BÉ RANGER
-C'est lorsqu'il eut quitté Beaujon que la santé de Béranger commença à s'altérer. Sa dernière habitation a été celle de In rue de Vendôme.
De nouvelles pertes d'argent et les premières fatigues de In maladie le contraignirent à renoncer aux petites réunions qu'il aimait; il devint plus triste, et ce fut avec un vrai chagrin qu'il dut renoncer à ses promenades.
C'est ce moment que choisirent des hommes inconsidérés pour calomnier, dans un journal étranger, l'homme qui appartenait dès lors à la mort. Ils l'ont accusé d'avoir accepté en cachette une pension de la cour impériale.
M Perrotin a répondu par cette lettre sans réplique :
« Monsieur le rédacteur en chef *,
« Un de ces journaux étrangers " qui remplissent leurs colonnes de toutes sortes de bruits ramassés on ne sait où accablait, dans son numéro du lundi 5 janvier 1857, notre poëte Béranger en lui reprochant une pension qu'il aurait acceptée d'un auguste personnage, sans en dire un mot à personne, et comme s'il dissimulait une mauvaise action.
« Mon nom n'aurait pas été prononcé dans ces lignes misérables et tout à fait indignes de la presse qui se respecte que j'aurais encore le droit d'y répondre au nom même de Béranger. S'il n'a jamais répondu à aucune espèce de calomnie, il ne peut pas empêcher ses amis d'y répondre en son nom.
« Voici tout simplement le l'ait d'où cette grosse rumeur est sortie.
« L'an passé, Sa Majesté l'Impératrice, inquiète de la santé et de la fortune de Béranger, me fit proposer par une personne de sa confiance (le secrétaire de ses commandements), sous la promesse du secret le plus strict, de déposer dans ma caisse une somme annuelle dont je fixerais le chiffre, et que j'offrirais, en mon nom, à Béranger lui-même. Certes, la propositoin était digne d'un noble cœur; mais, pour ma part, je n'avais pas le droit de l'accepter. Seul, Béranger avait ce droit-là, et, quand j'eus obtenu la permission de lui faire part de la proposition qui m'était faite, il approuva tout à fait ma conduite, en. disant qu'il n'eût pas compris que j'eusse agi autrement. Il fit plus : il m'écrivit une lettre dans laquelle il manifestait, en termes excellents, la reconnaissance qu'il éprouvait au fond de l'âme pour les bontés qui lui étaient témoignées, ajoutant qu'il n'avait jamais été plus riche qu'en ce moment, qu'il n'avait jamais eu
Du Siècle.
* Le Jnunitil de Bruxelles.
moins besoin d'une fortune plus grand»', et que si reconnaissance était d'autant plus entière, qu'il n'acceptait pas les bienlaits dont on voulait L'honorer.
« Voilà, monsieur, mot pour mot, tout ce qui a été l'ait, tout ce qui a été dit. et vous partagerez, comme moi, l'indignation que nous l'ait éprouver le censeur anonyme, lorsqu'en tutoyant Déranger, il lui reproche d'avoir tendu la main à l'aumône, et qu'il complète son mensonge en lui disant : Sois cousu (for!
J'ai pensé qu'il était de notre honneur à tous de relever comme il convient ces perlidies, et que vous seriez content d'honorer, cette fois encore, un homme dont le désintéressement n'a jamais été égalé que par sa charité.
« Agréez, cependant, les meilleures déférences de votre tout
dévoué serviteur,
' l'i Hlsoliv
« Paris, M janvier 185". ■•
Cependant la maladie de Béranger s'aggravait. Sa mémoire
s'égarait par instants. H. Charles Bernard, son médecin le plus dévoué, le fils de son ancien ami. H. Joseph Bernard, étudiait déjà avec inquiétude sa physionomie. M. Trousseau, appelé dès lors pour conjurer le mal inconnu, déclara que ce mal ne se conjurait pas : c'était une hypertrophie du cœur, compliquée d'une maladie de foie. Il promit de faire tous ses efforts pour lutter le plus longtemps possible contre la maladie, et il a tenu sa promesse. Au milieu de ses travaux continuels il a toujours trouvé le temps de visiter et de soigner le malade, qu'il avait condamné. Dans les derniers jours de la maladie il vint le voir régulièrement deux fois par jour.
Béranger ne vivait plus que par une espèce de miracle; on
Ai'j'K.Miici: -i.jr,
craignait de le perdre au commencement de l'hiver de 1856. Son excellente constitution résistait, et il retrouvait même par moments sa vivacité. Son àme généreuse ne L'abandonna jamais- Déjà retenu chez lui et presque alité, il ne se plaignait que de ses lionnes œuvres suspendues, et il n'écrivait, d'une écriture souvent obscurcie, que pour venir encore en aide à ses amis et à ses protégés.
Mademoiselle Judith, qui s'était bien soutenue jusqu'à la fin de l'année 1856, devint tout à coup gravement malade : un cancer à l'estomac l'abattit ; elle ne pouvait plus prendre de nourriture, mais son œil résigné et sa douce voix attestaient la force et la sérénité de son esprit. Elle est morte le 8 avril 18Ô7 presque sans agonie, avec un courage et une fermeté philosophique dont il y a peu d'exemples. On vit, à son lit de morl. qu'elle avait été digne de partager la vie de son ami. Son nom mérite de rester inscrit à coté, du nom de Béranger.
Elle avait environ deux ans de plus que lin. C'est (die qui semblait toutefois devoir lui survivre, et il l'avait d'abord désignée pour son héritière.
.Nous voilà arrivés au milieu des images funèbres : tout parle maintenant de celle grande mort du poète.
11 avait, dés 1X44. nommé M. Perrotin son exécuteur testamentaire.
a Après de mûres réflexions, et malgré 1 intérêt que mon édiiriir. M. Perrotin, aura à ma succession par suite des arrangements que j'ai laits avec lui, sur connue je le suis de sa haute1 probité et de son dévouement sans bornes, je nomme ledit IVrrotin mon exécuteur testamentaire"
Kail à l'assyi le sept juin mil Ituil ceui quarante- quatre.
l'iLKUt-jLAX lib lil.UWGtl..
•loi APPENDICE
Trois uns après il remettait à M. Perrotin la copie de son lésinent, et accompagnait cette copie d'une lettre que nous transcrivons.
Voici, mon cher Perrotin, la copie de mu» testament, ainsi qu'un codicille qui unis nomme mon exécuteur testamentaire.
Aussitôt mon décès, je vous autorise à décacheter le tout et à agir dans l'intérêt de Judith, ijue j'institue ma légataire universelle, et aussi dans votre intérêt, en vous emparant de mes brouillons, de mes chansons, des cahiers que je pourrais ne vous avoir pas encore remis, île la préface pour le volume posthume et de ma biographie, qui sera dans le grand tiroir de mon secrétaire.
« 11 se trouvera dans mes papiers beaucoup de lettres que je n'aurai pas brûlées; il faut les anéantir, à moins d'un besoin impérieux; surtout il n'en faut donner aucune aux quêteurs d'autographes. Quant à celles que j'ai remises en paquets, el qui sont dans mon secrétaire, il en est aussi qu'il faudra brûler ; mais que ce ne soit que lorsqu'on sera bien sûr quelles sont sans utilité ; s'il se retrouvait quelques vieux manuscrits de moi. Vers ou prose, qu'il n'en soit rien publié, je vous en prie ; c'est assez de nies chansons, auxquelles d'ailleurs, d'autres publications pourraient nuire. Il existe un manuscrit de moi entre les mains de M. F**'***. Je le lui ai donné à condition de ne pas le rendre public. Je ne sais plus bien ce qu'il est ; le sujet est les Contes de la Fontaine. Je maintiens la défense de publier, à laquelle M. F*" ** m'a promis de se soumettre.
<» J'en viens à la publication du volume que je laisse, des chansons de ma vieillesse. Je voudrais vous enseigner des amis à consulter sur la valeur de ces chansons et sur les fautes de correct ion que mes copies peuvent contenir; mais vous connaissez assez ceux de mes amis que vous devez consulter, surtout
devant imposer à votre imprimeur quel qu'il soit, un proie 1res- intelligent, et qui sache au moins la mesure d'un vers.
9 Ce que je vous recommande expressément, c'est, aussitôt ma mort, d'exiger de Judith qu'elle fasse son testament, et cela, dans l'intérêt de ceux de nos amis qu'elle doit avoir l'intention d'avantager et que j'avantagerais moi-même, si je mourais le dernier; ce serait manquer à ma mémoire que de se, laisseraller aux larmes au lieu de remplir mes intentions.
'(. Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit public, faites-le. je vous prie, mon cher Pèrrotin ; j'ai horreur, pour les amis que je perds, du bruit de la foule et. des discours ;'i leur enterrement. Si le mien peut se faire sans public, ce sera un de mes vœux accomplis. A mon testament resté chez moi se trouve jointe, en forme de codicille, une approbation de l'acte passé entre nous pour notre marché; quoique suporllue, cette approbation contient l'ensemble de vos droits sur mes manuscrits, ce qui peut servir à l'occasion.
« 11 me reste à vous recommander mon plus vieil ami. entier, dont la vieillesse pourrait n'être pas heureuse, ,1e vous prie de veiller à ce qu'il ne manque pas, et, si la Biographie que je laisse obtient un peu de succès, assurez-lui une pension ; cela, bien entendu, dans le cas où son emploi viendrait à lui manquer. Judith devra se charger de faire quelque chose pour la fdle aînée d'Antier, ce qui sera utile pour tous les deux.
" Voici à peu près ce que j'avais à vous dire, en vous remettant une copie de mon testament et. du codicille qui l'aecompagne. Tous deux sont de date déjà bien ancienne.
« On a parlé du retour du choléra, .lai voulu revoir mes dispositions, et n'ai trouvé rien à y changer ; mais j'ai pensé à accomplir l'idée que j'avais depuis longtemps de vous confier le duplicata de ces actes, dont vous avez besoin pour remplir vos fonctions d'exécuteur testamentaire. Je vous les remets donc, et
compte trop sur votre attacfaeraenl pour m'excuser dos embarras que cela pourra vous causer.
« Tout à vous.
« Béranger.
« Paris, li novembre I S 1 7 . »
Peut-être faut-il remarquer les recommandations que Béranger fait à son éditeur, au sujet de ses Chansons posthumes.
En 1851, Béranger ajouta un codicille à son premier testament : ce fut pour demander formellement qu'on lui fit de simples obsèques, et qu'on évitât le hrnil autour de sa tombe.
Lorsque arrivera mon décès, je prie deux de mes amis qui seront présents de ne pas permettre qu'on prenne aucun moyen de conserver mes restes, ,1e les prie aussi de me faire eut errer le puis simplement possible, dans le cimetière le plus voisin. De plus je leur recommande expressément de ne donner connaissance de ma mort aux journaux que lorsque L'inhumation sera terminée. » Béranger ajoutai! : «. .le recommande aussi, j'ordonne même, s il me convienl d'employer ce mol. que toute? tes lettres qu'on pourra trouver dans mes tiroirs de secrétaire, de commode, dans tous les coins de mon lopïs, soient bridées à ma mort, sans qu'il en soit distrait d'autres que celles qui seraient relatives à mes affaires particulières. ••
Ce codicille est du 1er mars 1851.
Vprès la mort de mademoiselle Judith, Béranger écrivit un
second testament d'une main déjà tremblante.
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a Paris, le IN mai lS.'iT.
« Ceci est mon testament.
« J'institue et nomme, par le présent, M. Perret in [Charles- Aristide] mon légataire universel, et lui donne en conséquence
la totalité des biens que je laisserai au jour de mon décès *.
a De Bérangeb. »
lies tristes pages écrites, il attendit. Le jour on mademoiselle Judith fut enterrée, il voulut la suivre jusqu'à la tombe; il ne pui aller (pie jusqu'à l'église, appuyé pénihlement au bras d'un ami. et. le cœur pins de douleurs étouffées, il rentra dans son appartement désert. Les soins empressés, les consolations de ses amis, le fortifièrent pour l'apparence; il lit ce qu'il put pour supporter encore sa vie affligée et meurtrie; mais la maladie el le chagrin ne devaient lui laisser que bien peu de jours, et def jours bien tristes !
Il s'appesantissait d'une manière de plus en plus inquiétante. Souvenl . lorsqu'on lui parlait, il oubliait soudain la conversalion et fixait son regard, ce regard qu'on n'oublie pas. sur des images invisibles. Parfois il sortait de cc< contemplations intérieures et se réveillait avec de douces paroles. Dès lors l'inquiétude n'eut plus de repos. Il fallut qu'un médecin particulier. M. .labin, donnât au malade fies soins continuels. On crut devoir
* La modeste fortune de liéranger a été partagée par son légataire universel entre les personnes auxquelles Béranger lui-même l'eût répartie. Les rentes sur lesquelles quelques pauvres vieillards comptaient iliaque mois leur sont assurées, et le prix du mobilier de la chambre mortuaire, qu'il eût été impie de disperser, a servi à fonder quatre plaies d'école gratuite dans une commune n'es environs de Paris.
recourir aussi à l'expérience spéciale de M. Bouillaud . qui viril deux fois et confirma l'arrêt do M. Trousseau.
Vers la fin de juin, par les rudes chaleurs, la crise du déchirement définitif se manifesta : on avait déjà \n s'obscurcir celle limpide intelligence. Cet esprit si animé avait pu s'affaiblir! Cet œil si vif s'étail voilé déjà ! L'anxiété publique n'eut plus de bornes dès qu'un journal eul annoncé le péril où était Béranger. Ses anciens amis, ses nouveaux amis, les amis intimes, les amis inconnus. Paris entier accourut dans la rue de Vendôme. On venait consulter dès le grand matin les bulletins «le santé, et le plus petit signe funeste augmentait la douleur de tous.
MM. Lamartine. Odilon Barrot, Barthélémy Saint-Hilaire , vinrent voir Béranger. Ses plus anciens amis. MM. Thiers. Mignet, Lebrun et Cousin, le visitèrent presque tous les jours. Ils étaient liés depuis bien des années par une vive amitié.
C'est en revoyant ces anciens amis que Béranger sentit son esprit se réveiller et. son mal s'adoucir. Il leur parlait avec lendresse et avec enjouement. Un jour qu'il s'entretenait de ses poésies avec une modestie défiante, M. Thiers lui dil : « Savezvous comment je vous appelle. Bérafnger? Je vous appelle l'Horace français. — Qu'en dira 1 autre? » répondit-il avec un sourire. Ihi autre jour il parla de Dieu el de l'avenir avec des paroles étranges el d'une voix inspirée. Mais ces heures de réveil furent bien rares. La sœur de Béranger, religieuse cloîtrée, ne le voyait qu'une fois l'an depuis son entrée en religion. Elle vint le voir, autorisée par l'archevêque et accompagnée d'une autre religieuse. La porte lui fut ouverte; elle embrassa son frère, recul ses embrassemenls silencieux . se relira et ne pul revenir ; mais elle témoigna sa reconnaissance aux amis de Béranger et envoya chaque jour chercher des nouvelles. M. .lonsselin. l'ancien cure'' de l'assy, devenu curé de Sainte -Elisabeth, avait retrouvé Béranger dans sa paroisse. Ils avaient parlé encore de leurs pauvres. Lorsque In maladie de Béranger sembla loucher à son
terme . M. le curé lui vint rendre visite '. Leurs conversations
furent rares, très-courtes et peu importantes. Il y en a une, la dernière, que l'on a racontée de manières bien différentes. An moment où M. Jousselin, avant de >e retirer, tendait la main à Béranger, Béranger lui dit d'une voix nette : « Votre caractérisons donne le droit do me bénir. Moi aussi, je vous bénis. Prie/ pour moi et pour tous les malheureux : ma vie a été celle d'un honnête homme. Je no me rappelle rien dont j'aie à rougir devant Pion. "
Le l28 juin, on avait cru que Béranger allait mourir dan-- la journée. L'excessive chaleur l'accablait et exaspérait ses souffrances ; mais le temps se rafraîchit ; il vécut quelques jours oncore. C'était à qui le veillerait, à qui le soignerait, à qui mettrai! le pied sur le seuil de sa porte.
Plusieurs dames, quand le mal fut à son comble, réclamèrent le privilège de leur ancienne amitié et envièrent à madame Antier les fatigrues de son admirable et opiniâtre dévouement, on ces longues journées et en ces nuits plus longues encore '*.
Béranger, le 15 juillet, s'était trouvé un peu mieux vers midi ; il avait reconnu ses amis, il avait même prononcé quel-
* Voir pour plus de détails la brochure Erreurs des critiques de Béranger, in-52, 185S.
** Voici les noms des personnes qui ont veillé Béranger dans sa maladie :
M. et madame Antier, M. l'errotin, journellement;
MM. les docteurs Ch. Bernard, Jahin, Charles Laségue;
MM. Edmond Arnould, Paul Boiteau, Victor Bonnet, Onésime Borgnon, Broc, Chevallon, Donnean. Gallet, Savinien Lapointe, Charles Thomas. In nom manque à cette liste, c'est celui de M. Béjot. 11 était retenu dans son lit par de cruelles douleurs qui n'ont cessé qu'après la mort de Béranger. Une autre personne que Béranger aimait, et à laquelle son patronage fera défaut, M. Chintreuil, l'un de nos peintres paysagistes les plus distingués, n'a pu, à son grand chagrin, prendre sa part de ces veilles pieuses.
D'autres amis anciens, MM. Cauchois-Lemaire, Bernard de Rennes il Joseph Bernard, par exemple, auraient voulu pouvoir ne quitter jamais I illustre ;irni qu'ils allaient perdre.
26tt ■ APPENDICE
ques mots; il avait retrouvé ansoulfle de gaieté douce, il avait souri quand M. Ségalas*, en lui tâtant le pouls, lui parlait de la foule accourue autour de sa maison, de cette foule dont le flot assiégeait sans relâche l'escalier et qui se relirait avec tant de peine. Le soleil était au plus haut point de sa course; il jetait un jour brillant sur les fenêtres. Comme Goethe à son lit do mort , Déranger lit signe pour qu'on ouvrît les persiennes et appela la lumière d'un œil avide. Il ne se croyait pas frappé sans espérance ; il murmura : « Un mois , un mois el demi . >< quand le médecin lui dit qu'il fallait attendre patiemment uni' guérison, hélas ! impossible.
Le matin. M. Mignet l'avait trouvé pesamment endormi . In lète soutenue par une bandelette attachée au fauteuil. Quelques instants après. Manin outra; mais Béranger, qui s'éveillait dans la slupour. no lo reconnut pas cl ne put. dire un mol à Manin, qui pleurait.
La nuit fui douloureuse. il. lo docteur Lasègue, ami de la maison, avait veillé lo malade. Le 16, dès le matin, la chaleur devint grande. Un orage chargeait les airs. Dans la cour, encombrée de monde, un pressentiment funèbre était déjà descendu ; tous les visages disaient que la douleur publique n'avait plus même une ombre d'espoir. Lo docteur Troussoan venait de déclarer que le pouls se perdait et que l'heure dernière ne larderait plus. Au haut de l'escalier, des voix étouffées s'entendaienl a peine; le vent pénétrait dans les corridors et dans l'appartement; les portes ouvertes, les volets fermés, tremblaient dans l'ombre; il n'y avait, dans la chambre même do Béranger, que les amis intimes: M. ot madame Antier, il. Perrotin, M. Yernet, arrivé le matin même, madame Vernet, M. Thomas, le payeur central du ministère des finances. M. Le-
* M. Ségalas, dès que Béranger habita la rue Vendôme, offrit ses services toutes les fois qu'il y eut besoin d'un médecin. 11 avait déjà soigné Béranger dans une hémorragie; aux derniers jours, il ne cessa de venir 1p voir et d'offrir encore ses services.
IPPËNDICE -iiil
bmn, de l'Académie française, M. Paul Boiteau , le plus jeune des omis rie Béranger, el les deux servantes. On attendait l'orage et le trépas.
Assis dans son grand fauteuil, au milieu de la chambre, le dos tourné ;ms fenêtres, la tête penchée à droite, Béranger était 1m comme une proie pour la mort; ses jambes, recouvertes
d'un drap, faisaient effort p ■ 9e dégager (1rs souffrances; sa
respiration était haletante; ses lèvres, à demi closes, rie laissaient sortir de sa bouche que de vaines paroles; son front était mouillé d'une sueur douloureuse, ses mains n'avaient phif qu'un geste sans signification, son œil obscurci luttai) contre la nuit tombée subitement du ciel . el semblait chercher avec inquiétude dés images amies. Pas une plainte sur ce visage qu'une si vive intelligence avaii animé si longtemps!
Le tonnerre retentit, la pluie tombe à uots; les (''clairs, traversant les hauts arbres du jardin, pénètrent dan- la chambre silencieuse. Béranger respire avec un peu plus de liberté. Les signes de croîs que fàil . à chaque coup de foudre, I Une des honnes, agenouillée devant lui, ne l'étonnenl pas: il n'a pas l'air de s'apercevoir dé l'orage ; il appuie sa tête -ne -a main droite ci regarde vaguemenl ceux qui l'entourent.
L'air rafraîchi lui donne une apparence de réveil qui ralentil mélancoliquement le désespoir de ceux qui l'entourent. Béranger allait mourir avant le coucher du soleil!
Il regardait de temps en temps ses amis d'un œil fixe >-i
doux; un le faisait boire, on lui niellait de la glace, -a dernière nourriture, sur les lèvres ; en approchait encore une fois desa main -a tabatière de platine qu il aimait tant, el m^
doigts se smii rappelés, une fois encore, un geste accoutumé. Mais il n'y avait plus de volonté suivie dan- ces regards et dans ces mouvements. On t'embrassait alors, ci. lui tenant la main. -a main inerte, on pleurait derrière -en fauteuil. Malgré soi la pensée s'obstinait à oublier Illumine expiranl peur n'envisagei que sa ïloire.