Ma biographie
Qu'importe aux grands poètes que l'histoire de leur vie soit transmise à la postérité? Leur vie est tout entière dans la durée de leurs œuvres et ils n'ont souvent qu'à gagner aux légendes dont, à défaut de vérités positives, les peuples ne manquent pas d'entourer le berceau ou la tombe de leurs poètes favoris.
Un chansonnier, écho plus ou moins fidèle de son temps, n'a pas à espérer une semblable auréole. Si par hasard ses chants lui survivent quelques années, la génération suivante peut avoir besoin, pour les bien comprendre, de connaître les circonstances et les sentiments individuels qui ont plus particulièrement inspiré leur auteur.
Ainsi m'ont souvent parlé des amis qui me pressaient de laisser des [Mémoires et à qui j'ai longtemps
%hin
répondu : a Qu'est-ce que l'histoire d'un homme qui n'a été rien, dans un siècle où tant de gens ont été ou se sont crus quelque chose? » Mais toujours on répliquait : « Votre biographie écrite par vous peut devenir le meilleur commentaire de vos chansons. »
Ma paresse s'est enfin laissé vaincre, et je consigne ici d'assez nombreux souvenirs personnels. Je dois d'abord prévenir les lecteurs que, quoique contemporain des plus grands événements d'une époque qui a tant produit, je n'ai pas la prétention d'étendre mes récits et mes réflexions au delà du cercle que me trace ma carrière chantante. Préoccupé sans cesse et avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été poussé sans doute à approfondir bien des questions d'ordre général ; homme de nature politique, j'ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins importantes ; mais dans cette notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers, faits de peu de valeur et souvent très-vulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m'ont fait avoir dans la politique active, je m'en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve qui soient tentés de la chercher dans les derniers événements dont la France a été le théâtre.
En lisant ces souvenirs, on sera convaincu que mon caractère méditatif a dû, le plus souvent, me réduire au rôle de spectateur. Aussi, lorsqu'à cin-
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quante ans j'ai vu de près le pouvoir, je n'ai fait que le regarder en passant, comme, dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, je m'annisais à observer les chances du jeu, sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n'y avait de ma part ni dédain ni sagesse à cela : j'obéissais à mon humeur. Les réflexions qui viendront se mêler à mes narrations se sentiront donc du terre à terre de l'existence qui m'a plu. Aux grands hommes les grandes choses et les grands récits ! Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons.
Si l'on choisissait son berceau, j'aurais choisi Paris qui n'a pas attendu noire grande Révolution pour être la ville de la liberté et de l'égalité, et celle où le malheur rencontre peut-être le plus de sympathie. Je vins au monde le 19 août 1780, chez mon bon vieux grand-père Champy, tailleur, rue Monlorgueil, dans une maison encore debout aujourd'hui ^
A me voir naître dans une des rues les plus sales et les plus bruyantes, qui eût pensé que j'aimerais tant les bois, les champs, les fleurs et les oiseaux?
Après avoir été clerc de notaire en province, c'est dans cette rue que mon père" avait fait ses débuts à Paris, comme teneur de livres chez un épicier. Dési-
^ Depuis que ceci est écrit, la maison a fait place à un parc aux huîtres. {Note de Beranger.)
2 Jean-François de liéranger, né à Flamicourt, près Péronne, le 7 décembre 1751, marié le lOaoùt 1779 à Marie-Jeaime Champy.
leux de se lancer dans les affaires, il pensa à se marier à près de trente ans. Une jeune fille de dix-neuf ans, vive, mignonne, bien tournée, passait tous les matins devant la porte de l'épicier pour se rendre au magasin de modes oii elle travaillait. Mon père s'en éprit, la demanda et l'obtint du tailleur Champy, qui avait six autres enfants.
Mon grand-père ne donna d'autre dot à son gendre que d'utiles relations, dont celui-ci eût pu tirer parti.
Loin de là ; après six mois de mariage et de prodigalités, les deux époux se séparaient, mon père pour aller en Belgique, ma mère pour se retirer chez ses parents; elle travailla de son état de modiste, et ne regretta guère l'absence d'un mari pour qui elle n'eut jamais beaucoup d'affection, quoiqu'il fût bon, aimable, gai et d'un extérieur agréable. Ma naissance faillit coûter la vie à ma mère : il fallut recourir au forceps pour me faire entrer dans ce monde, d'où je voudrais bien sortir avec moins de façon. Plus lard, une grande défiance de moi-même m'ayant fait voir des difiicultés aux moindres choses, il m'est arrivé souvent de dire que rien ne m'avait été facile, pas même de naître.
Envoyé en nourrice aux environs d'Auxerre, je restai là plus de trois ans sans que personne se soit jamais beaucoup inquiété de savoir si j'étais bien ou
mal : j'étais bien, Irès-bien môme. Quoique ma nourrice eût perdu son lait dès les premiers mois, ainsi qu'on l'apprit plus tard, et qu'à la mode de Bourgogne du pain trempé dans du vin m'ait souvent tenu lieu de bouillie, elle ne m'en éleva pas avec moins de tendresse et de soins. Fort inexactement payée, ce fut pourtant avec peine qu'elle me rendit à mon grand-père, à la charge duquel je restai jusqu'à près de neuf ans. Sa femme et lui avaient été assez peu tendres pour leurs enfants ; mais, fidèles au rôle des grands parents, ils me gâtèrent de leur mieux, firent de mes oncles et tantes mes très -humbles domestiques, et ce n'est pas de leur faute si je ne contractai pas dès lors le goût d'une mise élégante et recherchée. Plusieurs fois atteint de dangereuses maladies, et sujet, dès le berceau, aux plus violentes migraines, je ne fus envoyé que bien tard à l'école, qui pourtant était tout vis-à-vis de la maison, dans l'impasse de la BoiUeUle. Je ne crois pas y avoir été plus de vingt fois, tant j'avais d'adresse à trouver des prétextes pour m'éviter cette pénible corvée. Mes bons parents me l'imposaient à regret, bien qu'ils eussent tous deux le goût de la lecture. Je me rappelle ma grand'mère hsant les romans de Prévost et les œuvres de Voltaire; et mon grand-père commentant à haute voix l'ouvrage de Raynal, qui alors jouissait d'un succès populaire. J'ai pu douter depuis que ma
bonne grancrmère comprît quelque chose à ses lectures, qui pourtant la passionnaient. Elle citait sans cesse M. de Voltaire, ce qui ne l'empêchait pas, à la Fête-Dieu, de me faire passer sous le S:iint-Sacrement.
L'amour de l'école ne me venait toujours pas. Ce que je préférais de beaucoup, c'était de resler sans bruit dans un coin, à faire des découpures, des dessins, ou de petits paniers avec des noyaux de cerises délicatement évidés et ciselés, chefs-d'œuvre qui m'occupaient des journées entières et causaient l'admiration de tous mes parents.
Ma mère ayant quitté sa famille pour vivre seule, j'allais de temps à autre passer huit ou quinze jours auprès d'elle près du Temple \ ce qui apportait un étrange changement à la vie que je menais rueMontorgueil. Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard ou à quelques bals et à des parties de campagne.
J'écoutais beaucoup et je parlais peu. J'apprenais bien des choses, mais je n'apprenais pas à lire.
Toujours séparé de ma mère, mon père alors habitait l'Anjou^ et je ne l'avais vu qu'une ou deux fois à son passage à Paris. Il y revint au commencement de 1789, et l'on décida que je serais mis en
* Rue Notre-Dame-de-Nazaretli.
- Durtal, où il était devenu avocat et notaire seigneurial.
pension au faubourg Saint-An loine*, où l'on me conduisit bientôt et d'où je vis prendre la Bastille du haut des toits de la maison. C'est à peu près le seul enseignement que j'y reçus, car je ne me rappelle pas qu'on m'y ait donné aucune leçon de lecture et d'écriture. Pourtant j'avais déjà lu la Heimade n\ec notes et variantes, et une traduction de la Jérusalem^ par Mirabaud, présents d'un oncle', t;iilleur comme mon grand-père, qui voulait me donner le goût des livres. Comment avais-je appris k lire? Je n'ai jamais pu m'en rendre compte.
Le peu de temps que je passai dans cette pension m'a laissé deux souvenirs, outre la prise de la Bastille, que j'ai plaisir à me retracer.
Un vieillard y venait souvent visiter son petit-fils, le plus âgé des élèves, qui, à ce titre, avait la jouissance particulière d'un coin de jardin orné d'une verle tonnelle, sous laquelle le vieillard aimait h. s'asseoir. A travers les capucines et les pois de senteur, j'allais silencieusement regarder le vénérable octogénaire, dont j'avais entendu plusieurs fois répéter le nom par mes camarades. C'était Favart'% fondateur de rOpéra-Comique, auteur de beaucoup de pièces à grand succès, entre autres, Annette et Liihin, la
^ Une des Ijoulets, cliez l'abbé Gliantereau^
^ L'oncle Merlot.
'-iXéen 17lOj mort en 179tii
Chercheuse (Vesprit elles Trois Sultanes. Je me demande encore aujourd'hui pourquoi, dans mon ignorance, je prenais plaisir à considérer curieusement ce vieux poêle dont je ne pouvais apprécier ni les tilres ni la l'éputation.
Elail-ce l'instinct de mon sort à venir qui m'attirait vers cet auteur de tant de poésies chantées, vers ce Favart qui, parlant de ses courses dramatiques, à la suite des camps, a dit : « Le maréchal de Saxe m'avait institué le chansonnier de l'armée? »
Mon autre souvenir est d'une nature différente. Au nombre des pensionnaires se trouvaient plusieurs enfants de Grammont, acteur tragique du Théâtre- Français. Je vois encore le plus jeune, vêtu d'une houppelande rouge, défroque héroïque de son père. Combien j'étais ravi quand il nous répétait le rôle de Joas, que déjà on lui faisait jouer ! Je m'étais lié avec cet élève, parce qu'il était doux et tranquille, ce qui convenait à ma rêveuse nonchalance. 11 n'en était pas ainsi de Grammont l'aîné, âgé d'au moins quinze ans; celui-ci m'inspirait une terreur extrême par les mauvais traitements qu'il me faisait subir. Heureusement nos rencontres étaient rares : il appartenait à la catégorie des grands ; j'étais avec les petits. J'ai soupçonné plus tard la cause de son aversion pour moi.
-l'avais là, pour protectrice, une parente de mon
grand-père qui connaissait depuis longtemps l'abbé***, maître de la pension. Pour complaire à ma cousine, les subordonnés me dorlotaient; et, grâce à mes fréquentes migraines, j'étais souvent exempté d'aller en classe. De pareilles faveurs me rendaient un objet d'envie. Un jour solennel fit éclater la haine de Giammonl. A la distribution des prix, auxquels je n'avais aucune prétention, et que sans regret je voyais donner à mes camarades plus jeunes que moi, n'eus-je pas le malheur insigne d'être gratifié de la croix de sagesse, cet éternel partage des ânes de collège ? J'y avais bien quelque droit, puisqu'il faut parler net, car je n'étais ni joueur, ni bruyant, ni indocile. Mais les élèves ne manquèrent pas de crier ha/ro sur le baudet. Ce qui n'empêcha pas de me décorer de la maudite croix. Si j'en conçus de l'orgueil, cet orgueil fut de courte durée. Ce jour-là même, dans la cour de récréation, où étaient réunis les pensionnaires de tout âge que les parents n'avaient pas encore emmenés en vacances, j'étais à la grille de la rue et lorgnais les marchands de gâteaux et de fruits qui venaient tenter la maigre bourse des écoliers. Les petites sommes que les parents font distribuer à leurs enfants sous le nom de semaine s'échangeaient rapidement contre de si douces friandises. Hélas ! j'étais condamné au seul plaisir de les passer en revue, car moi, je n'avais pas de semaine. Une
pomme énorme, d'un vermillon appétissant, excitait surtout ma convoitise. Je la dévorais de mes yeux d'enfant, quand une rude voix vint me crier à l'oreille : « Prends la pomme ! prends! ou je le donne une belle volée. » Ce n'était pas le serpent tentateur, c'était le terrible Grammont. Son poignet de fer me pressait contre la grille. Que se passa-t-il dans mon âme candide? Je n'osais; mais la frayeur, venant en aide à la gourmandise, triompha si bien, que cédant aux injonctions de mon ennemi, et sans respect de ma décoration nouvelle, j'étends la main en tremblant, et saisis furtivement la pomme fatale. Le crime est à peine consommé, que Grammont m'appréhende au collet, crie au voleur, et fait voir le corps du délit à toute la pension rassemblée. Quel scandale ! le modèle de la sagesse tombé dans une pareille faute ! On me conduisit devant les professeurs; mais mon trouble était si grand, que je ne pus entendre quel arrêt fut porté. Sans doute la mauvaise réputation de l'accusateur, détesté des élèves et des maîtres, et quelques témoignages bienveillants éclairèrent la conscience des juges.
Toujours est-il certain qu'on me fit rendre la croix que d'abord Grammont m'avait arrachée. Je ne sais si c'est à cette scène, qui me coûta bien des larmes, que depuis j'ai dû mon aversion pour les pommes et mon peu de goût pour les croix.
Combien j'ai ri de fois en me rappelant cette aventure d'enfance ! Quant à Grammont, heureux s'il s'en fût tenu à de semblables espiègleries !
Quatre ans plus tard, j'apprenais que, devenu, avec son père, un des chefs de l'armée révolutionnaire qui couvrit de sang et de ruines les départements de l'Ouest, le père et le fils avaient commis tant d'atrocités, que pour faire un exemple le Comité de salut public les livrait à la guillotine, qu'ils traînaient dans le bagage de leur armée.
J'appris cette mort avec effroi. J'avais déjà éprouvé quel effet produisait sur moi la vue du sang versé par ie meurtre. En octobre 1789, un jour de vacances à la pension^ comme je traversais la rue avec une de mes tantes, nous nous trouvons entourés d'une foule d'hommes et de femmes effrayantes à voir. Ils portaient au bout de longues piques les têtes des gardes du corps massacrés à Versailles. A ce spectacle, j'éprouvai une telle horreur, qu'en y pensant j'y vois encore une de ces têtes sanglantes qui passa tout près de moi. Aussi ai-je béni le ciel d'avoir été éloigné de Paris pendant la Terreur.
Bientôt las de payer ma modique pension, mon père, qui était devenu notaire à Durtal, m'envoya à Péronne, ville aux environs de laquelle il était né dans un cabaret de village, ce qui ne l'empêchait pas d'affecter des prétentions à la noblesse. 11 les ap-
piiyail (le folles traditions de famille qui lui ont (ail me donner, dans mon acte de naissance, la particule féodale dont il se para toujours et à laquelle ma mère, bien que fille de tailleur, ne tenait pas moins que lui. Je dois dire, pour sa justification, que c'était la manie des chefs de la famille'. Mon grandpère avait les mêmes prétentions, tout cabaretier qu'il fût obligé d'être par l'abandon oii on l'avait laissé, son père étant allé se remarier en Angleterre, sous le nom de Béranger de Formentel. Ces idées nobiliaires sont encore très-communes en France. J'ai connu un petit bourgeois picard qui établissait, avec une grande assurance, sa parenté avec la maison de Bourbon. Au moins cela valait la peine de se faire illusion.
Quanta moi, ce n'est qu'après avoir vu attribuer de mauvais vers de ma façon, imprimés dans un Almanach, à un M. Bérenger, auteur des Soirées provençales, que, d'après le conseil d'Arnault, je me décidai à user du de et à faire précéder mon nom des initiales de mes noms de baptême ; j'établissais ainsi une différence entre ma signature et celle de plusieurs Bérenger qui écrivaient à cette époque, et dont l'un fit, je crois, des vers sur la naissance du
^ Voir, en tèlc du tome P^ de la Correspondance de Béranger, la curieuse généalogie rédigée par le père de Béranger, à Bruxelles, en 1780.
roi de Rome qu'à mon tour je me vis attribuer. Je ne réclamai pas cette fois, mais j'avais écrit plusieurs lettres à la Quotidieime en faveur de l'autre Bérenger, que j'aurais voulu voir déclarer innocent de mes rimes malencontreuses. La Quotidienne ne tint aucun compte de mon témoignage ; il résulta de tout cela une particule de plus en littérature. A la Restauration, quelques amis voulaient que je la supprimasse ; mais j'avais assez de confiance dans mes principes pour ne pas chercher à en faire preuve d'une façon aussi puérile. J'ai eu de mon père, pour toute succession, une généalogie armoriée, à laquelle il ne manque que des pièces justificatives, l'exactitude historique et les vraisemblances morales.
Mais revenons à mon voyage en Picardie. C'était à une de ses sœurs', veuve sans enfants, que, sans l'en avoir prévenue, mon père m'expédia par la diligence. Je me vois arrivant, avec une vieille cousine, ma conductrice, à la petite auberge de VÊpée-Royale, que cette tante tenait dans un des faubourgs de Péronne et qui était toute sa fortune. Je ne la connaissais pas : elle m'accueille avec hésitation, lit la lettre de mon père qui me recommandait, puis dit à la
^ Marie-Victoire, né le l'2 mars 17o5, mariée le 9 janvier i77() à Jean-Louis Turbeaux, marchand de bois et aubergiste au faubourg de Bretagne. Veuve le lo janvier 178S, et mariée en secondes noces, le deuxième jour des sans-culotlides de l'an II, à Charles Bouvet; madame Bouvet est morte en 1839, à quatre-vingt-six ans.
cousine : « 11 m'est impossible de m'en charger. » Ce moment m'est présent encore. Mon grand-père, frappé de paralysie et retiré avec un revenu insuffisant, ne pouvait me garder. Mon père rejetait le fardeau et ma mère n'avait nul souci de moi. Je n'avais que neuf ans et demi, mais je me sentais repoussé de tous. Qu'allais-je devenir? De pareilles scènes mûrissent vite la raison chez ceux qui sont nés pour en avoir un peu.
En grandissant je suis devenu laid, maisj'aiétéun bel enfant et me suis dit souvent que j'en devais bénir la Providence. Cette beauté du premier âge peut exercer son influence sur toute notre vie, par les sourires dont elle nous entoure au moment où l'on a tant besoin d'appui. Je neveux pas diminuer le mérite de l'action de ma tante, mais je la vois me regarder du coin de l'œil, puis, émue, attendrie, elle me presse dans ses bras et me dit, les larmes aux yeux : « Pauvre abandonné, je te servirai de mère ! » Jamais promesse ne fut mieux tenue.
J"ai perdu, il y a quelque temps, cette excellente femme, qui s'est éteinte à quatre-vingt-six ans, après avoir dicté son épitaphe, que voici :
JAMAIS ELLE NE FUT MÈRE, ET POURTANT ELLE A LAISSÉ DES ENFANTS QUI LA PLEURENT.
Son neveu le poëte n'eût pas trouvé mieux à dire^
mais qu'il lui soit permis de placer ici l'éloge de celle qui fui sa Yéritable mère. Née avec un esprit supérieur, elle avait suppléé à l'éducation qui lui manquait par des lectures sérieuses et choisies. Enthousiaste de toutes les choses grandes, elle s'inquiétait encore, dans ses dernières années, des découvertes nouvelles, des progrès de l'industrie et même des embellissements de la capitale. Comme elle était capable d'une vive exaltation, la Révolution en lit une républicaine aussi ardente que son humanité pouvait le permettre, et toujours elle sut allier au patriotisme les sentiments religieux qu'une âme tendre doit souvent plus à sa propre nature qu'à son éducation première. Telle était la pauvre aubergiste qui se chargea du soin de ma seconde enfance. C'est dans Télémaque, dans Racine, dans le théâtre de Voltaire, qui composaient toute sa bibliothèque, qu'elle acheva de m'apprendre à lire; car, bien que je susse presque par cœur deux poëmes épiques, je ne savais lire que des yeux, et j'étais incapable d'assembler deux syllabes à haute voix, la valeur des consonnances ne m'ayant jamais été enseignée. Enfin, un vieux maître d'école m'apprit à écrire et à calculer plus régulièrement que je ne me Tétais appris moi-même. Là s'arrêtèrent mes études : ma tante n'avait pas le moyen de m'en faire faire de plus brillantes; et d'ailleurs Péronne vit alors fermer son collège.
j'avais pour le dessin un goût très-vif, qu'elle eût désiré cultiver, mais pour cela encore les dépenses étaient un obstacle. L'éducation morale ne fut pas aussi restreinte, grâce aux leçons que sur tous les sujets elle savait approprier à mon âge, et aussi à mon intelligence, dont le développement fut assez rapide jusqu'à douze ans. La maîtresse crut devoir quelquefois recourir aux avis de son élève. Voilà donc près de cinquante ans que je donne des conseils aux autres. Il paraît que j'étais destiné à ce sot métier, aussi peu profitable à celui qui le prend qu'à ceux pour qui on le fait. Cette raison précoce, va-t-on me dire, vous empêclia-t-elle vous-même de faillir souvent ? Hélas! non; mais cette raison me fit de bonne heure garder mémoire de mes moindres fautes, et c'est à cela que je dois de pouvoir sans trop rougir aujourd'hui me rappeler les leçons de mon institutrice.
Je vais rapporter un fait qui donnera l'idée des moyens qu'elle employait pour m'inculquer ses principes.
A l'époque de la Terreur, quelques-uns de ses amis, habitants d'un prochain village, furent arrêtés et conduits à Péronne, au milieu de la nuit, pour y être incarcérés. En passant devant notre auberge, il leur fut permis de parler à ma tante. Le bruit de cetle visite ne m'avait pas réveillé, et, le matin, sans
iTi'iiisIruire de celte arrestation, elle m'emmène à ïa ville, où je la vois avec surprise se diriger vers la prison. Lorsqu'elle est près de frapper au guichet : « Mon enfant, me dit-elle, nous allons voir d'honnêtes gens, de bons citoyens privés de leur liberté par une accusation calomnieuse : j'ai voulu t'apprendre à combien de persécutions la vertu est exposée dans les temps de troubles politiques. »
De pareilles leçons, données ainsi, restent profondément gravées dans un jeune esprit.
Il m'en fut donné d'un autre genre. Tant que les églises restèrent ouvertes, ma tante m'y conduisit ou m'y envoya exactement. Elle me força même de servir la messe d'un prêtre de sa connaissance, à qui^ depuis, frère Jean des Entomeures m'a souvent fait penser. Il fallut apprendre le latin de l'office, et, chose bizarre, malgré mon excellente mémoire, je ne pus jamais savoir de latin par cœur. Aussi, à ma première communion, le curé, au mépris ,des canons, fut contraint de me laisser dire mes prières en français.
Pour en revenir à mon apprentissage d'enfant de chœur, je le remplis si gauchement, j'eslropiai ou embrouillai si bien les répons, j'usai si maladroitement des burettes, que l'abbé, qui pourlant n'y devait pas regarder de trop près, voyant un jour qu'il ne restait plus [de vin pour la consécration,
me lança une épilhète qui n'avait rien de sacramentel, finit la messe à la hâte, et regagna la sacristie en jurant qu'il ne m'admettrait plus à l'honneur de servir l'autel. Je n'avais nulle envie d'y retourner. Il me plaisait bien plus d'écouler parler politique. Il est inutile de rapporter toutes les circonstances qui ex[)liqiient comment, si jeune, je pris tant d'intérêt à notre grande Révolution et jusqu'à quel point dut s'exalter mon patriotisme.
Dans quelle triste anxiélé nous jetait alors, ma tante et moi, l'invasion des armées coalisées, dont les avant-postes dépassèrent Cambrai ! Le soir, assis à la porte de l'auberge, nous prêtions l'oreille au bruit du canon des Anglais et des Aulriclu'ens assiégeant Valenciennes, à seize lieues de Péronne. Chaque jour l'horreur de l'étranger grandissait en moi. Aussi, avec quelle joie j'entendais proclamer les victoires de la Ré[Hiblique! Lorsque le canon annonça la prise de Toulon, j'étais sur le rempart, et, à chaque coup, mon cœur battait avec tant de violence, que je fus obligé de m'asseoir sur l'herbe pour reprendre ma respiration.
Aujonrd'hui que, chez nous, le patriotisme sommeille, ces émotions d'un enfant doivent paraître étranges. On ne sera pas miins surpris si je dis qu'à soixante ans je conserve cette exaltation patriotique et qu'il faut tout ce qu'il y a en moi d'amour
de rhiimanité et de raison éclairée par l'expérience pour m'empêcher de lancer conlre les peuples nos rivaux les mêmes malédictions que leur prodiguait ma jeunesse.
Ce sentiment si vif, d'autant plus vif peut-être que, dans le monde, je l'ai concentré de bonne heure, ainsi que tous mes aulies sentiments, a influé jusque sur mes jugements littéraires. Mes amis se sont parfois étonnés du peu de goût que m'inspira Voltaire, malgré mon admiration pour son rôle de réformateur et pour la meiveilleuse fécondilé de son puissant génie. Celle espèce de froideur * dans l'appréciation d'une partie de ses œuvres n'a pas attendu qu'on en fît une mode en France; elle date de l'époque où, jeune encore, je crus m'apercevoir de ses préférences injustes pour les étrangers; et je le pris presque en haine lorsque plus tard je lus le poëme où il outrage Jeanne d'Arc, véritable divinité patriotique, qui, d'^s Tenfance, fut l'objet de mon culte. Voilà ce que je n'oserais dire aujourd'hui, si j'avais insulté Napoléon mourant captif des Anglais.
Qu'on me pardonne d'insister sur cet amour de la patrie qui fut la grande, je devrais dire l'unique
^ « Il est temps que toute justice soit reudue ;iu vieillard de Ferney. Les hommes de la généntiou qui l'a suivi ont été ingrats bien promptemeut euveis lui. Moi-même, je le reconnais, je n';ii pas toujours été assez respectueux devant cette grande figure de pi-oplièle. » {Lettres deBéranger, 25 juin J8o5.)
passion de ma vie. Sauf les fièvres et les migraines de plus en plus douloureuses, ma santé n'éprouva d'accident à Péronne que celui qui eût pu supprimer tous les autres. Au mois de mai 1792, j'étais debout sur le seuil de la porte, à la fin d'un orage; le tonnerre tombe, éclate, passe sur moi, et me jette à terre, complètement asphyxié. Une épaisse fumée remplit la maison, dont la foudre a dévasté l'intérieur et lézardé les pignons. Ma tante, ne s'occupant que de moi, qu'elle voit étendu mort, me saisit, me porte dans ses bras, et m'expose à lair et à la pluie. Au milieu de la foule accourue, elle me tàte le pouls, le cœur, y cherche en vain quelque signe d'existence, et s'écrie : « il est mort ! » Je pus l'entendre, longtemps avant que je pusse faire un mouvement et dire un mot pour la rassurer. Enfin, rappelé insensiblement à moi, après avoir répondu à ses caresses de joie, je laissai échapper une réflexion d'enfant raisonneur, qu'elle m'a bien souvent reprochée, en ajoutant chaque fois : « Je vis bien que tu ne serais jamais dévot. » J'ai dit qu'elle était sincèrement religieuse. Lorsqu'un orage s'annonçait, elle aspergeait la maison d'eau bénite. « C'est pour nous préserver du tonnerre, » m'avait-elle dit. Revenu à la vie, encore étendu sur le lit d'un voisin, et me faisant raconter ce qui venait d'arriver : « Eh bien, m'écriai-je, à quoi sert ton eau bénite?»
;II^âW©E^ F^A[p[PE: BE LA ïïUUËUE
Je fus longtemps à me remettre de la terrible secousse que j'avais reçue, et ma vue, jusque-là tort bonne, parut en avoir beaucoup souffert, au point qu'on ne put me mettre en apprentissage dans l'horlogerie, état qui avait de l'altrait pour moi et qui convenait à mon extrême dextérité. Pourtant il me fiillait un métier, et je m'appuyais sur une phrase bien connue de Rousseau \
Ma tante sentait aussi que l'aider à tenir son auberge ne m'assurait })oint d'avenir. Elle s'était d'ailleurs aperçue que ma petite vanité était blessée quand il me fallait servir à table ou aller à l'écurie, et elle se disait que ma frêle constitution ne convenait pas à toute sorte de travaux. L'orfèvrerie fut mon premier essai. Mais j'eus affaire à un pauvre maître qui m'entretenait de ses amours et ne m'apprit du reste qu'à travailler un peu le cuivre. De son établi je passai saute-ruisseau chez un notaire devenu juge de paix. Ce magistrat, ami de ma tante, dont l'esprit lui plaisait, me combla de marques de bienveillance, et son souvenir devait rester un des plus doux souvenirs de ma jeunesse.
M. Ballue de Bellenglise, disciple fervent de Rousseau et partisan chaleureux de la Révolution, fut appelé à l'Assemblée législative. Revenu à Péronne,
' « Je veux qu'Emile ait un état. »
à la fin de sa mission, il y fonda des écoles primaires
gratuites sur un plan digne peut-être d'un examen
sérieux.
Plus désireux de former des hommes que des savants, M. de Bellenglise avait voulu que les élèves se disciplinassent eux-mêmes. Ils élisaient entre eux des juges, des membres de district, un maire, des officiers municipaux, un juge de paix, qui devaient tous fonctionner dans un cercle de pouvoirs conformes aux besoins d'une association de marmots dont le plus âgé avait peut-être quinze ans. Il y avait une force armée qui se composait de tous les élèves, divisés en chasseurs, grenadiers et artilleurs, faisant aussi l'élection de leurs chefs. Nous portions en promenade nos piques et nos sabres, et traînions un caisson avec une petite pièce de canon, que nous apprenions à manœuvrer. Si les fusils nous manquaient, c'est qu'alors on n'en fabriquait pas assez pour les douze armées qui défendaient la République.
Nous avions aussi un club, dont les séances attiraient la foule des Péronnais de tout â^ie. Quant aux études, le latin en était banni par le fondateur, docte latiniste pourtant ; et, malgré ses représentations, nous donnions peu d'attention à la grammaire que nous enseignait un vieux prêtre, pour qui cet établissement était, pendant ce temps de crise, un refuge bien utile. Les chants républicains
avaient plus d'atlrait pour nous que les leçons de langue, et, comme dans ma famille tout le monde chaulait, c'est sans doute alors qu'est né en moi le goût de la chanson. J'aurais dû aussi contracter l'habitude de parler en public; car, toujours nommé président de notre club, j'étais obligé de faire des allocutions aux conventionnels qui passaient à Péronne et je prononçais des discours de ma composition dans les cérémonies nationales où nous avions notre place marquée. Ajoutez que, dans les grandes circonstances, on me chargeait de rédiger des adresses à la Convention et à Maximilien Robespierre.
A part cette invasion que des bambins faisaient d'eux-mêmes dans la haute politique et le peu de soin donné aux études, double inconvénient né de l'effervescence révolutionnaire, auquel M. de Bellenglise s'opposait en vain, il m'a toujours semblé que le plan d'éducation qu'il avait conçu était, quant à la base, celui qui convenait le mieux pour donner des citoyens, dans un pays où l'élection serait Tunique pivot du gouvernement.
Notre Lycurgue en avait étendu l'application à l'éducation des jeunes lilles, en la subordonnant toutefois aux convenances de leur sexe.
Inculquer à l'enfance l'amour des formes et des principes établis dans la société qui l'ai tend, c'est
2i MA BIOGRAPHIE,
donner la valeur d'une durée de plusieurs siècles aux inslilutions sorties plus ou moins nouvellement des principes qui ont exigé ces formes; c'est faire naître une précoce expérience cliez les enfants qu'un nouveau régime politique a vus naître, et les habituer non -seulement à la pratique, mais encore à l'étude curieuse des lois qui restent à perfectionner. Nos grands établissements d'instruction font-ils autre chose que quelques savants et beaucoup d'écoliers? des hommes, en sort-il grand nombre? des citoyens, il n'en est pas question.
La fondation de M. de Bellenghse n'eut qu'une courte durée : on clabauda, et elle fut bien vite abandonnée. Malheur à l'homme supérieur condamné à vivre dans une petite ville, surtout s'il y est né! Le moindre inconvénient pour lui est de n'y trouver personne qui le comprenne; la sottise et la jalousie s'acharnent à lui susciter des ennemis. M. de Bellenglise en eut d'assez nombreux, mais il semblait ne pas s'en apercevoir.
Cet homme, c'était Fénelon républicain. Jamais je n'ai pu me représenter l'auteur du Télémaque avec une autre figure, avec un autre son de voix que la figure et que le son de voix de ce vénérable ami de mon enfance. Sa mine simple et grave ne ressemblait à celle d'aucun autre. Je me rappelle ses beaux yeux, son teint blanc, sa bouche souriante;
je vois sa large lévite brune, qui tombait jusqu'à ses pieds, avec un seul rang de boutons, et son large chapeau rond. Qu'il me semblait imposant! Deux petits chiens l'accompcignaient dans ses promenades solitaires, el tour à tour il les portait quand la course était trop longue pour eux. Chez lui, au milieu d'un amas de fleurs, un peuple de charmants oiseaux l'amusait de ses chants, qui ne troublaient ni son travail ni ses méditations. M. de Bellenglise, initié à toutes les sciences, sensible à tous les arts, avait joué avec le plus grand succès la comédie et surlout le drame, genre encore nouveau alors. Aussi avait-il fait naître en nous l'idée d'apprendie des rôles qu'il se plaisait à nous faire répéter. Son éloculion était pleine de grâce, quoique brève; sa morale douce et pénétrante; il n'avait pas besoin de dire : Laissez venir ces petits vers moi, pour que nous nous précipitassions sur ses pas.
Mes parents m'ont souvent répété que, dans son affection pour moi, il leur avait prédit que je me ferais remarquer un jour. Le peu que j'ai été, il n'a pu le savoir, car il mourut à Amiens, dans un âge peu avancé, président de la cour criminelle du département de la Somme. Ces hautes fonctions lui furent douloureuses, et on l'a vu, contraint de condamner un malheureux qui s'était vengé par l'incendie d'une spoliation inique, mais légale, frapper,
en pleine audience, le spolialeur d'une réprobation si énergique, que celui-ci, malgré toutes ses richesses, fut obligé de s'éloigner du département. M. de Bellenglise repoussait la peine de mort, et, à chaque passage du Premier consul à Amiens, il ne manquait pas d'essayer de lui en démontrer l'injustice et l'inutilité. Homme excellent, vrai philosophe, bienveillant et aumônieux, que ta mémoire soit bénie!
C'est lui qui me fit entrer dans l'imprimerie que, grâce à son appui, le libraire Laisney venait d'établir à Péronne. J'y passai près de deux ans, m'adonnant avec goût aux travaux delà typographie, mais sans me perfectionner dans l'orthographe. Cette étude m'a toujours trouvé récalcitranl, malgré les soins du fils Laisney, qui, un peu plus âgé que moi, devint mon ami et chercha à m'enseigner les principes de la langue. Il ne parvint guère qu'à m'initier aux règles de la versilicalion. Je ne dirai pas qu'il m'en donna le goût; je l'avais depuis longtemps. A douze ans, incapable de deviner que les vers fussent soumis à une mesure quelconque, je traçais des lignes rimées, tant bien que mal, mais de la même longueur, grâce à deux raies de crayon, tirées du haut en bas du papier, et croyais faire ainsi des vers aussi réguliers que ceux de Racine. Les vers libres de la Fontaine avaient pourtant fini par me faire
soupçonner qu'il y avait bien quelque chose à redire à ma méthode.
Ma tante s'était remariée à un M. Bouvet, homme d'instruction, d'esprit, de génie peut-être, mais d'une bizarrerie d'humeur qui, approchant de la folie, m'a donné la clef du caractère de Rousseau, dont il semblait avoir les idées et dont sa parole simulait quelquefois l'éloquence. 11 tenta aussi vainement de m'enseigner le français; moins qu'un autre, il pouvait avoir d'ascendant sur moi, qui, déjà exercé à juger ceux qui m'entouraient, ne tardai pas à m'apercevoir qu'il rendait ma tante malheureuse, ce que je n'avais que trop prédit. Aussi avais-je tâché de la détourner de ce mariage. « J'aurais dii t'écouter, » me disait souvent la pauvre femme.
Tandis qu'elle me nourrissait de maximes répubHcaines, dans une ville préservée par André Dûment^ des meurtres qui, à quelques lieues de là,
^ Peu de conventionnels en mission se sont livrés à des déclamations aussi furibondes qu'André Dumont ; il dut à cela d'inspirer une confiance qu'il fit tourner au profit de son département. Beaucoup d'arrestations eurent lieu à grand bruit, mais un ou deux imprudents furent, à Amiens, les seules victimes sacrifiées au salut de ious. J'ai toujours été surpris du peu de rcconnaiss.iuce qu'inspire à ses concitoyens cet bomme, dont l'iumianité contiastait si courageusement avec la cruauté de beaucoup de ses collègues. Je l'ai vu faire publiquement justice de dénonciations alisurdes et envoyer les dénonciateurs en prison. Je ne savais pas alors tout ce qu'il courait de risques en agissant ainsi. [Note de Bércmger.)
28 MA BlOGliAFIlIE.
ensanglaiilaient Arras, où régnait le farouche Leboii, mon père était devenu, en Bretagne, intendant de la comtesse de Bourmont, dont le (ils est aujourd'hui maréchal. On l'avait arrêté comme fédéraliste', et il faisait partie des cent trente-deux Nantais sous le nom de Béranger de Mersix. Mes parents me cachèrent son arrestation et la souffrance qu'il éprouva jusqu'au moment de sa délivrance, obtenue par jugement après le 9 thermidor ^
Lorsqu'il vint nous voir en 1795, il ne fut pas peu scandalisé de mes opinions si opposées aux siennes, car il était fou de royalisme. Aussi tentat-il une conversion que ma jeunesse lui faisait supposer facile; mais il s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à un petit ergoteur, qui ne cédait pas plus aux sermons qu'aux caresses. Il s'en dépita et eut avec ma tante, et devant moi, une conversation que je n'ai pu oublier, car elle-même en a souvent ri depuis en me la rappelant. « Ma sœur, lui dit-il, cet enfant est gangrené de jacobinisme. — Dites donc nourri de républicanisme, mon frère. Dans ce pays, le jacobinisme n'a été qu'un mot. — Jacobin ou républicain, c'est tout un pour moi, et ce marmot a sucé le lait des plus mauvaises doctrines.
' Au mois de pluviôse an II. 11 resta en prison de décembre i 793 à septembre 1794.
* Le 28 fructidor.
— Ce sont les miennes et celles des meilleurs citoyens. — Comment avez-vous pu, religieuse comme vous l'êtes, vous ha[er de lui l'aire faire sa première communion par un prêtre assermenté? — Valait-il mieux attendre qu'il n'y eût t)lus ni prêtres ni églises, ce qui est arrivé bientôt après? — Sans doute, dans l'intérêt de la religion qui doit renaître avec la royauté. — J'aime bien, mon frère, à vous entendre parler de religion, vous qui n'avez pas l'ombre de foi! — Ma sœur, nous autres aristocrates, nous devons défendre le trône et l'autel. C'est pour avoir servi leur cause que j'ai été traîné de prison en prison pendant plus d'un an, et que, sans une grâce du ciel, j'allais monter sur l'échafaud. — Dites plutôt que c'est votre vanité qui vous a fait vous associer à des gens qui ne faisaient pas plus de cas de vous pour cela. Mais laissons les opinions, que je voudrais voir libres, et revenons à votre fils. — Eh bien, que voulez-vous que j'en fasse maintenanl? — Ce que vous en avez fait jusqu'ici. Hier^ en le voyant présider son club avec aplomb, en l'entendant parler de la pairie en termes chaleureux et touchants, lorsque les applaudissements accueillaient ses paroles, les larmes vous venaient aux yeux. — Je ne nie pas son intelligence, iTia sœur; mais, royaliste évoué, ne dois-je t^as m'effrayer de l'usage qu'il en pourra faire? — Il l'em-
ploiera à servir la République. — Mon Dieu ! vous ne voulez donc pas entendre raison? Votre République n'a pins six mois à vivre; je vous l'ai déjà dit : nos maîtres légitimes vont rentrer.
« Un de ceux qui, dans Paris, préparent leur retour, M. le comte de Glermont-Gallerande\ me l'assurait encore il y a peu de jours, et c'est l'avis dn jeune comte de Bourniont^ qui combat pour eux dans la
^ Le marcjiiis (le Clcrmont-Gallerande, issu des Clermont du Heauvoisis, est i;é à i\u-is en 1744 (50 juillet), el niorl, en 1825 (IC avril). Mai'éclial de caiii|)en 1784, il fitpartie, dipiiisli'9 tliernudoi jiisi|u'au 18 hnmiaiie, du conseil iliaryé de vedier en France aii\ iiiléiêls de Louis XVIll Pair de France dès les premiers jours de la P>eslauration (4 juin 1814), il a laissé dis Mémoires publiés en 1825. Ces Mémoires forment 3 volumes in-8" qui ne sont pas sans intérêt, quoiqu'ils n'aient pas une bien grande valeur liislorique, el que 1 écrivain s'y montre presipie paitout liomme de parti mal inibrmé.
- M. dcBourmonl (Louis-Auguste-Victor, comte de Gliaisne de), né le2 septembre 1773, n'avaitqnese|itans dcplus([iie Béranger. On sait qu'après avoir combattu dans la Vendée il l'ut emprisonné sous le consulat, s'écbappa de sa prison de Besançon et passa en Espagne, où il prit du ser\icc dans l'état, major de Junot quand nos trou[)es curent à ballre en retraite devant les Anglais. Hallié dès lors au drapeau tricolore, il gagna le grade de général de division an cond3.it deNogent, en 181 i, dans la campagne sacrée. En 1815, il liésitait à reprendre du service. Ses amis di-ent qu'il ne s'arma (ju'cn croyant le sol de la patrie menacé d'un morcellement {)ar l'ennemi, et (|ue ce fut parce qu'il fut rassuré (|nc. le 15 juin, la veille de la balaille de Ligny, il mit son cbeval jn galo[) en didiors de nos lignes. Sa conduite en juillet et on août fut lionoralile. Il empéclia l'ennemi d'occuper une partiede la Flandie. L'expédli^nd'Fspagnes'aclieva, en 1823, sous son con)mandement. Mimslre de la guerre dans le cabinet Puli^nac, il prépara l'expédiliond'Algérieet donna l'Algérieà la France. 11 rentra dans sa patrie
Bretagne. Dans six mois, \ous dis-je, nous pourrons nous jeter aux pieds de Louis XVIIl. — Qu est-ce que cela, Louis XVIll? — C'est Yolre roi, ma sœur, le mien, celui de la France et de la Navarre, depuis la mort de Louis XViï. Ne savez-vous pas que ce jeune et infortuné prince vient d'expirer au Temple ', victime des traitements les plus odieux! — Oh ! ne m'en parlez pas; j'ai bien gémi sur le sort de ce pauvre petit. Mais que fait sa m )rt pour ses oncles et surtout pour votre fils? — Cela fait que, les Bourbons revenant, j'espère faire entrer mon fils dans les pages de Sa Majesté. — En vérité, Béranger, vous êtes fou! Si nous avions le malheur de revoir celte famille qui a armé toute l'Europe contre la France, croyez-vous que vous obtiendriez un regard du moindre de ses princes? — Certes, je ferai mes preuves de noblesse. — Allons ! encore vos billevesées. N'oubliez donc pas que vons eles né dans un cabaret de village, et que notre bonne mère' avait été servante et n'en avait pas moins de bon sens
en 1 840, et mourut au cliàlcau de Bourmout, où il était né, le 27 octobre 1846. En 1852, il avait paru en Vendée avec la duchesse dtBerry, et il était ensuite allé en Portupal soutenir la cause de doni Miguel.
^ Le 8 juin 1795, à làge de dix ans dix mois et deux jours.
^ Marie-Marguerite Levasstur, mariée le 23 avril 1 749 à Jean-Louis Béranger, née à Tertry, entre Ham et Péronne, le 10 août 1720, Marie-Marguerite Levasseur est morte ii Péronne le 12 octobre 1782. et Jean-Louis Béranger est mort, marchand de vin à Flanncourt, près Péronne, le 21 novembre 1763.
pour cela. Li digne femme, il est vrai, convenait en riant que vous et votre père deviez avoir du sang noble dans les veines. « Mon mari, disait-elle, ne « faisait œuvre de ses dix doigts et s'enivrait du vin « de son cabaret, en bon gentilhomme campagnard. « Quand à mon fds, il ne peut pas plus vivre sans « dettes qu'un grand seigneur. » — Ma sœur, tous vos quolibets n'empêcheront pas que mon fds, chef de la famille après moi, ne devienne page de Sa Majesté. — Voti'e lils ne voudra jamais devenir laquais.
— Qu'appelez-vous laquais! un page du roi! mais c'est un honneur envié par les plus grandes maisons.
— Cela me rassure pour lui. — .Ma sœur, au retour des Bourbons, je vous jure que je présenterai mon fds à nos excellents princes. — Prenez garde qu'il ne leur chante la Marseillaise. »
Qu'on ne croie pas que j'invente ce dialogue, que plus tard les conversations de mon père m'ont rappelé cent fois jusque dans les moindres expressions.
Bientôt il me fallut aller le rejoindre à Pans', où, réuni enfin à ma mère-, il s'était mis à faire des opérations de bourse, cai* encore fallait-il vivre pour voir le retour de la dynastie.
J'avais souvent rêvé de Paris, ville qu'on n'oublie
' Rue du Faubourg-Poissonnière, au coiu de la rue P)ergèro. - Depuis le mois de veudémiaire, del'au IV.
pas, si jeune qu'on l'ait quiltée ; mais, à l'instant de me séparer de ma tante, j'éprouvai un très-grand trouble. Les sages conseils qu'elle me donna en versant des larmes firent couler les miennes, et je ne cessai d'en répandre pendant tout le voyage, que la diligence, à cette époque de désordres, faisait en deux jours et demi. La prévoyance, celte qualité, j'allais presque dire ce défaut qui m'a rarement abandonné, semblait me donner à quinze ans le pressentiment des vicissitudes que j'allais courir. Je savais que mon père, malgré toute sa bonté, ne pourrait être un guide pour moi, et je me voyais obligé d'être homme de bonne heure. Or l'idée de devenir ce qu'on appelle un homme m'épouvantait, ce qui paraîtra fort extraordinaire et n'en est pas moins vrai. En voici une preuve singulière. Devenir et paraître homme me préoccupait si péniblement, qu'ayant entendu dire plus tard qu'en se faisant la barbe avec des ciseaux, on n'en avait jamais beaucoup, je ne me servis point de rasoir dans ma jeunesse; ce n'est encore qu'avec des ciseaux que je me rase.
Quelles furent mes occupations à Paris? Hélas! je devins avec mon père un financier fort habile. La science du calcul se développa soudain chez moi, sans que je pusse m'astreindre pourtant aux règles enseignées. En tout travail il m'a fallu inventer
mes procédés, elje parvins à compter de lêle avec une merveilleuse promptitude. Le malheur des temps entraînait mon père dans toute sorte de métiers. On sait avec quelle difficulté se faisaient alors les transactions el dans quels désordres les événements jetaient les affaires d'escompte et de banque. Mon père y vit une ressource dans sa détresse et un exercice pour son activité.
La dépréciation des assignats donnait une valeur énorme à l'argent; nous empruntions à 2 1/2 pour 100, ii.eme à 3 pour 100 par mois, et nous avions encore du bénéfice. Enfant que j'étais, ce métier m'amusa d'abord, peut-être même à cause de l'intelligence que j'y déployais, à la grande admiration démon père. L'amusement que j'y trouvais fut de courte durée, comme on le pense bien. J'en sus bientôt assez pour prendre en dégoût les opérations que nous faisions. Mon père, qu'éblouissait d'ailleurs Taccroissement de ces opérations, n'était ni avide ni défiant, et sa facile bonté en faisait le jouet du premier venu, qui savait gémir ou flatter. Je tâchai donc de lui démontrer qu'il ne convenait point à sa profession. Je n'en fus pas moins forcé bientôt moi-même, à dix-sept ans, de conduire seul ces affaires. Je venais de perdre ma mère\ auprès de
' I.e 1 7 iiivùse de l'an Y.
laquelle je ne passai guère plus de dix mois. Celait par nécessité qu'elle s'était rapprochée de mon père, avec qui elle avait vécu rarement en bonne intelligence. Elle n'avait pas voulu faire revenir ma sœui^ delà campaagne, où elle était chez des amis '. Quant à ce qui me concerne, rien de plus excusable que son indifférence. Buffon a dit que les garçons tiennent de leur mère. Jamais enfant n'a moins ressemblé que moi à la sienne, au moral comme au physique : elle eût voulu faire de moi un brillant muscadin, comme on disait alors, mais ma nature y était rebelle. Ses imprudences mirent un terme à sa vie, qui n'atteignit pas trente-sept ans.
Peu de temps après sa mort, toujours royaliste et non moins sourd à mes remontrances politiques qu'à mes observations financières, mon père se laissa entraîner dans la conspiration de Brothier et de la Villeheurnois, si singulièrement déjouée par le général Malo'. Notre maison fit venir de l'argent de Londres, où l'on en a toujours trouvé pour susciter
* Mademoiselle Sophie Béranger, aujourd'hui religieuse au couvent des Oiseaux de Ja rue de Sèvres (1 860], elle est de sept ans plus^jeur-e que son frère.
- Il fut acquitté le '2'2 ventôse de l'an Y par le conseil de guen-e. Bérangei avait conservé une expédition du jugement. Il y avait ([ua'.'e accusés principaux : Brothier, la Villeheurnois, Dunan et Poly, et dixhuit accusés suhallernes, dont six femmes, sur lesquels ne pesaient pas des charges sérieuses. Le |)ère de Béranger, entre autres, n'était accusé que de « propos liberticides. n
des ennemis à la France. Et moi, pauvre petit palriole, il me fallait porter sérieusement cet or aux conspirateurs, qui, je dois le dire à ma décharge, me paraissaient en user plus pour leurs besoins' particuliers que pour l'accomplissement de leurs projets. Je dois dire aussi qu'il va eu peu de conspiraleursroyalisles à meilleur marché : ceux-ci se conlentèrent de deux cent mille francs.
M. de Bourmont, caché à Paris, pour se mettre sans doute à la tête du mouvement, en cas de réussi le, me parut de tous les hommes du parti le seul qui eût quelque valeur, quoiqu'il fût bien jeune encore et qu'on eût pu le prendre pour une femme déguisée. J'allai le voir, rue des Marais-du-Temple, où il avait trouvé une sûre retraite, au milieu de vastes jardins. J'étais étonné de sa hardiesse et de son habdeté à dépister la police. Quant aux autres conspirateurs, j'en faisais le but de mes épigrammes, qui portaient assez juste pour amuser mon père luimême.
La découverte de cette conspiration le fit arrêter làyec ses chefs et leurs complices. Jugé comme eux par un conseil de guerre, il fut acquitté faute de preuves suffisantes.
Pendant sa détention, contraint de le suppléer, je fis pour i rès de deux cent mille francs d'aifaires. C'est alors que, ravi de mes talents financiers, il
prédit que je serais un jour le premier banquier de France. Il se consolait ainsi de ne pas me voir page de Louis XYIII.
Il n'était pas le seul royaliste qui cherchât dans les affaires d'argent une compensation aux mécomptes politiques. Des personnages de haute extraction étaient en relation d'intérêt avec nous. Quelquesuns, il est vrai, jouaient le modeste rôle d'empruntenrs. Ce n'étaient certes pas nos débiteurs les plus exacts : plusieurs ne s'acquittèrent jamais. Mon père, comme M. Jourdain, n'en était pas moins glorieux d'avoir de pareils obligés, qui descendaient jusqu'à se faire ses flatteurs pour avoir l'avanlage de devenir des parasites. J'en ai vu l'aider à faire sa toilette.
J'ai déjcà dit un mot de M. de Clermont-Galierande. Celui-là me paraissait rempli de dignité; d'ailleurs, il ne nous employait que pour des opérations de bourse, alors presque inévitables pour tout le monde. Ce comte, que je ne vis que quelquefois, me donnait l'idée d'un homme de sens et de fermeté. Il avait joué un rôle secret dans les journées de vendémiaire, auxquelles le royalisme avait eu une large part, et où Bonaparte avait fait triompher la Convention. Les premières guerres d'Italie terminées, le général était venu occuper un hôtel rue Chantereine. C'est de l'appartement de M. de Clermont, contiguà cet hôtel,
que, pour la première fois, je le vis comme il traversait un bout d'avenue.
c( Quel grand militaire ! dis-je au comte.
— Oui, mais la République le tuera, s'il ne tue la République.
— 11 se fera dictateur.
— C'est là une prédiction d'école, jeune homme. A des républiques comme celle-ci, il ne faut que quelques coiqDS de balai pour faire place aux maîtres légitimes.
— Et croyez-vous, monsieur le comte, que Ronaparte voulût se charger d'être le balayeur? » Il hésita à me répondre, et finit par me dire :
« 11 est gentilhomme, il a été élevé avec des hommes comme nous : cela ne s'efface pas. Au reste, le Directoire ne le laissera pas grandir. »
Je savais assez d histoire pour voir que le rôle de Monk était celui que M. de Clermont assignait au héros d'Italie. 11 ne fut pas le seul qui ait caressé cette illusion, même pendant le Consulat.
On doit voir que j'ai été à bonne école du droit divin : pour n'en être pas devenu partisan, il fallait que ma jeune nature fût bien rétive. Cette conversation m'en rappelle une autre de la même époque.
Mon père suppliait alors tous ceux qu'il voyait de me faire la leçon sur mon républicanisme, et il s'était surtout confié au chevalier de la Carterie, homme
d'un âgeavancé, que mon babillage amusait. Un jour que chez lui nous étions en discussion, il se mil aussi à me parler de mes maîtres légitimes. Fatigué d'entendre ce mot revenir toujours :
« Eh! lui dis-je, monsieur, apprenez-moi donc ce que sont ces gens-là, sur le compte desquels leurs partisans mêmes ne sont pas d'accord.
— De qui me parlez-vous, mon jeune ami? reprit gravement le vieux chevalier.
— Mais de votre Louis XYIII, du comte d'Artois, de ses fils.
— Penh! peuh ! il s'agit bien de ces personnageslà : ce n'est qu'une famille d'usurpateurs.
— Voilà qui me confond! Quoi! monsieur, ces maîtres pour qui se dévouent tant de nobles, tant de Vendéens, ne sont que des usurpateurs?
— De vrais usurpateurs, mon ami, et ils ne l'ignorent pas.
— Eclairez-moi, je vous prie; je n'y puis rien comprendre.
— Je le conçois. Ecoutez-moi donc, et vous verrez dans quelle erreur vos royalistes vous ont fait tomber. Avant Louis XIV et son frère le duc d'Orléans, Anne d'Autriche eut un fils, qui n'est autre que le Masque de Fef\ Ce sont ses droits qui ont été trans-
^ L'histoire du Masque de Fer n'est pas aujourd'hui encore bien connue, mais il ne paraît pas probable que cette histoire ait été anssi
portés fallacieusement aux enfants illégitimes de la
reine.
— Mais, monsieur, le Masque de fer était-il plus légitime?
— Certes, ilélailbienlefils de Louis XIII, celui-là; mais, toujours suspecte à son mari, Anne d'Autriche considéra que, poussé par Richelieu, le roi pourrait mettre en doute une paternité si peu constatée par les rapports bien rares qu'il avait eus avec sa royale épouse, et elle consentit à faire disparaître son premier-né, sur la promesse qu'on lui lit d'amener des relations conjugales plus patentes pour justifier la légitimité des enfants qui naîtraient par la suite. Richelieu, qui avait affecté de l'amour pour Anne, par intérêt de position, ne tarda pas à être instruit de ses secrètes amours. Une fois le premier-né disparui il ne fut plus possible à la reine de revenir sur sa faute, qui la mit sous la dépendance absolue d'un favori. Voilà, mon jeune ami, comment des bâtards sont devenus les héritiers du trône de Henri IV. »
Rien qu'alors peu versé dans Thistoire, j'aurais eu sans doute quelques objections à opposer à la partie romanesque de ce récit; je m'en gardai et me contentai de faire observer que, pour appuyer les
(Invmalique ni aussi iuléresbuute que les rouiauciers se sont plu à le dire.
prélentions qui en résullaient, il faudrait que le Masque de fer eût laissé des héritiers.
« Il en a laissé, grâee à Dieu, répliqua M. de la Carlerie. Apprenez qu'élevé d'abord en Normandie, il y fut peu surveillé. Avant vingt ans, il conlracta un mariage secret avec une jeune personne de famille noble et en eut un fils que l'infortuné ne connut pas, car c'est de l'époque de ce mariage que date le rigoureux emprisonnement qui l'a rendu si célèbre. Ce fut alors aussi que sa femme sut de quel sang il était et sentit la nécessité de cacher à tous les yeux l'enfant qu'elle en avait eu, de peur qu'on ne trailàt le fils comme le père, et plus mal encore. Cet enfant, élevé avec un soin tout particulier, n'eut la connaissance de ses droits que lorsqu'il fut en âge d'en garder le secret, qui lui fut transmis avec tous les actes constatant les faits que je viens de vous rapporter. Cet héritage a passé aux aînés des descendants jusqu'à ce jour.
— Et quel est aujourd'hui l'heureux mortel qui jouit d'un tel honneur?
— C'est un homme âgé d'à peu près trente ans qui porte le nom de Vernon et habite un château en Brelagne, où beaucoup de ses fidèles sujets se font un devoir de le visiter. Il jouit là du respect de ceux même qui ignorent sa royale origine, lant son esprit^ son éducation et son extérieur majestueux
lui donnent d'avanlages sur le commun des hommes. Pendant la Terreur, il a été protégé par les révolutionnaires, et il a laissé passer une tempête qui devait le délivrer de ses plus cruels ennemis.
— Quand compte-t-il donc faire valoir ses droits?
— Attendez, attendez. Un homme a déjà paru qui sem.ble prédestiné à lui rendre le trône.
— Serait-ce Bonaparte ?
— Justement, il n'est pas ce qu'on croit, et vous en saurez davantage. »
L'histoire du Masque de fer m'avait trop souvent préoccupé pour que je fusse tenté de rire de la bonne foi avec laquelle le vieux chevalier venait de m'expliquer cette uiexplicable histoire. Ce qui surtout m'en plaisait, c'était le parti que j'en allais tirer dans mes éternelles discussions avec mon père. En effet, au premier prône en faveur de nos maîtres légitimes, je délile cette merveilleuse narration à mon père et à plusieurs royalistes, dont j'avais exprès attendu la présence.
« Quelle folie ! s'écrie mon père; qui t'a pu faire un pareil conte?
— M. de la Carterie. o
A ce nom le pauvre homme fut abasourdi. « Quoi ! dit-il, lui, qui m'avait promis de te guérir de ta républicomanie ! »
Ses amis, en voyant sa déconvenue, traitèrent le
vieux chevalier de fou. Il ne l'élait pas. Mais je dois convenir que j'appris plus lard qu'il appartenait à la secte des illuminés, fondée par Swedenborg, modifiée et propagée en France par Saint-Martin et dont Cazotle, auleur du Diable amoureux, fut, dit-on, un des plus fervents adeptes. Plusieurs illuminés français avaient les mêmes idées politiques que mon chevalier, et l'un d'eux, qui m'en a parlé dans de semblables termes, me prédit, en 1806, la chute de Napoléon, parce qu'il n'avait pas rempli la mission que Dieu lui avait donnée de rendre le trône de France aux descendants du Masque de fer. Moquezvous donc des superstitions de village, lorsque vous voyez des gens d'un monde éclairé infatués de pareilles rêveries !
On ne sera pas surpris que, depuis tant d'années, j'aie cherché à savoir ce que je devais penser de M. de Vernon. Longtemps sa trace m'échappa ; mais enfin une personne qui mérite confiance me dit l'avoir connu ou plutôt vu en Bretagne. C'était, en effet, un homme dont l'extérieur répondait assez au portrait que m'en avait fait M. de la Carlerie. Ce M. de Vernon, qui habitait un modeste château, paraissait vivre dans une certaine aisance, qu'entretenaient ses crédules partisans, et, dans le pays, on se contait à l'oreille et son origine et ses droits. Il paraît que^ sous l'Empire, il fut l'objet d'une surveillance; au
moins, à ce que m'a assuré la personne d'après qui je parle, les préfets le firent plusieurs fois prier de les venir trouver. Sans se révolter contre ces injonctions polies, il ne s'y soumettait qu'à la dernière extrémité et comme un homme obligé de plier devant ses inférieurs. Sans doute, plein des idées qu'on lui avait transmises, il avait foi en lui-même, et il ne me paraît pas moins respectable que d'autres prétendants. S'il n'est plus, il a sans doute laissé un héritier de la couronne, aussi convaincu que lui des droits du Masque de fer et des siens.
Qu'on ne s'imagine pas que je parle de quelques relations élevées que nous donnait notre genre d'industrie pour affaiblir ce qu'il avait de pénible et de désagréable. iSous n'avions que trop de rapports avec les classes inférieures et avec les malheureux.
L'étal du Trésor, l'avilissement extrême du papiermonnaie, l'argent redevenu le besoin impérieux de toutes les transactions, faisaient que le Mont-de-Piété, cet établissement qu'une meilleure organisation rendrait plus utilement secourable, avait cessé d'être la ressource du pauvre. C'était donc aux maisons particulières de prêt, forcément tolérées, que l'ouvrier s'adressait ainsi pour obtenir un argent qu'on lui vendait bien cher. Je ne serais pas né compatissant que je le serais devenu en face de tant de misères que nous devions accroître en les secourant. Je
suis heureux d'avoir à rendre celle justice à mon père, qu'il me laissait le maître de les adoucir, et m'en donnait souvent l'exemple. Aussi, combien de malheureux ont l'emporté de chez nous, avec l'argent qu'ils y venaient chercher, les vêtements dont ils se dépouillaient pour fournir le nantissemenl ! Ma bonne vieille grand'mère' Champy, qui nous aidait, me disait quelquefois : « On te trompe. » Ce mot m'a été répété bien souvent depuis même que l'expérience m'est venue : il n'a jamais pu me rendre
^ Marie-Anne Dnpré, femme de Pierre Champy. Après la mort de son mari, elle avait élé vivre quelque lemps à Samois, où Béranger passa d'heuieux moments. (Noie de rÉditeur.)
En relisant ici le nom de ma grand 'mère, je crois iiéce^snire de raccompagner d'une note qui apprenne à la critique que celle de mes chansons ({ui porte le litre de Ma Grand' mère ne peut élre en rien le portrait d'aucune de mes aïeules, femmes également recommandables. L;i femme du tailleur, qui eut soin de mes premières années, grande travailleuse, ne connut d'antre distraction que la lectuie; et la mère de mon père, non moins courageuse femme, fut également un modèle de vertu,
Il me semblait qu'il était facile de démêler, dans les productions d'un auteur, celles qui appartenaient aux conditions de son genre el aux fantaisies de son esprit de celles oti il avait eu l'intention de se peindre lui-même. J'ai pu juger du contraire. Aussi, comme ma sœur est religieuse, je me crois obligé de dire que la chanson du Voisin, où je dis : J'ai pour sœur une béguine, était faite bien avant que ma sœur pensât à prendre le vode.
Je ne veux pas qu'on pousse trop loin l'application de ce mot d'une de mes préfaces : Mes chaiisons, cest moi. C'est moi, en elfel; mais c'est bien d'autres aussi, et je sais gré au critique qui s'est servi de cette expression, la comédie des chansons, en parlant de mes recueils. iJSole de Béranger.)
sourd aux gémissements de mes semblables. Dans le grand nombre d'infortunés que je voyais alors, je fus assez heureux pour retrouver une vieille ouvrière qui m'avait vu naître. Son histoire, qui est celle de tant de femmes de cette classe, me paraît pouvoir se placer ici, bien qu'étrangère au récit de ma vie.
La mère Jary', quand je la retrouvai, n'avait pas moins de soixante-six ans. Les petits services que je lui rendis, même encore au temps où la pauvreté remplaça pour moi notre courte opulence, ceux qu'elle-même s'empressait de me rendre, soit en raccommodant mes vêtements usés, soit en mettant un peu d'ordre dans mon ménage de garçon, établirent entre nous une intimité qui dura jusqu'à sa mort. Un jour qu'elle rangeait ma chambre, je crus la voir pleurer.
a Qu'avez-vous, mère Jary?
— Hélas! ce sont mes vieux chagrins qui prennent le dessus. Excusez-moi.
— Asseyez-vous là, et causons de vos vieux chagrins. N'est-ce pas plutôt que votre loyer vous tracasse encore? parlez : je suis riche aujourd'hui.
— Non, mon enfant, ce n'est pas le loyer cette
* Lu mère Jary n'est pas un personnage imaginaire. Dans une lettre de Déranger à son père, lettre écrite le 1'^'' frimaire an X (V. la Correspondance, t. I, p. 27), il y a ce post-scriptum : « Je voudrais que tu donnasses encore un petit écu à madame Jury pour ce que je lui dois. )>
fois. Je ne vous ai jamais raconté ma vie, ma misérable vie. Elle a été bien triste !
— Eh bien, mère Jary, racontez-la-moi.
— Mais vous écrivez.
— Qu'imporle !
— Je vais donc tout vous dire. Peut-être vous donnerai-je ainsi moyen de m'êlre utile. »