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HISTOIRE DE LA MÈRE JARY

« J'ai été fort jolie, fort gaie, fort rieuse. Ma mère, petite couturière, m'apprit son état et je devins ouvrière assez habile. J'avais dix-sept ans quand Jary demanda ma main. Il était beau garçon, de joyeuse humeur et avait un emploi dans les écuries du roi : c'était une fortune. Ma mère, depuis la morl d'un fils beaucoup plus âgé que moi, restée faible et souffrante, avait le pressentiment de sa fm prochaine, et, voyant que Jary nie plaisait, elle se hâta de conclure le mariage, qui, pendant un mois, fut le plus heureux du monde. Mais bientôt Jary se montra ce qu'il était, joueur, ivrogne et libertin. Nous habitions Versailles; il rentrait ivre, me battait et amenait des filles au logis. Mes peines s'accrurent par la perte de ma mère, à qui je les cachais et qui mourut avec la consolation de me croire pai'faitement

heureuse. Je l'aurais été si Jary avait eu de la conduite. 1! fil des délies, perdit sa place, el je le vis un jour arriver, en me disant : « Nanetle, je pars pour « l'Angleterre, où je vais me perfectionner dans mon « étnt de palefrenier. — Et moi, m'écriai-je, comte mentvais-je faire pour vivre? — Tiens, reprit-il, « voilà un louis. Tu es économe; vends notre mobic( lier; relourne à Paris et travaille. Remarie-toi, si « tu le veux. Je t'enverrai un acte mortuaire de « Londres. » Il m'embrasse, et le voiLà parti, me laissant muette el étourdie. Je n'en ai depuis entendu parler.

« Nous autres pauvres gens, nous n'avons pas le temps de pleurer tout notre soûl : je me liatai de revenir à Paris me loger dans une mansarde étroite où je me mis à travailler pour les couturières. Je n'avais pas encore accompli mes dix-huit ans; la solitude me parut bien pénible. En travaillant, je chantais sans plaisir. Mes compagnes d'enfance étaient toutes dispersées : la crainte des mauvaises connaissances m'empêcha d'en faire de nouvelles. Il me semblait toujours que quelque ami dût me tomber du ciel.

a Dans la maison que j'habitais, vis-à-vis de l'étroite fenêtre de ma chambre, était une lucarne toute semblable. Un jour de printemps, j'y remarquai un jeune ouvrier tailleur, si assidu à l'ouvrage,

que, de toute la journée, que je passai sans chanter, il ne tourna pas les yeux de mon côté. C'était un blond d'une jolie figure, quoiqu'un peu pâle. Le lendemain, dès la pointe du jour, je le revis à la besogne et toujours avec la même assiduité. Ce jourlà pourtant, j'osai chanter, mais tout bas; ses yeux se tournèrent vers moi et nous nous saluâmes. Puis vinrent les rencontres sur le palier; puis les services de bon voisinage; enfin une intimité complète s'établit entre nous deux, pauvres jeunes gens. Il avait quatre ans de plus que moi et fournissait par son travail aux besoins d'une mère infirme, qu'il allait, fêtes et dimanches, visiter à Charonne, Bientôt une tendresse mutuelle nous rendit inséparables, et nous trouvâmes de l'économie à n'avoir qu'un ménage et à faire bourse commune. J'en ai bien souvent demandé pardon au bon Dieu, que nous allions prier ensemble. Hélas ! je devins grosse au bout de quelques mois de cette heureuse liaison : ce fut une joie de plus pour nous. Il venait de perdre sa mère, qui nous avait bénis en mourant, et nous gagnions assez pour élever un enfant. Les mois de bonheur que j'ai passés avec ce bon Paul Gaucher me sont encore présents : il n'en est pas venu d'autres pour les faire oublier, el le malheur était si près de nous ! Gaucher depuis longtemps souffrait de la poitrine; tout à coup le mal fit de rapides progrès : malgré tout

son courage, je le vis conlrainl de moins travailler d'aburd, puis de recourir au médecin, et bienlôt il i'uL réduit à garder le lit la moitié du jour. Nos pelilcs économies s'en allèrent; les dettes ne tardèrent pas à s'accumuler, et notre linge, nos meubles, nos bardes, furent mis en gage. C'eût été peu si la santé se fût rétablie ; au contraire, il s'affaiblissait cbaque jour davantage, et lorsque j'accoucliai il nous restait à peine de quoi payer la sagefemme.

a Dieu me donnait un fils, un lils cbarmant, mais point de lait pour le nourrir. Il voulait sans doute ainsi me punir de ma faute. Nous ne pouvions nous procurer une nourrice. Quel désespoir troubla ma joie de mère! Et, pour ajouter à ce malbeur, les suites de ma coucbe devaient être pénibles et longues. Nous ne savions que faire pour apaiser les cris du pauvre et cher enfant. Trois jours après mon accouchement, Gaucher, étendu sur un matelas, se lève précipitamment: «Donne-moi mon fils, dit-il; « dans le village où ma mère est morte, je suis sûr « de lui trouver une nourrice. J'y cours. » Je ne sais comment il eut la force de se lever et de sortir, emportant bien emmaillotté notre enfant, que je couvris de baisers et de larmes. Selon moi, il devait rester absent presque toute la journée : je le vois rentrer au bout de quelques heures et tomber sur

Lk m^ARE JkUY

son matelas sans pouvoir proférer une parole. Malgré la fièvre qui vient de me prendre, je me traîne auprès de lui et le force de boire un reste de vin qu'il avait gardé pour moi. 11 se ranime enfin; mais alors des pleurs inondent son visage, si défait, si pâle. Une secrète inquiétude m'agile. « El notre fils? » lui dis- je. A ces mots, ses pleurs redoublent; il me presse dans ses bras défaillants : « 11 est aux Enfants-Trouvés, » répondit-il en se laissant retomber sur le matelas.

« Yoilà, mon cher monsieur, le plus affreux moment de ma vie, celui qui la remplie d'une amertume telle, que tous les biens de ce monde n'eussent pu l'adoucii'. Je m'écrie : « Quoi ! lu as porté là mon «fiisi — Nanetle, écoule, dit-il en me prenant les «mains; je n'ai plus que quelques jours à vivre, « quelques heures peut-être. Je te laisse accablée de c( dettes, sans un seul ami, sans la moindre protec- « lion. Que serais-lu devenue avec un enfant que « tu ne pouvais nourrir? Que serait-il devenu lui- « même, ce cher enfant? Et qui sait? ton mari ne « peut-il pas revenir? Pardonne-moi et écoute-moi, « je t'en supplie. Avant de le déposer dans cette maice son, je lui ai fait, à la cuisse gauche, une croix de « la forme de celle que tu as mise en gage. Comme « il n'était pas baptisé, j'ai attaché un billet à ses « langes où je demande qu'on lui donne mon nom « de Paul. »

« Quelque peine qu'il eût à parler si longtemps, il fut obligé de me redire les mêmes choses plusieurs fois; car il voyait que, dans mon abattement, je ne l'avais ni compris, ni entendu . 11 ajouta : « La croix « ne s'effacera pas. Je l'ai marquée avec un fer « chaud ! — \\ec un fer chaud ! » m'écriai-je saisie d'horreur et m'éloignant de lui comme j'aurais pu le faire d'un assassin. « Rassure-toi, me dit le malce heureux Gaucher; j'y ai pris tant de précautions, « qu'à peine a-t-il poussé un gémissement. »

« Mon trouble ne s'apaisa que par le projet que je formai en moi-même de courir bientôt reprendre mon enfant. Mais mon état, qu'empira sans doute la violence du chagrin , ne me permettait pas de sortir, et dès la nuit mémo, après les efforts de tout genre qu'il venait de faire. Gaucher tomba dans des convulsions que je crus être son heure d'agonie. Le médecin ne me laissa aucun espoir, et, n'étant plus payé, cessa ses visites. Gaucher languit encore dix jours, et c'est lorsque l'espérance me revenait, qu'après une crise affreuse je reçus son dernier soupir. Pauvre ami! qu'il était honnête et bon! Dieu aura eu pitié de son âme. Oh ! que de fois j'ai prié pour lui la Vierge et son saint patron !

ce Hélas ! mon cher monsieur, voilà quarante-huit ans de cela, et, depuis ce moment, je n'ai eu que son souvenir et celui de mon fils pour unique

compagnie. Oui, depuis l'âge de dix-neuf ans, j'ai vécu seule, toujours seuie. Quelquefois pourtant votre grand-père m'admit dans sa famille, et, m'ayant appris à travailler de son état, ne me laissa jamais manquer d'ouvrage, ce qu'il regardait comme une distraction suffisante, lui qui n'en connut guère d'autres, sauf pourtant ses promenades du dimanche, où, tout petit que vous étiez, il vous emmenait courir les champs. C'était dans une de ces courses que, bien longtemps avant le mariage de votre mère, j'eus le bonheur de le rencontrer. J'étais avec Gaucher, qui travaillait pour lui, et depuis le cher homme m'a toujours été secourable. Je travaillai donc ; mais j'avais cent soixante-quinze francs de dettes à acquitter. On ne sait pas combien il faut de temps à une pauvre ouvrière pour payer une si forte somme, quels que soient son courage et son économie. Dix-sept livres dix sous par an prélevés sur depelites journées, c'est énorme. J'ai tout payé, mon cher enfant, tout payé. Il m'a fallu dix ans pour cela. Pendant ces dix années, à compter du jour où ma santé se rétablit un peu, croyez que je fis bien des démarches pour avoir des renseignements sur mon fils. Toutes mes tentatives lurent vaines : car c'est un usage de l'administration des Enfants- Trouvés de refuser aux mères la connaissance des lieux où ces enfants sont envoyés. Je m'en aperçus

avec désespoir dès les premières réponses qui me furent faites, avec une dureté qui m'intimida et m'empêcha peut-être de dire et de faire ce qu'il eût fallu. Personne ne nous écoute, ne nous aide, nous autres petites gens. Oh! si j'avais pu savoir ce qu'il était devenu! Pour l'avoir, pour l'élever, que n'aurais-je pas donné! que de nuits j'aurais consenti à passer au travail, en outre de celles que je passais déjà! Après de longues années de sollicitations, une des sœurs de la maison prit enfin pitié de moi. Elle feuilleta les registres, trouva, à l'époque indiquée, un nouveau baptisé du nom de Paul; écrivit dans l'endroit éloigné où il avait été envoyé et d'où l'on répondit que, la nourrice et son mari étant morts, l'enfant, âgé de huit ans, avait été confié à un voyageur riche que sa bonne mine avait intéressé. Depuis on n'en avait plus entendu parler, et le curé du lieu avait oublié le nom du voyageur et son pays.

« C'était bien peu de chose pour une mère que ces détails; pourtant ils me causèrent ime grande joie. Mon fils avait échappé aux premières maladies de renfance; il devait vivre; il vivait. Plus j'y pensais et plus j'en étais convaincue. Tous mes rêves me semblaient dire d'espérer.

« Depuis lors j'ai vécu avec ce cher fils, avec mon Paul ; non-seulement en le cherchant partout, autant que je le puis dans ma vie de travail, mais en m'en

faisant une image toujours plus parfaite, d'année en année. Je l'ai vu tout petit; je l'ai vu grandir, devenir homme, et je le vois aujourd'hui dans son âge mûr. Il me ressemblait; il aurait eu ma force; il vit, mon cœur en est sûr. Dès que je suis seule, il est tonjours devant mes yeux : il n'y a pas longtemps que je me suis écriée : « Combien tu as déjà de cheveux blancs, Paul ! » et je l'ai vu me sourire tristement. 11 aura sans doute aussi éprouvé bien des peines. Je ne sais cependant pourquoi je m'imagine qu'il a fini par faire une brillante fortune. Je ne puis me le représenter que bien vêtu; mais, dût-il être en haillons, que je le presse sur mon cœur avant de mourir ! »

Avec quel iiiléiêt j'écoutais cette mère se créant amsi l'image du fils qu'elle rêvait sans cesse! Qu'on ne croie pas que cette femme eût le cerveau malade : elle était au contraire d'un sens rassis et droit; mais la sensibilité maternelle avait été développée à ce point par la solitude et le besoin d'aimer. Le cœur d'une mère est une source inépuisable de miracles. S'apercevant de l'émotion qu'elle me ftiisait éprouver : « N'est-ce pas que je le ret)ouverai? — Je l'espère comme vous, mère Jary. S'il était mort, vous perdriez la faculté de le voir ainsi. Dieu ne voudrait pas se faire un jeu d'une affection si touchante. » La joie brillait dans les yeux de la pauvre femme, qui s'empiessa d'ajouter : « Je me suis dit cela bien

souvent. Ah! si vous saviez! quand je suis dans la rue, je regarde tous les passants de son âge. J'ai osé même, moi qui suis timide, en arrêter plusieurs parce que leur taille, leur tournure, leurs traits, me rappelaient mon fière, qui me ressemblait à s'y méprendre. Les uns rient et me repoussent en m'appelant folle, d'aulres paraissent avoir pitié de mon embarras. Et si je vous disais que, moi femme, il m'est arrivé d'aller voir au bord de la rivière des hommes se baigner, dans l'espoir de découvrir la croix dont Paul doit avoir conservé la marque ! Combien, les dimanches, après la messe, ai-je passé d'heures sur le Pont-Neuf, oii la foule est toujours si grande, pour voir si quelqu'un n'y parlerait pas à mon cœur ou n'éprouverait pas à ma vue les mouvements du sang ! Sur des renseignements pris au hasard, j'ai eu la hardiesse de me présenter à beaucoup de bourgeois et d'ouvriers qui portaient le nom de Paul ou que je savais être sans famille. Dans ce moment encore, mon cher monsieur, je m'occupe d'une nouvelle recherche, et c'est pour cela même que j'ai cru nécessaire de vous raconter l'histoire de mes malheurs. 11 y a au théâtre de l'Opéra-Comique un acteur nommé Paul, je n'ai pu me procurer son adresse. Pourriez-vous me la faire avoir? Si vous vous en mêlez, il me semble que vous me porterez bonheur.

— Mère Jary, lui dis-je, aujourd'hui même vous aurez cette adresse. » En effet, je l'allai chercher au théâtre, et m'empressai de la lui porter. Comme je devais m'y attendre, le lendemain, je la vis arriver triste et abattue. L'acteur Paul avait un père et ime mère; il les lui avait présenlés; car il se rendait compte du sentiment qui animait la pauvre femme et il l'avait affectueusement accueillie.

Peu de mois après, l'âge, la misère et les peines morales triomphèrent enlin de sa forte constitution. Des plaies dangereuses envahirent les jambes, et elle se fit porter à V Hôtel-Dieu, que je n'avais pas le moyen de lui éviter. A la première visite que je lui lis, elle me dit: a Si j'osais! — Osez, osez, mère Jary. — Eh bien, j'ai appris, le jour où je suis entrée ici, qn'un enfant trouvé, nommé Paul, habite sur le quai de la Ferraille. On m'a assuré qu'il avait l'âge de mon cher enfant, w

J'allai voir le brave ouvrier; mais cet homme, d'origine méridionale, n'avait que trente-six ans. Il me fallut encore affliger la pauvre malade, dont l'état empira promplement. Une des sœurs qui desservaient la salle l'avait prise en affection; je sus par elle qu'il n'y avait point à compter sur une guéiison, qu'ainsi l'on pouvait satisfaire à ses petites fantaisies. Je lui portais un malin des confitures qu'elle avait désirées; mais, sans y faire la moindre attention :

« Mon bon ami, mon bon ami, me dit-elle, les yeux rayonnants d'une joie de prédestinée je l'ai vu enfin, ici, tout près de mon lit. C'est lui! cette fois, j'en suis sûre. Tout semblable au portrait que le bon Dieu a gravé en moi, avec des cheveux blancs, comme je vous l'ai dit. C'est lui ! je vais guérir. — Tant mieux, mère Jary. Mais racontez-moi donc comment ce bonheur vous est arrivé. — Il était au milieu de beaucoup de médecins et d'élèves : il semblait être leur chef. Oh ! que sa voix était douce! 11 s'approchait de mon lit; mais je ne sais ce qui est arrivé : il a disparu au moment où je lui criais : « Paul! mon fds! » et j'ai perdu connaissance. La bonne sœur m'a fait revenir à moi, et je le lui ai dépeint. Il reviendra faire la visite demain; elle a promis de l'amener à mon lit. C'est lui! c'est lui! revenez demain, revenez. »

En l'écoutant, je jugeai que le sentiment de toute sa vie s'était transformé en un délire qui présageait sa fin, malgré la plénitude de sa voix, la vivacité de son regard et la force avec laquelle sa main serrait la mienne. Le lendemain elle n'était plus, heureuse d'avoir fini au plus beau moment du songe qui seul put lui donner la force de supporter cinquante ans de misère et de larmes !

Son histoire, que j'aurais voulu pouvoir raconter avec la simplicité naïve qu'elle mettait à ses récits,

servira de transition pour passer à celle de mes adversités*.

^ « h'Histoire de la mère Jary est un chef-d'œuvre, comme le Mouchoir bleu de Béquet, comme la Redoute de M. Mérimée, et au même titre : la précision vive, l'accent pénétrant, l'eflet pathétique et naturel. » [Journal des Débats du 26 décembie 1837.)

« Au milieu de ces souvenirs d'enfance et de jeunesse, il en est un qui est étranger à la vie de Déranger, mais qu'on ne peut passer sous silence, car Béranger lui d ni les dix plus belles pages de son livre. C'est un épisode itililulé : Histoire delà mère Jary, anecdote rapide et concise, comme on savait en composer autrefois, avant que le Roman à la manière anglaise, importation exotique, eût remplai é le genre tout français du Récit. Cette courte et touchante histoire est une des plus belles choses qui soient sorties de la plume de Béranger, et peut hardiment prendre sa place à côté de Jeanne la Rousse et du Vieux Vagabond. Nous avous été d'autant plus touché de cette anecdote, qu'elle roule sur un sujet dont nos modt^rnes romanciers nous ont déshabitués, l'amour maternel. Ce vieux sentiment, éternel comme la nature humaine, a été, pour ainsi dire, renouvelé par Béranger. et se présente, dans son sobre, savant et cependant naïf récit, avec une physionomie tout à fait originale. Par suite de circonstances horriblement dramatiques que le poëte a racontées avec une simplicité admirable, une pauvre femme a perdu son unique enfant, et depuis plus de quarante ans elle le chirche à l'angle de toutes les rues, a la porte de toutes les églises, sur toutes les promen ides publiques. Elle l'a suivi en imagination dans tous les âges de l'existence : elle l'a vu enfant, puis jeune homme, puis homme fait. Quelques-uns des traits de ce récit sont sortis des profondeurs mêmes de la nature humaine, et ont un accent à la fois plein de vérité et de poésie; celui-ci, par exemple, lorsque la mère, parlant en imagination à son fils, compte les ravages que l'âge a déjà faits sur lui : « Combien, Paul, tu as de cheveux blancs ! » Quel beau sujet pour un romancier moderne que l'odyssée de cette femme poursuivantunevisionàtravers toulel'existence! Nousu'en aurions pas été quittes à moins de huit ou dix volumes. L'histoire occupe dix pages à peine dans la Biographie de Béranger; nous n'hésitons

En 1798 notre maison croulait \ et le malheur que j'avais prévu vint me porter un des coups les plus affreux que j'aie jamais reçus.

Élevé par ma tante dans des principes de rigoureuse probité, je faillis tomber malade de désespoir, à l'idée d'une catastrophe que je n'avais pu que retarder, et dont j'avais peur de paraître responsable. En effet, les capitalistes s'étaient habitués à me compter pour beaucoup dans la confiance qu'ils accordaient à la maison, bien que depuis un an j'eusse cessé d'y travailler. La plupart se crurent en droit de m'adrcsser des reproches que je ne méritais d'aucune façon. Si mon père, naturellement prodigue, dépensait trop, je n'étais pas une lourde charge

pas à la ranger parmi les petits clufs-d'œu vre du récit à la françiise, et nous la recommandons à l'allenlion de tous les amaleursdela bonne littérature. » (Revue des Deux-Mondes du l*^'' janvier 1858.)

^ Le père de Béiauger, qui fit tant de métiers, aurait fini par réussir dans les opérations de banque qu'il avait entreprises sous le Directoire. Ce fut l'une des crises linaucières dues à l'incapaciié du gouvernement (|ui détermina sa ruine, el elle ne tut complète que parce que la plupart de ses débiteurs le trompèrent. Son naturel généreux et confiant fut réellement la principale cause de son inrorlane. « Il lut malheureux dans loutcela, lisons-n us dans une lettre particulière, écrite pir un vieil ami de Béranger qui, plus âgé que lui, lui a survécu. Il a eu à supporter des escioqueries de la part d'indi\idus aux(piels il avait prêté de grosses sommes. 11 a été \olé sur un prêt de diamants qu'il avait l'ait. Le d rerteur du théâtre de l'Ambigu, Picardeau, auquel il avait lait un pièi de 50,000 francs, fit banqueroute. » Mais, si le père de Béranger n'eût pas succombé, s'il fut devenu riche, aurions-nous eu Béranger?

MA BIOGRAPHIE. 6l

pour la caisse : j'habitais une mansarde sans feu\ où la neige et la pluie inondaient souvent mon lit de sangle. Mes plaisirs n'étaient pas dispendieux; je n'avais pas même le goût de la toilette, et le jeu n'a jamais eu prise sur moi. « L'opulence de ton père ne durera pas, » m'avait dit ma tante, et ce mot avait réglé ma conduite. Quoique laid et de mine chétive, je n'ai pas eu occasion de dépenser avec les femmes, qui seules eussent pu m'entraîner à des folies onéreuses.

Une autre passion se développa en moi au milieu de ces funestes circonstances. J'avais jusqu'alors rimaillé sans suite et sans but; enfin un véritable amour de la poésie vint s'emparer de moi. Quoique toujours très-faible grammairien, je me mis à étudier tous les genres, à les essayer à peu près tous, et parvins, en peu d'années, à me faire une poétique presque complète, que j'ai sans doute perfectionnée depuis, mais qui n'a presque pas varié dans ses règles principales. C'est aussi à cette époque que je méditai sur la langue et son génie, prenant ainsi par en haut une science dont les degrés rudimentaires m'ont toujours inspiré une sorte de répugnance.

A l'aspect de la misère qui ne tarda pas à nous menacer, la poésie dut me sembler une consolation

* Sur le boulevard Saint-Martiti, entre le théâtre de la Porte-Saint- Martiii et l'Ambimi : c'est le célèbre Grenier de la chanson.

que le ciel faisait descendre sur moi. Plusieurs de nos capitalistes, convaincus, malgré mon extrême jeunesse, de mes aptitudes financières et de ma probité, que leur avaient si bien prouvée mes larmes et mon désespoir, me proposèrent des fonds assez considérables pour recommencer des affaires : mon père me poussait à accepter, ce fut en vain. Le métier m'inspirait un tel dégoût, que j'aimais mieux rester pauvre^ que de retourner à cette Bourse, oijjen'ai

* La lettre qui suit, écrit en 1802, montre, en la saisissant sur le fait, quelle fut la délicatesse de Déranger en ce moment et de quel cœur il accepta la lutte avec la misère.

Ce 1°' frimaire au X.

Mon père,

Hier tu t'es fâché an lieu de me répondre. La cause qui me portait à te parler comme je le faisais, n'eùt-clle pas été juste, méritait bien que lu l'expliquasses tranquillement. Était-ce l'intérêt qui me faisait parler ain!>i? Tu sais bien que jamais mon âme ne fut ouverte à ce sentiment.

Je n'entends rien aux affaires, et je crains de les voir s'embrouiller. Tu t'y entends beaucoup mieux que moi ; m;iis tu ne laisses pas moins les tiennes en désordi'e.

Si tu t'étais donné la peine de m'écouter jusqu'au bout, lu aurais vu que je ne demandais de toi qu'un simple arrangement, qui assurât ma tranquillité, dans la misère oii je sens que mon caractère et mes "oûls me réduiront.

Tu as, je le crois bien, dépensé pour Sophie au delà de sa part dans le faible héritage de ma mère. Eh bien, dresses-en le compte avec mon oncle Merlot. Qu'un acte sous seing privé l'atteste et réponde à toutes les réclamations qui pourraient être faites.

Si ce moyen n'est pas le bon, indiques-en un autre.

Cependant je n'attendrai pas que cela soit fait pour donner ma si-

jamais pu remetlre les pieds sans un frisson d'épouvante.

gnaluie dans l'affaire de l'hypothèque. Je ne veux que la promesse que tu mettras ordre à cet le affaire, pour te faciliter le moyen de toucher les cinq ou six mille francs de M. de Viteriie*.

Tu m'as dit que ce que tu avais fait pour moi é |uivalait bien à ce que tu me devais. Moi, je crois t'ètre redevable de beaucoup : heureux si quelque jour je puis t'ètre utile ! alors je ferai ce qu'un fils doit faire pour son père; et cela, sans prendre pour base les comptesque nous aurions à régler ensemble. Je sens trop bien que je le suis à charge pour aggraver davantage les mulhenrs de ta situation. Je vais tâcher de me sulfire. Puisse Dieu bénir un dessein que m'inspire la raison!

Ne crois pas que ce soit orgueil ou colère qui me porte à me séparer de toi. Si j'eusse écouté ces sentiments, il y a loniitemps que j'aurais fait ce que je fais aujourd'hui; mais, pour mieux le prouver encore, j'espère aller quelquefois manger la soupe en famille.

Je cumpte avant quelques mois mettre fin aux inquiétudes que ma situation pourrait t'inspirer. C'est pour éviter les emportements que j'ai pris le parti de t'écrire.

Adieu, je suis pour la vie ton fils. Déranger.

Je compte bien toujoiu's profiter du blanchissage. Je désirerais aussi que tu fondis? es mon compte chez madame Greus avec celui d'Adélaïde**. C'est sept ou huit livres que tu auras à acquitter. Elle est

' Un des cahiers de papiers d'affaires du père de Déranger porte pour titre : M. de Viierne; droits de mon fils, et contient cinq lettres, datées de frimaire et de pluviôse an X, dans le>qiielles on voit que M. de Viterue, sans doute l'un de ses clients, lors de sa prospérité, lui avait acheté une maison sise au Gros-Caillou, rue Saint-Dominique, et que le vendeur avait fait jirendre à son lils une inscription hypothécaire destinée à représi nter, plus ou moins, la valeur de la succession maternelle (â.'âUU livres). Déranger ne se prêta pas volontiers à ce genre d'opérations, et c'est surtout | our n'avoir rien à y démêler jamais qu'il désirait obtenir de son père un arrangement bien net de leurs intérêts.

Une note du père de Déranger dit : « Le 18 ventôse an X, Déranger, au bureau des hypothèques du département de la Seine, aux Petits-Pères, justifia de sa majorité et lit acte de nouveau domicile, rue Saint-Mcaise, n° 486. »

" Adélaïde Paron, cousine-germaine de Déranger, que l'on avait confiée, de Péionne, aux soins de son père.

Je regrettai alors bien amèrement d'avoir été arraché à la typographie, que j'ai toujours aimée, mais que je ne me figurais pas connaître assez bien pour y trouver une ressource. J'avais tort : je me suis convaincu trop tard que j'aurais pu devenir en peu de temps un habile ouvrier, ce qui m'eût évité bien des années de dénûment et d'attente vaine'.

Tandis que mon père, poursuivi par ses créanciers, emprisonné même, n'était ni moins insouciant ni moins léger, j'aurais voulu me cacher au monde entier et me livrais à des accès de mélancolie d'autant plus douloureux, que, fort expansif dans mes plaisirs, je ne Fai jamais été dans mes peines. La crainte de rencontrer des témoins et des victimes de notre désastre m'égarait en de longues promenades autour de Paris. Saint-Gervais, Romainville% Boulogne, Yincennes, que de tranquillisantes rêveries je

trop cher pour que je lui doune encore mes bas à blanchir : je prie Adélaïdci de l'en prévenir.

Je voudrais que tu donnasses encore un petit écu à madame Jary pour C(^ que je lui dois.

' « Si CL'la vous est possible, mou enfant, restez maçon sans rien négliger pour devenir grand poëte. Sachez que, toute ma vie, j'ai regretté d'avoir Hé forcé par mes parents de quitter la profession d'imprimeur. Gel <'tat eût assuré mon indépond^uice, et il faut être indépendant pour être poëte. » {Lettre à Charles Poney.)

- Le vallon des Prés-Saint-Gervais et le coteau du bois île Romainville qui ont inspiré à Bernardin de Saint-Pierre de si jolies pages dans ses Études de la nature. Ces délicieuses promenades de nos pères n'existent plus.

VOUS ai dues ! Mais il fallut bientôt me consacrer à la tenue d'un cabinet de lecture, dont mon père fit l'acquisition'. Ce fut pour moi l'occasion de nouveaux embarras : il m'avait adjoint un cousin % joyeux garçon qui, pendant que je rimais et que j'écrivais au milieu des pratiques, en gardant le comptoir, dépensait à s'amuser une partie de nos petits bénéfices. Mon père reprit enfin l'élablissemenl, devenu sa dernière ressource. C'était dans la rueSaint-Nicaise : un soir' que je venais l'y retrouver, je faillis sauter à l'explosion de la machine infernale, qui m'eût assurément mis en morceaux, si elle eût éclaté quelques secondes plus tard.

Pai- un hasard singulier, peu de jours avant cetle horrible catastrophe, M. de Bourmont, qui avait traité avec le gouvernement consulaire, l'abbé Rathel, homme qui vivait de conspirations royalistes, un nommé Charles, dont le nom de famille m'échappe, et deux ou trois individus du même parti avaient dîné chez mon père. Ce n'était cependant pas un conciliabule. Là, j'avais pu remarquer le peu d'accord qui régnait entre ces messieurs. M. de Bourmont semblait surtout inspirer de la défiance et du mécon-

^ Rue Saint-Nicaise, au numéro 486 d'alors.

^ Florimond Forget (V. la Correspondance, tomel, page 40, où il y a une lettre du père de Béranger relative à ce passage, de Ma Biographie.)

5 Le o nivôse an IX, à huit heures (24 décembre 1800).

lentement. Aussi je fus bien surpris de le voir compromis dans l'affaire Carbon et Saint-Régent. Depuis ce jour, je ne me suis plus rencontré avec lui. Le nommé Charles, arrêté, je crois, le surlendemain de cette réunion, fut fusillé en vertu d'un ancien jugement porté contre lui. Quand il fut pris, il projetait d'assassiner le Premier consul, et l'avait confié à mon père, qui fit tout pour l'en détourner. Nous eussions dû être compromis par de telles relations : on surveilla seulement mon père, à qui le commissaire de police donnait le titre de banquier des royalistes. A juger par le banquier de la fortune du parti, la banqueroute était imminente.

Je m'aperçois que j'ai gardé le silence sur les événements politiques des deux dernières années du dix-huitième siècle, qui ne furent pas de nature à adoucir mes chagrins. Moi qu'avaient rempli de tant de joie les succès de nos armes, il me fallut bientôt gémir sur leurs revers multipliés, trembler même pour l'indépendance de la patrie. A la fin du pouvoir directorial, l'anarchie devint telle, que les cœurs les plus forts y perdaient l'espérance. Qu'on juge où en étaient les cœurs timides. J'ai entendu avec confusion, de bons bourgeois désirer alors le triomphe de la coalition étrangère. Les ^[asséna, les Brune, qui nous ramenaient la victoire en Suisse et en Hollande, paraissaient insuffisants pour nous rendre la sécuritéj

tant les désordres, les corruptions, les extravagances du gouvernement de Barras, avaient découragé la nation, naguère encore si confiante dans ses forces.

i\u milieu de ces malheurs publics, pauvre disciple de Juvénal, je rimais les alexandrins contre Barras et ses adhérents. On voit que j'ai eu de bonne heure aussi le goût de la satire, très-répandu alors, comme l'attestent les vers deChénier, Lormian, Despaze^et de beaucoup d'autres. Mes chefs-d'œuvre en ce genre n'eurent pas le temps d'éclore : Bonaparte revint d'Egypte. Lorsque arriva la grande nouvelle de son retour inattendu, j'élais à notre cabinet de lecture, au milieu de plus de trente personnes. Toutes se levèrent sponlanément, en poussant un long cri de joie. 11 en fut de môme à peu près dans toute la France, qui se crut sauvée'. Quand on produit de pareils effets sur un peuple, on en est le maître : les sages n'y peuvent rien. En débarquant à Fréjus, Bonaparte était déjà l'empereur Napoléon.

Je m'étais toujours fait un malin plaisir de prédire à mon père l'élévation future du vainqueur d'Arcole et de Lodi. Sa course en Egypte ne m'avait point

^ Marie-Joseph Ghéiiier, Baour-Lormian et Joseph Despaze.

^ Il parait avéré que Baudin (des Ardennes), l'un des patriotes les plus purs de la Révolution, mourut d'un saisissement de joie en apprenant que lionaparte avait mis le pied sur le sol de France. Baudin (des Ardennes) aimait sincèrement et ardemment la République.

ôté l'idée qu'il arriverait à la suprême magistrature. Ainsi que d'autres royalistes, mon père ne voulait voir en lui qu'un Monk. Quanta moi, j'applaudis avec toute la France à la révolution du 18 brumaire, non pourtant sans craindre que le jeune général ne s'arrêtât pas au Consulat.

Si l'on me demande comment, avec mes prévisions, je n'ai pas été révolté par la violation de la constitution au 18 brumaire, je répondrai naïvement qu'en moi le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques et que la Providence ne laisse pas toujours aux nations le choix des moyens de salut. Ce grand homme pouvait seul tirer la France de l'abîme où le Directoire avait fini par la précipiter. Je n'avais que dix-neuf ans, et tout le monde semblait n'avoir que mon âge pour penser comme moi. Les partis s'étaient anéantis par la violence, et leurs mouvements, dont on s'effrayait, n'étaient que les spasmes de l'agonie. Cette frayeur suffisait pour empêcher le petit nombre de voix qui réclamaient une franche république de trouver de l'écho. On croyait l'avoir eue en 93, et cette république-là n'avait guère que des fous pour elle. Les sages qui [)arlaient encore de liberté le faisaient avec la défiance que leur inspiraient à eux-mêmes des essais malheureux ou maladroits. D'ailleurs, très-peu de ces politiques se recommandaient par la science de

l'applicalion , sans laquelle les principes les meilleurs se déconsidèrent si promptement. Enfin, la France avait besoin d'un gouvernement fort qui la sauvât des Jacobins et des Bourbons, de l'incertitude et de l'anarchie. La jeunesse, ivre de la gloire du jeune consul, s'offrait de toute part à l'accomplissement de ses desseins, sans penser même à lui en demander compte. Il ne fallait, pouren juger, qu'entendre dans les théâtres avec quelle frénésie on applaudissait les allusions à la déroute des représentants à Saint-Cloud et de quels rires on saluait les traits lancés contre le petit nombre de Brutus qui, pour me servir des expressions du temps, avaient osé résister au nouveau César!

Qui croirait que ma première velléité d'opposition au gouvernement consulaire fut contre l'emprunt fait à Rome et à la Grèce des noms donnés d'abord aux nouvelles fonctions, et plus tard aux établissements d'instruction publique : consuls, tribuns, préfets, prytanées, lycées, tous ces mots me semblaient jurer avec le nouveau monde qu'avait enfanté 89, qui nous avait légué bien assez de mots de pareille origine; c'était de l'enfantillage de ma part, sans doute, mais j'ai toujours détesté cette routinière imitation des anciens. Chez nous, voyez Hérault de Séchelles ne pouvant se mettre à travailler à notre constitution, s'il ne parvient à se procurer avant

oute chose, les lois de Minos. Du mélange que nous avons fait de l'ancien et du moderne, du paganisme et du christianisme, est née une civilisation de pièces et de morceaux, habitd'Arlequinqui, heureusement, commence à tomber en loques. Ma colère, à ce sujet. Taisait rire alors, et fera rire peut-être encore aujourd'hui. Cela ne m'a pas empêché, malgré mon amour pour les Grecs, de prendre ta guignon les grands hommes de Pliilarque et Plutarque lui-même, ce Grec qui n'ose apprécier ni la grandeur politique de Démosthènes, ni le génie d'Aristophane. Etudions l'antiquité, respectons la tradition, mais ne leur empruntons que ce dont nous ne pouvons nous passer. Mon admiration pour Bonaparte ne m'a pas empêché dele traiter souvent d'homme de collège ; Paoli l'avait bien deviné : c'était sous beaucoup de rapports, un héros de Plutarque, aussi restera-t-il, je l'espère, le dernier et peut-être le plus grand des hommes de l'ancien monde, qu'il aimait à refaire, à sa manière toutefois. Hélas ! rien ne porte malheur comme de lutter contre un monde nouveau ! Napoléon a succombé à la tâche. En 1815, justifiant le mot de Paoli, il écrivait au régent d'Angleterre qu'il venait, comme Thémistocle, s'asseoir au foyer britannique \ Le

^ En 1840, nous avons traité Napoléon à son goût. Après la publication du procès-verbal d'exhumation qui constatait que ses restes étaient dans un état de conservation à faire crier miracle, les jour-

peuple anglais et son prince ont été bien sensibles à ce souvenir de Plularque.

Dans les premiers temps du Consulat, pour échapper à ma pénible position, je tentai de me faire envoyer en Egypte, où notre armée semblait pouvoir résister longtemps encore. Parceval-Grandmaison, que je connaissais et qui en était revenu avec Bonaparte, consulté par moi sur ce projet, m'en démontra tous les inconvénients. Je dus céder à ses avis. Que de fois depuis ne m'a-t-ilpasdit : « N'avaisje pas raison? » Moi non plus je n'avais pas tort; car le problème à résoudre était de n'être pas à charge à mon père et de trouver le moyen de vivre, n'importe en quel lieu du monde.

11 y avait pourtant quelque douceur dans ma pauvreté. J'habitais une mansarde, au sixièmeétage, sur le boulevard Saint-Martin. De quelle belle vue je jouissais là! Que j'aimais, le soir, à planer sur l'immense ville, lorsqu'aux bruits qui s'en élèvent sans cesse venait se mêler le bruit de quelque grand orage ! Je m'étais installé dans ce grenier avec une satisfaction indicible, sans argent, sans certitude

naux et les proclamations des autorités nous ont parlé des cendres de Napoléon. Les poètes, bien entendu, n'ont pas été les derniers à se servir du mot cendres. Aussi raconla-t-on qu'un vieux sold.it, eu l'entendant répéter, s'écria : « Voyez ! ces gradins d'Anglais l'avaien brûlé! » {Note de Béranger.)

d'avenir, mais heureux d'être enfin délivré de tant de mauvaises affaires qui, depuis mon retour à Paris, n'avaient cessé de froisser mes sentiments et mes goûts. Vivre seul, faire des vers tout à mon aise, me parut une félicité. Et puis, ma sagesse en herbe n'était pas de celles qui bannissent toutes les joies : il s'en fallait bien. Peut-être n'ai-je jamais parfaitement connu ce que nos romanciers anciens et nouveaux appellent l'amour', car j'ai toujours regardé

*■ Béranger est le chantre de l'amitié; il a donné à l'amitié, dans ses chansons, quelque chose de la divinité de l'amour. Ou ne saurait trop mettre en lumière ce caractère du poëte et cette morale de sa poésie. Voici les vers qui résument, à ce point de vue, la doctrine de Béranger :

Aimer, aimer, c'est être utile à soi;

Se faire aimer, c'est être utile aux autres.

Il est difficile d'exprimer d'une manière plus courte une pensée plus significative. On voit tout de suite que ce n'est pas un frivole rimeur d'élégies qui parle, et qu'il ne met pas toute sa gloire à trouver d'heureux refrains pour ses chansons. Comment se fait-il qu'on vienne se méprendre à de pareils vers et reprocher sa muse efleminée à uu écrivain qui, par ce seul distique, proscrit l'égoïsme, même raffiné, de l'amour et élève les grâces du caractère à la dignité d'une vertu civique? C'est plutôt cette proscription de l'amour tendre et chevaleresque que plusieurs peuvent trouver dure ; mais, dès qu'on raisonne en philosophie, n'est-il pas tout à fait remarquable que Béranger ait placé dans les plus doux plaisirs du cœur le devoir le plus nécessaire? Une telle manière de comprendre la vie et le rôle de l'individu prédispose Béranger à préférer moralement à un amour dont il connaît les voluptés dangereuses cette tranquille et féconde amitié qui n'a que dis plaisirs utiles à nous offrir. Voilà pourquoi Béranger a été

Ja femme, non comme une épouse ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une

toute sa vie un ami incomparable, et pourquoi il y a eu peu de place dans cette vie pour le roman de l'amour.

Le chantre des joies faciles de la Rome antique, Horace, n'a-t-il pas également mis l'amitié au-dessus de l'amour et pratiqué cette morale avec une joie sans mélange? Quand il rencontre, dans son voyage à Brindes, et Varius, et Plotius et Virgile, avec quel sincère élan de l'àme il s'écrie :

0 qui coniplexus et gaudia quanta fuerunt! Nil ego contulerini jucuiido sanus amico.

« Non, il n'y a rien pour l'homme de sens au-dessus d'un aimable ami. » Ou bien

Les longs romans qui font pitié Ne vaudront jamais quelques pages Du doux roman de ramitié.

A citer toutes les pièces de Béranger dans lesquelles il a loué l'amitié, ou chanté ses amis, ou prouvé combien il les aimait, l'énumération serait longue. 11 y en a vingt dans l'ancien recueil: il y en a tout autant dans les Œuvres postliumea. Cette tendresse, qui se marquait par des actions plus encore que par des couplets, prend dans Ma Biographie une touleur plus sentimentale que dans les chansons de la jeunesse. Béranger, oubliant son rôle et sa renommée, va jusqu'à recueilHr naïvement des vers dont le plus grand mérite est de dater de loin et de lui rappeler ses plus chers souvenirs. Non-seulement il donnait toutes ses pensées, tout son crédit et tout son temps à ses amis, il leur eût donné jusqu'à fa gloire. Ne soyons pas sévères pour ces quelques chansonnettes qui n'ont pas le grand coup d'aile lyrique, mais qui gaident un si charmant parfum d'amitié.

Dans la Couronne retrouvée, le poète illustre, le vieil ami, est seul, à Fontainebleau, devant ses souvenirs de jeunesse. Il se raconte les joies passées, et une larme mouille ses yeux.

Et ces convives si fidèles Au joyeux chant qui rend l'aï plus doux, Que plus tard j'ai pris sous mes ailes,

esclave ou un tyran, et je n'ai jamais vu en elle

qu'une amie que Dieu nous a donnée. La tendresse

Pensent-ils même à moi qui pimse à tous? Oiseaux charmants, au souvenir volajre, Tous sont épars, chacun dans son enclos. Nous n'avons plus le même ombrage.

Plus les mêmes échos.

Quand on songe que c'est Déranger qui se plaint ainsi, si délicatement, si tendrement, lui qui n'a besoin de personne, lui qui s'est toujours voué au bonheur d'autrui, on comprend que sa maxime sur l'amour et l'amitié n'est pas une maxime de théâtre, bonne à débiter, mais qui ne se pratique pas.

L'amour n'a pu être pour Béranger, même en théorie, qu'une amitié charmante échangée entre les deux sexes. L'amour est autre chose encore ; mais il ne l'avilissait pas sans doute en disant :

D'un amante faire une amie , Mes amis, ce n'est pas vieillir;

ni en écrivant, à la fin de sa vie : « J'ai toujours regardé la femme, non comme une épouse ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran, et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donnée. »

Certes, c'est une noble chose que la passion, et il nous vient de Dieu, cet amour lyrique,

Amour, fléau du monde, exécrable folie!

Elle descend du ciel, cette étincelle d'une électricité superbe qui frappe au sein les plus vaillants, les plus sages, les plus cruels, comme elle a charmé ou désespéré les Sapho et les la Yallière ; elle est admirable encore, en ses jeux enfantins, la respectueuse religion de la faiblesse et de la beauté dont les chevaliers du moyen âge, au prix de leur sang, défend.iient partout l'honneur. C'est l'amour qui a jeté dans le monde les plus beaux cris poétiques; c'est l'amour qui a révélé à j'âme ce qu'il y a de plus délicieux dans la joie, ce qu'il y a de plus fier dans le courage, dans l'espérance de plus ardent, déplus gracieux dans le souvenir; mais peut-être est-il utile qu'une voix s'élève, et, non plus

pleine d'estime que ce sexe m'a inspirée dès ma jeunesse n'a cessé d'être la source de mes plus douces

au nom de l'esprit d'humiliation et de pénitence, mais au nom de ces devoirs si nombreux que les siècles en marchant nous imposent, parle aux voluptueux des caresses menaçantes de la Sirène. Béranger l'a peinte, dans un merveilleux paysage, à l'heure où tout s'endort, Lèvent, le travail, la gaîté,

à l'heure où seulement, dans le silence et dans les dernières lumières du soir,

Du sein de Tonde un mot surnage, Mot que la nuit fera redire au jour : Amour! amour!

La sirène (c'est l'amour même) appelle les jeunes gens qui ont leur

vie courageuse à vivre :

La vie, enfant, la douce vie, N'est parmi nous, qui savons l'attiser, Qu'un long baiser.

Le malheureux l'écoute, hésite et disparaît pour jamais sous les Ilots. C'est en vertu d'un système à la fois philosophique et politique que Béranger, pour combattre les amours énervantes, a loué l'amour rapide, et, plus tard, l'amour-amilié.

Quand nous voulons nous faire chacun notre élégie du Lac, nous sommes perdus pour longtemps et courons risque d'être perdus pour toujours : au contraire, l'amour, tel que l'entend Béranger, laisse l'homme à la patrie, à la raison, à l'avenir. Il sait bien qu il y a un temps pour la rêverie nonchalante, et que nous n'avons pas ete crées pour prononcer toujours ou pratiquer des sentences; mais la vie est courte, le temps nous presse ;

Chaque baiser qu'on se donne Peut être un dernier baiser.

Au galop! Si nous tenons à vivre en hommes, ne nous attardons pas aux enivrements de la passion.

INolre vie ainsi lancée Ira cent fois dans un jour

consolalions. Ainsi j'ai triomphé d'une secrète disposition à r humeur noire, dont les retours devin-

De l'amour à la pensée, De la pens'je à l'amour.

Point de faiblesse, pas de servilité (et c'est ici le correctif qui ne manque pas de fiei té) :

Jamais In tendre volupté K'approcha d'une âme flétrie; Doux enfant de la liberté.

Le plaisir veut une pairie!

Ainsi parle au jeune Grec, qui n'avait plus de patrie, V Ombre d'Anacréon.

Sans doute, c'est mettre de la rai>on en toute chose, et jusqu'en ce qu'il y a de plus ennemi de la raison. Béranger n'est pas loin, en réalité, de croire lâche un cœurijui ne veut s'emplir que d'amour, et il considère comme des cris de folie, en un siècle chargé de fatigues et de peines, ces voluptueuses et dédaigneuses déclamations que tant de poètes, et, à leur imitation, tant d'hommes lancent à la face des champs, des bois, des prés, des eaux, comme si la nature éternelle n'était qu'un théâtre dressé pour leurs plaisirs d'une heure. Lisez la parabole de la Rivière :

Qui parle ainsi? c'est l'âme folle D'un poëte qui dans ce lieu Oublie aux pieds de son idole Ceux qui travaillent devant Dieu.

Béranger ne nous corrigera pas tous : il y en aura toujours quelques-uns parmi nous pour aimer la solitude, pour mener leurs amours au plus profond des bois, pour supprimer en rêve ce qui environne celte retraite, pour prier Dieu d'éteindre autour d'elle toutes les lu. mières et d'assoupir tous les bruits. Mais qu'ils se relèvent, qu'ils se réveillent de celte langueur, qu'ils songent à leur tâche : voilà ce qu'il demande.

Si la passion, l'ancienne passion chevaleresque, si l'amour romanesque et dramatique était une part nécessaire de la vie, si chacun devait aimer à la façon des héros de nos livres, Béranger aurait tort de

renl de moins en moins fréquents, grâce aux femmes età la poésie. 11 me suffiraitde diregrâce aux femmes; car la poésie me vient d'elles.

Alors même que cette fâcheuse humeur me tourmentait le plus, je n'en étais pas moins, dans nos réunions d'amis, le plus fou et le plus gai de tous. Quelle douce chose que des amis\ Mes méditations littéraires ne m'empêchaient pas d'avoir des chansons pour tous les joyeux dîners que notre bourse nous permettait. Pas un carnaval ne se passait sans mascarades : jouer la comédie fut un de mes grands divertissements, et je composais de petits vaudevilles pour nos fêles particulières, ce qui rend plus extraordinaire le peu de plaisir que, par la suite, j'ai trouvé à aller au spectacle.

A cet âge j'ai formé d'aimables liaisons qui me restent encore : Antier^ qui a donné beaucoup d'ouvrages à nos théâtres secondaires et qui a fait tant de

nier le grand caractère de ces crises ; mais combien y a-t-il d'hommes capables d'une belle passion, même enivrante, même énervante? combien y en a-t-il qui connaissent la folie de l'amour? La plupart n'en veulent qu'au plaisir. {Philosophie et politique de Béranger, par PaulBoiteau, in-8% 1850.)

^ Que de soupers ! que d'amourettes '

Que de vrais amis à vingt ans !

C'est là le temps des chansonnettes!

Oh! le bon temps! oh! le bon temps!

(Chansons posthumes. — A Brazier.)

^ M. Benjamin Antier, plus jeune que Déranger de quatre années.

jolies chansons restées inédites, car il n'a jamais visé sériensement à se faire une réputation, ce qui eût été facile; Lebrun \ homme d'un caractère si pur et

* M. Lebrun (Pierre-Antoine) est né à Paris le 29 novembre 1785. Il est membre de l'Académie française depuis 1828. La très-intéressanle notice que M. Sainte-Beuve lui a consacrée fait partie des trois volumes de Portraits contemporains. Poëte lauréat, par la volonté même de l'Empereur, il resta fidèle au culte des grands souvenirs d'une histoire dont la pompe et la gloire l'avait surtout frappé. A vingt ans, une ode lui avait valu une réputation. C'était après Austerlitz et avant léna.

Peu de temps après, M. Lebrun connut Bérjnger et conçut de l'estime pour un talent qui n'était encore qu'agréable. Beaucoup plus en vue alors et bien autrement choyé, quoique plus jeune, M. Lebrun était un maître dans lart des grands vers, et Béranger n'était presque qu'un amateur dans l'art des chansons. Avec quel doux et modeste sourire M. Lebrun lui-même rappelle ces commencements de leur amitié, qui est devenue plus tard si intime ! La gloire de Béranger s'est levée peu à peu au-dessus de l'horizon et a plané tout d'un coup au-dessus de bien des renommées. M. Lebrun n'en aima que mieux ce vainqueur dont il avait été comme le patron chez Regnaud de Saint-Jean-d'Angély.

C'est grâce à lui que l'Académie française, en grande séance solen^ iieUe, s'est approprié une renommée qu'elle avait si souvent désirée et qu'il ne lui avait pas été donné de consacrer par son choix, tant que le poëte populaire avait vécu.

Le 28 février 1858, M. Lebrun, directeur de l'Académie française, recevait M. Emile Augier. A la fin de son discours, il a dit, et c'était l'Académie elle-même qui parlait par sa bouche :

« Entre les pertes récentes des lettres, il y en a une bien grande, qu'il appartient à l'Académie de ressentir avec toute la France, et ({ui, bien qu'elle semble étrangère à cette compagnie, a droit d'y recevoir lin solennel hommage. Je parle de notre cher et illustre Béranger. L'Académie me permettra de marquer ici, comme une des plus irréparables pertes qu'elle pût faire elle-même, celle de ce poëte, homme

si bon, devenu académicien, mais que de beaux et légitimes succès b'ttéraires n'ont pas empêché de se décourager trop tôt, Wilhem Bocquillon^, inventeur d'une admirable méthode musicale, qui, en popularisant son art, a rendu un grand service à la France et surtout aux classes ouvrières, pour lesquelles la musique est un moyen d'amélioration.

En parlant de Wilhem, qui a fait de si charmants airs pour quelques-unes de mes chansons et que le temps donné à sa Méthode a empêché d'arriver à une haule réputation de compositeur, il me prend envie

de bien, l'Horace à la fois et le Franklin de la France, qui a jeté sur la littérature de notre temps, avec l'éclat de sa riche poésie, tout le lustre que le caractère ajoute au talent. 11 appartenait à ce grand artiste de langage, qui a cultivé son génie avec tant de constance et l'a élevé si haut par la volonté et le travail, à cet amateur passionné de la belle langue française dont nous sommes les conservateurs, il lui appartenait d'en venir partager avec nous la tutelle. Nous avons ici le fauteuil de la Fontaine; il attendait le grand chansonnier qui fit de ses chansons, comme la Fontaine l'a dit de ses fables,

« Une ample comédie à cent actes divers. »

La Marie Stuart (1820), le Cid d'Andalousie (1825) et le Voyage en Grèce (1828) de M. Lebrun lui ont valu, dans la haute littérature, une place des plus enviées.

Il était le camarade, au Prytanée impérial, de Wilhem et de M. Antier; et c'est par eux qu'il devint l'ami intime de Béranger.

^ Mort en 1842. « Louis-Guillaume Bocquillon est né à Paris en 1781. C'est en voyant le goût français pour tout C' qui a un air d'étrangeté, surtout en musique, qu'il prit le nom de Wilhem, traduction d'un de ses prénoms, et qu'il faut lui conserver, puisqu'il l'a mis en réputation. » {Correspondance. Lettre du 7 mai 184'2.)

de rapporter une lettre en couplets, comme j'en ai

écrit beaucoup, et que je lui adressai à l'occasior.

d'un Te Deum chanté à Notre-Dame', devant tous

les rois courtisans de Napoléon. J'avais un billet

d'entrée.

Dimanche, nous verrons cinq rois Faire oublier Dieu dans l'rglise.

Ils m'y clierclieront, je le crois, Et j'ai fait blanchir ma chemise.

J'ai le chapeau, j'ai l'habit noir.

J'ai des bas fort bons pour la crolte. J'aurais tout ce qu'il faut avoir, S'il ne fallait pas de culotte.

Vive la femme de bon sens Qui culottait l'Académie !

Des neuf sœurs, et je m'en ressens, Bien différente est la manie.

Entre nous, amis, je crois peu A leur vertu qui nous assotte.

Car ces dames se font un jeu De voir leurs amis sans culotte^.

' Le dimanciie 5 décembre 1809. Napoléon était revenu récemment de Vienne. Les rois de Saxe et de Wurtemberg, Murât et Jérôme l'attendaient.

* Dans l'original de cette pièce, qui a été retrouvé dans les papiers de Wilhem [Corresp. de Béranfjer, t. I, p. 10!2), le second couplet de cette chanson est ainsi tourné :

Vive ceUe bonne Geoffrin

Qui culottait l'Académie!

Des neuf sœurs, et c'est mon chagrin.

Bien différente est la manie;

Toi dont le cœur est. généreux, Toi (jiie j'ai toujours vu sensible, Toi qui jamais d'un malheureux N'as trouvé la plainte risible ; Toi qui vis comme un Robinson, Tandis que le sort me ballotte ; Toi qui peux garder la maison, Ycux-tu me prêter ta culotte*?

Un seul de mes anciens amis a rompu avec moi, en 1815, par humeur polilique. C'était un artiste célèbre', homme d'un caractère ordinairement aimable et doux, mais dont la vanité sans doute s'éprit des sociétés aristocratiques. Cet ancien ami se repentit de s'être éloigné de moi; mais en amitié je n'ai jamais cru les raccommodements possibles, à moins de malentendu \

Leur honneur, auquel je crois peu, Est en grand péril sous leur cotte ; Car ces dames se font un jeu De voir leurs amis sans culotte.

1 Dans l'original, il y a, de plus : « C'est ta culotte de soie noire dont il est question; sans elle je renonce au Te Deiim; mais, avec ou sans culotte, je n'en serai pas moins ton plus sincère ami. »

2 Le peintre Guérin, l'auteur de Marcus Sextus, du Départ rVHippolyte, d'Andromaque, à'Enée et Didon.

^ « Faites comme je fais à cet égard. L'amitié est une chaîne trop peu tendue pour qu'elle se casse d'elle-même : ce n'est point comme l'amour. Or, puisque c'est volontairement qu'on la brise, disons toujours adieu à ceux qui nous quittent, et jamais an revoir. » {Correspondance de Déranger. Lettre du 22 octobre 1811.)

C'est à une longue maladie de cet artiste, pendant laquelle je ne cessai de le veiller, que je dus l'idée d'écrire mes chansons pour la première fois'. Je m'en rappelai plus de quarante, dans les nuils que je passai auprès de son lit, où il ne pouvait souffrir une garde, quoique sa fortune lui eût permis d'en avoir plusieurs. En les écrivant je les lui chantais pour le distraire dans ses douloureuses insomnies. Toute bonne qu'est ma mémoire, elle dut en laisser échapper' beaucoup : j'en ai tant fait M Aujourd'hui, elle vient me fournir encore des couplets en réponse à une lettre où cet ingrat ami me disait, après le 20 mars, qu'il fallait attendre, pour nous revoir, le réiablissement des Bourbons. Je ne lui envoyai point

^ ((Je fais le garde-malade. J'ai encore passé la nuit du dimanche au lundi, et je crois bien encore passer celle-ci, qui sera la quatrième. Je me laligue muinsde ces soins que d'avoir affaire à un malade un peu trop difticile. J'espère, au reste, que sa maladie ne se prolongera pas longtemps. Pour égayer un peu mes veillées, je recopie mes anciennes chansons, et j'en lais quelques nouvelles; mais mon poëme se repose, et ma conscience n'est pas tranquille. » [Lettre du 12 mai 1812.)

Cette lettre nous donne la date précise du moment oii Béranger commença de travailler à élever le monument dont il a enrichi notre littérature.

Guérin, né à Paris le 13 mars 1774, n'avait que six ans de plus que lui. 11 est mort à Rome le 16 juillet 1853.

^ Béranger regrettait surtout le Bœufyras et le Décrotteiir suivant la Cour.

^Toutes celles qui sont postérieui-es à 1815, ou à peu près loules, ont été recueillies; mais, avant 1815, Béranger a composé beaucoup de chansons qui n'ont pas été imprimées.

ces vers; et, tant qu'il a vécu, j'ai cm ne pas devoir les publier.

Suspendons nos rapports intimes, M'écris-tu, jusqu'à l'heureux jour Qui de tes princes légitimes T'entendra bénir le retour.

Ah! garde ton indifférence; De ton espoir, moi, j'ai frémi.

C'est trop que les pleurs de la France Pour me rendre un pareil ami.

Je t'aimais, et tu crois qu'on chasse L'amitié comme un mendiant Qui, le soir, au foyer prend place Pour partir quand luit l'orient.

Non, du toit qui lui sert d'asile A charge de joie et de deuil, Si l'ingratitude l'exile, Elle meurt en passant le seuil.

Elle meurt! Je sens qu'elle expire; Fière, elle subit ton arrêt Dont seul tout bas mon cœur soupire, Mais qu'en vaiu le tien casserait.

Crois-moi, si ton parti l'emporte, Eussé-je à courir des dangers, Je n'irai point chercher ta porte :

Tu peux l'ouvrir aux étrangers.

Mais revenons à 1801, dans mon grenier du boulevard Saint-Marlin. La misère augmentait et la conscription était venue jeter une nouvelle inquiétude dans ma vie. Il était facile de se nourrir de pain

et de fromage, malgré la viotence de mon appétit;

mais comment échapper à la levée militaire et à ses

exécuteurs?

Ma frêle constitution, et surtout la faiblesse de ma vue, qui eussent fait de moi un soldat d'hôpital, me plaçaient dans le cas d'exemption certaine. On ne croyait pas, tant j'étais pâle et maigre, que je pusse atteindre trente ans : ma poitrine semblait fort mauvaise, et mon père me répétait sans fin : « Tu n'as pas longtemps à vivre. Je t'enterrerai bientôt. » Nous ne nous en affligions ni l'un ni Tautre. Malheureusement la position que semblait lui donner son cabinet de lecture l'obligeait, si ma réforme n'était pas prononcée, à payer un remplaçant, ce qui lui était réellement impossible.

Ma conscience, bien rassurée sur mon incapacité militaire, je ne trouvai qu'un moyen de sauver à mon père la dépense qui en fut résultée pour lui. Je ne me fis pas inscrire sur les contrôles, ce qui alors était encore possible. Mais je me plaçais ainsi sous le coup d'une arrestation presque inévitable. Cruel tourment ajouté à tant d'autres ! Beaucoup de jeunes gens se découragent à moins. Je tins bon contre l'adversité, et le ciel me vint en aide. Chauve à vingttrois ans, sans cause appréciable que mes maux de tête, je pus, grâce à l'apparente maturité ({ue donne la calvitie, braver gendarmes et officiers de police,

toujours à l'affût des conscrits réfracta ires. 11 me suffisait de mettre chapeau bas devant eux pour que mon front, qui bien avant trente ans en marquait quarante-cinq, leur ôlàt l'idée de me demander mes papiers. J'ai eu longtemps^ à saluer ces messieurs, car les réfractaires de ma classe ne furent amnistiés qu'au mariage de Napoléon avec Marie-Louise. Ce qui prouve que les petits ne pâtissent pas toujours des sottises des grands.

Quant à la fortune, elle parut aussi se laisser toucher. J'avais usé trois ans à chercher quelque petit emploi et surtout à rimer, passant de la satire politique aux odes et aux idylles, de la comédie au poëme épique. Pressé par des besoins sans cesse renaissants, un jour je m'avise d'écrire à M. Lucien Bonaparte : c'était au commencement de 1804. J'ai dit ailleurs^ combien fut heureuse pour moi cette démarche désespérée; mais j'aime à me rappeler dans quelle misérable situation et sous quel avenir menaçant j'étais placé quand tomba sur moi ce rayon de soleil .

* « Vous savez que nous montons la garde à Paris. J'ai tort de dire nfius, car je ne sais comment cela se fait, mais je n'ai point encore eu mon tour. Je ne le désire pas : non que je veuille éviter les charges générales, mais parce que je me trouverais exposé à un examen sérieux au sujet de la conscription. Vous pouvez bien penser que, malgré cette réilexion et l'espèce de danger que je cours, je n'en suis pas moins tranquille. » (Lettre du mois d'août 1809.)

^ Dans la belle Préface du Recueil de 1853.

Depuis longtemps la montre d'or et quelques autres débris de notre passagère opulence servaient d'hypothèque au Mont-de-Piélé ; ma garde-robe se composait de trois mauvaises chemises qu'une main amie se fatiguait à raccommoder, d'une mince redingote bien râpée, d'un pantalon percé au genou et d'une paire de bottes qui faisait mon désespoir, parce qu'en les décrottant chaque matin j'y découvrais toujours quelque blessure nouvelle. Je venais de jeter à la poste quatre ou cinq cents vers dans une lettre d'envoi à M. Lucien, ne révélant à personne cette tentative faite après tant d'autres tentatives. Deux jours passés sans réponse, un soir, la meilleure amie que j'aie eue, la bonne Judith \ avec

* On a dit que mademoiselle Judith Frère était la nièce de M. Valois, maître d'armes dans la pension oià fut élevé Déranger en 1789, et que son oncle se servait d'elle comme d'un prévôt pour donner des leçons à ses élèves. Ce professeur d'escrime s'appelait Levalois. Il avait en effet une nièce que Béranger a beaucoup connue; c'est madame Redouté, qui fut aussi la nièce du peintre de ileurs de ce nom. Judith était sa cousine germaine. Ni l'une ni l'autre n'ont touché aux fleuretsdeM. Levalois. Mademoiselle Judith était la jeune fille la plus douce et la mieux élevée. Béranger, qui l'avait entrevue dès le temps oiî il demeurait avec sa mère dans la rue de Notre-Dame-de-Nazareth, ne la connut bien qu'en 1796, au moment oii elle allait avoir dix-huit ans. Il la rencontra chez une tante fort respectable, mademoiselle Robbe, qui l'élevait et qui lui laissa, en 181 8, les chétifs débris d'une fortune détruite parla Révolution (moins de 500 francs de rente).

Quoiqu'elle n';iit demeurée sous le toit de Béranger qu'à partir de 1855, on peut dire que cette amie a partagé sa vie tout entière; elle

MSiLa.g il

^yPflîlHl IFi^lEI^IE

Perrolin, Editeur

qui je finis mes jours, s'amuse à me tirer les cartes et me prédit une lettre qui doit me combler de joie.

n'est morte que trois mois avant lui. Elle avait été fort belle; elle avait conservé dans la vieillesse l'art de chanter avec pureté et avec grâce; elle était pleine de sens, elle était pour lui une digne compagne. Est -il nécessaire de dire que cette femme qu'il aima toute sa vie" d'une tendresse si respectueuse n'est pas la coquette et légère Lisette des chansons? Il n'y a que deux ou trois chansons de Béranger où reste sravé le souvenir de mademoiselle Judith. C'est Maudit Printemps, c'est le Temps, c'est la Bonne Vieille, l'une des pièces les plus tendrement émues qu'il ait écrites, et la ravissante romance dont le refrain est :

Grand Dieu, combien elle est jolie!

La plus exquise délicatesse y respire à chaque vers. C'est donc une erreur que de faire de cette excellente amie, si fière et si dévouée, l'héroïne de (pielques couplets légers. Il suflit de lire avec soin les anciennes chansons de Béranger pour ne pas se méprendre. Leschansons nouvelles montrent bien neltemenl que la Lisette n'est qu'un personnage de fantaisie que Béranger a emprunté au dix-huitième siècle*,

Va revoir chaque Lisette Qui t'a devancé là-ljas;

dit-il quelque part. Ailleurs encore il dit :

Et la beauté tendre et rieuse Qui de ses fleurs me couronna jadis, •Vieille, dit-on, elle est pieuse :

Tous nos baisers, les a-t-elle maudits?

J'ai cru que Dieu pour moi l'avait l'ait naître ; Mais l'âge accourt qui vient tout elTacer; 0 honte! et sans la reconnaître.

Je la verrais passer !

il est impossible d'appliquer ces vers, que le poëte consacre au

' Cliaulieu avait depuis lonsleuips clianté unt> Lisette. M. Sainle-nruvc, flans un de s-sarlicles sur Béranger (1855), a indiqué le rôle tout à fait imaginane que le personnage de Lisette a joué dans les Mercures de France du du-huUiènie siècle et qu i continua déjouer dans les premières chansons de Déranger.

Malgré mon peu de foi dans dans la science de mademoiselle Lenormand, j'éprouve à cette prédiction un

souvenir de ses amours volaires, à la tendre amie que Béranger ne quittait plus au moment où il écrivait ses dernières chansons. Jamais il n'a donné à personne le droit de mettre un nom qu'il vénérait sur les mari.'e> de son livre. Mademoiselle Judith, jusqu'à la tin de sa vie, a séduit tous ceux qui l'ont connue par la délicatesse de son esprit et la grâce sévère de son langage. Il arriva un jour oii Béranger fut obligé de parier d'elle nu public. On avait eu l'étrange idée d'annoncer le mariage de Béranger a avec sa servante. « Béranger n'exprima pas tonte son indignation, mais il la lit sentir sous l'ironie de sa réponse.

Celte lettre porte la date du 5 juin 1848. Béranger y venge Judith. C'est, dit-il, « une amie de ma première jeunesse à qui je dois de la reconnaissance. Plus favorisée que moi par sa position de famille, il y a cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté bien des petits services d'argent. » Et d'autres services encore dont Béranger ne voulait pas alors entretenir le public. Lorsqu'en 1809, comme nous le verrons, il eut à se charger, dans sa détresse, du jeune Lucien Paron, son fils, Judith adopta cet enfant d'une mère qu'elle ne pouvait aimer, et elle le soigna longtemps comme si c'eût été son propre fils.

Jamais aucun soupçon ne l'atteignit au milieu des compagnies oià elle eut à paraître. Judith a été la constante, l'irréprochable amie de Béranger.

Mademoiselle Judith-Nicole-Françoise Frère est morte le 8 avril 1857, à Paris, rue de Vendôme, n" 5, trois mois et huit jours avant Béranger, âgée de soixante-dix-huit ans et demi.

Inhumée alors dans le cimetière du Père-Lachaise, derrière la chapelle, elle a été récemment placée dans une tombe qui avoisine celle de Béranger.

Sur la pierre funéraire ont été gravés ces vers qui résument leur commune histoire :

« Près de la beauté que j'adore Je nie croyais égal aux dieux ;

commencement de la joie que Judith m'annonce : la pauvrelé est superstitieuse. Rentré dans mon taudis, je m'endors en rêvant du facteur. Mais, au réveil, adieu les illusions ! Les bottes percées m'apparaissentet il faut de plus que le petit-fds du tailleur ravaude son vieux pantalon. L'aiguille à la main, je ruminais quelques rimes bien misanthropiques, comme il m'arrivait d'en faire alors, quand ma portière, essouflée, entre et me remet une lettre d'une écriture inconnue. Rime, aiguille, pantalon, tout m'échappe : dans mon saisissement je n'ose décacheter la missive. Enfin, je l'ouvre d'une main tremblante : le sénateur Lucien Bonaparte a lu mes vers et il veut me voir! Que les jeunes poêles qui sont dans la même position se figurent mon bonheur et le décrivent, s'ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui m'apparut d'abord, mais la gloire. Mes yeux

Mais au bruit de l'airain sonore Le Temps apparut à nos yeux.

Faible comme la tourterelle Qui craint h serre des vautours .

a Ah! par pitié, lui dit ma belle, a. Vieillard, épargnez nos amours. »

— (t Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons. »

La tombe de .Iiulith est à quelques pas sur la gauche de celle de Béranger. Elledevieudra, comme celle du pnëfe, le but d'un pèlerinage, et, aux jours d'anniversaire, une [larLie des fleurs d'inmiortelle qui sont déposées sur la tombe de Béranger seront placées sur celle de sa fidèle amie.

se mouillèrent de larmes, et je rendis grâces à Dieu que je n'ai jamais oublié dans mes instants prospères ^

Empruntant bien vite des vêtements plus convenables que les miens, je me rendis auprès du frère du Premier consul. En vérité, quand je pense aux deux faibles poèmes dithyrambiques (le Rétablissement du culte et le Déluge) que j'osai envoyer à cet homme illustre, orateur et poëte lui-même, je dois m'étonner des marques de bienveillance qu'il me prodigua. Il voulut bien m'assurer qu'il se chargeait de veiller sur mon sort et m'en donna la preuve, malgré son départ précipité pour Rome, d'où il ne tarda pas à m'envoyer une procuration^ pour toucher

*■ « Le sénateur Lucien Bonaparte a reçu, citoyen, et a lu avec intérêt les poëmes que vous lui avez adressés. Il vous recevra avec plaisir pour en conférer avec vous; il est ordinairement chez lui dans la matinée, de midi à deux heures. J'ai l'honneur de vous saluer,

«Thiébaut, secrétaire.

« Le 50 brumaire an XII. »

^ La j)ièce suivante était dans une lettre que Béranger avait conservée et dont il a cité quelques lignes, mais que nous n'avons pas eue entre les mains. La lettre commençait ainsi : « Je vous adresse une procuration pour toucher mon traitement de l'Institut. Je vous prie d'accpter ce traitement, et je ne doute pas que, si vous continuez de cultiver votre talent par le travail, vous ne soyez un jour un des ornements de nolro Parnasse. Soignez surtout la délicatesse du rhythme : ne cessez pas d'être hardi, mais soyez plus élégant, » etc.

« Rome, le 27 octobre 1804.

« J'auloriscM. Béranger, porteur de la présente, à recevoir pour

son traitement de membre de l'Institut, dont trois années arriérées me furent payées d'abord. Je donnai la plus grande partie de cette somme à mon père', à qui je devais bien des mois de nourriture ; et je sus faire assez pour moi des mille francs annuels que me valut le traitement d'académicien'.

Dans les deux seules entrevues que j'eus, à cette époque, avec M. Lucien, il me fit beaucoup d'observations sur les hardiesses de mon style. Je ne voulus rien défendre et lui avouai que j'étais complètement dépourvu d'instruction classique. Jamais il ne m'avait tant coûté de dire que je ne savais pas le latin, cette langue dont je croyais, avec tout le monde alors, qu'on ne pouvait se passer pour bien écrire en français '. M. Lucien le pensait sans doute aussi ;

mon compte et à donner quittance de mon traitement fixe de l'Institut national de France, depuis l'époque où j'ai cessé de toucher ce traitement. La présente à valoir auprès du caissier de l'Institut comme procuration suffisante et spéciale.

« Lucien Bonaparte, membre de ilnstitut. »

Lucien Bonaparte avait quitté la France au mois d'avril.

'Le père de Béranger demeurait rue Sain t-Thomas-du-Louvre, n" 19.

- Le traitement des académiciens est de quinze cents francs pour toutes les classes de l'Institut; mais, dans la classe de littérature, on fait une retenue du tiers à chaque membre pour payer les jetons de présence et faite des pensions à ceux qui, ayant soixante ans, n'ont pas au moins six. mille francs de revenu personnel. {Note de Béranger.)

^ « La France a le bonheur d'avoir en ce moment un poëte émnient ; un poëte qui offre l'union si rare d'un grand talent et du plus noble caractère; un poëte dont l'imprimerie a vaiaementessayéde reproduira

mais il eut la bonté de ne m'en rien témoigner ; seulement il m'engagea à traiter un sujet romain, la Mort de Néron. J'essayai, dans un poëme d'environ deux à trois cents vers, de peindre les derniers moments de cet histrion couronné ; mais je n'étais plus là dans mon élément. Jamais je n'ai pu traiter que les sujets qui viennent s'offrir d'eux-mêmes à mon esprit, et l'imitation m'a toujours élé impossible. D'ailleurs, le paganisme et l'antiquité, que je connaissais aussi bien que si j'avais eu plusieurs années de collège, n'offraient aucun attrait à ma jeune muse, toute moderne, toute française et déjà révoltée contre la mythologie, dont abusaient surtout alors Delille et Lebrun-Pindare. Ce poëme de Néron ne contenait que quelques passages assez vigoureux, où paraissait une certaine tendance à la simplicité, que j'ai tant estimée aussitôt que, renonçant à l'effroyable facilité que j'avais eue d'abord d'accumuler des las de vers, je me fus mis à travailler

les œuvres au gvé de l'impatience publique ; un poëte enfin dont tout le monde sait les vers par cœur (prenez garde, messieurs, ce n'est pas M. de Lamartine que j'entends signaler; si je n'en avertissais pas, la méprise, serait naturelle); je parle de Béranger, du ciiansonnier que le public a salué du nom si flatteur et si juste de poëte national. Eh bien, Béranger ne sait pas le latin. Je ne commets pas une indiscrétion, car le poëte le dit à qui veut l'entendre. » (Discours de F. Arago à la séance de la Chambre des députés du 25 mars 1857, dans la discussion sur l'enseignement secondaire. — V. les Œuvres d'Arago, Mélanges, p. 699.)

avec réflexion. Cela, soit dit en passant, n'est pas une contrainte légère pour un rimeur de vingt ans. Il est vrai que j'avais eu assez de patience pour copier deux fois Athalie, élude qui, je le crois, m'a porté bonheur.

Dans une de mes conversations sur la versification française avec M. Lucien, partisan de formes que j'accusais d'être un peu vieillies, pour lui prouver comment j'entendais le style, je lui récitai une quarantaine de vers composés dans une manière opposée à la manière de Delille. Ce poêle était en grande faveur; mais, malgré l'admirable talent du maître, sa façon d'écrire me semblait, sous certains rapports, fausse et dangereuse. Je parlais, 'dans ce morceau, de la chute des Bourbons et de l'élévation de Bonaparte; il s'y trouvait ce passage ;

« Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, Passer dans les palais des familles nouvelles ; Familles et palais, il verra tout périra »

* Voici le morceau tout entier :

Nos grandeurs, nos revers, ne sont point notre ouvrag Dieu seul mène à son gré notre aveugle coumge ; Sans honte succombez, triomphez sans oigueil, Vous, mortels, qu'il plaça sur un pompeux écueil. Des hommes étaient nés pour le trône du monde, Huit siècles l'assuraient à leur race féconde : Dieu dit; soudain aux yeux de cent peuples surpris, Et ce trône et ces rois confondent leurs débris. Les uns sont égorgés, les autres en partage Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage,

S'il n'y avait là rien de bien neuf dans l'expression, il était au moins étrange de réciter de pareils vers à un homme nouveau, dans la splendide galerie où il me recevait. C'était se donner l'air du prophète Habacuc. Mon indulgent auditeur n'en loua pas moins ma méditation.

Exilés et contraints, sous le poids des rebuts. D'errer dans l'univers, qui ne les connaît plus.

Spectateur ignoré de ce désastre immense, Un homme enlin, sortant de l'ombre et de l'enfance, Parait. Toute la teiTe, à ses coups éclatants, Croit, dès le premier jour, l'avoir connu longtemp.s. Il combat, il sul)jugiie, il renverse, il élève; Tout ce qu'il veut de grand, sa fortune l'achève. Nous voyons, lorsqu'à peine on connaît ses desseins. Les peuples étonnés tomber entre ses mains. Alors son bras puissant, apaisant la victoire. Soutient le monde entier, qu'ébranlait tant de gloire. Le Très-Haut l'ordonnait. Où sont les vains mortels Qui s'opposaient au cours des arrêts éternels! Faibles enfants qu'un char écrasa sur la pierre. Voilà leurs corps sanglants restés dans la poussière.

Au milieu des tombeaux qu'environnait la nuit.

Ainsi je méditais, par leur silence instruit.

Les iils viennent ici se réunir aux pères

Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y portaient naguère,

Disais-jo, quand l'éclat des premiers feux du jour

Vint du chant des oiseaux ranimer ce séjour.

Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles,

Passer dans les palais des familles nouvelles;

Familles et palais, il verra tout périr!

11 a vu mourir tout, tout renaître et mourir,

Vu des hommes produits de la cendre des hommes ;

Et, lugubre llambeau du sépulcre où nous sommes^

Lui-même, à ce long deuil fatigué d'avoir lui,

S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui.

Voilà ce qu'écrivait, à vingt-t|ualre ans, le poëte qui depuis a choisi la chanson pour son genre.

La protection de M. Lucien, malgré l'exil auquel il se condamna depuis, ne cessa pas de m'être utile. 11 faut avoir quelque chose à dire de soi, et c'était beaucoup de pouvoir dire qu'il me protégeait. A vingt-cinq ans, j'eus enfin ce que j'avais toujours souhaité, un modesle emploi. J'entrai dans les bureaux du peintre Landon, où je rédigeai le texte de son Musée . C'est un recueil de dessins au trait des tableaux et statues des galeries du Louvre, si riche alors du fruit de nobles et loyales conquêtes, quoi que se soit permis de dire Wellington, qui eût dû réserver ses leçons morales pour les spoliateurs de

* Ce sont les tomes XI, XII, XIII, XIV, XV et XVI des A^inales du Musée et de VÈcole moderne qui parurent pendant que Béranger était employé dans les bureaux de Landon (chez le liliraire Soyer, rue du Doyenné, n. 2), et c'est là que l'on doit rechercher les pages qui peuvent le plus vraisemblablement lui fippartenir. Landon a public aussi (de i 805 à 1 8 1 1) une Galerie Jiislorique des hommes célèbres, eu 15 volumes in-8°, à laquelle Béranger a certainement beaucoup travaillé. Le gendre de Landon lui avait en même temps proposé la rédaction d'une Galerie mythologique, dont il a écrit une centaine de pages en divers articles détachés sur Achille, Apollon, Thésée, etc., qui n'ont pas été imprimés, mais dont le manuscrit existe. (V. la Correspondance de Béranger, 1. 1, p. 90.)

Béranger rappelait volontiers ces études. Un passage d'une de ses lettres (2 mai 1847) donnequelque facilité pour retrouver ses articles de peinture dans la collection des Annales. « Pour moi, dit-il, un grand coloriste n'est pas seulement un homme qui possède une riche palette, mais celui qui a le s-enfiment de l'harmonie et dont le pinceau nage dans l'air. Voyez Rubens. Ajoutons que ce roi des Flamands était un grand dessinateur, en dépit de ce qu'en ont dit nos pères. C'est là ce que j'ai eu l'honneur d'écrire il y a quarante ans. »

l'Inde. Lié avec plusieurs peintres*, il me fut facile de remplir ma nouvelle lâche : j'y achevai de perfectionner mon goût pour les arts plastiques, grâce aux conseils de Landon, qui ne manquait ni de tact ni de savoir. Les dix-huit cents francs de cette place, joints aux mille francs de l'Institut, me procurèrent les plus douces jouissances delà richesse; car je pus aider mon père et secourir ma pauvre grand'mère, la veuve du bon vieux tailleur, dont les assignats avaient complété la mine. Je pus même aussi me rendre utile à ma sœur, ouvrière chez une de nos tantes.

Toujours tourmenté de la crainte d'être un jour obligé de faire de la littérature un métier, prévoyant que mon emploi actuel avait peu de stabilité, je ne négligeai pas les moyens d'en obtenir un plus solide, et pour cela je m'adressai à M. Arnault% poëte tra-

*■ Guérin; Bourdon (Pierre-Michel), né à Paris en 1778, mort peu de temps avant Béranger, recompensé d'une médaille de 2^ classe en 1806, élève de Regnanlt et collaborateur du Musée Filhol; et M. Evrard, qui a survécu à Béranger et qui l'avait fait entrer chez Landon.

^ Voici cette lettre :

« Paris, ce 25 vendémiaire an XHI.

« Monsienr, je n'ai point l'honneur d'être connu de vous, et ma démarche vous paraîtra sans doute extraordinaire; quelques détails suffiront peut-être jiour la rendre au moins excusable; je dois, monsieur, vous les donner avant tout.

« Il y a environ dix mois que je recherchai la protection de M. Lucien

gique, ami de Lucien Bonaparte et chef de la division de l'inslrnction publique au ministère de

Bonaparte. 11 connut différents essais de ma faible muse, entre autres, un poëme du Déluge et du Rétablissement du Culte. 11 daigna m'en témoigner sa satisfaction, me dit les avoir lus à différenis littérateurs distingués (dont sans doute, monsieur, vous faisiez partie), m'engagea à beaucoup travailler, et comme je n'ai personne pour diriger ma jeunesse, me promit des conseils que dès lors ses voyages l'enipêclièrent de me donner. A son retour à Paris, il y a six mois, je lui remis un poëme de la Mort de Néron, dont je lui devais le sujet. 11 me donna des marques de son contentement, m'engagea de nouveau à lui faire parvenir mes ouvrages, et, par malheur, s'éloigna encore, sans qu'on puisse prévoir le moment de son retour. Les avis qu'il m'avait promis, les connaissances qu'il devait me faire faire, tout m'a manqué.

« Voilà les détails qui, j'espère, monsieur, fourniront une excuse à mon importunité. Je viens maintenant au motif de ma lettre.

« J'ai besoin d'avoir un guide éclairé, avant de me lancer dans la carrière des lettres. Vous êtes intimement lié avec M. Lucien Bonaparte ; j'ose vous prier de m'en servir. A cet effet, je joins à la présente le petit poëme de Néron, et une ode que j'ai envoyée, il y a quelques mois, à celui pour qui j'ai conçu la plus vive reconnaissance. Soit par écrit, soit en m'accordant quelques instants, ce qui nie serait infiniment agréable, indiquez-moi, de grâce, monsieur, les corrections à faire à ces deux morceaux. Permettez-moi aussi de vous en présenter d'autres ; enfin, soyez pour ma faiblesse un appui aussi coiistant qu'il est nécessaire.

« Je nedirai rien déplus, monsieur; pourréussirauprèsdeM. Lucien Bonaparte, j'ai dédaigné la voie de l'adulation, et je pense même que mes manières franches m'ont mieux servi que tout autre moyen ; je dois on agir de même avec vous, monsieur : de quoi me serviraient d ailleurs les éloges que je pourrais donner à l'auteur de Marius? Lorsque la voix du public s'est fait entendre en pareil cas, celle des particuliers ne peut ([ue paraître bien faible et même bien ennuyeuse.

« J'espère, monsieur, que vous daignerez me faire une réponse

l'intérieur. J'aurais pu penser à M. de Fonlanes, également ami de mon protecteur, qui m'avait dit lui avoir lu mes vers; mais on m'avait parlé de l'indépendance de caractère d'Arnault, qui en effet n'avait pu s'avancer dans la faveur du Premier Consul : cela détermina mon choix. Arnault devint bientôt un ami pour moi, et, si les bornes de son crédit ne lui permirent de me placer que trois ans plus tard*, il ne m'en donna pas moins sans cesse des marques d'un véritable intérêt, et m'ouvrit les portes du monde littéraire, que jusque-là je n'avais pu fréquenter. Il eût voulu me voir écrire dans les journaux";

quelconque. Je l'attends avec impatience, et quelle que soit votre détei-mination à mon égard, je n'en serai pas moins toujours, avec considération, monsieur, voire très-humble serviteur, b

^Le i" juillet 1809.

^ Dix ans plus tard, quand sa réputation commençait, Etienne lui proposa de faire un feuilleton de théâtre. D'accord avec lui-même, Déranger lui répondit :

Novembre 1816.

« Mon cher Etienne, si vous avez été au café depuis deux jours, vous avez dû trouver étrange de ne m'y point voir. Mais la proposition que vous m'avez faite était si séduisaiite, que j'ai craint que les instances de votre amitié, en rendant la séduction complète, ne m'enq)èchassent de considérer la chose sous son véritable point de vue.

« Après avoir pris des conseils (avec la discrrlioii que vous m'aviez recommandée), je reste seul contre tous ; et, malgré cela, je me sens encore la force de refuser une offre si brillante. J'ai une conscience trop timorée pour faire le métier de jouruahste. Mon caractère ne serait point là placé convenablement, et, dès lors, plus de bonheur

mais je ne me sentis jamais de vocation pour ce genre de travail, qui a fini chez nous par dévorer tant de

pour moi. La partie à laquelle vous vouliez m'attacher est, sans contredit, celle qui m'eût présenté le plus de charmes; mais, même dans celle partie, un journaliste qui craint le scandale devient bientôt froid, et c'est être ridicule. Il ne iaut point être catin ni bégueule. Un autre cas de conscience se joint à celui-lîi : la route tracée par ceux dont je serais le successeur est diamétralement opposée à celle que mes principes et mes opinions me forceraient de suivre. Pour moi, Voltaire serait un modèle (au moins souvent) et Cbénierune autorité. Ne regardant point le théâtre comme étranger à la politique, pensant même qu'une route immense serait ouverte à l'auteur qui oserait tenter de donner, par le spectacle, une direction à l'esprit public, il me serait impossible d'accorder mon utopie théâtrale avec les maximes précédemment débitées dans la chaire oîi l'on me ferait monter. Chaque jour même je jetterais du rez-de-chaussée des pierres à ceux qui occupent les étages supérieurs de la maison ; et, comme ils tiennent à leurs vitres, sans faire cas de la lumière, il est à croire qu'ils videraient sur moi leurs cassolettes, pour se débarrasser d'un voisin incommode. Peut-être on me dira qu'il serait nécessaire d'abord de courber la tète ; mais, puisqu'on vous demande un honnête homme, on ne doit point vouloir le soumettre à cette épreuve. C'est aussi en honnête homme que j'ai dû consulter mes forces littéraires. Sur ce point encore, accepter serait une témérité dont je me repentirais bientôt. Je suis dépourvu de cette première éducation qui doit être la base de toute critique. Je suis également privé de la plupart des connaissances particulières au genre aiiquel il faudrait que je me livrasse. Je veux parler ici et des productions théâtrales étrangères et des traditions de coulisses; ma pauvreté, vous savez que je ne rougis point du mot, ma pauvreté ne m'a jamais mis à même de suivre les spectacles. Or, je crois que cetle habitude doit être acquise depuis longtemps, pour écrire sur la manière dont les ouvrages dramatiques sont rendus. Enfin, j'ai bien fouillé dans tous les })lis de mon cerveau, et il ne me semble point y trouver celte forme légère, ces tournures piquantes, cette facilité de style, qui rendent nu article

jeunes talents, nés peut-être pour un avenir de gloire, et qui d'ailleurs effrayait ma plume paresseuse et ma conscience timorée. Pour m'adonner à une pareille profession, il eût fallu renoncer à mes belles espérances poétiques, à mes rêves : c'eût été rendre ma mansarde bien solitaire.

Le Génie du Christianisme, malgré les critiques que ce livre provoqua dans le monde philosophique, et quelle que fût la forme adoptée par l'auteur, me remplit d'enthousiasme. Chateaubriand révélait les

agréable aux lecteurs, et permettent à celui qui les possède de parler cent fois de la même chose en paraissant toujours nouveau. J'aurais tout cela moins que Geoffroy ; bien d'autres qualités moins encore, et je n'aurais de plus que lui qu'un amour de justice qui ferait des ennemis au rédacteur et pas un abonné au journal.

« Pardonnez-moi cette longue lettre : je ne voulais que vous écrire un mot, et j'ai été entraîné par mon sujet. Je reviens à ce que je voulais vous dire d'abord : c'est qu'il m'est impossible de n'être pas pénétré de reconnaissance pour l'amitié que vous me montrez dans cette circonstance, car je reste persuadé que je vous ai toute obligation de cette démarche. Ce n'est pas la première preuve d'intérêt que je reçois de vous ; ne trouvez point, je vous prie, que j'y réponds mal. Ayez la bonté de peser mes raisons, de consulter un peu mon caractère, et vous verrez que ma reconnaissance doit rester d'aulant plus entière que je n'aurai point accepté une fortune qui serait suivie de trop d'inconvénients.

« Encore une fois pardonnez à cette longue lettre : c'est la seule fois que je ferai le Duviquel.

« Tout à vous (le cœur pour la vie. Bkranger.

« P. S. Voici le Marquis de Cnrabas. Faire des chansons, voilà mon métier ; c'est fâcheux qu'il soit peu lucratif, » {Correspondance,ioma I, p. 205.)

beautés des écrivains de l^aiitiqiiité d'une façon toute nouYclle et disait rentrer dans la littérature l'élément religieux qui semblait banni de notre poésie. Son livre devint pour moi un cours d'études bien autrement inspirateur que ceux de Le Balteux et de La Harpe. A l'exception des larmes d'admiration que m'avait arrachées V Iliade de madame Dacier et l'espèce de passion que m'inspirait Aristophane, génie qui me semble encore mal apprécié chez nous, je n'avais pu me rendre bien compte de la poésie grecque.. le dus à M. de Chateaubriand de l'entrevoir à côté de la poésie biblique. Je lui dus aussi de juger plus sainement notre propie littérature, sans que pour cela je me sois soumis à toutes les opinions du grand écrivain. J'ai eu le malheur, car c'en est un, de ne pouvoir complètement courber la tête sous aucun joug, ce qui ne m'a pas empêché de vouer une enhère reconnaissance à ceux que j'ai choisis pour maîtres.

Avec un fond inébranlable de cette foi que nous appelons déisme, foi si fortement gravée dans mon cœur, qu'unie à tous mes sentiments, elle irait jusqu'à la superstition, si ma raison le voulait permettre, avec les dispositions mélancoliques, nées du malheur, et sous l'influence des ouvrages de (dialeaubriand, je tentai de retourner au catholicisme ; je lui consacrai mes essais poétiques, je fréquenlai les

i02 MA BIOGRAPHIE,

églises aux heures de solitude, et me livrai à des lectures ascétiques, autres que l'Evangile, qui, malgré ma croyance arrêtée, a toujours été pour moi une lecture philosophique et la plus consolante de toutes. Hélas! ces tentatives furent vaines. J'ai souvent dit que la raison n'élait bonne qu'à nous faire noyer quand nous tombions à l'eau. Toutefois j'ai eu le malheur qu'en ce point elle se soit rendue maîtresse au logis : la sotte ! elle refusa de me laisser croire à ce qu'ont cruTurenne, Corneille et Bossuel. Et pourtant j'ai toujours été, je suis et mourrai, je l'espère, ce qu'en philosophie on appelle un spiritualiste. Il me semble même que ce sentiment profond se fait jour à travers mes folles chansons, pour lesquelles des âmes charitables auraient eu plaisir, il y a une vingtaine d'années, à me voir brûler en place publique, comme autrefois Doletet Vanini.

De cet appel à une croyance, que ce spiritualisme persévérant m'inspira sans doute, il ne m'est resté que d'assez méchants vers que je brûlerai probablement bientôt, mais qui me font sourire quand j'y jette les yeux. Autant j'aime que le poëte se fasse religieux dans les sujets religieux, autant je trouve absurde de se donner soi-même comme rempli d'une foi qu'on n'a réellement pas. L'œil des vrais dévots ne s'y trompe point, et l'on ne peut faire ainsi que de la religiosité, à laquelle encore ne tarde-t-on pas

à se monlrer infidèle \ Sans compter qu'on court le risque de fausser son talent, la sincérité des sentiments en étant toujours l'appui le plus solide. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le poi'te remplit aujourd'hui un sacerdoce. Loin de moi un tel anachronisme ; mais, pour n'être guère plus qu'un objet de luxe dans le monde actuel, le poëte n'en doit pas moins tâcher d'offrir assez d'unité morale pour que sa bonne foi ne puisse être mise en doute dans les opinions qu'il veut servir et propager.

Pour parler rapidement de quelques-uns de mes premiers essais , je dirai que j'eus l'idée d'un poëme sur Clovis, où je voulais montrer l'épiscopat gaulois l'aidant à fonder notre vieil enq)ire. Je terminai presque un poëme pastoral, dont le sujet touchait à l'époque de Jeanne d'Arc, et bon nombre d'idylles en rapport avec les mœurs modernes. J'essayai aussi plusieurs comédies dont deux en cinq actes; il y en avait une entre autres sur ou contre les savants (à qui il m'est souvent arrivé de manquer de respect, malgré mon respect pour la science), et une autre intitulée les Hermaphrodites, titre bizarre, sous lequel je peignais des hommes efféminés, reste de l'ancien régime, et des femmes

^ Cliateaubriaiid même, de combien d'hérésies on le peut accuser! Note de Béranyer. )

104 MA DIUGIUPHIE.

aCfeclaiiL les habitudes de noire sexe. J'écrivis même plusieurs actes de ces deux pièces ; ce n'est pas ce qui devait leur manquer de sens commun qui m'arrêta, mais le soin que, presque malgré moi, je donnais à la facture des vers, préoccupé que j'étais du choix de la forme, de la saillie du mot, substituant même parfois l'image à l'expression simple de la pensée. De cette façon, qui tient de l'épître, on fait la comédie comme Gresset dans le Médiant ; mais on reste loin, je ne dirai pas de Molière \ qui atteint seul la perfection du style comique, mais bien loin

^ « Bien des gens se croient poëtes, parce qu'ils alignent des rimes ; ils se trompent : tout le monde fait des vers plus ou moins, cela n'est pas plus dilficile que d'écrire en prose. 11 faut de la force, de la concision, de l'énergie et de la simplicilé; la versification vient après : c'est pourquoi Molière est et restera le poète par excellence. On approchera peut-être un jour de Corneille, mais jamais on n'égalera Molière, jamais on ne surpassera La Fontaine. Quelle clarté! quelle aisance ! quel feu ! Diriez-vous autremfut en prose l'idée expi imée par ces deux vers :

li'ami du genre humain n'est pas du tout mon fall... La place m'est lieureuse à vous y rencontrer.

« Quelle concision et quelle abréviation ! En prose vous pourriez à peine vous exprimer en aussi peu de mots. Quant à jLa Fontaine, croyez-vous qu'il n'a pas fallu plus de génie et d'études pour écrire les Deux Pigeons , PInléinon et Bancis, le Chêne et le Roseau (j'en passe et des meilleures) cpie pour composer cinq actes? L'étude la plus approfondie de l'art dramatique se Irahit dans ces petits chefsd'œuvre ; toutes les règles chissiques y sont observées, comme dans une tragédie de Racine, et le dialogue donc! tencz,si jamais un lionmio approche de Molière, c'est La Fontaine. {Correspondance, t. IV, p. 259.)

même de Regnard, qui, comme l'an leur du MïsaTithrope, avec des moyens et un but différents, |)roduitd'un jetla tirade et le dialogue dans une forme pleine d'esprit, d'abondance et de gaieté. Car, je ne puis m'empêcher de le dire ici, on néglige trop cet auteur dans nos cours littéraires, et l'on ne semble pas assez apprécier son style, improvisation folle et charmante, dont La Harpe n'a pu sentir tout le mérite. A mon avis, Regnard serait le premier des comiques modernes, si Molière ne nous eût pas été donné. Plus nous lui reconnaîtrons de génie, plus nous admirerons Molière, puisque ce sera encore avec plus d'étonnement que nous mesurerons la distance qui les sépare. Rousseau qui semble toujours croire que ceux qui font rire font rire de lui, ne l'a pas mieux traité que Molière'. Mais, je le demande, au Légataire universel donnez le titre du Vieux Célibataire, qu'auriez-vous à dire?

Pour la centième fois, je me mis donc à relire mes auteurs favoris, et je ne me sentis plus le courage

' « Régnai cl, un des moins libres successeurs de Molière, n'est pa< Je moins dangereux. C'est une chose incroyable qu'avec l'agrémenl de la ])olice on joue publiquement au milieu de Paris une comédie où tians l'appartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer, son neveu, l'honnête homme de la pièce, s'occupe, avec son digne cortège, des soins que les lois payent de la corde ; et qu'au niiheu des larmes que la seule humanité lait verser en pareils cas aux indifférents mêmes, on égayé à l'envi de plaisanteries barbares le triste appareil de la mort. » [Lettre de J.-J. Roi:sseau à iiAlemhert.)

d'achever des comédies, dont plus de sept actes allèrent rejoindre tant d'autres ébauches abandonnées. Je m'avouai que je pourrais être un homme de style, d'imagination même, mais que je ne serai pas un écrivain dramatique. A l'âge des présomptions, il est rare que l'on découvre ainsi ses côtés faibles : je me suis toujours su un gré infini de cet acte de bon sens.

Si, depuis lors, j'ai tenté quelquefois d'aborder la scène, le besoin seul m'y a contraint \ Heureusement je n'obtins jamais les honneurs d'une lecture. A part mon incapacité, que serais-je devenu dans une carrière hérissée d'obstacles, où les intérêts et les amours-propres luttent sans cesse et par tous les moyens? Même avec le génie de Molière, mon caractère m'eût fait échouer dans les coulisses\

'■ « Je viens de faire un o|jéra-comique en dix jours ; je déteste ce genre méprisable, mais le désir de fournir à Bosquillon un poëme sur lequel il pût s'exercer m'a donné le courage de l'entreprendre. J'en suis sorti mieux que je ne le pensais. La musique laite, le plus aisé sera terminé; la difficulté sera de le fiaire recevoir, d'essuyer les dédains de MM. les acteurs, les maux de tète de mesdames les actrices, etc., etc. J'espère cependant que, si dans dix ans nous nous revoyons encore à Paris, nous pourrons aller à la première représentation. Au reste, je n'y attache d'autre intérêt que celui (jue je porte à Bosquillon. » [Correspomhmce, i.l,^. 128; — anuéelXjO.)

* Je fus cependant nommé une fois au théâtre du Vaudeville, dans les premières années de la Bestauration. Moreau et Wafllard m'avaient proposé de travailler à une pièce intitulée les Came'/eo/is. Mais je ne remplis point ma tâche, renonçai à la collaboration et ne devais pas

On faisait peu de politique sous le gouvernement impérial ; cependant la politique me préoccupait toujours, et, quoique j'eusse prévu à peu près la marche que suivrait l'ambition de Bonaparte, le rétablissement d'un trône fut pour moi un grand sujet de tristesse. Bien moins homme de doctrines qu'homme d'instinct et de sentiment, je suis de nature républicaine. Je donnai des larmes à la République, non de ces larmes écrites, avec points d'exclamation, comme les poëtes en prodiguent tant, mais de celles qu'une âme qui respire l'mdépendance ne verse que trop réellement sur les plaies faites à la patrie et à la liberté. Mon admiration pour le génie de Napoléon n'ôta rien à ma répugnance pour le despotisme de son gouvernement, d'autant plus qu'alors je me rendais moins bien compte que je ne l'ai fait depuis des nécessités que lui imposait la lutte à soutenir contre les entreprises sa us cesse renaissantes de l'aristocratie européenne.

Un autre chagrin vint s'ajouter à celui-là. Seul de

être nommé. Je n'ai jamais vu ni lu la pièce, et, malgré les instances des deux auteurs, je refusai ma part des recettes. Je sais ([u'un bibliomane, M. de Soleiiine, m'a attribué les couplets de plusieurs pièces d'Autier. Ceci est d'autant plus ridicule, que mon ami a un bien autre talent que moi pour cette sorte de travail. Je fis, je crois, une douzaine de couplets pour les Caméléons, et, à sa grande surprise, Moreau n'en trouva ((ue trois ou quatre de passables. [Note de Déranger.)

tous les frères de rEm|3ereur, M. Lucien n'eut point part à sa fortune élevée, et resta dans un exil qui n'a été suspendu que pendant les Cent-Joiirs. Ma reconnaissance souffrit de le voir oublié à Rome, qu'il habitait alors, et m'inspira l'idée de lui rendre un honnnage public. Je n'avais d'à peu près terminé que quelques poésies pastorales ^ Laissant de côlé

' « Vous travaillez donc? allez-vous me dire. Oui, mais peu. Je craius bien de n'avoir point terminé pour l'hiver; mais je m'applaudis pourtant de ma lenteur : combien de corrections le temps ne fournit-il pas! Mon premier chant y a gagné même depuis que vous l'avez lu. J'en ai encore fait dis[)araître dernièrement une omission assez étrange. J'avais négligé d'indiquer positivement la saison dans laquelle se passe la scène; cela m'a fourni un trait heureux pour ce premier chant, et un autre au second. Je ne crois pas, mon ami, qu'il y ait de poésie plus difficile que celle de ce genre. Sans doute, beaucoup d'autres goures sont au-dessus delà sublimité des conceptions et des pensées ; mais aucun ne présente plus de difficultés de style. » [Correspondance, t. 1, p. 161; année 1812.)

« J'écris aussi, et si ce que Buffon a dit du génie, que c'est une aptitude à la patience, est absolument vrai, j'ai furieusement de celle drogue. Figurez-vous, mon ami, que je suis ohligé de refaire les deux tiers de mon second chant ; les cent premiers vers m'ont déjà occasionné des changements qui donnent à ce début un air tout nouveau. Je suis plus coulent que pour mon premier charit ; celui-ci a déjà subi aussi plusieurs corrections depuis que vous lavez lu. Enfin je travaille continuellement, mais j'avance peu; il faudra pourtant bien que cela finisse. Arnault, à qui dernièrement je faisais l'hisloii'e de ces corrections, sans les lui communiquer toutefois, s'étonnait de ma constance et de mon peu d'empressement à me faire connaître; il m'invite souvent à publier mes ouvrages; je n'en ferai rien que je ne les aie portés au point de perfection où je sens que je puis arriver.

« Ensuite il en sera tout ce qui plaira au sort ; mais je ne crois

tout amour-propre d'auteur, toute prétention à une perfection que ces poésies ne devaient jamais atteindre, j'en formai un petit volume, décoré d'une épître dédicatoire , et m'occupai de trouver un libraire. Avec la moindre liberté de la presse, la dédicace seule m'eût procuré l'éditeur dont j'avais besoin ; mais il fallait passer par la police littéraire.

Je fus recommandé par Arnault à Lemontey \ académicien, qui avait la réputation d'être le plus accommodant des censeurs impériaux. A la première vue, il condamna la dédicace du livre et l'épilogue d'un poëme pastoral, que j'adressai à M. Lucien. Le voici : il suffira pour faire apprécier la susceptibilité oflicielle du bon Lemontey, qui, entre quatre

pas recueillir jamais le fruit des peines que je me donne; j'ai tort, au reste, d'appeler peines ce qui est plutôt une charme pour moi qu'une occupation. » {Ibidem. Lettre du 24 juin d812.)

' Lemontey (Pierre-Edouard), né à Lyon le 14 janvier 17G2, nioit à Paris le 26 juin 1826; avocat, puis homme de lettres, altaclié en 1787 à la cause des |)rotestants, procureur de la commune de Lyon en 1789, député à l'Assemblée législative, émigré api'ès le 10 août. Rentré en France on 1795, il vint à Paris en 1797, y fit jouer des opéras, et y publia de piquants articles de littérature. Membre du conseil de l'administration des droits réunis, dès sa création, et chef d'un bureau de police littéraire, il fut, en outre, pensionné à 6,000 francs par an pour écrire une histoire de la France au dixhuitième siècle. Mais il se borna à préparer son Essai skv f Établissement monarchique de Louis XIV et sou Histoire de la régence, qu'il publia sous Louis XVllI. La Restauration le traita presque aussi bien (jue l'Empire. En 1814, il entra à l'Académie française. La phrase de Béranger suffit pour le peindre.

no MA BIOGRAPHIE,

yeux, n'en médisait pas moins des rois et des empereurs.

• Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire, Mes vers et moi, que nous mourions obscurs? Jamais, hélas ! d'une noble harmonie L'antiquité ne m'apprit les secrets ; L'instruction, nourrice du génie.

De son lait pur ne m'abreuva jamais.

Que demander à qui n'eut point de maître? Du malheur seul les leçons m'ont formé, Et ces épis que mon printemps voit naître Sont ceux d'un champ où ne fut rien semé. Ah ! je voudrais, par d'agrestes images, Cher protecteur, vous qui fuyez les cours. Vous attacher aux paisibles ombrages Dont les parfums révèlent tant d'amours. Dieu pour les champs garde aussi des orages, Mais que bien vite il leur rend de beaux jours ! Vous qui fouillez sous cette arène antique *■ Oii triomphaient les rois de l'univers, Que reste-t-il de leur pompe héroïque?

De vains débris et des tombeaux déserts. Là, pour les grands quelle leçou profonde! Puissiez-vous donc, attentif à ma voix, Plein des vertus que le calme léconde, Aimer les champs, la retraite et les bois ! Oui, fier du sort dont vous avez l'ait choix. Restez, restez, pour l'exemple du monde. Libre de l'or qui pèse au front des rois.

' M. Lucien a lait laire, (Unis les environs de Rome, des louilles considérables. {Noie de Béranger.)

MA BIOGRAPHIE. lil

Si l'on peut juger des rigueurs de la censure par cet échantillon, on verra peut-être aussi, à la lecture de ces vers, ce qu'il y avait d'abnégation personnelle dans leur publication. La preuve que je jugeais ainsi du recueil entier, c'est que je renonçai à l'impression, dès que je fus convaincu derimpossibilitéd'en faire hommage à M. Lucien. Ce morceau ne fut pas plus heureux sous la Restauration. Arrangé à la circonstance pour obtenir qu'il pût paraître, je l'envoyai aux AlmanacJis des Muses, sans pouvoir en obtenir la publication. Ce ne fut enfin qu'en 1833 que, par quelques lignes de prose, je pus, d'une manière convenable, rendre publique l'expression de ma reconnaissance pour l'illustre proscrit, que je n'ai revu que deux fois après le 20 mars 1815. A cause de ma réputation de chansonnier, il m'adressa alors de vifs reproches ^ sur l'abandon que je semblais faire des genres élevés. N'ayant pu le persuader que cet abandon était loin d'être encore dans mes projets, je crus devoir me tenir à l'écart, jus-

* Vous êtes un [)ea sévère, vous et votre ami, sur les poésies de madame Lucien Bonaparte. 11 y a de fort belles choses dans Bnthilde, reine des Francs. Le quatrième chant, la scène des druidesses, a un g rand mérite comme couleur locale et harmonie des vers. Je suis peut-être partial en ce qui concerne votre grand-père et sa femme ; mais Lucien m'a toujours fait l'effet d'un maître. J'en suis encore à admirer sa fameuse tragédie : vous savez ! » (Lettre à madame M. de Sohrts; Correspondance, tome IV, p. 227.)

qu'après la bataille de Waterloo ; mais, dans cette funeste circonstance, il me fut impossible ^ de pénétrer jusqu'à ce prince, que je n'aurai peut-être jamais le bonheur de revoir.

Retournons en 1807. Ayant perdu ma place chez Landon, qui avait à peu près terminé son œuvre, et me trouvant réduit au traitement de l'Institut, avec des charges aussi lourdes ^, je serais retombé dans la misère, sans un de mes amis d'enfance, Quénescourt, de Péronne, qui me rendit facile l'attente d'un temps meilleur '\ Je me suis entendu accuser de

* Lucien Bonaparte ne put rester à Paris que jusqu'aux derniers jours de juin. Il était revenu en Frame le 9 mai.

- Béranger soutenait son père et élevait auprès de lui le fils qui lui était né eu 1800, et dont il va parler tout à l'heure.

^ C'est dans la Correspondance de Béranger, au tome 1", pendant pins de cent pages, qu'est niarf|uée dans toute sa simplicité la noblesse de l'amitié qui unit M. Quénet.court et Béranger ; que de lettres comme celle-ci! « Eli! que m'impoile l'argent! IN'ai-je pas des amis? Je les mets à la gène, il est vrai, mais ils ne me le leprocheront pas, et qui sait si la Providence ne me mettra pas à même de reconnaître un jour tout ce qu'ils font pour moi? N'y comptez pas trop cependant, mon cher ami. Une personne qui m'est attachée voulait, et devait me prêter 400 francs que je vous demande {pour pai/er les frais du décès de son père) ; mais elle a moins le moyen de les perdre (pie vous, et je vous ai donné la prélérence. )> (Lettre du 8 janvier 1809.)

On n'ignore pas qu'il y a dans les chansons de Béranger un chant funéraire (;om|)Osé après la mort de son ami. M. Quénescourt est mort à Nanterre le 20 janvier 1851.

Avec Lucien Bonaparte, c'est à M. Quénescourt que revient l'honneur de nous avoir donné Béranger.

M. (jnénescourt (François-Gabriel) naipiit à Péromie en 1784, de

fierté pour avoir souvent refusé les offres de beaucoup de gens riches; on se méprenait. Seulement,

parents assez âgés et fut presque toute sa vie maladif et mélancolique. La Révolution avait fort appauvri, sans la ruiner, sa famille, et il fut élevé d'une manière si triste, qu'il prit dès s;i plus tendre jeunesse des habitudes de réflexion et de solitude que n'altéra pas la gaieté du commerce de plusieurs de ses amis. Quoique un peu plus jeune que Déranger, il fut de bonne heure à Péronne son camarade dans les écoles fondées par M. de Bellenglise, et il aima et devina le génie du poëte dont il a été le généreux et simple Mécène. Son dévouement était si noble et son amitié si douce, que ses amis le nommaient VAnge.

Prédisant à Béranger sa renommée future et sachant bien quels fruits sa muse philosophique devait un jour retirer de la gaieté des réunions de jeunes gens, M. Quencscourt fonda, pour lui ouvrir une carrière, la petite académie joyeuse de Péronne, qui, sous le nom de Couvent des Sans-Soucis, vivra dans notre histoire littéraire. Une grande partie du premier recueil de Béranger y a été faite ou du moins y a été chantée.

Tout fleuve est parti d'une source étroite. Ici, du moins, la sincère amitié, une gaieté franche et la muse des chansons anoblissent la rive.

Las sur les (lots d'aller, rasant le bord,

Je saluai sa demeure ignorée.

Entre, et chez moi, dit-il, comme en un port,

Raccommodons la voile déchirée.

Proclamé roi de ses festins joyeux, A son foyer je fais sécher ma lyre.

En 1813, Béranger décida son ami à quitter Péronne et à venir habiter Paris. De 1815 à 1819 il le visita presque chaque jour, lui payant de sa gloire naissante le prix de sa noble amitié. Madame Ouenescourt pourvoyait à ses besoins et soignait son linge. En 1819, M. Quencscourt alla s'établir à Passy ; et c'est en l'allant voir que Déranger prit l'habitude de la route et du pays jusqu'à y placer lui aussi ses pénates.

M. Quencscourt maria sa fille en 18!29 et alla demeurer chez son

iU MA BIOGRAPHIE.

je irai voulu accepter que le secours de mains amies; et si, dès qu'une espèce de rôle politique me lut marqué, j'ai résisté aux instances d'hommes recommandables, dont je ne pouvais mettre en doute l'atlachement, c'est que ces amis avaient eux-mêmes, dans l'opposition, un rôle trop important pour que l'indépendance du chansonnier ne dût pas craindre d'être suspectée, s'il avait accepté de devenir leur obligé. Mais jamais, par orgueil, je n'aurais repoussé la main qu'un ami serait venu me tendre dans mes adversités : c'eût été me rendre indigne de secourir, à mon tour, des amis malheureux. Grâce au ciel, mon esprit d'ordre a pu, dans les bons jours, me permettre d'obliger souvent, et je n'ai jamais pensé qu'on eût à rougir d'avoir accepté des services qui ne pouvaient causer à ceux qui en étaient l'objet autant de joie qu'à moi-même.

Au reste, je n'ai pas été le seul écrivain de cette époque à maintenir son indépendance par une conduite désintéressée. Le nombre de ceux qui l'ont fait a été grand, malgré les calomnies répandues. On a souvent imprimé, par exemple, que Thiers avait eu des obligations d'argent à Laftitle : l'écrivain, jeune

gendre, à Nanterre, où il est mort. Déranger ne s'est jamais consolé de sa perte. Sou œil se mouillait de larmes quand il allait revoir la maison où étaient restées la veuve et la fille de sou ami.

Puisse l'exemple de M. Quenescourl susciter des amitiés pré*voyantes et constamment généreuses comme l'a été la sienne !

alors el vivant de son travail, a souvent aidé le financier * ; mais c'était le rigide Manuel qui était l'arbitre de leurs relations, el je crois être certain qu'elles n'ont jamais été avantageuses à l'écrivain. Thiers a toujours conservé un cœur bon et des mains pures. Lorsqu'on Ini a reproché d'avoir été ingrat envers Laffitte, il a gardé le silence : c'est un noble courage dont je suis juge par tout ce que je sais; et je dois ajouter que cette injuste imputation n'est jamais sortie de la bouche de Laffitte. Au contraire, il s'est souvent loué, avec moi, de la conduite qu'en plusieurs occasions graves Thiers a tenue à son égard depuis 1850.

Dans cette notice, que j'aurais voulu faire succincte, je ne cesse de parcourir de haut en bas et de bas en haut l'échelle de mes jours, amené par un mot à sauter dix ou quinze ans, qu'il me faut ensuite remonter. Cette fois encore, retournons à ma jeunesse et à quelques-uns de ses plus heureux moments : grand plaisir pour un vieillard.

Les fréquents voyages que je faisais à Péronne, pour voir ma lanle et Quenescourt, chez qui je logeais, eurent beaucoup d'influence sur le dévelop-

* Les écrits publiés sons le nom de Laffitte, de 1820 à 1 8o0, sont : Opinion sur le projet de loi de finances de 4 82'2 ; Réflexions sur a réduction de la rente et sur l'état du crédit (18124) ; Laffitte, banquier à Paris, à MM. les Électeurs de l'arrondissement de Vervins (1826).

pement presque involontaire de mon cnansonnier. D'anciens amis, de bons parents, les Forgel, entre autres, àpeu près de mon âge, se réunissaient pour me faire fête. Les plaisirs de la table sont les seules distractions des petites villes : belle occasion pour égayer par des couplets le dessert, qui souvent ne finissait qu'à minuit. Je les improvisais presque, et plusieurs de ces chansonnettes ont pi^is place dans mes volumes. La chanson des Gueux date de cette époque, car nous étions loin d'être de grands seigneurs. L'un de nos convives les plus assidus était le compositeur qui, autrefois, à l'imprimerie, m'avait donné mes premières leçons de casse. Brave Beaulieu ! excellent homme, qu'un verre de vin consolait de bien des misères, et que nous aimions tant à consoler !

Arrivé aujourd'hui à cet âge que les Grecs ont appelé la fin du banquet, il me prend envie de me redire à mon triste dessert quelques-unes des chansons de ce temps de joie et d'amitié \

* C'est Laisney qui donna à la maison de M. QuenescourL le nom de Couvent des lHans-Soucis. La communauté se composait de sejjt frères, qui étaient : M. Quenescourt, frère gardien ou prieur; Poticier, sommelier, surnommé frère Âsinard; Laisney, dit le frère Chopine; Bérangei-, dit frère Hilarion, de France; frère Boniface, M. Mascré, et le compositeur Beaulieu, à (jui on avait décerné le surnom rabelaisien de Ripailles. M. Antier alla visiter le couvent : il y reçut le nom de frère Bienvenu.

Nous avions donné à noire réunion le nom de

Couventdes Sans-Soucis, ei le iis ces couplets sur

l'air de Lœtamini :

Un couvent \a renaître, Couvent des Sans-Soucis.

Frères, il nous faut être Douze au plus, au moins six.

Proclamons en buvant \ .^ La règle du couvent. )

Sous cette règle austère Si l'on veut demeurer, Ce n'est qu'au monastère Que Ton doit s'enivrer.

Proclamons, etc.

Sans cloches ni crécelles Annonçant aux dévots Nos letes solennelles Par des refrains nouveaux.

Proclamons, etc.

Entre poire et fromage Écrions-nous : Grands saints.

Du froid et de l'orage Préservez les raisins !

Proclamons, etc.

Confessons les fillettes,

Et chez nous, grands docteurs.

Qu'un couvent de nonnettes Prenne ses directeurs.

Proclamons, etc.

Nos douces sympathies N'ont à craindre aucun choc.

Pas même ici d'orties Pour y jeter le froc.

Proclamons en buvant J

r » 1 1 l Bis.

La régie du couvent. ]

Revenant à Péronne, en 1809, je salue ainsi la communauté :

Aie : Eimile, bon ermite.

Ave, mes joyeux frères, Au couvent je reviens.

Le monde et ses chimères Ne plaisent qu'aux vauriens.

Dieu, qui veut qu'on se range, Me tirant du bourbier, M'a fait, par mon bon ange*, Reconduire au moutier.

Salut au monastère Oîi tout moine est fervent.

Je sonne avec mon verre :

C'est un bon frère Qui rentre au couvent.

Laissons dire à la Trappe :

« Frères, il faut mourir. »

' .Mon bon ange : Quenescoutt. {Nùte de Béranger.)

Quand le destin nous frappe, Gaîmenl sachons souffrir ; Mourir va de soi-même, N'en ayons point souci.

Bien vivre est le problème Qu'il faut résoudre ici.

Salut au monastère, etc.

Des ordres que l'on cite, Vivent les Templiers, Qui n'avaient d'eau bénite Qu'au fond de leurs celliers !

On préfère, après boire, Quand sagement on vit.

Les psaumes de Grégoire Aux chansons de David.

Salut au monastère, etc.

Frères, j'ai vu le diable ; Il a peau fine, œil doux, Teint frais, gorge impayable, Bouche à nous damner tous.

De ses bras où l'on brûle.

Enfin, sorti vainqueur, Je reprends ma cellule El viens chanter eu chœur :

Salut au monastère Où tout moine est fervent.

Je sonne avec mon verre :

C'est un bon frère Qui rentre au couvent.

11 faut se quitter bien souvent, et voici des couplets d'adieu :

Air : On ne sait comment faire.

Amis, dans nos joyeux débats Que tout vain regret s'évapore ; Puisque l'on voyage ici-bas, Nous nous rencontrerons encore.

Au revoir donc, bons moines gris !

Oui, plein d'un espoir agréable, Pour trinquer ensemble, à Paris, Je vais faire dresser la table.

Entre l'amour et les plaisirs Sans beaucoup d'apprêts je voyage.

Et le charme des souvenirs Compose mon plus gros bagage.

• Jeunes, sommes-nous jamais las?

A tout vent l'âme est emportée.

L'espérance guide nos pas Aux sons d'une flûte enchantée.

Qu'on aille en poste ou bien à pied, Au même but l'on court sans doute.

Heureux celui que l'amitié Attend aux deux bouts de la route !

Amis, dans nos joyeux ébats Que tout vain regret s'évapore ; Puisque l'on voyage ici-bas.

Nous nous rencontrerons encore.

Autre départ.

Air : Comme ça vient, comme ça passe.

Adieu donc troupe folle !

A profit mettons ce jour.

Au départ le temps vole Pour avancer le retour

Je quitte l'hôtellerie Où, quand j'étais las d'errer Sur le chemin de la vie, L'amitié m'a fait entrer.

Adieu donc, etc.

« Le plaisir, douce chimère, Fuit toujours, » dit le vieillard.

Rétorquons sa plainte amère :

Le plaisir reste et l'on part.

Adieu donc, etc.

Au dîner qui nous rassemble, Quoi ! l'on brise un rouge bord !

C'est qu'ici l'amitié tremble En signant mon passe-port.

Adieu donc, etc.

En voyageant, si je passe La borne de nos douleurs, Puissiez-vous suivre ma trace Au parfum de quelques fleurs!

Adieu donc, troupe folle A profit mettons ce jour, Au départ le temps vole Pour avancer le retour.

Je me trouvais à Péronne pour une Saint-Jean- Porte-Latine ' , fête des imprimeurs : j'allai, avec les ouvriers, porter le bouquet au vieux père Laisney, mon ancien maître, et, paré du bonnet et du lablier de papier, je lui chantai, ainsi qu'à sa femme :

Nos bourgeois, ma toilette est faite, Avec bonnet et tablier ; .l'ai, pour chanter à cette fête.

Les droits d'un ancien ouvrier.

L'amitié m'anime.

Amis, c'est cela, Qu'il faut qu'on imprime, Qu'on imprime là.

(La main sur le cœur.)

Qu'à travailler chacun s'empresse ; Savant, prenez Je composteur.

Nous autres, courons à la presse :

• Tout ira bien sans correcteur.

L'amitié m'anime, etc.

Saint Jean, à qui nous allons boire, Devait me reprendre au cassier :

Que l'art qui fait vivre la gloire N'est-il mon père nourricier !

L'amitié m'anime, etc.

Ces chansonnetles me rendent d'heureux souvenirs cl me parlent d'amis dont beaucoup, hélas !

* Le 0 mai.

m'ont précédé clans la tombe. J'en fis alors de bien plus folles, qui eurent un grand retentissement dans le pays : mais l'une d'elles faillit m'attirer de fâcheuses affaires \

Péronne avait et a peut-être encore une compagnie de chevaliers de l'arc. J'étais dans cette ville, lorsque ces messieurs, tirant un geai, oiseau de bois peint, perché au bout d'un mât de cinquante pieds de haut, s'y prirent à deux fois sans abattre l'oiseau. Je broche à la hâte une espèce de vaudeville, et le voilà qui court, gros d'une vingtaine d'épigrammes, plus mordantes que spirituelles, à l'adresse de chacun des maladroits archers. Le scandale fut grand, et Piron, à Beaune, n'en causa pas plus par une imprudence à peu près pareille. Si je n'avais quitté promptement le pays, il eût pu m'arriver mésaventure. Avec des ministres, même avec des rois, on en est quitte pour la prison el de fortes amendes ; nos chevaliers n'avaient pas l'air de vouloir se contenter de si peu. Mais les bons Picards se calment aussi vile qu'ils s'emportent : ils me pardonnèrent une folie dont bientôt ils rirent eux-mêmes, et je pus retourner chanter dans cette ville, dont le souvenir m'est resté cher à tant de titres. Voici ma chanson de retour :

* En 1809; Voyez les lettres de 1810 dans la Correspondance.

Air : Pan, pan, pan.

Dans ces lieux, par mes bons mots, J'ai des sots aigri la bile ; Puis-je cbaiiter en repos Ayant contre moi les sots ?

Din, diii, din, din, din, din, din, Ab ! sur moi dans notre ville, Din, din, din, din, din, diii, din, On va sonner le tocsin.

Le corps de l'arc outragé A tirer sur moi s'apprête ; Vous sentez la peur que j'ai, Car je suis plus gros qu'un geai.

Din, din, din, din, din, din, din.

Entendez-vous leur clochette * ?

Din, din, din, din, din, din, din.

Sur moi sonne le tocsin.

Pour guérir les imprudents, De Piron l'histoire est bonne.

Bigots, fripons et pédants.

Sur les esprits trop mordants,

Din, din, din, din, din, din, din, Soit dans Beaune on dans Péronne, Din, din, din, din, din, din, din.

Sonnent toujours le tocsin.

Mais vous serez mes appuis, Vous, mes amis, mes confrères ;

* Au jeu d'arc, une sonnette annonçait chaque coup. {Note de Béranger.)

En revanche aussi je puis Vaincre avec vous les ennuis,

Din, din, din, din, din, din, din.

Et gaîment, au bruit des verres, Din, din, din, din, din, din, din, Sur eux sonner le tocsin.

Peut-être trouvera-t-on curieux de voir une autre face de cette vie de jeune homme. A côté de ces chansons, inspirées par le plaisir, et dont je n'ose, sage que je suis devenu, rapporter les plus gaies, quelques accès de tristesse m'inspiraient des vers, tels que ceux-ci :

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