nul ne l'a mieux senti que moi.

Les poursuites judiciaires dont je fus l'objet ont, dans le temps, fait assez de bruit pour que je n'en parle que d'une manière succincte. Dans son réquisitoire, l'avocat général, homme de lettres de quelque réputation, qui avait sa fortune à faire au Palais et qui la fit au prix des quatre têtes des sergents de la Rochelle, Marchangy, déploya contre moi un grand talent, soutenu du désir de rendre ma condamnation la plus rigoureuse possible. Cette bonne volonté le jeta quelquefois dans l'absurde, comme lorsqu'en citant le Bon Dieu il s'écria : « Est-ce ainsi que Platon parlait de la Divinité? » Cette apostrophe parut d'autant plus déplacée, qu'il est visible que ce Bon Dieu de la chanson est, à la tolérance près, celui du fétichisme des vieilles dévotes, et non la suprême intelligence devant laquelle je me suis toujours prosterné, ainsi que le témoignaient déjà plusieurs autres pages du travail incriminé.

On a conservé les détails de cette audience, célèbre dans le temps, où la foule était si compacte, que les juges furent obligés d'entrer par la fenêtre et où l'accusé fut sur le point de ne pouvoir arriver jusqu'au pied du tribunal, bien qu'il répétât à la foule, comme certain larron qu'on menait au gibet : « Messieurs, on ne peut

pas commencer sans moi. » La belle plaidoirie de Dupin, qui a été recueillie, donne la mesure de ce que je dois de reconnaissance à mon illustre avocat, qui ne fit jamais preuve d'une éloquence plus incisive, plus abondante, plus spirituelle. Seulement, j'ai dû trouver que, dans l'intérêt de son client, mon défenseur s'atlaebait trop à diminuer l'importance de la chanson; et, sous ce rapport, ma vanité d'auteur et mon amour du genre me portaient à juger que l'accusation allait plus droit au but que je me proposais, en donnant à mes productions une valeur littéraire que Dupin s'attachait à dissimuler. Au besoin, l'orgueil du faiseur de vers irait jusqu'à l'héroïsme : « J'aime mieux être pendu par mes adversaires que noyé par mes amis, » disais-je. Il n'en était pas moins sage à mon avocat d'éviter le long emprisonnement dont j'étais menacé. Ce n'est d'ailleurs que plus tard qu'on accorda la qualité de poëte au chansonnier, et, chose étrange! les Anglais furent, je crois, des premiers à me donner ce titre dans la Revue d'Edimbourg.

Un juge, dont on sera peut-être surpris de trouver le nom ici, influa heureusement pour moi dans celte première affaire, qui ne me valut que trois mois de prison et cinq cents francs d'amende; c'est M.Cottu, ce fougueux champion des opinions aristocratiques, au demeurant l'homme le plus honnête, le meilleur et le plus désintéressé des royalistes. 11 fit écarter le Vieux Drapeau des applications de peine, comme présentant un cas non prévu par la loi. Aussi bien-

tôt une loi nouvelle sur la presse ne manqua pas de boucher l'issue par laquelle le plus gros de mes crimes, car ce l'était en effet, avait échappé aux griffes de Marchangy ; je ne dis pas des juges, parce qu'ils parurent très-bienveillants, jusque-là que M. Larrieux, président, dit dans son résumé, rempli pour moi d'éloges, qu'il était fâcheux que la gravité d'un tribunal ne permît pas de chanter les œuvres poursuivies, le chant pouvant être une excuse pour elles. Si on ne les chanta pas, du moins, pendant le délibéré des jurés, prit-on là beaucoup de copies des couplets que j'avais faits en l'honneur de ma condamnation présumée, et cela jusque sur le bureau du greffier et de l'avocat général.

Je passai fort gaiement mes trois mois de détention à Sainte-Pélagie, dans la chambre qu'après deux mois de séjour venait de quitter P. L. Courier, autre séditieux moins maltraité que moi par la Restauration, mais dont la fin fut si affreuse et si regrettable. J'avais pour compagnie beaucoup de braves condamnés politiques,, entre autres mon ami Cauchois-Lemaire, homme d'un vrai mérite, mais trop modeste, qui, après avoir eu tant à souffrir dans l'exil et les prisons, en a été bien faiblement récompensé par la Révolution de juillet.

Je serais ingrat si j'oubliais de dire qu'à travers les nombreuses visites de curieux et de gens toujours disposés à suivre la foule je recueillis, à ma première détention, les marques non moins nombreuses d'un vif

MA BIOGRAPHIE lfil

intérêt tout patriotique. Il ne fallait rien moins que ces témoignages de sympathie et le bruit que fit ma condamnation pour me donner enfin et peut-être donner aussi aux chefs de l'opposition la mesure de l'influence que mes chansons pouvaient exercer.

J'ai connu des gens que la prison effrayait : elle ne pouvait me faire peur. J'avais à Sainte-Pélagie une chambre chaude, saine et suffisamment meublée, tandis que je sortais d'un gîte dégarni de meubles, exposé à tous les inconvénients du froid et du dégel, sans poêle ni cheminée, où, à plus de quarante ans, je n'avais en hiver que de l'eau glacée pour tous les usages, et une vieille couverture dont je m'affublais lorsque, dans les longues nuits, me prenait l'envie de griffonner quelques rimes. Certes, je devais me trouver bien mieux à Sainte-Pélagie. Aussi je m'écriais quelquefois : « La prison va nie gâter. » A ceux qui, pensant à l'emploi de deux mille francs, s'étonneraient de la pauvreté de mon logement de ville, je répondrai par mon axiome favori : « Quand on n'est pas égoïste, il faut être économe. »

Pendant ma détention, le parquet m'intenta une nouvelle affaire, suscitée par M. Bellarl, procureur général. L'ingrat! dans les Cent-Jours, j'avais été prié de faire des démarches auprès de M. Regnaud de Saint- Jenn-d'Angély, pour qu'il voulût bien s'assurer des intentions de l'Empereur à l'égard de M. Bellart, l'un des plus ardents provocateurs de son renversement en 1814. M. Regnaud y mil de l'empressement et me

chargea de répondre aux amis et aux parents de M. Bellart qu'il pouvait rester sans crainte à Paris. Il ne profita pas de cet avis, il est vrai; mais il ne put ignorer les démarches que j'avais faites. Pour tout dire, une question de jurisprudence dominait dans ce nouveau procès, motivé par la publication que Dupin avait fait faire, sous mon nom et à mon profit, des pièces de la première procédure. Le cas était nouveau, et les hommes les plus éclairés avaient approuvé cette publication, qui me permettait de compléter mon recueil mutilé par le jugement, en publiant, à chaque nouvelle édition, les réquisitoires où se trouvaient les chansons et les couplets condamnés. Le parquet sentit la portée de cette tentative, et je revins m' asseoir de la prison sur la sellette, avec Baudoin, l'imprimeur, ayant encore Marchangy pour accusateur et Dupin pour avocat. Jamais client, gratuitement défendu, n'a donné plus d'embarras à son défenseur ; car je dois dire que Dupin ne consentit à se charger de mes causes qu'à la condition qu'il ne serait pas question d'honoraires, conduite généreuse que Barthe renouvela lors de mon dernier procès.

La publication des pièces de la procédure, lues à l'audience, constituait-elle une récidive? Telle était la question qui devait tomber devant la raison que, l'audience étant publique, le premier venu, ainsi que ne cesse de faire la Gazette des Tribunaux, peut recueillir à son gré la procédure et les pièces. Nos Bridoisons du parquet ne l'entendaient pas ainsi, et Marchangy ne

rougit pas de soutenir encore cette accusation portée contre moi. Quel amour de l'avancement! II en fut puni cette fois ; car son talent lui fit faute, et le jury, à la majorité d'une seule voix, il est vrai, fit triompher la logique puissante et les vigoureux arguments de Dupin, qui, dans cette affaire, fut assisté deBerville, plaidant pour l'imprimeur. Le digne gendre du bon Àndrieux, mon vénérable ami, fit dans son plaidoyer un éloge de moi, qui, n'eût-il pas été reproduit si souvent, ne fût jamais sorti de ma mémoire.

Si le jury, qui, à cette époque, allait se voir enlever les affaires de presse, eût cédé aux efforts de Marchangy, j'aurais été condamné à deux ans de détention, et c'était lorsque je n'avais plus que deux jours à rester à Sainte-Pélagie. Mon acquittement me réjouit surtout comme un échec pour les lois contrôla presse, puisque la publication des pièces de tous procès semblables pouvait dès lors multiplier sans fin les œuvres bostiles à nos adversaires J'en fournis moi-même la preuve en 1828, à mon dernier procès. Le jour même du jugement de condamnation en police correctionnelle, toutes les nouvelles chansons condamnées étaient reproduites dans les journaux du soir, qui, certes, n'étaient pas libéraux. Cbarles X ayant montré de la surprise et du mécontentement en voyant ses propres gazettes donner à mes refrains une plus grande publicité que mes dix mille cinq cents exemplaires ne l'eussent fait, une de ces feuilles se crut obligée d'expliquer que, le jngemenl obtenu en 1822 rendant

inévitable celte reproduction, les journaux du pouvoir n'avaient devancé que de quelques heures ceux de l'opposition. La feuille royaliste n'ajoutait pas qu'il y avait, pour elle intérêt d'argent à les devancer.

On a calculé que, par l'effet de cette répétition des chansons condamnées dans les journaux de Paris, copiées par ceux des départements et de l'étranger, il y avait eu, en moins de quinze jours, plusieurs millions d'exemplaires des vers qu'on avait voulu frapper d'interdit. C'était là une bonne leçon donnée à ceux qui s'obstinent à entraver la liberté de la presse, et dont néanmoins l'auteur poursuivi se garda bien de tirer vanité. Mais, si le souffle qui gonflait et emportait son frêle ballon n'était pas celui de la gloire, il était au moins celui d'une opinion généreuse et patriotique, et il put s'en montrer fier.

En 1825, je cédai un troisième volume au libraire Ladvocat. M. de Villèle gouvernait, et je calculai que cet homme d'État avait trop de tact et d'esprit pour me susciter un nouveau procès. Le penserait-on? je me crus engagé par là à me montrer moins hostile. Le libraire et l'imprimeur furent pourtant tiraillés par la police pour obtenir de moi quelques retranchements. J'en fis dans leur intérêt qui me parurent sans importance; mais je résistai à de longues et nombreuses sollicitations pour me faire ôter le Couplet (Venvoi à Manuel, qui termine les Esclaves gaulois. Quel parti prit le libraire Ladvocat? On tira quatre à cinq mille exemplaires sans le couplet et sans quelques

autres passages que la police avait fait disparaître à mon insu, et on laissa lo reste de l'édition comme je l'avais exigé. Ayant été instruit de cette falsification le jour même où Ladvocat donnait un grand dîner pour célébrer l'apparition du volume, je refusai de m'y rendre, malgré les prières du pauvre éditeur, à qui j'aurais dû pardonner d'avoir plus de peur que moi d'un emprisonnement qui pouvait ruiner sa maison. Il n'évita pas un procès, par suite de saisie d'exemplaires non conformes au dépôt qu'exige la loi; mais l'affaire fut traitée doucement et sans qu'on me mît en cause, ce qui prouva que j'avais bien apprécié le ministre dirigeant*.

De 1825 à 1828, vivant toujours au milieu de la société politique et de ses chefs les plus renommés, j'eus bien des fois à y faire preuve d'indépendance et de franchise. Je voyais combien la nation était plus intelligente et plus avancée que ses coryphées, qui s'en croyaient l'élite, comme ne manque pas de le croire toute assemblée politique, ce qui est rarement vrai et ne l'était certes pas alors plus qu'aujourd'hui. Plusieurs de ces messieurs me remerciaient du secours

Dans ce procès, un imprimeur avança que j'avais manqué de parole à mon éditeur, et le Journal des Débats parut insister sur ce fait complètement inexact ; j'aurais pu faire un petit procès à mon tour au faux témoin el au journaliste ; mais je n'ai jamais aimé le bruit, et toujours j'ai compté sur le bon sens du public pour faire ces sortes de rectifications. [Note de Béranf/er 1

que je tâchais de leur prêter ; je répondais : « Ne me remerciez pas des chansons faites contre nos adversaires ; remerciez-moi de celles que je ne fais pas contre vous. » Dieu sait qu'il y en eût eu de bonnes, et dont les cadres m'ont souvent traversé l'esprit! Au prix de celles-ci, le gouvernement, je crois, m'eût facilement pardonné les autres.

Appréciant ainsi la plupart de nos tribuns, vivre au milieu d'eux était une espèce de devoir que j'accomplissais. Il n'en était pas ainsi de toute cette jeunesse qui se pressait autour de moi. Je lui ai dû de belles espérances, qui toutes n'ont pas été trompées ; j'ai vu naître et grandir de beaux et nobles talents et des dévouements qui sont restés vivants malgré les déceptions, j'ai vu surgir et se développer des idées philosophiques et sociales qui, un jour, dégagées d'erreurs inévitables, serviront à l'amélioration de ce pauvre monde, dont la prétendue civilisation n'est guère encore que de la barbarie.

Si les jeunes hommes m'.ont toujours recherché, c'est que j'ai su les comprendre, les encourager, les éclairer même quelquefois ; bien que j'aie plus appris avec eux qu'ils n'ont dû apprendre avec moi, je l'avoue sans peine. L'espérance d'être enterré par des hommes qui vaudront mieux que nous estime douce satisfaction pour un ami de l'humanité. Cette assurance, je la conserve encore, et, si de temps à autre bien des choses l' ébranlent, combien d'autres la raffermissent au moment où je tremble de la voir s'évanouir !

31 A felOttUÀPHÎE 107

S'il m'eût été possible de retourner rêver et rimer dans mon coin, je l'eusse fait à la mort de Manuel, que je perdis le 20 août 1827. Une douloureuse maladie, qui troubla les dix dernières années de sa vie, lui en fil trouver le terme à cinquante-deux ans. On a écrit que l'ingratitude populaire avait abrégé ses jours : rien de moins exact. Outre que Manuel n'était pas homme à ne voir le peuple que dans le monde des salons ou dans un corps électoral de cent cinquante mille individus, dont la capacité se mesure en centimes, il savait bien que plus d'un collège l'eût réélu en 1824, sans les honteuses intrigues de plusieurs de ses anciens collègues, les uns jaloux de sa supériorité, les autres effrayés des élans de son patriotisme, qui les menait toujours plus loin qu'ils ne voulaient aller. Il connut. ces basses menées ; mais, trop fier pour les déjouer en les signalant, il ne put être surpris de ne pas voir son nom sortir de l'urne électorale. S'il en gémit pour notre cause comme d'un abandon de principe, il dut presque s'en féliciter pour lui-même, dont la résisfance, dans la Chambre, eût été désormais trop isolée pour être utile au pays. Il en eût été repoussé de nouveau, sans trouver dans les députés de la gauche aillant de zèle à le défendre, ce que le parti contraire n'eût pas manqué de faire passer pour la preuve de ses progrès. Il est des drames que, chez nous autres Français, il ne faut pas jouer deux fois; en toute chose notre ferveur se lasse vite. Les plus influents de ses collègues lui sauvèrent l'embarras d'une seconde

expulsion qu'il n'eût pas hésité à aller chercher. Plusieurs de ceux qui s'étaient chargés de diriger les élections écrivirent dans la Vendée qu'il serait, sans aucun doute réélu à Paris, et ils montrèrent aux électeurs de Paris des lettres qu'ils s'étaient fait écrire, où l'on réclamait pour la Vendée l'honneur de cette réélection, présentée comme certaine.

Manuel eut pitié de tant de lâchetés, supporta connue un homme qui s'y est attendu l'oubli où le corps électoral le laissa pendant quatre ans, ne cessa de donner de sages conseils à ceux qui avaient trahi en lui la cause nationale, et, sur son lit de mort, me répéta plusieurs fois en gémissant : « Vous croyez à une révolution prochaine; j'y crois aussi; mais, mon ami, où la France prendra-t-elle des hommes pour la gouverner dignement? » Et je dois faire observer que Manuel avait trop de franche modestie pour se croire, en fait de capacité, au-dessus de ceux dont il espérait si peu de chose. C'était là une des erreurs de son esprit.

Sa fin prématurée réveilla le souvenir de ses services et de ses vertus. Thiers et Mignet, qui assistaient à ses derniers moments avec moi, firent paraître, malgré les chicanes de la censure, des articles où leur fidèle attachement appela les regrets de la France sur le cercueil de notre éloquent ami. Son convoi, parti du château de Maisons, où Manuel avait passé ses derniers jours, fut conduit par M. Laffitte, le général la Fayette, et grand nombre d'autres députés. 11 fut surtout digne

de sa mémoire par l'immense concours de peuple qui se pressa sur les boulevards extérieurs, que nous avions à parcourir, l'entrée de Paris nous ayant été interdite par ordre supérieur. Ici se fait sentir la différence que le gouvernement faisait de Manuel et du général Foy, dont le convoi, dans l'intérieur de Paris, n'avait rencontré aucun obstacle, môme lorsque la jeunesse des écoles traîna le corbillard. Le peuple ayant voulu rendre le même honneur au tribun expulsé, accourut une armée de gendarmes prêts à nous sabrer, si cet élan n'était à l'instant réprimé. Le peuple s'obstinait; pour éviter un massacre, il fallut parlementer longtemps. Entre la brutalité des soldats et les énergiques protestations de la foule, M. Laffitte montra un sang-froid et une fermeté qui purent faire présager tout ce qu'il sut être dans les journées de Juillet 1850. Pour que le passage devint libre, il fallut remettre les chevaux au char mortuaire, exigence bien minime après un pareil déploiement de forces. Il est vrai que celles du peuple s'étaient grossies pendant le débat et qu'il y avait au moins cent cinquante mille assistants au convoi.

Nous arrivâmes' à la fosse : plusieurs discours prolongèrent mon supplice, car pour celui qui, pleurant une personne chère, cesse par sa douleur d'être sous l'empire des préoccupations politiques, c'est un grand supplice en effet que ces funérailles bruyantes, cet appareil d'éloquence, cette absence de toutes larmes dans les yeux fixés sur les restes d'un ami qu'on vou*

tirait saluer du dernier adieu dans le recueillement le

plus profond.

On parla d'élever un tombeau; mais en cela on put voir encore combien Manuel et Foy avaient différé. Tout ce que depuis nous avons appelé juste milieu, mot qui eût pu être inventé plus tôt, la banque surtout, s'empressa de souscrire pour élever un mausolée au général et assurer une fortune à ses enfants ; pour Manuel, presque toutes les grosses bourses refusèrent de s'ouvrir, et l'on eut bien de la peine à recueillir neuf ou dix mille francs par souscription.

Plusieurs de ses riches amis négligèrent d'y prendre part, comme ils avaient négligé de procurer à Manuel, par des moyens honorables, une aisance suffisante*. Il ne laissa guère que ce qu'il avait économisé en sa qualité d'avocat plaidant à Aix et d'avocat consultant à Paris. Il gagna peu dans cette dernière position ; car, dès qu'il fut député, il refusa les honoraires pour ses consultations, qu'il ne donna plus que par obligeance, prétendant qu'un député ne peut être avocat payé, sans donner occasion de douter delà loyauté avec laquelle il l'emplit son mandat, les députés ayant souvent à parler et à voter sur des lois qui peuvent se trouver en rapport avec les intérêts de ses clients*

* Je lis clans un article malveillant, plein d'erreurs, de la Biographie Michaud, que Manuel avait le goût du jeu. Il faut bien en vouloir à quelqu'un pour écrire un si gros mensonge. En l'ait de jeux, il n'aimait que ceux qui exigent l'adresse du corps, et la chasse était sa grande passion. [Note de Déranger.)

Par son testament, il me fit un legs viager de mille francs de rente. Il n'avait pas assez réfléchi à toutes les charges de famille qu'il transmettait à son frère, bien digne de cette partie de la succession. Je renonçai à la rente, malgré les instances du frère, à qui je ne demandai que la montre du pauvre défunt et son matelas de crin, sur lequel je couche*. Mais Manuel jeune sut si bien faire, que, malgré la renonciation, il parvint toujours à remplir les intentions du testateur et même à les dépasser de beaucoup. Comme sa position personnelle s'est améliorée, j'ai cessé d'opposer des chicanes aux procédés de cet excellent ami, dont rattachement pour moi égale celui que j'ai conservé pour la mémoire de son illustre frère.

Si cette mort ne rompit point mes rapports avec les chefs du parti libéral, dont quelques-uns d'ailleurs étaient devenus mes amis personnels, comme Dupont (de l'Eure) et Laffitle, elle me fit un plus grand besoin des relations avec la jeunesse, dont les idées plus larges et plus généreuses s'accordaient mieux avec ma manière de voir et de sentir. Je l'éprouvai bien en 1828, à la publication de mon quatrième volume. Le ministère Martignac ayant amené une espèce de trêve et produit même un pacte entre grand nombre des membres du côté gauche et des centres, on voulut

* M. Manuel jeune, quelques jours après la mort, de Déranger, a demandé que ces objets et quelques autres souvenirs lui fussent donnés. Son désir a été satisfait. [Note de l'Éditeur.)

m'empêcher de publier ce volume, dont l'apparition menaçait, disait-on, de troubler l'accord apparent de ces messieurs.

Plus on ine prêcha le silence, plus je sentis la nécessité de le rompre, en protestant ainsi, à ma manière, contre une fusion (c'était le mot du moment) qui égarait l'opinion publique et pouvait servir à l'affermissement du principe légitimiste. J'avais acquis alors assez d'influence pour espérer que ma tentative ne serait pas sans quelque succès. Le volume fit scandale, surtout dans les rangs de la haute opposition, dont plusieurs chefs, qui se croyaient près de devenir ministres, me maudissaient de loin, sans oser cesser de me tendre la main quand ils me rencontraient. Si, en effet, je n'ai pas chansonné ces prétendus grands politiques, j'avais un esprit dont ils redoutaient la piqûre. Il faut être armé de toutes pièces dans le métier que je faisais, et au besoin l'épigramme et les mots acérés ne me manquaient pas. C'était un de mes défauts de jeunesse que je n'ai jamais bien pu corriger. Ma gaieté communicative assurant le succès de mes plaisanteries, celles-ci, dans un certain inonde, n'ont peut-être pas été moins utiles à la cause populaire que mes chansons.

Sûr d'être déféré aux tribunaux pour ce quatrième volume, qui faisait faire de si grandes moues à tant de mes amis, je courus faire une visite à l'excellent Dupont (de l'Enre), et, pour m'approvisionner d'air, je voulus passer seul quelques jours au bord de la mer. J'appris, au Havre, le commencement des poursuites;

MA P.IOGRAPHIE 177.

aussitôt, quittant Dupont, qui était effrayé pour moi des suites de cette nouvelle affaire, je revins à Paris, où de bonnes gens me croyaient parti pour l'étranger. Dupin s'était empressé de m' écrire qu'il allait arriver pour me défendre ; mais je crus devoir lui faire sentir que, devenu député, il n'aurait plus la liberté nécessaire à l'avocat d'un séditieux de mon espèce, qui ne voulait entendre à aucune concession*. Cette fois, ce

* Une lettre publiée par M. Dupin clans la Presse du 5 août 1857 est de nature à mettre quelque confusion dans les faits. Le texte de Ma Biographie n'aurait pas besoin d'éclaircissement ; mais le Moniteur même a consigné , sous la Restauration , la preuve la plus nette de ce que dit ici Béranger. Il adressa alors la lettre qui suit au journal officiel. (Noie de l'Éditeur.)

« A M. le rédacteur en chef du Moniteur universel.

« Paris, le 14 novembre 1828.

« Monsieur,

« Un article du Journal de Rouen, relatif à l'affaire qui m'es intentée, contient tant d'inexactitudes affligeantes pour moi, que, malgré ma répugnance à entretenir le public de ce qui me concerne, je vous prie de vouloir bien en insérer la rectification dans votre prochain numéro.

« Ce n'est pas M. Dupin qui , de lui-même , a renoncé à me défendre ; c'est moi qui, répondant aux offres empressées de son amitié, lui fis le premier des objections, fondées sur sa position actuelle de membre de la Chambre des députés. Ces raisons ne suffirent pas toutefois pour ébranler son insistance ; elles lui parurent seulement mériter d'être pesées. Mais, plus tard, une circonstance, étrangère à mes objections, vint leur donner une nouvelle ibi'ce.

« Quelques journaux avaient avancé que je n'avais fait imprimer mes nouvelles chansons que sur l'assurance donnée par lui

fut Barthe qui se chargea de nia cause, avec une affection et un dévouement que n'ont pu me faire oublier les erreurs où, à mon sens, il est tombé depuis et que j'aurais voulu pouvoir lui éviter, car c'est un des hommes les meilleurs que j'aie connus et aimés. Pour lui comme pour beaucoup d'autres, m'est-il permis même d'être sévère, moi qui suis de ceux qui les ont poussés vers les emplois supérieurs, route périlleuse où devaient s'égarer les caractères faibles et mobiles? Eh ! qui de nous n'a failli? S'il en est qui passent pour n'avoir pas fait de chute, c'est qu'ils sont tombés quand personne ne les regardait.

que leur publication était sans aucun inconvénient. Ces journaux ajoutaient qu'il avait corrigé les épreuves et mis le bon il tirer. Absent de Paris, j'eus trop tard connaissance de cette assertion, qui paraît avoir été accréditée, car on la répète encore aujourd'hui. Malgré son absurde invraisemblance et sa complète inexactitude, elle plaçait M. Dupin dans une position fausse, même comme avocat , puisqu'en me défendant il eût semblé défendre sa propre cause. Ses paroles eussent perdu de leur autorité babituelle.

« Nous en fûmes frappés l'un et l'autre , et seulement alors j'obtins qu'il consentît à me laisser remettre ma cause entre les mains de M. Barthe, également mon ami, dont le noble caractère et le beau talent devaient donner toute sécurité sur le résultat de ma défense à M. Dupin, qui, du reste, n'a pas cessé de prendre à mon affaire le plus vif intérêt, et comme conseil et comme :uui.

« Les détails que le Journal de Rouen ajoute , relativement à mon marché avec M. Baudoin , sont également inexacts , et, quoique donnés dans une intention bienveillante , je me dois aussi d'en prévenir la fâcheuse influence.

« Je n'ai jamais entendu laisser à mes éditeurs la faculté de

MA RIOGRAPHIE 175

M. Laffitte, en ami dévoué, craignant que ma santé n'eût à souffrir d'une Lingue détention, s'était interposé auprès des ministres pour amener un arrangement favorable; je le suppliai de cesser de semblables démarches; je devais tenir au procès. « Prenez-y garde, me dit-il ; si vous mourez en prison, vous n'aurez point le tombeau de Foy ; vous n'aurez que celui de Manuel. — Un plus modeste encore me conviendrait mieux, lui répliquai-je : je n'ai jamais tenu à être bien logé. »

Je n'ai pu qu'imparfaitement comprendre l'arrangement qu'on proposait, bien en l'air, sans doute. Voici comment je crois qu'il me fut présenté par Laf-

m'imposer leur volonté pour la publication de mes chansons, et je dois dire qu'ils m'en ont toujours laissé faire le choix, sans examen de leur part. On suppose, dans l'article qui fait l'objet de cette réclamation , que M. Dupin aurait aussi approuvé le marché passé entre M. Baudoin et moi. Je proteste que cet acte ne lui a jamais été soumis et qu'il n'a pas plus été chargé de l'apprécier qu'il n'a corrigé les épreuves de mon recueil.

« Vous me pardonnerez, monsieur, l'étendue de cette lettre en faveur des sentiments qui l'ont dictée. L'honneur ne m'en eût-il pas fait une loi , l'amitié qui me lie à 91. Dupin, la reconnaissance dont je suis pénétré pour tout ce qu'il a fait pour moi, pour tout ce qu'il est disposé à faire encore, m'imposaient l'obligation de donner ces éclaircissements au public. Je dois l'empêcher de tomber dans une erreur dont le résultat m'affligerait bien plus que ne l'ont fait et que ne peuvent le faire les deux procès que j'ai déjà essuyés, celui qu'on me suscite encore et toutes les injures auxquelles je suis chaque jour en butte.

« Recevez, etc.

« Signé Rkuwgf.r. ;>

fitte, qui entendait peu la matière : les tribunaux correctionnels jugeant alors les affaires de presse, si j'avais voulu faire défaut, on promettait, par un jugement sans plaidoiries, de ne me frapper que d'une peine minime. Ainsi l'autorité évitait les débats, leur retentissement, et comptait sans doute éviter aussi la reproduction des chansons condamnées : l'avantage eût été grand pour nos adversaires. On pense bien que je dus refuser, et je le fis de telle manière, qu'on n'insista plus qu'en me laissant entrevoir la perspective de plusieurs aimées de prison, prédiction qui heureusement ne s'accomplit pas *.

" Béranger aurait pu insister davantage sur cette partie de son histoire. A peine averti de la démarche que M Laffitte avait faite auprès de M. Portalis , le garde des sceaux du ministère Martignac, il prit la plume et écrivit à son ami la lettre qu'on va lire. Voici comment cet homme si sage, si réfléchi et si modeste, savait, au besoin, avoir du cœur, de la hardiesse et de l'orgueil. Note de l'Éditeur.)

« A M. Jacques Laffitte.

« Mon cher ami , n'allez pas vous aviser de croire que je ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez fait hier. Je vous assure bien que j'en suis touché et que je n'ai pas eu besoin de réfléchir pour cela ; mais j'ai dû penser à tout ce que vous m'avez dit , et je ne puis vous dissimuler que cette démarche me tourmente. Je suis persuadé qu'elle vous a coûté à vous-même mais, sans examiner ce point , qui , en définitive , ne peut qu'ajouter au prix que je mets à cette nouvelle preuve de votre amitié , voyons quel avantage je puis retirer de l'arrangement en question.

« Non, non ; je dois à mon caractère, au public, à mon avocat

Comparés à l'effet que produisit ce procès, qu'étaitce. pour moi, que neuf mois d'emprisonnement et dix mille francs d'amende? Malgré l'exemple donné par MM. Laffitle, Bérard, Sébastian] et plusieurs autres qui

lui-même, de prolester contre cette manière de procéder. Quant à n'être condamné qu'au minimum, à quoi bon? Est-ce bien important pour moi? Au contraire, et plus forte sera la peine, plus les auteurs de ma condamnation paraîtront d'abord odieux. Si donc je n'ai que six mois de prison , je vous préviens que je prendrai toutes les précautions imaginables pour éviter la maladie et l'allégeance de la maison de santé. Une détention plus longue me rendrait sans doute moins superbe ; et voyez donc ce que je gagnerais à tous vos arrangements ! La honte d'avoir abandonné une défense dont les principes peuvent être utiles, le mécontentement de moi-même et peut-être un échec à cette popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoni de iiKin talent !

« Il n'y a pas à s'en dédire, mon ami, je suis populaire, ma popularité est grande, au moins. Savez-vous que dans les cafés. dans les marchés, partout, on s'occupe de mon procès plus que do la Prusse, des Russes et des Turcs?

« Vous nie connaissez assez pour savoir que le désir du scandale et du bruit n'est pas ce qui me pousse; mais il s'agit de proclamer un principe utile , il s'agit de le défendre avec courage ; il y va de mon devoir et de l'honneur de mon caractère. En vain votre amitié m'a démontré ce que je savais très-bien, c'est-à-dire que je faisais la guerre à mes dépens, et que, plus les coups seraient vifs que l'on allait porter en mon nom, plus je serais exposé à mille petites vengeances. Je vous réponds : C'est le devoir ! Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marché de ma santé ; rassurez-vous, j'ai la vie dure !

« Quant à l'argent, la captivité l'aura bien vite épuisé... Je sais qu'en prison tout est cher; mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai alors ce que vos offres cent fuis réitérées ne m'ont pas fait faire encore. Je

m'accompagnèrent au tribunal, beaucoup de mes grands amis politiques crurent prudent de (n'abandonner encore. Mais bientôt, déçus dans leurs calculs, ils vinrent me visiter à la Force, prison que j'avais choisie, lors- • que l'entrée de M. de Polignac au ministère les eut enfin bien convaincus qu'il n'y avait rien à espérer des Bourbons, comme je n'ai cessé de te dire et de le chanter.

11 m'eût été facile d'obtenir de passer mes neuf mois dans une maison de santé : loin de moi l'idée d'en faire la demande. Les motifs ne m'auraient pas manqué : je fus très-souffrant pendant les quatre premiers mois de cette détention. Mais, quand on s'est mis en guerre avec un gouvernement, il me semble ridicule de se trop plaindre des coups qu'il nous rend, etmala-

vous demanderai de l'argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d'emprunt, si votre amitié l'exige. Vous voyez que je pense à tout.

« Encore une fois, voyez que, dans le projet que vous me soumettiez hier, si l'autorité paraît reculer devant une plaidoirie, l'accusé recule aussi devant le pouvoir, que sa défense pourrait offenser. Supposez un moment que vous seul vous soyez le public, et demandez-vous si, témoin d'un jeu pareil, vous n'en chercheriez pas les ressorts cachés et si cette découverte n'ôterait pas quelque chose à l'estime, à l'intérêt que vous porteriez à l'accusé ? Croyez-moi , mon cher Laffitte . il est des instants où l'homme le plus modeste a besoin de s'exagérer sa propre valeur, et je crois être dans un de ces instants-là. Prenons donc tout au pire : on me met en prison pour plusieurs années ; alors il m'est bien permis de croire que la France en poussera un cri d'indignation ! Allons plus loin : je meurs dans les fers. Ne m'estil pas permis de croire aussi que. pendant tout un demi-siècle.

droit de lui fournir l'occasion de se montrer généreux

en les adoucissant.

Peut-être pensé-je ainsi parce que, je l'ai déjà dit, la vie de prison, dans un coin particulier, cette vie cloîtrée, régulière, aux longues soirées, n'est pas sans quelque charme pour moi. Elle ne convient nullement à la jeunesse ; mais j'avais plus de quarante ans quand j'en essayai. A cet âge j'ai pu nie demander quelquefois si je n'étais pas né pour le couvent. Mais non ! on y manque de liberté morale, et c'est celle dont je ne puis me passer.

Le plus grand tourment des maisons de détention, et quelquefois il est affreux, c'est le spectacle d'irrémédiables infortunes, imprudemment encourues, et des natures dégradées qu'on y rencontre. Qui le croirait pourtant? Ce n'est pas là qu'un misanthrope trouverait le plus d'arguments contre cette pauvre espèce

et tout au moins, tria mort restera comme un sanglant reproche à la mémoire de certaines gens ? et savez-vous que ce serait la plus terrible accusation que l'on puisse faire à la mémoire de Charles X ? J'ai trop sacrifié les biens du présent à je ne sais quel vain amour de gloire et de vertu pour que vous ne pardonniez pas à ma lobe cette façon de considérer les choses.

« Examinez donc mes raisons, pesez-les bien, et particulièrement la pureté de mes intentions et la netteté de ma position actuelle ; dites-moi si, en effet, vos vues ne sont pas plutôt celles d'une amitié qui s'épouvante que les conseils d'une sagesse tranquille et froide.

a Tout à vous de cœur. Votre ami.

« Békangkr. »

humaine. En revanche, le philosophe en recontrerait de terribles contre les lois qui nous régissent, quoique inoins imparfaites pourtant que celles qui ont pesé sur nos pères.

Pendant ma détention, j'éprouvai une vive contrariété. Mes jeunes amis voulurent ouvrir une souscription pour le payement de mon amende, qui montait, avec les frais judiciaires et le décime de guerre, à onze mille cinq cents francs. Je prévoyais le peu de succès qu'elle aurait. On était fatigué de souscriptions ; puis les classes o vrières n'y concouraient pas, dans l'idée qu'on avait que les banquiers, mes amis, se hâteraient d'acquitter cette dette politique. Mais les banquiers .fort généreux en paroles, se laissent faire les honneurs de tout, au meilleur marché possible; je ne l'ignorais pas, et m'étais arrangé de sorte que ces messieurs ne fussent pas de la cotisation. J'aurais aussi voulu n'avoir pas cette obligation au public, car il est un peu banquier de sa nature, et s'arroge volontiers des droits siliceux à qui il ouvre sa bourse. Ceci, je ne l'osais dire alors. Celte souscription, grâce au zèle des jeunes gens, n'échoua pas; mais peu s'en fallut, et, sans M. Bérard, qui la compléta, j'aurais été obligé d'y mettre du mien.

Après la Révolution de juillet, le comité des secours accordés aux condamnés de la Restauration nie lit proposer une rente de six cents francs pour ma part dans les indemnités que donnait le gouvernement. Je refusai : il v avait des victimes dont les besoins étaient

autrement pressants que les miens. L'ouvrier, père de

famille qu'on emprisonne est bien plus à plaindre que l'homme de lettres, qui, même sous les verrous, s'il est un peu isolé, peut encore travaillera sa réputation et à sa fortune.

On sent que je ne parle iei que de l'emprisonnement en France, et non de ce quia lieu pour les prisonniers politiques de l'Autriehe, de la Russie, du pape, des Turcs et autres barbares.

C'est à la Force que Y. Hugo vint faire ma connaissance et m'amena bientôt Sainte-Beuve. Alex. Dumas m' arriva aussi, tout resplendissant de son premier succès au théâtre. Leurs visites furent le prix de tous les combats que j'avais livrés en faveur de la révolution littéraire qu'eux et leurs amis avaient osé tenter et qui n'était, à tout prendre, qu'une conséquence un peu tardive de la révolution politique et sociale. La tendance rétrograde de quelques-unes des idées de cette école, repoussée longtemps par nos libéraux vieux et jeunes, ne m'avait pas empêché d'applaudir au génie éminemment lyrique de Hugo et d'admirer les Méditations de Lamartine, avec qui je ne nie liai (pie beaucoup plus tard. J'avais su nu gré infini à M. de Vigny de composer ses sujets avec autant d'art que de goût, talent peu commun parmi nous. Je compris toute l'étendue et toute la finesse de l'esprit de Sainte- Beuve, et, avec tout le inonde, je prophétisai à Dumas de grands succès dramatiques.

lui vain on m'objectait que cette école avait failli

lu

souvent à l;i pensée démocratique qui lui avait livre carrière, que de son soin étaient sorties des insultes ,'i notre gloire, qu'on y avait outragé. Napoléon mourant à Sainte-Hélène, qu'on y méconnaissait les services rendus par la philosophie, toutes choses qui (lovaient nie blesser plus quepersonne. « Mais, répondais-je, chez nous, où l'on écrit el parle de si bonne heure, nous débutons toujours avec les idées d'autrui ol sans avoir eu le temps de nous rendre compte do leur rapport avec nos sentiments propres, ce qui, par parenthèse, explique les variations de tant d'esprits supérieurs; or nos romantiques sont tous très-jeunes ; pardonnons-leur donc des erreurs donl nous no devons demander raison qu'à leurs nourrices. Ils n'eu forcent pas moins notre littérature à exprimer plus franchement les choses modernes, actuelles et toutes françaises, que nous avons trop longtemps rendues, même dans nos assemblées publiques, à l'aide d'emprunts faits à l'antiquité, ou dans un langage ennemi du mot propre, comme celui dont Delille vous offre le modèle. Attendez! en vain ils s'attachent au passé, ils viendront à nous ; la langue qu'ils parlent les conduit à nos idées. » On ne voulait pas me croire : la prédiction ne s'en est pas moins accomplie, ha langue! la langue! c'est l'âme des peuples ; on elle se lisent leurs destinées. Quand donc, dans nos collèges, enseignera* I -01 1 sérieusement le français aux élèves? Quand y fera-t-on un cours raisonné de l'histoire de la langue, depuis François 1'" jusqu'à nos jours, non pour expll-

quer nos auteurs, niais pour expliquer par ces ailleurs, échos de leurs siècles, la marche de la langue, ses tâtonnements, ses déviations, ses repos et ses progrès?

Puisque je suis en train de parler langue, je veux dire combien, sous ce rapport, le poëme de Jocelyn, à part toutes ses autres beautés, me parait une œuvre merveilleuse. Il y a sans doute un bien grand lalenl dans la Chute d'un Ange; mais je n'ai jamais vu, comme dans Jocelyn, le style que nous nommons racinien entrer profondément dans les détails de la vie intime, presque à tous ses degrés. Jamais le vers ne s'est plié aux peintures et aux narrations les plus difficiles avec autant d'aisance et de vérité, tout en conservant son élégance et son harmonie. C'est là un très-grand progrès pour notre poésie : désormais elle peut tout dire et tout peindre.

Je sais qu'il y a dans Jocelyn des négligences et des longueurs, mais il fourmille d'assez grandes beautés pour faire passer sur quelques taches qu'il sérail d'ailleurs si facile de faire disparaître. Si un pareil poème eût pu nous venir d'outre-Rhin ou d'outre- Manche, nous n'aurions p;is eu ;issez de voix pour crier au miracle.

Il est temps de retrurner en prison pour quelques heures encore.

La police craignait que ma sortie de la Force ne fût l'occasion de manifestations bruyantes autour de celle maison : comme je les redoutais au moins autant

m MA BIOGRAPHIE

qu'elle, j'avais ou soin de tromper mes amis sur le jour de ma délivrance. Le directeur ne m'en réveilla pas moins de grand matin pour me mettre à la porte, comme il me le dit en riant. Je me trouvai libre après neuf mois de captivité, et me promenai sur les boulevards avec autant d'insouciance que si je venais de sortir de chez moi, ce qui peut donner une idée de la facilité avec laquelle je puis changer de position. On doit voir que je n'ai pas la prétention de me faire plaindre. Je louchais pourtant à la vieillesse.

Cette dernière affaire jeta un nouveau lustre sur ma vie, et, comme la dynastie, par ses fautes, décourageait chaque jour ses serviteurs les plus dévoués et les plus capables, le nombre de ceux qui me témoignèrent de labienveillance dut augmenter d'autant. J'avais toujours rêvé de connaître Chateaubriand ; quelle fnl majoie, lorsqu'à son retour de l'ambassade de Rome j'appris qu'il désirait me connaître! Le poète qui avait trouvé la chanson si humblement placée devait en effet s'enorgueillir de voir qu'elle avait tini par attirer l'attention de l'auteur des Martyrs et du Génie du Christianisme. C'est la plus haute récompense littéraire que je pusse obtenir. Dans les ouvrages que M. de Chateaubriand a publiés depuis le jour où, pour la première fois, je lui serrai la main, il a témoigné au public de toute sa bienveillance pour moi. Ce qu'il laissera ignorer, c'est qu'ayant su, il y a deux ans, que j'éprouvais quelque embarras d'argent qui me forçait à des réformes sur le nécessaire, il s'empressa de m' ouvrir sa

bourse , à l'instant où lui-même était contraint de vendre la retraite qu'il s'était créée rue d'Enfer. Je fus tenté d'accepter ses offres, non pour en faire usage, mais pour que nous nous eussions une mutuelle obligation. Je n'en fis rien, parce que j'habite à soixante lieues de Paris, que l'argent coûte cher à envoyer et à renvoyer, et que sans doute aujourd'hui les plaisirs coûteux lui sont défendus comme à moi, à qui ils n'ont guère été permis jamais.

En tête d'un exemplaire des ses Études historiques dont il me fit présent, l'auteur de René i\ écrit à l'auteur de la Bonne Vieille un couplet que je veux copier ici :

Ainsi que vous j'ai pleuré sur la France ; Dites un jour aux fils des nouveaux preux Que je parlais de gloire et d'espérance A mon pays quand il fut malheureux.

Rappelez-leur que l'aquilon terrible A ravagé mes dernières moissons; Faites revivre, au cuin d'un feu paisible Mon souvenir dans vos nobles chansons.

A ce titre de gloire, que je tiens à conserver, que ne puis-je joindre quelques lettres de mon illustre el

excellent ami Lamennais *, qui, ainsi que moi, vendrait tant que nous pussions achever de vieillir ensemble!

Voir l'Appendice. [Note de l'Éditeur ■

On trouverait aussi dans ses lettres la preuve que, partis souvent des points les plus opposes, des hommes de cœur peuvent venir faire un jour alliance sous les bannières de la patrie et de L'humanité. Raison puissante pour que, dans les luttes d'opinion, on ne se laisse jamais aller à la haine ni aux injures contre les individus, dès qu'on peut voir en eux des adversaires de bonne foi. Si un mauvais cœur, bel espril sans doute, a dit: « Conduisons-nous avec nos amis comme s'ils devaient être un jour nos ennemis; o un homme de bien a corrigé ainsi cette horrible maxime : a Conduisons-nous avec nos ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis; » et c'est ce que je me suis souvent dit. Quant au mot d'ennemi, je l'emploie parce qu'il m'est offert là, car je n'ai donné ce nom à qui que ce soit. Au contraire aurais-je pu donner le iKini d'ami à trop de monde, si j'avais été de nature à le prodiguer et à céder à toutes les avances.

.l'ai eu même la réputation de me refuser à presque toutes les invitations qui marrivaient de tant de côtés. Les grands seigneurs de l'ancienne noblesse qui soutenaient l'opinion libérale n'ont, entre antres, jamais pu m' attirer chez eux, et je disais un jour au respectable M. de la Rochefoucauld-Liancourt, qui avait la bonté de m'en faire reproche : « Monsieur le duc, ce n'est point, croyez-moi, une ridicule humeur démocratique qui m'empêche de me rendre à vos instances. Je sens l'honneur que vous nie faites; mais j'ai un dictionnaire différent de celui qui est en usage dans vos salons.

MA BIÛGB \['llir, 1X7

Jusqu'à ce que j'eusse feuilleté le vôtre, je ne serais chez vous qu'un sot ou qu'un muet. » J'ai, on effet, eu l'habitude do me soumettre aux manières et au

ton de ceux chez qui j'allais, sauf à n'y pas retourner quand le travestissement me coûtait trop. J'aurais pu dire aussi au duc que je n'ai jamais été à mon aise avec les gens que je ne connais pas, au moins de nom. Ils me préoccupent jusqu'à ce que je les aie devinés el mutent toute liberté d'esprit. M. de la Rochefoucauld se rendit si bien âmes raisons, que, voulant me prier, en 1X18, de faire une chanson pour fêter, àLiancourt, le départ des troupes étrangères, il me demanda rendez-vous chez moi ou dans un café. On peut croire que je me hâtai de l'aller trouver chez lui. Je pensais à traiter ce sujet; je lui promis que, si la chanson se faisait, il en aurait l'étrenne à sa fête patriotique. Aussitôt i[ne la Sainte Alliance des peuples fut terminée, je la lui envoyai, ce qui me valut de grands remereîmenls. Comme il était un des administrateurs des hospices, je fis ce méchant distique:

J'ai fait pour certain duc un chant qui n'est pas mal : Je suis sûr désormais d'un lit à l'hôpital.

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