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L'AURORE

Des jours de mon printemps douce et dernière aurore,

Tu vas fuir sans retour :

Tu fuis ; mon printemps passe, et je demande encore

Pourquoi j'ai vu le jour.

Sous tes pleurs fécondants, scintillante rosée.

Que de fleurs vont s'ouvrir !

Mais trop vite en leur sein tu seras épuisée :

Que de fleurs vont mourir !

Petits oiseaux, chantez, un mois vous a vus naître

Et braver l'oiseleur ; Vos chants, comme les miens, seront bientôt, peut-être.

Un écho de douleur.

* Cette ode â été sauvée par hasard de l'incendie qui a dévoré tant de ses tristes sœurs. {Note de Beranger.)

Pour chaque être soul'frant qui cric à son oreille,

L'homme est un faible appui ; 11 trouve tous les maux, si matin qu'il s'éveille,

Éveillés avant lui.

Par deux fois douze étés, aibre épuisé de sève,

Tombé-je donc flétri?

N'est-ce donc plus pour moi qu'au soleil qui se lève

La nature a souri ?

Le temps qui m'entraînait me mettait, dans sa fuite,

Une main sur les yeux ; Le cruel, aujourd'hui, la relire si vite.

Que je me parais vieux.

Ainsi le voyageur, la nuit, errant sans guide.

Lorsque l'ombre se fond.

Voit ses pas engagés sur le penchant rapide

D'un abîme profond.

La vieillesse à l'œil terne, aux tremblantes pensées,

A la froide rigueur, Vers moi s'avance, hélas ! et de ses mains glacées

Va me serrer le cœur.

Ce soleil éclatant réveille en leur tanière

D'horribles animaux :

Plus sur la couche humaine il répand de lumière,

Plus on y voit de maux.

Vous, (ju'à notre matin l'espérance colore,

Fuyez, songe d'amour, .le voudrais de mes ans n'avoir vu que l'aurore,

Et l'aurore du jour.

Je me suis laissé aller à bien des souvenirs de jeunesse et à bien des citations : revenons aux événements de ma vie.

Lorsque j'élais sur le point d'obtenirenfin un emploi, j'eus le chagrin de perdre mon père \ frappé d'apoplexie, à cinquante-neuf ans, au moment où l'espoir me venait de pouvoir lui procurer des jours plus heureux \ Bientôt après, ma sœur et la sœur

* Le l'^'' janvier 1809.

^ « Mon ami, je viens de perdre mon père. Le jour de l'an, à neuf heures du soir, il a rendu le dernier soupir. Ma douleur est vive ; elle est d'autant plus forte dans ce moment, qu'il s'y mêle une profonde amertume causée par les affaires malheureuses oiî je suis jeté et par les injustices révoltantes dont je suis la victime. La nièce* pour qui mon père a tout fait, pour qui il a fait dix fois plus que pour moi, me dépouille du reste du mobilier de mon père et de ma mère, seule compensation que je pusse recevoir des dettes que je contracle aujourd'hui pour subvenir à toutes les dépenses que le moment exige. Je ne suis point intéiessé, mais j'abhorre l'injustice. On a été jusqu'à fabriquer des calomnies pour justifier le don qu'on dit avoir été fait par mon père de ces objets, peu considérables il e~t vrai, mais qui sont à moi. On a fait plus, on a gagné sur les dépenses qu'il m'a fallu faire depuis mon arrivée, et chaque chose m'a été comptée le double, le triple de sa valeur, ou, pour mieux dire, on a refusé de me faire aucun compte pour pouvoir me voler plus facilement. J'ai demandé au ciel un peu de patience ; j'en ai eu tant que mon père a respiré. mais maintenant je n'y tiens plus **.

Je ne sais à quoi en est ma place. Je n'ai eu que peines et qu'em-

* Adélaïde Paion, lille de Marie-Margucriie-Adélaïde Béranger, sœur du père de noire poêle, el de François Paron, Ijoulanger à Pérouiie. Adélaïde Paron était née le 2"2 janvier 1777; elle est morte à la fin de l'année 1812.

"Béranger avait à se plaindre de son père; il n'avait à attendre que des ennuis de son héritage; il n'avait que de l'argent d'emprunt pour subvenir à toutes les dé-

de ma mère, chez qui elle trayaillait, entrèrent dans un couvent. J'opposai de sages réflexions au parti que Sopliie voulait prendre à vingt-deux ans, pensant que sa détermination ne venait que de la crainte dem'être, un jour, à charge ; mais elle persista et n'a eu qu'à s'en applaudir, ainsi que sa vieille tante. Elles ont trouvé, dans le cloître, une sécurité et un repos que le monde leur eût difficilement donnés.

A la formation de l'Université impériale \ Arnault

barras. Ah ! si je n'avais point à remplir d'autres devoirs, je fuirais d'un pays oii je ne suis revenu que pour être en proie aux tourments, aux injustices et aux regrets. J'irais auprès de vous tous, mes amis, retrouver quelque tranquillité. Ah ! je n'y porterais plus la même gaieté. J'ai pour longtemps à souifrir, et mon cœur est trop ulcéré. » {Correspondance, tome I, p. ^0%.)

* La loi d'institution est du 10 mai 1806 ; mais l'Université nou-

penses de la maladie et de l'inhumation; mais il se conduisit aussi honorablement que possible et voulut que son père eût de ju>tes funérailles. C'est ainsi que l'on a trouvé dans ses papiers divers reçus datés de cette époque. L'un, de la Ville de Paris; c'est une quittance de frais d'inhumation donnée le 2 janvier 1809. La somme est de 40 francs. L'autre est un reçu signé Poirot, prêtre, receveur des convois, de 78 francs, pour les frais du service religieux fait le ô janvier en l'église Saint-Germain l'.^uxerrois. Un autre, des Pompes funèbres, monte à 14" francs. A ces reçus, il faut joindre une quittance de 60 francs, signée le 4 février 1809, par Balluet, docteur en chirurgie, et une autre quittance de 48 francs, signée le C janvier, par Démolie, docteur en médecine. C'est un total de près de 400 francs qui représentent presque 100 francs d'aujourd'hui. Déranger, aidé par ses amis, sut donc remplir jusqu'au bout et largement ses devoirs.

Un bordereau d'adjudication, trouvé avec les reçus et quittances dont il vient d'être fait mention, prouve qu'il acheta la montre et les matelas de son père à la vente après décès qui eut lieu le 18 janvier dans la maison paternelle. Le père de Déranger logeait alors de sa personne dans une chambre du cinquième étage, rue Saint-Tliomas-du- Louvre, n" 19. Voici le commencement de l'acte de décès.

Ville de Paris. Premier arrondissement. — a Extrait du registre des actes de décès de l'an 1809. — Du "2 janvier mil huit cent neuf, à uni; heure du soir, acte de décès de monsieur Jean-François de Déranger de Mersix, décédé à neuf heures du soir, rue Saint-Thomas, n" 19. Présent Pierre-Jean de Béranger, âgé de vingt-huit ans, homme de lettres, » etc.

obtinl pour moi une place dans les bureaux. Il me présenta au grand-maîlre Fontanes \ ancien obligé

velle ne fut organisée que par les décrets du 17 mars 1808 et du 15 novembre 1811.

1 La lettre que Béranger, sur l'invitation d'Arnault, écrivit à Fontanes, a été conservée.

« Mon nom, lui dit-il, vous est inconnu ; la circonstance qui aurait pu lui donner une place dans votre mémoire est trop éloignée pour que vous puissiez vous le rappeler. Je crains même de retracer inutilement à votre souvenir cette circonslance qui seule me donne l'espoir de vous inspirer quelque intérêt.

« 11 y a quatre ans que M. Lucien Bonaparte, mon protecteur, vous lut, Monsieur, deux poëmes, l'un du Rétablissement du culte, et l'autre du Déluge. Selon ce qu'il m'a dit, ces ouvrages, quoique chargés de fautes, obtinrent votre éloge. Apparemment que quelquesuns de ces traits que parfois le hasard fait rencontrer à la médiocrité vous portèrent à l'indulgence envers une muse novice. J'ai su, Monsieur, que votre snffrage ainsi que celui de M. Arnault, qui depuis m'honore de son amitié, contribua dans le temps à me faire obtenir la protection de M. Lucien : la pension qu'il m'a accordée, des bienfaits particuliers, et Içs lettres aimables et llatteuses qu'il daigne m'adresser, me donnent la certitude qu'il n'a pas cessé de s'intéresser à moi. Malheureusement j'ai des charges qu'il n'est pas obligé de connaître, et l'état de gêne dans lequel je vis me fait hasarder de vous faire la demande, Monsieur, de quelque emploi dans l'Université ; non dans le corps enseignant (je n'ai reçu aucune éducation, et c'est contre toute raison que je cultive les muses), mais dans l'administration de ce vaste établissement à la tète duquel vous èles si dignement placé.

« Dans ce moment, sans doute. Monsieur, un grand nombre de personnes de mérite s'adressent à vous pour le même objet ; aussi n'est-ce pas une injustice que je sollicite ; mais, lorsque vous aurez pourvu ceux qui ont des droits réels à votre bienveillance, j'espère, Monsieur, que vous voudrez bien songer à moi, dont le plus grand regret, si mon espoir était tronqjé, serait d'avoir perdu l'occasion de connaître particulièrement l'un de nos poètes les plus distingués. Je

150 MA l'.IOGRAPHIE.

de M. Lucien. Fontaiies n'en lit pas plus allenlion au pauvre diable qui lui était recommandé, bien qu'x\rnault lui eût l'ail l'éloge de mes essais littéraires. On parut d'abord vouloir me laisser le choix entre deux ou trois mille francs d'appointements. L'emploi inférieur d'expéditionnaire donnant, comme on sait, fort peu d'occupation à l'esprit, me parut mieux convenir à un rimour, et je lui accordai la préférence.

suis. Monsieur, avec le plus profond respect, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« P. .1. DE Béranger. ))

« P. S. M. Arnauil doit avoir la bonté de vous conlirmer les détails que j';ii l'honneur de vous donner. »

(( On saisit bien, ce me semble, dit M. Sainte-Beuve (ISo^) dans cette lettre digne, mesurée, touchante, le point de départ littéraire de Bélanger, et comment il a dû suppléer à tout. Fontanes répondit à cet appel du jeune homme ; mais nous voudrions savoir ce que dirait aujourd'hui quelqu'un de nos célèbres poètes, en s'entendant appeler tout simplement un poëte distingué. » Cette note est juste et finit par un trait piipiant ; mais M. Sainte-Beuve s'est trompé, sans le savoir, en disant que Fontanes répondit à l'appel de Béranger. Il lui mesura sa faveur et chercha même à le déj^oùter de tout emploi. Béranger était un ami de Lucien. Fontanes, qui devait à Lucien son élévation, traitait alors les amis de Lucien disgracié comme des gens dangereux. Il était pourtant d'un naturel doux et d'une humeur obligeante; mais ces personnages, qu'un heureux hasard et les services d'une plume servile ont élevés à de grands postes, sans que leur mérite y réponde, deviennent bientôt jaloux et ombrageux. Ils sen^ lent phis vivement qu'on ne croit ce qu'il y a de factice dans leur grandeur et d'incertain dans leur fortune. i\apoléoii ne s'y méprenait pas. Se frappant la poitrine, uii joui' (ju'on lui parlait des beaux discours de Fout'uies : « C'est très-bien, dit-il, m:iis il n'y a pas de cela. » C'était traduire le Peclus est quod facit disertos de Quintilicn.

MA BIOGRAPHIE. loi

C'était un tort, car, avec trois mille francs, j'aurais été plus utile aux miens; mais je ne savais pas encore faire passer complètement mes devoirs avant mes goûts. Il en résulta que, voyant combien je tenais peu aux riches émoluments, M. cleFontanes, malgré les instances d'Arnault, laissa réduire ses promesses au don d'une place de mille francs : il n'y en avait pas au-dessous. Je m'en affligeai peu, bien qu'il m'ait fallu huit ou neuf ans pour arriver, d'aiigmentationen augmentation, aux deuxmilîe francs promis d'abord. Il y avait longtemps que M. de Fontanes n'était plus grand-maître, quand on me fit si riche. A peine assuré de cet emj)loi, une nouvelle charge me fut imposée par la Providence. Je l'acceptai, comme toutes celles qu'elle m'envoya. Je pouvais voir, dans celle-ci, des consolations pour ma vieillesse, mais il n'en fut pas ainsi, et je la su[>porle encore sans compensation, mais sans murmure ^ Il

^ En 1798, le père de Déranger avait été chargé par l'une de ses soeurs de Péronne d'entietenir et de surveiller, à Paris, sa fdle Adélaïde Paron, qui désuait apprendre le couimeice. Cette jeune personne, qui était douée d'un joli visage, était malheureusement d'un naturel qui rendait la surveillance difficile. Elle ne put se tenir aux places qu'on lui procura, et sou oncle, par faiblesse, la garda auprès de lui. Déranger, t{ui était de trois ans plus jeune qu'elle, fut exposé plus que personne à ses séductions, et, n'ayant pas su y résister, il en eut un fds : Furcy Paron, qu'il appela plus tard Lucien. Cet enfant est né le 26 nivôse an IX.

Elevé d'abord en nourrice par les soins de sa mère, (jui s'était créé

im MA BIOGRAPHIE,

est bizarre que moi, qui de bonne heure, me près sentant une carrière incertaine, évitai tous les engagements qui eussent alourdi le bagage du pauvre pèlerin, je me sois toujours vu charger d'nssez pesants fardeaux. iMa confiance en Dieu m'a soutenu, et ce n'est pas ma faute, si ceux, au sort desquels je me suis intéressé, n'ont pas su mettre à profit les privations que je me suis imposées pour leur éviter les ornières du chemin que j'ai parcouru, .l'en gémis souvent; mais quel cœur n'a sa plaie? Au vieux soldat reste toujours quelque blessure qui menace de se rouvrir. Pour tout bonheur, et cela est bien vrai.

des ressources, il n'eut plus que Béranger pour appui à partir de 4809. Béranger se conduisit jusqu'en 1840 comme le meilleur des pères. 11 essaya d'abord d'instruire son lils lui-même, et il fit les sacrifices nécessaires pour le mettre en pension quand il vit que sa peine était inutile. Aidé par Judith, il parvint ainsi à le mener à l'âge d'homme. Mai> Lucien Paron n'a cessé d'être un [lénihle fardeau pour son père. Un ])eu après sa vingtième année, Béranger dut chercher à lui procurer un emploi aux colonies et chercha à lui donner le goût du commerce eu sacrifiant d'un coup quinze mille francs pour lui faire une pacotille. Tout fut dépensé ^alls profit. Béranger, sans se lasser, lui fit jusqu'à sa mort une pension annuelle de mille francs.

Lucien Paron est mort à l'île Bourbon dans une petite case où il vivait avec une négresse, sans travailler à rien, et n'ayant d'autre occupation que celle de la pêche. Béranger lui a plusieurs fois offert de lui donner son nom et de le reconnaître s'il voulait charnier de conduite.

11 y a dans la Correspondance de Béranger plusieurs lettres qu'il a écrites à son fils : ce sont des chefs-d'œuvre de raison, de bonté et de simplicité. Rien n'honore plus Béranger que ces lettres.

j'ai souhaité le bonheur des autres, au moins autour de moi. Mes prières sont loin d'avoir été exaucées. En dépit de quelques folies de jeunesse et des épines que la misère laisse toujours aux jambes de ceux qui l'ont traversée, c'est de ce moment que ma vie put prendre un essor plus régulier. Je sortais d'une époque critique, surtout pour les hommes dont rmtelligence se développe d'elle-même et, pour ainsi dire, au hasard. De vingt-six à trente ans, il s'élève en eux un combat entre Timaginaiion exaltée par le sens et la raison éclairée par un commencement d'expérience, où celle-ci ne triomphe pas toujours. Quelle qu'en soit l'issue, le champ de bataille en est profondément remué. La lutte fut en moi aussi douloureuse que longue \ et il me semblait par instant

' « Quel avenir ! Quoi ! toujours dépendre des autres ! devoir à tout le momie 1 Ne vaudrait-il pas mieux mettre un terme à tant de peines que d'être contiiuiellement obligé de montrer à ceux qui nous entourent un Iront serein et joyeux, qui contraste si fort avec ce qui se passe en nous? Ah ! mon ami, je cherche en vain à m'étourdir : l'âge va bientôt m'ôter cette dernière ressource.

« N'allez pas, au moins, montrer cette lettre à nos amis. Quand je serais avec eux, ils se défieraient de ma gaieté. » {Lettre du 6 février 1809.)

« Je puis me tromper ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que ma philosophie se fortifie de plus en plus, et que la promenade et l'air de la campagne me sont plus nécessaires que jamais. La poésie est pour moi maintenant une occupation douce qui ne me nourrit point d'idées chimériques, mais qui n'en charme pas moins tous mes instants. Voilà du moins ma situation actuelle. 11 faut que je vous avoue pourtant que le dernier ouvrage de Chateaubriand a réveillé en moi le désir des

que j'allais devenir fou. EiiHii, la raison l'emporta : bientôt mon àme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent ; je vis les hommes tels qu'ils sonl, et l'indulgence commença à pénétrer dans toutes mes pensées. Depuis lors, ma gaieté, d'inégale et bruyante, devint calme, soutenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour \enjr m'attendre dans ma retraite ou auprès de mes amis, qu'elle consola souvent, ce qui m'a permis de dire qu'elle n'offensait pas la tiistesse.

C'est alors aussi que je fis les plus grands efforts pour perfectionner mon style ; les idées m'ont rarement fait faute, bonnes ou mauvaises; mais je n'apportais pas un soin aussi judicieux au choix de l'expression. Quand on n'a que soi poui' maître, les

voyages, non pas en Terre-Sainte, mais en Italie, terre sacrée des arts et presque aussi poétique que la Grèce. Je dis presque ; mais laissons ma philosophie et mes désirs. » (Lettres de 18H.)

Entre les deux dates de 1809 et de 1811 plaçons encore ce fragment qui marque la marche de la pensée :

« Je suis vraiment heureux. Mes prétenlions en littérature se bornent à des chansons, ou du moins mes essais dans d'autres genres sont si secrets, que je suis absohjuient inconnu ; car je ne publie même pas les chansons, quelque éloge qu'elles me vaillent de mes amis et particulièrement de M. Arnault. Vous ne sauriez croire combien je trouve de douceur à mon obscurité. » Cette dernière phrase e>t à remarquer ; elle explique la peine qu'eut plus tard Déranger à entrer dans le bruit et dans l'éclat de sa gloire. Attaché d'esprit et de cœur à une vie modeste, il ne coniraignit jamais sa natiu'e.

études sont bien longues. Je m'appris à couver longtemps ma pensée, à en attendre l'éclosion, pour la saisir du côlé le plus favorable. Je me dis, enfin, que chaque sujet devait avoir sa grammaire el son dictionnaire, et jusqu'à sa manière d'être rimé ; car tout ce qui est élégiaque n'exige pas la grande exactitude des rimes. Je ne rapporte ces détails que pour les gens qui pensent que, pour bien écrire, il suffit de laisser tondDer au hasard des mots sur le papier, et qui ne font cas ni de la réflexion, ni des lectures préparatoires. Si cela continue, vous enverrez qui écriront sans savoir lire. Certes, il y a des génies privilégiés, qui réussissent à tout sans peine ; mais qui a droit de se croire un génie?

Les corrections que je fis à mon poëme pastoral, ébauche restée inachevée, furent le travail qui me révéla le plus des secrets de notre langue. J'avais fait des odes et des dithyrambes, mais bientôt je crus m'apercevoir que, plantes exotiques transportées de l'antiquité chez nous, ces genres n'y avaient point de profondes racines, malgré tout le mérite de nos grands lyriques. Je n'ose dire ([ue je raisonnais juste; mais il me semble encore que l'ode, comme nous la faisons, pousse à l'emphase, c'est presque dire au faux; et rien n'est plus contraire à l'esprit français, pour qui le simple est un des éléments nécessaires du sublime j ainsi que l'attestent l'éloquence

de Bossuet et les plus beaux morceaux de Corneille. On cite souvent Pindare, que personne ne comprend bien peut-être ; mais quelle différence entre les poêles modernes et le lyrique grec, qui, remplissant, en effet, un véritable sacerdoce, à la vue de vingt populations sœurs, assemblées à Olympie, célébrait les héros, la patrie et les dieux, et, entouré de chœurs de danse et de chant, déclamait ses vers d'une voix soutenue par la musique ! Chez nous, le poëte est presque toujours en dehors de son œuvre pour les lecteurs de sang-froid, ce qui devrait lui faire sentir le besoin d'un cadre pour presque tous ses sujets. C'est par l'invention de ses cadres que son génie devrait surtout se signaler, et non par un déluge de vers toujours beaux sans doute, mais qui font pensera cette princesse des contes de fées, dont la bouche ne pouvait s'ouvrir sans vomir des torrents de perles, de rubis et d'émeraudes : pauvre princesse !

Si je tombe ici dans quelque hérésie littéraire, que nos académiciens, qui sont tous si forts sur le latin et le grec, veuillent bien me le pardonner! Toujours est-il (jue j'abandonnai l'ode et le dithyrambe, et que je brûlai la valeur d'un petit volume très-emphatique, qui m'avait donné bien des folles espérances. On a dit que rien n'éclaire comme la flamme des manuscrits qu'on a le courage de livrer au feu : je devrais voir bien clair. J'ai connu des auteurs qui n'ont pas

perdu un des vers qu'ils ont faits. Je n'ai pas conservé plus du quart des miens, et, je le sens aujourd'hui, je n'en ai que trop conservé.

On doit comprendre, d'après ce que je viens de dire, la contrariété quej'ai toujours éprouvée lorsque, pour louer mes chansons, on leur faisait l'honneur de les appeler des odes. Nous avons peine à nous défaire de toutes les aristocraties, et celle des genres en littérature n'a pas encore cessé de régner clicz nous, en dépit des puissants efforts tentés par ce qu'on appelle l'école romantique. Sous ce raj)port et sous beaucoup d'autres, je lui dois de la reconnaissance. Ce vers du maître, qui a dédaigné de donner place à la fable dans son Art poétique:

Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art,

est resté pour beaucoup de gens l'appréciation la plus élevée du genre auquel j'ai fini par consacrer tout mon temps et mes soins. De là le nom (Vocle donné à celles de mes chansons qu'on croyait appnrtenir à un genre supérieur, en dépit de la synonymie réelle des deux mots. Je le tiens de , Rouget de l'Isle luimême*; il se fâchait lorsqu'on appelait la Marseillaise une chanson. Puisse-t-on ne me trouver d'autre tori, dans ces réflexions, que celui de défendre un

* Voir la Correspondance, (onie Hl, p. 5.

intérêt personnel ! C'est un reproche que j'ai dû braver dans l'intérêt même du genre auquel je dois tant de reconnaissance.

J'arrive à l'année 1815, qui marque le commencement de ma réputation, lorsque j'allais me résigner à n'en avoir jamais.

Au milieu de beaucoup d'autres travaux, on a vu que j'avais toujours fait des chansons. Par une indiscrétion de mon père, plusieurs de celles qui n'avaient été faites que pour amuser notre petite société d'amis furent imprimées dans un des nombreux recueils qui encombraient alors la librairie des étrennes; elles y passèrent inaperçues, et ne méritaient pas mieux. Mais enfin des copies à la m^in du Sénateur, du Petit Homme gris, des Gueux, et surtout du Roi d'Yvetot. révélèrent mon nom aux amateurs du genre, toujours si nombreux en France. Quelquesunes furent imprimées; mais la dernière, qui ne courut que manuscrite, devint l'objet d'une attention particulière. Critique fort modérée du gouvernement impérial, lorsque le mutisme était d'ordre public, elle eut la bonne fortune de voir la police la suivre à la piste. Le travail des vers, l'exactitude de la rime, n'empêchèrent pas d'abord de l'attribuera des hommes du monde haut placés, ce qui me décida à prier mes amis, et ArnaulL surtout, defairesavoir le nom de l'auteur à ceux qui, disait-on, avaient

mission de le découvrir. On a répété plusieurs fois que cette chanson m'avait valu des persécutions ; il n'en est rien, et j'ai lieu de croire pourtant qu'elle avait été mise sous les yeux de rEmpereur\

Beaucoup de mes refrains égrillards couraient aussi le monde; ils avaient d'autant plus de succès qu'ils se rapprochaient davantage des chansons de Collé, que M. Auger, censeur royal, fit réimprimer au commencement de la Restauration. Ces refrains n'étaient pas faits pour voir le jour; mais les amis à qui seuls ils étaient destinés ne virent point d'inconvénients à en répandre des copies. Ces vers n'étaient heureusement pas plus la peinture de leurs mœurs que des miennes ; mais j'avoue que mes principes n'étaient pas tout à fait conformes à ceux qu'affiche la haute société, qui allait m'attirer dans plusieurs de ses salons. J'avais, pour braver l'hypocrisie de quelques-unes de ses lois, un âge mur, des idées arrêtées et un caractère éprouvé par la mauvaise fortune : cela me mit à l'abri des périls qu'un jeune homme rencontre dans les rangs supérieurs, où trop

^ Cioirait-on qu'il y a peu de temps quelques-uns de ceux qui ont injurié jadis la mémoire de Napoléon ont eu l'idée de me reprocher d'avoir attaqué ce grand homme au moment de sa chute par cette chanson du Roi d'Yvetot? Ils feignent d'oublier qu'elle courut plusieurs mois avant les victoires de Lutzen et de Bautzen, que ces messieurs auraient célébrées sans doute s'ils avaient alors pu tenir nui plume. (Noie de Béramier.)

souveiilse brisent sa forceel son originalité. Combien de nobles pensées, de généreux desseins avortés par l'effet de l'air qu'on respire dans les lieux où régnent le luxe et la mode ! N'allez pas croire à la perfidie de ceux qui vous y entraînent ou vous y accueillent ! leur bienveillance ne se doute pas du mal qu'ils vont vous faire. Ne vous laissez pas transplanter dans les salons dorés ; ils ne tarderaient pas à vous séparer de vos amis d'enfance et de jeunesse, qui n'ont pu parvenir comme vous et à qui sans doute vous devez une partie de votre première sève. Déjà homme d'expérience, je me suis cramponné à mon berceau et à mes vieux amis. Aussi que de fois, après avoir pris place à de somptueux banquets, au milieu de connaissances nouvelles, j'ai été dîner, le lendemain, dans une arrière-boutique ou dans une mansarde pour me retremper auprès de mes compagnons de misère ! Ne l'eussé-je fait que dans l'intérêt de la libre langue que je voulais parler, il y aurait eu sagesse de ma part. J'y gagnais aussi de ne pas rester étranger aux classes inférieures, pour qui je devais chanter et à l'amélioration desquelles j'aurais voulu pouvoir contribuer.

Quoique la société riche ait beaucoup plus étouffé de génies qu'elle n'en a fait éclore, il y a pourtant, pour de certaines intelligences, nécessité de la connaître. La parcourir fut pour moi un voyage à faire;

MA BIOGRAPHIE. lil

c'élait mon tour du monde. Après l'avoir accompli, arrivé à plus de cinquante ans, j'ai quille celte société sans peine, bien queje ne l'aie pas visitée sans plaisir ni sans fruit; je dois, en effet, à cette pérégrination d'excellents amis et des souvenirs heureux. Je lui dois aussi de savoir qu'il y a autant de cœurs nobles et bons dans les classes d'en haut que dans les autres classes : en haut, malheureusemenl, la boulé est trop souvent l'esclave des habitudes, de l'oisive lé, de toutes les exigences du luxe, et des mauvaises idées qui sont mises en commun dans loul ce qui forme cercle à part.

En 1813 existait depuis plusieurs années une réunion de chansonniers et de littérateurs qui avait pris le nom du Caveau\ en mémoire du caveau il-

' Aujourd'hui que les sociétés chantantes ne sont plus en vogue, il est à la mode de railler ces réunions qne nos pères aimaient si bien et où se développa une partie de notre ancieime littérature légère. L'institution d'un Caveau date de 1729. On peut voir en détail l'histoire de cette sorte d'académie dans un article rédigé par M. Ourry pour le Dictionnaire de la conversation. Le spirituel épicier Gallet, ami de Piron, de Collé et de Crébillon fils, se ruinait volontiers à les héberger chez lui. Ils voulurent une l'iis le traiter à leur tour, et organisèrent chez le célèbre Landelle, rue de Buci, un festin d'apparat auquel ils convièrent, pour plus de solennité, Fuzelier, Saurin, Salle, et en outre l'ombre de Crébillon le père qui était brouillé avec son lils, et qu'il s'agissait de désarmer de ses tragiques ressentiments. La réunion fut si gaie, qu'on la convertit en une fondation mensuelle. Les fondateurs s'adjoignirent surcessivcment, pour soutenir leur œuvre, Duclos, Labruyère, Gentil-Bernard,

lustré par Piron, Panard, Collé, Gallet et Crébillon

père et fils. Désaugiers, à la mort du vieux Laujon,

Moncrif, llelvétius, le peintre Boucher, le musicien Rameau, et d'autres. Plus tard Favart y brilla ; Vadé n'y vint jamais.

QiieI([uefois on y vit le savant Fréret, que sa vigoureuse et vaillante érudition n'empêchait pas d'aimer à rire ; et jusqu'à l'ancien et futur ministre Manrepas, fureteur, amateur, collectionneur, et, au besoin, faiseur d'épigrammes et de chansons.

Cet ancien Caveau dura dix ans, de 17'29 à 1759.

Un second Caveau fut institué en 1759 par les commensaux des dîners que donnait le mercredi le fermier général Pelletier. C'étaient Marmontel, Boissy, Siiard et Lanoue. Ils appelèrent à eux Crébillon tils, Helvétius, Bernard, Collé et Laujon. Sterne, Garrick, Wilks, visitèrent cette assemblée, à laquelle mit une lin le malheureux mariage de Pelletier.

La Révolution de 1789 ne fut pas propice à un rétablissement de Caveau. En 1796 seulement furent établis les Dîners du Vaudeville, où figurèrent Barré, Radet, Desfonlaines, Piis, Deschamps, Desprez, les deux Ségur, Bourgueil, le Prévôt d'Iray, Demautort, Despréaui, Chéron, Léger, Rossière, Monnier, Chambon, puis Philipon de la iMadeleine, Emmanuel Dupaty, Alissan de Chazet, Goulard, Dieu lu Foy, Laujon, Philippe de Ségur, Armand Gouffé, Maurice Séguier,

Ces dîners furent clos le '2 nivôse an X.

La collection des chansons et pièces diverses auxquelles ils donnèrent naissance forme neuf petits volumes assez rares. On en f;iit un choix en deux volumes in-18. Les Dîners du Vaudeville furent plus lard réorganisés sous la présidence de Désaugiers. Le Caveau moderne due de 1806. Il fut fondé par Armand Gouffé et le libraire Capelle, qui recueillait les œuvres de la compagnie, publiait un cahier tous les mois, un volume tous les ans, payait la grosse dépense de la table, et faisait encore quelque iirofit. On vit bientôt au Caveau moderne, établi chez Baleine, au Rocher de Cancale, Antignac, Brazier, Chazet, Lanjon, Désaugiers, Moreau, Francis Phibpon delà Madeleine, Piis, Ségur aîné, Demautort, Despréaux, Du])aty, Ducray- Duménil, Cadet-Gassicourt, qui écrivait ses œuvres légères sous le

avait été appelé à présider cette société, dont les chants contrastaient alors si singulièrement avec les

nom de Charles Sartrouville, et enfui Grimod de lu Reynière et le docteur Marie de Saiiit-Ursin, foudateur de YAlmanach des Gourmands, dont Bérauger s'est moqué vertement.

Il y avait dans les départements de nombreux affiliés au Caveau.

Le second ban se composa de Lonchamps, de Jarry, Rougeniont, Eusèbe Salverte, Gentil, Réveillère, Ourry, Tournay, Coupart, Jacquelot, Tliéaulon.

On admit, comme musiciens, Frédéric Duvernois, Mozin, Doche, Alexandre Picriiii, Lalont, Romagnesi.

On accueillit avec distinction, et plus d'une fois, comme membres d'honneur, Delille, Mercier, Bouftlers, le docteur Gall, le fin dîneur d'Aigrefeuille et Regnault de Saiut-Jean-d'Angély.

La politique, quand les Bourbons furent revenus, fit tant de ravages dans cette académie, que, dès 1817, elle n'existait plus.

Le recueil du Caveau moderne forme onze volumes in-18.

Les Soupers deMomus étaient une sorte de succiusale du Caveau, formée chez le restaurateur Beauvillier, où divers membres du Caveau se réunissaient. Bérauger eu faisait partie. Le Tour de Marotte y a été chanté. Les membres du Caveau trouvaient là des rivaux comme MM. Fiédéric de Courcy, Justin Cabassol, Marlainville, Jouslinde la Salle, Armand Dartois, Carmouche, Félix, Jacinthe Leclerc, Félix Dusauhhoix et d'autres.

Le recueil des Soupers de Momiis forme quinze volumes. Celte réunion a duré jusqu'en 1828.

Voilà quelle a été la succession des diverses académies de chansons. Bérauger ne se phu guère au Caveau, mais il s'y fit des amis nombreux. On voit, dans une lettre écrite à Réveillère, qu'il fit, comme les autn s, ses fonctions de secrétaire-rédacteur du recueil de la société. Il fut également trésorier, comme l'était alois Réveillère.

Le recueil du Caveau contient, de Bérauger, en 1814, la Gaudriole, le Mort vivant, la Bacchante; en i8d5, le Voijage au pays de Cocagne, Roger Bonteynps, les Infidélités de Lisette, le Roi d'Yvetot, Madame Grégoire, Ma Grand' Mère, Mon Curé, Des-

m MA BIOGRAPHIE,

malheurs dont la France élail menacée. Je n'ai jamais eu de goût ])()ur les associations littéraires, et l'idée de faire partie d'une société ne devait pas venir de moi-même : le hasard décida que je serais membre de celle-ci. Désaugiers eut occasion de voir de mes couplets et chercha à me connaître. Arnault et le

cenle anx enfers; en tHtO, V Habit de Cour, on une Visite à nne Altesse, la Mère aveugle o%i la Fileuse, le Deo gratias d'un épicurien, Vieux habits, vieux galons, ou Réflexions morales et philosophiques, Frétillon, la Grande Orgie, le Nouveau Diogène, Plus de politique, A mon Ami Désaugiers, la Censure.

En même temps avaient paru ou paraissaient dans l'Épicurien français, en 1810, les Infidélités de Lisette, le Mort vivant; en

1814, le Voyage au pays de Cocagne, Roger Bontemps, \' Éducation des Demoiselles, Madame Grégoire, VAge futur ou ce que seront nos enfants, le Printemps et F Automne, le Roi d'Yvetot, 1c Bon Français, Ma Grand'Mère, Mon Curé, Descente aux enfers, la Mère aveugle ou la Fileuse, Vieux habits, vieux galons; en

1815, Parny, romance, la Grande Orgie, Frétillon, le Deo gratias d'un épicurien, la Censure, VHabit de cour ou Visite à une Altesse, Plus de politique, le Vieux Célibataire, le Vieux Ménétrier.

D'autres recueils plus lard continrent des clinnsoiis de Béi'anger. Les amateurs d'éditions originales iront les y chercher pour collationner les textes. On trouve, par exemple, dans les Élrennes lyriques, en 4815, Beaucoup d'amour; en 1817, Parny n'est plus! lorriance, par P. .1. de Béranger, nii?e en imisique et dédiée à madame la vicomtesse de Parny parWilhelm; en 1818, Si j'étais petit oiseau, V Aveugle de Bagnolet; en 1819, la Double Ivresse; en 1821, On s'en fiche, la Fortune.

Un ceitain nomhre de chansons de Béranger, plus ou moins remaniées ou même répudiées depuis, figurent dans divers recueils de la fin du Consulat et du commencement de l'Empire, conmie la Guirlande de fleurs, de Cousin d'Avalon, et ÏAlmanach des Muses.

comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély arrangèrent, à mon insu, un dîner chez le frère du maréchal Suchet, où Arnault, qui redoutait ma sauvagerie, me conduisit en feignant de me mener chez le restaurateur. Désaugiers m'attendait \l\\

L'intimité ne tarda pas à s'établir entre nous, et nous n'étions pas au dessert qu'il me tutoyait déjà. Ma réserve naturelle s'en fût peut-être blessée avec tout autre; mais mon habitude de juger les gens au premier coup d'oeil ne pouvait être que favorable à cet homme excellent et de mine si gaie. J'éprouvai un véritable entraînement et ne résistai point aux instances qu'il me fit accepter de dîner au moins une fois au Caveau avec tous ses collègues, que je ne connaissais que de nom. Je m'y rendis au jour fixé et j'y chantai beaucoup de chansons. Chacun parut surpris que, si riche en productions de ce

* Désaugiers est nô à Fréjus le 17 novembre 1772, et est mort le G août 1827 à Paris, des suites d'une opération de taille. Il avait eu le critique Geoffroy pour professeur an collège Mazarin, et dès ses dix-sept ans, débutait sur le thé'àtre de la rue de Bondy en y faisant jouer une comédie en un acte et en vers. De 1792 à 1797 il vécut à Saint-Domingue. A peine de retour en France, il devint l'auteur favori du théâtre des Variétés. C'est en 1815 que Barré lui offrit de lui succéder dans la direction du Vaudeville, qu'il quitta un moment après 1820, quand le Gymnase-Dramatique commença de lui faire concurrence, et qu'il reprit en 1825. Les pièces de théâtre de Désaugiers sont fort nombreuses. 11 n'y a point de comparaison à faire entre ses chansons et celles de Déranger. Les unes sont oubliées ; les autres ne sauraient périr.

146 MA BIOGHAPHIE.

genre, je n'eusse jamais pensé à les publiei-. « 11 faut qu'il soiL des nôtres ! » l'ut le cri de tous. Pour obéir aux règlements, qui défendaienl de nommer un candidat jirésent, on me fit cacher derrière la porte, un biscuit et un verre de Champagne à la main. J'y improvisai quelques couplets de remerciment pour mon élection laite à l'unanimité, au bruit de joyeuses rasades, et confirmée par une accolade générale.

Absent de ce dîner, le vieux chevalier de Piis', membre du Caveau, protesta contre mon élection : les plus petites gloires ontleurs jaloux ; serait-ce pour cela qu'elles donnent autant d'orgueil que les grandes ? Piis avait eu un vrai talent et beaucoup d'esprit; mais, par l'humeur, il ne ressemblait en rien à Désaugiers et s'en prenait aux réputations naissantes de la perte de la sienne, tort assez commun aux invalides littéraires. Aussi, lorsque plus lard courut la chanson du Bon Dieu, y fit-il une réponse, insérée dans les journaux ofliciels, et qu'il présenta à Louis XVllI. Ce prince, qui avait bonne mémoire, dut bien rire en voyant cette nouvelle palinodie d'un homme qui, ancien serviteur du comte d'Artois, n'en avait pas moins chanté tous les pouvoirs révo-

1 Ni- ;"i Paris le 17 septemlire 1755, le chevalier do l'iis avait fait sei dôhiits sons les auspices du joyeux abbé de Lattaiyiiaiit, dont liéranger prisait paiticulièremeul la verve.

lutionnaiœs, même le bris des cloches et les vertus de Marat. Tombé dans le besoin à la Restauration, Piis courait après une pension que malheureusement il ne put obtenir. Il n'était certes pas méchant homme, et, s'il abusa de l'autorité que, sous l'Empire, lui donnait sa place de secrétaire général de la préfecture de police, ce ne fut que lorsqu'il s'avisa d'envoyer à bon nombre de personnes des exemplaires de ses œuvres complètes \ Qui eût osé refuser de prendre et de payer les huit volumes in-octavo ? 11 avait chargé des gendarmes de faire cette distribution à domicile. Plaignons Fauteur qui a besoin de pareils commis libraires, surtout lorsqu'il survit à une réputation qui avait eu de l'éclat.

Malgré mes préventions contre les associations plus ou moins littéraires, je fus vivement touché de la bienveillance et des applaudissements qui m'accueillirent au Caveau. Dès ce jour, ma réputation de chansonnier se répandit à Paris et dans toute la France. Il ne fut pas possible néanmoins de me faire longtemps illusion sur les inconvénients d'une réunion d'hommes livrés à une vie si différente de mes habitudes, quels que fussent le mérite littéraire et les qualités personnelles de beaucoup d'entre eux.

^Chansons choisies, 2 vol. ia-12 (1806); Œuvres choisies, 4 vol. iii-8 (1810). C'est de ce dernier recueil que parle sans doute Béranger; il n'y a point eu d'édition des œuvres complètes de Piis.

L'esprit des coulisses et les inléicls du lliéâtre dominaienl dans les conversations, qui n'étaient pas toujours exemptes de l'aigreur qu'engendrent les rivalités. J'aiaiméles plaisirs de la table pourl'épanchement qu'ils font naître et les spirituelles folies qu'ils font dire; mais, dans ces plaisirs, il a toujours fallu pour moi qu'il se trouvât quelque grain de philosophie et surtout qu'il y eût le charme des affections. J'étais loin de compte au Caveau moderne. L'ancien, tant vanté par nos pères, ne valait sans doute pas mieux sous ce rapport; les sociétés qui se prétendent joyeuses sont rarement gaies.

Armand Gouffé', qui me rechercha avec beaucoup de bonté, avait présidé le Caveau, mais l'avait quitté, disait-on, par la jalousie des succès de Désaugiers, qu'il y avait amené. Ce n'est pas lui qui eût pu égayer cette réunion; mais il n'en était pas moins un des plus spirituels et des plus habiles faiseurs de couplets. Son genre, qui était celui de Panard', n'est

» Né à Paris le 22 mars 1770, mort le 19 octobre 1845 à Beauiie, Armand Gouflé, qui était d'une humeur triste, a laissé des chansons célèbies : Plus on est de fous, plus on rit; V Eloge de l'eau; Saint- Denis; le Corbillard. W a produit, comme Désaugiers, un très-grand nombre de pièces de théâtre.

-Armand Gonlïé, qui a donné une édition des œuvres choisies de Panard (1808, 3 vol. in-18), le peignait ainsi dans un couplet :

Ij.i gaieté dicte ses chiinsons, Mais l'innocence pent les lire; A la l'ois discret et malin.

peut-être pas ce qu'on doit appeler la chanson ; c'est plutôt le \aude\ille, où l'auteur procède par couplets reliés seulement par quelque dicton proverbial ou même par un mot mis en refrain. Dans ce genre, Gouffé conserve une véritable supériorité, et c'est lui qui, dans notre temps, donna le plus de soin à la correction des vers et à la richesse de la rime, trop négligée depuis le siècle de Louis XIY. Il est singulier que ce soient des chansonniers, car moi aussi de très-bonne heure je rimai avec une grande exactitude, qui, chez nous, aient remis la rime pleine en honneur. 1/école nouvelle n'avait sans doute pas besoin de cet exemple ; mais elle n'en convint pas moins que je l'avais devancée dans une de ses réformes les plus heureuses.

Lorsque arrivèrent les dernières convulsions de l'Empire, et surtout les Cent-Jours, la diversité des opinions ne tarda pas à semer les mésintelligences dans notre société, comme dans toute la France, et mon patriotisme ne put s'arranger longtemps de ce que je voyais et entendais dans nos dîners. Je désertai donc : pour m'en éloigner, il eût suffi d'ailleurs de la petite aventure que je vais raconter.

Invité un jour par une lettre de Baleine, le fameux

En piquant jamais il n'afflige; Sans ivresse il chante le vin, Et sans outrager il corrige.

reslauraleur du Rocher de Gancale\ à un dîner de famille et croyant qu'il voulait me remercier ainsi des soins que j'avais donnés, comme secrétaire du Caveau, à l'acquittement de nos comptes avec lui, je m'y rends à l'heure indiquée. Conduit dans un des cabinets particuliers, j'y trouve Désaugiers, Gentil et plusieurs personnes que je ne connaissais pas. Étonné de voir qu'on se mettait à table sans attendre Baleine, le soupçon me gagne. Je quitte le dîner et cours déclarer à l'amphitryon que, s'il ne vient pas occuper son couvert, je déserte les convives. Force lui fut d'abandonner ses fourneaux et de venir prendre place à table, ce dont ne put s'empêcher de sourire Désaugiers. Le dîner fini, il s'empressa de me mettre au courant des usages de notre restaurant. On y commandait un repas quelques jours d'avance, en indiquant sur la carte ceux des membres du Caveau qu'on désirait avoir, comme on commande unedinde truffée et un poisson rare. Le genre de la chanson, véritable amusement de dessert, entraînait les plus distingués d'entre nous à ce rôle dégradant. Aussi Désaugiers, qui, j'en suis sfir, n'agissait ainsi que par imilation, se moquait-il de ce qu'il appelait ma pruderie: « Situ savais, disait-il, combien il y en a qui se plaignent de n'être pas assez souvent invités !

* liue Moiitoiirueil, au coin de la nie Mandai.

MA BIOGRAPHIE. ]bi

tu es un ingrat ! à la place Baleine pouvait servir un mets moins vinaigré, et plus d'un de nos confrères lui en fera des reproches ce soir. »

Je finis par rire de l'aventure; mais elle n'en fut pas moins pour moi une utile leçon, et pour Baleine aussi, car il ne s'avisa plus de me servir à ses pratiques.

Hélas ! il fallut bientôt m'éloigner de Désaugiers, dont je n'admirais pas seulement le talent, mais dont j'aimais la personne. Trop faible pour n'être pas le jouet des intrigants qui l'entourèrent dès qu'il fut nommé di lecteur du Vaudeville, par faveur ministérielle, il afficha un fanatisme politique que n'expliquaient pas son humeur insouciante et sa bonté naturelle. Son esprit n'allait point à de pareilles préoccupations. Son royalisme ne nous avait pas séparés, et je célébrai son arrivée à la direction avec un vrai plaisir; mais, quand il alla jusqu'à attaquer tous ceux dont il avait été ranii sous l'Empire, par la chanson qu'il fit au sujet de Germanicus, quelque regret qu'il m'en contât, je cessai de le voir, et, je dois le dire, dans de passagères rencontres il s'en montra toujours affligé. On voulut lui faire croire (fue la chanson de Paillasse' était dirigée contre lui; il y fit une assez faible réponse; puis, mieux

'Décembre 1816. (Voir à la lui de ce vuluiiio les iioLcs imulites u« LVIII.)

inspiré, me trouvant un jour à son théâtre, il me dit : « Non, ce n'est pas moi que tu as attaqué : je n'ai pas sauté dans les Cenl-Jours. » On était parvenu à cette époque à lui faire faire bien pis : onleponssa à insulter aux malheurs de la France par une chanson intitidée le Règne (ïun terme ou le Terme d'un règne.

J'étais, en effet, loin d'avoir pensé à lui en faisant Paillasse. Jamais je ne me suis attaqué qu'à ceux qui étaient haut placés et en position de se venger. J'aurais rougi de m'en prendre à des confrères qui se jetaient inconsidérément dans la voie des pahnodies, surtout quand j'avais eu à me louer d'eux. Une chanson, dont chaque conplet était une épigramme amère et très-spirituellement tournée, courut contre Désaugiers, quand Louis XVIll lui fit don d'une soupière d'argent. Je sus qu'on me l'atlribuail (on m'en a attribué de toutes les couleurs) ; je lui écrivis pour l'assurer que je la connaissais à peine'.

• Voici cette chanson, qui passe pour être d'Armand Goufl'é.

Air : Rendez- niui mun ccvellc de bois!

As-lu vu mon écuelle d'argent,

As-tu vu mon écuelle?

Dit Buteux en se rengorgeant;

Ah! qu'elle est large! ah! qu'elle est belle!

As-tu vu mon écuelle d aruenl.

As-tu vu mou écuelle?

D'où te vient cette écuelle d'argent.

D'où te vient cette écuelle?

Voici sa réponse : « Quels que soient le talent et la verve de ces couplets, ils sont d'un mauvais cœur;

Chez le czar ou chez le régent As-tu fait le polichinelle?

D'où te vient cette écuelle d'argent, D'où te vient cette écuello?

D'où te vient cette écuelle d'arc^ent.

D'où te vient cette écuelle?

De Paris Regnaud délogeant

A-t-il oublié sa vaisselle ?

D'où te vient, etc.

D'où te vient cette écuelle d'argenl, D'où te vient cette écuelle ?

Bonaparte, esclave indigent,

IS'a plus de quoi payer ton zèle. D'iiù le vient, etc.

D'où te vient cette écuelle d'argent.

D'où te vient cette écuelle?

A ses amis Arnault songeant,

Te l'envoya-t-il de Bruxelle?

D'où te vient, etc.

— Je la tiens, cette écuelle d'argent.

Je la tiens, cette écuelle,

D'un roi trop bon, trop indulgent, Qui prend des chansons pour du zèle; Je la tiens, etc.

— Qu'on lui donne une écuelle d'argenl. Qu'on lui donne une écuelle.

Dit le prince, puisque en mangeant Pour chacun sa verve étinceirè.

Qu'on lui donne, etc.

Il aurait cent écnelles d'argent, Il aurait cent écuelles.

Si l'on en gagnait en changeant De héros, d'amis et de belles; Il aurait cent écuelles d'argenl.

Il aurait cent écuelles.

tu dois donc bien penser que je ne les ai pas crus de toi. Je vais t'apprendre le nom de l'auteur, si tu ne l'as pas encore deviné. »

J'ai plaisir à revenir sur mes rapports avec cet homme si aimable et j'ai toujours regretté d'avoir été contraint de rompre des relalions qui peut-être ne lui eussent pas été inutiles. Désaugiers, qui était si gai dans le monde, surtout à table, où réellement il trônait, ne pouvait supporter l'isolement, même momentané. C'est à cela qu'il faut attribuer l'empire qu'on prenait si facilement sur lui. « Quoi! tu peux rester seul ! me disait-il un jour ; dans la solitude, je mourrais d'ennui et de consomption. On m'appelle le joyeux Désaugiers ; et bien, au fond, il y a de la tristesse en moi. » La vérité de ces paroles m'a été confirmée par Gentil', un de ses amis d'enfance. Si, en effet, sa gaieté n'a été qu'un rôle joué pour se distraire, on peut affirmer qu'il n'y a pas eu d'acteur plus parfait que Désaugiers.

Je ne voudrais pas faire de politique ici :j'ai dit ailleurs l'impression douloureuse qu'avaient produite sur moi les deux invasions que la France a subies : mes chansons, si elles me survivent, le prouveront suffisamment.

Toutefois, comme ce qui se passe dans la rue est souvent le point de dépai l du chansonnier, je veux

^ Qui (lej)iiis a été nttaché à l'administra tioii de l'Opéra.

rapporter quelques faits dont j'ai pu être témoin ou que des témoins sûrs m'ont racontés. L'histoire néglige trop les petits détails; c'est lui rendre service que d'en conserver même d'insignifiants en apparence. Elle y peut trouver l'expression de la pensée de la foule, qu'elle semble trop dédaigner. C'est une mauvaise habitude que de réunir, pour représenter chaque époque^ quelques figures qu'on débarbouille ou qu'on grime selon sa fantaisie et auxquelles le style sert de piédestal.

En 1814, je demeurais dans une maison voisine de la barrière de Rochechouart \, qui, le 50 mars, l'ut saluée de plusieurs obus. D'après ce que je savais du peu de dispositions prises pour la défense, je pensais que ma chambre pourrait, dans la journée, être envahie par l'ennemi. C'était presque une position militaire; de ma fenêtre, on planait sur Paris et ses environs. Après une canonnade qui ne trouva d'opposition sérieuse que du côté de Ménilmontant, où le combat fut long et acharné et où se conduisirent en héros les élèves de l'Ecole polytechnique et de l'École de Saint-Cyr, vers cinq heures, je vois une colonne de cavalerie arriver sur la butte Montmartre,

^ Rue de Rellefouds, dans l'ancien cliàteau du fameux comte de Chaiolais, transformé alors en pension bourgeoise. {Note de Béranger.) C'était chez ie docteur Mellet, liomme fort enjoué (lui av.iii une famille spirituelle.

150 MA BIOGIUPHIE.

du côté el par la pente de Clichy. Ce sont des hussards; ils montent lentement : sont-ils des nôtres? Arrivés auprès des moulins, où, à l'aide d'une lunette, je les suis pas à pas, plein d'une douloureuse anxiété, la tête de leurs chevaux se tourne vers Paris. Grand Dieu ! c'est l'ennemi ! Le voilà maître des hauteurs si mal défendues. Bientôt cesse le bruit de la fusillade et de l'artillerie; mon effroi augmente et je descends vite dans la rue pour savoir des nouvelles. A travers les blessés qu'on rapporte, les fourgons qui rentrent pêle-mêle, je cours jusqu'aux boulevards, et là, comme j'en avais le triste pressentiment, j'apprends qu'une capitulation vient d'être signée par les seuls aides du duc de Raguse. Ce maréchal, travaillé depuis longtemps par les conspirateurs bourboniens (fait dont je suis sur), après s'être trèsbien conduit pendant la durée du combat, osa donner, un peu plus tard, le signal de la défection.

Le peuple des ouvriers, entassé derrière la ligne de défense que j'avais voulu voir le matin, compta toute la journée sur l'arrivée de l'Empereur, qui n'était qu'à quelques lieues; il s'apprêtait au spectacle d'une victoire. Apercevait-on au loin dans la plaine un général sur un cheval blanc, suivi de quelques officiers : « Le voilà! le voilà! » s'écriait cette foule, qui ne supposait même pas que Paris put courir un danger sérieux. A la nouvelle de la capitulation, il

MA BIOGRAPHIE. ï57

fallait voir la stupeur et la rage de cette multitude courageuse qui a le goût et Tins lin et des combats et qui, tout le jour, n'avait cessé de solliciter des armes qu'on s'était bien gardé de lui accorder. xMoi aussi, j'avais en vain été demander un fusil à ceux qu'on disait chargés d'en faire la distribution.

11 m'a toujours semblé que j'aurais été brave ce jour-là. Certes, il est du moins des choses que je n'aurais pas faites : céder à de perfides insinuations; aller tendre la main aux ennemis de notre pays ; signer une capitulation qu'on pouvait retarder de deux jours au moins, rien qu'en refusant de laisser entrer leur armée, qui était trop faible pour se hasarder contre une ville si populeuse; voilà, je le sens, ce qu'on n'eut pu obtenir de moi, m'eùt-on menacé de la mort la plus cruelle. Mais on avait satisfait aux exigences de tactique et de stratégie; les canons avaient tiré autant de coups qu'ils en doivent tirer dans un jour; on comptait le peuple pour rien; l'honneur mihtaire était satisfait, et des hommes renommés par leur bravoure, n'ont pas hésité à signer la reddition de la capitale, c'est-à-dire l'asservissement de leur patrie!

Ne pouvant plus douter de cette capitulation, je passai une bien triste nuit dans mon misérable galetas, si voisin alors du camp étranger. Barbares ou civilisés, tous ces soldais, dont quelques-uns peut-

cire avaient VU la grande muraille de la Chine, semblèrent ne se reposer que dans la joie de leur triomphe. Ce ne fut, jusqu'au jour, qu'un bruit de farandoles étranges et de cris sauvages, mêlés aux clairons des Allemands, des Cosaques et des Baskirs. Je pus voir les illuminations qu'ils dressèrent à notre honte sur ce Montmartre oii si souvent, aux derniers rayons d'un beau soleil couchant, j'avais été rêver à l'aspect de Paris étendu à mes pieds.

De grand matin, je me mets en quête et j'apprends ])ar les proclamations affichées pendant la nuit qu'il n'est plus d'espoir et que Tentrée de ceux que désorisiais on nomme les alliés aura lieu dans quelques iieures. De petits imprimés- non signés, sont encore répandus dans la foule pour l'engager à la résistance. Vaine protestation! l'Empereur avait lellement habitué le peuple à ne croire qu'en lui, que sa voix seule eût pu alors dissiper toutes les incertitudes, relever tous les courages et surtout leur donner une direction utile. Bien convaincu de notre malheur, je pris le parti de rentrer chez moi pour me cacher, ne voulant rien voir du spectacle qui allait déshonorer Paris. Mais (juelle tut nia surprise en rencontrant plusieurs cocardes blanches au milieu des groupes échelonnés le long des boulevards! Un homme ivre cria même auprès de moi : « Vivent les Bourbons! » La foule ne semblait ncn conqjrendre à ces premières

démonstrations royalistes, qui pourtant avaient déjà été faites plus en grand par une brillante cavalcade que dirigeaient les Duclos\ les Maubreuil', des ducs, des marquis, des comtes de vieille roche et quelques intrigants empressés d'accourir pour avoir part au butin.

On sait que l'entrée des Russes et des Allemands se fit avec plus de courtoisie que les vainqueurs n'en mettent d'ordinaire. Nos ennemis semblaient se présenter chapeau bas dans la ville de Clovis, de saint Louis, d'Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, dans cette ville de la Constituante et de la Convention, où depuis des siècles s'élabore avec une activité incessante l'œuvre grande et sainte de la démocratie européenne. Les princes se rappelaient sans doute tout ce que la civilisation de leurs peuples et l'esprit de leurs cours nous avaient d'obligations. Presque tous les officiers de cette nombreuse armée parlaient la langue des vaincus, semblaient même n'en savoir point d'autre, si ce n'est quand il leur fallait réprimer les rares brutalités de quelques-uns de leurs soldats.

' Cliodruc-Duclos, celui qui, sous (Charles X, promena ses liaillor sous les galeries du Palais-Royal, pour reprocher, chaque jour, et 5 la face de tous, leur ingratitude à ceux dont il avait servi la caus( jusqu'à s'y ruiner.

^ Celui qui fut chargé d'assassiner Napoléon et qui dépouilla de sa cassette l'ex-reine de Westphalie, Catherine de Wurtemberg.

Du liant (les balcons, mille ou douze cents bourboniens (ou m'assure que j'exagère le nombre de moitié), hommes ou femmes, gens nobles ou qui travaillaient à se faire anoblir, rendaient politesse pour politesse aux vainqueurs; plusieurs même venaient se jeter aux genoux des chefs, dont ils baisaient les bottes poudreuses, tandis qu'aux fenêtres des mouchoirs blancs agités, des cris d'enthousiasme, de bruyantes bénédictions, saluaient cette armée qui défilait tout étonnée d'un pareil triomphe. Ainsi un lâche troupeau de Français foulait aux pieds les trophées de nos vingt- cinq dernières années de gloire devant des étrangers qui, par leur tenue, prouvaient si bien qu'ils eu gardaient un profond souvenir.

Saisie d'abord d'une indignation patriotique, la classe des ouvriers fut longtemps à se rendre compte d'un changement aussi imprévu. Comme cette classe, plus que toute autre, avait besoin de la paix, ce fut ce mot qui seul put y faire des conversions favorables au régime qu'on nous préparait chez M. deTalleyrand. Cet homme habile, ainsi que l'empereur Alexandre, ne se rattachait aux Bourbons de la branche aînée que pour n'avoir plus affaire à Napoléon. On pourra juger de la différence des sentiments qui animaient le peuple et les royalistes, vieux ou nouveaux, par des faits qui se sont passés sous mes veux.

Le lendemain de Tenlrée des étrangers à Paris, une centaine de nos soldats, faits prisonniers dans nos murs, furent amenés par un détachement allemand et traversèrent les rues peuplées d'ouvriers. Ceux-ci, voyant des Français blessés, couverts de sang, crurent d'abord qu'on les conduisait aux hôpitaux; mais, instruits que c'est à l'état-major ennemi, campé aux Champs-Elysées, qu'on les mène, ils poussent des clameurs et se disposent à délivrer ces malheureux restes de nos défenseurs, lorsque, soit hasard, soit prudence, les chefs de l'escorte lui font gagner les boulevards, où de fervents royalistes stationnent pour stimuler leurs agents. J'étais là : à la vue de nos pauvres soldats prisonniers, souffrants, mutilés, des vivats s'élèvent du groupe des bourboniens : de beaux messieurs et de belles dames se mettent aux fenêtres pour applaudir les soldats étrangers et ne pas manquer leur part d'une telle infamie. Ce n'était pas seulement la patrie insultée, c'était l'humanité méconnue.

Un spectacle non moins honteux, mais moins triste, me frappa sur la place Vendôme, où plusieurs des royalistes dont je viens de parler s'évertuaient à renverser du haut de la colonne la statue de l'Empereur, dont on avait à dessein déchaussé le socle. Des chevaux et des hommes attelés à de longues cordes tiraient cette grande figure, qui restait inébran-

162 MA UIUGUAI'IIIE.

lable, et que les meneurs du parti voulaient voir se briser sur le pavé de la place. Malgré la terreur de surprise qui paralysait encore la foule, le sentiment des outrages prodigués au soldat de la Révolution produisait d'abord de sourds murmures, puis éclatait par de longs rires, à chaque effort inutile tenté par les nouveaux iconoclastes. Ils furent obligés de se retirer sans avoir accompli leur tache de destruction.

Je ne pense pas qu'on veuille conclure de ce que je viens 'de rapporter que pareille conduite a été tenue par tout ce qu'il y avait de légitimistes, de nobles et de riches à Paris. Les hôlels ont eu aussi leur patriotisme et les vertus n'ont sans doute manqué à aucun parti.

Chose remarquable! cette reddition de Paris ne dérangea rien à la vie de ses habitants. Le malin de l'attaque, les spectacles furent affichés, comme d'habitude, et, si le soir les représentations n'eurent pas lieu, je suis tenté de croire que ce fut uniquement parce que, comédiens et bourgeois, chacun voulait voir et savoir ce qui allait se passer. L'entrée des étrangers fut un autre genre de distraction oii coururent beaucoup de gens dont le patriotisme n'était pas[)lus douteux que le mien. Leur en faisait-on un reproche : « Ou' y pouvions-nous faire? répondaientils; pourquoi l'Empereur n'est-il pas arrivé à temps?

pourquoi Marie-Louise et Joseph nous ont-ils abandonnés? »

Au reste, si l'Empereur eût alors pu lire clans tous les esprits, il eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la natuie de son génie lui fit faire. Il avait bâillonné la presse, ôté au peuple toute intervention libre dans les affaires, et laissé s'elfacer ainsi les principes que notre Révolution nous avait inculqués : il en était résulté l'engourdissement profond des sentiments qui nous sont les plus naturels. Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme ; mais, comme il avait absorbé toute la nation en lui, avec lui, la nation tomba tout entière; et, dans notre chute, nous ne sûmes plus être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits lui-même. Toutefois, disons-le à sa louange, ainsi que l'ont prouvé son désir de combattre jusqu'à la dernière cartouche et sa facilité à abdiquer , lui seul, en dehors du peuple, fut patriote dans ce moment solennel. Lui seul? Non : il y en eut un autr<?, un de nos anciens chefs suprêmes, guerrier savant, vieux républicain désintéressé, proscrit délaissé à qui Napoléon rendit justice trop tard, et qui, voyant la France en danger, n'écouta ni son juste ressentiment, ni même ses opinions, ce qui est un devoir de haute vertu en pareille circonstance. Il est inutile de dire que je parle de l'illuslre Carnot, qui demanda

à aller combattre, et sauvait Anvers de la destruction, pendant que, les bras croisés, nous laissions livrer notre capitale, sous les murs de laquelle Napoléon accourait écraser nos ennemis.

En parlant de mes premières années, j'ai dit que mon patriotisme avait encore, malgré mes soixante ans, toute la chaleur de la jeunesse. Peut-être trouvera-t-on que j'en donne trop bien la preuve dans l'expression des faits qui précèdent. J'ai entendu des chefs d'écoles philosophiques, de riches banquiers ou commerçants, des politiques de salon, prêcher le cosmopolitisme absolu. Loin de blâmer le sentiment dont ils se disaient animés, je le partage: mais ils se trompaient d'époque.

Lorsqu'une nation a pris l'initiative d'un principe^ et surtout du principe démocratique, et qu'elle est dans la situation géographique où nous sommes placés, dût-elle espérer d'obtenir la sympathie des hommes éclairés chez tous ses voisins, elle a pour ennemis patents ou secrets les autres gouvernements, et particulièrement ceux qui sont dominés par une aristocratie puissante. Pour de pareils ennemis tous les moyens sont bons.

Malheur alors à cette nation si elle voit s'éteindre l'amour qui lui est dû, et qui est sa plus grande force! Il faut que ses lîls se serrent autour de son drapeau, dans l'intérêt même du principe qu'elle a

mission de faire triompher au profit des autres peuples. C'est quand ceux-ci auront conquis les mêmes droits qu'elle qu'on devra faire taire toutes les rivalités d'amour-propre et les antipathies que le sang nous a transmises. Quoi! Français, nous n'entretiendrions pas en nous, dans l'intérêt d'une pensée généreuse qui nous a déjà coûté tant de sang, un patriotisme que les Anglais poussent jusqu'cà l'insolence et la cruauté pour des profits à faite sur le thé, l'indigo et le coton !

Tâchons que l'amour du pays soit toujours notre première vertu, et je le recommande surtout à nos littérateurs, qui mieux que d'autres peuvent prêcher cette vertu-là. Ai-je besoin de rappeler que mon vieux patriotisme ne m'a jamais empêché de faire des vœux pour le respect des droits de l'humanité et pour le maintien honorable de la paix, qui peut bien mieux que la conquête assurer les progrès du principe de notre Révolution. Quand on croise les baïonnettes, les idées ne passent plus.

L'entrée de Louis XVIII, que je voulus voir, offrit les plus singulières bigarrures. Comment l'enthousiasme se fùt-il emparé des masses, qui ignoraient ce qu'étaient les individus ramenés ainsi? 11 est certain qu'à peine un spectateur sur cinquante eût pu dire nettement le degré de parenté de ces princes avec Louis XYI. Le roi, que beaucoup de

gens s'allendaient à voir affublé d'un colillon, parce que l'erreur et la malignité l'avaient ainsi dépeint, montra, malgré ses infirmités, une physionomie affable, digne, qui plut assez généralement. Dans une cérémonie pareille, les vieillards obtiennent presque toujours de la bienveillance. Nous autres gens de la foule, nous eûmes à peine le temps de voir les personnages secondaires ; mais dans tout ce cortège, qui dut paraître si gothiquement mesquin à des yeux habitués à la pompe des fêles napoléoniennes, il n'y eut d'universels honneurs que pour quelques portions de la garde impériale, qu'on était parvenu ta faire marcher derrière les voitures de la cour nouvelle ou de la vieille cour, si on aime mieux dire. A la vue de ces mâles figures, sillonnées de tant de cicatrices, halées à tant de soleils différents, aujourd'hui si graves, si tristes, presque honteuses des cocardes blanches qu'on leur impose, des cris éclatent de toutes parts : « Yive la garde impériale! » Ceux-là même qui ont crié : « Yive le roi! » viennent grossir cette clameur impérialiste, qui produit le ])lns étrange contraste et semble devoir effrayer l'oreille des princes. Accueillis ainsi, les vieux braves relèvent plus fièrement la tête et répondent à cette glorieuse salutation en criant : « Vive la garde nationale! » Les deux cris se mêlent et se prolongent pendant toute la marche, en dépil de la

discipline, qui défend de parler sous les armes. On eùl pu dès lors prophétiser le retour de Tîle d'Elbe.

Malgré le ridicule surnom de Désiré donné à Louis XVIII, repoussé de France pendant près de vingt-cinq ans, la seule personne qu'alors on désirât vraiment de toute cette famille était la duchesse d'Angoulême. Celle-là, le peuple savait son histoire; chacun plaignait ses infortunes, et lui souhaitait une plus heureuse destinée. Tous les yeux la cherchaient comme un ange consolateur au milieu de tant de calamités. Hélas! rien dans sa figure, dans son air, dans le son de sa voix, ne répondit à nos espérances, et l'on peut dire que du jour de son entrée elle perdit raffeclion qui ne Tavait pas abandonnée pendant toute la durée de ses malheurs. Sans doute, il y eut injustice dans un changement si brusque, et, quant à moi, j'ai toujours été persuadé que la duchesse mérite les éloges que j'en ai entendu faire à quelques-uns. Ses vertus ne peuvent pas plus être mises en doute que sa charité; mais comment se fait-il qu'on ait souvent exalté sa force de caractère et qu'on n'ait jamais cité d'elle quelques-uns de ces actes qu'une femme en si haut rang trouve toujours l'occasion de faire pour obtenir les bénédictions du peuple? L'héroïque madame de la Valette s'est-ellc traînée à genoux devant elle sans

obtenir la moindre parole de commisération? On l'a imprimé, je voudrais le voir démentir*. Piemarquons que ceux qui approchaient le plus la duchesse d'Angoulême n'ont que faiblement essayé de lui ramener ce peuple dont tous les cœurs lui avaient été ouverts et qui bientôt ne vit plus en elle que la fille de Y Autrichienne. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la fin épouvantable de Tinforlunée Marie- Antoinette n'a pas réhabilité sa mémoire aux yeux du peuple parisien, qui a conservé une haine instinclive contre le sang royal d'Autriche'. Malgré son amour pour Napoléon et le roi de Rome, jamais il

'■ La publication des Mémoires du maréclial Marmont, qui a vu toutes ces scènes, n'a fait que confirmer ce que Béranger dit avec tant de modération. M. Guizot, dans ses Mémoires, exprime, à peu de chose près, la même opinion.

* Sans doute, il est bien qu'on cherche à apaiser jusqu'aux souvenirs de ce temps-là ; mais que la Restauration , renversée par la bourgeoisie et par le peuple en 1850, se contente d'être excusée et pardonnée ; qu'elle ne demande pas qu'on la réhabilitejusqu'à lui sacrifier la mémoire de tous ceux qui ont revendiqué contre elle l'héritage de 1789. On parle de l'animosité qu'ils ont montrée dans la querelle; on reproche à Béranger l'implacable résolution avec laquelle il est entré en lutte. Un homme d'État qui n'invente pas d'historietiesetquieût aimé la Restauration libérale, a publié cette anecdote intéressante (M. Giiizot, dans le 1" volume de ses Mémoires) : « J'ai entendu à « celte époque, rncoiite-t-il, une femme du monde, ordinairement « sensée et bonne, dire à propos de mademoiselle de Lavalette aidant a sa mère à sauver son père : Petite scélérate! » Voilà les temps dont on cherche à dénaturer la [ihysionomie! voilà une prc'uve de la sérénité de ces âmes qu'on accuse les libéraux d'avoir aigries et troublées! (Paul Boiteau, Erreurs des critiques de Béranger.)

n'aima Marie-Louise, qui n'a qne trop justifié nos pressentiments et l'accueil que fit Paris à son digne père en 1814.

Pendant le séjour des rois alliés, Alexandre s'attacha à mériter nos louanges par une magnanimité d'apparat, qui n'était pas sans charme. On tint compte au roi de Prusse de longs malheurs, d'une bravoure desoldat et d'une simplicité toute bourgeoise. Mais, quand parut l'empereur François, il n'y eut ni assez de malédictions, ni assez de quolibets, pour lui, dans toutes les classes de notre population. Que n'a-l-il entendu ce qu'il s'est dit sur son passage, chaque fois qu'il se montra en public! malgré son flegme, il eût peut-être rougi.

Chez nous autres Parisiens, admirateurs enthousiastes des grands talents, des grandes vertus, tout prestige nobiliaire et royal est à jamais détruit. A quelque condition qu'un homme appartienne, s'il a encouru le blâme, il reçoit la même épithète. Nos aïeux seraient bien étonnés s'ils pouvaient apprendre que, dans Paris, un empereur d'Autriche, un successeur de Piodolphe de Hapsbourg et de Charles-Quint, a été flétri, par le peuple, des injures les plus outrageantes. Et cela tout haut et à l'instant môme où cette foule, qui le couvrait de son mépris, cherchait des yeux son glorieux frère, le prince Charles, qui n'était pas venu à Paris, mais

qui y eût élo reçu comme un ennemi généreux et

loyal.

Des étrangers trouveraient sans cloute que je parle trop irrévérencieusement des princes qui sont venus se faire passer en revue parles Parisiens. Mais qu'on réfléchisse à l'éducation que mes contemporains et moi nous avons reçue des événements, et l'on cessera de s'en étonner. La Convention, qui coupait la tête des rois, eût dû voir, d'après ce qui avait déjà eu lieu en Angleterre, qu'elle n'avait pas pris le meilleur moyen pour nous désenivrer des Majestés. La Providence y pourvut : elle poussa au faîte de la puissance un petit sous-lieutenant qui , pendant quinze ans, nous donna la mesure de toutes les marionnettes royales.

Peu d'heures après la reddition de Paris, nous arriva Bernadotte, qui , pour se justifier d'avoir combattu contre ses anciens compatriotes, disait qu'il avait dû se faire Suédois en acceptant l'héritage de la couronne de Suède; argument que plusieurs ont eu le front d'approuver. A ce compte, il n'a manqué qu'une couronne à Moreau pour effacer la honte de sa mort au milieu de nos ennemis. La place de Bernadotte, dans l'histoire, serait bien autre, s'il eût quitté un trône pour voler au secours de sa terre natale. D'ailleurs, la qualité de Suédois ne tenait pas tant à cœur à ce Gascon, si bien conservé

dans les glaces clu Nord, qu'il n'eût pu consentir à redevenir Français ; mais il n'y consentait qu'au prix du trône de France : avec ce vieux républicain point de marché possible, si un royaume n'en était leprix. Quant à sa religion, il la donnait pour épingles.

Son Allesse s'était fait accompagner de madame de Staël et de Benjamin Constant. Je veux parler de cet illustre publicisle, qui a offert, dans sa conduite, autant d'inconséquence et de mobilité qu'il a montré à la tribune et dans ses écrits, à peu d'exceptions près, de talent, de courage et de persévérance dans les principes d'une sage liberté. Malheureusement peut-être, la dextérité de son élocution était telle, que, pourvu qu'il eût une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, il se fût, je crois, arrangé de tous les régimes ; mais ce n'était là que le tort d'une intelligence qui aime à se jouer des difficultés et regarde les applaudissements qu'elle obtient comme des triomphes pour sa cause. J'ai cru m'apercevoir que les obstacles opposés à l'expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement spirituel des hommes d'esprit que j'ai connus. Jamais conversation ne m'a paru avoir autant de grâce, d'enjouement, de flexibilité et d'apparente bonhomie que la sienne. Elle devenait brillante et forte par la contradiction» Je ne m'en faisais pas faute avec

lui, et il était loin de m'en savoir mauvais gré*. Un perpétuel besoin d'émotions fit de Constant un

^ L'une des lettres de Benjamin Constant à Béranger fait voir jusqu'où allait, en 1829, l'influence du poëte populaire.

« Moucher Béianger, lui écrivait-il, le 29 janvier 1829, bien que votre lettre contienne plusieurs choses qui auraient pu m'affliger ou me blesser, il y règne, surtout vers la fin, je ne sais quel fonds d'amitié et d'intérêt qui a produit ce singulier effet, qu'elle m'a causé plutôt du plaisir que de la peine. Vous êtes un des hommes vers lesquels je me suis senti le plus attiré ; plusieurs circonstances ont, à diverses reprises, combattu cet attrait sans le détruire ; elles ne m'ont pas refroidi au fond du cœur, mais gêné et éloigné. J'ai ouvert votre lettre, j'y ai trouvé de l'amitié, et je viens m'expliquer avec vous dans le désir sincère que vous me compreniez et que vous m'approuviez.

« Je prends votre lettre phrase par phrase : je ne travaille ni ne m'oppose à la fusion. Je suis de votre avis sur ce qui m'est personnel. Je crois que ceux qui veulent se pousser pensent à eux et non à m'associer à leurs succès, s'ils en ont; et moi-même je n'achèterais pas le plus grand succès par l'abandon du moindre principe. Si vous pensiez que j'ai des vues ambitieuses, vous commettriez une erreur qui m'étonnerait de votre part. J'ai soixante ans ; j'ai combattupour la liberté, non sans quelque gloire; j'ai rendu des services assez grands; j'ai acquis ce que je désirais, de la réputation. Mon seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imagination s'attache, c'est de laisser après moi quelque renommée, et je crois que j'en laisserais moins comme ministre que comme écrivain et député. Je veux qu'on dise après moi que j'ai contribué à fonder la liberté en France, et on le dira longtemps après que les coteries, celles qui me repousseraient si j'essayais d'en être, aussi bien que celles qui me calomnient près de vous, ce qui me fait beaucoup plus de peine, seront enterrées et oubliées.

« Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis jusqu'ici, avec délice ; mais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée. Si je tentais de l'exagérer, je perdrais mon talent, comme si je m'avisais de la démentir. Vous croyez apercevoir dans mes lettres au Courrier des tergiversations ; vous êtes

joueur: mais les intérêts politiques rarrachaieut facilement à cette passion d'emprunt. Pourtant la

dans l'erreur. Mon opinion est précisément comme je l'énonce dans ces lettres. Je crois fermement que la France ne peut d'ici à longtemps être libre qu'en consolidant sur les bases acluelles la dose de liberté qu'elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort; mais j'ai la conviclion que nous devons nous en tenir à la monarchie constitutionnelle. Je sais ou je crois savoir que les vieux gouvernements sont plus favorables à la liberté que les nouveaux. Si la dynastie se déclare hostile, advienne que pourra. Ma mission n'est pas de sauver ceux qui voudraient se perdre; mon appui ne se donnera jamais au pouvoir absolu et la légitimité ne l'obtiendra pas. Mais tout désir de renversement sans autres motifs que des souvenirs ou des haines n'entrera jamais dans ma pensée. Voilà ma profession de foi vis-à-vis de vous : je puis me tromper, mais je ne cache rien, je ne voile rien, et, si mes opinions déplaisent, il faut en accuser le fond, non la forme, qui ne provient nullement des ménagemenis que vous me supposez, ni d'un désir de succès que je n'éprouve pas.

« Ceci me ramène à la fusion. Je répète que je n'y travaille point ; que pas un de ceux qui y travaillent ne m'en ont pnrlé ; que, si elle a lieu de manière que la portion hésitante et égoïste se fonde dans la portion libérale, j'en serai charmé; mais que je m'opposerai toujours à ce que cette dernière se laisse affaiblir par l'autre.

« On vous a dit qu'on m'avait envoyé au Courrier comme à Strasbourg. M. Laffitte sait que les actionnaires du Courrier m'ont prié d'y concourir. Je n'en ai pas le premier conçu l'idée, j'y ai consenti. Je crois avoir bien fait. Je crois avoir dit des choses utiles, et, dans tous les cas, j'ai pensé ce que j'ai dit.

« Voilà une bien longue lettre, mon cher Déranger. J'ai du plaisir à vous parler avec tout abandon. Je voudrais que celte tracasserie que l'on a voulu me faire auprès de vous fut l'époque d'une amitié plus intime et plus confiante. Vous êtes, je le dis encore, l'homme de France pour qui j'ai le plus d'attrait. Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre. Je vous offre un plein et entier attachement. Si nous différons sur quelques points,

gloire littéraire était la première à ses yeux ; aussi l'Académie française, en lui prétérant Viennet, lui causa-t-elle un vif chagrin, quelque chose qu'il m'ait pu dire pour le dissimuler.

Le mauvais côté de la gloire de l'intelligence, c'est son incertitude pour ceux qui l' obtiennent. Ayez six pieds de haut, pas ne sera besoin de faire partie d'une compagnie de grenadiers pour savoir que penser de votre taille. Et Constant, après tant de succès comme écrivain et comme orateur, avait besoin, pour croire à sa valeur littéraire, d'appartenir à un corps illustre. 11 n'eût pas été plutôt de l'Académie, qu'il en eût ri le premier et fût retombé dans son incerlilude, car nul homme ne se désenchanta plus vite de ce qu'il avait le plus souhaité.

Je lui avais conseillé moi-même de se mettre sur les rangs pour le fauteuil vacant, en lui avouant que si je n'ambitionnais pas le même honneur, c'est qu'il était enlouré de trop d'inconvénients pour mon humeur et mes goûts; ajoutant que, selon moi, les réputations qui naissent à une époque de transi-

c'est parce (juc noire esprit est dilTéremnieiit frappé. Gela ne fait rien à l'alfection. J'aspire à vous voir accepter la mienne etje vous assureque je n'ai pas dit un mot, pas eu une pensée qui doive vous blesser.

« Vous voyez que je réponds non-seulement sans rancune, mais avec une affection vraie. Elle ne peut pas plus s'aflaibiir que mon goût pour votre esprit et mon aifection pour votre talent. J'irai vous voir incessamment avec La Fayette. Tout à vous pour la vie. »

lion ne méritent guère qu'on lesétayeau prix de la moindre partie de son indépendance, parce qu'à Texception de deux ou trois de ces réputations, les autres doivent disparaître complètement avec nous et peutêtre avant nous. J'étais résigné : il ne rélaitpas,et le sentiment qu'il devait avoir de sa force suffit pour le fa ire concevoir. Il ne devait pas souffrir longtemps de l'intrigue qui le priva de l'honneur auquel il avait certes des droits. Quelques jours après, il mourut', épuisé de travaux et de veilles, et l'Académie dut regretter que les obsèques magnifiques et populaires, qui lui furent faites, ne fussent pas celles d'un de ses membres : ces messieurs se font habituellement enterrer d'une manière beaucoup plus modeste.

Je viens de dire qu'il était rentré en France avec Bernadette ■'. 11 n'aimait pas que je lui parlasse de celle époque. Mieux lui convenait de parler du rôle qu'il joua, auprès de Napoléon, dans les Cent-Jours.

* Le 8 décembre 1850, à Paris. Constant (Henri-Benjamin-C. de Rebecque) était né à Lausanne, le 25 octobre 1767. Lorsque son corps sortit du temple protestant de 1 1 i ne Saint-Antoine, les jeunes gens du cortège voulurent le porter au Pantliéon. 11 était devenu fort pauvre ; mais ses derniers jours furent plus heureux, le nouveau roi lui ayant offert noblement de le secourir. « J'accepte, dit Benjamin Constant, mais l'ianonr de la liberté doit passer avant la reconnaissance, et je serai toujours le premier à signaler les fautes de votre gouvernement. — Je l'entends ainsi, » lui répondit Louis-Philippe.

- Benjamin Constant avait quitté la France poursuivre madame de Staël dans son exil.

Il a avoué rinfluence qu'avait exercé sur lui cel homme, qui, disait-il, savait prodigieusement, devinait tout ce qu'il ne savait pas, avait autant d'esprit que de génie et plus d'idées vraiment libérales qu'aucun des membres de son conseil. Sans vouloir relever le libéralisme des conseillers, j'ai toujours pensé que celte dernière partie de l'éloge du maître était, pourConstant, un moyen de se justifier d'avoir servi celui que, le 20 mars, il appelait un tyran. « Mais Bernadotte? lui répétais-je souvent. — Bernadotteest en négociation pour faire efCacer quelques pages des Mémoires de Sainte-Hélène ; s'il conclut ce marché, je vous en dirai tout le bien possible. » Telle fut la réponse qu'il me lit, un joui-, qu'à propos de l'impression de ces Mémoires nous parlions de plusieurs des grands personnages de l'Empire. Et depuis, en effet, on a regardé comme positif que des pages i"elatives au maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avaient été enlevées du précieux manuscrit*.

Je n'ai connu, ni désiré connaître madame de

* Bernadotte (Jean-Baptiste-Jules), né à Pau, le 26 janvier 1764, est mort roi de Suède, sous le nom de Chailes-Jean XIV, le 8 mars 1844, oprcs avoir rendu de grands services, sur le trône, à sa seconde patrie. Si en 1815 et en 1814, il ne lit pas pour la France ce qu'il aurait dû faire, comme ancien citoyen du pays et général de nos armées républicaines, il refusa, en 1815, de reprendre les armes tontre elle.

SlaëP. Quoique douée d'un esprit et d'un talent supérieurs, sa for lune et sa position ne contribuèrent pas peu néanmoins à exagérer la réputation littéraire qu'elle méritait. Napoléon avait dédaigné d'en faire son Égérie ; la chute du grand homme fut une joie pour ce cœur de femme. Aussi, dans ses salons, ne cessa-l-elle de faire aux étrangers les honneurs de notre ruine. J'ignore si elle eut jamais l'idée d'appuyer les prétentions qui ramenaient Bernadotte en France \ Quant à cet ancien républicain, voici une anecdote qui m'a été racontée par un homme qui avait pu la puiser à une bonne source, si même il n'avait pas été témoin du fait.

Dans le peu de jours qu'il passa presque incognito à Paris, avant de s'ouvrir à l'empereur Alexandre, en qui on avait d'abord remarqué de l'hésitation au sujet des Bourbons, Bernadotte, voulant jouer avec prudence son rôle de prétendant à la couronne

' Née à Paris le 22 avril 1766, madame de Staël y est morte le 14 juillet 1817.

^ Dans ses Considérations sur la Révoli tion française (y^ partie, chapitre iv), madame de Staël, qui loue entièrement la conduite de Bernadotte, ne parle pas cependant de lui d'une manière qui fasse croire ([u'elle eût pensé à le pousser au trône de France ; mais ce qu'elle dit fait entendre que Bernadotte ^ongei réellementà y monter. « On a prétendu, dit-clle,qu'il avait eu l'ambition de succéder à Bonaparte ; nul ne sait ce qu'un homme ardent peut rêver en fait de gloire ; mais ce qui est certain, c'est qu'en ne rejoignant pas les alliés avec ses troupes, il s'ôtait toute chance de succès par eux. »

178 MA r.IOGHAPIIlE.

(le France, crut devoii' sonder un des ministres de l'autocrate. Un dîner fut arrangé avec le comte Pozzo diBorgo\ autre transfuge, Goriolan d'antichambre, qu'un écrivain chonté n'a pas rougi de mettre en parallèle avec Bonaparte. Charles-Jean, pressé d'aborder la question, demanda au ministre russe si les souverains avaient pris nn parti déllnilif à l'égard de la France. c< Ma foi ! prince, lui répondit le rusé Corse, on y est fort embarrassé, et je pense que les conseils de Votre Altesse, qui connaît si bien ce pays, viendraient fort à propos. Que pensez-vous que doivent faire les puissances ? Quel chef donner à une nation si difficile à gouverner? » Le Gascon voulait une réponse et non des questions ; toutefois il demande si le choix est encore à faire, ce Vous devez le savoir. — Oui, à peu près libre, malgré les instances de la maison de Bourbon. — Il me semble, monsieur le comte que cette famille est bien étrangère ici, et que ce qu'il faut surtout à la France, c'est un chef français qui n'ait rien à reprocher à la Révolution. — Cela ne peut faire aucun doute. — Qu'il fout un homme cpii ait des connaissances militaires suffisantes. — Je pense comme Votre Altesse. — Un homme qui s'entende à la grande

^ i\é en 1700 au village d'Alala, eu Corse, il fut nommé député à l'Assemblée législative en 1791. l*eu apics, il se rapproclui de Paoli et livra la Corse aux Anglais. Plus tard il prit du service en Russie.

administration, qui ait pratiqué les intérêts de l'Europe. — C'est cela, prince, c'est cela ! continuez, je vous prie. — Un homme, enfin, que les souverains aient déjà pu apprécier et dont le caractère soit une garantie de modération et de bonne foi. — Eh bien ! prince, ce que vous me faites l'honneur de me dire, j'ai pris la liberté de le dire et de l'écrire. J'ai fait plus, j'ai osé désigner celui que, selon moi, il conviendrait de charger des destinées de notre ancienne patrie commune. »

En parlant ainsi, Pozzo semblait porter un regard respectueux sur Bernadotte, qui, réprimant sa joie, dit en souriant : « Y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander quel personnage votre expérience a désigné? — Votre Altesse l'a devine, je gage. — Je pourrais me tromper, monsieur le comte; nommez, de grâce, celui qui a votre suffrage. — Vous l'exigez, prince. Eh bien!... c'est moi, oui, moi, qui suis Français, militaire, administrateur, à qui les intérêts de l'Europe sont connus et qui suis l'ami de presque tous les souverains. Ne sonl-ce pas là les conditions qu'exige Votre Altesse?»

Bernadotte, furieux d'une pareille mystification, se leva de table, et, sûr que le courtisan russe n'eût pas osé la risquer sans s'être entendu avec le czar, il délogea de Paris le matin même du jour où le comte d'Artois y fit son entrée, au milieu des

caissons ennemis, avec un maigre état-major el sons escorte des mots spirituels' que lui avaient prêtés M. Beugnol^ et quelques autres royalistes, nouveaux convertis.

En rapportant cette anecdote, embellie peut-être par l'homme d'esprit de qui je la tiens, mais qu'au fond je ci'ois vraie, je ne puis m'empêclier de me rappeler M. de Yernon, cet hypothétique rejeton de Louis XIII, dont j'ai parlé plus haut. En 1814, il eût été plaisant de le voir réclamer ses droits et se donner même des airs de dévouement au salut de la France. Je crois, en vérité, que, si le peuple eût été consulté, le descendant du Masque de fer eût eu, après Napoléon et sonfds, de grandes chances pour obtenir la majorité des suffrages.

Le retour prodigieux de l'Empereur, au 20 mars 1815, fut un événement tout à fait populaire. Dans celte journée d'attente cependant, on pouvait lire sur le front des hommes qui réfléchissent, et il y en a dans toutes les classes, une préoccupation qui empêchait la joie d'être générale, malgré la fascination

* « 11 n'y a lien de changé en France : il n'y a qu'un Français de plus. »

2 Jacques-Claude Bengnot (né en 1761, mort en juin 1855), députe à l'Assemblée législative, préfet sous l'Empire, puis administrateur du grand-duché de Clèves et de Berg : le gouvernement provisoire de 1814 lui avait donné le ministère de l'intérieur.

qu'exerçait sur les esprits ce dernier miracle du grand homme \

Quoique, à cette époque, je commençasse à fréquenter quelques-uns des acteurs principaux de notre grand drame, je n'aurais que des lâchetés secondaires à signaler, sans l'heureuse mémoire de mon vénérable ami Dupont* (de l'Eure), dont la vertu a résisté aux exigences, aux séductions, et môme à l'exercice du pouvoir. J'ai obtenu de lui le récit d'un entretien entre le représentant Durbacb' et le grand traître de 1815, le trop fameux Fouché ; mais, en le rapportant ici, je crains de ne pas le colorer de la vive indignation que cet enti'etien fait encore éprouver à ce généreux patriote toutes les fois qu'il le raconte.

Après la bataille de Waterloo, Fouché, président du gouvernement provisoire, tenait les fils des in-

* Il y a dans les Souvenirs contemporains de M. Villemain un chapitre du plus beau coloris qui a pour titre la Veille dii'îI.O mars. C'est là qu'il faut voir combien le retour du soldat de la liévolution jeta de terreur dans les âmes de ceux qui, en 1814, avaient cru qu'on peut acquérir la liberté politique au prix du déshonneur national.

^ Dupont (de l'Eure) né en 1767, est mort en 1855, après avoir siégé pendant plus d'un demi-siècle dans presque toutes nos assemblées législativ. s.

^ Durbach est né le 15 avril 1705, à Longue ville-lez-Saint- A vol d, en Lorraine. 11 avait fait partie du Corps législatif sous rEm|>ire. C'est en 1814 et 1815 qu'il joua un rôle. Au relour de Louis XVIII, après Wateiloo, il fut proscrit.

Irigues préparées de longue main qui l'occupèrent exclusivement pendant la durée du ministère que lui confia Napoléon après le 20 mars. Rouvrir les portes de la capitale aux Bourbons paraît avoir été son unique pensée. Pour cela , correspondre avec Talleyrand , Melternich , Wellington , même avec Louis XVIll; mettre partout des émissaires en campagne, prodiguer les séductions, effrayer les timides, passer marché avec les traîtres, rien ne coûtait à cet homme audacieux.

Entre autres moyens qu'il employa, j'en vais citer un qui tient de la comédie.

Une députation de Paris, envoyée au camp ennemi pour négocier, ayant demandé qu'on lui adjoignît Manuel , devenu l'orateur le plus influent de la Chambre des représentants, et qui avait eu, à Aix, des relations avec Fouché, celui-ci, redoutant le patriotisme du tribun, fit partira sa place, et sous le nom de Manuel, que ces pairs ne connaissaient pas, un de ses secrétaires, nommé Fabri, membre aussi de la seconde Chambre. M. le comte de Yalence^ était un des pairs ainsi mystifiés, et je Tai vu moi-même, plusieurs années après, arrivant chez Manuel, qu'il venait consulter comme avocat, surpris de ne pas retrouver en lui l'homme avec qui il croyait avoir

^ Gendre de madame de Genlis.

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passé plusieurs heures en conférences politiques. Je connaissais le comte, et j'aidai Manuel à lui débrouiller cette vieille fourberie du Scapin de Nantes. « Ah ! monsieur Manuel, dit le général, je ne m'étonne plus du silence que gardait celui que je prenais pour vous, quand j'insistai, auprès des généraux alliés, pour les décider à forcer les Bourbons d'accepter la cocarde tricolore'.

M. de Yilrolies', royaliste courageux, qui s'était mis en rapport avec Fouché, faisait alors des démarches assez ostensibles pour que le bruit en vînt au général Solignac', représentant, qui courut, de

1 Ce M. Fabri avait été un des amis de Manuel à Aix, et celui-ci, qui ne voulait pas de la dépuiation que cette ville lui offrait, fit nommer Fabri rtprésenlant. Manuel n'en fut pas moins nommé à Barcelonnette. Il crut à la sincérité des principes de Fouché, conventionnel et régicide, et Fouché fit tout ce qu'il put pour eutretenir des relations avec lui, même après la seconde rentrée des Bourbons. Manuel l'aida dans la rédaction des notes, qui eurent alors un grand retentissement, parce qu'elles dévoilaient la route dangereuse que suivait la cour.' Fouché, i-ar ces notes, voulait conjurer sa chute, Manuel servir la France. [Note de Béranger.)

* C'est M. de Vitrolles, plus que personne, qui, en 1814, assura le triomphe des Bourbons et enhardit les étrangers à s'avancer sur le sol de la France. Dans les Notes et Souvenirs qu'il a placés en tête de son édition de la Correspondance de Lamennais, M. Forgues apprend que M. de Vitrolles l'a chargé de publier ses mémoires, et, par avance, fait l'éloge de l'esprit tout à fait moderne et libéral de ce champion déterminé de la Restauration.

3 Dans les procès-verbanx des séances de la Chambre des représentants de 1815, on voit que, le 5 juillet lut envoyée aux armées une commission composée de MM. le général TiUy, Béchard, le général

grand matin, en prévenir ses collègues Darbach el iJupont, un des vice-présidenlsdela Chambre. Tous Irois se rendent en hâte chez le duc d'Otrante, qu'ils trouvent dans un déshabillé fait pour ajouter à l'expression désagréable de sa figure.

Après avoir écouté les reproches de ces messieurs et les questions pressantes de Dupont, Fouché entre dans des explications mensongères ; puis, voyant qu'il ne persuade personne, il ose rappeler ses titres révolutionnaires à la haine des Bourbons. Ces titres, malheureusement, lui avaient concilié la confiance de plusieurs citoyens, entre autres de Manuel, dont l'âme loyale oublia que, dans les bouleversmenls politiques, ceux qui ont le plus à racheter, sont souvent les premiers à vendre. Las, enfin, des divagations de Fouché, ému d'indignation, Durbach se lève à ce mot plusieurs fois répété : « Oubliez-vous donc qui je suis? » et répond : « Non, nous ne pouvons l'oublier , et les souvenirs me viennent en foule. Qu'est-ce, en effet, que monseigneur le duc d'Otrante? N'est-ce pas cet ex-oratorien, président d'assemblées populaires, qui, lorsque des huées interrompaient un ouvrier demandantl'abolition de l'Etre suprême.

Blamont, Paultré-Laverney, le général Solignac et Durbacli. Le général Solignac (né lo 22 janvier 1775 à Milliau, dans l'Aveyron) est l'une des personnes qui, en juin 1815, décidèrent l'Empereur à abdiquer. Il soutint la cause de Napoléon II.

s'écria: « Laissez parler ce jeune philosophe? » ce Foiiché qui, avec Collot-d'Herbois, se baigna dans le sang des Lyonnais mitraillés ? ce Foiiché qui vota la mort de Louis Capet avec une puissance de logique qu'il prétendit ensuite n'avoir été que de la peur? ce Fouché qui servit et trahit tour à tour les Girondins, Danton, la Montagne et Robespierre? Vous avez raison, monsieur le duc, entre Fouché et les Bourbons il n'y a point de pacte possible. Après avoir trahi l'Empereur, qui accrut vos richesses, dont il vous laissa jouir, même dans la disgrâce vous ne pouvez trahir la France. Non, vous ne pouvez, complice du prêtre Talleyrand, livrer Paris à des princes qui verront toujours en vous l'un des bourreaux de leur frère. S'ils pouvaient l'oublier un instant, la lille de Louis XVI le leur rappellerait à genoux et les yeux en larmes. Plus leur retour au trône vous serait payé par eux en faveurs et dignités, plus ils auraient, bientôt après, à vous faire expier leur propre faiblesse. Craignez alors, en dépit de l'amitié de Wellington, d'être obligé de porter envie à Carnot, dont vous raillez les vertus. Qu'on proscrive celui-là ; il est sûr de rencontrer partout de la sympathie dans les cœurs magnanimes. Mais songez-y, monsieur le duc, Fouché proscrit, après avoir vendu l'Empereur, la nation et ses représentants; Fouché hors de France, en quel lieu se montrera-

t-il qu'on ne se ressouvienne, en le voyant, que Robespierre lui-même l'appelait homme de sang, ou qu'on ne répèle ce mot de Napoléon : « Yoilà celui « qui met son pied sale dans le soulier de tout le « monde? » Mourir exilé et mourir infâme, monsieur le duc, c'est trop d'un grand supplice. Trahisseznous ; vous les subirez tous deux. »

Fouché, pâle d'une colère contenue, voulut prendre l'air du dédain, balbutia quelques paroles insignifiantes, qu'il termina par cette espèce de sentence, dont ses louangeurs payés ont pris texte pour amoindrir ses crimes : « Je n'ai jamais trahi ni un ami ni un principe: » comme si un pareil homme avait des principes et des amis !

Convaincus de l'inutilité de leur démarche, les trois représentants se retirèrent indignés. Deux jours- après, les étrangers étaient maîtres de Paris, Louis XYIIl y faisait sa rentrée et Fouché était son ministre. La prédiction de Durbach ne s'en accomplit pas moins, et le souvenir en dut poursuivre Fouché jusqu'à sa tombe restée proscrite.

Cette seconde rentrée du roi diffère de la première, bien tristement pour lui et les siens. Enfermé dans sa voiture, il semblait vouloir prolester contre le déploiement des forces étrangères dont, cette l'ois, il marchait entouré et gardé. En arrivant aux Tuileries pour y reprendre sa couronne, il put voir au

bout du [)ont Royal des canons prussiens braqués sur son palais et qui le menacèrent pendant près d'un mois. Blûcher tenta de lui donner le spectacle de la destruction du pont d'Iéna, et, dans son Louvre même, son ami Wellington, qu'il avait fait maréchal de France, ordonna le pillage des statues et des tableaux du Musée* sans respect des traités qui nous en avaient assuré la possession.

Parlant un jour de la spoliation de ce musée, le plus riche du monde, je demandais à M. Angles, émigré de Gand, et depuis peu préfet de police', pourquoi on n'avait pas recouru aux hommes des faubourgs, qui se fussent empressés de venir défendre cette propriété nationale : « On s'en serait bien gardé, me répondit-il; le Musée est trop près du château. » Ajoutez donc foi à tout ce que vous ont dit les royalistes de Tamour que le peuple portait aux Bourbons. !

Mais à qui les insultes des généraux étrangers s'adressaient-elles? Ce n'était plus Napoléon qu'on poursuivait. A qui en pouvaient-ils vouloir? On a

1 La spoliation du Musée est l'un des actes qui ont le plus ému le patriotisme de Béranger. On retrouve dans cette indignation, tant de fois marquée par lui, le souvenir des études que pendant trois ans, de 1806 à 1808, il a laites de tous les chefs-d'œuvre de l'art dont nos victoires avaient presque toujours légitimement enrichi Paris.

■2 M. Angles avait été, sous l'Empire, maître des requêtes, puis l'un des directeurs des bureaux de la police.

i88 MA lilUGRAPUlE.

dit que Blûclier, Gneisnau, Bulof et plusieurs membres des sociétés secrètes allemandes détestaient les Bourbons et avaient fait au général Maison ^ la proposition de s'en débarrasser et de tomber, Prussiens et Français réunis, sur les Anglais, à qui Blûclier ne pardonnait pas de vouloir s'attribuer le gain de la bataille de Waterloo, qui eût été pour eux une défaite, sans le secours inespéré des corps prussiens que Grouchy laissa échapper. Au moins est-il certain que des ouvertures furent faites à Maison, revenu de Gand mécontent de ceux pour qui il y était allé ; mais il est difficile de spécifier le sens et la valeur des pourparlers qui eurent lieu. Ce qui est vrai, c'est que le roi de Prusse n'était plus le maître de son armée. Ce ne fut qu'à l'arrivée d'Alexandre, qui se fit un peu attendre, que cessèrent les hostilités de Blûcher, bien que l'autocrate parût lui-même fort refroidi pour la famille restaurée, à cause de la révélation qu'il avait eue d'un projet d'alliance entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, négocié en 1814 par M. de Talleyrand.

Lepeude bienveillance d'Alexandre et la conduite

* Le maréchal Maison est né à Épinay, le 19 décembre 1770. Il lut fait général après la campagne d'Austerlitz. En 1814, il se conduisit en patriote, et avait pris sur lui de courir au secours de Paris avec les troupes du Nord, lorsqu'il fut arrêté par la nouvelle de l'abdication de l'Empereur.

MA BIOGUAPIIIE. 489

injurieuse des Prussiens n'ôtèrent rien à Louis XVI II du plaisir de régner de nouveau. Il pardonna à tous ceux dont il n'espérait pas pouvoir se venger. Les légitimistes, également peu soucieux de nos affreux désastres , n'en dansèrent pas moins sous ses fenêtres en mêlant à leurs chants d'amour pour le petit-fils d'Henri IV des cris de haine contre ceux qui, l'ayant entendu jurer qu'il mourrait sur les marches de son trône, ne purent s'empêcher de rire de sa fuite, dans la nuit du 19 au 20 mars. Ces cris étaient le signal d'une réaction longue et sanglante dont Louis XVIII laissa peser presque tout l'odieux sur ses partisans et même sur les membres de sa famille, mais qu'il voulut avoir seul l'honneur de faire cesser, quand il crut qu'il y avait danger à augmenter le nombre des victimes.

Cet homme avait le cœur faux et méchant; il est le seul des Bourbons que nous avons connus qui ait mérité cette accusation. Charles X, à part ses entêtements politiques et religieux, qui l'ont perdu et qui eussent pu nous devenir funestes, a laissé en France la réputation d'un homme facile et bon, digne d'avoir des amis, comme en effet il en eut plusieurs qui lui restèrent attachés. Son frère n'eut que des favoris.

Il était sans entrailles pour sa famille, au point d'avoir passé pour l'auteur d'une protestation contre

la légitimité des enfants de Marie-Antoinette. Je me rappelle avoir vu, dans ma jeunesse, entre les mains des royalistes les plus chauds, une copie de la lettre testamentaire de cette malheureuse princesse, oi^j elle disaità ses enfants : «Déhez-vous devos oncles.» Cette [)hrase, on le conçoit, n'est pas dans la pièce pubhée en 1 816 : mais qui sait si quelque altération n'a pas eu lieu sur l'original, remplacé par un facsimilé après l'enlèvement des papiers de Courtois', proscrit en 1815? L'homme qui livra le secret de la cachette où ils étaient renfermés fut, dit-on, généreusement récompensé.

On assure que, bien que Louis XYIII appelât en public la duchesse dAngoulème son Antigone, il ne régnait nulle affection entre l'oncle et la nièce, et j'ai souvent pensé que c'est le sentiment de son impuissance qui empêcha la duchesse de se montrer

^ Le conveiilionnel Courtois, après le 9 tliermidor, avait été cliargé par la (jonventioii de recueillir et d'examiner les papiers de Robespierre. Il s'acquitta de cette tâche et rédigea un très-long et Irès-era- {)liali({ue rapport qui a été imprimé à l'Imprimerie nationale (nivôse an 111, in-8 ' de 408 pages) et qui contient des pièces fort curieuses. Il avait gardé par devers lui divers documents, précieux qu'il conservait dans sa riche bibliothèque. Accusé plusieurs fois de concussion, Courlois, malgré les seivices rendus ;m 18 brumaire à Bonaparte, ne put rester longtemps surlascène politique. En 1815, il fut condamné à l'exil comme régicide. C'est alors, à ce qu'il paraît, qu'il fil instruire le ministre lie la police, M. Decazes, du dépôt qu'il avait entre les mains en offrant de le restituer, si on le rayait de la liste d'exil. Pour toute réiionse, il fut expulsé de chez lui cl ses papiers furent saisis.

secoiirable aux victimes politiques qui imploriVent son appui. Ce serait un malheur de plus dont on aurait à la plaindre.

La couleur d'opposition que la chanson du Roi d'Yvetot m'avait donnée à la tin de l'Empire lit croire que j'allais me jeter dans les intérêts de la légitimité. Des propositions me furent faites et des récompenses promises, même avant l'arrivée des Bourbons, si je voulais les chanter. « Qu'ils nous donnent la liberté en échange de la gloire, qu'ils rendent la France heureuse, et je les chanterai gratuitement, » répondis-je' à ceux qui se chargeaient de leur recruter des partisans. Toute recrue était bonne ; qu'on ne croie pas que je me vante. A cette occasion, je me rappelle que, plusieurs années après, plaisantant mademoiselle Bourgoin' sur le royalisme qu'elle avait affiché en 1815, cette actrice spirituelle me répondit avec le ton qu'on lui a connu : « Je vivais alors avec un royaliste, et, nous autres, nous sommes de l'opinion de nos amants. Louis XYÏII avait voulu me voir pour me féliciter de mon dévouement et- de mon courage : cela m'avait

^ Voyez la préface de 1855.

^ Thérèse Doiirgoin, née à Paris en 1781, a débuté à la Comédie- Française en 1800, et s'est fait une assez grande réputation par son esprit et sa beauté. Elle mourut en 1855, du chagrin d'avoir quitté ie théâtre.

monté la tetc. Je ne suis donc pas si coupable. Mais que penser de ces Bourbons qui nltacbaient de l'importance à l'opinion d'une fille aussi décousue que moi ! » La crédulité du mot ajoute à sa portée.

En 1816, au mois de janvier, Arnault, banni, quitta la France, et nous le conduisîmes jusqu'au Bourgel', qui était pour ainsi dire alors la limite du royaume ; le reste étant, de ce côté-là, placé sous l'occupation étrangère. Le soir, dans une chambre d'auberge, à table avec un jeune officier de gendarmerie chargé de veiller sur cette frontière, et qui déplorait les malheurs de la patrie, je chantai au pauvre proscrit la chanson des Oiseaux, tristes adieux, suivis d'adieux plus tristes encore. Cette chanson fut sur le point de me faire perdre la petite place que je devais à x\rnault. La sienne fut donnée à M. Petitot, homme de lettres^, devenu dévot et légitimiste, mais

* A une lieue de Paris, au delà de la Villette, sur la route de Flandre.

- Petitol (Claude-Bernard) né à Dijon le 30 mars 1 772, et mort le 6 avril 18"25, avait de bonne heure donné tout son temps à l'élude des lettres. Quand Fontanes fut proscrit, au 18 fructidor, il lui prêta asile, et c'est en reconnaissance de ce service que Fontanes, devenu grand maître de l'Université, le nomma inspecteur général des éludes. En 1814. il était devenu secrétaire général de l'Université à la place d'Arnault. On lui doit, entre autres ouvrages, le répertoire du Théâtre-Français ( 1 803-1 8 1 i) en vingt-trois volumes in-8°, avec des suppléments, et la belle coWecùon des Mémoires pour servira ihis' toire (le France, qu'il conduisit, aidé par son frère et par M. Montmerqué, jusqu'au quarante-quatrième volume.

qui ne m'en montra pas moins de bienveillance et plusieurs fois même m'engagea à faire valoir les persécutions essuyées par mon père et à mettre à profit mes anciennes relations avec M. de Bourmont, parvenu si malheureusement à une haute fortune après la bataille de Waterloo. Bien que je susse que ce général avait fait des recherches pour apprendre ce que nous étions devenus, mon père et moi, j'étais loin de vouloir tirer parti d'une opinion qui n'était pas la mienne. M. Petitot ne m'en témoigna que plus d'mtérêtet ne cessa de me défendre contre les dénonciations de beaucoup de gens que^ lors du retour de l'Empereur, j'avais défendus et protégés. Je commençai à voir de près bien des turpitudes. Je devais en voir davantage et de plus grandes. Alceste se dépitait pour bien peu de choses.

C'est à la fin de 1815 que je hasardai la publication de mon premier volume de chansons. J'élais arrivé à l'âge où l'on commence à pressentir les inconvénients de la carrière littéraire. Le besoin d'argent put seul alors me déterminer à entrer en contact direct avec le public', d'autant plus que j'appréciais

1 11 existe une lettre de Béranger au libraire Eymeri, relative à la vente de son premier recueil. Cette lettre, datée du 5 novembre 1815, n'indique pas d'autres stipulations que la remise à foire à l'auteur par le libraire de trente exemplaires des chansons. Le tirage devait être de 2,500 et le noml re des pièces de soixanteà ([uatre- vingts, choisies siules cent cinciuaute chansons qu'il avait alors dans son porteieuille. Il

194 MA BIOGliÂPHlE.

encore Irès-vaguemenl l'iUilité de mes vers pour la cause que j'avais embrassée. Le \olume fui bien accueilli et n'ébranla pas ma fragile posilion àTUniversilé. c( // faut pardonner bien des choses à V auteur du Roi d'Yvetot, » fut, m'a-L-on assuré, le mot de Louis XVUI, qui aimait les cbansons par tradition d'ancien régime et qu'on a même accusé d'être mort avec les miennes sur sa table de nuit.

Ce que je ferai remarquer, à propos de ce volume, publié lorsque j'étais attaché aux bureaux de l'instruction publique, c'est qu'il contient le j lus grand nombre de couplets qui rappellent les licences un peu cyniques de notre vieille littérature. Rien ne prouve mieux que je ne croyais pas qu'ils dussent encourir de graves reproches. Quand on m'apprit que nos vieux auteurs de l'écule de Rabelais n'étaient pas des modèles à imiter, même en chansons, il était trop tard pour faire disparaître des vers qui, comme je l'ai dit ailleurs, contribuèrent à populariser ma réputation. Dès ce moment ils appartinrentau public; les retrancher des nouvelles éditions eût été mutile ; les libraires d'ailleurs n'eussent pas voulu y consentir, et j'avoue qu'il y en a que j'aurais fort regrettés. Au reste, convient-il à mon siècle de se montrer sévère |)our des productions dont la gaieté est l'excuse

est probable que, poiu' un tirage aussi fort, le libraire devait réniuuérer le poêle.

sinon même le contre-poison, lorsque le roman et le théâtre ont ponssé jusqu'à l'obscénité la peintnre des passions les plus brutales? La haute poésie n'at-elle elle-même rien à se reprocher, en fait de fautes

de ce genre ?

Que ceux qui insisteraient sur les reproches qui m'ont été faits par tant de gens cherchent dans les œuvres poétiques de Goethe ; ils verront que ce grand génie n'était pas aussi sévère qu'eux à l'égard de mes chansons de jeunesse.

11 est une observation que je dois faire : les chansons mises à l'index ont été faites sous l'Empire. Or il est remarquable que c'est habituellement à des époques de despotisme qu'on voit naître de pareilles productions. L'esprit a un tel besoin de liberté, que, lorsqu'il en est privé, il franchit les barrières les moins bien défendues, au risque de pousser trop loin cet élan d'indépendance. Les gouvernements adroits s'en arrangent; celui de Yenise protégeait les courtisanes.

Ce ne sont pas des excuses que je présente, ce sont des explications que je donne. Il est bien entendu d'ailleurs que je ne parle ici que des chansons qui font partie des recueils que j'ai publiés, et non de toutes celles qu'on a mises sous mon nom dans les contrefaçons belges et françaises.

11 est une dernière raison qui devrait m'obtenir

l'nbsolution de mes anciens méfaits; mais je crains qu'elle ne tourne à mon détriment. Hasardons-la loutelois. Chez nos pères, les gens braves s'amusaient de la chanson, mais ne s'en préoccupaient pas. En lui donnant une importance qu'elle n'avait pas encore eue, j'ai autoiisé à être plus sévères pour elle les critiques de notre chaste époque. Savais-je quelle destinée attendait les petits volumes où s'enterraient pêle-mêle les jovialités de ma jeunesse et les refrains politiques de mon âge mûr? » En élevant ce genre, vous l'avez gâté, » me répondront nos Aristarques. Je le vois, messieurs : pour n'être point à l'index, il m'eût suffi de ne faire que des gaillardises. Malheureusement je ne suis plus d'âge à profiter de la leçon*.

L'époque où mes chansons me firent prendre une espèce de rôle personnel dans la politique fut celle où je sentis la nécessité de dégager ma muse de ses façons trop lestes.

La publication de mon premier volume acheva de faire de moi le chansonnier de l'opposition. On pouvait savoir déjà que j'étais un homme de convictions sincères et désintéressées. Dans les Cent-Jours la ])lace de censeur d'un journal (le Journal fjénéral, devenu le Courrier français) m'avait été proposée et j'en avais repoussé l'offre^ malgré les instances qui

' Vdif l;i |irélaci.' de 183") et les Ao/e.>> inrdites.

me furent faites. Cette place valait six mille francs ; c'élait refuser le superflu quand le nécessaire me manquait. Je n'avais plus alors [)our suffire à mes charges que mon modique emploi, parce que j'avais fait à M. de Blescliamps, père de Madame Lucien Bonaparte, tombé dans le besoin par suite de l'exil de son gendre, l'abandon du traitement de l'Institut'. Par des arrangements auxquels avaient présidé Arnault et Regnault de Saint-Jean-d'Angély, seul j'avais droit de le toucher, et, en effet, je l'ai touché jusqu'en 1814, époque où M. Lucien fut éliminé de l'Académie par ordonnance royale. Mais depuis longtemps déjà il m'avait paru convenable d'en remettre, mois par mois, le montant au père de la princesse, et il m'en faisait tenir quittance.

Ma liaison avec Manuel' date de la fin de 1815. Il était d'un abord réservé; j'avais encore beaucoup

* Voir dans la Correspondance une note détaillée sur ce fait. On y voit que, dès le 20 avril 1812 et jusqu'au 7 avril 1815, Déranger remettait à M. B. Cabanus, pour M. de Blescliamps, la totalité du traitement. {Correspondance , t. I, p. 202.)

^ Manuel (Jacques-Antoine), né à Barceloiuiette, le 19 décembre 1775, s'était engagé comme volontaire, en 1795, et était devenu capitaine d'infanterie. Blessé et malade, il retourna dans son pays natal, après la paix de Campo-Formio, et s'appliqua à l'étude des lois. Son talent pour la plaidoirie fut bientôt remarqué à Aix. Ses compatriotes l'élurent représentant pendant les Cent-Jours et alors commença sa courte et brillante carrière politique. Il est mort le 20 aoi^it 1827, à Miiisons, cliez M. Laflitte, dans les bras de son frère et de Bérangor.

de snuvageiie; pourtant, dès notre première rencontre nous nous sentîmes faits pour une intimité que peu de jours élaljlirent et que la mort seule pouvait ronn)re. 11 fréquentait habituellement la maison de M. Laflitle, et ce fut lui qui m'y entraîna. Jamais je n'ai beaucoup aimé messieurs de la finance, ni leurs salons dorés ni leur société bruyante. « Il n'y a point d'affection à attendre là, disais-je à Manuel; mais il y passait une grande partie de son temps; je l'y suivis et j'ai eu à m'en féliciter. Si la position politique de Laffilte m'a fait repousser ses offres affectueuses, je ne lui en ai pas moins d'obligations pour les services que son amitié m'a fourni l'occasion de rendre à beaucoup de mes amis intimes et pour le grand nombre de malheureux qu'il a secourus à ma recommandation. J'ai eu aussi le bonheur de pouvoir être utile, en de graves circonslances, à ce grand citoyen, doué d'autant d'esprit que dlionneur, d'aulant de bonté que d'imagination, mais dont la vive intelligence ne s'appliqua pas assez à connaître les hommes; ce qui l'n rendu victime de plusieurs de ceux môme qu'il avait comblés de bienfaits. C'est en vain, au reste, qu'on a tenté d'accumuler les calomnies sur sa vieillesse si agitée ; le bon sens populaire vn a toujours fait justice : encourageant et noble exemjtle pour ceux qui, comme Laffîtte, consacrent toute leur existence au service de leur pays!

11 a commis une faute que je lui ai reprochée bien des fois; c'est d'avoir acheté le fastueux château de Maisons, séjour le plus ennuyeux que je connaisse et qui ne me semblait suppoiiable que lorsque j'y étais avec Manuel, Thiers et Mignet'. M'y trouvant seul, il m'est arrivé de le quitter pour aller, à travers la forêt, dîner dans un restaurant de Saint-Germain. Je n'ai pas oublié que, dans cette demeure royale où cependant on montre encore la chambre que Voltaire a longtemps habitée, je n'ai jamais ])u faire un seul couplet. Je ne suis pas né pour les châteaux : c'est peut-être ce qui me rend injuste envers Mansarl, qu'en faveur des mansardes je devrais cependant aimer beaucoup.

Lancé au milieu de la société la plus opulente, mon indigence n'y fut pas un embarras pour moi, car il ne me coûtait pas de dire : « Je suis pauvre. » Ce mot, que trop de gens hésitent à proférer, tient presque lieu de fortune, parce qu'il vous fait permettre toutes les économies et vous concilie l'intérêt de bien des femmes et, par conséquent, celui des sa-

'■ De 1825 à 1827. C'est là que se prépara véritublemenl la noble révolution de Juillet. Laffitte agissait sur le l'alais-Uoyal, MM. Thiers et Miguet écrivaiint leurs histoires de la Révolution, et s'apprêtaient à la lulte ([u'ils soutinrent dans le National ; Déranger travaillait ses vigoureuses chansons du recueil de 1828. Le souvenir de ce temps d'orgueil et d'espérance est resté très-vii' chez M. Thiers; « Déranger^ dit-il, a été nn père pour nous. »

^20U MA lUOGRAIMIIE.

Ions, qu'à cet égard on a calomniés. Ne faites pas (le voire pauvreté une gêne pour les autres; sachez en rire à propos, et Ion y compatira sans blesser votre orgueil. Ce que je dis là, je Tai souvent répété à nos jeunes gens, qui, trop épris du luxe aristocratique, rougissent d'en être privés. S'il ne veulent compromettre ni leur honneur ni leur indépendance, qu'ils s'apprennent à dii e : a Je suis pauvre. »

Ce rôle d'Aristophane, qui m'avait paru si beau à l'âge de vingt ans, sans le génie, mais aussi, du moins il me le semble, sans l'acrimonie du poëte athénien, je le jouai, non au théâtre, oii il n'est peutêtre plus possible, mais dans tous les rangs de la société française. Il me suffisait de donner ou de laisser prendre copie de mes nouveaux couplets pour les Yoir, en peu de jours, courir toute la France, passer la frontière et porter même des consolations à nos malheureux proscrits, qui erraient alors sur tout le globe. Je suis peut-être, dans les temps modernes, le seul auteur qui, pour obtenir une réputation populaire, eût pu se passer de l'imprimerie. A (pioi ai-je du cet avantage'^ Aux vieux airs sur lesquels je mettais mes idées à cheval, si j'ose dire, et au bon esprit qui ne me fit pas dédaigner la culture d'un oenrc intérieur qui ne menait point aux honneurs littéraires, l'armi les hommes qui s'adonnaient aux lettres à cette époque, aucun, j'ensuis convaincu,

n'eût voulu suivre la même voie : je n'ai pris que le rebut des autres. J'étais à l'âge où l'on ne se laisse pas éblouir par les succès. Pour mériter ceux que j'obdns, je tâchai de les faire tourner au profit du genre auquel je devais l'aire bientôt le sacrifice de tous mes autres projets. Il était de règle au Caveau, cette académie chantante, que la chanson ne devait briller que par l'esprit et la gaieté; c'était trop peu. Plus ou moins, je suis né poëte et homme de style ; je ne m'aperçus pas d'abord que ce qu'il y avait en moi de poésie pouvait trouver place dans ce genre beaucoup moins étudié que pratiqué. Enfin la réflexiou m'enseigna tout le parti qu'on en pouvait tirer. La chansou m'ouvrait d'ailleurs un sentier où mon humeur marcherait à l'aise. Par elle j'échappais aux exigences académiques et j'avais à ma disposition tout le dictionnaire, dont la Harpe prétend que les quatre cinquièmes sont défendus à notre poésie'. Je ne pouvais non plus me dissimuler que la fixité des principes n'excluait pas en moi une grande mobilité d'impressions, qui pouvait s'opposer à l'achèvement de toute œuvre un peu longue sur un ton uniforme. L'auteur doit étudier l'homme en lui; ce qu'on ne peut faire quand on débute trop tôt. Dès

* Il faut se souvenir que je réfléchissais ainsi avant l'apparition de l'école nouvelle, qui a changé tout cela, comme tlit le Médecin malgré lui. [Note de Béranger.)

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