‹ Ma biographie (volume 5)Chapitre 4 sur 24 · I.e lit à l'hôpital n'était pas encore à dédaigner · texte numérisé non relu

I.e lit à l'hôpital n'était pas encore à dédaigner

Nos libéraux, anciens nohles, malgré la suppression volontaire des titres et même de la particule, n'en résident pas inoins, presque tous, un peu ducs, marquis et comtes, et j'en sais un qui, tout en préconisant la

loi agraire, qui coule moins à prêcher que L'aumône à faire, a intenté de bons petits procès à ses voisins pour la conservation de servitudes féodales depuis longtemps avariées.

Plusieurs grands seigneurs de fabrique impériale, pauvres lunes éteintes depuis la chute du soleil, n'avaient pas une morgue moins plaisante : il n'y manquait qu'un peu de faveur de cour pour en faire de l'insolence, ce qui ne m'empêcha pas d'en voir quelques-uns fort polis avec moi après les journées de Juillet. Pendant la Restauration, ils n'auraient osé me parler, de peur de se compromettre; mais, Charles \ tombé, je pouvais quelque chose, et ces messieurs cborchaient partout aide et conseil pour reconquérir leurs grandeurs éclipsées, à ce point que plusieurs se sont faufilés au faubourg Saint-Germain pour y faire ratifier leurs titres nouveaux par l' ancienne noblesse. Les infidélités que ces nobles récents ont faites à leur origine plébéienne m'ont rendu moins tolérant pour eux que pour ceux qui devaient leurs préjugés au vieux sang et à l'éducation. Je crois que la nation entière en jugeait ainsi. Passant àCompiègne, que l'Empereur et sa cour venaient de quitter, — nous étions, je crois, en 1 808, — je rencontrai sur la route une vieille paysanne qui, d'une figure joyeuse, m'aborde et s'écrie « Ah î monsieur, je l'ai vu enfin! — Qui donc? lui dis-je, feignant de ne pas le deviner. — L'Empereur ! l'Empereur ! réplique-l-elle. 11 m'a saluée. Il salue tout le inonde. Ce n'es! pas comme ces seigneurs qui sont

auprès de lui. On voit bien que ceux-là ne sont que des parvenus ! » La pauvre femme ne voyait pas un parvenu dans l'homme que la gloire avait élevé si haut. Le peuple non plus; mais, sauf les grands noms militaires, il estimait bien peu les personnages de celte cour si brillante, où cependant figuraient de hautes capacités et grand nombre de vieilles illustrations nobiliaires.

La Fayette, homme rempli d'une bienveillance égale pour tous, an moins eu apparence, s'était purgé parfaitement des prétentions de sa caste. Si on reconnaissait en lui le grand seigneur d'autrefois, c'était peut-être au trop de soin qu'il prenait pour le faire oublier. Malgré les marques d'amitié qu'il ne cessa de me donner, je n'ai jamais été le visiter à son château de Lagrangc, où tout le monde voulait avoir été, quelque invitation qu'il ait eu la bonté de me faire, quelque instance que Manuel ait mise pour m'y conduire , et je soupçonnai qu'au fond du cœur le général m'en a un peu gardé rancune. Pourquoi ne ferais-je pas un aveu ? je doutais de sa capacité politique et lui reprochais de n'avoir pas imité, aux derniers moments de l'Empire, le noble exemple donné parCarnot. Je savais que dans les Cent-Jours de sages patriotes , et entre autres Dupont (de l'Eure), croyaient avoir eu de graves reproches à lui faire. Tout cela contribua peut-être au refus d'aller à Lagrange. Puis je sentais que, dans ma position, l'approcher trop, c'était m' enrôler, ce qui ne convenait point à mon allure indépendante. Ou m'en a

l'.M) MA BIOGRAPHIE

blâmé, sans doute. Je me blâmais moi-même, et, malgré

ce que je viens de dire, nul plus que moi n'a reconnu la pureté des intentions de la Fayette et les immenses services qu'il a rendus à la liberté. Mais j'obéissais à mon instinct.

En tout temps j'ai trop compté sur le peuple pour approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de petites ambitions rivales et subordonnent des intérêts de principe aux passions particulières ; elles ne tardent pas à enfanter les défiances, source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les éclairer. A tout ce que j'avance ici je pourrais apporter des preuves; j'ai su tout ce que ces sociétés ont fait, ou j'en ai su du moins assez pour affirmer qu'elles ne peuvent convenir qu'à des peuples opprimés par l'étranger. Sans l'utilité dont la Fayette put croire qui1 serait un jour cet entourage politique, ce grand citoyen eût sans doute pensé comme moi, qui, non-seulemenl refusai de faire partie des carbonari, mais tâchai de détourner plusieurs de nus amis, et Manuel entre autres, d'entrer dans cette associai ion. La Révolution de 187)0 a prouvé que, dans un pays où les mœurs, sous quelque régime que ce soit, assurent toujours une certaine somme de liberté, on n'a besoin ni de sociétés secrètes ni de conspirations pour qu'à son jour le peuple montre sa volonté. La société Aide-toi, h- ciel t aidera, qui agissait ostensiblement.

MA BIOGRAPHIE lui

;] seule rendu de véritables services à notre cause; car, en dépit de tout ce qui a été dit et écrit par les légitimistes, aucun complot, aucune affiliation secrète n'a présidé à la généreuse insurrection qui renversa la branche aînée des Bourbons : j'ai vu même des gens bien surpris que la victoire eùl élé obtenue sans eux. Ou peut m'en croire, moi qui étais si bien placé alors pour en être instruit, et qui suis si bien placé aujourd'hui encore pour dire toute la vérité. Le gouvernement de Charles X a seul conspiré contre lui-même à ce moment-là, ce qui ne veut pas dire pourtant que depuis longues années certaines ambitions n'eussent formé des projets et préparé un plan de conduite. En 1 Sti i ou 1825, le duc d'Orléans disait à un de mes amis : « Arrive ce qu'il voudra, je ne quitterai plus la France, à moins qu'on ne m'enchâsse. » Peu de temps après ce mot, qui laisse entrevoir tant de choses, M. de Talleyrand assurait à ce même ami que, par les relations qu'il avait conservées avec les tories anglais, il était certain qu'une révolution en France ne serait pas vue de mauvais œil si elle s'arrêtait à un changemenl de personnes. Il y aurait peut-être eu là de quoi faire hésiter ceux qui poussaient à celle révolution, si Charles X ne l'eût rendue inévitable.

Ceci m'amène à parier de M. de Talleyrand et du peu d'occasions que j'eus de mesurer cet homme a sa renommée. Il avait exprimé plusieurs fois le désir de me rencontrer. « Que ne l'invitez-vous à dîner? bu disait nu de nies amis, qui savait qu'en penser. — Je

suis trop grand seigneur pour nie l'aire refuser, » répondit-il en souriant. 11 demanda àLai'iitte de le faire dîner avec moi : c'était au commencement de 1827. Je pus enfin voir à mon aise ce personnage si curieux observer. Aussi, d'abord, je fus tout yeux et tout oreilles. Il savait que, plusieurs années avant, sollicité indirectement par quelqu'un du pouvoir de faire une chanson contre lui, j'avais répondu : « J'attends qu'il soit, ministre. » Il ne m'en estimait pas plus sans doute et s'embarrassait fort peu également des préventions qu'il devait croire que je nourrissais contre lui, si tant est qu'il vit autre chose en mon humble individu qu'un objet de simple curiosité. Il se fit charmant pour moi et s'empressa de me parler politique ; c'est en cherchant à répondre à des réflexions malignes sur le compte du duc d'Orléans, aujourd'hui roi, qu'il me dit ce mot tant répété : « Ce n'est pas quelqu'un, c'est quelque chose. » Après plusieurs rencontres, je pus me convaincre que, si on lui avait prêté des mots spirituels, il pouvait en prêter bien davantage aux autres. L'esprit, chez lui, n'était que la parure d'un grand bon sens, .se résumant sous une forme brève et piquante. On aurait ignoré son âge et les différents rôles qu'il a joués, qu'on eût pu le deviner à tout ce qu'il y avait d'expérience dans ses paroles, relevées par ce ton parfait des gens de bonne société qui ont traversé des révolutions, que n'effarouche jamais le mauvais ton des autres. Il faut dire que sa position lui donnait 'un immense avantage dans les salons. A toute question il prenait le temps do

répondre; il s'était fait oracle, et c'était ainsi qu'on l'interrogeait, attachant une pensée à son silence, qui souvent n'était que de l'ennui ou de la paresse, son vice favori. En somme, il n'avait rien d'élevé, rien de profond, rien de généreux; parfaitement égoïste, il n'a jamais eu que son intérêt privé pour unique mobile même de ses actes politiques, ce qui suffit pour démentir la réputation de grand homme d'État qu'ont voulu lui faire ceux qu'avaient éblouis ses vieux titres et son luxe princier *.

Je n'en dirai pas plus de ce personnage, qui appartient à l'histoire. Ceux qui écriront sur notre époque ne manqueront pas, je l'espère, de réduire la prétendue capacité de Talleyrand à ses justes proportions, et de flétrir à jamais ce ci-devant évèque, grand seigneur, qui trahit la France et Napoléon, dont les bienfaits avaient créé sa haute position, et qui se fit payer, en

Au congrus de Vienne, il joua d'abord un rôle si blessant pour son amour-propre, qu'il voulait quitter la partie; c'est M. de la Besnardière, dont la réputation est grande encore aujourd'hui aux affaires étrangères, qui lui suggéra de demander, par une note, quel serait le pied de paix de l'Autriche si l'on cédait aux prétentions envahissantes de la Russie du côté de l'Allemagne. Le conseil aulique, consulté, déclara que, dans ce cas. quatre cent mille hommes seraient nécessaires à l'empereur, qui s'épouvanta, ainsi que plusieurs autres princes. De ce moment M. de Talleyrand ressaisi! do l'influence au congrès, mais il se garda bien de l'employer, autant qu'il l'eût pu, au profit de la France. Je tiens ceci de la Besnardière lui-même. Ce n'est pas lr seul service de ce genre qu'il ail rendu au plu- paresseux des hommes. Note de Déranger.)

1814, le désastreux traité de Paris, signé à la grande

surprise des étrangers eux-mêmes.

Je n'ai pins rien à dire de moi qui puisse servir d'enseignement à ceux qui suivent la carrière que j'ai quittée à cinquante-trois ans.

Constamment lié avec les principaux chefs du parti libéral, j'ai contribué connue eux et plus que beaucoup d'entre eux aux événements de la Révolution de juillet 1850. Après le triomphe du principe populaire sur le principe Légitimiste, je crus mon rôle terminé, nia tâche remplie, lime sembla qu'un temps de repos était nécessaire à la nation pour juger son œuvre; et, quant aux hommes que le pouvoir allait enivrer ou étourdir au moins, je reconnus, dès les premiers jours, que je n'avais rien à taire auprès d'eux. J'allai les attendre dans la retraite, où plusieurs ne pouvaient manquer de me venir retrouver bientôt.

Beaucoup de mes amis auraient désiré que j'aspirasse aussi aux honneurs du pouvoir. En laissant de côté l'obstacle du cens, que je ne puis payer, pareille prétention n'allait pas à un homme qui a su de bonne heure reconnaître ce qu'il y a de faiblesse dans son caractère et avouer ce qu'il y a de superficiel dans son instruction. Le pouvoir est un instrument difficile à manier, dont il faut Longtemps apprendre à se servir avant d'en user bien. Or j'étais à l'âge où l'on n'apprend plus qu'à se mieux rendre compte chaque jour de tout ee qu'on ignore.

S'il m'esl arrivé) dans quelques circonstances, d'avoir

MA BIOGRAPHIE m

l'avantage de la perspicacité et du calcul sur des hommes beaucoup plus éclairés cpie moi, je sais que je ne l'ai dû qu'à ma position particulière : agissant peu, complètement dégagé d'intérêt personnel et de toute arrière-pensée ambitieuse, il m'a été facile de voir quelquefois plus juste et plus loin que des esprits qui m'étaient infiniment supérieurs, mais qu'agitaient des désirs ou des passions que je n'avais pas. 11 n'est pas jusqu'aux nobles ambitions, celle de la popularité, par exemple, qui ne puissent troubler l'entendement le plus sain. Qu'on ne s y trompe donc point : l'avantage que j'ai eu sur beaucoup d'autres, c'est de n'avoir rien été et de n'avoir presque rien fait. Il faut laisser les sots se prévaloir d'un pareil bonheur.

Mes jeunes amis les républicains, trompés également sur ma capacité et cherchant une garantie pour leurs principes, voulaient, aussi que je tendisse la main à quelque portefeuille, a Quel ministère voulez-vous qu'on me donne? — Celui de l'instruction publique. - Soit! nue fois là, je fais adopter nies chansons comme livre d'étude dans les pensionnats de demoiselles. » Et, à ces mots, mes jeunes amis de rire euxmêmes de leur folle idée.

ho nouveau gouvernement me lit faire les offres les plus honorables ; mais je les repoussai, n'étant pas de rruK que tentent les sinécures ; car un travail obligé ne pouvait plus me convenir, et j'aurais rougi, ayant assez pour vivre du produit de mes petits volumes, de puiser des pensions dans le coffre que la nation se fatigue à

remplir chaque année. Jetions surtout à honneur de

n'avoir jamais été à charge à mes concitoyens, et la preuve que ce n'est pas par puritanisme, fausse vertu qui m'irait si peu, c'est que, comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais hésité, même depuis 18o0, à recourir à la bourse de ceux de mes amis riches qui n'étaient pas des personnages politiques.

Je veux rapporter ici une des plus flatteuses récompenses accordées à mon patriotisme. Le vendredi de la grande semaine, nue dame que je ne connaissais pas et que je n'ai jamais revue, traversant la foule qui encombrait les salons de Laffitte, arrh e jusqu'à moi et m'offre un immense drapeau tricolore : « Monsieur, me dit-elle, j'ai passé la nuit à le faire préparer. C'est à vous, à vous seul, que j'ai voulu le remettre pour que vous le fissiez replacer sur la colonne. » Touché jusqu'aux larmes, tout en remerciant cette dame, j'insiste pour que l'hommage du drapeau soit fait aux députés assemblés . m Non, non, reprend-elle, c'est à vous, à vous seul. » Et elle disparaît.

Ce drapeau fut immédiatement arboré sur la place de la colonne Vendôme par les jeunes gens qui se trouvaient témoins de cette scène.

Moi, qui ai reçu et qui reçois encore tant de témoignages de l'affection populaire, il n'en est pas dont le souvenir se réveille plus souvent en moi que celui de cette dame et de son drapeau. Puisse-t-elle me survivre pour voir un jour ici le témoignage de la reconnaissance cpie je lui ai conservée !

Pour n'être pas exposé à des instances embarrassantes et aussi parce que je hais de me mettre en évidence sans nécessité, je crus devoir refuser de me rendre auprès du nouveau roi, qui plusieurs fois me fit exprimer le désir de me voir, et même de me remercier, mot que je mets sous la responsabilité de deux de mes amis, Laffittoet Thiers. A cette occasion, ayant répondu, en plaisantant, que j'étais trop vieux pour faire de nouvelles connaissances, on a attribué mes refus à mes opinions : on s'est trompé. Je n'avais jamais vu le duc d'Orléans, mais je le savais homme d'esprit et de sens; devenu roi, il ne pouvait ignorer que, tout en contribuant aux déterminations dont il avait été l'objet dans les moments qui suivirent la victoire du peuple, je n'en étais pas moins nourri de pensées républicaines; mais que, patriote avant tout, j'avais cru nécessaire de transiger avec des circonstances impérieuses de salut public. C'était en moi le résultat de quinze années de réflexions. N'ayant jamais pris d'engagement avec aucun parti, car je n'ai jamais été homme de parti, mais homme d'opinion, j'étais complètement libre à cet égard. Mon républicanisme ne pouvait donc m' empêcher de me rendre auprès du prince, qui, sur l'objection que Laffitte lui en avait faite, répondit, en souriant sans doute : « Je suis républicain aussi. ;> Ce que je redoutais, si je lui étais présenté, c'étaient ses instances pour me faire accepter des honneurs on des pensions. Les rois, si nouveaux qu'ils soient, n'aiment pas qu'on les refuse en face. Le refus de l'aller voir ne devait

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passer quo pour do. la sauvagerie ; le rofns de ses faveurs oùt pu paraître de l'outrecuidance. Je n'avais d'ailleurs nulle envie do donner do l'éclat à ce quo l'on a bien voulu appeler mon désintéressomonl.

Après tout, à quoi pouvait servir une ou plusieurs conversations outre deux hommes placés si diversement et arrivés tous deux à l'âge où les idées sont d'autant plus tenaces (nielles ont l'orgueil de leur durée? Il est à croire que le roi et le chansonnier ne se seraient pas entendus, si bienveillant que l'un eût voulu se montrer, si poli que l'autre se fût fait un devoir de paraître^ Me serais-je posé en conseiller de la couronne? Mais, si mes amis, devenus ministres, n'écoutaient déjà plus mes très-humbles remontrances, un roi eût-il été tenté de les accueillir? Il en eût ri ; c'eût été un de ses bons jours. La réflexion m'eût fait rire moi-même du sot rôle quo j'aurais essayé de jouer et que tant de niais ont été prendre, avec le succès que nous savons Ions.

Ceux qui alors voulaient me lancer à la cour disaient : « On est admis sans façon ! on y va en bottes. — Bien! bien! répondais-je, des bottes aujourd'hui, des bas de soie dans quinze jours. »

Tout cela n'a coûté qu'à ma curiosité, car, pour un observateur, quel spectacle dut offrir celte cour nouvelle !

.le me suis également tenu loin des honneurs littéraires, et entre autres raisons, qu'il m'a fallu trop souvent répéter, afin de ne pas donner un exemple nuisible

à la liberté du genre qui m'a été si favorable, qu'on me pardonnera d'en exagérer un peu l'importance. Que bien faire la chanson soil un titre académique, les chansonniers ne seront-ils pas tentés de se faire les serviteurs du pouvoir pour arriver à l'Institut, devenu mw des antichambres de la pairie? Le peuple peut encore avoir besoin de satire chantée, et moi, je ne serais pas fâché d'avoir des successeurs.

\h\ moment bien choisi pour essayer d'entrer à l'Académie, c'était lorsque, dans la dernière année du règne de Charles X, M. de Chateaubriand, par une démarche d'extrême bienveillance (nous nous connaissions encore fort peu), vint m' engager à prendre place parmi les candidats à la première vacance. Alors ma nomination eût pu avoir une signification politique utile, ainsi que le prouvèrent les injures que cette démarche, si honorable pour moi, attira à M. de Chateaubriand de la part d'un journal. Je ne cédai pourtant point aux vives instances du grand homme qui s'offrait à me servir de parrain, si je puis m' exprimer ainsi.

Depuis la Révolution de juillet, je dus voir dans mon admission à l'Académie, si toutefois ce corps eût daigné m' admettre, l'obligation d'assister à des cérémonies publiques, d'y porter l'habit brodé, de prononcer, l'épée au côté, des discours d'apparat, en présence d'un nombreux auditoire, et d'avoir trop souvent à combattre des brigues comme celles qui oui affligé Constant sur son lit de morl ou repoussé jusqu'àtrois fois notre grand

poète Hugo. « Mais, m'ont répété des académiciens euxmêmes, qui vous force à subir tous ces ennuis? Faites comme nous, qui ne mettons presque jamais le pied à l'Académie. » Et voilà justement ce que je ne puis comprendre. « Quoi ! messieurs, négliger les devoirs qu'impose un honneur sollicité ! Non, cela me serait plus pénible encore que l'accomplissement de ces devoirs, dont mon caractère (luirait peut-être par me rendre esclave. » Autant que ma conviction l'a permis, j'ai toujours cherché à mettre ma position d'accord avec mon humeur et mes goûts, régie beaucoup moins observée qu'on ne serait disposé aie croire. Plus j'ai vieilli, plus j'ai éprouvé le besoin d'une entière indépendance, ce qui doit me faire redouter d'appartenir à un corps quelconque. Je ne puis penser que seul, et je commence même à ne savoir guère plus vivre qu'en tète à tète avec mes pensées , quand mes vieux amis ne sont pas là.

Malgré l'inconcevable popularité qui s'est attachée à mon nom, malgré les suffrages de tant d'hommes supérieurs et les louanges qui m'ont été prodiguées jusque sur le théâtre, qu'on ne croie pas que je me dissimule l'inconvénient pour moi de n'être pas de l'Académie. J'y perds aujourd'hui la considération particulière qu'elle donne à ceux qui en font partie, n'importe à quel titre ; et ma mort sera privée des honneurs solennels qu'elle décerne à ses membres défunts, honneurs dont fait semblant de rire tel qui les envie et que le publie est loin de regarder d'un œil indifférent. Oui sait

même si ma conduite, mal interprétée, n'indisposera pas l'Académie contre ma mémoire, si peu que ma mémoire doive me survivre? J'ai aimé trop sincèrement les lettres pour ne pas le craindre; et cette crainte, j'hésite d'autant moins à l'exprimer ici, qu'elle répond à ceux qui m'ont accusé de ne pas aspirer au fauteuil pour me singulariser. Aujourd'hui, où on n'estime que la singularité qui profite, j'aurais fait un mauvais calcul. Au reste, je le déclare, si je n'ai pas toujours reconnu l'utilité de l'Académie française, personne ne rend plus justice que moi désormais à celte fondation de Richelieu. La preuve en est dans le reproche que je n'ai cessé d'adresser à ses membres, au nombre desquels j'ai compté et compte encore tant d'amis, de ne pas utiliser la puissance qu'elle peut leur donner à une époque d'anarchie littéraire où la langue a besoin d'une tutelle large et intelligente pour résister aux barbarismes du barreau, du journalisme et de la tribune. N'a-t-on pas été jusqu'à vouloir remettre le patois en honneur! Les académiciens ne devraient pas l'oublier : ainsi que le royaume, la langue avait besoin d'unité, et c'est pourquoi ce grand ministre, éminemment national, fonda l'Académie française.

Quant à moi, que la langue a toujours vivement préoccupé, en dépit ou plutôt par suite de mon ignorance, je l'avoue, je préférerais à l'annexion de la Belgique et des provinces rhénanes à la France de voir l'Académie, aidée de toutes les classes de l'Institut, produire enfin un grand et beau dictionnaire, revisé tous

les dix ans, distribué gratuitement à toutes les administrations grandes et petites, et prenant place à côté de nos codes, dont, selon moi, il égalerait alors l'utilité *.

.le n'ai plus que peu do mots à ajouter à cette trop longue notice.

Lors de la révolution de Pologne, comme 'membre du comité polonais, je lis imprimer une petite brochure, composée de quatre chansons et d'une dédicace à la Fayette. Tous les exemplaires que le bon Perrotin lit tirer à ses frais furent remis au comité, qui en recueillit tous les bénéfices.

' Bien entendu que je ne parle pas ici d'un dictionnaire connue celui que ces messieurs ne finiront jamais, et qui, dit-on. doit contenir l'histoire dés mots. J'entends un dictionnaire à l'usage île toute la nation el des étrangers qui parlent ou étudient notre langue.

Il est bien entendu aussi que ce grand travail s'exécuterait aux Irais du gouvernement . et que. sous la commission . composée de membres choisis dans les différentes classes de l'Institut, il y aurait un grand nombre de jeunes hommes employés aux travaux préparatoires.

L'Académie française tiendrait la plume dans le travail général. Des épreuves de chaque feuille seraient affichées, avant le tirage, dans les lieux d'instruction publique, connue facultés, collèges, etc.. et la commission devrait examiner toutes les observations qui lui seraient adressées sur le contenu des épreuves.

Comme on ne fait plus rien chez nous par pur dévouement, il faudrait que le gouvernement ne ménageât pas l'argent pour cette œuvre nationale, qu'il ferait distribuer gratuitement par Loul où le besoin en serait reconnu.

Note île lierait aer.'

Je ne pus donner mon dernier volume au public qu'en l8o,">; mais je le lis en lui promettant de ne plus l'occuper de moi. Je savais que je tiendrais parole, à moins de revers trop grands. C'est depuis lors que j'ai tout fait pour rentrer dans l'oubli et reconquérir une entière liberté, car la réputation est aussi une dépendance, parfois même une dépendance assez fàcheuse, ce dont ne se doutent guère les jeunes gens Fasse encore si la réputation était toujours de la gloire !

Attaché de cœur à des hommes des différents partis qui s'entre-cboquèrent après l'établissement de la nouvelle dynastie, affligé des fautes que les uns et les autres multiplièrent à l'envi, fatigué de prêcher en vain une trêve qui devait profiter à la France, je m'éloignai du spectacle de ces tristes alternatives. Passy, Fontainebleau, Tours, m'ont vu chercher la retraite et le silence, et c'est dans cette dernière ville que j'écris celte notice, (pie j'achèverai peut-être ailleurs.

Après avoir douté de moi-même toute ma vie, il serait cruel d'avoir à douter des autres avanl de mourir. Heureusement j'ai assez étudié le mouvement actuel du inonde pour en tirer nue conclusion consolante, en dépit des sinistres prédictions que les mécomptes personnels font éclater de toutes parts. Le triomphe de légalité se prépare en Europe, et la gloire de ma chère patrie sera d'avoii réclamé la première, au prix des plus grands sacrifices, le gouvernement <le la démocratie; organisé par les l<>is ((ni sonl le besoin de tous. Je puis

donc rendre grâce à Dieu des espérances qu'il nie donne pour la cause que j'ai servie et qui aura nies derniers vœux el mes dernières chansons.

Tours, janvier L840.

FIN 1)K ma i;io(,i;aimiie

C'est dans les lettres de Déranger" qu'il faudra chercher la peinture achevée et le tableau varié de sa vie. Ma Biographie

n'est qu'une esquisse.

On a cru devoir recueillir quelques-unes des pages que Béranger avait conservées, et qui sont comme les pièces justificatives el les éclaircissements de cette rapide biographie. On a joint à ces papiers diverses notes qui les complètent ; on s est permis d'y joindre aussi le résumé que quelques précieux souvenirs. La mémoire de Déranger n'a besoin d'être ni louée ni détendue par personne ; mais la curiosité du public, réclame quelque chose de plus que ce qui a été dit dans les récits si modestes el sitôt arrivés à leur terme.

' La Correspondance de Béranser paraîtra prochainement. L'éditeur ne croit pas avoir besoin dp faire appel à tontes les personnes qui possèdent des lettres du poêle. 11 est trop clair que nous avons tous intérêt en France à ce que le recueil de ses lettres soif aussi complet e aussi précieux que possible.

L'unité d'un caractère si digne d'estime est sans doute un spectacle assez rare en un temps où de rapides et de violentes secousses ont ébranlé tant de caractères. C'est pour marquer jusqu'au bout cette unité qu'on a attaché un Appendice aux Mémoires de Béranger.

Ma Biographie s'arrête en réalité aux journées de Juillet 1830. Béranger y a dit pourquoi il voulut rester à l'écart et n'être rien. pas même le conseiller du gouvernement dont il avait plus que personne assuré le triomphe. Dès que sa vie active a cessé , il a le courage de la retraite et ne se dément plus jusqu'à la mort.

« La Révolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune, dit-il dans la préface de 1855 ; je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère ; j'en ai même encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés parla basque, malgré les efforts qu'ils font pour descendre. J'aurais donc pu avoir ma part à la distribution des emplois. Malheureusement je n'ai pas l'amour des sinécures, et tout travail obligé m'est devenu insupportable, hors peut-être encore celui d'expéditionnaire. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc ! je faisais de la paresse. »

Il faisait de la sagesse surtout, et il réservait à ses vieux jours le rude labeur d'une charité que rien n'a rebutée , pas même l'ingratitude.

Éloigné du mouvement de la politique, Béranger, dès 1835. savait à quoi s'en tenir sur ce que le lendemain promettait. Vue admirable lettre écrite à Lucien Bonaparte le dit avec toute In raison, toute la grâce et toute la franchise qu'on peut attendre du poète qui se retirait en ce moment même de la carrière et du citoyen qui, après avoir travaillé si énergiquement et si heureusement au passé , ne désirait plus que rêver librement à l'avenir.

APPENDICE m)

» Prince,

« Une indisposition grave, à laquelle je suis fort sujet, d'horribles douleurs de tête, m'ont privé du plaisir de répondre aussitôt que je l'aurais souhaité à la lettre que m'a remise , non M. Presle, mais M. Ravioli. Je commence à me rétablir, et m'empresse de vous remercier de la nouvelle marque de souvenir que vous voulez bien me donner.

« Savez-vous , prince , que dans un homme plus facile que moi à se faire des illusions votre lettre eût pu produire un dangereux mouvement d'orgueil? Heureusement je n'ai cherché dans vos expressions que le sens que vous avez dû vouloir leur donner. Le prix que vous dites attacher à mes conseils littéraires n'est qu'une manière ingénieuse de témoigner quelque estime à mon modeste talent; et, quant à la justesse de mon coup d'œil en politique, permettez-moi de vous mettre à même d'apporter de notables restrictions à cet éloge.

« Si plusieurs obstacles insurmontables ne s'y opposaient, j'aurais tenté le voyage de Londres pour vous aller témoigner de vive voix ma reconnaissance. Je regrette que cela me soit absolument impossible. Peut-être, en causant ensemble, prince, eussiez-vous pu tirer parti des observations que j'ai recueillies pendant le temps où j'ai suivi nos hommes politiques. M. Lacoste, ami du comte de Survilliers, pourra au reste vous transmettre, s'il le juge utile, tout, ce que je lui ai dit sur les circonstances actuelles, ainsi que mes calculs d'avenir Je ne vous dissimule pas d'avance que , sauf depuis un temps fort court , mes idées n'onl pas eu beaucoup de partisans. Voilà pourtant les feuilles républicaines qui s'en rapproebent : mais c'est faute de mieux, je pense. Voyez d'après cela le cas qu'on en doit faire. Il a été un lemps où jeunes cl vieux daignaient recourir à nies avis. J'en ('•lais tout lier, mais on a fini par me traiter de radoteur, et j'ai fermé le cabinet de consultations. S'il ne m'arme plus de vou-

loir donner de conseils, il m'arrive encore de bavarder, et c esl

sans doute un de mes bavardages qui vous a été rapporté. J'ai dû dire en etfet , et plus d'une fois , que la situation actuelle pouvait durer dix ans, peut-être plus.

« Avant la Révolution de juillet , j'ai entrevu l'impossibilité d'établir dans un pays d'égalité le système anglais monarchique représentatif, qui ne peut se passer de l'appui d'une caste privilégiée. Lors de cette dernière révolution, moi, vieux républicain, convaincu que la France n'était pas encore disposée à accepter la forme républicaine, j'ai désir»', pour achever d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous servît île planche pour passer le ruisseau ; et ce que je vous dis là . ma conduite et mes discours à celte époque l'ont prouvé à tous mes amis, .le crus pouvoir assigner à cet état transitoire une durée égale à la Restauration. Les fautes du nouveau pouvoir ont. changé peu de chose à mes calculs, tout en fortifiant mes espérances. Delà, prince, les dix années de vie prédites à un trône qui a l'air si débile. Si le parti républicain n'eût pas lui-même commis des fautes que sa position rendait sans doute inévitables, nous serions plus près, peut-être, du dénoûment. Ce parti n'a pas encore appris à bien connaître la France nouvelle : aussi rêve-t-il l'impossible. C'est sur les intérêts créés parla Révolution qu'il faut fonder aujourd'hui, et il a trop souvent eu l'air de menacer ces intérêts. Heureusement, nous autres Français, c'est sous les coups de nos ennemis que nous nous disciplinons, et les coups ne nous manquent jamais. Les éléments républicains sont beaucoup plus nombreux que ne se le figurent et ceux qui redoutent et même ceux qui désirent la république. Mais, selon moi. ils seront encore longtemps à se coordonner. Toutefois, en France, nous pensons bien vite et nous agissons de même. Mais nous n'agissons que lorsque la conspiration des idées se rencontre sur la place publique avec celle des sentiments populaires; or ces jours-là sont rares dans un siècle. Voilà ce qui me fait voir, dans un temps encore éloigné, la chute de ce qui esl aujour-

APPENDICE l> 1 1

il liui, habitué que je suis à toujours considérer les choses du côté le moins favorable.

« Prince, j'ai cru nécessaire de vous exposer quelques points de ma manière de voir, pour vous en faire juge. Je ne vous dirais pas tout, si je n'ajoutais qu'aujourd'hui, vivant, dans la retraite. il est vraisemblable que je ne suis plus dans la meilleure position pour modifier l'opinion que j'ai eue d'abord. Vous le savez, il faut toujours se défier des rêvasseurs. Ajoutez même que. dans l'intérêt de la république que je rêve, je souhaite qu'elle ne fleurisse pas trop tôt. Le plus gravi! reproche que je fasse au gouvernement actuel, c est de la faire pousser en serre chaude.

» .le sais aussi que je néglige le chapitre des accidents ; mais, en politique spéculative, la seule à laquelle je sois propre, ils ne peuvent entrer en ligne de compte. Ce n'est que dans l'action qu'on peut, jusqu'à un certain point, leur assigner une valeur.

« Je crois, prince, vous avoir mis à même de faire de ma prédiction le cas qu'elle mérite, tout en vous prouvant que pour moi elle est le résultat d'un raisonnement désintéressé et d'une conviction consciencieuse.

« Vous voilà armé de toutes pièces pour m' accabler aussi des noms de fou et de radoteur. Ne vous en gênez pas , j'y suis fait. Les sages m'ont également accusé de folie sous la Restauration , et nos jeunes gens , malgré les événements qui, depuis deux ans. ont confirmé mes pronostics, n'en sont pas plus disposés à croire à mes prophéties ; je ne les en estime pas moins : ils accomplissent leur mission ; la mienne n'est plus que de prêcher dans le désert, et c'est un sot rôle.

a Vous en avez appelé à ma franchise; vous devez voir, prince, que je n'y ai pas fait faute. J'ai laissé aller ma plume, au risque de vous fatiguer et de me nuire dans votre esprit pour vous met- Ire sous les yeux tous les documents qui vous étaient nécessaires, .le vous le répète donc : jugez maintenant du cas que vous devez faire de mes paroles.

» I'uissiez-vous au moins trouver dans cotte lettre une nouvelle preuve de rattachement éternel que je vous ai voué et un mot if de plus de me croire toujours, prince,

<< Votre plus reconnaissant serviteur,

« PiKP.VNr.FP..

• Passv, 25 mai 1835 »

Assurément celte lettre est curieuse à Lien des titres. On a souvent parlé du sens divinatoire que Béranger semblait posséder : n"y a-t-il pas là une preuve assez étrange de In netteté de cet instinct prophétique? L'opinion politique du poëte s'y exprime en des termes qui sont clairs, et il est intéressant de voir ce ferme langage tenu à un homme qui peut-être ne partageait pas tous les sentiments de Béranger et que le même espoir ne satisfaisait pas.

La retraite même paraissait éclaircir aux yeux de Béranger la confusion des événements ; à distance il les comprenait mieux et jugeait plus sûrement.

« Il faut que vous sachiez bien, écrivait-il un peu plus tard à Lamennais, que je n'ai de valeur que dans la méditation. La discussion fait évaporer le peu d'idées qu'il y a en moi. .l'ai d'ailleurs une conscience méticuleuse qui m'empêche d'être homme de parti ; je ne suis qu'homme d'opinion. Encore même sur ce point y a-t-il à redire ; car le patriotisme , sentiment qui ne vieillit pas en moi, me barre le chemin toutes les fois que je puis craindre que l'application de mes principes ne compromette le pays. Vous le voyez . je ne suis qu'un chansonnier. Mais croyez que je ne vis pas en égoïste. Je suis comme l'ermite qui , sur la grève, adresse des vœux au ciel pour ceux qui bravent les tempêtes, en regrettant de ne savoir tenir ni la barre ni la rame. »

Il méditait donc, il ne voulait pas discuter ; il ne sacrifiait pas son opinion, mais il ne voulait appartenir à aucun parti. Il comptait que la liberté, dont il avait fait triompher la cause, suffirait pour faire l'éducation du peuple ; il s'inquiétait surtout de ses misères, auxquelles il avait consacré ses dernières chansons, et il priait Dieu en philosophe, le Dieu de la concorde et de la paix, pour que l'aurore pacifique éclairât le plus tôt possible l'horizon. Il a chanté la guerre glorieuse de la Révolution, mais il ne croyait pas que la guerre est sainte :

Près de la borne où chaque Klat commence, Aucun épi n'est pur rie sang humain.

[1 voyait la science qui multipliai! ses miracles, qui inventait la vapeur, qui domptait l'électricité, et il espérait que le monde allait enfin être organisé. Les petites querelles du temps de la Restauration sont déjà bien loin ; il ne s'agit plus de droits à maintenir, il s'agit de la multitude, qu'il faut, pensait-il. tirer de sa rude misère et éclairer, et qui ne doit plus être réduite par la faim cl l'ignorance et par la jalousie à adorer les divinités sanglantes d'autrefois.

Il eût voulu par ses dernières chansons , qui sont comme un testament pacifique , nous apprendre enfin à nous aimer d'une amitié sincère ! Il eût voulu nous conduire, sans faux pas, à cette organisation, à cette émancipation générale du monde humain qu'il enlrevoyail dans les révolutions les plus lointaines 1 Quand le sol de la Chine fermente, quand l'émigration chinoise annonce à l'Europe que trois cents millions de travailleurs entreront loi ou tard. dans la communion civilisatrice, Réranger voit la politique nouvelle qui s'avance. Cette préoccupation a élé l'objet de ses méditations dernières.

Et cet homme qu'animaient de si grands songes, cet homme si fier et si humble, sur quelle place publique, où allait-il porter sa parole? Il allait obscurément visiter ses amis pauvres, il con-

-21 i APPENDICE

solait les affligés, il ouvrait sa bourse aux désespérés, il relevait même les coupables.

Quand apparut la République dans les éclairs de Février . comme a dit un poëte , Béranger , qui l'avait prédite , ne salua pas sans inquiétude la devise que portaient ses jeunes drapeaux; il espéra que les événements tromperaient ses craintes, mais il ne crut pas que la moisson était définitivement mûre. On a cité alors un de ces mots pleins de sens qu'il excellait à trouver el à bien dire : a Nous avions un escalier à descendre , et voilà que nous sautons par la fenêtre. » En effet, il s'aperçut bientôt de la haine que des imprudents avaient allumée dans les cœurs, et des périls proebains de la liberté'.

La reconnaissance du peuple l'appelle à l'Assemblée constituante de la République. Il ne pouvait démentir sa vie et entrer dans l'action, après avoir si clairement dit pour quelles raisons il voulait vivre dans la solitude. C'est en ISiO que Béranger écrivait à Lamennais la lettre dont nous avons cité tout à l'heure un passage. Huit années plus lard, n'était-il plus le même homme? On n'a pu le blâmer du refus qu'il a fait d'être représentant du peuple, et quelque ebose de plus peut-être, que parce qu'on ne le connaissait pas.

Toutes ses pensées, tous ses discours, toutes ses lettres, sont d'accord pour établir l'unité de son caractère, la clarté de son intelligence et la solidité de ses résolutions.

Pour s'en convaincre, il suffit de relire avec soin la lettre qu'il écrivit aux électeurs pour décliner la candidat ure.

< Mes chers concitoyens.

« Il est donc bien vrai que vous voulez faire de moi un législateur? J'en ai douté longtemps. J'espérais que les premiers qui ont eu cette idée y renonceraient, par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'à ce jour aux fonctions publiques, et qui.

pour s'en montrer digne-, aura tout à apprendre, à l'époque de

la vie où 1 on ne peut plus rien apprendre.

« Des amis m'ont répété que refuser de pareilles fonctions serait une faute. Je crois le contraire. Mais, eu effet, si c'est une faute, évitez-la-moi. vous, à qui je voudrais leséviter toutes.

■( Pour que l'étendue de ma popularité ne vous trompe pas plus sur ma valeur comme citoyen qu'elle ne me fait illusion sur mon mérite de poêle, écoutez-moi Ijîfii . Je vous prie.

«. Mes soixante-huit ans. ma santé si capricieuse, mes habitudes desprit, iiimi caractère, gâté par une Longue indépendance, achetée chèrement, me rendent impossible le rôle trop honorable que vous voulez né imposer. Ne lavez-vous pas deviné. chers concitoyens? Je ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont on m'a loué quelquefois. An milieu du bruit cl >\\\ mouvement, je ne suis plus moi ; et le plus sûr moyen de troubler ma pauvre raison . d'où peut-être est sorti plus d'un conseil utile, c'est de me placer sur les bancs d'une assemblée. Là . triste et muet , je serai foulé aux pieds de cens qui se disputeront la tribune, où je suis incapable do monter. Poser, parler, mémo lire, je ne le puis en public. e(, pour moi, le public commence où il y a plus de dix personnes. Une circonstance de ma vie. mal interprétée par plus d'un, vous en fournît la preuve.

« Un fauteuil à l'Académie française, ce corps illustre, unique dans le monde, est, certes, La plu- belle récompense que puisse ambitionner un écrivain. Eb bien, cet honneur, j ai constamment refusé de le rechercher, parce; que je sais que mes habitudes de caractère et d'esprit ne s'arrangeraient pas des usages de cette compagnie, usages bien Loin pourtant d'être aussi absolus que ceux d'une assemblée législative.

« Mes Chers concitoyens, j'ai été. depuis 1815, l'un des échos de vos peines el de vos espérances. Vous m'avez souvent appel.' votre consolateur : ne soyez pas ingrats. En [n'assignant une trop grande importance! vous ôterez à mes conseils le poids que

leur donne ma position exceptionnelle. Dans lus luttes politiques, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau, en vrai soldat français, j'ai toujours aidé à enterrer les uns, à soigner les autres. Si je suis forcé de prendre une part active à ces luttes, je deviendrai suspect à ceux-là mêmes à qui je tendrai une main fraternelle.

« Ne m'arrachez donc pas à la solitude où, recueilli en moimême, je vous ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : « Je suis « patriote, je suis républicain ! » Mais, me dira-t-on, il faut vous dévouer Ah ! mes chers concitoyens, n'oubliez pas combien ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous sommes capables. Quant à l'égoïsme , si on m'en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière.

« Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite, pour mener à bien l'œuvre démocratique que Dieu impose à la France, au profit des autres nations, ses sœurs bien-années. N'aurai-je pas toujours assez d'amis dans nos assemblées pour (pue ces idées s'y développent, si, en effet, elles méritent quelque attention? Ma parole timide les compromettrait ; ces amis les feront, valoir. Il faut des esprits jeunes, des cœurs jeunes, pour triompher de tous les obstacles que le bien à faire va rencontrer encore. Quelques-uns de ces cœurs-là ne me seront-ils pas ouverts?

« Je vous en supplie donc, chers concitoyens, laissez-moi dans ma solitude. J'ai été prophète, dites-vous Eh bien donc, au prophète le désert ! Pierre l'Ermite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu'il avait si courageusement prêchée, bien qu'il eût pour compagnon le brave Gaultier sans Avoir, comme disaient les riches de ce temps-là.

« Puis, n'est-il pas sage qu'à une époque où tant de gens se prétendent propres à tout quelques-uns donnent l'exemple de

savoir n'être rien? La nature m'a créé pour ce genre d'utilité, qui ne fait envie à personne.

« Enfin, chers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pourrez avoir besoin encore qu'on relève votre courage et qu'on ranime vos espérances. Vous regretteriez, alors, d'avoir étouffé sous les honneurs le peu de voix qui me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier.

« A vous de cœur, chers concitoyens.

« Békangeh. »

Il y a peu de lettres aussi jolies , aussi belles , aussi bonnes. Mais deux cent quatre mille quatre cent soixante et onze voix répondirent qu'il n'y avait aucun nom plus populaire, et que le nom de Déranger appartenait à la nation. Béranger courba la tète et entra dans l'Assemblée constituante de la République , étonné, inquiet, embarrassé, mal à son aise.

Peu de jours après, sentant qu'il ne pouvait se contraindre davantage, il pria l'Assemblée d'accepter sa démission.

« Citoyen président,

« J'avais cru de mon devoir de prévenir les électeurs du département de la Seine, en m'excusant par les raisons les meilleures , que je ne pouvais accepter l'honneur de siéger à l'Assamblée nationale.

« Maigre; la reconnaissance profonde que m'inspire le grand nombre de voix qui m'ont appelé à cette Assemblée, je n'ai pas renoncé à l'idée, bien arrêtée d'avance, de refuser un mandai

auquel ne m ont préparé ni des méditations ni des études suffisamment sérieuses.

« Ce que je n'ai osé faire jusqu'à présent, pour n'être pas cause d'une convocation nouvelle du corps électoral, une éleclinn invalidée, qui rend cette convocation inévitable, m'en offre la possibilité, et je viens, citoyen président , remettre entre vos mains le mandat qui m'avait été confié, et qui n'en restera pas moins, à mes yeux, la seule gloire de ma vie.

« Ayez la bonté, citoyen président, d'assurer l'Assemblée nationale du regret que j'éprouve de ne pouvoir prendre part à l'œuvre complètement démocratique qu'elle aura l'honneur d' accomplir.

« Faites-lui agréer, et agréez vous-même, citoyen président, l'hommage de mon respect le plus profond.

« Votre dévoué concitoyen,

« Bérangeu. »

L'histoire dira que Béranger eut raison. Il n'était pas né pour un rôle public, toute sa vie l'atteste, et ce n'était pas à soixantehuit ans qu'il pouvait faire violence à sa nature. En dehors des conseils de la République il eût servi encore la République , si le bonheur des temps l'eût permis.

L'Assemblée nationale refuse la démission de Déranger. Alors il a recours à la prière et à la supplication.

« Citoyen président,

« Si quelque chose pouvait me l'aire mettre en oubli mon âge, ma santé et mon incapacité législative j ce serait lu lettre que vous avez eu l'obligeance de m' écrire , et par laquelle vous m'annoncez que l'Assemblée nationale a honoré ma démission d'un refus.

« Mon élection cl cet acte des représentants du peuple seront, l'objet, de mon éternelle reconnaissance; par cela môme qu'ils sont un peu trop au-dessus des faibles services que j'ai pu rendre à la liberté , ils prouvent combien seront enviables les récompenses réservées désormais à ceux qui , avec de plus grands talents , rendront, des services plus réels à notre chère patrie.

« Heureux d'avoir été l'occasion de cet exemple encourageant, et convaincu que c'est, la seule utilité que je pouvais avoir encore, citoyen président, je viens de nouveau supplier, à mains jointes, l'Assemblée nationale de ne pas m'arracher à l'obscurité de la vie privée.

« Ce n'est pas le vœu d'un philosophe, encore moins celui d'un sage ; c'est le vœu d'un rimeur qui croirait se survivre s'il perdait, au milieu du bruit des affaires, l'indépendance de l'âme, seul bien qu'il ait jamais ambitionné.

« Pour la première fois je demande quelque chose à mon pays ; que ses dignes représentants ne repoussent donc pas la prière que je leur adresse en réitérant ma démission, et qu'ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d'un vieillard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive en se séparant d'eux.

« En vous chargeant de présenter mes très-humbles excuses à l'Assemblée, recevez , citoyen président , l'hommage de mon respectueux dévouement.

« Salut et fraternité.

« BÉRAÏfGER. »

Pour la première fois, « en supplianl, » il demandait quelque chose à son pays ! Son pays ne lui a pas conservé rancune.

Dans la lettre adressée aux électeurs du département de la Seine, Béranger fait allusion au refus qu'il a fait à plusieurs reprises d'occuper l'un des fauteuils de l'Académie française. C'est

en effet une puérilité et une injustice que de reprocher à l'Académie française de ne l'avoir pas compté parmi ses membres; ce serait une injustice aussi que de reprocher à Déranger l'affectation d'une modestie excessive. Sa modestie était grande, mais ce n'est pas précisément par modestie qu'il a refusé d'être académicien. On a rendu publique une lettre écrite en 1840 à un ami de M. de Pongerville.

Une lettre beaucoup plus longue et bien plus importante est celle qu'il a écrite à son ami M. Pierre Lebrun, pour expliquer entièrement son refus. Déranger lui-même considérait cette lettre comme une pièce intéressante de son histoire; car il en avait pris une copie et l'avait conservée.

« Votre lettre ne m'est arrivée que ce soir, mon cher Lebrun, et je me hâte d'y répondre, tant je suis affligé de voir qu'après notre dernière conversation vous ne vous rendiez pas encore aux raisons qui m'empêchent d'aller frapper à la porte de l'Académie française. Vous devez pourtant être bien convaincu que ces raisons sont sérieuses, au moins pour moi, et surtout qu'elles sont très-sincères.

« Je vous répète donc que, si j'avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littéralement parlant, à m'inserire parmi les aspirants au fauteuil. Mais, par des causes trop longues à exposer, je tiens à ne pas enrégimenter académiquement ce petit genre, qui cessera d'être une arme pour l'opposition le jour où il deviendra un moyen de parvenir. Et puis-je fournir, moi, à ceux qui ne manquent jamais d'attaquer les choix de l'Académie, l'occasion de rabaisser, à cause de moi, un genre auquel je dois tant et que je suis parvenu à placer encore plus haut qu'il ne l'avait encore été? Ceux qui disent aujourd'hui de mes chansons que ce sont des odes seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, que c'est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu'il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu'ils n'ont que trop raison.

« Je ne puis me dissimuler, d'ailleurs, que l'on n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse. Or il faut ici que je vous confesse, mon cher ami, que j'ai un ouvrage en tête qui ne peut être écrit dans un esprit académique. Pensez-vous donc qu'il me convienne , avec un pareil projet, de m'exposer à commettre un acte d'ingratitude, et n'est-ce pas déjà trop que la reconnaissance que j'ai pour tout ce que vous me proposez et la bienveillance do plusieurs de vos collègues? C'est parce que la reconnaissance est un culte pour moi que j'ai toujours redouté de contracter même de légères obligations, et vous voulez m'en faire contracter de grandes ! J'ai tout sacrifié au besoin d'indépendance ; ne me ravissez pas le fruit de tant d'efforts, souvent si pénibles.

« Vous allez me répéter, je le sais bien , ce que vous m'avez déjà dit : Les liens que l'Académie impose sont bien peu embarrassants ; vous m'avez, à ce propos, cité la Fontaine , qui les a recherchés. Que vous ai-je répondu? La Fontaine était un lion homme ; moi, je suis un homme bon, je le crois, mais point du tout un bon homme, malheureusement. La pauvreté et l'expérience ont bien fourré un peu de philosophie en mon humble cervelle, et peut-être encore dois-je à la nature quelques petites qualités de cœur, puisque j'ai toujours eu bon nombre d'excellents amis; mais je n'ai jamais vécu de façon à assouplir mon humeur, et je vous avoue que, parfois, elle n'est ni très-raisonnable ni très-douce. Avec une folie pareille, me puis-je hasarder à m'asseoir auprès d'hommes , tous très-estimables sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur, et qui pourraient bien ne pas s'arranger du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée à casser les vitres, même celles des Tuileries, s'il vous en souvient?

« Observez ma conduite dans le monde , vous verrez que je n'ai guère fait que le traverser en curieux, tâchant toujours de ne prendre racine nulle part. Si dans la foule j'ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donne: rendez-vous loin d'elle,

avec d'anciens et francs amis que j'ai su conserver, et au nombre desquels vous savez, mon cher Lebrun, que je suis heureux de vous compter. Ceux de ces amis qui ont monté trop haut pour moi, je m'en tiens éloigné, mais sans rien diminuer, pour cela seul au moins, de l'attachement que j'ai conçu pour eux autrefois. Cette conduite, mon cher ami, tient à une règle que je me suis faite de bonne heure, car les hommes qui ont eu beaucoup à souffrir sont obligés d'être sages dès le grand matin. Autant que je l'ai pu, je n'ai jamais accepté rien qui ne fût pas en rapport avec mon caractère et mes goûts, avec mes goûts surtout, qui, peut-être, par leur simplicité, m'ont tenu lieu de vertu et de raison. Et ne croyez point que cela ne soit pas rare dans la société comme elle est faite de-nos jours.

« Des sots, ou des gens qui ne me connaissent point, ont cru. ou même ils ont feint de croire, après la Révolution de ju ille que j'avais refusé des places et des distinctions pour me singulariser ; non, vous le savez. Les places et les distinctions n'allaient ni à mes goûts ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas recherchées. Cependant me suis-je vanté de ma modération? ai-je fait retentir les journaux de mes refus désintéressés ?

« On tombe assez souvent dans la même erreur, je le sais, relativement à l'Académie : c'est de l'orgueil ! dit-on. Les sots me croient donc bien sot ? Hélas ! vous savez , mon cher ami , la piètre idée que je me suis faite de mon mérite littéraire, et c'est en toute sincérité que j'en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l'avis de mes amis sur mes ouvrages ; je n'ai que le sentiment (mais je l'ai bien) de l'utilité dont je fus à la noble cause que j'ai défendue, et ce sentiment-là ne me donne pas de vertiges. Or il n'y a qu'un homme frappé de vertige pour méconnaître l'importance de l'Académie française , qui , si elle le veut, est appelée à de si hautes destinées et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels demain peuvent se réunir toutes les illustrations qui

brillent en dehors d'elle. Comment! n'avons-nous pas encore le fauteuil de Corneille et de Bossuet, de Voltaire et de Montesquieu ? Et Cuvier ne fait que de sortir de vos rangs !

« Mais je m'aperçois, mon cher ami, que c'est me mettre avec lues accusateurs contre l'Académie que de repousser aussi sérieusement l'imputation qu'ils m'adressent. Si je dois être surpris . d'après cela , c'est que quelqu'un , à l'Académie , hors un ami pourtant, remarque avec peine que je n'aspire pas à en faire partie, lorsqu'il existe aujourd'hui des renommées anciennes et nouvelles qui. pour n'avoir pas la popularité vulgaire de mon nom, n'en seraient pas moins pour les quarante d'une valeur bien plus réelle et plus utile. Car moi, pauvre ignorant, je ne vous apporterais aucune des qualités qui font le véritable académicien , et je vous défie de m'appliquer au moindre des travaux de votre classe et même aux fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour

« Ceci me fait remettre sous vos yeux celle de mes observations qui avait paru le plus vous frapper, et qui a aussi frappé Dupin, un jour qu'il me faisait les mêmes instances que vous. J'ai horreur de livrer ma personne au public , et , comme l'auteur des Maximes, je suis .complètement incapable de parler, même de lire quelques phrases dans une nombreuse assemblée, et ne saurais non plus subir, pendant une heure, un compliment qui me serait adressé.

« — Mais vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux . me direz- vous. Parbleu ! comment s'y refuser? Ils s'y prenaient avec tant de grâce ! Si j'avais pu, avec eux, m' abonner à trois mois de prison de plus chaque fois, pour avoir la permission de ne pas comparaître en si nombreuse société, à coup sûr j'aurais fais ce marché de grand cœur.

« Du moins, sur la sellette . n'ai-je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un discours de réception, en supposant que je sois capable de le faire, ce i|iii est assez douteux.

« Mais me voyez-vous en habit brodé , l'épée au côté, allant au château? Là, encore un discours : « Sire, je suis votre très- « humble serviteur. — Ah ! vous voilà donc , vous , qui n'avez « pas voulu nous venir visiter? — Je suis votre serviteur, Sire. « — Allez , et n'y revenez plus ! » etc., etc. Ah ! mon cher Lebrun, ne sentez-vous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi ?

« Mon ami, laissez-moi , laissez-moi dans mon coin , qui n'est pas celui du misanthrope. Si des journaux querellent l'Académie parce qu'elle ne me nomme pas, veut-on que je leur écrive que l'Académie n'a pas tort et qu'un corps semblable se doit d'attendre que Ton sollicite l'honneur d'être admis dans son sein ? Dictez tout ce que vous voudrez, j'écrirai ; mais, pour Dieu ! détournez les amis que je puis encore y compter (hélas! j'en ai déjà beaucoup vu disparaître !) de tenter de m'y faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lebrun, si je savais que l'on pût me nommer sans que je me misse sur les rangs, j'aimerais mieux sur-le-champ faire à chacun de vous dix visites, même à l'archevêque , et j'irais dés six heures du malin (il fait pourtant bien froid) attendre à la porte de votre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée ! y pensez-vous? Vous figurez-vous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou ! cette crainte est. chimérique. Non, jamais l'Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poëte de guinguette. Comment ferait-elle pour moi ce qu'elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu'un chansonnier, messieurs; laissez-moi mourir chansonnier.

« Encore quelques mots. Il m'est impossible de me faire à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour vivre séparé d'elle, et vous voulez que je la suive dans votre palais, où elle n'a jamais eu mission d'entrer ! Attendez, attendez un peu : d'ici à trois ou quatre ans . il ne sera vraisemblablement plus

question d'elle ! Sans doule alors je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque regret ; mais vous et moi, messieurs, nous ne serons plus contraints de nous en occuper; même alors vous rirez de bon cœur des façons que j'aurai faites, et il vous sera permis de croire que j'en éprouve un repentir tardif Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en apprécierai encore mieux votre bienveillance actuelle.

« Quant à vous, mon cher Lebrun, soyez bien persuadé que je serai en tout temps plein du souvenir de votre amicale insistance, et que ma gratitude bien sincère s'étend sans réserve à tous les académiciens qui ont pu désirer de m'avoir pour collègue ". En fait d'honneur, me voilà content ; je n'en demande et n'en veux pas davantage, et sauvez -moi de tout le reste, en dépit du besoin que je puis avoir du petit traitement qui vous est alloué, et que jadis j'ai touché avec tant de joie au nom de Lucien Bonaparte, mon premier protecteur.

« Recevez mes plus tendres amitiés,, k vous de cœur et pour la vie.

« Bébangeb. »

Les raisons que Béranger fait valoir dans cette lettre exquise sont d'un ordre bien élevé. Le chansonnier du peuple, le poète de la Révolution française, montre une fois de plus qu'il a mieux que personne compris son rôle et sa fortune. 11 s' opiniâtre à prouver qu'il en est digne. Et qui peut donc ne pas comprendre ces paroles : « Il m'est impossible de me faire à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour vivre séparé d'-elle. »

" Au premier feuillet de ce précieux autographe, il est écrit : « Copie « de ma lettre en réponse à celle de Lebrun, qui m'annonçait comme " possible ma nomination à l'Académie, quoique je ne voulusse ni me « présenter ni me laisser présenter. » (La dernière phrase ne se trouve que sur la copie.)

Béranger a voulu jusqu'au bout être libre, vivre el mourir selon son humeur.

Il a voulu être libre et il n'a pas voulu être riche, c'est-à-dire qu'il a voulu être heureux. Ce que depuis si longtemps les philosophes ont, recommandé, ce qu'ont chanté les poêles, il l'a voulu faire et il l'a fait. Il a été heureux, mais il a mérite de l'être. Toutes les portes s'ouvraient à deux battants devant lui ; il n'est entré nulle part ; il est resté avec les humbles.

Quelle retraite après tout que la sienne, assiégée par la gloire, égayée par tant de sourires, habitée par tant de rêves cléments ! Les plus illustres personnages venaient avec joie y passer une de ces heures que Béranger accordait si libéralement à ses amis les plus obscurs ; ils y sont venus de tous les coin> de l'horizon, ils ont oublié dans cette maison pacifique les discordes du monde, ils s'y sont rapprochés et donné la main.

Chateaubriand avait ('-lé pour Béranger. dès la première heure, l'un de ces maîtres secrets que toute sa vie l'on aime malgré soi et que l'on respecte. Assurément ils ne se sont pas rencontrés dans le même camp ; ils ont combattu pour des idées et pour des principes contraires ; ils se sont rencontrés cependant, et c'est le fils des croisés, le gentilhomme, le créateur de la littérature romantique, qui a fait le premier pas. Il a loué le premier* le poète plébéien qui renversait les statues royales et qui avait accepté une grande partie de l'héritage de Voltaire. Béranger ne dissimula pas le plaisir que ces éloges lui faisaient ; il accepta avec joie cette haute amitié; il en fut plus fier encore lorsque le courant des aimées eut paru pousser le chantre des Martyrs sur les rivages du monde démocratique. On sait comment Chateaubriand a parlé des chansons de Béranger sous

* « Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits; avec un ?énie qui tient de la Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a voulu, comme Tacite écrivait. » (Préface des Etudes historiques.)

Al'l'EMHCE '2'27

le gouvernement même des Bourbons, dont elles préparaient la chute, et comment, après cette chute, Béranger pleura en beaux vers l'exil volontaire de Chateaubriand. Ils ne cessèrent plus d'être amis, et Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, ne devait traiter personne aussi bien que Béranger *.

En 1&31. il lui écrivit de Genève une lettre qui a fait beaucoup de bruit lorsqu'il l'eut fait imprimer en tète d'une brochure sur la Nouvelle proposition (de M. de Briequeville) relative au bannissement de Charles X et de sa famille. Il n'est pas indifférent de transcrire ici les premiers paragraphes de cette lettre.

* « Très la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la Tour-d'Auvergne.

« Dans cette rue à moitié bâtie, à demi pavée, et dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la modicité des fortunes actuelles, vous trouvez l'illustre chansonnier. Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le chansonnier et le font reconnaître.

•< Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces types si différents : sur les fronts monarchiques on voit quelque chose d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; sur les fronts démocratiques parait une nature physique commune; mais on reconnaît une haute nature intellectuelle; le front monarchique a perdu la couronne; le front populaire l'attend.

... « Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la chanson : « Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur de « tant de poésies gracieuses, il faut, dans l'esprit, de la finesse et du « sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'élever, « ne point trop s'abaisser, et savoir n'être pas trop long. »

... «Béranger a plusieurs inuses, toutes charmantes, et, quand ces muses sont des femmes, il les aime, toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au fond de sa gaiclé : c'est une figure sérieuse qui sourit, c'est la philosophie qui prie.

... « Mon amilié pour Déranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint- Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait, du tond de sa tourelle : «Rê- « jouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre o roi et votre Dieu ! »

« Genève, ce 24 septembre 1851.

A MOKSIEUIt BÉRANGEli.

« Monsieur,

« Si vos talents étaient d'une espèce moins rare, si vos tableaux ne réunissaient à la correction du dessin l'éclat ou la suavité du coloris, je me contenterais de vous remercier de l'ode que vous avez bien voulu m' adresser, et d'être profondément touché de votre bienveillance : mon orgueil chatouillé trouverait même , dans cette ode , telle rime qui exciterait au plus haut point mon enthousiasme. Mais ce n'est pas la redevance d'une gratitude vaniteuse que je vous viens payer, c'est le tribut d'une admiration sincère. Un grand poëte , quelle que soit la forme dans laquelle il enveloppe ses idées, est toujours un écrivain de génie : Pierre de Béranger se plaît à se surnommer le chansonnier ; comme Jean de la Fontaine le fablier, il a pris rang parmi nos immortalités populaires. Je vous prédis, monsieur, que votre renommée, déjà sans rivale, s'accroîtra encore. Peu de juges aujourd'hui sont, capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et d'achevé dans vos vers , peu d'oreilles assez délicates pour en savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le naturel le plus charmant.

« Au reste , monsieur, dans la préface de mes Études , vous considérant comme historien , j'ai remarqué que celte strophe était digne de Tacite, qui faisait aussi des vers :

Un conquérant, dans sa fortune altiêre, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte eucor sur le bandeau des rois.

« Lorsque vous entonnez la louange du Roi d'Yvetot, et l'hymne

au Ventru; lorsque vous célébrez le Marquis de Carabas et les Mijrmidons ; lorsque vous dictez la lettre prophétique d'un petit liai à un petit Duc ; lorsqu'à mou grand regret vous riez de la Gérontocratie, vous êtes un politique à la manière de Catulle, d'Horace et de Juvénal. Souffrez en moi une des contradictions île la nature humaine : admirateur et prôneur de la jeunesse, je suis néanmoins très-attaché aux Barbons- Vous avez perdu un procès contre eux devant la justice : si j'en pouvais gagner un pour eux, à la haute coin- de votre muse! etc., etc.

'< ClIATEAUMUANl). »

Chateaubriand plaide alors la cause des Bourbons déchus cl cherche à séduire son ancien adversaire en flattant son nouvel ami. Béranger a répondu par une lettre qui n'a jamais été publiée et qu'on peut regarder comme un de ses plus heureux chefs-d'œuvre. A quelle hauteur n'était pas arrivé, sans guide, L'ancien apprenti imprimeur de Péronne ! Il tient dignement son rang dans une correspodance à laquelle l'a provoqué l'auteur du Génie du Christianisme.

» i octobre 1851.

<c Monsieur,

« Voire lettre m'a vivement louché, et j'en ai pesé chaque mot pour vous rendre grâce de tous ceux que votre bienveillance a dictés. Ah 1 monsieur, que ne suis-je de ces gens faciles aux illusions ! Mais, de si haut que parte l'éloge, si brillant qu'il puisse être dans sa forme, il ne me réjouit que par le sentiment qui le fait arriver jusqu'à moi. Il n'a malheureusement pas le pouvoir de rien changer à l'idée que je me suis faite de mon

talent. Ma réputation, si étendue, si populaire, descendue où peut-être jamais en France réputation d'auteur n'a pu atteindre, ma réputation, dis-je. n'a pas fait varier le jugement que je porte de mes productions. Je suis un bon petit poëte, habile ouvrier, travailleur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je nie suis confiné ont porté bonheur, el voilà toul ! D'après cela , vous devez juger, monsieur, combien je suis reconnaissant envers ceux qui veulent bien jeter d'en haut quelques fleurs sur ma pauvre vielle. Car ce n'est qu'en rougissant que je me suis servi parfois du mot de lyre. Non, ce n'est qu'une vielle que je fais résonner. Mais elle est restée indépendante et m'a servi à consoler ce peuple des rues que notre haute littérature a peut-être trop dédaigné. J'ai dit quelque part :

Quand, jeune encor, j'errais sans renommée, D'anciens châteaux s'offraienl-ils à mes yeux, T'oint n'invoquais, à la grille fermée, Pour in'introduire, un nain mystérieux.

Je me disais : Tendresse et poésie Ont fui ces murs, chers aux vieux troubadours; Fondons ailleurs mon droit de bourgeoisie. Je suis du peuple ainsi que mes amours.

a C'est donc d'en bas que ma voix est arrivée jusqu'à vous. Je n'en suis que plus fier de voir quelques-uns de ses chants vous faire prendre la plume en faveur du chansonnier. J'aurai une ligne dans l'histoire. Que de grands hommes à qui celle ligne a manqué !

« Les passages de voire lettre où vous répondez à la partie politique de mes couplets me font éprouver le besoin de vous taire ma profession de foi à cet égard. Ne vous plaignez pas, monsieur, de cette sorte cl épancliement ; accusez-en plutôt l'intérêt que vous me montrez, bien que vous me connaissiez depuis peu de temps et que vous m'ayez longtemps mal jugé, ainsi que vous li' regrettiez un joui' avec des expressions que je trouvai si aimables.

APPENDICE '2a 1

« Né avec un sentiment exalté de patriotisme, j'ai été bercé sur les genoux de la République, dans un pays qui eut. peu à gémir sur les malheurs de 93. A dix-nuit ans, le hasard me fit passer obscurément à travers les restes du parti royaliste. Je n'en fus que plus attaché à ce que je puis appeler mes premières opinions. Mon admiration pour Napoléon ne me dissimula aucun des inconvénients du gouvernement impérial. Cinq on six mois de la Restauration, que je vis d'abord avec plus de surprise que de haine, suffirent pour nie Caire pressentir sa chute plus ou moins éloignée. Vous sentez que plus que jamais mes idées doivent être arrêtées. Elles le sont si bien, monsieur, que je néglige quelquefois de les mettre eu avant . Autant que j'ai pu aider à la Révolution de juillet, je l'ai lait, et je m'en félicite. Depuis longtemps, j'ai dans l'esprit que les monarchies représentatives ne sont, qu'une forme transitoire. Les trônes constitutionnels ne me semblent, être que des ponts jetés sur un fleuve que nous ne pouvions passer à la nage, encore moins franchir d'un saut. Je crois bien connaître les Français de notre époque : leur éducation est loin d'être complète. Les fautes de la Restauration ne l'ont qu'ébauchée ; il faut qu'elle s'achève; il me semble qu'on y travaille. Mais toutefois les fautes commises depuis un an sont de nature à rouvrir la lice à tous les partis. Vous, monsieur, resté fidèle au principe fondamental du vôtre, mais avec un caractère trop élevé, un patriotisme trop vrai pour n'en pas repousser les intrigues, permettez-moi de vous dire que vous me semblez devoir cependant vous tromper sur les conséquences de ses efforts. Selon moi, malgré l'espoir que le parti légitimiste conserve d'hériter paisiblement des dépouilles des autres factions, il ne le peut sans le secours de L'étranger; Oui, il aura encore besoin une fois des Cosaques, et, dût-il faire morceler la France, son triomphe sera de courte durée, ,1e dois m'arrêter à ce point, où je crains bien que nos idées ne se trouvent dans un complet désaccord. Loin de moi, monsieur, le désir de vous faire abjurer les opi-

nions que vous avez professées pendant toute votre glorieuse

carrière. Vous vous rappelez peut-être ce que j'eus l'honneur de vous dire à ce sujet lors de votre dernier discours à la Chambre des pairs, et ce mot de ma chanson : Va, sers le peuple. Certes, je ne vous parlais pas de servir le ministère. Ah ! monsieur, je n'aime pas à faire le prophète, bien que quelquesuns aient voulu me faire passer pour tel. Mais, si votre voix était assez puissante pour faire encore asseoir un squelette sur des raines, vous pourriez voir s'augmenter considérablement la haie de tomheaux entre lesquels vous dites, en termes si touchants, que votre vie achève son cours. Tout chétif que je suis. le mien pourrait bien être du nonihrc, car. loin de fuir les persécutions, je ne fuirais que ceux qui pourraient me les éviter. Ne trouvez-vous pas qu'alors il y aurait quelque chose de plaisant à vous voir passer près de l'endroit où reposeraient les os du chansonnier? Cette hypothèse me fait sourire et m'ôte In gravité nécessaire pour continuer ma lettre sur le ton que j'avais pris. Revenons aux chansons. On m'a paru content, de celle que je vous ai adressée. Il s'y est glissé quelques fautes d'impression que Ladvocat corrigera dans son volume. C'est depuis que je possède votre réponse que je regrette encore plus de n'avoir pas mieux fait. Tout ce cpii sort de votre plume a un charme particulier, indépendant du talent, qui m'explique mieux que le talent même l'empire (pie vos ouvrages ont. exercé et exercent encore sur moi. Aussi je suis fâché que dans votre lettre vous ayez exprimé d'une manière dubitative le fruit que j'ai retiré dans ma jeunesse de la lecture de vos immortelles productions. Si dans mes couplets il n'eût été inconvenant d'arrêter la pensée du lecteur sur moi , je l'aurais voulu dire autrement, que par un vers dont tout le monde sans doute n'a pu saisir l'intention*. Et puis, nous autres pauvres faiseurs de

* C'est le vers :

De son pays, qui lui doil tant do lyres.

couplets , comme le cheval de la manivelle , notre cercle nous est tracé d'avance. Quant à la citation que vous faites de la chanson des Deux Cousins , si les lecteurs s'en rappellent tous les vers, il admireront ce qu'il y a de bon goût et de grâce dans cette citation. Mais n'entrons pas ici dans l'examen de cette lettre, qui ne sera pas moins précieuse au public qu'à moimême, et finissons la mienne, déjà beaucoup trop longue.

« Hâtez-vous de revenir vous assurer que j'ai été l'interprète fidèle de la plus grande partie de vos compatriotes, et, en attendant votre retour tant désiré, recevez, monsieur, la nouvelle assurance de mon entier dévouement.

s Béranger. ?>

Chateaubriand était plus âgé que Béranger; il avait été, pour ainsi dire, son maître dans ses premiers essais littéraires : l'amitié respectueuse que Béranger ressentit pour lui , mêlée de reconnaissance, n'en fut pas moins sincère et fidèle, et jusqu'au bout.

Béranger a jeté un regard plus ému et plus profond dans l'âme de Lamennais , si tristement enthousiaste et si cruellement ravagée. Il a essayé souvent de le désarmer de ses chimères et de le rassurer sur ses craintes. Leurs conversations n'ont été écrites par personne ; mais leurs lettres subsistent. Quelle raison éloquente et consolante d'un côté ! quelle éloquence tourmentée et inquiète de l'autre ! Ces deux hommes semblaient confesser la même foi dans leurs vieux jours : Béranger y avait vécu dès sa naissance , et Lamennais n'y (Hait arrivé qu'après le plus long et le plus hasardeux voyage.

Voici l'une des plus anciennes lettres de Lamennais. Ainsi parlaient , ainsi écrivaient ces deux amis d'intelligence. Il y a dans ces épanchements une sorte de tendresse philosophique qui a sa grandeur :

■il t.

« La Chênaie, le 2 juin 1854.

« Que vos paroles, mon ami, sont lionnes et douces, et qu'elles oui été droit à mon cœur! Je liénis Dieu, qui m'a réservé cette consolation dans ma tristesse; car j'ai eu, comme vous le dites, beaucoup à souffrir. Bien des gens qui m'avaient jadis serré la main . qui s'étaient longtemps assis près de moi , à la même table, ont passé en disant : Je ne le connais point. Quelques-uns même ont cru me devoir des outrages, ce qui m'a élé le plus dur, vous le savez. Mais comment expliquer ces choses au public! Cela ne se peut, et l'impression reste. C'est ce que voulaient les méchants. Après tout, on ne peut espérer de servir les hommes sans beaucoup de travail et beaucoup de souffrances. Qui le sait mieux que vous, mon ami? N'avez -vous pus été poursuivi parle pouvoir, traîné devant les tribunaux, enlevé de chez vous, emprisonné, tourmenté de toutes les manières ? C'est, là ce qui , dans tous les temps , a été réservé à ceux qui aiment par -dessus tout la vérité et la justice, à ceux qui se consacrent à la défense de l'humanité. Jésus disait aux siens pour les encourager : Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang. L'instinct du sacrifice est là tout entier. Or rien de beau, rien de grand , ne se fait sur la terre que par le sacrifice. Le vrai christianisme n'est que cela, un sacrifice d'amour. Relisez ce drame divin de la passion du Christ : il n'y manque pas une seule douleur, et. l'impression dernière est que le monde est sauvé. Quelle vie que celle qui commence dans une crèche à Bethléem et finit sur une croix à Jérusalem! Et puis tout aussi! ù( on voit naître cette lutte merveilleuse qui renouvellera la face de la terre, cette lutte qui se prolonge de siècle en siècle, de l'intelligence contre la matière, du droit contre la force, des peuples contre leurs oppresseurs. Qui ne serait fier, mon ami.

de prendre part à ce brillanL combat et qui songerait à ses blessures dans la joie du triomphe certain que l'on pressent au fond du cœur? Dans mon dernier écrit, j'ai laissé s'échapper des émotions que je ne pouvais plus contenir. Dans l'ouvrage dont je m'occupe maintenant, je m'adresserai à la raison froide et philosophique. 11 me semble qu'il y a tout un monde de vérités à dévoiler, de vérités non pas nouvelles, mais qui, dans le propres de l'esprit humain, cherchent à s'épanouir comme les fleurs au printemps. Je crois en particulier que la science sociale est. loin encore d'avoir une théorie complète, et que cette théorie, quand elle existera, sera d'un grand secours pour hâter les perfectionnements lutins. Quoi qu'en disent quelques-uns, nous marchons manifestement vers une magnifique unité. Espérons donc et prenons courage. Ces espérances d'ailleurs fussent-elles vaines, n'est-ce rien que de travailler pour ses frères, que de s'efforcer d'adoucir leurs maux? Et, quand on le désire sincèrement, on y réussit toujours un peu. Tâchons, quand nous ne serons plus, que nos neveux disent : Ceux-là ont pensé à nous ; ils ont cherché à rendre moins dur notre passage sur la terre. Notre vie n'aura pas été perdue. Adieu, mon ami , croyez que si, avec tout le monde, j'admire en vous le grand poëte. je chéris encore plus l'homme de bien, le défenseur du peuple et de l'humanité.

« F. de Lamennais. »

Auprès de Béranger se rencontraient presque tous les hommes célèbres de ce temps-ci. On ne pourrait les citer tous. Dupont (de l'Eure), H. Tlners, H, Mignet. M. Lebrun. M. Cousin. étaient ses vieux amis. M. Michelet et M. Lamartine, venu- plus tard, n'étaient pas moins bien accueillis à son foyer modeste. D'autres encore, moins glorieux, l'entouraient de leur respect : il admettait même à partager sou amitié el ses confidences

27,6 MM'ENDICE

quelques-uns des jeunes écrivains que sa renommée avait, attirés jusqu'à sa maison et que sa bonté y retenait.

Béranger a loué, dans sa Biographie, ses amis les plus intimes, ceux qui l'ont seuls bien connu, ceux près de qui il :i vécu et entre les bras desquels il est mort. On leur enviera el leur joie évanouie et la part que Béranger leur a faite dans ses œuvres! Le temps, en effet, ne pourra rien contre elles. L'avenir (pie le philosophe a deviné et les générations que le poëte a chantées d'avance seront fidèles à sa gloire. Chaque âge qui viendra entretiendra le culte de sa mémoire et se rappellera la pompe populaire de ses rapides funérailles. C'est pour longtemps que fleuriront les fleurs fraîches sur sa tombe.

Cet excellent écrivain a écrit en vers comme Jean-Jacques Rousseau a écrit en prose, sans éducation, sans initiation. L'histoire de l'un ressemble à l'histoire de l'autre : ils naissent dans les derniers rangs du peuple ; ils devinent la science ; ils attendent longtemps que la carrière s'ouvre ; tout d'un coup ils s'en emparent ; ils conquièrent les secrets les plus mystérieux de l'art, ils deviennent les rivaux des grands maîtres, et en même temps ils agitent leur siècle et ils le poussent en avant.

Prenez-le donc , cet homme qui n'a pas eu de modèle, à la première heure de ses débuts, humble malgré son espoir, inhabile malgré la force vive de son intelligence, qui sera vantée comme l'une des plus larges et des plus claires qu'on ait connues. Il a reçu de la nature un cœur généreux et une raison indomptable; il a reçu du hasard la naissance et l'éducation du dernier des plébéiens. Ajoutons qu'il vient au monde au moment où le monde va se rajeunir. Que sera-t-il s'il aime les vers, s'il apprend à en faire ; si, peu à peu, par miracle, il arrive à bien écrire ; si on l'encourage, s'il a de l'esprit, s'il a lu et relu Molière et Voltaire, s'il cherche un genre nouveau pour une époque nouvelle, s'il a une force d'étude et d'observation telle, qu'il analyse et s'approprie comme des formules les hardiesses de l'inspiration, si enfin la Révolution française paraît

menacée et si on veut, en môme temps que de ses principes, dépouiller la France de la gloire? Il sera fatalement, ce qu'il a été. Il aura la malice, la gaieté, le bon sens du peuple, il jouira de sa jeunesse tant qu'il sera jeune; il publiera, à plus de trente ans, un recueil de chansons dont on louera l'enjouement; et, tout à coup, de l'éloge du vin et de l'amour, il passera à la satire des rois; de la satire des rois à l'éloge des armées de la République française ; il arrivera par là à une poésie inattendue et grandiose. Porté sur les ailes de sa renommée, il envisagera (ace à face l'avenir; il prévoira ce que demain prépare, et consolera, en flattant leurs rêves, ceux qui souffrent ici-bas.

Dans ses premières chansons, ce n'est que Panard. qu'Olivier Basselin, si l'on veut, le foulon de Yire. Mais bientôt cet épicurien s'éveille ; il secoue la volupté dès qu'il y a une liberté a défendre; il court à sa tribune populaire, et inaugure ainsi le règne d'on ne sait quelle poésie inconnue et sonore, et lière. et terrible. Sa chanson, ce n'est pas la chanson ancienne ; c'est une ode d'un lyrisme étrange, qui se chante, pourtant, qui ne se déclame pas ; qui n'est pas, comme les odes des poètes passés, inaccessible à la pensée de la foule, qui la saisit, au contraire, quelle apprend sans peine, qu'elle répète aussitôt, qu'elle jette dans les airs comme un cri parti de son propre cœur. C'est la chanson régénérée, couronnée, armée par le génie de la Révolution française.

Deux grandes choses dominent dans ses chants : le souvenir de notre gioire vaincue et le pressentiment de la paix universelle.

Nous avons dit avec quels soins il a préparé, dès le lendemain de la Révolution de 1830, avec quelle énergie il a défendu depuis sa chère indépendance et la simplicité de sa retraite. Il a dit lui-même qu'il espérait, y trouver l'envie et peut-être le temps d'écrire de l'histoire, et ce n'est ni le temps ni l'envie de l'écrire qui lui ont manqué; on a vu pour quelles raisons il a quitté sa tâche commencée. Il s'v préparait d'abord avec une

ardeur que tempérait seul le vif amour qu'il a toujours ou

pour la vuo du ciel et de la verdure.

« .le suis bien touché, écrivait-il à Lamennais, des encouragements que vous donnez au travail que j'ébauche. Malheureusement les arbres et les fleurs sont de bien puissantes distractions, par le temps qu'il fait, et. je suis plus dans mon jardin qu'à mon bureau. Ah! mon cher Lamennais, Dioctétien n'était pas un sot. quoiqu'il n'ait jamais fait de chansons, je pense : qu'il eut bien raison de préférer ses laitues à l'empire du inonde! Vous prétendez que je pourrais être utile à Paris. Eh ! n'y siiis-je pas resté tout le temps que j'ai cru pouvoir être utile à quelqu'un ou à rpielque chose? Quel service, quel conseil ai-je refusé? Mais mon petit crédit a disparu d'une part. et. de l'autre, j'ai vu sans influence des avis que pourtant la suite des événements n'a que trop justifiés. Qu'avais-je à taire alors? ce que j'ai fait. Dans mon coin, je recueille mes idées, je repasse mes observations, et, comme le combat de chaque jour ne me va pas, seul et loin du bruit, je tâche de faire servir à mon pays et à l'humanité le fruit d'une vie qui n'est pas sans expérience, car elle n'a pas été sans douleurs. »

Sa résolution ('tait, bien prise de ne plus rien publier de son vivant, t Pour que j'y manque, disait-il à son ami Perrotiu. il faudrait que vous ou moi nous fussions ruinés. » Il travaillait lentement, â son heure, el jamais il n'a travaillé autrement.

Dans l'une des lettres qu'il écrivait à un de ses jeunes amis (M. Paul Boit eau), il y a cette phrase pleine d'un si lion sens : « Ce que je désirerais, c'est, que vous ne vous en rapportassiez pas à moi seid. Songez que j'ai été en nourrice vingt ans cbez le dix-huitième siècle, et que ces vingt ans doivent dominer encore sur le reste. » C'était dire à ceux qui. au nom du style nouveau, blâmaient si mal à propos la simplicité clas-

sique et ta logique de son style, que ce n'était pas sa huile s'il était né en 1780 et s'il était préparé par son éducation à faire moins de cas de l'abondance des mois que de leur qualité el de leur vigueur, l'n sentiment exquis de la mesure en toute chose était le premier de ses instincts littéraires. Il n'aurait à aucun prix essayé de hâter sa marche et de mettre de l'improvisation même dans ses écrits les plus légers de pensée et d'allure.

En revanche, que de lettres, et que de longues lettres, n'at-il pas écrites à d'humbles correspondants qui lui demandaient des conseils ou des encouragements ! Avec ceux-là il y mettait du cœur, il les traitait comme des amis aussitôt qu'il savait que leur misère était réelle, ('/est par milliers peut-être que l'on recueillerait ces lettres consolatrices. L'une de ces correspondances si désintéressées et si touchantes est déjà en partie connue : c'est la série des lettres écrites par Béranger à un pauvre ouvrier imprimeur que ses infirmités incurables avaient mené de bonne heure à Bicètre et qui a essayé de braver son malheur en taisant des vers. 11 y a là plus de trente lettres écrites en dix ans et dont il est impossible qu'on devine la ravissante délicatesse et l'inépuisable générosité. Tout de suite Béranger s'intéresse à cet inconnu, il lui demande s'il désire changer de lieu d'asile ; bientôt il lui offre quelques secours, et presque aussitôt c'est une petite pension, payée; de sa bourse pauvre, qu'il lui assure. Puis il s'occupe d'obtenir un lit aux Bécollels, il fait mille démarches, il gémit longtemps de leur inutilité, il se réjouil à la lin de leur succès. Ce n'est pas tout : quand son protégé, a trouvé un gîte meilleur, il lui parle de ses vers, il l'encourage, il prend la peine de corriger son style et ses rimes, mot à mol. 11 le gronde si L'intermédiaire qui doit venir chercher le trimestre de la pension se l'ail trop attendre, i u bien il s'excuse s'il ne l'a pas lui-même envoyé déjà. A lire ses lettres, une par une, isolément, on croirait que Béranger est un débiteur arriéré) et non un consolateur

Ce pauvre poëte n'est pas le seul affligé qui ail eu l'honneur

d'être ainsi consolé par Béranger. .On a découvert, après sa mort, bien d'autres secrets de sa générosité prodigue. Il était l'unique appui de quelques personnes misérables*. Et cela sans préjudice des secours journaliers qu'il ne refusait jamais à quiconque allait lui demander du pain. Mais il n'aimait pas ce qui ressemblait à l'aumône, et il avait honte en quelque sorte lorsqu'il voyait des misères si extrêmes et si criantes.

Déranger faisait de sou temps, comme de son argent, des largesses. Il s imposait chaque jour, tant qu'il l'a pu, des visites nombreuses, el, lorsqu'il s'agissait d'arracher une grâce ou d'obtenir pour quelque ami une juste faveur, il ne se faisait pas scrupule d'entrer dans les plus opulentes ou dans les plus puissantes maisons. Quand M. Laffitte vivait, Béranger donnait des bons sur la caisse du banquier : « Mon cher ami, vous feriez bien de prêter cinq mille francs à \"\ Je le connais, et je réponds de lui. Vous devriez bien aussi prêter cinq mille francs à B""-L'*""; mais celui-là, je le connais aussi, et je n'en réponds pas. » Les bons étaient-payes sur-le-champ.

Il ne faut pas croire que Béranger ne savait que donner, il savait perdre, ce qui est une science plus difficile et plus rare encore. Plus tard ou connaîtra jusqu'où a été en diverses circonstances son incomparable désintéressement. Les sommes d'argent qu'il a données ou qu'A a perdues sans vouloir les réclamer atteignent un chiffre tout, à fait considérable.

Béranger, qui n'avait pas voulu de fortune et qui défendait si mal sa petite aisance, dut aux bons soins et. à la sévérité prudente d'un vieil ami de conserver une aisance si modeste jusqu'à la fin de ses jours. 11 le dut aussi à son éditeur, qui. maigri'' son refus, augmenta à diverses reprises la rente qu'il

* -I Par exemple, il taisait séparément, à deux vieilles femmes sans ressources, une pension régulière de quatre cent quatre-vingts francs. Os pensions leur seront servies comme si Béranger vivait encore. »

.U'PENDHJE l2il

lui servait, Béranger, «lui l'a l'ait son exécuteur testamentaire

et son légataire universel, a clairement montré par là quelle estime et quelle amitié il avait pour lui.

Sans la connaître, on a souvent introduit le public dans la maison de Béranger. Les uns se sont plu à la peindre connue la retraite d'un anachorète; d'autres en ont fait une abbaye de Thélème. La maison de Bétanger était la maison du sauc. La simplicité de sa vie n'y était, pas sans grâce,' et une gaieté franche y charmait les cœurs. Ce n'est que tout à fait dans les derniers jours que Béranger a dû cesser de retenir à sa table îles amis choisis. D'autres amis éloignés étaient heureux d'envoyer, pour orner cette table, quelques présents délicats. Horace à Tibur élait plus riche peut-être; il n'était ni plus heureux ni plus enjoué.

Béranger avait essayé à diverses reprises de vivre à la campagne; en 1835 il quitta I'assy pour Fontainebleau. 11 écrivait alors à un ami pour lui apprendre qu'il vivrait désormais avec sa vieille tante Merlot et avec mademoiselle Judith Frère :

« Je prends avec moi ma vieille tante, et une bonne et vieille amie qui mourrait de faim, si je ne l'aidais, comme elle-même elle m'a aidé au temps de ma pauvre jeunesse. Lue marmite coûte moins à faire bouillir que trois. J'ai vu Fontainebleau, et je pense à en faire le lieu de ma dernière retraite. Les deux femmes aideront, au ménage, que pourra entretenir suffisamment, je l'espère, le peu qui me reste.

« N'allez pas trop admirer ce que vous ne manquerez pas d'appeler mon désintéressement : vous savez que je suis las du monde. Chaque jour je m'en éloigne davantage; il en est de lui connue du théâtre : dès qu'on en a perdu l'habitude, on ne peut plus y remettre les pieds, fa retraite est le but de mes désirs. Je veux terminer mes jours loin du bruit et d'une société qui finirait peut-être par me rendre misanthrope. Je liens à conserver ma foi dans l'humanité. Quant aux privations

matérielles, songez que c'est pour m'en imposer le moins possible que je prends le parti de m'éloigner de Paris. Je veux sauver mon sucre et mon café du naufrage, et puis, quand je serai loin du monde, j'aurai le temps de travailler. Qui sait si ce n'est pas là ce qu'il me reste à faire encore? Vous voyez doue que le parti que je veux prendre sera moins une dégringolade qu'un arrangement de position. Je me retourne dans mon lit. Voilà tout. »

Déranger alla ensuite demeurer à Tours dans l'habitation qu'on appelle la Grenadière et que Balzac a mise en scène dans un de ses romans. Bientôt Béranger quitta la Grenadière, qui est hors de la ville, pour aller rue Chanoineau. C'est à Tours qu'il ht connaissance avec l'habile et célèbre médecin M. Brelonneau, qui à une science si profonde et à un si heureux instinct de la médecine pratique joint de si rares qualités d'esprit. Ces deux hommes excellents s'aimèrent dès qu'ils se virent. H. Bretonneau est resté, jusqu'au dernier moment, le directeur de la santé de Béranger. Toutes les fois qu'une grande consultation l'appelait à Paris, il venait voir son ami et réglait son régime. Il y venait aussi pour son ami seul. Il a fondu en larmes, peu de jours avant la mort de Béranger, lorsqu'il vit que toute espérance était perdue.

Autrefois c'était le docteur Antoine Dubois qui avait été le médecin et l'ami du poète.

Béranger quitta Tours parce que sa santé, menacée par les fièvres, n'y était pas assez bonne, et parce qu'il lui fallait l'air et tout au moins le voisinage de Paris. On peut voir dans ses dernières chansons combien était vif le regret qu'il avait d'être sé-^ paré de ses vieux amis et avec quelle fidélité il les a toujours aimés. Il alla, pour quelque temps, à Fontenay-sous-Bois ; puis il revint à I'assy, où il habita une petite maison, rue Vineuse. Plus fard, il changea encore de logement dans Passy même '.

* Voici <iuels ont été, depuis 1826. les logements de Bérangei' : rue

Il avait perdu sa tante, et son ménage restait sons la direction do sa vieille amie Judith.

Les collecteurs d'anecdotes ont été bien mal renseignés lorsqu'ils ont dit qne mademoiselle Judith Frère était la nièce de M. Valois, maître d'armes dans la pension où fut élevé Béranger, et que son oncle s'en servait comme d'un prévôt pour donner des leçons à ses élèves. Ce professeur d'escrime s'appelait Levallois. Il avait en effet une nièce que Béranger a beaucoup connue: c'esl madame Bedouté, qui fut aussi la nièce du peintre de fleurs de ce nom. Judith était sa cousine germaine. M l'une ni l'autre n'ont touché aux fleurets de M. Levallois. Mademoiselle Judith était la jeune fille la plus douce et la mieux élevée. Béranger ne la connut qu'en 1796, au moment où elle allait avoir dix-huit ans. Il la rencontra chez une tante fort respectable, mademoiselle Bobe, qui l' élevait et qui lui laissa, en 1818, les ehétïfs débris d'une fortune détruite par la Révolution. Quoiqu'elle n'ait demeuré sous le toit, de Béranger qu'à partir de 1855, on peut dire que cette amie a partagé sa vie tout entière : elle n'est morte que trois mois avant lui. Elle avait été fort belle ; elle avait conservé jusque dans la vieillesse l'art de chanter avec

des Martyrs (maison de Manuel), n° 23; — rue de la Tour-d'Auvergne, n* 28 ou 50; — (1853) rue Basse, n° 22, à Passy ; — (1855) rue îles Petits-Champs, à Fontainebleau ; — (183S) à la Grenadière, à Tours; — (1839 rue Chanoineau, à Tours; — (1840) chez madame Lacroix, à Fontenay-Wus-Bois ; — (1840) maison particulière, à Fontenaysous- Dois; — (1841) rue Vineuse, à Passy ; — rue des Moulins, à Passy; — avenue Sainte-Marie, à Paris; — 1850) rue d'Enfer, n° 115, chez madame Mugnier; — il85l) avenue Chateaubriand, n°3; — (1853) rue de Vendôme, n° 3.

ÏVé et élevé rue Montorgueil. à l'ancien n° 30, Bélanger habita ensuite le boulevard du Temple avec sa mère. 11 fut mis en pension rue des Boulets, dans le faubourg Saint-Antoine. Au retour de Péronne, il logea avec son père près du Palais-Royal; en 1800, il demeurait rue Saint-Nicaise, puis sur le boulevard Saint-Martin, où il trouva son grenier. Sous l'Empire, il logeait rue du Port-Mahon, n' 12(1808), puis me de Bellel'onds. n' 20.

pureté et avec grâce; elle était pleine de sens, elle était pour lui une digne compagne. Esl-il nécessaire de dire que cette femme qu'il aima toute sa vie d'une tendresse si respectueuse n'est pas la coquette et légère Lisette des chansons? Il n'y a que deux chansons de Béranger où reste gravé le souvenir de mademoiselle Judith. C'est la Bonne Vieille, l'une des pièces les plus tendrement émues qu'il ait écrites, et la ravissante romance dont le refrain est :

Grand Dieu, combien elle est. jolie!

La plus exquise délicatesse y respire à chaque vers. C'est donc une erreur très-grave que de faire de cette excellente amie, si fière et si dévouée, l'héroïne de quelques couplets légers. Il suflisait, ce semble, de lire avec soin les anciennes chansons de Béranger pour ne pas tomber dans ces erreurs. Les chansons nouvelles montrent bien nettement que la Lisette n'est qu'un personnage de fantaisie que Béranger a emprunté au dix-huitième siècle*.

Va revoir chaque Lisette Qui t'a devancé là-bas;

lil-il quelque part. Ailleurs encore il dil :

Et la beauté tendre et rieuse Oui de ces (leurs me couronna jadis,

Vieille, dit-on, elle est pieuse; Tous nos baisers, les a-t-elle mauditsv .l'ai cru que Dieu pour moi l'avait fait naître: Mais l'Age accourt qui vient tout effacer;

0 honte ! et sans la reconnaître, Je la venais passer!

*Chaulieu avait depuis longtemps chanté une Liselte. M. Sainte- Beuve, dans un article fort louangeur rlSôô , a indiqué le rôle tout ù

Il est impossible d'appliquer ces vers, que le poëte consacre au souvenir de ses amours volages, à la tendre amie que Béranger ne quittait plus au moment où il écrivait ses dernières chansons. Jamais il n'a donné à personne le droit de mettre un nom qu'il vénérait sur les marges de son livre. Mademoiselle Judith, jusqu'à la fin de sa vie, a séduit tous ceux qui l'ont connue par la délicatesse de son esprit et la grâce sévère de son langage. Il arriva un jour où Béranger fut obligé de parler d'elle au public. On avait eu l'étrange idée d'annoncer le mariage de Béranger « avec sa servante. » Béranger n'exprima pas tome son indignation, mais il la fit sentir sous l'ironie de sa réponse.

« Monsieur.

« Vous avez l'obligeance de m envoyer votre journal depuis le 1er juin ; mais je dois au hasard de lire aujourd'hui votre numéro du 30 mai.

« On y assure que je viens de me marier, que j'ai épousé ma servante, et que tout Passy a été l'heureux témoin de la noce.

« Parmi toutes les nouvelles fausses qui enrichissent nos journaux, il n'en est pas qui ait pu me surprendre plus que celle-là. Si l'article n'intéressait que moi, je laisserais courir cette nouvelle même à Passy, qui ne se doute guère du plaisir que lui a procuré ce prétendu mariage in extremis.

«Mais il faut que vous le sachiez, monsieur, la personne qur votre collaborateur désigne comme ma semante, et. dont il donne même le nom, ce qui ajoute à l'inconvenance d'une telle table, est une amie de ma première jeunesse, à qui je dois de

l'ait imaginaire que le personnage de Lisette a joué dans les Mercure* de France du dix-huitième siècle et qu'il continua déjouer dans les premières chansons de Béranger.

2iG APPENDICE

la reconnaissance. Plus favorisée que moi par sa position de famille, il y a cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté bien des petits services d'arpent. Pour me rendre service encore, lorsque tous deux nous touchions à la soixantaine, elle voulut bien se charger de tenir mon premier ménage, que me forçait, de prendre une tante infirme dont je voulais soigner la vieillesse.

« Vieux amis qui ne nous étions jamais perdus de vue, nous ne nous doutions guère alors que nos cent seize ans, réunis sous le même toit, fourniraient matière aux médisances du feuilleton, el la vieille demoiselle était loin de penser, toute modeste qu'elle est, qu'en la voyant, établir autour de moi une économie indispensable à tous deux, on la prendrait, pour la servante du logis, ce qui, après tout, n'eût, blessé ni ses sentiments démocratiques ni les miens.

« Je ne croyais, quant à moi, son nom connu que de nos amis communs et de quelques indigents. Grâce à votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux oreilles du public ; c'est pourquoi je suis contraint de faire connaître relie qui le porte.

« Vous jugerez donc, je l'espère. L'insertion de ma lettre juste et nécessaire pour détruire l'effet d'un article que je regrette de n'avoir pas connu plus tôt. Je ne me plains pas de l'esprit qui l'a dicté, en ce qui me touche ; mais je crois de mon devoir d'apprendre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu trop de bon sens pour avoir désiré jamais d'être la femme d'un pauvre fou qui a mis son bonheur en chansons et livré sa vie à la discrétion des journalistes.

« D'après différentes anecdotes inventées sur mon compte, et aussi vraisemblables que celle de mon prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu'il y a de ma faute dans tout cela.

ci Malgré mon amour de la retraite, le désir d'obliger m'a lait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à ce que la délicatesse et le lion goût empêchent de franchir les murs dont la loi. dit-on.

APPENDICE 2i7

entoure la vie privée, il nous faut, je le vois, fermer bien notre porte. Désormais je vais mettre un verrou à la mienne, et j'aurai l'obligation d'un peu plus de repos à votre spirituel feuilletoniste.

« Remerciez-le donc de ma part, monsieur, et recevez, je vous prie, l'assurance de ma considération distinguée.

■< Voire très-humble serviteur.

'( Béranger

« Passy, j juin 1848. •

Cependant les besoins augmentaient rapidement dans une maison si ouverte et si généreuse. En 1850, Béranger quitta Passy et se décida à se mettre dans un appartement de pension bourgeoise. Cette pension était d'abord dans le haut de la rue d'Enfer, près du Luxembourg-. Peu de temps après, il alla vivre à Beaujon. il y passa ses trois dernières années de santé et de bonheur II marchait encore bien, il avait toute sa mémoire, toute sa gaieté, et recevait avec la même joie ses amis.

Béranger aimait beaucoup et accueillait volontiers les jeunes gens. Son amour de la patrie et sa foi dans l'avenir les lui faisaient aimer ainsi. A leur tour ils le vénéraient plus encore qu'ils ne l'admiraient.

Pendant plus de vingt ans. ce patronage des jeunes intelligences a été à la fois son plus vif souci et son plaisir le plus doux. S'il venait un ignorant trop hardi, il ne le rudoyait pas; il prenait mille détours ingénieux pour l'amener à de sages études ou à l'oubli des rêves inutiles; si le suppliant montrait dans sa prière même qu'il avait de l'avenir. Béranger devenait sur-le-champ le directeur de sa jeunesse.

D'autres poètes se sont plu à payer leurs admirateurs d'ironiques exagérations; Béranger comprenait autrement les charges de sa gloire. Il écrivait à un homme qui avait résolu, dès ses

vingt ans. de bien porter le nom de son père (M. E. Legouvé) :

« Passy, 6 août 185-i.

■ Savez-vôus, monsieur, combien est embarrassante, effrayante même, la confiance dont vous voulez bien m'bonorcr? Quoi! vous me chargez de présider à votre vie littéraire! C'est certes un grand témoignage d'estime que vous me donnez là. et j'ensuis touché bien vivement; mais cela, malheureusement, ne suffit pas pour que j'accepte un mentorat de cette nature. Vous vous accusez d'être venu me voir peu souvent. Eh bien, monsieur, vous expliquez ainsi mon hésitation à répondre à votre lettre, pourtant si aimable.

« En effet, comment tracer une règle à suivre à un homme qu'on n'a pas eu le temps d'étudier ? Mais, direz-vous, vous avez lu mes différents essais. Cela suffit-il ? Quelques ouvrages plus ou moins bons (car je ne suis pas aussi sévère envers vous que vous-même) ne donnent que la mesure des facultés de l'esprit; mais le caractère de l'homme, comment le connaître ? Qu'importe ! diraient tous nos jeunes gens. Il importe beaucoup, selon moi, surtout dans un temps comme le nôtre, où l'on ne peut guère trouver son point d'appui qu'en soi-même. Sans s'élever jusqu'à l'appréciation du caractère, n'avez-vous pas des goûts dominants qui doivent influer sur la tendance de votre esprit? Ces goûts,' je les ignore. Vous avez eu le malheur d'être ce qu'on appelle un jeune homme heureux; dès votre entrée dans le monde, le monde vous a souri. Vous convenez qu'aujourd'hui rien ne manquerait à votre félicité si vous n'étiez tourmenté par une ambition de gloire. Hélas! dans quel coffre vide fouillez-vous pour trouver ce qui, selon vous, manque à votre bonheur ! Mais enfin c'est votre manie, et je voudrais en vain vous en guérir. Quand le sort ne nous refuse rien, il nous fait toujours un don de trop. Eli bien, pauvre enfant.

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