‹ Ma biographieChapitre 4 sur 71 · MA iJlOGliAPIllE · texte numérisé non relu

MA iJlOGliAPIllE

que je me fus rendu compte de la nature de mes facultés et de l'indépendance littéraire que la chanson me procurerait, je pris mon parti résolument; j'épousai la pauvre illle de joie, avec l'intention de la rendre digne d'être présentée dans les salons de notre aristocratie, sans la faire renoncer pourtant à ses anciennes connaissances, car il fallait qu'elle restât fille du peuple, de qui elle attendait sa dot. J'en ai été récompensé au delà du mérite de mes œuvres, qui eurent au moins celui de faire intervenir la poésie dans les débats poliliques, pendant près de vingt ans. Le parti légitimiste, qui m'a toujours jugé, comme auteur, avec une extrême bienveillance, m'a accusé d'avoir contribué, plus que tout autre écrivain, au renversement de la dynastie que nous avait imposée l'étranger. Cette accusation, je l'accepte comme un honneur pour moi et comme une gloire pour la chanson. Pour la lui obtenir, on ne sait pas tous les obstacles que j'eus à vaincre. Combien de fois n'ai-je pas été obligé de lutter contre les chefs du parti libéral, gens qui eussent voulu me faire accepter leur tutelle, pour m'astreindre à leurs combinaisons timides !

J'en ai vu plusieurs m'abaiidonner au moment le plus pénible du combat : ils ne revenaient à moi que lorsqu'ils voyaient les applaudissements de la foule me restei* fidèles. Je n'ai pas eu besoin de la

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Kévoliitioii de juillet pour juger de la portée politique des grands liommesque nous nous étions foits. J'en ai souvent gémi avec Manuel, obligé plus d'une fois de me défendre contre des anathèmes dont je ne faisais que rire pour ce qui me regardait, même lorsque cela allait jusqu'à me priver de l'appui des journaux. Les hommes désintéressés qui sont mêlés au mouvement politique ont bien besoin d'avoir foi dans le peuple : cette foi ne m'a jamais manqué.

Les succès que je dus à la chanson me firent apprécier le bonheur qu'il y avait eu pour moi à voir échouer mes autres tentatives. Si mes précédents essais eussent obtenu quelques suffrages publics, il est vraisemblable que j'aurais, comme tant d'autres jeunes gens, qui s'élancent vers un but trop élevé pour leurs forces, dédaigné le genre inférieur qui m'a valu d'être honoré du suffrage de mes contemporains ; et, à mes yeux, l'utilité de l'art est ce qui le sanctilie. Sans doute, il m'est resté de la tristesse de tant de projets et de plans avortés ; sans doute, mes jeunes et hautes prétentions ont contribué à m'ôter toute illusion sur la valeur littéraire de mes succès; mais il n'en est pas moins certain que, porté par sentiment et par caractère à consacrer mes talents, quels qu'ils fussent, au service de mon pays, j'ai rempli l'humble lâche qui m'était marquée.

Je dois pourtant avouer qu'à près do quarante ans

une idée singulière traversa encore mon espril. La Iragédiene. m'avail jamais inspiré nn vif attraiL : c'était le seul genre que je n'eusse ])ns tenté. L'idée me vint de m'y essayer, à force d'en faire le sujet de mes conservations avec Talma\ quej'élais toujours si heureux de rencontrer. Je lui préchais l'étude des tragiques grecs, aussi vrais, mais bien plus poétiquement vrais que les espagnols, les anglais et les allemands. Sans compter que, par une naïve intelligence de l'art, ils me semblent avoir un avantage même sur Corneille et sur Racine. Disons pourlant que ceux-ci ont fait ce que j'appellerai le théâtre résumé, le plus difficile de tous, celui où la poésie est presque toute dans la composition. Par là s'explique le mot de Racine : « Ma pièce est faite, je n'ai plus qu'à en faire les vers. »

En effet, en cinq actes assez courts ils résument, au profit de la morale ou des sentiments, toute une vie, tonte une passion, tout un caractère, ainsi que les événemcnis d'invention ou réels, auxquels ils rattachent leur nom. C'est, au théâtre, la plus haute poésie possible; il est surjirenant qu'on ne l'ait pas toujours reconnu pour Corneille et Racine, lorsque personne ne le nie pour Molière, qui, il est vrai, est arrivé à une perfection plus grande que

' T;ilin;i est m- à Paris, le 15 janvier \1('A], et y est mort le 11) octobre I8!i0.

ses deux contemporains. Le théâtre-chromque, où les scènes se succèdent naïvement, au gré d'une tradition historique légendaire ou romanesque quelconque, est l'enfance de l'art, et tout ce qu'on trouve de génie dans Shakespeare n'eût pas dû empêcher d'en convenir. Schiller a été prendre là son modèle : sous le point de vue dramaliquc, je doute qu'il y ait trouvé un avantage pour sa gloire. A force, ai-je dit, depeser les critiques adressées aux pfdes imitateurs de nos grands maîtres, je me mis à composer, et cela en moins d'un an, plusieurs plans, où je cherchais à allier, non le burlesque à l'héroïque, alliance barbare que Shakespeare lui-même repousserait aujourd'hui, mais le familier à l'héroïque. C'est le familier qui manque à nos grands tragiques, moins pourtant à Corneille qu'à Raciuc, parce que c'était presque toujours en vue de l'aristocratie et de la cour qu'ils écrivaient. Les unités de lieu et de temps m'avaient toujours moins choqué que l'uniformité du ton.

Je voulais donc voir s'il serait possible de s'en affranchir au profit du naturel et des effets dramatiques. Un Comte Julien \ une Mort d' Alexandre le Grand, un éy^i^ode ôes Guerres civiles en Italie, un Charles VI, un Spartacus', conçus d'après ce sys-

^ Sujet tiré de l'histoire d'Espagne, au iiuitiènie siècle. (Voir le Romance IV.)

- On sait (lu il y a au répertoire de la Comédie-Fraiiraise un Sparta-

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tème et sans aucune ressemblance avec les pièces faites sur quelques-uns de ces sujets^ ni 'offrirent, selon moi, la preuve qu'on pouvait s'ouvrir des routes nouvelles dans ce genre élevé, appuyé sur l'autorité de Corneille, qui, malgré les arrêts d'une Académie pédante et en dépit des remarques, souvent absurdes, de Voltaire, a jeté, dans ses pièces, un Nicodème, un Prusias et même un Félix; j'allai jusqu'à faire les vers de plusieurs scènes, pour me convaincre de la bonté du procédé. Mais bientôt j'abandonnai ces essais, comme tant d'autres, ce qui ne les empêclia pas d'avoir été, pour moi, une étude utile et amusante. Qui sait? la chanson y a peut-être gagné quelque chose.

Dans la carrière que j'ai suivie, les conseils m'ont dû être nécessaires. J'en ai pris plus que je n'en ai demandé : je veux dire qu'au lieu d'aller consulter, comme tant d'auteurs, pour obtenir, non des avis, mais des louanges, je m'appliquais, quand on me priait de chanter, h. recueillir les moindres paroles, les moindres signes de ceux qui m "écoutaient, afin de reconnaître les passages qui exigeaient changement, correction ou rature entière. Je me suis cependant choisi quelques censeurs, et toujours des amis moins âgés que moi, calculant qu'il y aurait

eus (le Sauriii, tragédie IVoidc cl loil peu accouimodée à la vérité de riiibtoire.

plus de profil à faire avec eux. A peu près au temps de mes débuts, Henri de la Touche* me fil plusieurs fois de judicieuses observations, qui m'ont rendu grand service. Aussi suis-je souvent retourné à ce vrai poète, grand faiseurde pastiches. Je l'ai souvent appelé l'inventeur d'André Chénier, dans les œuvres duquel il est au moins pour moitié ; car j'ai entendu Marie-Joseph déplorer qu'il y eût si peu de morceaux publiables dans les manuscrits laissés par son frère. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les vers placés à la fin du volume, et que le geôlier est censé interrompre, n'aient pas ouvert les yeux des juges de sang- froid. Tout le monde sait pourtant aujourd'hui que ces vers sont de la Touche'.

1 Hyacinthe Thabaud de la Touche, dit Henri de la Touche, «klileur d'André Chénier, né à la Chaire, le 2 février 1785, mort à Aulnay, près Paris, le 9 mars 1851. 11 était neveu du sénateur Porcher de Richeliourg, et fut, sous l'empire, employé dans les bureaux de Français de NanI es. A partir de 1 815, il vécut de sa plume et l'employa au service du parti libéral. Son esprit, très-fin et très-délicat, n'a pas toujours été bien servi par son talent. C'était un excellent critique. Henri de la Touche a ouvert la carrière à madame Saud, qui lui a consacré, d^jus le Siècle des 18, 19 et 20 juillet 1851, une notice nécrologique fort intéressante. 11 lut assez longtemps le rédacteur en chef de l'ancien Figaro, et n'y ménagea la satire à personne. La fin de sa vie a été silencieuse : il est mort dans la retraite, à côté de son amie, mademoiselle Pauline Flaugergues, qui a conservé sa propriété d'Aulnay.

2 On a repioché à Béranger ce passage de Ma Biographie comme si c'était l;i marque qu'il n'entendait pas André Chénier, ou que sa gloire lui était importune. I.a vérité est que Henri de la Touche, dans

Arrivé à la vieillesse, j'ai recouru aussi aux conseils d'un homme que j'ai vu enfant, de Mérimée', qui joint à un des esprits les plus distingués de noire temps une instruction solide, étendue, et un amour sévère de la langue. Il m'a fait passer quelques mauvaises nuits à corriger de malheureux petits vers. Ce sont là des preuves d'amitié qu'il ne liant pas attendre de tous ses amis. Il est des gens portés à trouver hon tout ce que font ceux qu'ils aiment : Lebrun', dont la bienveillance est si grande, est un peu comme cela. Aussi me suis-je toujours un peu défié de sou approbation, dont je n'étais ])Ourlant ni moins louché, ni moins reconnaissant.

Il me reste à parler de mes publications.

On m'avait prévenu, à l'Instruction })ublique,que, si je faisais imprimer de nouveaux volumes, on me regarderait comme démissionnaire de mon emploi. Celait une forme obligeante qu'employait M. Petitot pour me prévenir qu'un second volume me ferait renvoyer, et, en même temps, une espèce de prime offerte à ma docilité.

l'iiiliiiiilé, disait fort bien (ju'il avait mis dans le l'ecueil de Cliéiiier beaucoup de vers de sa façon. On peut s'en assurer en consultant les Mémoires d'Alexandre Dumas. Peut-être Béranger l'a-t-il de 1i 0[) près pris au mot. Il n'était pas, cpiand parurent ces poésies, de l'école qui les admira le plus, et (|iii, connue elles luérilaient d'être louées, fit leur Ibrtune.

^ -M. Prospei' Mérimée, né à Paris, le 2X septembre 1805.

- M. Pierre Pelirun, de l'Académie française.

Je n'en donnai pas moins bon nombre de mes chansons nouvelles à la Minerve^ journal dont la vogue fui immense. Ses propriétaires, tous mes amis, voulurent me faire une part de leurs bénéfices ; mais je refusai \ trouvant ridicule de faire payer à des amis des couplets qui m'amusaient tant à faire. Je ne raisonnais pas de même pour les chansons en volume, parce que le public était libre de ne pas les acheter. 11 me fallut beaucoup de temps pour en compléter un second, n'ayant jamais fait plus de quinze ou seize chansons par an, quelques-unes en peu d'heures, et le plus grand nombre avec lenteur et souci; encore toutes les années sont loin d'avoir été aussi abondantes. Je n'en fais qu'à mon caprice, et j'ai vu passer huit ou dix mois sans produire un seul vers, même au temps oii je travaillais le plus. Aujourd'hui que l'arbre est vieux, les fruits deviennent de plus en plus rares. Et que ferai-je, quand ils viendront à manquer tout à fait? Je mourrai sans doute. Malgré la faiblesse de ma voix et mon ignorance musicale, je chantais souvent alors. Si, par nécessité de me faire des appuis dans la lutte que j'avais à soutenir, je m'étais d'abord astreint à vivre dans le monde, bientôt j'y portai l'entraînement qui m'est naturel et cette gaieté qui donne à l'esprit une valeur

^ Voir tlaus la Correspondance (au tome I) la lettre des rédacteurs de la Minerve et la réponse de Déranger.

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qu'il n'emprunterait pas toujours de la raison. Je ne me faisais donc pas trop prier pour chanter mes productions inédiles, soit avec mesamis de l'opposition, soit môme quelquefois avec les hommes attachés au gouvernement. C'était un bonheur, pour moi, que de servira ceux-ci du fruit défendu. MM. de Barante, Guizol, Siméon père \ Mounier - et beaucoup d'autres pourraient le dire : ils m'ont entendu, à table, à côté de M. Angles, préfet de police, leur donner l'étrenne du Bon Dieu, des Missionnaires, etc., etc.

Un jour, ce dernier reçut un rapport où on lui faisait savoir que j'avais chanté chez M. Bérard", son ami et le mien, quelques-unes de mes chansons anarchiques, comme on disait alors. Le préfet en rit beaucoup: il était du dîner. On voit que la chanson jouissait encore de certains privilèges et qu'à cette époque les préfets de police se montraient parfois gens d'esprit.

Entîn, en 1821 , je pus faire imprimer deux volumes \ tant de mes anciennes que de mes nou-

* Mort premier président de la cour des comptes,

* Mounier, fils du Mounier de lu Constituante, rallié à l'Empire, puis ministre do la Ilestauration.

^ M. Bérard 'Auguste-Louis-Simon) est mort en 1859. Il était né à Paris, le 5 juin 1785.

* Deux volumes, petit in-12, clicz 1^ Didot. Ce recueil parut le 25 octobre 1821. Le 26, Déranger recevait sa destitution. Dès le 15 novembre, la saisie des volumes élait approuvée par la Chambre du

velles chansons. Jel'aidit: c'était perdre le modique emploi qui me faisait vivre sans beaucoup de travail et où j'étais entouré d'amiS; car, malgré ma franchise un peu caustique, j'ai toujours eu le bonheur de voir s'attacher à moi ceux avec qui j'ai vécu. Mais il me convenait mieux de sacrifier ainsi ma place que de publier mes volumes séditieux après qu'on me l'aurait ôtée, ce qui pouvait arriver un jour ou l'autre. Leur publication eût eu, dans ce cas, un air de vengeance qui n'allait pas à mon caractère. D'ailleurs, le parti libéral était dans le plus grand désarroi : de folles espérances venaient de s'évanouir, et les meneurs de l'opposition semblaient saisis d'une sorte de pani({ue. Le moment était donc bien choisi, puisque l'apparition de mes volumes , longtemps attendus, et le procès que tout faisait pressentir et qui devait les dorer sur tranche, comme je disais alors, pouvait être un moyen de réchauffer un peu l'opinion, qu'un rien abat, qu'un rien peut relever. Plusieurs libéraux, et des plus riches, qui, six mois avant, me poussaient à cette démonstration, voulurent alors l'entraver. Comme je publiais par souscription, tel qui s'était fait inscrire pour un nombre énorme d'exemplaires, en m'excitarit à faire tirer à plus de dix mille, me signifia, au dernier moment.

Conseil de la cour royale, et le 20 novembre l'avocat général Marchangy demaiidait la mise en accusation de l'auteur.

de ne pas faire imprimer ou de retirer son nom de la liste des souscripteurs. Rien ne m'arrêta; au contraire, j'en fus plus convaincu de la nécessité de ce coup de feu d'une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient Thonneur de passer pour ses chefs les plus vigoureux. Manuel pensait comme moi, et, grâce à mon ami M. Bérard et à quelques autres fidèles, mes deux in-douze, imprimés non sans quel* ques difficultés chez M. Firmin Didot, parurent en octobre, tirés à dix mille cinq cents exemplaires \

La publication se faisait à mon compte ; je fus donc forcé d'être à la tête du débit, pour lequel mon vieil ami Béjot me fut si utile. Je pus voh', d heure en heure, la rapidité de la vente dépasser toute prévision. J'avais contracté, pour frais d'impression, quinze mille francs de dettes , et je n'osais plus compter sur l'exactitude des souscripteurs. Aussi éprouvai-je une folle joie, lorsque je fus en possession de ces énormes quinze mille francs, qui m'épouvantaient et que je nie figurais ne pouvoir retirer de mes petits livres. En comparaison de ces quinze

' Je dois dire ici que Sébasliani et Casimir Périer furent de ceux qui ne me retirèrent pas leur appui dans cette circonstance. Bien que je ne fusse pas intimement lié avec le dernier, je l'ai toujours trouvé excellent pour moi. Si je m'érigeais en liomme politique, j';iurais mieux à dire sur son ministère, auquel on ne me parait pas encore avoir rendu suffisante justice. {Note de Benmger.)

mille francs, les sommes qui vinrent après' ne produisirent que peu d'effet sur moi. Je leur ai du pourtant de pouvoir vivre, dès lors, sans emploi ; car depuis j'ai presque toujours pu me suffire et suffire à ceux qu'il m'a été si doux d'admettre au partage de mes modiques ressources. Peut-être cette petite fortune ne m'eût-elle pas toujours mis hors d'embarras; mais j'ai eu, j'aime aie répéter, des amis excellents, qui, sans cesse veillant sur moi, m'ont évité de retomber dans les ennuis de la misère, où m'aurait conduit ma trop grande facilité à donner. C'est de la richesse que d'avoir peu de besoins et beaucoup d'amis : nul ne l'a mieux senti que moi. Les poursuites judiciaires dont je fus l'objet ont, dans le temps, fait assez de bruit pour que je n'en parle que d'une manière succincte. Dans son réquisitoire, l'avocat général Marchangy', homme de lettres de quelque réputation, qui avait sa fortune à faire au Palais et qui la fit au prix des quatre têtes des sergents de la Rochelle, Marchangy déploya contre moi un grand talent, soutenu du désir de rendre ma condamnation la plus rigoureuse pos-

* Déranger, tous frais faits, recueillit environ 52,000 francs de celle édition.

- Louis-Antoine-François de Marchangy, né à Clamecy, le 28 août 1782, est mort le 2 février 1826. Il avait été juge suppléant et substitut du procureur général, à Paris, sous l'empire. Son principal ouvrage est la Gaule poétique.

sible. Celle bonne volonlé le jeta quelquefois dans l'absurde, comme lorsqu'en citant le Don Dieu il s'écria : « Est-ce ainsi que Platon parlait de la Divinité? » Celte apostrophe parut d'aulant plus déplacée qu'il est visible que ce Don Dieu de la chanson est, à la tolérance près, celui du fétichisme des vieilles dévotes et non la suprême Intelligence, devant laquelle je me suis toujours prosterné, ainsi que le témoignaient déjà plusieurs autres pages du travail

incriminé \

On a conservé les détails de celle audience, célèbre dans le temps, où la foule était si compacte que les juges furent obligés d'entrer par la fenêtre, et oii l'accusé fut sur le point de ne pouvoir arriver jusqu'au pied du tribunal, bien qu'il répétât à la foule, comme certain larron qu'on menait au gibet : « Messieurs, on ne peut pas commencer sans moi. » La belle plaidoirie de Dupin', qui a été recueillie, donne la

' Les chansons poursuivies étaient la Bacchante, Ma Grand' Mère, Margot, pour outrage aux mœurs ; le Deo gratias iVun épicurien, la Descente aux Enfers, Mon Cure', les Capucins, les Chantres de Paroisse, les Missionnaires, le Bon Dieu, h Mort du roi Christophe, pour atteinte à la morale religieuse ; le Prince de Navarre, le Ban Dieu, VEnrhumé, la Cocarde Blanche, pour offense envers la personne (lu roi; le Vieux Drapeau, pour jirovocation au port d'un signe de ralliement non autorisé par le roi. Béranger fut acquitté sur le premier et le troisième chef d'accusation ; il fut condamné sur les deux autres. C'était le 8 décembre 1821.

■^ M. Dnpin aîné.

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mesure de ce que je dois de reconnaissance à mon illustre avocat, qui ne fit jamais preuve d'une éloquence plus incisive, plus abondante, plus spirituelle. Seulement, j'ai dû trouver que, dans l'intérêt de son client, mon défenseur s'attachait trop à diminuer l'importance de la chanson ; et sous ce rapport, ma vanité d'auteur et mon amour du genre me portaient à juger que l'accusation allait plus droit au but que je me proposais, en donnant à mes productions une valeur littéraire que Dupin s'attachait à diminuer. Au besoin, l'orgueil du faiseur de vers irait jusqu'à l'héroïsme : « J'aime mieux être pendu par mes adversaires que noyé par mes amis, » disais-je. 11 n'en était pas moins sage à mon avocat d'éviter le long emprisonnement dont j'étais menacé. Ce n'est d'ailleurs que plus lard qu'on accorda la qualité de poëte au chansonnier, et, chose étrange! les Anglais furent, je crois, des premiers à me donner ce titre dans la Revue (V ÉdimbouiYj \

Un juge, dont on sera peut-être surpris de trouver lenom ici, influa, heureusement pour moi, dans cette première affaire, qui ne me valut que trois mois de prison et cinq cents francs d'amende; c'est M. Cottu,

^ Dernièromcnl encore la Revue (V Edimbourg a apprécie de la façon la plus élevée et avec les plus grands éloges les Œuvres posthumes de Béranger. Cet article a été inséré dans la Revue britannique du mois de décembre 1858.

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ce fougueux champion des opinions aristocratiques, au demeurant Tliomme le plus honnête, le meilleur et le plus désintéressé des royalistes \ Il lit écarter le Vieux Drapeau des applications de peine, comme présentant un cas non prévu par la loi. Aussi bientôt une loi nouvelle sur la presse ne manqua pas de boucher l'issue par laquelle le plus gros de mes crimes, car ce l'était en effet, avait échappé aux griffes deMarchangy ; je ne dis pas des juges, parce qu'ils parurent très-bienveillants, jusque-là que M. Larrieu, président, dit, dans son résumé, rempli pour moi d'éloges, qu'il était fâcheux que la gravité d'un tribunal ne permît pas de chanter les œuvres poursuivies, le chant pouvant être une excuse pour elles. Si Ton ne les chanta pas, du moins, pendant le délibéré des jurés, prit-on là beaucoup de copies de couplets" que j'avais faits en l'honneur de ma condamnation présumée, et cela jusque sur le bureau du greffier et de l'avocat général.

Je passai fort gaiement mes trois mois de détention à Sainte-Pélagie', dans la chambre qu'après

' M. Charles Cottu, né en 1777, a vécu, depuis 1850, dans la jetraite à Versailles.

- C'est la belle et fière chanson :

Soleil, si, doux au déclin de rautomiic, Arbres jaunis, je viens vous voir encore.

^ Il y a dans la Correspondance (tome I, page 231) des lettres datées de Sainle-Pélagie dès le "ïl décembre.

deux mois de séjour venait de quitter P.-L. Courier, autre séditieux moins maltraité que moi par la Restauration, mais dont la fin fut si affreuse et si regrettable'. J'avais pour compagnie beaucoup de braves condamnés politiques, entre autres mon ami Cauchois-Lemaire^ homme d'un vr.û mérite, mais trop modeste, qui, après avoir eu tant à souffrir dans l'exil et les prisons, en a été bien faiblement récompensé par la révolution de Juillet.

Je serais ingrat si j'oubliais de dire qu'à travers les nombreuses visites de curieux et de gens toujours disposés à suivre la foule, je recueillis, à ma première détention, les marques non moins nombreuses d'un vif intérêt tout patriotique. Il ne fallait rien moins que ces témoignages de sympathie et le bruit que fit ma condamnation pour me donner enfin et peut-être donner aussi aux chefs de l'opposition la mesure de l'influence que mes chansons pouvaient exercer.

J'ai connu des gens que la prison effrayait : elle

* Paul-Lotiis Courier de Méré, né à Paris, le 4 janvier 1772, fut assassiné le tO avril 1825, dans son bois de Larçay, par Froniont, son garde. On ne sait au juste quel motif lit naître ce crime. Courier avait été condamné, en 1821, à deux mois de prison et 200 francs d'amende pour le simple discours sur l'acliat du cliàteau de Cliambord.

^ Louis-Aiiguste-François Cauchois-Lemaire, néà Paris,le28avril 1789. Dès 1815, M. Caucliois-Lemaire était exilé. En 1821, il venait d'être condamné à un an de prison pour la publication, en un volume in-8", de ses Opuscules.

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ne pouvait me faire peur. J'avais àSainle-Pélagie une chambre chaude, saine et suffisamment meublée, tandis que je sortais du gîte dégarni de meubles, exposé à tous les inconvénients du froid et du dégel, sans poêle ni cheminée, où, à plus de quarante ans, je n'avais en hiver que de l'eau glacée pour tous les usages et une vieille couverture dont je m'affublais lorsque, dans les longues nuits, me prenait l'envie de griffonner quelques rimes. Certes, je devais me trouver bien mieux à Sainte-Pélagie. Aussi je m'écriais quelquefois : « La prison va me gâter. » A ceux qui, pensant à l'emploi de deux mille francs, s'étonneraient de la pauvreté de mon logement de ville, je répondrai par mon axiome favori : « Quand on n'est pas égoïste, il fautêlre économe. »

Pendant ma détention, le parquet m'intenla une nouvelle affaire, suscitée par M. Bellart, procureur général. L'ingrat! dans les Cent-Jours, j'avais été prié de faire des démarches auprès de M. Régnaud de Saint-Jean-d'Angely, pour qu'il voulût bien s'assurer des intentions de l'Empereur à Tégard de M. Bellart, l'un des plus ardents provocateurs* de

^ Comme membre du conseil général delà Seine et rédacteur d'une adresse. Nicohis-François Bellart, né à P;iris, le 20 novembre 1701, est mort le 7 juillet 1820. On a recueilli (1827-28, six volumes in-8") ses (Evvres complètes. Sa première procédure après la chute de ITmpiro fut l'ncte d'accusation du nian'cbal Ney.

son renversement en 1814. M. Régnaud y mil de l'empressement et me chargea de répondre aux amis et aux parents de M. Bellart qu'il pouvait rester sans crainte à Paris. 11 ne profila pas de cet avis, il est vrai ; mais il ne put ignorer les démarches que j^avais faites. Pour tout dire, une question de jurisprudence dominait dans ce nouveau procès, motivé par la publication que Dupin avait fait faire, sous mon nom et à mon profit, des pièces de la première procédure. Le cas était nouveau et les hommes les plus éclairés avaient approuvé cette publication, qui me permettait de compléter mon recueil mutilé par le jugement, en publiant, à chaque nouvelle édition, les réquisitoires où se trouvaient les chansons et les couplets condamnés. Le parquet sentit la portée de cette tentative, et je revins m'asseoir de la prison sur la sellette, avec Baudoin, l'imprimeur, ayant encore Marchangy pour accusateur et Dupin pour avocat. Jamais client, gratuitement défendu, n'adonné plus d'embarras à son défenseur ; car je dois dire que Dupin ne consentit à se charger de mes causes qu'à la condition qu'il ne serait pas question d'honoraires, conduite généreuse que Bartlie* renouvela lors de mon dernier procès.

^ Plusieurs Ibis niiiiislre après 1850, [iremier président de la cour des comptes, sénateur.

2t>0 MA BIOGRAPHIE.

La publication des pièces de la procédure, lues à l'audience, consiituait-elle une récidive? Telle était la question, qui devait tomber devant la raison que, l'audience étant publique, le premier venu, ainsi que ne cesse de faire la Gazette des Tribunaux, peut recueillir à son gré la procédure et les pièces. Nos Brid'oisons du parquet ne l'entendaient pas ainsi, et Marchangy ne rougit pas de soutenir encore celte accusation portée contre moi. Quel amour de l'avancement! 11 en fut puni cette fois ; car son talent lui fit faute, elle jury, à la majorité d'une seule voix, il est vrai, fit triompher la logique puissante et les vigoureux arguments de Dupin, qui, dans cette affaire, fut assisté de Berville', plaidant pour l'imprimeur. Le digne gendre du bon Andrieux, mon vénérable ami, fit dans son plaidoyer un éloge de moi qui, n'eût-il pas été reproduit si souvent, ne fût jamais sorti de ma mémoire.

Si le jury, qui, à cette époque, allait se voir enlever les affaires de presse, eût cédé aux efforts de Marchangy, j'aurais été condamné à deux ans dedélention, et c'était lorsque je n'avais plus que deux

^ M. Reiville, aujourd'liai (1860) président honoraire de la cour impéiiale de Paris. M. Bt rville (Saint-Albin) est né à Amiens, le !2!2 octobre 1788. Ses princiiialcs [)Iaidoiries ont été recueillies. Il a publié de jolis vers et édité, de concert avec M. François Barrière, a collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.

jours à rester à Sainte-Pélagie. Mon acquittement me réjouit surtout comme un échec pour Jes lois contre la presse, puisque la publication des pièces de tous procès semblables pouvait dès lors multiplier sans fin les œuvres hostiles à nos adversaires. J'en fournis moi-même la preuve en 1828, à mon dernier procès. Le jour même du jugement de condamnation en police correctionnelle, toutes les nouvelles chansons condamnées étaient reproduites dans les journaux du soir, qui, certes, n'étaient pas libéraux. Charles X ayant montré de la surprise et du mécontentement en voyant ses propres gazettes donner à mes refrains une plus grande publicité que mes dix mille cinq cents exemplaires ne l'eussent fait, une de ces feuilles se crut obligée d'expliquer que, le jugement obtenu en 18*22 rendant inévitable cette reproduction , les journaux du pouvoir n'avaient devancé que de quelques heures ceux de Topposition. La feuille royaliste n'ajoutait pas qu'il y avait pour elle intérêt d'argent à les devancer.

On a calculé que, par l'effet de celte répétition des chansons condamnées dans les journaux de Paris, copiés par ceux des départements et de l'étranger, il y avait eu, en moins de quinze jours, plusieurs millions d'exemplaires des vers qu'on avait voulu frapper d'interdit. C'était là une bonne leçon donnée à ceux qui s'obstinent à entraver la liberté de la

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presse et dont ncanmoiiis railleur poursuivi se garda bien de tirer vanité. Mais, si le souffle qui gonflait et emportait son frêle ballon n'était pas celui de la gloire, il était au moins celui d'une opinion généreuse et patriotique, et il put s'en montrer fier.

En 1825', je cédai un troisième volume au libraire La dvoca t. M. de Villèle gouvernait, el je calculai que cet homme d'Elal avait trop de tact et d'esprit pour me susciter un nouveau procès. Le penserait-on? je me crus engagé par là à me montrer moins hostile. Le libraire et l'imprimeur furent pourtant tiraillés par la police pour obtenir de moi quelques retranchements. J'en fis dans leur intérêt qui me parurent sans importance, mais je résistai à de longues et nombreuses sollicitations pour me faire ôter le Couplet (V envoi à Manuel, qui termine les Esclaves (jaidois. Quel parti prit le libraire Ladvocat? On tira quatre à cinq mille exemplaires sans le couplet et sans quelques autres passages que la police a\ail fait disparaître à mon insu et on laissa le reste de l'édition comme je l'avais exigé ^ Ayant été instruit de celte falsification le jour même oti Ladvocat donnai l un grand dîner pour célébrer l'apparition du volume, je refusai de m'y rendre, malgré

* Au mois de mars.

- Voir dans la Correspondance une lettre du 9 avril 1825. A cette date l'édition élait déjà éj)uisée.

les prières du pauvre éditeur, à qui j'aurais dû pardonner d'avoir plus de peur que moi d'un emprisonnement qui pouvait ruiner sa maison. 11 n'évita pas un procès, par suite de saisie d'exemplaires non conformes au dépôt qu'exige la loi ; mais l'affaire fut traitée doucement et sans qu'on me mît en cause, ce qui prouva que j'avais bien apprécié le ministre dirigeant'.

De 1825 à 1828, vivant toujours au milieu de la société politique et de ses chefs les plus renommés, j'eus bien des fois à y faire preuve d'indépendance et de franchise. Je voyais combien la nation était plus intelligente et plus avancée que ses coryphées, qui s'en croyaient l'élite, comme ne manque pas de le croire toute assemblée politique, ce qui est rarement vrai et ne l'était certes pas alors plus qu'aujourd'hui. Plusieurs de ces messieurs me remerciaient du secours que je tâchais de leur prêter ; je répondais : « Ne me remerciez pas des chansons faites contre nos adversaires ; remerciez-moi de celles que je ne fais pas contre vous\ » Dieu sait qu'il y en

' Dans ce procès, un imprimeur avança que j'avais manqué de parole à mon éditeur, et le Journal des Débats parut insister sur ce fait complètement inexact : j'aurais pu faire un petit procès à mon tour au faux témoin et au journaliste; mais je n'ai jamais aimé le bruil, et toujours j'ai compté sur le bon sens du public pour faire ces sortes de rectifications. {Note de Be'ranger.)

' Après 1830, la plupart de ces messieurs parurent tout étonnés

eût eu de bonnes, et dont les cadres m'ont souvent Iraversé l'esprit ! Au prix de celles-ci, le gouvernement, je crois, m'eût facilement pardonné les autres.

Appréciant ainsi la plupart de nos tribuns, vivre au milieu d'eux était une espèce de devoir que j'accomplissais. Il n'en était pas ainsi de toute cette jeunesse qui se pressait autour de moi. Je lui ai dû de belles espérances, qui toutes n'ont pas été trompées ; j'ai vu naître et grandir de beaux et nobles talents et des dévouements qui sont restés vivants malgré les déceptions ; j'ai vu surgir et se développer des idées pbilosopbiques et sociales qui, un jour, dégagées d'erreurs inévitables, serviront à l'amélioration de ce pauvre monde, dont la prétendue civilisation n'est guère encore que de la barbarie.

Si les jeunes hommes m'ont toujours recherché, c'est que j'ai su les comprendre, les encourager, les éclairer même quelquefois; bien que j'aie plus appris avec eux qu'ils n'ont dû apprendre avec moi, je l'avoue sans peine. L'espérance d'être enterré par des hommes qui vaudront mieux que nous est une douce satisfaction pour un ami de l'humanité. Cette assurance, je la conserve encore, et, si de temps à autre bien des choses l'ébranlent, combien d'autres

de voir qu'il ne voulait pas prendre part à leur gâteau et approuver leur politique; ils n'avaient (|u'à se rappeler ce mot significatif.

la raffermissent au moment où je tremble de la voir s'évanouir!

S'il m'eût été possible de retourner rêver et rimer dans mon coin, je l'eusse fait à la mort de Manuel, que je perdis le 20 août 1827. Une douloureuse maladie, qui troubla les dix dernières années de sa vie, lui en fit trouver le terme à cinquante-deux ans. On a écrit que l'ingratitude populaire avait abrégé ses jours; rien de moins exact. Outre que Manuel n'était pas homme à ne voir le peuple que dans le monde des salons ou dans un corps électoral de cent cinquante mille individus, dont la capacité se mesure en centimes, il savait bien que plus d'un collège l'eût réélu en 1824, sans les honteuses intrigues de plusieurs de ses anciens collègues, les uns jaloux de sa supériorité, les autres effrayés des élans de son patriotisme, qui les menaient toujours plus loin qu'ils ne voulaient aller. Il connut ces basses menées; mais, trop fier pour les déjouer en les signalant, il ne put être surpris de ne pas voir son nom sortir de l'ui'ne électorale. S'il en gémit pour notre, cause comme d'un abandon de principe, il dut presque s'en féliciter pour lui-même, dont la résistance, dans la Chambre, eût été désormais trop isolée pour être utile au pays. Il en eût été repoussé de nouveau, sans trouver dans les députés de la gauche autant de zèle à le défendre, ce que le parti contraire

n'eût pas manque de faire passer pour la preuve de SCS progrès. Il est des drames que, cliez nous autres Français, il ne faut pas jouer deux fois ; en toute chose notre ferveur se lasse vile. Les plus influents de ses collègues lui sauvèrent l'embarras d'une seconde expulsion qu'il n'eût pas hésité à aller chercher. Plusieurs de ceux qui s'étaient chargés de diriger les élections écrivirent dans la Vendée qu'il serait sans aucun doute réélu à Paris, et ils montrèrent aux électeurs de Paris des lettres qu'ils s'étaient fait écrire, où l'on réclamait pour la Vendée l'honneur de cette réélection, présentée comme certaine.

Manuel eut pitié de tant de lâchetés, supporta comme un homme qui s'y est attendu l'oubli où le corps électoral le laissa pendant quatre ans, ne cessa de donner de sages conseils à ceux qui avaient trahi en lui la cause nationale^ et, sur son lit de mort, me répéta plusieurs fois en gémissant : « Vous croyez à une révolution prochaine : j'y crois aussi; mais, mon ami, où la France prendra-t-elle des hommes pour la gouverner dignement? » Et je dois faire observer que Manuel avait trop de franche modestie pour se croire, en fait de capacité, au-dessus de ceux dont il espérait si peu de chose. C'était là une des erreurs de son esprit.

Sa fin prématurée réveilla le souvenir de ses ser^

vices et de ses vertus. Thiers el Mignet, qui assistaient à ses derniers moments avec moi, firent paraître, malgré les chicanes de la censure, des articles ^ où leur fidèle attachement appela les regrets de la France sur le cercueil de notre éloquent ami. Son convoi, parti du château de Maisons, où Manuel avait passé ses derniers jours, fut conduit par M. Laffitte, le général La Fayette, et grand nombre d'autres députés. Il fui surtout digne de sa mémoire par l'immense concours de peuple qui se pressa sur les boulevards extérieurs, que nous avions à parcourir, l'entrée de Paris nous ayant été interdite par ordre supérieur. Ici se fait sentir la différence que le gouvernement faisait de Manuel et du général Foy', dont le convoi, dans l'intérieur de Paris, n'avait rencontré aucun obstacle, même lorsque la jeunesse des écoles traîna le corbillard. Le peuple ayant voulu rendre le même honneur au tribun expulsé, accourut une armée de gendarmes prêts à nous sabrer, si cet élan n'était à l'instant réprimé. Le peuple s'obstinait ; pour évilei- un massacre, il fallut

' M. Mignet publia aussi, avec la collaboration de Bcrangcr, une brochure que le parquet fit saisir et poursuivre. Mais, assisté par La Fayette, M. Miguel lut acquitté le 28 septembre. (Voir \es Mémoires de La Fayette, tome VI, page 248, voir aussi la Correspondance de Bérnnger, tome I, page 299.)

- Maximilien-Sébastieu Foy, né à Ham, le o février 4775, est mort d'une maladie de cœur, le 28 novembre 1825.

])arlementer longtemps. Entre la bru lai i lé des soldats et les énergiques protestations de la foule, M. Laffitle montra un sang-froid et une fei'meté qui purent faire présager tout ce qu'il sut être dans les journées de Juillet 1830. Pour que le passage devînt libre, il fallut remellre les chevaux au char mortuaire, exigence bien minime après un pareil déploiement de forces. Il est vrai que celles du peuple s'élaient grossies pendant le débat et qu'il y avait au moins cent cinquante mille assistants au convoi. Nous arrivâmes à la fosse : yilusieurs discours prolongèrent mon supplice, car pour celui qui, pleurant une personne chère, cesse par sa douleur d'être sous l'empire de préoccupations politiques, c'est un grand supplice en effet que ces funérailles bruyantes, cet appareil d'éloquence, cette absence de toutes larmes dans les yeux fixés sur les restes d'un ami qu'on voudrait saluer du dernier adieu dans le recueillement le plus profond.

On parla d'élever un tombeau ; mais en cela on put voir encore combien Manuel et Foy avaient différé. Tout ce que depuis nous avons appelé jî/st^ miiieu, mot qui eût pu être inventé plus tôt, la banque surtout, s'empressa de souscrire pour élever un mausolée au général et assurer une fortune à ses enfants; pour Manuel, presque toutes les grosses bourses refusèrent de s'ouvrir et l'on eut bien de la peine

à recueillir neuf ou dix mille francs par souscription.

Plusieurs de ses riches amis négligèrent d'y prendre part, comme ils avaient négligé de procurer à Manuel, par des moyens honorables, une aisance suffisante *. Il ne laissa guère que ce qu'il avait économisé en sa qualilé d'avocat plaidant à Aix et d'avocat consultant à Paris. Il gagna peu dans cette dernière position; car, dès qu'il lut député, il refusa les honoraires pour ses consultations, qu'il ne donna plus que par obligeance, prétendant qu'un député ne peut être avocat payé, sans donner occasion de douter delà loyauté avec laquelle il remplit son mandat, le député ayant souvent à parler et à voter sur des lois qui peuvent se trouver en rapport avec les intérêts de ses clients.

Par son testament, il me lit un legs viager de mille francs de rente. Il n'avait pas assez réfléchi à toutes les charges de famille qu'il transmettait à son frère, bien digne de cette partie de la succession. Je renonçai à la rente, malgré les instances du frère, à qui je ne demandai que la montre du pauvre défunt et son matelas de crin, sur lequel je couche.

* Je lis dans un ailicle malveillant, plein d'erreurs, de la Biographie Michaud, que Manuel avait le goût du jeu. Il faut bien en vouloir à quelqu'un pour écrire un si gros mensonge. Eu lait de jeux, il n'aimait que ceux qui exigent l'adresse du corps, et la chasse était sa grande passion. {Note de Béranger.)

Mais Manuel jeune sut si bien faire, que, malgré la renonciation, il parvint toujours à remplir les intentions du testateur et même à les dépasser de beaucoup. Comme sa position personnelle s'est améliorée, j'ai cessé d'opposer des chicanes aux procédés de cet excellent ami, dont l'attachement pour moi égale celui que j'ai conservé pour la mémoire de son illustre frère.

Si celte mort ne rompit point mes rapports avec les chefs du parti libéral, dont quelques-uns d'ailleurs étaient devenus mes amis personnels, comme Dupont (de l'Eure) etLaffitle, elle me fit un plus grand besoin des relations avec la jeunesse, dont les idées plus larges et plus généreuses s'accordaient mieux avec ma manière de voir et de sentir. Je l'éprouvai bien en 1828, à la publication démon quatrième volume. Le ministère Martignac ayant amené une espèce de trêve et produit même un pacte entre grand nombre des membres du côté gauche ^ et des centres, on voulut m'empêcher de publier ce volume, dont ]'ap])arition menaçait, disait-on, de troubler l'accord apparent de ces messieurs.

Plus on me prêcha le silence, plus je sentis la nécessité de le rompre, en protestant ainsi, à ma

' Voir la lettre de Benjamin Consiant, citée jirécédemmeiit, et dans la Correspondance, la lettre clxviii, du tome !"% à M. Vaissière, et la lettre do M. de Pnidt.

manière, contre nne fusion (c'était lemoldu moment) qui égarait l'opinion publique et pouvait servir à l'affermissement du principe légitimiste. J'avais acquis alors assez d'influence pour espérer que ma tentative ne serait pas sans quelque succès. Le volume fil scandale, surtout dans les rangs de la haute opposition, dont plusieurs chefs, qui se croyaient près de devenir ministres, me maudissaient de loin, sans oser cesser de me tendre la main quand ils me rencontraient. Si, en effet, je n'ai pas chansonné ces prétendus grands politiques, j'avais un esprit dont ils redoutaient la piqûre. 11 faut être armé de toules pièces dans le métier que je faisais, et au besoin l'épigramme et les mots acérés ne me manquaient pas. C'était un de mes défauts de jeunesse que je n'ai jamais bien pu corriger. Ma gaieté communicalive assurant le succès de mes plaisanteries, celles-ci, dans certain monde, n'ont peut-être pas été moins utiles à la cause populaire que mes chansons.

Sûr d'être déféré aux tribunaux pour ce quatrième volume, qui faisait faire de si grandes moues à tant de mes amis, je courus faire une visite à l'excellent Dupont (de l'Eure), et, pour m'approvisionner d'air, je voulus passer seul quelques jours au bord de la mer. J'appris, au Havre', le commencement des

' Le quatrième recueil fut saisi le 15 octobre IS'iS. Il avait [laru à la fois in-S" et iu-18.

poursuites; aussitôt, quittant Dupont, qui était effrayé pour moi des suites de cette nouvelle affaire, je revins à Paris, oii de bonnes gens me croyaient parti pour l'étranger. Dupin s'était empressé de m'écrire qu'il allait arriver pour me défendre j mais je crus devoir lui faire sentir que, devenu député, il n'aurait plus la liberté nécessaire à l'avocatd'un séditieux de mon espèce, qui ne voulait entendre à aucune concession \ Cette fois cefutBarthe qui se chargea de

^ Une lettre publiée par M. Dupin dans la Presse du 5 août 1857, est de nature à niellre quelque confusion dans les faits. Le texte de la Biographie n'aurait pas besoin d'éclaircissement ; mais le Moniteur même a consigné, sous la Restauration, la preuve la plus nette de ce que dit ici Béranger. Il adressa alors la lettre qui suit au journal officiel :

« A Monsieur le rédacteur en chef du Moniteur universel.

« Paris, le 14 novembre 1828.

« Monsieur,

(( Un article du Journal de Rouen, relatif à l'affaire qui m'est intentée, contient tant d'inexactitudes afflige.uites pour moi, que, malgré ma répugnance à entretenir le public de ce qui me concerne, je vous prie de vouloir bien en insérer la rectification dans votre procbain numéro.

« Ce n'est ]ias M. Dupin qui, de lui-même, a renoncé à me défendre ; c'est moi (|ui, répondimt aux offres empressées de son amitié, lui fis le premier des objections, fondées sur sa position actuelle de membre de la Chandjre des députés. Ces raisons ne suffirent pas toutefois pour ébranler son insistance ; elles lui jiarurent seulement mériter d'être pesées. Mais, plus tard, une circonstance, étrangère à mes objections, vint leur donner une nouvelle force.

« Quelques journaux avaient avancé que je n'avais fait imprimer

ma cause, avec une affection et un dévouement qui n'ont pu me faire oublier les erreurs où, à mon sens, il est tombé depuis et que j'aurais voulu pou-

mes nouvelles chansons que sur l'assurance donnée par lui que leur publication était sans aucun inconvénient. Ces journaux ajoutaient qu'il avait corrigé les épreuves et mis le bon à tirer. Absent de Paris, j'eus tiop tard connaissance de cette assertion, qui paraît avoir été accréditée, car on la répète encore aujourd'hui. Malgré son absurde invraisemblance et sa complète inexactitude, elle plaçait M, Dupin dans une position fausse, même comme avocat, puisqu'en me défendant il eùL semblé défendre sa propre cause. Ses paroles eussent perdu de leur autorité habituelle.

« Nous en fûmes frappés l'un et l'autre, et seulement alors j'obtins qu'il consentît, à me laisser remettre ma cause entre les mains deM. Barthe, également mon ami, dont le noble caractère et le beau talent devaient donner toute sécurité sur le résultat de ma défense à M. Dupin, qui, du reste, n'a pas cessé de prendre à mon affaire le plus vif intérêt, et comme conseil et comme ami.

« Les détails que le Journal de Rouen ajoute, relativement à mon marché avec M. Baudoin, sont également inexacts, et, quoique donnés dans une intention bienveillante, je me dois aussi d'en prévenir la fâcheuse inlluence.

(( Je n'ai jamais entendu laisser âmes éditeurs la faculté de m'imposer leur volonté pour la publication de mes chansons, et je dois dire qu'ils m'en ont toujours laissé faire le choix, sans examen de leur part. On suppose, dans l'article (|ui fait l'objet de cette réclamation, que M. Dupin aurait aussi approuvé le marché passé entre M. Baudoin et moi. Je proteste que cet acte ne lui a jamais été soumis et qu'il n'a pas plus été chargé de l'apprécier qu'il n'a corrigé les épreuves de mon recueil.

« Vous me pardonnerez, monsieur, l'étendue de cette lettre en faveur des sentiments qui l'ont dictée. L'honneur ne m'en eût-il pas fait une loi, l'amitié qui me lie à M. Dupin, la recoimaissance dont je suis pénétré pour tout ce qu'il a fait pour moi, pour toutcequ'il estdisposé à faire encore, m'imposaient l'obliga tion de donner ces éclaircis-

voir lui éviter, car c'est im des hommes les meilleurs que j'aie connus et aimés. Pour lui, com.me pour beaucoup d'autres, m'est-il permis même d'être sévère, moi, qui suis de ceux qui les ont poussés vers les emplois supérieurs, route périlleuse où devaient s'égarer les caractères faibles et mobiles? Eh ! qui de nous n'a failli? S'il en est qui passent pour n'avoir pas fait de chute, c'est qu'ils sont tombés quand personne ne les regardait.

M. Laiïitte, en ami dévoué, craignant que ma santé n'eût à souffrir d'une longue détention, s'était interposé anprès des ministres pour amener un arrangement favorable ; je le suppliai de cesser de semblables démarches ; je devais tenir au procès. «Prenez-y garde, me dit-il; si vous mourez en prison, vous n'aurez point le tombeau de Foy ; vous n'aurez que celui de Manuel. — Un plus modeste encore me conviendrait mieux, lui répliquai-je : je n'ai jamais tenu à être bien logé. »

Je n'ai pu qu'imparfaitement comprendre l'arrangement qu'on proposait, bien en l'air sans doute*.

sements au public. Je dois l'empêcher de tomber dans une erreur dont le résultat m'affligerait bien plus que ne l'ont fait et que ne peuvent le faire lesdeux procès quej'aidéjàessuu's, celui qu'on me susciteencore et toutes les injures auxquelles je suis chaque jour en butte. »

* Déranger aurait pu insister davantage sur ce moment de son histoire. A peine averti de la démarche que M. Laffitte avait faite auprès de M. Portal.s, le iinnle des sceanx du ministère Martignac, il prit la

Voici comment je crois qu'il me fut présenté par Laffîtle, qui entendait peu la matière : les tribunaux

plume et écrivit à son ami la lettre qu'on va lire. Voilà comment cet homme si sage, si réfléchi et si modeste savait, au besoin, avoir du cœui', de la hardiesse et de l'orgueil.

« A Monsieur Jacques Lnffitte.

« Mon cher ami, n'allez pas vous aviser de croire que je ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez fait hier. Je vous assure bien que j'en suis touché et que je n'ai pas eu besoin de réfléchir pour cela ; mais j'ai du penser à tout ce que vous m'avez dit, et je ne puis vous dissimuler que cette démarche me tourmente. Je suis persuadé qu'elle vous a coûté à vous-même; mais sans examiner ce point, qui, en définitive, ne peut qu'ajouter au prix que je mets à cette nouvelle preuve de votre amitié, voyons quel avantage je puis retirer de l'arrangement en question.

« Non, non; je dois à moncaractèie, au public, à mon avocat luimême, de protester contre cette manière de procéder. Quant à n'être condamné qu'au minimum, à quoi bon? Est-ce bien important pour moi? Au contraire; et, plus forte sera la peine, et plus les auteurs de ma condamnation paraîtront d'abord odieux. Si donc je n'ai que six mois de prison, je vous préviens que je prendrai toutes le> précautions imaginables pour éviter la maladie et l'allégeance de la maison do santé. Une détention plus longue me rendrait sans doute moins superbe; et voyez donc ce que je gagnerais à tous vos arrangements ! La honte d'avoir abandonné une défense dont les principes peuvent être utiles, le mécontentement de moi-même et peut-être un échec à cette popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoin de mon talent !

« 11 n'y a pas à s'en dédire, mon ami, je suis populaire, ma popularité est grande, au moins. Savez-vous que dans les cafés, dans les marchés, partout on s'occupe de mon procès plus que de la Prusse, des Russes et des Turcs? Une poissarde disait devant la servante d'un de mes amis : « Ce pauvre b... de Béianger, ils vont le condannier encore! C'est égal : qu'il chante toujours. » Un commissionnaire ré-

correctionnels jugeant alors les affaires de presse,

si j'avais voulu faire défaut, on })romettait, par un

pondait : « H n'y a que lui et M. LaffUte. Lui, il se f... d'eux et M. Laffitte nous lait seul travailler et doime aux pauvres. » Le plaisir de vous raconter celle anecdote, très-certaine, m'éloigne de mon sujet : j'y reviens.

« Vous me connaissez assez pour savoir que le désir du scandale et du bruit n'est pas ce qui me pousse; mais il s'agit de proclamer un principe utile, il s'agit de le défendre avec courage , il y va de mon devon- et de l'iionneur de mon caractère. En vain votre amitié m'a démontré ce que je savais très-bien, c'est-à-dire que je faisais la guerre à mes dépens, et que, plus les coups seraient vifs que l'on alhiil porter en mon nom, plus je serais exposé à mille petites vengeances. Je vous réponds : C'est le devoir ! Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marclié de ma santé ; rassurez-vous, j'ai la vie dure !

« Quant à l'argent, la captivité l'aura bien vite épuisé... Je sais qu'en prison tout est cher; mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai alors ce que vos offres cent fois réitérées ne m'ont pas fait faire encore. Je vous demanderai de l'argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d'emprunt, si votre amitié l'exige. Vous voyez que je pense à tout.

(f Encore une fois, voyez que, dans le projet que vous me soumettiez hier, si l'autorité paraît reculer devant une plaidoirie, l'accusé recule aussi devant le pouvoir que sa défense pourrait offenser. Su})posez un moment que vous seul vous soyez le public, et demandezvous si, témoin d'un jeu pareil, vous n'en chercheriez pas les ressorts cachés et si cette découverte n'ôleraitpas quelque chose à l'estime, à l'inlérêt que vous porteriez à l'accusé? Croyez-moi, mon cher Laffitte, il est des instants où l'homme le plus modesle a besoin de s'exagérer sa propre valeur, et je crois être dans un de ces in^tants-là. Prenons donc tout au pire : on me met en prison pour plusieurs années; alors il m'est bien permis de croire que la France en poussera un cri d'indignation! allons plus loin : je meurs dans les fers. Ne m'est-il pas permis de croire aussi que, pendant font un demi-siècle, et tout au moins ma mort restera comme un sanglant reproche à la mémoire de certaines gens, et savez-vous que ce serait la plus terrible accusation

jugement sans plaidoiries, de ne me frapper que d'ime peine minime. Ainsi l'aulorilé évitait les débats, leur retentissement et comptait sans doute éviter aussi la reproduction des chansons condamnées : l'avantage eût été grand poiu^ nos adversaires. On pense bien cpie je dus refuser, et je le fis de telle manière, qu'on n'insista plus qu'en me laissant entrevoir la perspective de plusieurs années de prison, prédiction qui heureusement ne s'accomplit pas.

Comparés à l'effet que produisit ce procès, qu'était-ce, pour moi, que neuf mois d'emprisonnement et dix mille francs d'amende ? Malgré l'exemple donné par MM. Laffitte, Bérard, Sébastiani et plusieurs autres, qui m'accompagnèrent au tribunal', beaucoup de mes grands amis politiques crurent prudent de m'abandonner encore. Mais bientôt, déçus

que l'on puisse l'aire à la mémoire de Charles X? J'ai trop sacrifié les biens du présent à je ne sais quel vain amour de gloire et de vertu pour que vous ne pardonniez pas à ma folie cette façon de considérer les choses.

« Examinez donc mes raisons, pesez-les bien, et particulièrement la pureté de mes intentions et la netteté de ma position actuelle ; ditesmoi si, en effet, vos vues ne sont pas plutôt celles d'une amitié (jui s'épouvante, que les conseils d'une sagesse tranquille et froide. »

^ Assigné le 5 décembre, non plus devant la cour d'assises, mais devant le tribunal de police correctionnelle, Béranger fut jugé le 10. Les chansons poursuivies étaient : VAnge gardien, pour outrage à la religion, le Sacre de Charles X et les Infiniments Petits, pour offense au roi, attaques contre lu dignité royale, excitation à la haine et au mépris du gouvernement.

dans leurs calculs, ils \inrenl me trouver à la Force, prisou que j'avais choisie, lorsque l'entrée de M. de Polignac au ministère ' les eut enfin bien convaincus qu'il n'y avait rien à espérer des Bourbons, comme je n'ai cessé de le dire et de le chanter.

Il m'eût été facile d'obtenir de passer mes neuf mois dans une maison de santé : loin de moi l'idée d'en faire la demande'. Les motifs ne m'auraient pas manqué : je fus très-souffrant pendant les quatre premiers mois de cette détention. Mais, quand on s'est mis en guerre avec un gouvernement, il me semble ridicule de se trop plaindre des coups qu'il nous rend, et maladroit de lui fournir l'occasion de se montrer généreux en les adoucissant.

Peut-être pensé-je ainsi, parce que, je l'ai déjà dit, la vie de prison, dans un coin particulier, celte vie cloîtrée, régulière, aux longues soirées, n'est pas sans quelque charme pour moi. Elle ne convient nullement à la jeunesse; mais j'avais plus de quarante ans quand j'en essayais. A cet Age, j'ai pu me demander quelquefois si je n'étais pas né pour le couvent. Mais non! on y manque de liberté morale, et c'est celle dont je ne puis me passer.

iLe 8 aoùli829.

* Déranger est entré à la Force dans les derniers jours de décembre 1828. Il en sortit le 22 septembre 1829, ayant à faire trois cent cinijuante visites de remercîment pour celles qu'il avait reçues dans sa prison.

Le plus grand tourment des maisons de délention, et quelquefois il est affreux, c'est le spectacle d'irrémédiables infortunes, imprudemment encourues, et des natures dégradées qu'on y rencontre. Qui le croirait pourtant? Ce n'est pas là qu'un misanthrope trouverait le plus d'arguments contre celte pauvre espèce humaine. En revanche, le philosophe, en rencontrerait de terribles contre les lois qui nous régissent, quoique moins imparfaites pourtant que celles qui ont pesé sur nos pères.

Pendant ma détention, j'éprouvai une vive contrariété. Mes jeunes amis voulurent ouvrir une souscription pour le payement de mon amende, qui montait, avec les frais judiciaires et le décime de guerre, à onze mille cinq cents lranes\ Je prévoyais le peu de succès qu'elle aurait. On était fatigué de souscriptions; puis les classes ouvrières n'y concovuaienl pas, dans l'idée qu'on avait que les banquiers, mes amis, se hâteraient d'acquitter cette dette politique. Mais les banquiers, fort généreux en paroles, se laissent faire les honneurs de tout, au meilleur marché possible ; je ne l'ignorais pas, et m'étais arrangé de sorte que ces messieurs ne fussent pas de la cotisation. J'aurais aussi voulu n'avoir pas cette obligation au public, car il est un peu banquier de sa nature

^ 11,098 fr. 48 cent. En 1822, le procès ne coula à P.ér.uiger que 602 fr. 05 cent.

el, s'arroge volontiers des droits sur ceux à qui il ouvre sa bourse. Ceci, je ne l'osais dire alors. Cette souscription, grâce an zèle des jeunes gens, n'échoua pas; mais peu s'en fallut, et, sans M. Bérard, qui la compléta, j'aurais été obligé d'y mettre du mien.

Après la Révolution de juillet, le comité des secours accordé aux condamnés de la Restauration me fit proposer une rente de six cents francs, pour ma part, dans les indemnités que donnait le gouvernement Je refusai : il y avait des victimes dont les besoins étaient autrement pressants que les miens. L'ouvrier, père de famille, qu'on emprisonne, est bien plus à plaindre que l'homme de lettres, qui, même sous les verrous, s'il est un peu isolé, peut encore travailler à sa réputation et à sa fortune.

On sent que je ne parle ici que de l'emprisonnement en France, et non de ce qui a lieu pour les prisonniers politiques de l'Autriche, de la Russie, du t)a|)e, des Turcs et autres barbares.

C'est à la Force que Y. Hugo' vint faire ma connaissance et m'amena bientôt Sainte-Beuve". Alex. Dumas' m'arriva aussi, tout resplendissant de son premier succès au théâtre. Leurs visites furent le

' Marie-Victor Iliigo, né à Besançon le 26 février 1802. 2 Charles-Auguste Sainte-Beuve, né à Boulogne-sur-Mer, le 25 (!('cenibre 1M04.

'^ Né à Villers-Colterets, le 24 juillet 1805.

prix de tous les combats que j'avais livrés en faveur de la révolution littéraire qu'eux et leurs amis avaient osé tenter et qui n'était, à tout prendre, qu'une conséquence un peu tardive de la révolution politique et sociale. La tendance rétrograde de quelques-unes des idées de cette école, repoussée longtemps par nos libéraux vieux et jeunes, ne m'avait pas empêché d'applaudir au génie éminemment lyrique de Hugo et d'admirer les Méditations de Lamartine^ avec qui je ne me liai que beaucoup plus tard\ J'avais su un gré infini à M. de Vigny ' de composer ses sujets avec autant d'art que de goût, talent peu commun parmi nous. Je compris toute l'étendue et toute la finesse de l'esprit de Sainte-Beuve, et, avec tout le monde, je prophétisai à Dumas de grands succès dramatiques.

En vain on m'objectait que cette école avait l'ailli souvent à la pensée démocratique qui hii avait livré carrière, que de son sein étaient sorties des insultes à notre gloire, qu'on y avait outragé Napoléon mourant à Sainte-Hélène, qu'on y méconnaissait les services rendus par la philosophie, toutes choses qui devaient me blesser plus que personne. « Mais, ré-

' Marie-Louis-Alphonse Prat de Lamattine, né à Mâcon, le 21 octobre 1790.

^En 1845.

^ Alfred-Victor de Vigny, ne à Loches, le 27 mars 1799.

2i2 MA BIOGRAPIIIK.

poiidais-je, chez nous, où l'on écrit et parle de si bonne heure, nous débutons toujours avec les idées d'autrui et sans avoir eu le temps de nous rendre compte de leur rapport avec nos sentiments propres, ce qui, par parenthèse, explique les variations de tant d'esprits supérieurs; or, nos romantiques sont tous très-jeunes; pardonnons-leur donc des erreurs dont nous ne devons demander raison qu'à leurs nourrices. Ils n'en forcent pas moins notre littérature à exprimer plus franchement les choses modernes, actuelles et toutes françaises, que nous avons trop longtemps rendues, môme dans nos assemblées politiques, à Taide d'emprunts faits à l'antiquité, ou dans un langage ennemi du mot propre, comme celui dont Delillc vous offre le modèle. Attendez ! en vain ils s'attachent au passé, ils viendront à nous; la langue qu'ils parlent les conduit à nos idées. » On ne voulait pas me croire : la prédiction ne s'en est pas moins accomplie. La langue! la langue! c'est l'âme des peuples ; en elle se lisent leurs destinées. Quand donc, dans nos collèges, enseignera-t-on sérieusement le français aux élèves? Quand y fera-t-on un cours raisonné de l'histoire de la langue, depuis François l" jusqu'à nos jours, non pour expliquer nos auleurs, mais pour expliquer par ces auteurs, échos de leurs siècles, la marche de la langue, ses tâtonnements, ses déviations, ses repos et ses progrès?

Puisque je suis en train déparier langue, je veux dire combien, sous ce rapport, le poëme de Jocelyn, à part toutes ses autres beautés, me paraît une œuvre merveilleuse. Il y a, sans doute, un bien grand talent dans la Chute d'un Ange; mais je n'ai jamais vu, comme dans Jocelyn, le style que nous nommons racinien entrer profondémenl dans les détails de la vie intime, presque à tous ses degrés. Jamais ce vers ne s'est plié aux peintures et aux narrations les plus difficiles avec autant d'aisance et de vérité, tout en conservant son éléganceetson harmonie. C'est là un très-grand progrès pour notre poésie : désormais elle peut tout dire el tout peindre.

Je sais qu'il y a, dans Jocelyn, des négligences et des longueurs, mais il fourmille d'assez grandes beautés pour faire passer sur quelques taches qu'il sérail d'ailleurs si facile de faire disparaître. Si un pareil poêle eût pu nous venir d'oulre-Rhin et d'où tre-Manche, nous n'aurions pas eu assez de voix pour crier au miracle.

Il est temps de retourner en prison pour quelques heures encore.

La police craignait que ma sortie de la Force ne fût l'occasion de manifestations bruyantes auloiu' de cette maison : comme je les redoutais au moins autant qu'elle, j'avais eu soin détromper mes amis sur le jour de nin délivrance. Le directeur ne m'en ré-

veilla pas moins de grand matin pour me mettre à laporte. comme il me ledit en riant. Je me trouvai libre, après neuf mois de captivité', et me promenai sur les boulevards avec autant d'insouciance que si je venais de sortir de chez moi, ce qui peut donner une idée de la facilité avec laquelle je puis changer de position. On doit voir que je n'ai pas la prétention de me faire plaindre. Je touchais pourtant à la vieillesse.

Cette dernière affaire jeta un nouveau luslre sur ma vie, et, comme la dynastie, par ses fautes, décourageait chaquejourses serviteursles plus dévoués et les plus capables, le nombre de ceux qui me témoignèrent de la bienveillance dut augmenler d'autant. J'avais toujours rêvé Chateaubriand; quelle fut ma joie, lorsqu'à son retour de l'ambassade de Rome, j'appris qu'il désirait me connaître ! Le poëte qui avait trouvé la chanson si humblement placée devait, en effet, s'enorgueillir de voir qu'elle avait fini par attirer l'attention de l'auteur dos Martyrs et du Génie du Christianisme. C'est la plus haute récompense littéraire que je pusse obtenir. Dans les ouvrages que M. de Chateaubriand a publiés depuis le jour où, pour la première fois, je lui serrai la main, il a témoigné au public de toute sa bienveillance pour

• Voir la Correspondance (lome I, page.r)87).

moi. Ce qu'il laissera ignorer, c'est qu'ayant su, il y a deux ans', que j'épmuvais quelque embarras d'argent, qui me forçait à des réformes sur le nécessaire, il s'empressa de m'ouvrir sa bourse, à l'instant où lui-même était contraint de vendre la retraite qu'il s'était créée, rue d'Enfer. Je fus tenté d'accepter ses offres, non pour en faire usage, mais pour que nous nous eussions une mutuel le obligation. Je n'en fis rien, parce que j'habite à soixante lieues de Paris, que l'argent coûte cher k envoyer et à renvoyer, et que, sans doute, aujourd'hui les plaisirs coûteux hii sont défendus, comme à moi, à qui ils n'ont guère été permis jamais.

En tête d'un exemplaire de ses Études liistoriq lies, dont il me fit présent, l'auteur de René nécr'û à l'auteur de la Bonne Vieille un couplet que je veux copier ici :

Ainsi que vous j'ai pleuré sur la France; Dites un jour aux fils des nouveaux preux Que je parlai de gloire et d'espérance A mon pays quand il fut malheureux.

Rappelez-leur que l'aquilon terrible A ravagé mes dernières moissons ; Faites revivre, au coin d'un feu paisible, Mon souvenir dans vos nobles chansons.

A ce titre de gloire, que je tiens à conserver, que

* En i8S8, quand Béranger quitta la Grenadière.

ne piiis-je joindre quelques lettres de mon illustre et excellent ami Lamennais, qui, ainsi que moi, voudrait, tant que nous pussions, achever de vieillir ensemble! On trouverait aussi, dans ses lettres, la preuve que, partis souvent des points les plus opposés, des hommes de cœur peuvenlvenir faire, un jour, alliance sous les bannières de la patrie et de l'humanité. Raison puissante pour que, dans les luttes d'opinion, on ne se laisse jamais aller à la haine, ni aux injures contre les individus, dès qu'on peut voir en eux des adversaires de bonne foi. Si un mauvais cœur, bel esprit, sans doute, a dit : « Conduisonsnous avec nos amis comme s'ils devaient être, un jour, nos ennemis, » un homme de bien a corrigé ainsi cette horrible maxime : « Conduisons-nous avec nos ennemis comme s'ils devaient être, un jour, nos amis; » et c'est ce que je me suis souvent dit. Quant au mot d'ennemi, je l'emploie parce qu'il m'est offert là, car je n'ai donné ce nom à qui que ce soit. Au contraire, aurais-je pu donner le nom d'ami à trop de monde, si j'avais été de nature à le prodiguer et à céder à toutes les avances.

J'ai eu même la réputation de me refuser à presque toutes les invitations qui m'arrivaient de tant de côtés. Les grands seigneurs de l'ancienne noblesse, qui soulenaientl'opinion libérale, n'ont, entreautres, jamais pum'atlirerchez eux, et je disais, un jour, au

respectable M. de la Rocliefoucauld-Liancourl', qui avait la bonté de m'en faire reproche : « Monsieur le duc, ce n'est point, croyez-moi, une ridicule humeur démocratique qui m'empêche de me rendre à vos instances. Je sens l'honneur que vous me faites ; mais j'ai un dictionnaire différent de celui qui est en usage dans vos salons. Jusqu'à ce que j'eusse feuilleté le vôtre, je ne serai, chez vous, qu'un sot ou qu'un muet. » J'ai, en effet, eu l'habitude de me soumettre aux manières et au ton de ceux chez qui j'allais; sauf à n'y pas retourner, quand le travestiment me coûtait trop. J'aurais pu dire aussi au duc que je n'ai jamais été à mon aise avec les gens que je ne connais pas, au moins de nom. II? me préoccupent jusqu'à ce que je les aie devinés, et m'ôtent toute liberté d'esprit. M. de la Rochefoucauld se rendit si bien à mes raisons, que, voulant me prier, en 1818, défaire une chanson pour fêter, à Liaiicourt, le départ des troupes étrangères, il me demanda rendez- vous chez moi ou dans un café. On peut croire que je me hâtai de l'aller trouver chez lui. Je

^^François-Âlexaiidre-Frédéric de la Iiocheloiicauld-Liancoiiit, né le tl janvier 17-47, mort le '27 mars 1827, fils du duc d'Estissac. Le père de Béranger, en Anjou, avait été un instant notaire d'une des justices seigneuriales de la duchesse d'Estissac. On sait quel triste éclat eurent les funérailles du vieux duc de la Rochefoucauld. La foule, qui avait voulu porter sa bière, fut chargée par la gendarmerie et le cercueil tomba dans la boue.

248 MA BIOGRAPllIK.

pensais à Imiler ce sujet; je lui promis que, si la chanson se faisait, il en aurait l'étrenne à sa fête patriotique. Aussitôt que la Sainte-Alliance des peuples fut terminée, je la lui envoyai, ce qui me valut de urands remercîmenls. Comme il était un des administrateurs des hospices, je fis ce méchant distique :

J'ai fait pour certain duc un chant qui n'est pas mal ; Je suis sur désormais d'un lit à l'hôpital.

Le lit à l'hôpital n'était pas encore à dédaigner.

Nos lihéraux, anciens nobles, malgré la suppression volontaire des titres et même de la particule, n'en restèrent pas moins, presque tous, un peu ducs, marquis et comtes, et j'en sais un qui, tout en préconisant la loi agraire, qui coûte moins à prêcher que l'aumône à faire, a intenté de bons petits procès à ses voisins pour la conservation de servitudes féodales, depuis longtemps avariées.

Plusieurs grands seigneurs de fabrique inq)ériale\ pauvres lunes éteintes depuis la chute du soleil, n'avaient pas une morgue moins plaisante : il n'y manquait qu'un peu de faveur de cour pour en faire de l'insolence, ce qui ne m'empêcha pas d'en voir quelques-uns fort polis avec moi après les journées de Juillet. Pendant la Restauration, ils n'auraient

' Voir dans les Chansons posthumes la pièce énergique qui a pour titre la Saint-lSapoléon.

osé me parler, de peur de se compromettre; mais, Charles X tombé, je pouvais quelque chose, et ces messieurs cherchaient partout aide et conseil pour reconquérir leurs grandeurs éclipsées, à ce point que plusieurs se sont faufdés au faubourg Saint- Germain pour y faire ratifier leurs titres nouveaux par l'ancienne noblesse. Les infidélités que ces nobles récents ont fait à leur origine plébéienne m'ont rendu moins tolérant pour eux que pour ceux qui devaient leurs préjugés au vieux sang et à l'éducation. Je crois que la nation entière en jugeait ainsi. Passante Compiègne, que l'Empereur et sa cour venaient de quitter ; nous étions, je crois, en 1808 '; je rencontrai sur la route une vieille paysanne qui, d'une figure joyeuse, m'aborbe et s'écrie : « Ah! monsieur, je l'ai vu enfin! — Qui donc? lui dis-je, feignant de ne pas le deviner. — L'Empereur ! l'Empereur! réplique-t-elle. II m'a saluée. Il salue tout le monde. Ce n'est pas comme ces seigneurs qui sont auprès de lui. On voit bien que ceux-là ne sont que des parvenus. » La pauvre femme ne voyait pas un parvenu dans l'homme que la gloire avait élevé si haut. Le peuple non plus; mais, sauf les grands noms militaires, il estimait bien peu les personnages de cette cour si brillante, où cependant figuraient de

* Au mois (l'aviil 1810. (Voir la Corre,<ipondance, t. I, p. 121.)

hautes capacités et grand nombre de vieilles illustralions nobiliaires.

La Fayette', homme rempli d'une bienveillance égale pour tous, au moins en apparence, s'était purgé parlaitemenl des prétentions de sa caste. Si on reconnaissait en lui le grand seigneur d'autrefois, c'était peut-être au trop de soin qu'il prenait pour le faire oublier. Malgré les marques d'amitié qu'il ne cessa de me donner, je n'ai jamais été le visiter à son château de Lagrange, oii tout le monde voulait avoir été, quelque invitation qu'il ait eu la bonté de me faire, quelque instance que Manuel ait mise pour m'y conduire, et je soupçonnai qu'au fond du cœur le général m'en a gardé un peu rancune. Pourquoi ne ferais-je pas un aveu? Je doutais de sa capacité politique et lui reprochais de n'avoir pas imité, aux derniers moments de l'Empire, le noble exemple donné par Carnot'. Je savais que dans les Cent-Jours de sages patriotes, et entre autres Dupont (de l'Eure), croyaient avoir eu de graves reproches à lui faire. Tout cela contribua peut-être au refus d'aller à Lagrange. Puis je sentais que, dans ma position, l'ap-

* Marie-Jean-Paul-Rocli-Yves-GilbertMotier, marquis de I.a Fayette, ik' à Chavagnac (en Auvergne) le 6 septembre 1757 et nioit à Paris le 11) mars 1854.

^ Lazare-Nicolas- Marpuorite Carnot, né à Nolay (Bourgogne), le tô mai 17').'», mort en c\il, à Masdebourg, le "2 noùt 1825.

procher trop, c'éluit m'enrôler, ce qui ne convenait point à mon allure indépendante. On m'en a blâmé, sans doule. Je me blâmais moi-même el malgré ce que je viens de dire, nul plus que moi n'a reconnu la pureté des intentions de La Fayelte et les immenses services qu'il a rendus à la liberté. Mais j'obéissais à mon instinct.

En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de petites ambitions rivales et subordonnent des intérêts de principe aux passions particulières ; elles ne tardent pas à enfanter les défiances, source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les éclairer. A tout ce que j'avance ici je pourrais apporter des preuves ; j'ai su tout ce que ces sociétés ont fait, ou j'en ai su du moins assez pour aflirmer qu'elles ne peuvent convenir qu'à des peuples opprimés par l'étranger. Sans l'utilité dont La Fayette put croire que serait un jour cet entourage politique, ce grand citoyen eût sans doute pensé comme moi, qui, non-seulement refusai de faire partie des Carbonari, mais tâchai de détourner plusieurs de mes amis, et Manuel entre autres, d'entrer dans cette association. La Révolution de 18o0a prouvé que, dans

252 MA HIOGHAPHIE.

un pays où les mœurs, sous quelque régime que ce soit, assurent toujours une certaine somme de liberté, on n'a besoin ni de sociétés secrètes ni de conspirations pour qu'à son jour le peuple montre sa volonté. La Société Aide-toi, le ciel V aidera, qui agissait ostensiblement, a seule' rendu de véritables services à notre cause ; car, en dépit de tout ce qui a été dit et écrit par les légitimistes, aucun complot, aucune affiliation secrète n'a présidé à la généreuse insurrection qui renversa la branche aînée des Bourbons : j'ai vu même des gens bien surpris que la victoire eût été obtenue sans eux. On peut m'en croire, moi qui étais si bien placé alors pour en être instruit, et qui suis si bien placé aujourd'hui encore pour dire toute la vérité. Le gouvernement de Charles X a seul conspiré contre lui-même à ce moment-là, ce qui ne veut pas dire pourtant que depuis longues années certaines ambitions n'eussent formé des projets et préparé un plan de conduite. En 1824 ou 1825, le duc d'Orléans disait à un de mes amis : « Arrive ce qu'il voudra ! je ne quitterai plus la France, à moins qu'on ne m'en chasse. » Peu de temps après ce mot, qui laisse entrevoir tant de choses, M. de Talleyrand assurait à ce mènîe ami que par les relations qu'il avait conservées avec les

^ M. Guizol a cité ce passage dans ses Mémoires.

tories anglais, il était certain qu'une révolution en France ne serait pas vue de mauvais œil si elle s'arrêtait à un changement de personne. Il y aurait peutêtre eu là de quoi faire hésiter ceux qui poussaient à cette révolution, si Charles X ne l'eût rendue inévitable.

Ceci m'amène à parler de M. deTalleyrand^ et du peu d'occasions que j'eus de mesurer cet homme à sa renommée. Il avait exprimé plusieurs fois le désir de me rencontrer. « Que ne l'invitez-vous à dîner? lui disait un de mes amis, qui savait qu'en penser. — Je suis trop grand seigneur pour me faire refuser, » répondit-il en souriant. Il demanda à Lafhtte^ de le faire dhier avec moi : c'était au commencement de 1827. Je pus enfin voir à mon aise ce personnage si curieux à observer. Aussi, d'abord, je fus tout yeux et tout oreilles. Il savait que, plusieurs années avant, sollicité indirectement par quelqu'un du pouvoir de faire une chanson contre lui, j'avais répondu : « J'attends qu'il soit ministre. » Il ne m'en

* Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, né à Paris en 1754, mort le 17 mai 1858. (Voir les Lettres cVun voyageur de George Saiid celle qui a pour titre le Prince. C'est le tableau émouvant de la fui d'une existence qui a si justement attiré l'attention et encouru les riguem's de l'iiistoire.) C'est en 1868 que pouiroiit paraître les Mémoires de Talleyrand, déposés pour trente ans en Angleterre.

* Jacques Lallitte, né à Bayonne le 24 octobre 1767, mort à Paris le 26 mai 1844.

estimait pas plus sans doute et s'embarrassait fort peu également des préventions qu'il devait croire que je nourrissais contre lui, si tant est qu'il vît autre chose en mon humble individu qu'un objet de simple curiosité. Il se fit charmant pour moi et s'empressa de me parler politique ; c'est en cherchant à répondre à des réflexions malignes sur le compte du duc d'Orléans, aujourd'hui roi, qu'il me dit ce mot tant répété : « Ce n'est pas quelqu'un, c'est quelque chose.» Après plusieurs rencontres, je pus me convaincre que, si l'on lui avait prêté des mots spirituels, il pouvait en prêter bien davantage aux autres. L'esprit, chez lui, n'élait que la parure dun grand bon sens se résumant sous une forme brève et piquante. On aurait ignoré son âge et les différents rôles qu'il a joués, qu'on eût pu le deviner à tout ce qu'il y avait d'expérience dans ses paroles, relevées par ce ton parfait des gens de bonne société qui ont traversé des révolutions, que n'effarouche jamais le mauvais ton des autres. Il faut dire que sa position lui donnait un immense avantage dans les salons. A toute question, il prenait le temps de répondre ; il s'était fait oracle, et c'était ainsi qu'on l'interrogeait, attachant une pensée à son silence, qui souvent n'était que de l'ennui ou de la paresse, son vice favori. En somme, il n'avait rien d'élevé, rien de profond, rien de généreux; parfaitement égoïste, il n'a jamais eu que son

intérêt privé pour unique mobile même de ses acles politiques, ce qui suffit pour démentir la réputation de grand homme d'Etat qu'ont- voulu lui faire ceux qu'avaient éblouis ses vieux titres et son luxe princier'.

Je n'en dirai pas plus de ce personnage, qui appartient à l'histoire. Ceux qui écriront sur notre époque ne manqueront pas, je l'espère, de réduire la prétendue capacité deTalleyrand à ses justes proportions, et de flétrir à jamais ce ci-devant évêque, grand seigneur, qui trahit la France et Napoléon, dont les bienfaits avaient créé sa haute position, et qui se fit payer, en 1814, le désastreux traité de Paris, signé à la grande surprise des étrangers euxmêmes.

Je n'ai plus rien à dire de moi qui puisse servir

* Au Congrès de Vienne, il joua d'abord un rôle si blessant pour son amour-propre, qu'il voulait quitter la partie; c'est M. de la Besnardière*, dont la réputation est grande encore aujourd'hui aux affaires étrangères, qui lui suggéra de demander, par inie noto, quel ser.iit le pied de paix de l'Autriche si l'on cédait aux prétentions envahissantes de la Russie du côté de l'Allemagne. Le conseil aiilique, consulté, déclara que, dans ce cas, quatre cent mille hommes seraient nécessaires à r Empereur, qui s'épouvanta, ainsi que plusieurs autres princes. De ce moment M. de Talleyrand ressaisit de l'influence au congrès, mais il se garda bien de l'employer, autant qu'il l'eut pu, au protit de la France. Je tiens ceci de la Besnardière lui-même. Ce n'est pas le seul service de ce genre qu'il ait rendu au plus paresseux des hommes. {Note de Bérawjer.)

• Joaii-Baptisle Gouet, comte de la Be>naidi(''re, né à Périors, près de Coutaiices, le 1" octobre 1765, mort à Paris le ÔO avril ISiô.

d'enseignement à ceux qui suivent la carrière que j'ai

quittée à cinquante-trois ans.

Constamment lié avec les principaux chefs du parti libéral, j'ai contribue comme eux et plus que beaucoup d'entre eux aux événements de la Révolution de juillet 1850. Après le triomphe du principe populaire^ sur le principe légitimiste, je crus mon rôle terminé, ma tache remplie. Il me sembla qu'un temps de repos était nécessaire à la nation pour juger son œuvre ; et, quant aux hommes que le pouvoir allait enivrer ou étourdir au moins, je reconnus, dès les premiers jours, que je n'avais rien à faire auprès d'eux. J'allai les attendre dans la retraite, où plusieurs ne pouvaient manquer de me venir retrouver bientôt.

Beaucoup de mes amis auraient désiré que j'aspirasse aussi aux honneurs du pouvoir. En laissant de côté l'obstacle du cens, que je ne puis payer, pareille prétention n'allait pas à un homme qui a su de bonne heure reconnaître ce qu'il y a de faiblesse dans son caractère et avouer ce qu'il y a de superficiel dans son instruction. Le pouvoir est un instru-

* Le rôle de Béranger est expliqué tout entier par cette courte plirase. Il est de ceux qui ont pensé (pie t789 u inauguré une ère nouvelle et que la Restauration de t81i, imposée par l'ennemi, était la négation de la révolution de 1789. L'histoire de France lui adonné raison. Rien ne peut durer chez nous «pie ce qui relève de 1789.

ment difficile à manier, dont il faut longtemps apprendre à se servir avant d'en user bien. Or j'étais à l'âge où l'on n'apprend plus qu'à se mieux rendre compte chaque jour de tout ce qu'on ignore'.

^ On ne doit pas oublier ce couplet de clianson : A mes amis devenus ministres.

Sachez pourtant, pilotes du royaume, Combien j'admire un homme de vertu, Qui, regrettant son hôtel ou son chaume. Monte au vaisseau par tous les vents battu. De loin ma voix lui crie : Heureux voyage ! Priant de cœur pour tout bon citoyen.

Sa doctrine était qu'on ne doit pas refuser, à cause de ses opinions, des fonctions où l'on peut être utile. En 1856, lorsque M. Pierre Leroux songea un moment à demander une place de bibliothécaire, Déranger écrivait à M.Jean Reynaud {Correspondance, t. II, p. 575) :

(( Votre lettre m'était inutile, comme justification; je savais tout ce que vous pouviez me dire, et je vous avoue que, d'après ma manière de voir, ce n'eût été que dans le cas d'une conduite opposée que vous auriez eu besoin de vous justifier à mes yeux. Si j'ai tout refusé, c'est que je ne suis plus propre à grand'chose. De plus, il y a dans ma situation de ré[)ublicaiu travaillant à faire un roi par intérêt patriotique, par calcul de raison, une singularité qu'il fallait sanctionner par une vie désintéressée, qu'on s'obstine toujours à méconnaître chez ceux qui s'utilisent dans les emplois. Mais vous ne sauriez croire avec quel regret je vois les gens capables et honnêtes refuser les fonctions oii ils pourraient rendre service à la nation. Sous le ministère Martignac, on parlait d'appeler Dupont (de l'Eure) à la Cour de cassation; vain bruit, sans doule ! Je lui écrivis qu'on ne devait, à aucune époque, sous aucun gouvernement, refuser de rendre la justice au pays. Un médecin qui consulterait son opinion pour servir les hôpitaux vous parai trail-il homme estimable? Non, certes; et poiu-quoi donc le savant n'irait-il pas au poste où ses lumières s'utiliseront au profit de tous? Nous avons une morale bien étroite, mon cher enfant, et notre intelligence moderne est furieusement faussée encore par les exemples de

S'il m'esl arrivé, dans quelques circonstances, d'avoir l'avantage de la perspicacité et du calcul sur des hommes beaucoup plus éclairés que moi, je sais que je ne l'ai dû qu'à ma position particulière : agissant peu, complètement dégagé d'intérêt personnel et de toute arrière-pensée ambitieuse, il m'a été facile de voir quelquefois plus juste et plus loin que des esprits qui m'étaient infiniment supérieurs, mais qu'agitaient des désirs ou des passions que je n'avais pas. Il n'est pas jusqu'aux nobles ambitions, celle de la popularité, par exemple, qui ne puissent troubler l'entendement le plus sain. Qu'on ne s'y trompe donc point : l'avantage que j'ai eu sur beaucoup d'autres, c'est de n'avoir rien été et de n'avoir presque rien fait. II faut laisser les sots se prévaloir d'un pareil bonheur.

vertu, si vertu il y a, donnés par les castes antiques. Là, selon moi, est une source féconde d'erreurs qui me feraient crier, comme M. de Morogues, contre les éludes grecques et latines, si fort en contra* diction avec la société comme l'a faite le christianisme. »

Une autre fois, en 18i0, quand M. Trélat concourut pour obtenir un poste de médecin d'hôpital, il lui disait : « Le premier devoir de l'honnête homme est de rendre utiles à ses semblables les facultés qu'il a reçues du ciel. L'homme capable d'enseigner doit accepter la chaire qu'on lui offre ; l'homme capable déjuger doit accepter la magistrature; le médecin doit ni^me offrir ses soins où il les voit nécessaires. »

Mais il voulait qu'on ne s'attachât pas aux fonctions et aux places jusqu'à sacrifier l'indépendance de sa pensée et à garder pour soi les vérités que l'on sentait le besoin de jiroduire au jour. C'était aux gouvernements à se servir de tous les hommes capables et à respecter en eux les services rendus à leur patrie.

Mes jeunes amis les républicains, trompés également sur ma capacité et cherchanl une garantie pour leurs principes, voulaient aussi que je tendisse la main à quelque portefeuille. « Quel ministère voulez-vous qu'on me donne? — Celui de l'instruction publique. — Soit! une fois là, je fais adopter mes chansons comme livre d'étude dans les pensionnats de demoiselles. » Et, à ces mots, mes jeunes amis de rire eux-mêmes de leur folle idée\

Le nouveau gouvernement me fit faire les offres les plus honorables ; mais je les repoussai, n'étant pas de ceux que tentent les sinécures ; car un travail obligé ne pouvait plus me convenir et j'aurais rougi, ayant assez pour vivre du produit de mes petits volumes, de puiser des pensions dans le coffre que la nation se fatigue à remplir chaque année. Je tiens surtout à l'honneur de n'avoir jamais été à charge à mes concitoyens, et la preuve que ce n'est pas par puritanisme, fausse vertu qui m'irait si peu, c'est que, comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais hésité, même depuis 1830, à recourir à la bourse de ceux de mes amis riches^ qui n'étaient pas des personnages politiques.

' Ceux qui, en diverses circonstances, ont blâmé Béranger de sa persistance à ne vouloir d'aucun emploi public l'auraient blâmé bien plus encore s'il en avait accepté un.

' Entre autres M. Declercq, qui aida Béranger à faire du bien.

Je veux rapporter ici une des plus flatteuses récompenses accordées à mon patriotisme. Le vendredi de la grande semaine \ une dame que je ne connaissais pas et que je n'ai jamais revue, traversant la foule qui encombrait les salons de Laftitte, arrive jusqu'à moi et m'offre un immense drapeau tricolore : « Monsieur, me dit-elle, j'ai passé la nuit à le faire préparer. C'est à vous, à vous seul que j'ai voulu le remettre pour que vous le fissiez replacer sur la colonne. » Touché jusqu'aux larmes, tout en remerciantcette dame, j'insiste pour que l'hommage du drapeau soit fait aux députés assemblés : « Non, non, reprend-elle, c'est à vous, à vous seul. » Et elle disparaît.

Ce drapeau fut immédiatement arboré sur la place de la colonne Yendôme par les jeunes gens qui se trouvaient témoins de cette scène.

Moi, qui ai reçu et qui reçois encore tant de témoignages de l'affection populaire, il n'en est pas dont le souvenir se réveille plus souvent en moi que celui de cette dame et de son drapeau. Puisse-t-elle me survivre pour voir un jour ici le témoignage de la reconnaissance que je lui ai conservée !

Pour n'être pas exposé à des instances embarrassantes et aussi parce que jehaisde me mettre en évi-

» Le 30 juillet 1830.

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Perrotin ,Edileur

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(lence sans nécessité; je crus devoir refuser de me rendre auprès du nouveau roi, qui plusieurs fois me fit exprimer le désir de me voir, et même de me remercier, mot que je mets sous la responsabilité de deux de mes amis, Laffitte et Thiers. A cette occasion, ayant répondu, en plaisantant, que j'étais trop vieux pour faire de nouvelles connaissances, on a attribué mes refus à mes opinions : on s'est trompé. Je n'avais jamais vu le duc d'Orléans, mais je le savais homme d'esprit et de sens ; devenu roi, il ne pouvait ignorer que, tout en contribuant aux déterminations dont il avait été l'objet dans les moments qui suivirent la victoire du peuple, je n'en étais pas moins nourri de pensées républicaines : mais que, patriote avant tout, j'avais cru nécessaire de transiger avec des circonstances impérieuses du salut public. C'était en moi le résultat de quinze années de réflexions. Nayant jamais pris d'engagement avec aucun parti, car je n'ai jamais été homme de parti, mais homme d'opinion, j'étais complètement libre à cet égard. Mon républicanisme ne pouvait donc m'empêcher de me rendre auprès du prince, qui, sur l'objection que Laftitle lui en avait faite, répondit, en souriant sans doute : « Je suis républicain aussi. » Ce que je redoutais, si je lui étais présenté, c'étaient ses instances pour me faire accepter des honneurs ou des pensions. Les rois, si nouveaux

qu'ils soient, n'aiment pas qu'on les refuse en face. Le refus de l'aller voir ne devait passer que pour de la sauvagerie; le refus de ses faveurs eût pu paraître de routrecuidance. Je n'avais d'ailleurs nulle envie de donner de l'éclat à ce que l'on a bien voulu appeler mon désintéressement.

Après tout, à quoi pouvait servir une ou plusieurs conversations entre deux hommes placés si diversement et arrivés tous deux à l'âge où les idées sont d'autant plus tenaces qu'elles ont l'orgueil de leur durée? 11 est à croire que le roi et le chansonnier ne se seraient pas entendus, si bienveillant que l'un eût voulu se montrer, si poli que l'autre se fût fait un devoir de paraître. Me serais-je posé en conseiller de la couronne? Mais, si mes amis, devenus ministres, n'écoutaient déjà plus mes trèshumbles remontrances, un roi eût-il été tenté de les accueillir? Il en eût ri; c'eût été un de ses bons jours. La réflexion m'eût fait rire moi-même du sot rôle que j'aurais essayé de jouer et que tant de niais ont été prendre, avec le succès que nous savons tous.

Ceux qui alors voulaient me lancer à la cour disaient : «On est admis sans façon ; on y va en bottes. — Bien ! bien ! répondais-je, des bottes aujourd'hui, des bas de soie dans quinze jours. »

Tout cela n'a coûté qu'à ma curiosité, car, pour

un observateur, quel spectacle dut offrir cette cour nouvelle !

Je me suis également tenu loin des honneurs littéraires, et, en autres raisons qu'il m'a fallu trop souvent répéter, afin de ne pas donner un exemple nuisible à la liberté du genre qui m'a été si favorable, qu'on me pardonnera d'en exagérer un peu l'importance. Que bien faire la chanson soit un titre académique, les chansonniers ne seront-ils pas tentés de se faire les serviteurs du pouvoir pour arriver à l'Institut, devenu une des antichambres de la pairie? Le peuple peut encore avoir besoin de satire chantée, et moi, je ne serais pas fâché d'avoir des successeurs.

Un moment bien choisi pour essayer d'entrer à l'Académie, c'était lorsque, dans la dernière année du règne de Charles X, M. de Chateaubriand^, par une démarche d'extrême bienveillance (nous nous connaissions encore fort peu), vint m'engager à prendre place parmi les candidats à la première vacance. Alors ma nomination eût pu avoir une signification politique utile, ainsi que le prouvèrent les injures que celte démarche, si honorable pour moi, attira à M. de Chateaubriand de la part d'un journal.

* François-Auguste, vicomte de Chateaubriand, né à Saint-Maio. le M septembre 1768, est mort à Paris le 4 juillet 1848.

Je ne cédai pourtant point aux vi^es instances du grand homme ({ui s'offrait à me servir de parrain, si je puis m'exprimer ainsi.

Depuis la Révolution de juillet, je dus voir dans mon admission à l'Académie, si toutefois ce corps eût daigné m'admettre, l'obligation d'assister à descérénomies publiques, d'y porter l'habit brodé, de prononcer, l'épée au côté, des discours d'apparat, en présence d'un nombreux auditoire, et d'avoir trop souvent à combattre des brigues comme celles qui ont affligé Constant sur son lit de mort ou repoussé jusqu'à trois fois notre grand poëte Hugo. « Mais, m'ont répété des académiciens eux-mêmes, qui vous force à subir tous ces ennuis? Faites comme nous, qui ne mettons presque jamais le pied à l'Académie.» « Et voilà justement ce que je ne puis comprendre. Quoi ! messieurs, négliger les devoirs qu'impose un honneur sollicité ! Non, cela me serait plus pénible encore que l'accomplissement de ces devoirs, dont mon caractère finirait peut-être par me rendre esclave. » Autant que ma conviction l'a permis, j'ai toujours cherché à mettre ma position d'accord avec mon humeur et mes goûts, règle beaucoup moins observée, qu'on ne serait disposé à le croire. Plus j'ai vieilli, plus j'ai éprouvé le besoin d'uneentière indépendance, ce qui doit me faire redouter d'appartenir à un corps (|uelconque. Je ne puis penser que seul,

et je commence même à ne savoir guère plus vivre qu'en tête-à-tcte avec mes pensées, quand mes vieux amis ne sont pas là.

Malgré l'inconcevable popularité qui s'est attachée à mon nom, malgré les suffrages de tant d'hommes supérieurs et les louanges qui m'ont été prodiguées jusque sur le théâtre, qu'on ne croie pas que je me dissimule l'inconvénient, pour moi, de n'être pas de l'Académie. J'y perds aujourd'hui la considération particulière qu'elle donne à ceux qui en font partie, n'importe à quel titre : et ma mort sera privée des honneurs solennels* qu'elle décerne à ses membres défunts, honneurs dont fait semblant de rire tel qui les envie et que le public est loin de regarder d'un œil indifférent. Qui sait même si ma conduite, mal interprétée, n'indisposera pas l'Académie contre ma mémoire, si peu que ma mémoire doive me survivre? J'ai aimé trop sincèrement les lettres pour ne pas le craindre; et cetle crainte, j'hésite d'autant moins à l'exprimer ici, qu'elle répond à ceux qui m'ont accusé de ne pas aspirer au fauteuil pour me singulariser. Aujourd'hui, où on n'estime que la singularité qui profite, j'aurais fait un mauvais calcul. Au reste, je le déclare, si je n'ai pas toujours reconnu l'utilité

* Il n'est pas de funérailles qui, dans ce temps-ci, aient été menées avec une plus grande pompe populaire. On n'oubliera pas le mouvement national du 17 juillet 1857.

de r Académie française, personne ne rend plus justice que moi désormais à cette fondation de Richelieu. La preuve en est dans le reproche que je n'ai cessé d'adresser à ses membres, au nombre desquels j'ai compté et compte encore tant d'amis, de ne pas utiliser la puissance qu'elle peut leur donner à une époque d'anarchie littéraire, où la langue a besoin d'une tutelle large et intelligente pour résister aux barbarismes du barreau, du journalisme et de la tribune. N'a-t-on pas été jusqu'à vouloir remettre le patois en honneur ! les académiciens ne devraient pas l'oublier. Ainsi que le royaume, la langue avait besoin d'unité, et c'est pourquoi ce grand ministre, éminemment national, fonda l'Académie française. Quant à moi, que la langue a toujours vivement préoccupé, en dépit ou plutôt par suite de mon ignorance, je l'avoue, je préférerais à l'annexion de la Belgique et des provinces rhénanes à la France de voir l'Académie, aidée de toutes les classes de l'Institut, produire enfin un grand et beau dictionnaire *,

* Lettre à M. Paul Ackermann {non insérée dans la Correspondance).

o Tours, le 7 septembre 1839.

(( Je regrette, monsieur, que votre court séjour ici ne m'ait donné le temps de vous dire tout le bien que je pense de votre opuscule. II m'a fallu le relire pour l'apprécier complètement. On vous saura gré d'avoir lomis sous nos yeux l'éloge que J. du Bellay a fait de notre

révisé tous les dix ans, distribué gratuitement à

langue, lorsqu'elle n'était encore que la langue de Marot et de Rabelais. Mais plus que cette exhumation, j'estime les obsei'vations dont vous l'avez accompagnée. Vous ne vous contentez point de donner des préceptes de goût, des preuves d'études sérieuses, des marques d'un grand sens ; vous exprimez tout cela dans ce style pur, clair, logique, dont nous ne nous sommes que trop écartés et vers lequel vous semblez destiné à nous tracer un chemin de retour. Je vous en remercie d'autant plus que, bien que fort mauvais grammairien, je n'en ai pas moins un grand amour pour notre belle langue, qui a toujours été pour moi un objet d'observations philosophiques, si j'ose me servir de ce mot ambitieux. Aussi, monsieur, ai-jc été bien flatté de ce que vous dites de mes chansons. Je ne savais pas l'orthographe (et j'avais vingt ans alors) que déjà je cherchais à m'initier aux perfections du style ; pour cela, j'ai copié deux îoisAthalie, malgré toute ma jeune admiration pour le génie dramatique de Corneille. Ah ! si j'avais, à cet âge, trouvé un maître comme vous, que de peines et de tâtonnements il m'eût épargnés! Tout vieux que me voici, j'ai toujours un nouveau plaisir à m'occuper de la langue; à me rendre compte de la marche qu'elle suit ; à noter dans mon esprit les progrès ou les écarts que lui impriment les contemporains. Je vous l'ai dit : j'ai osé faire un plan de dictionnaire. Je voudrais qu'on se rendît bien compte de toute l'importance de ce premier des livres d'une nation; et, quand cette nation est civilisatrice, qu'on reconnût l'obligation de faire le dictionnaire, non-seulement pour ceux qui savent, mais aussi pour ceux qui ne savent pas, c'est-à-dire pour les enfants et les étrangers. Ce n'est pas l'Académie française seule qui devrait être chargée d'un si grand travail ; tout l'Institut devrait y prendre part, car j'y voudrais voir à côté de la définition des mots la définition des choses ; ne concevant pas qu'on se contente de creuser un canal sans y faire couler autant d'eau qu'il en peut contenir. Je voudrais voir dans ce dictionnaire la prononciation indiquée, les accents multipliés, pour détromperl'œil, qui suppose toujours que plusieurs lettres semblables réunies doivent former une même consonnance; les L mouillés barrés, chose si nécessaire pour les étrangers; les vieux mots repris depuis Villehardouin, avec la date de leur mort. Puisque nous conservons les ou-

toutes les administrations, grandes et petites, et pre-

vrages, conservons-en le lexique. Je voudrais enfin des exemples ajoutés à chaque définition, choisis avec grand soin et dans un but d'utilité autant que possible.

« Je pense qu'un pareil livre ne serait pas le double en grosseur du Dictionnaire de l'Académie, dont on peut émonder le tiers, en ôtant les inutilités. Qu'on se rappelle ce que Boileau disait de cet ouvrage si médiocrement conçu et exécuté : Notre Dictionnaire va paraître, nous n'avons plus qu'à nous cacher. C'est pourtant cette œuvre, dont rougissaient Boileau et Racine, que nos beaux esprits s'obstinent à continuer. Je me demande toujours comment les hommes comme MM. Daunou et Nodier * (et j'en pourrais citer plusieurs autres) peuvent se rendre complices de ce crime de lèse-nation.

« Ah ! monsieur, dénué de coterie et d'intrigues comme vous l'êtes, si vous pouvez jamais, à force de mérite, arriver à prendre rang dans le sénat littéraire, et qu'il vous semble qu'il y ait quelque chose de bon dans mes idées, privées de science, puissiez-vous avoir assez de caractère pour les mettre en valeur! Si j'avais eu cette force de volonté qui triomphe de l'inertie et de la routine, je crois que j'aurais tenté d'èlre de l'Académie, pour y introduire le culte de la langue, comme je voudrais le voir régner dans nos collèges, où il est si négligé. J'aurais surtout voulu appeler le gouvernement à donner son appui à cette grande œuvre ; ce serait à lui de fournir les fonds nécessaires, car il ne s'agirait plus d'une publication conmierciale au profit des Quarante ou de leur imprimeur. Je voudrais qu'il y eût dans chaque mairie un dictionnaire etquehpiefois plusieurs, suivant l'étendue de la commune. J'en voudrais dans chaque établissement public du gouvernement, pour que ce livre, égal en valeur à tous les autres codes, pût être feuilleté par tout le monde. Vous voyez, d'après cela, combien la définition des choses y deviendrait utile et fécondante. Quant à la publication, je voudrais que chaque feuille fût d'abord affichée, pour obtenir les corrections des doctes et même des écoliers, comme au- Irelbis faisaient les vieux maîtres. Mais surtout, je le répète, c'est à

* Ou peut néaumoius rL'|iroclier à cclui-ti son obstination à repousser rorlliograplie dite (le Voltaire. Eu fait du langue, la niicuiie n'a pas le droit de lutter contre celle de tout le monde.

nanlplaceà côlé de nos codes, dont, selon moi, il égalerait alors l'utilité \

l'Institut tout entier que je demanderais ce grand travail national. Pour ne citer qu'un nom, \oyez tout ce qu'un homme comme Arago apporterait de lumière à ce phare de notre civilisation, qui pourrait, tous les dix ans, recevoir une annexe, exécutée sur les mêmes hases. Je ne me dissimule pas que vos beaux esprits, qui approfondissent fort peu les choses, traiteront encore ce projet d'utopie inexécutable. Si vous partagez, monsieur, mes convictions en tout ou en partie, et si vous êtes jamais en position de les faire partager, soyez sûr qu'après la victoire vos collègues de l'Institut vous remercieront d'avoir donné à ce grand corps une existence nouvelle, une glorieuse magistrature bien au-dessus du rôle égoï^te et mesquin dont il jouit aujourd'hui, à demi paralysé qu'il est. Yous êtes jeune, monsieur, vous avez de l'avenir ; c'est pourquoi je me suis plu à vous répéter ce que je vous avais dit à ce sujet, qui me préoccupe depuis si longtemps. La science vous donne une autorité qui me manque, usez-en pour le progrès universel d'une langue que vous écrivez déjà si bien et qui est celle que toutes les pensées, quel que soit leur berceau, sont obligées de traverser pour se répandre sur le globe. »

^ Bien entendu que je ne parle pas ici d'un dictionnaire comme celui que ces messieurs ne finiront jamais, et qui, dit-on, doit contenir l'histoire des mots. J'entends un dictionnaire à l'usage de toute la nation et des étrangers qui parlent ou étudient notre langue.

Il est bien entendu aussi que ce grand travail s'exécuterait aux frais du gouvernement, et que, sous la commission, composée de membres choisis dans les différentes classes de l'Institut, il y aurait un grand nombre de jeunes gens employés aux travaux préparatoires.

L'Académie française tiendrait la plume dans le trav;iil général. Des épreuves de chaque feuille seraient affichées, avant le tirage, dans les lieux d'instruction publique, comme facultés, collégi s, etc., et la commission devrait examiner toutes les observations qui lui seraient adressées sur le contenu des épreuves.

Comme on ne fait plus rien chez nous par pur dévouement, il faudrait que le gouvernement ne ménageât pas l'argent pour cette

Je n'ai plus que peu de mots à ajouter à cette trop longue notice.

Lors de la révolution de Pologne, comme membre du comité polonais, je fis imprimer une petite brochure, composée de quatre chansons et d'une dédicace à La Fayette. Tous les exemplaires que le bon Perrotin fit tirer à ses frais furent remis au comité, qui en recueillit tous les bénéfices \

Je ne pus donner mon dernier volume au public qu'en 1855; mais je le fis en lui promettant de ne plus l'occuper de moi. Je savais que je tiendrais parole, à moins de revers trop grands. C'est depuis lors que j'ai tout fait pour rentrer dans l'oubli et reconquérir une entière liberté, car la réputation est aussi une dépendance, parfois même une dépendance assez fâcheuse, ce dont ne se doutent guère les jeunes gens. Passe encore si la réputation était toujours de la gloire!

Attaché de cœur à des hommes des différents partis qui s'entre-choquèrent après l'établissement de la nouvelle dynastie, affligé des fautes que les uns et les autres multiplièrent à l'envi, fatigué de prêcher une trêve qui devait profiter à la France, je m'éloignai du spectacle de ces tristes alternatives :

œuvre nationale, qu'il ferait distribuer gratuitement partout oiî le besoin en serait reconnu. {Note de Béranyer.) *■ Environ 4j000 francs.

Passy *, Fontainebleau % Tours", m'onl vu chercher la retraite et le silence, et c'est clans cette dernière ville que j'écris cette notice, que j'achèverai peut' être ailleurs.

Après avoir douté de moi-même toule ma vie, il serait cruel d'avoir à douter des autres avant de mourir. Heureusement j'ai assez étudié le mouvement actuel du monde pour en tirer une conclusion consolante, en dépit des sinistres prédictions que les mécomptes personnels font éclater de toutes parts. Le triomphe de l'égalité se prépare en Europe, et la gloire de ma chère patrie sera d'avoir réclamé la première, au prix des plus grands sacrifices, le gouvernement de la démocratie, organisé par les lois qui sont le besoin de tous. Je puis donc rendre grâce à Dieu des espérances qu'il me donne pour la cause que j'ai servie et qui aura mes derniers vœux et mes dernières chansons.

Tours, janvier 1840.

*En 1853.

2 En 1855.

"^ En 1836.

BIOGRAPHIQCES ET LITTÉRAIRES

REDIGEES

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