‹ Ma biographieChapitre 65 sur 71 · LE CINQ MAI · texte numérisé non relu

LE CINQ MAI

Note C. — Au titre.

Jamais la chanson n'avait élevé ses prétentions si haut iju'en osant déplorer la mort du plus grand homme des temps modernes et peut-être des temps anciens, de celui qui avait à lui seul gagné autant de batailles (pi'Aloxandre et César, autant administré que Gharlemagne et Louis XIV, et à qui nous devons un code civil, résumé de notre nouvelle position sociale, dont le bienfait compense à lui seul les maux que les ennemis de Napoléon ont prétendu qu'il avait faits à la France.

L'auteur hésita longtemps s'il tenterait un pareil chant funèbre. Une fois sou cadre déterminé, il crut devoir y faire entrer des Espagnols plutôt (|ue tout autre peuple, parce que ceux-ci passaient pour avoir plus à se plaindre de Napoléon. Il crut donc, en les faisant participer à la douleur de l'exilé français à qui ils ont accordé le passage, exprimer mieux que par tout autre moyen combien les traitements odieux que ce grand homme avait eu à essuyer l'avaient rendu l'objet de l'intérêt des peuples même qu'il passait pouravoir le plus opprimés.

On remarquera sans doute que le refrain est ici presque complètement isolé du couplet. Il ne s'y rattache que par opposition, puisque Napoléon ajoutait à ses malheurs déjà si longs celui de mourir loin de sa patrie et du fils qui devait avoir ses dernières pensées et qui aurait dû lui fermer les yeux. Ce refrain, ainsi détaché, est une imitation de la manière antique. Le chansonnier, qui ne savait pas plus de grec que de latin,

r.r.i NOTES

avait cependant j)()ur les ouvrages de la langue grec(|ue une admiration si vive, (|u'elle résista toujours au dégoût (jue devaient lui causer la jilupart do nos traductions. [Note de Bénin (je r.)

PRÉl'ACK

AuTE CI. — Au vers :

Allez, enfjiits, nés sous un .autre règne,

Hi'ranger voulait annoter tontes ses cliansons, comme il lavait fait pour le recueil de 1821. 11 a seulement laissé deux notcsplacécs au dernier feuillet du tome II de l'édition de 1 821 ; elles se rapportent au troisième volume, qu'il publia en 1825 [Chansons nouvelles, in-18, imprimerie de Plassan), et qu'il avait fait précéder dune chanson-préface. {JSote de l'Editeur.)

Ce volume n'eut point le sort des précédents ni de celui qui l'a suivi : on ne poursuivit point l'auteur. Il est vrai que ses libraires lui tîrent tant de cbicanes sur les chansons dont il le composa, que, malgré son opiniâtreté, il fut obligé de céder quelquefoisà leurs craintes et à leurs ])rières. Béranger a toujours souj)çonné (jue l'un d'eux comHiiuii(|ua le manuscrit à la j)olice. 11 avait d'ailleurs prévu que M. deYillèle, tout-puissant alors, ne se soucierait pas de donner par un procès du relief à la publication. C'était au commencement du règne do Charles X, à (pii on voulait faire une espèce de popularité : un procès fait à des chansons eût été une grosse maladresse. On prit donc ses mesures d'avance, et grand nombre de suppressions furent demandées par le libraire en question. Il en est une, entre autres, qui fut l'objet dune huigne négociation :il s'agissait de faire disparaître le couplet d'envoi à Manuel qui

DE BERANGEH. 5ôo

termine la chanson des Esclaves gaulois. L'auteur fut inllexll)le, et le couplet resta.

Ce qu'il y eut de particulier, c'est que, Déranger ayant icl'usé de retrancher plusieurs vers dans différentes autres chansons, il fut obligé de se déclarer éditeur du volume, et (pic c'est à ce titre que le dépôt en fut fait sous son nom à la direclion de la librairie.

Le libraire et rinqtrimeur, de leur autorilé privée, nen firent pas moins disparaître ces cinq ou six vers dans une moitié de rédilion ; il en résulta saisie d'exemplaires et procès pour vice de forme, procès (pii eût dû être fait à l'auteur, éditeur déclaré; mais le [)aiti était pris, cette fois, de ne pas le tourmenter, et il ne fut (pu'stion que de rinqirimeur en première instance et en appel, tandisque c'étaitléditeurqui, dans les règles, eût dû être mis en cause. Certes, si le ministre toutpuissant n'eut pas donne le mot d'ordre, l'affaire ne se fût point passée ainsi; mais M. de Yillèlc n'avait point besoin, pour faire valoir son royalisme, de tracasser un pauvre auteur. Béranger l'avait prévu, et, conn)ie il avait habitude de proportionner son attaque au danger qui en pouvait résulter, cette prévision ne contribua pas peu à le rendre plus facile aux exigences de ses libraires, pour les passages de ce volume où il ne vit pas une nécessité de résister aux craintes dont ils étaient obsédés. Au reste, ces corrections furent en très-petit nombre, et le volume, tel qu il parut, sul'tit bien pom- jirouver que la prison n avait pas éteint dans le chansonnier les sentiments qui lui avaient mérité riionneur d'une condamnation. Aussi les journaux ultra ne manquèrent-ils [)oint de le dénoncer de nouveau à l'animad version du parquet et des juges ; mais, malgré les plaintes des royalistes, le libraire seul eut un })eu à souffrir du zèle de MM. les magistiats. {Note de Berau(jer.)

336 NOTRS DE RÉRÂNGER.

NOTIÎ Cil,

Au commencement du règne de Charles X, bon nombre de généraux de l'ancienne armée et (juantité de libéraux de Irijjune et de journaux se persuadèrent ou voulurent persuader à la nation que l'époque était arrivée d'un rapprochement entre elle et le trône légitime. Bérangcr ne tomba pas dans cette erreur ; mais il voulut la constater dans cette Préface. x\u quatrième couplet, il indique ce qu'on devait redouter le plus, c'est-à-dire le jésuitisme. Parle dernier couplet, on peut juger qu'il n'était pas complètement rassuré sur les bonnes intentions de l'autorité à son égard. Au reste, cette préface était propre à détourner les coups (pii pouvaient le menacer. {Note (le Bérauger.)

Lorsque Béranger écrivit, non sans beaucoup hésiter, cette histoire de sa vie, si courte et si modeste, il n'eut pas la pensée que l'on y viendrait chercher des souvenirs d'un autre genre que ceux qui se rattachaient directement à ses chansons et à son rôle littéraire. C'est déjà beaucoup qu'il se fût résigné à entretenir le public aussi longtemps. N'a-t-il pas dit qu'après leur génie, ce qu'il enviait le plus aux grands écrivains du siècle de Louis XIV, c'est l'espèce d'obscurité dont ils surent envelopper leur existence, ne se faisant pas du bruit de leur nom un besoin de chaque instant et sachant vivre dans le silence avec autant de dignité et plus de simplicité qu'au milieu des applaudissements de la foule?

Nous avons de la peine à comprendre ce dédain, si naturel chez Béranger, et si profondément philosophique, de tout ce qui est le bruit et de ce qu'on appelle la renommée. Il avait mis sa gloire à tirer de sa pensée tout ce que pouvait, pour le profit de la patrie et de l'humanité, y piiiser le génie des vers, et il ne concevait pas qu'il y eût de satisfaction à chercher ailleurs que dans l'accomplissement du devoir. Il arrêta donc, aussitôt qu'il le crut possible, les récits de son histoire, et, dans

358 APPENDICK.

le peu qu'il en voulut écrire, il semble (ju'il ail plutôt cherché à empêcher les erreurs et les exagérations qu'à instruire les admirateurs de ses vers et de sa vie de tout ce qu'il avait pu l'aire ou penser.

La postérité, qui est curieuse de tous les détails de l'histoire des hommes illustres, mais qui ne l'est pas à la manière des contemporains, pour l'amour des anecdotes et par le goût du scandale, aj)préciera comme elle le mérite cette Biofirapliic si sagement conçue et si discrèlement écrite. Elle y saisira, elle y suivra avec une douce émotion les traces dun caractère qui a si fort tranché, dans ce siècle-ci, sur les vanités et les ambitieuses faiblesses de la plupart des écrivains de premier ordre.

Mais ce n'était pas à un volume de ce genre que s'attendaient les curieux, qui, au lendemain de la mort de Béranger, recueillaient, de toutes parts, avec impatience, les plus frêles souvenirs de son existence. On pensait que le dictionnaire historique, promis par Béranger dans sa. Pré face de 1855, avait été exécuté par lui, et qu'on y trouverait, comme dans une galerie de peinture toute pleine de chefs-d'œuvre des maîtres, la série des meilleurs portraits de nos célébrités contemporaines. Dans la préface des Dernières Chansons, écrite en 1842, Béranger a dit pourquoi il n'a pas tenu l'engagement qu'il avait cru pouvoir prendre en 1855, au moment où il se retirait de la vie active et du bruit de Paris pour rentrer dans le silence et l'oubli si chers à sa jeunesse.

« Frappé, dit-il, de l'impossibilité d'être toujours suflisam* ment instruit et par conséquent toujoursjuste pour les hommes des différentes opinions, soit en raison du pêle-mêle des documents, soit à cause des retours possibles dans des existences non achevées, soit enfin par la faiblesse qu'inspire au peintre son attachement pour quelques-uns de ses modèles, j'ai renoncé à cette tâche pénible et détruit mes premières ébauches.

S'il est doux de casser des arrêts injustes en rectifiant des accusations erronées et trop sévères, combien n'y a-t-il pas à souffrir quand, pour être vrai, il faut diminuer du lustre d'une belle vie que la vertu ou une haute intelligence n'a pu préserver de toute faute ; surtout si l'on est convaincu, comme je le suis, que détruire sans nécessité et au jour le jour les admirations du peuple, c'est travailler à sa démoralisation ! »

Béranger s'arrêta donc. Le seul livre qu'il songea sérieusement à écrire, dans sa retraite de Fontainebleau et de Tours, c'était une sorte de traité de morale politique et sociale à l'usage du peuple. Il y travailla même assez longtemps, et il n'y renonça que parce qu'il ne se crut pas le talent nécessaire pour disposer les matières dans l'ordre et pour les traiter avec le stylequ'il jugeait leplus convenables. Sa crainte était réellement très-grande quand il prenait la plume pour écrire de la prose, et il ne se croyait nullement propre à y réussir. Dès 1858, il avait donc définitivement renoncé à son histoire des contemporains célèbres et à son traité de morale conçu à la façon du Don Quichotte de Cervantes.Ilétaitd'ailleursarrivéprèsdeses soixante ans, et ce n'est pas à cetâgequelui, qui n'avaitguère écrit que des chansons et des poésies longues de deux ou trois pages, pouvait aisément aborder des travaux d'histoire ou de philosophie. 11 se remit doucement à chanter, et en 1840, uniquement pour faire une préface un peu soignée au recueil de ses chansons posthumes, il entreprit d'écrire Ma Biographie. Béranger pensait alors que cette prose et ces vers, qui ont été beaucoup grossis depuis ce temps, ne formeraient qu'un volume et qu'on trouverait tout de suite dans les chansons la suite de ce qu'il avait écrit dans son histoire. La prose racontait ce qu'il avait fait jusqu'en 1830; les vers, ce qu'il avait senti depuis qu'il avait cru que son rôle public devait finir.

Tout ce que Béranger a écrit dans il/r^ Biographie sur sa

participation à la Révolution de Juillet se réduit à ceci : « Constamment lié avec les principaux chefs du parti libéral, j'y ai contribué comme eux et plus que beaucoup d'entre eux, »

L'histoire dira que, de 4815 à 1850, nul homme n'a fait plus que Béranger pour hâter le moment où à la restauration de l'ancien régime, faite sous la protection des baïonnettes de l'étranger, devait succéder, pour ne plus s'interrompre, la reprise des traditions de la Révolution de 1789. Ses immortelles chansons ont versé dans l'âme de la France ce courage et cette Hère espérance qui ont si noblement, en 1850, animé la nation entière. C'est à Béranger plus qu'à personne que reviendra l'honneur d'avoir soutenu jusqu'au bout la lutte et de n'avoir jamais admis de transaction possible entre des principes incompatibles comme le sont ceux de la Révolution de 1789 et ceux de l'ancien régime.

Au jour de la lutte, son rôle fut aussi des plus considérables, et c'est en grande partie parce que le républicain Béranger l'a voulu que la couronne de Charles X fut confiée à Louis-Philippe. Nous n'avons pas encore, après trente ans, une histoire delaRévolution de 1850, écrite indépendamment des événements qui l'ont amenée et de ceux qui l'ont suivie. C'est cependant un assez beau moment de notre histoire nationale, pour que l'envie d'écrire une pareille histoire tente quelqu'un parmi nous. De tous ceux qui y ont touché, c'est M. Louis Blanc qui l'a fait avec le plus de succès; et c'est dans son livre que nous irons chercher la page oîi est indiqué le rôle joué par Béranger en 1850. Le poète a dit qu'on lui avait fait là sa part un peu trop belle et qu'il fallait rendre à M. Laffitte l'initiative de la conduite qu'il a tenue; mais Béranger n'a jamais voulu qu'on lui tînt compte de rien, et, si on l'eût écouté, il n'aurait rien fait d'utile en France. Voici ce que dit

APPENDICE. ùM

M. Louis Blanc quand il arrive à l'heure décisive où, dans le conflit des désirs qui combattaient pour la légitimité, la république ou l'empire, M. Laffitte fit décider que les destinées de la patrie seraient remises au duc d'Orléans, roi constitutionnel.

« M. Laffitte s'appuyait alors sur les conseils d'un homme bien supérieur à M. de Talleyrand pour la portée des vues et la finesse de l'esprit. Béranger avait un coup d'œil trop perçant, une sagacité trop inexorable, pour être accessible à l'enthousiasme. Quand il vit que le trône de Charles X chancelait, il se demanda tout de suite où était la puissance. Elle était dans la bourgeoisie, et il en aurait, au besoin, trouvé la preuve en lui-même. Poëte, s'il s'était contenté de célébrer la grandeur du peuple associé aux souvenirs de la gloire impériale, son génie serait resté longtemps ignoré. Mais, à côté des strophes où il chantait l'Empereur, ilavait publié des couplets contre la sottise des rois légitimes et l'insolence des nobles. Il s'était fait ainsi adopter par la banque et le haut commerce. De là sa fortune littéraire. Du salon, sa renommée était descendue dans l'atelier, et sa popularité fut immense. Il ne pouvait donc se faire aucune illusion en 1850 sur la prépondérance de la bourgeoisie. Et, comme elle n'avait qu'un chef possible, le successeur du Régent, que d'ailleurs Napoléon II n'était pas là, Béranger devint l'àqie du parti orléaniste. Il fit peu par lui-même, à la vérité, mais beaucoup par les autres. Il ne se mit guère en évidence; mais par ses conseils, religieusement écoutés, il agit fortement sur les meneurs de la bourgeoisie. Sans lui, par exemple, il est douteux que M. Laffitte eût mis à réaliser leur commune espérance autant de suite et de fermeté.

« Quant aux motifs de cette détermination de Béranger, l'histoire doit-elle les condamner ou les absoudre? Ni l'un ni l'aulre.

« En soutenant M. Laffitte dans les voies de l'orléanisme, Béranger eut soin de le prémunir contre leur royale créature. Craignant la faiblesse de son ami, le prévoyant poëte lui recommanda do ne se point laisser faire ministre, et de se réserver, le cas échéant, pour une révolution nouvelle. Le choix de Béranger ne fut donc ni égoïste, ni tout à fait aveugle. Mais on peut lui reprocher de n'avoir pas compris que, dans un mouvement qui mêlait toutes choses, rien n'était impossible avec de l'énergie. Le peuple, jeté sur la place publique, savait trop peu ce qu'il voulait, pour ne pas donner à ceux qui se seraient mis résolument à satèteleprix de l'audace intelligente et vertueuse. Les grandes actions, après tout, ne naissent jamais que d'une folie sublime. Malheureusement ne pas savoir oser est l'écueil des esprits trop pénétrants; Béranger voulut un roi, tout en se défiant de la royauté, parce qu'il vit clairement et promptement qu'il était plus facile de faire une monarchie que d'établir une république. Il était sincère, il était loyal ; mais il fut dupe de sa propre clairvoyance.

« Le duc d'Orléans eut donc pour lui, dès le lendemain de la victoire du peuple, la puissance des noms et celle des idées : Jacques Laffite et Béranger. » Il devint bien vite, avec de tels appuis, le roi Louis-Philippe P^

Comme Béranger n'a pas pris place parmi les dignitaires de la royauté nouvelle et qu'il a même désiré qu'on ne sût pas quelle part il avait prise à l'établissement de cette monarchie, il semble étrange qu'un simple chansonnier ait eu, le 30 juillet 1850, un si grand pouvoir, et ce n'est pas son nom que l'on cite d'abord quand on songe à désigner ceux qui alors ont paru jouer le rôle plus actif, comme MM. Laflitte, Bérard, Audry de Puyraveau, Guizot, Thiers, Baude, La Fayette. Rien n'est cependant plus vrai, et quelqu'un qui fut chargé de porter la lettre que Béranger écrivit alors aux membres de la réunion

APPENDIGK. 543

Lointier, pour leur donner son avis, se rappelle encore bien quelle fut la satisfaction qu'éprouvèrent, en rencontrant ce messager, et M. Thiers et M. Mignet, et ceux qui sortaient alors des bureaux du National. 11 semblait que l'oracle eût parlé et qu'il n'y eût plus qu'à faire comme il avait dit.

Béranger est donc bien le préparateur principal et aussi l'un des principaux acteurs de la Révolution de 1850. Il croyait qu'on allait aisément, comme l'a dit sa chanson de 1850 même*,

faire

Du grand et du neuf, Même étendre un peu la sphère De quatre-vingt-neuf.

Son admirable Corr^.sponf/fmcd, qu'il suffira un jour d'analyser pour écrire, en y joignant quelques pages, l'histoire de sa noble et utile existence, contient diverses lettres qui montrent bien dans quel sens et avec quels désirs il avait agi. 11 écrit le 51 juillet : « Je ne suis pas orléaniste, et vos amis paraissent disposés à me donner ce nom. Je n'ai le courage d'imposer mes calculs à personne. S'il me fallait diriger un seul homme, surtout s'il était jeune, je ne l'oserais faire dans un pareilmoment. Jenepuis rien, je n'ai rien fait : le danger a cessé; je vais partir pour la campagne. Je ne veux pas être en désaccord avec ceux que j'aime et que j'estime, et je n'ai pas l'ambition de les mener. Ce n'est pas l'égoïsme qui me fait parler ainsi, c'est le sentiment de mon inutilité. »

Et il dit vrai, car, le 10 août, il est allé de nouveau s'établir dans un petit pavillon du village de Bagneux, d'où l'avait fait descendre le 'Il juillet le bruit de la première fusillade. Le 49 août il écrit à un ami : « Je n'ai pas de titre pour apostillei*

' Voyez la Concsponiluucc, t. II, p. 38.

des pélitions. » Et à un autre : « Dej)uis tous ces changements, j'ai si peu obtenu pour mes malheureux protégés, que je commence à douter de mon influence, même sur mes amis. »

Mais qu'on nous laisse ici placer une autre lettre presque entière, l'une des plus précieuses qu'on ait pu recueillir, celle où le glorieux poëte, au jour même où il voit s'accomplir sa cinquantième année, explique simplement et respectueusement sa conduite à la tante qui a veillé sur son enfance et aux belles leçons de laquelle il doit une partie de ses vertus.

« Te dire qu'après un pareil événement il règne ici et en France unesatisfaction complète, tu ne le croirais pas. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'il y a au moins unanimité de haine contre tout ce qu'on a renversé, s'il n'y a pas unanimité d'amour pour ce qui le remplace; le peuple s'est admirablement conduit. La difficulté est de ne pas gâter ce qu'il a fait, et c'est à (juoi travaillent les partis, chacun de son côté. Quanta moi, qui n'ai pas été sans influence dans les moments décisifs, ma conscience ne me reproche rien de ce que j'ai pu aider à faire. Quoique républicain, et l'un des chefs de ce parti, j'ai poussé tant que j'ai pu au duc d'Orléans. Cela m'a même mis en froid avec quelques amis; cependant leur confiance m'est restée, parce qu'ils m'estiment et qu'ils ont la preuve de mon désintéressement. Laffitt G ayant vimté beaucoup le peu que j'ai pu faire au duc d'Orléans, qui l'a su de plusieurs autres côtés, il a exprimé le désir de me voir et de me recevoir; mais j'ai cru nécessaire de me tenir à l'écart, et j'ai déclaré, pour éviter toutes les avances, que je ne voulais rien, absolument rien. Mes amis, qui tous sont devenus puissants, se trouvent assez embarrassés de moi. Sous ce rapport, ma popularité, ma réputation littéraire, tout semble, en effet, nécessiter quelque marque de bienveillance publique; mais j'ai dû consulter mes goûts, obéir à mes principes, surtout donner à mes jeunes

ainis les républicains la preuve la plus évidente de mon désintéressement dans le choix du parti que je les ai poussés à prendre. Tu sais d'ailleurs quel est mon amour d'indépendance. Le satisfaire, c'est être encore utile, ne fût-ce que par l'exemple que je donne d'un refus d'honneurs ou d'emplois, à l'instant où tout le monde se dispute la dépouille des vaincus. J'en sais quelque chose, parce que, comme on me suppose un crédit illimité, on m'accable de demandes et de sollicitations, au point que j'ai eu l'idée d'aller vous voir pour éviter la poursuite de tous les quêteurs de faveurs et de grâces. Ce projet me souriait, mais Dupont, que je vois si malheureux dans son poste de garde des sceaux, qu'il n'a accepté et qu'il ne garde qu'à notre prière, me supplie de ne pas m'éloigner de lui ; et nous avons un si grand besoin qu'il reste encore quelque temps dans cette haute fonction, que je n'ai pas cru devoir céder au désir que j'avais de vous aller embrasser. Ce n'est que partie remise, je l'espère.

« Tu me crois peut-être très-heureux dans la position que les derniers événements m'ont faite. Tu te trompes : je ne suis pas né pour être du parti du vainqueur. Les persécutions me vont mieux que le triomphe; aussi ai-je été voir Chateaubriand, qu'une générosité mal entendue vient de plonger dans la misère : en refusant le serment à Louis-Philippe I", il perd le peu de revenu qui lui restait. Il voudrait même s'éloigner de France, bien qu'il admire notre révolution. Je fais tout ce que je puis pour le détourner d'un projet qui me semble déraisonnable; mais je crains qu'il n'y persiste. Je suis affligé de voir une gloire de notre époque en proie à une fatalité politique aussi cruelle. On reparle encore de l'Académie pour moi, sans doute en désespoir de ne pouvoir faire autre chose de mon chétif individu ; maisj'ai de nouveau déclaré que je ne voulais pas de cette dignité littéraire, et j'espère qu'on me laissera

tranquille dans mon coin. Tout cela me fera passer pour un fou ou un sot, mais je m'en moque. D'ailleurs, dans huit jours, personne ne pensera plus à moi, et, comme mon rôle est terminé, par l'effet même du triomphe des idées que j'ai défendues et proclamées à mes risques pendant quinze ans, je retomberai bientôt dans l'obscurité que j'ai si souvent regrettée depuis que j'ai de la réputation. J'ai dit sur-le-champ qu'en détrônant Charles Xon me détrônait. C'est vrai à la lettre; le mérite de mes chansons disparaît aux trois quarts. Je ne suis pas homme à me désoler, quand je vois tout ce que mon pays y gagne. Je donnerais ce qui me restera de renommée pour assurer son bonheur. Le patriotisme a toujours été ma passion dominante, et l'âge ne l'a point affaibli.

« Je n'ai qu'un regret dans le parti que je prends, c'est de ne pouvoir profiter de ma situation pour améliorer celle de quelques-uns de mes amis, à qui j'aurais pu être utile en acceptant pour moi-même ce que je ne puis leur faire avoir. Un peu d'argent m'eût aussi mis à même de faire vivre plus largement ceux à qui je suis utile ; mais la Providence y pourvoira, je l'espère. Elle ne m'a pas manqué jusqu'à présent.

« J'ai voulu, ma bonne tante, te mettre bien au courant de tout ce qui me regarde dans les événements glorieux et inespérés dont nous venons d'être témoins. Je compte que tu approuveras ma conduite en tout ceci. Tu sais quel prix j'attache à tes approbations. »

Dès la fin de l'année, Béranger avait même cessé de voir ses amis Dupont (de l'Eure) etLaffitle, qu'il blâmait de laisser détruire au pouvoir, sans profit pour personne, une popularité qui pouvait, du jourau lendemain, redevenir utile à la France. La vie de Paris, la fréquentation des ambitions nouvelles, la nécessité d'aller aux gens pourvus de titres et de places pour

APPENDICK. 547

les contraindre à se bien servir, en maintes occasions, de l'autorité ou du crédit mis entre leurs mains, tout cela lui était déjà assez à charge pour qu'il pût pensera rompre tout à fait, dès cette fin de 1850, avec la plupart de ses connaissances. Il avait ses jours de chagrin et presque de désespoir. « Mais la nation est pourtant là, disait-il bientôt*, et j'espère qu'elle sera sa Providence, soit qu'il lui faille du beau temps, soit qu'elle ait besoin d'un orage. »

En juillet 1851 , au moment de fêter le premier anniversaire des journées qui avaient rétabli la France de 1789 dans l'exercice de ses droits, Béranger s'excuse presque auprès de La Fayette- de ne pas écrire de chansons satiriques, et il donne pour raison que ce n'est pas tant la politique du roi que les divisions des citoyens qui l'affligent. Il ditmême qu'il est d'avis de conserver et d'affermir la royauté constitutionnelle. Ainsi ses regrets n'allaient pas jusqu'au repentir, et c'étaient les hommes, non les principes, qu'il accusait du peu de chose qu'avait produit, et en France et au dehors, la Révolution de juillet.

Nous avons vu, dansla lettre écrite par Béranger à sa tante, madame Bouvet, comment il alla voir Chateaubriand dès le lendemain de la Révolution.

Chateaubriand avait été pour Béranger, dès la première heure, l'un de ces maîtres secrets que toute sa vie l'on aime malgré soi et que l'on respecte. Assurément ils ne se sont pas rencontrés dans le même camp; ils ont combattu pour des idées et pour des principes contraires ; ils se sont rencontrés cependant, et c'est le fils des croisés, le gentilhomme, le créateur de la littérature romantique, quia faille premier pas. 11 a loué le

' Lellrc du tiô novembre 1850.

- Lettre du 10 juillet 1831.

348 APPENDICLt;.

premier' le poëte plébéien qui renversait les statues royales et qui avait acceplô la plus grande partie de l'hérilage de Voltaire. Béranger ne dissimula pas le plaisir que ces éloges lui faisaient ; il accepta avec joie cette haute amitié ; il en fut plus fier encore lorsque le courant des années et l'ébranlement de la vieille politique eurentparu pousser le chantredes 3/a?'i///'s sur les rivages du monde démocratique. On sait comment Chateaubriand a parlé des chansons de Béranger sous le gouvernement même des Bourbons, dont elles préparaient la chute, et comment, après cette chute, Béranger pleura en beaux vers l'exil volontaire de Chateaubriand. Ils ne cessèrent plus d'être amis, et Chateaubriand, dans ses Mémoires cV Outre-Tombe, ne de\ ait traiter personne aussi bien que Béranger ^

* a Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits; avec un génie qui tient de La Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a voulu, comme Tacite écrivait.» (Préface des Études hisloriques.)

- a Près de la Barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la Tour-d'Auvergne.

« Dans cette rue à moitié bâtie, à demi-pavée, et dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la modicité des fortunes actuelles, vous trouvez l'illustre chansonnier. Une tète chauve, un air un peu rustique, mais lin et voluptueux, annoncent le chansonnier et le font reconnaître. Je repose avec plaisir mes yeux sur celte figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces types si différents : sur les fronts monarchiques, on voit quelque chose d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; sur les fronts démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une haute nature inlellecluclle ; le front monarchique a perdu la couronne ; le front populaire l'attend. Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la chanson : « Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur « de tant de poésies gracieuses, il faut, dans l'esprit, de la finesse et du senti- « nient, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'élever, ne point trop « s'abaisser, et savoir n'être pas trop long. ); Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes, et, quand ces muses sont des femmes, il les aime toutes. Lorsqu il en est trahi, il ne tourne point à l'élégie; ei pourtant un sentiment de pieuse triste.-se est au fond de sa gaieté : c'est une figure séi ieuse qui sourit, c'est la philosophie qui prie.

« Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on aj)peluit mon iiarli; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu.

11 lui écrivilde Genève (le 24 septembre 1851) une lellrc qui a fait beaucoup de bruit lorsqu'il l'eut fait imprimer en tète d'une brochure sur la Nouvelle proposilion (de M. de BricqueviUe) relativement au bannissement de Charles X et de sa famille. Il n'est pas indifférent de transcrire ici la première page de cette lettre.

« Si vos talents étaient d'une espèce moins rare, si vos tableaux ne réunissaient à la correction du dessin l'éclat ou la suavité du coloris, je me contenterais de vous remercier de l'ode que vous avez bien voulu m'adresser, et d'être profondément touché de votre bienveillance ; mon orgueil chatouillé trouverait même, dans cette ode, telle rime qui exciterait au plus haut point mon enthousiasme. Mais ce n'est pas la redevance d'une gratitude vaniteuse que je vous viens payer, c'est le tribut d'une admiration sincère. Un grand poëte, quelle que soit la forme dans laquelle il enveloppe ses idées, est toujours un écrivain de génie. Pierre de Béranger se plaît à se surnommer le c/ianso?in/er; comme Jean de La Fontaine, le /«6/<e?', il a pris rang parmi nos immortalités populaires. Je vous prédis, monsieur, que votre renommée, déjà sans rivale, s'accroîtra encore. Peu de juges aujourd'hui sont capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et d'achevé dans vos vers, peu d'oreilles assez délicates pour en savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le naturel le plus charmant.

« Aureste, monsieur, dans la préface de mes Etudes, vous considérant comme historien, j'ai remarqué que cette strophe était digne de Tacite, qui faisait aussi des vers :

Un conquérant, dans sa fortune altièrc, Se (it un jeu des sceptres et des lois,

m'écrivait, du fond de sa tourelle ; « Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par « celui cpii a soullleté votre roi et votre Dieu. »

Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte cncor sur le bandeau des rois.

« Lorsque vous entonnez la louange du Roi d'Yvetot et l'hymne au Ventru ; lorsque vous célébrez \e Marquis de Carabas et les Mijnnidons; lorsque vous dictez la lettre prophétique d'un petit roi à un petit duc ; lorsqu'à mon grand regret vous riez de la Gérontocratie, vous êtes un politique à la manière de Catulle, d'Horace et de Juvénal. Souffrez en moi une des contradictions de la nature humaine : admirateur et prôneur de la jeunesse, je suis néanmoins très-attaché aux Barbons. Vous avez perdu un procès contre eux devant la justice : si j'en pouvais gagner un pour eux, à la haute cour de votre muse ! »

Chateaubriand plaide alors la cause des Bourbons déchus et cherche à séduire son ancien adversaire en flattant son nouvel ami. Béranger a répondu par une lettre qu'on peut regarder comme un de ses plus heureux chefs-d'œuvre. A quelle hauteur n'était pas arrivé, sans guide, l'ancien apprenti imprimeur de Péronne! Il tient dignement son rang dans une correspondance à laquelle l'a provoqué l'auteur du Génie du Christianisme. Voici sa réponse :

« Votre lettre 'm'a vivement touché, et j'en ai pesé chaque mot pour vous rendre grâce de tous ceux que votre bienveillance a dictés. Ah ! monsieur, que ne suis-je deces gens faciles aux illusions! Mais, de si haut queparte l'éloge, si brillant qu'il puisse être dans sa forme, il ne me réjouit que par le sentiment qui le fait arriver jusqu'à moi. Il n'a malheureusement pas le pouvoir de rien changer à l'idée que je me suis faite de mon talent. Ma réputation, si étendue, si populaire, descendue où peut-être jamais en France réputation d'auteur n'a pu at-

' Yoyiz la Concsjiondancc, t. II, p. (51.

teindre, ma réputation, dis-je, n'a pas fait varier le jugement que je porte de mes productions. Je suis un bon petit poète, habile ouvrier, travailleur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je me suis confiné ont porté bonheur, et voilà tout! D'après cela, vous devez juger, monsieur, combien je suis reconnaissant envers ceux qui veulent bien jeter d'en haut quelques fleurs sur ma pauvre vielle. Car ce n'est qu'en rougissant que je me suis servi parfois du mot de lyre. Non, ce n'est qu'une vielle que je fais résonner. Mais elle est restée indépendante et m'a servi à consoler ce peuple des rues que notre haute littérature a peut-être trop dédaigné. J'ai dit quelque part :

Quand jeune encor, j'errais sans renommée. D'anciens châteaux s'oftraient-ils à mes yeux, Point n'invoquais, à la grille fermée, Pour m'introduire, un nain mystérieux.

Je me disais : Tendresse et poésie Ont fui ces murs, chers aux vieux troubadours; Fondons ailleurs mon droit de bourgeoisie. Je suis du peuple, ainsi que mes amours.

« C'est donc d'en bas que ma voix est arrivée jusqu'cà vous. Je n'en suis que plus fier de voir quelques-uns de ses chants vous faire prendre la plume en faveur du cJtansonnier. J'aurai une ligne dans l'histoire. Que de grands hommes à qui cette ligne a manqué !

« Les passages de votre lettre où vous répondez à la partie politique de mes couplets me font éprouver le besoin de vous faire ma profession de foi à cet égard. Ne vous plaignez pas, monsieur, de cette sorte d'épanchement; accusez-en plutôt l'intérêt que vous me montrez, bien que vous me connaissiez depuis peu de temps et que vous m'ayez longtemps mal jugé, ainsi que vous le regrettiez un jour avec des expressions que je trouvai si aimables.

Tihl APPENDICE.

« Né avec un sentiment exalté de patriotisme, j'ai été bercé sur les genoux de la République, dans un pays qui eut peu à gémir sur les malheurs de 95. A dix-huit ans, le hasard me fit passer obscurément à travers les restes du parti royaliste. Je n'en fus que plus attaché à ce que je puis appeler mes premières opinions. Mon admiration pour Napoléon ne me dissimula aucun des inconvénients du gouvernement impérial. Cinq ou six mois de la Restauration, que je vis d'abord avec plus de surprise que de haine, suffirent pour me faire pressentir sa chute plus oumoinséloignée. Voussentez que plus quejamais mes idées doivent être arrêtées. Elles le sont si bien, monsieur, que je néglige quelquefois de les mettre en avant. Autant que j'ai pu aider la Révolution de juillet, je l'ai fait, et je m'en félicite. Depuis longtemps, j'ai dans l'esprit que les monarchies représentatives ne sont qu'une forme transitoire. Les trônes constitutionnels ne me semblent être que des ponts jetés sur un fleuve que nous ne pouvions passer à la nage, encore moins franchir d'un saut. Jecroisbien connaître les Français de notre époque : leur éducation est loin d'être complète. Les fautesde la Restauration ne l'ont qu'ébauchée; il faut qu'elle s'achève; il me semble qu'on y travaille. Mais toutefois les fautes commises depuis un an sont de nature à rouvrir la lice de tous les partis. Vous, monsieur, resté fidèle au principe fondamental du vôtre, mais avec un caractère trop élevé, un patriotisme trop vrai pour n'en pas repousser les intrigues, permettezmoi de vous dire que vous me semblez devoir cependant vous tromper sur les conséquences de ses effoi'ts. Selon moi, malgré l'espoir que le parti légitimiste conserve d'hériter paisiblement des dépouilles des autres factions, il ne le peut sans le secours de l'étranger. Oui, il aura encore besoin une fois des Cosaques, et, dùt-il faire morceler la France, son triomphe sera do courte durée. Je dois m'arrctcr à ce point, où je crains

bien que nos idées ne se trouvent dans un complet désaccord. Loin de moi, monsieur, le désir de vous faire adjurer les opinions que vous avez professées pendant toute votre glorieuse carrière. Vous vous rappelez peut-être ce que j'eus l'honneur de vous dire à ce sujet lors de votre dernier discours à la Chambre des pairs, et ce mot de ma chanson : Va, sers le peuple. Certes, je ne vous parlais pas de servir le ministère. Ah î monsieur, je n'aime pas à faire le prophète, bien que quelques-uns aient voulu me faire passer pour tel. Mais, si votre voix était assez puissante pour faire encore asseoir un squelette sur des ruines, vous pourriez voir s'augmenter considérablement la haie des tombeaux entre lesquels vous dites, en termes si touchants, que votre vie achève son cours. Tout chétif que je suis, le mien pourrait bien être du nombre, car, loin de fuir les persécutions, je ne fuirais que ceux qui pourraient me les éviter. Ne trouvez-vous pas qu'alors il y aurait quelque chose de plaisant à vous voir passer près de l'endroit où reposeraient les os du chansonnier? Cette hypothèse me fait sourire et m'ôte la gravité nécessaire pour continuer ma lettre sur le ton que j'avais pris. Pievenons aux chansons. » Béranger parle alors de celle qui a pour refrain le vers :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie?

C'était par de tels échanges et en écrivant avec lenteur quelques chansons pour un dernier recueil qu'il charmait les ennuis de sa retraite. Mais celui qui avait voué toute sa vie à faire le bien avait-il le loisir d'être longtemps affligé par la politique? Quand le découragement le prenait, il se souvenait de telle ou telle infortune qu'il s'était chargé d'adoucir et il l'adoucissait, soit en sollicitant autrui, soit en ne s'a-

drcssant qu'à lui-même.

En 1830, il n'avait hésité qu'entre la République, pour laquelle la France ne lui semblait pas encore mûre, et la monarchie constitutionnelle. 11 n'avait pas songé que l'Empire pût renaître. D'ailleurs l'héritier de Napoléon était à Tienne, élevé comme un archiduc, chétif et déjà mourant. Et puis, Déranger, cela est visible dans tout ce qu'il a écrit, ne considérait l'Empire que comme une forme passagère de la République, n déplora toutefois que les portes de France restassent fermées, après 1850, aux membres de la famille de Napoléon ; « mais, écrit-il, la faute en est à la maladresse des gros bonnets du parti. Ils n'ont pas paru dans le combat. Charles X rentrant à Paris le 50, aucun d'eux n'eût eu à craindre pour sa tête. Cela ne les a pas empêchés de se réunir, de clabauder, d'intrigailler après coup; et ils ont donné lieu à des précautions qui, sans eux, n'eussent été prises qu'avec des exceptions faciles et convenables. »

Ceci nous conduit à l'une des lettres de Réranger où se montre le mieux sa pensée politique. Lorsque parut le dernier recueil qu'il publia, il le fit précéder d'une dédicace dans la(|uelle il exprimait toute la reconnaissance qu'il gardait à son premier protecteur. Lucien Bonaparte le remercia et lui demanda son avis sur les événements qui s'accomplissaient en France. Béranger répondit :

« Savez-vous, prince, que, dans un homme plus facile que moi à se faire des illusions, votre lettre eût pu produire un dangereux mouvement d'orgueil? Heureusement je n'ai cherché dans vos expressions que le sens que vous avez dû vouloir leur donner. Le prix que vous dites attacher à mes conseils littéraires n'est qu'une manière ingénieuse de témoigner quelque estime à mon modeste talent; et, quant à la justesse de mon coup d'œil en politique, permettez-moi de vous mettre à même d'apporter de notables restrictions à cet éloge.

« Si plusieurs obstacles insurmontables ne s'y opposaient, j'aurais tenté le voyage de Londres pour aller vous témoigner de vive voix ma reconnaissance. Je regrette que cela me soit absolument impossible. Peut-être en causant ensemble, prince, eussiez-vous pu tirer parti des observations que j'ai recueillies pendant le temps où j'ai suivi nos hommes politiques. M. Lacoste, ami du comte de Survilliers, pourra, au reste, vous transmettre, s'il le juge utile, tout ce que je lui ai dit sur les circonstances actuelles, ainsi que mes calculs d'avenir. Je ne vous dissimule pas d'avance que, sauf depuis un temps fort court, mes idées n'ont pas eu beaucoup de partisans. Voilà pourtant les feuilles républicaines qui s'en rapprochent; mais c'est faute de mieux, je pense. Voyez, d'après cela, le cas qu'on en doit faire. Il a été un temps où jeunes et vieux daignaient recourir à mes avis. J'en étais tout fier, mais on a tini par me traiter de radoteur, et j'ai fermé le cabinet de consultations. S'il ne m'arrive plus de vouloir donner des conseils, il m'arrive encore de bavarder, et c'est sans doute un de mes bavardages qui vous a été rapporté. J'ai dû dire en effet, et plus d'une fois, que la situation actuelle pouvait durer dix ans, peut-être plus.

« Avant la Révolution de juillet, j'ai entrevu l'impossibilité d'établir, dans un pays d'égalité, le système anglais monarchique représentatif, qui ne peut se passer de l'appui d'une caste privilégiée. Lors de cette dernière révolution, moi, vieux républicain, convaincu que la France n'était pas encore disposée à accepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous servît de planche pour passer le ruisseau; et ce que je vous dis là, ma conduite et mes discours à cette époque l'ont prouvé à tous mes amis. Je crois pouvoir assigner à cet état transitoire une durée é^ale à la Restauration. Les fautes du nouveau

356 APPENDfCE.

pouvoir ont changé peu de chose à mes calculs, tout en fortifiant mes espérances. De là, prince, les dix années de vie prédites à un trône qui a l'air si débile. Si le parti républicain n'eût pas lui-même commis des fautes que sa position rendait sans doute inévitables, nous serions plus près peutêtre du dénoùment. Ce parti n'a pas encore appris à bien connaître la France nouvelle : aussi rêve-t-il l'impossible. C'est sur les intérêts créés par la Révolution qu'il faut fonder aujourd'hui, et il a trop souvent eu l'air de menacer ces intérêts. Heureusement, nous autres Français, c'est sous les coups de nos ennemis que nous nous disciplinons, et les coups ne nous manquent jamais. Les éléments républicains sont beaucoup plus nombreux que ne se le figurent et ceux qui redoutent et même ceux qui désirent la République. Mais, selon moi, ils seront encore longtemps à se coordonner. Toutefois, en France, nous pensons bien vite et nous agissons de même. Mais nous n'agissons que lorsque la conspiration des idées se rencontre sur la place publique avec celle des sentiments populaires : or ces jours-là sont rares dans un siècle. Voilà ce qui me fait voir, dans un temps encore éloigné, la chute de ce qui est aujourd'hui, habitué que je suis à toujours considérer les choses du côté le moins favorable.

« Prince, j'ai cru nécessaire de vous exposer quelques points de ma manière de voir, pour vous en faire juge. Je ne vous dirais pas tout, si je n'ajoutais qu'aujourd'hui, vivant dans la retraite, il est vTaisemblable que je ne suis plus dans la meilleure position pour modifier l'opinion que j'ai eue d'abord. Vous le savez, il faut toujours se méfier des rêvasseurs. Ajoutez même que, dans l'intérêt de la République que je rêve, je souhaite qu'elle ne Ileurisse pas Irop tût. Le plus grave reproche que je fasse au gouvernement actuel, c'est de la faire pousser en serre chaude.

« Je sais aussi que je néglige le chapitre des accidents ; mais en politique spéculative, la seule à laquelle je sois propre, ils ne peuvent entrer en ligne de compte. Ce n'est que dans l'action qu'on peut, jusqu'à un certain point, leur assigner une valeur.

« Je crois, prince, vous avoir mis à même de faire de ma prédiction le cas qu'elle mérite, tout en vous prouvant que pour moi elle est le résultat d'un raisonnement désintéressé et d'une conviction consciencieuse.

« Vous voilà armé de toutes pièces pour m'accabler aussi des noms de fou et de radoteur. Ne vous en gênez pas; j'y suis fait. Les sages m'ont également accusé de folie sous la Restauration ; et nos jeunes gens, malgré les événements qui, depuis deux ans, ont confirmé mes pronostics, n'en sont pas plus disposés à croire mes prophéties; je ne les en estime pas moins : ils accomplissent leur mission ; la mienne n'est plus que de prêcher dans le désert, et c'est un sot rôle.

« Yous en avez appelé à ma franchise ; vous devez voir, prince, que je n'y ai pas fait faute. J'ai laissé aller ma pUmie, au risque devons fatiguer et de me nuire dans votre esprit pour vous mettre sous les yeux tous les documents qui vous étaient nécessaires. Je vous le répète donc : jugez maintenant du cas que vous devez faire de mes paroles.

« Puissiez-vous au moins trouver dans celte lettre une nouvelle preuve de l'attachement éternel que je vous ai voué et un motif de plus de me croire toujours, prince, votre plus reconnaissant serviteur. »

Cette lettre est du 25 mai 1 855. Béranger savait alors à quoi s'en tenir sur ce que les lendemains promettent. On a jiarlé de son sens divinatoire : N'y a-t-il pas là une preuve assez étrange de la netteté de cet instinct prophétique? L'opinion

politique du poote s'y exprime en des termes qui sont clairs, et il est intéressant de voir ce ferme langage tenu à un prince qui, sans doute, ne partageait pas tous les sentiments de son ancien protégé et que le même espoir ne satisfaisait pas. On a aussi là l'expression de ce qu'il pensait des meneurs du parti républicain. Il en a dit plus dans une lettre écrite, vers le même temps, à l'occasion du procès fait au journal In Tribune. « On a beaucoup parlé de cette affaire. Les républicains s'en réjouissaient. Cavaignac (Godefroy) devait briller d'une gloire immortelle. Malheureusement nos jeunes gens sont aussi des liommes rétrogrades. » Ailleurs il dit que ce sont aussi, à leur façon, des doctrinaires. « Comme les romantiques, ils veulent tout remettre à neuf et ne font que de la vieillerie. Ils s'en tiennent à 95 qui les tuera. Cavaignac a trompé l'attente générale. Son rôle lui imposait de se jeter dans l'avenir : au risque d'être appelé utopiste, il devait montrer l'inévitabilité de la Piépublique, comme pouvant seule résoudre les grandes questions sociales; il devait donner un avant-goût de cette forme, soumise aux conditions de perfectionnement qu'impose l'ordre actuel des choses. Loin de là, il a donné des regrets à 95, appelé la guerre et refait les articles de journaux sur les fortifications de Paris. Le discours n'a pas eu même l'honneur de déplaire aux centres. Que dis-je? Il leur a plu, car il a prouvé qu'ils n'ont pas trop tort de combattre un parti qui n"a que de pareils arguments à employer. »

En 1855, quand on fit le fameux procès des accusés d'avril et que les chefs du parti républicain, accourus de tous les coins de la France, voulurent saisir cette occasion de faire une exposition mémorable de leurs principes, le sentiment de Béranger resta le même.

Il ne faut pas croire qu'il ne lui en coûtait pas d'être sévère et que c'était de gaieté de cœur qu'il se refusait à prendre

APPjENDICE. 559

part, comme quelques-uns l'auraient désiré, à tous ces débats. 11 les jugeait inutiles, dangereux même pour la cause qu'il aimait et en laquelle, malgré tout, il voulait croire.

Toutes ces réflexions, toutes ces peines l'écartaient chaque jour davantage du mouvement politique. Il voyait d'un côté que tout se réduisait à des questions de personnes et à des poursuites de portefeuilles ministériels, et il ne trouvait pas de l'autre côté cette prudence et cette habileté dans le maniement des esprits qui lui semblaient indispensables pour préparer le triomphe des idées républicaines. Au besoin, il l'a dit, les formes du gouvernement lui auraient été indifférentes, si l'on se fût sérieusement et fermement appliqué à l'examen et à la solution de tous les grands problèmes que 1789 a posés devant la société nouvelle.

Voilà pourquoi, peu à peu, il cessa de vivre à Paris, allant d'abord dans le voisinage, à Passy, sur le bord du bois de Boulogne, puis à Fontainebleau, dans la grande forêt, et enfin à Tours. Ce n'était pas avec un sentiment de complète indifférence qu'il s'éloignait de sa ville natale, et il ne f;iisait le sacrifice que de sa propre personnalité, croyant sincèrement que, son rôle étant fini et ses conseils inutiles, le mieux qu'il avait à faire était de travailler à se faire oublier de tous. « Il y a longtemps que je me dis, écrivait-il à M. de Chateaubriand, que ceux qui naissent aux époques de transition sont bousculés, renversés, écrasés dans la lutte des générations qui s'entre-choquent. C'est sur nos cadavres que doivent passer les combattants qui nous suivent. Nous comblerons le fossé qu'il leur faudra franchir pour prendre d'assaut la place où tous nos efforts n'auront pu faire brèclie. Mais espérons qu'une fois ville gagnée, les vainqueurs viendront relever les morts pour leur faire un bel enterrement, enseignes déployées et à grand bruit de fanfares. Et qui sait, enfin, si Dieu lui-même

ne distribue pas des croix d'honneur aux braves restés sur le champ de bataille? »

11 y a aussi un inconvénient (car c'en était un pour liiii, que Béranger croyait qu'il éviterait définitivement en se retirant loin de Paris. Pour plusieurs raisons, qu'il a déduites plus d'une fois avec le plus grand sens et le plus grand art, il ne voulait pas l'aire partie de l'Académie française, et à chaque vacance qui se produisait dans cette compagnie, ses amis, les journaux et le public ne manquaient pas de l'assaillir pour l'inviter à y demander un fauteuil.

La grande lettre adressée à M. Lebrun, le 21 janvier 1855, mérite d'être transcrite ici tout entière. 11 n'y a pas d'endroit où Béranger ait mieux marqué ce qu'il pensait de son rôle, de ses œuvres, de son caractère; il n'y en a pas où l'excellence de son âme soit plus visible pour tous les yeux et plus respectable. Il disait à cet ami :

« Votre lettre ne m'est arrivée que ce soir, mon cher Lebrun, et je me liàte d'y répondre, tant je suis affligé de voir qu'après notre dernière conversation vous ne vous rendiez pas encore aux raisons qui m'empêchent d'aller frapper à la porte de l'Académie française. Vous devez pourtant être bien convaincu que ces raisons sont sérieuses, au moins pour moi, et surtout qu elles sont très-sincères.

« Je vous répète donc que, si j'avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littéralement parlant, à m'inscrire parmi les aspirants au fauteuil. Mais, perdes causes trop longues à exposer, je tiens à ne pas enrégimente! académiquement ce petit genre, qui cessera d'être une arme pour l'opposition le jour où il deviendra un moyen de parvenir. Et puis-je fournir, moi, à ceux qui ne manquent jamais d'attaquer les choix de l'Académie, l'occasion de rabaisser, à cause de moi, un genre auquel je dois tant et que je suis parvenu à

placer encore plus haut qu'il ne l'avait encore été? Ceux qui disent aujourd'hui de mes chansons que ce sont des odes seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, que c'est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu'il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu'ils n'ont que trop raison.

« Je ne puis me dissimuler, d'ailleurs, que l'on n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse. Or, il faut ici que je vous confesse, mon cher ami, que j'ai un ouvrage en tète, qui ne peut être écrit dans un esprit académique. Pensez-vous donc qu'il me convienne, avec un pareil projet, de m'exposcr à commettre un acte d'ingratitude, et n'est-ce pas déjà trop que la reconnaissance que j'ai pour tout ce que vous me proposez, et la bienveillance de plusieurs de vos collègues? C'est parce que la reconnaissance est un culte pour moi que j'ai toujours redouté de contracter même de légères obliifations, et vous voulez m'en faire contracter de grandes ! J'ai tout sacrifié au besoin d'indépendance; ne me ravissez pas le fruit de tant d'efforts, souvent si pénibles.

« Vous allez me répéter, je le sais bien, ce que vous m'avez déjà dit : Les liens que l'Académie impose sont bien peu embarrassants; vous m'avez, à ce propos, cité La Fontaine, qui les a recherchés. Que vous ai-je répondu? La Fontaine était un bon homme ; moi je suis un homme bon, je le crois, mais point du tout un bon homme, malheureusement. La pauvreté et l'expérience ont bien fourré un peu de philosophie en mon humble cervelle, et peut-être encore dois-je à la nature quelques petites qualités de cœur, puisque j'ai toujours eu bon nombre d'excellents amis; mais je n'ai jamais vécu de façon à assouplir mon humeur, et je vous avoue que, parfois, elle n'est ni très-raisonnable ni très-doure. Avec une folle pareille,

me puis-je hasarder à m'asseoir auprès d'hommes, tous trèsestimables sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur, et qui pourraient bien ne pas s'arranger du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée à casser les vitres, même celles des Tuileries, s'il vous en souvient?

« Observez ma conduite dans le monde : vous verrez que je n'ai guère fait que le traverser en curieux, tâchant toujours de ne prendre racine nulle part. Si dans la foule j'ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donné rendez-vous loin d'elle, avec d'anciens et francs amis que j'ai su conserver, et au nombre desquels vous savez, mon cher Lebrun, que je suis heureux de vous compter. Ceux de mes amis qui ont monté trop haut pour moi, je m'en tiens éloigné, mais sans rien diminuer, pour cela seul au moins, de l'attachement que j'ai conçu pour eux autrefois. Cette conduite, mon cher ami, tient à une règle que je me suis faite de bonne heure, car les hommes qui ont eu beaucoup à souffrir sont obligés d'être sages dès le grand matin. Autant que je l'ai pu, je n'ai jamais accepté rien qui ne fût pas en rapport avec mon caractère et mes goûts, avec mes goûts surtout, qui, peutêtre, par leur simplicité, m"ont tenu lieu de vertu et de raison. Et ne croyez point que cela ne soit pas rare dans la société comme elle est faite de nos jours.

« Des sots, ou des gens qui ne me connaissent point, ont cru, ou même ils ont feint de croire, après la Révolution de juillet, que j'avais refusé des places et des distinctions pour me singulariser; non, vous le savez. Les places et les distinctions n'allaient ni à mes goûts ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas recherchées. Cependant me suis je vanté de ma modération? ai-je fait retentir les journaux de mes refus désintéressés?

« On tombe assez souvent dans la même erreur, je le sais.

relativement à l'Académie : C'est de l'orgueil! dit-on. Les sots me croient donc bien sots? Hélas! vous savez, mon cher ami, la piètre idée que je me suis faite de mon mérite littéraire, et c'est en toute sincérité que j'en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l'avis de mes amis sur mes ouvrages ; je n'ai que le sentiment ( mais je l'ai bien) de l'utilité dont je fus à la noble cause que j'ai défendue, et ce sentiment-là ne me donne pas de vertiges. Or il n'y a qu'un homme frappé de vertige pour méconnaître l'importance de l'Académie française, qui, si elle le veut, est appelée à de si hautes destinées et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels demain })euvent se réunir toutes les illustrations qui brillent en dehors d'elle. • Comment! n'avons-nous pas encore le fauteuil de Corneille et de Bossuet, de Voltaire et de Montesquieu? Et Cuvier, ne fait que sortir de vos rangs !

« Mais je m'aperçois, mon cher ami, que c'est me mettre avec mes accusateurs contre l'Académie que de repousser aussi sérieusement l'imputation qu'ils m'adressent. Si je dois être surpris, d'après cela, c'est que quelqu'un, à l'Académie, hors un ami pourtant, remarque avec peine que je n'aspire pas à en faire partie, lorsqu'il existe aujourd'hui des renommées anciennes et nouvelles qui, pour n'avoir pas la popularité vulgaire de mon nom, n'en seraient pas moins pour les quarante d'une valeur bien plus réelle et plus utile. Car moi, pauvre ignorant, je ne vous apporterais aucune des qualités qui font le véritable académicien, et je vous défie de m'appliqiier au moindre des travaux de votre classe et même aux fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour.

« Ceci me fait remettre sous vos yeux celle de mes observations qui avait paru le plus vous frapper, et qui a aussi frappé Dupin, un jour qu'il me faisait les mêmes instances que

56i APPENDICE.

vous. J'ai horreur de livrer ma personne au public, et, comme Tauleur des Maximes, je suis complètement incapable de parler , même de lire quelques phrases dans une nombreuse assemblée, et ne saurais non plus subir, pendant une heure, un compliment qui me serait adressé.

« — Mais vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux, me direz-vous. Parbleu ! comment s'y refuser? Ils s'y prenaient avec tant de grâce! Si j'avais pu, avec eux, m'abonner à trois mois de prison de plus chaque fois, pour avoir la permission de ne pas comparaître en si nombreuse société, à coup sûr j'aurais fait ce marché de grand cœur.

« Du moins, sur la sellette, n'ai-je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un discours de réception, en supposant que je sois capable de le faire, ce qui est assez douteux.

« Mais me voyez-vous en habit brodé, l'épée au côté, allant au château? Là, encore un discours : : « Sire, je suis « votre très-humble serviteur. — Ali 1 vous voilà donc, vous, « qui n'avez pas voulu nous venir visiter? — Je suis votre « serviteur, Sire. — Allez, et n'y revenez plus! etc., etc. » Ah! mon cher Lebrun, ne sentez-vous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi?

« Mon ami, laissez-moi, laissez-moi dans mon coin, qui n'est pas celui du misanthrope. Si des journau.x: querellent l'Académie parce qu'elle ne se nomme pas, veut-on que je leur écrive que l'Académie n'a pas tort et qu'un corps semblable se doit d'attendre que l'on sollicite l'honneur d'ctre admis dans son sein? Dictez tout ce que vous voudrez, j'écrirai; mais pour Dieu ! détournez les amis que je puis encore y conq)ter (hélas! j'en ai déjà beaucoup vu disparaître !) de tenter de m'y faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lebrun, si je savais que l'on pût me nommer sans <jne jy me

misse sur les rangs, j'aimerais mieux sur-le-champ faire à chacun de vous dix visites, même à l'archevêque, et j'irais dès six heures du matin (il fait pourtant hien froid) attendre à la porte de votre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée! y pensez-vous? Vous figurez-vous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou! cette crainte est chimérique. Non, jamais l'Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poète de guinguette. Comment ferait-elle pour moi ce qu'elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu'un chansonnier, messieurs ; laissez-moi mourir chansonnier.

« Encore quelques mots. Il m'est impossible de me faire à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour vivre séparé d'elle, et vous voulez que je la suive dans votre palais, où elle n'a jamais eu mission d'entrer! Attendez, attendez un peu : d'ici à trois ou quatre ans, il ne sera vraisemblablement plus question d'elle ! Sans doute alors je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque regret; mais vous et moi, messieurs, nous ne serons plus contraints de nous en occuper; même alors vous rirez de bon cœur des façons que j'aurai faites, et il vous sera permis de croire que j'en éprouve un repentir tardif. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en apprécierai encore mieux votre bienveillance actuelle.

« Quant à vous, mon cher Lebrun, soyez bien persuadé que je serai en tout temps plein du souvenir de votre amicale insistance, et que ma gratitude bien sincère s'étend sans réserve à tous les académiciens qui ont pu désirer de m'avoir pour collègue. En fait d'honneur, me voilà content; je n'en demande et n'en veux pas davantage, et sauvez-moi de tout le reste, en dépit du besoin que je puis avoir du petit trjilc-

ment qui vous est alloué, et que jadis j'ai touché avec tant de

joie au nom de Lucien Bonaparte, mon premier protecteur. »

Ajoutons à toutes ces raisons d'isolement, tirées de la politique et du caractère même de Béranger, une remarque d'une autre nature. Habitué à ne jamais compter quand il avait des amis à fêter ou à aider, et des misères à secourir, Béranger éprouvait, par moments, la crainte d'épuiser trop tôt le peu d'argent qui composait sa modique fortune. C'est encore une de ses lettres, et l'une des plus belles, assurément, que l'on puisse citer,' qui montrera quelle était la générosité, la délicatesse et surtout la sagesse de ce grand homme de bien. Avant de partir pour ï'ontainebleau, il écrivit à M. Bérard, son ami déjà ancien, ami éprouvé et tout dévoué, mais alors engagé dans des affaires difficiles d'où, plus tard, il put, grâce à Béranger, se tirer peu à peu.

« 11 y a bientôt quatre ans, mon cher Bérard, que des amis me pressèrent de retirer les fonds que j'avais chez vous. Vous devinez quelle fut ma réponse. Seulement, à quelque temps de là, par intérêt pour vous et votre excellente famille, je crus devoir vous instruire des bruits qui couraient en haut lieu sur votre situation de fortune. Vous me répondîtes une lettre qui eût pu me tranquilliser entièrement, si je n'avais connu votre facilité à vous faire illusion. Je ne tardai pas à avoir la conviction des malheurs qui vous attendaient.

« Vous n'aviez jamais fait usage de mes avis : je m'abstins de toute insistance inutile. A l'époque de votre maudit livre, vous sachant embourbé jusqu'aux épaules, j'essayai pourtant de vous empêcher de vous fermer, sans utilité publique, la seule ressource personnelle qui vous restât : celle des emplois. Malheureusement ma position de créancier m'empêcha peut-être d'insister suffisamment, par cela même que je jugeais mieux l'espèce de tort ({ue vous alliez vous faire. Aujourd'hui, je ne

crains pas de me servir de cette position malencontreuse pour vous engager à bien juger la vôtre, à voir quelles ressources vous restent, quel parti vous devez prendre. Ici je ne puis vous éclairer, parce que je ne suis pas dans le secret de toutes vos affaires.

« Mais ce que je puis vous dire, c'est que vous ne pouvez vous en tirer par une extrême énergie, sans perte de temps et en tranchant dans le vif. Cessez de prolonger l'affaire Laffitte : sa durée est ruineuse. Songez que, faute d'une activité suffisante, aussi par nonchalance de caractère, vous avez laissé le mal s'aggraver autour de vous. Votre loyer vous exténue ; vos deux grands garçons restent les bras croisés. Mettez ordre à tout cela, et sans doute à beaucoup d'autres choses, si vous faites tout ce qu'il faut faire. Mais, pour Dieu! surtout, mon cher ami, plus d'illusions !

« Mesurez l'abîme dans toute sa profondeur. Voyez combien d'existences reposent sur la vôtre. Ce qu'il vous reste de force vaut de la jeunesse. Oubliez le passé; ne comptez plus sur les autres et marquez-vous un avenir raisonnable, fût-il le plus obscur du monde. Mais, pour atteindre ce but, s'ils ne peuvent vous aider, il faut au moins que vos amis ne soient pas une source d'obstacles. En ce qui me concerne, voici depuis plus de deux ans le parti auquel je me suis arrêté.

« Je nocirris quatre individus, moi compris. Je vais supprimer tout ou partie des mille francs que j'envoie annuellement à l'ile Bourbon, parce qu'un homme de trente-quatre ans * doit savoir se suffire.

« Je prends avec moi ma vieille tante ^ et une bonne et vieille amie ^ qui mourrait de faim, si je ne l'aidais, comme

' Son fils Lucien, mort on 1849.

- Sa tante Merlot.

^ Madcnioisellc Judith Frère.

elle-même elle m'a aidé au temps de ma pauvre jeunesse. Une marmite coûte moins.! faire bouillir que trois. J\ai vu Fontainebleau, et je pense à en faire le lieu de ma dernière retraite. Les deux femmes aideront au ménage, que pourra entretenir suffisamment, je l'espère, le peu qui me reste.

« Grâce à cette disposition, je pourrai me passer de l'intérêt de ces 44,000 francs, intérêt (jui, au premier jour, deviendrait peut-être pour vous une gêne extrême. Quant aux trois actions du gaz, si vous pouvez me les remettre, tant mieux, mais, si elles vous sont nécessaires, gardez-les aussi. Seulement je vous prie de tenir des comptes exacts de tout, afin qu'un jour, si la fortune revient souffler dans vos voiles, comme je le souhaite, surtout pour vous tous que j'aime tant, vous puissiez régler avec moi ou avec mes héritiers, sans qu'il y ait lieu à conteste et chicane de leur part. Béjot vous dira que mon testament est fait de manière à vous éviter tous les embarras de ce genre que j'ai pu prévoir ; et, si j'y retouche, ce sera pour le perfectionner sous ce rapport.

« Voilà, mon cher ami, ce que j'étais bien aise de vous dire pour vous tirer une épine du pied et pour que vous n'ayez plus à vous occuper que de votre digne femme et de vos enfants.

« N'allez pas trop admirer ce que vous ne manquerez pas d'appeler mon désintéressement : vous savez que je suis las du monde. Chaque jour je m'en éloigne davantage; il en est de lui comme du théâtre : dès qu'on en a perdu l'habitude, on ne peut plus y remettre les pieds. La retraite est le but de mes désirs. Je veux terminer mes jours loin du bruit et d'une société qui finirait peut-être par me rendre misanthrope. Je tiens à conserver ma foi dans l'humanité. Quant aux privations matérielles, songez que c'est pour m'en imposer le moins possible que j'î prends le parti de m'éloigner de Paris. Je veux sauver mon sucre et mon café du naufrage, et puis, quand je serai loin du

monde, j'aurai le temps de travailler. Qui sait si ce n'est pas là ce qu'il me reste à faire encore ? Vous voyez donc que le parti que je veux prendre sera moins une dégringolade qu'un arrangement de position. Je me retourne dans mon lit, voilà tout !

« D'après cela, ne vous leurrez pas de vaines espérances. Tâchez seulement de me dire combien de mois encore vous croyez pouvoir servir l'intérêt des 44,000 francs, sans trop vous mettre à la gène; et, là-dessus, je prendrai mes mesures. Imitez-moi surtout, et ne vous laissez plus aller à une indolence qui désormais deviendrait coupable.

« Embrassez pour moi cette pauvre mère', et croyez-moi, comme toujours, pour vous plein d'estime et d'amitié, et tout à vous de cœur pour la vie. »

Installé à Fontainebleau par M. Perrotin, auquel il confiait volontiers le soin de lui chercher un gîte, Béranger y vécut depuis la fin d'août 1855 jusqu'au commencement de décembre 1856. Il quitta cette première retraite, où il fut peut-être plus heureux que partout ailleurs, parce qu'il trouvait que son existence y était trop oisive et qu'il voulait, avant de mourir, essayer de toutes ses forces d'écrire l'ouvrage de morale qu'il méditait.

II faut lire, dans la Correspondance, les lettres écrites vers ce temps, et depuis 1850, à MM. Sainte-Beuve, Ilippolyte Fortoul, Jean' Reynaud, pour voir combien Béranger, même de loin, s'inquiétait de tout le mouvement littéraire qui suivit la Révolution. Là encore sa raison trouve à s'exercer, et les conseils qu'il donne aux uns et aux autres, pour ne parler que des plus marquants et sans mentionner tant de lettres adressées à des inconnus, sont aussi judicieux, aussi sages, aussi sincères que ceux qu'il donne à ses amis politiques sur la marche des affaires. On peut voir aussi, en parcourant toutes

1 Madame Bérard.

ces lettres et en rencontrant parmi elles tant de preuves de son zèle pour toutes les souffrances, qu'il n'avait pas quitté Paris pour renoncer à ses charges de charité. Non ; et jusqu'au bout Béranger aima non moins les hommes que l'humanité. Il servit l'une par ses écrits, il servit les autres par ses actions.

La retraite même paraissait éclaircir aux yeux de Béranger la confusion des événements : à distance il les comprenait mieux et jugeait plus sûrement.

« Il faut que vous sachiez bien, écrivait-il un peu plus tard à Lamennais, que je n'ai de valeur que dans la méditation. La discussion fait évaporer le peu d'idées qu'il y a en moi. J'ai, d'ailleurs, une conscience méticuleuse qui m'empêche d'être homme de parti ; je ne suis qu'homme d'opinion. Encore même sur ce poiut y a-t-il à redire ; car le patriotisme, sentiment qui ne vieillit pas en moi, me barre le chemin toutes les fois que je puis craindre que l'application de mes principes ne compromette le pays. Tous le voyez, je ne suis qu'un chansonnier. Mais croyez que je ne vis pas en égoïste. Je suis comme l'ermite qui, sur la grève, adresse des vœux au ciel pour ceux qui bravent les tempêtes, en regrettant de ne savoir tenir ni la barre ni la rame. »

Il méditait donc, il ne voulait pas discuter ; il ne sacrifiait pas son opinion, mais il ne voulait appartenir à aucun parti. Il comptait que la liberté, dont il avait fait triompher la cause, suffirait pour faire l'éducation du peuple; il s'inquiétait surtout de ses misères, auxquelles il avait consacré ses dernières chansons, et il priait Dieu en philosophe, le Dieu de la concorde et de la paix, pour que l'aurore pacifique éclairât le plus tôt possible l'horizon. Il a chanté la guerre glorieuse de la llévolution, mais il ne croyait pas que la guerre est sainte.

Près de la borne où chaque Elut commence, Aucun épi n'est pur de sang humain.

Il voyait la science qui multipliait ses miracles, qui inventait la vapeur, qui domptait l'électricité, et il espérait que le monde allait enfin être organisé. Les petites querelles du temps de la Restauration sont déjà bien loin ; il ne s'agit plus de droits à maintenir, il s'agit de la multitude, qu'il faut, pensait-il, tirer de sa rude misère et éclairer, et qui ne doit plus être réduite par la faim et l'ignorance et par la jalousie à adorer les divinités sanglantes d'autrefois.

Il eût voulu, par ses dernières chansons, qui sont comme un testament pacifique, nous apprendre enfin à nous aimer d'une amitié sincère! Il eût voulu nous conduire, sans faux pas, à cette organisation, à cette émancipation générale du monde humain qu'il entrevoyait dans les révolutions Jes plus lointaines ! Quand le sol de la Chine fermente, quand l'émigration chinoise annonce à l'Europe que trois cent millions de travailleurs entreront tôt ou tard dans la communion civilisatrice, Bérangcr voit la politique nouvelle qui s'avance. Cette préoccupation a été l'objet de ses méditations dernières.

Et cet homme qu'animaient de si grands songes, cet homme si fier et si humble, sur quelle place publique, où alla-t-il porter sa parole? Il allait obscurément visiter ses amis pauvres, il consolait les affligés, il ouvrait sa bourse aux désespérés, il relevait même les coupables.

Des illustres amis qui lui sont venus sur le tard, il n'y en a pas qu'il ait aimés autant que Lamennais et M. de Lamartine. Celui-ci ne connut Béranger que lorsqu'il fut revenu à Paris, après 1840. Lamennais l'avait recherché même avant d'écrire les Paroles d'un Croyant. Quelques amis de l'illustre écrivain ont pensé que Lamennais a plus aimé Béranger que Béranger n'a aimé Lamennais, Cela est possible, car encore faut-il bien que de deux amis l'un soit plus tendre ou plus ardent que l'autre. Mais il est bien certain que cette illustre amitié de deux

grands hommes a été plus utile et par conséquent plus douce à Lamennais qu'à Béranger. Non que celui-ci n'ait pas beaucoup aimé la grande intelligence blessée qui cherchait refuge auprès de sa raison; mais cette raison même, si constante, si nettement équilibrée pendant toute sa vie, faisait qu'il fut assez longtemps à vaincre un peu de surprise en présence d'un ami qui lui venait de si loin et à travers tant d'étonnantes aventures. Et dans les derniers jours, si les admirateurs exclusifs de Lamennais veulent croire que Béranger ne lui a point assez marqué sa tendresse, c'est que le génie âpre de son ami ne lui semblait pas exempt de quelque dureté à de certaines heures et que, par nature, la tendresse de Béranger s'attachait smiout aux âmes tendres, et qu'il aimait avec le plus d'effusion les bonnes gens. Par exemple, Béranger n'approuvait pas que Lamennais eût retranché son neveu de son cœur, après qu'il l'avait élevé et chéri comme une mère, sans autre motif qu'un dissentiment de doctrine politique en unmomeut de la vie sociale où tout allait par sauts et par chocs.

Mais ces observations n'ont en réalité que très-peu de valeur, car il est incontestable que Lamennais ne s'est jamais plaint que Béranger fût trop froid pour lui ; et, de son côté, Béranger n'a jamais cessé d'exprimer sa chaleureuse admiration pour le plus vigoureux peut-être, le plus hardi et le plus profondément navré des génies de la France moderne.

A Tours, dans sa jolie maison de la Grcnadière, qu'il trouvait pour lui, plébéien, trop jolie, trop large, trop garnie de rosiers et de tilleuls, il s'appliqua à cet ouvrage utile dont il voulait doter nos passions impatientes et qu'il aurait dû nous donner, même imparfait et au-dessous de son rêve. Quel malheur que Béranger se soit découragé ! « Je ne sais rien, dit-il ; j'ai eu tout à découvrir, tout à deviner. Oh! que de peine ! » Nous aurions un livre unique que tout le monde aurait lu et où

tout le monde aurait profité. En 1848, ce sont de tels écrits, signés d'un maître vénéré, qui ont manqué à la nation et qui, manquant, l'ont laissée faire fausse route. Que ceux du moins qui, pour dire quelque chose, l'accusent d'avoir flatté sans cesse et de n'avoir jamais instruit le peuple, s'ils oublient tant de nobles vers, lui tiennent compte de cette tentative de vieillard. Puisque Béranger, à cet âge, ne s'est pas jugé capable de mener à terme sa tâche, il faut l'en croire, car il est toujours sincère. Peu après l'art même du vers allait lui échapper.

Et, quand j'allais, par de nouveaux concerts, Peuple dauphin, l'instruire à la clémence. Dieu ne veut plus que je fasse des vers.

En 1837, au mois de septembre, M. Trélat, devenu rédacteur en chef du National, pria Béranger, dont il connaissait bien la passion pour tout ce qui touche à l'instruction et à l'éducation du peuple, d'écrire quelques articles dans le journal qu'il allait diriger. Nous ne pouvons mieux faire, pour peindre l'état de l'âme de Béranger à cette époque, que de détacher la plus grande partie de la lettre qu'il écrivit en réponse à cette demande :

« Que venez-vous me proposer, mon cher ami ! Moi, mefaire écrivain poUtique, à présent que j'ai rompu avec le monde, que j'ai pris ma retraite, et qu'enfin on commence à m'oublier, grâce au ciel ! Cette retraite a été de bonne foi. Je ne suis pas la nymphe de Virgile ; beaucoup de gens de mon âge, et plus âgés même, ne peuvent vivre que de bruit et se jettent dans la mêlée sous le vain prétexte d'utilité, pour obtenir que leur nom ne manque pas d'échos. Bien différent, je vois le mien s'éteindre avec une sorte de satisfaction. Vous le savez pourtant, cette indifférence s'arrête à ce qui me regarde ; mais je suis si convaincu qu e je ne puis être utile à la cause qui m'est chère, que je me garderai toujours de remonter sur le théâtre

où JG n'ai eu à jouer qu'un rôle bien court, àl'aidc d'iui talent bien borné. Je me garderai donc d'écrire dans un journal, quel qu'il soit. « Mais vous ne signerez pas, »medirez-vous. Alors, mon cher ami, à quoi vous serviraient quelques méchants articles, quand vous êtes là tous pour en faire de bons? Car on ne peut mentir à sa nature; je suis né artiste ; la forme me préoccupe toujours. Or, il n'est pas possible que je m'arrange du journalisme. Voilà surtout pourquoi je n'ai jamais voulu prendre ce métier. Est-ce à cinquante-sept ans que j'en ferai la folie? Aujourd'hui que je tâche de mettre en ordre ce qu'il me reste d'idées, et que j'y procède bien lentement, avec toute liberté, je ne sais si, un de ces jours, je ne jetterai pas au feu le peu que j'ai écrit, tant je me trouve loin de ce qu'il me faudrait être. J'ai toujours manqué de confiance en moi. Avec cela, si les circonstances ne vous ont formé de bonne heure à la rédaction improvisée, on ne doit point aborder la presse quotidienne.

a Habituez-vous seulement à resserrer votre style ; les trop longs articles sont la mort des journaux, et vous devez le mieux savoir que moi. Tous me pardonnerez cette observation, qui sent un peu le vieil ouvrier. J'ai répondu à Ihomas*, il y a peu de jours, et, comme je l'ai fait à la hâte, je crains de lui avoir écrit des sottises. Voyez comme je suis propre à faire des journaux : entre autres choses, je lui conseillais une censure des feuilles publiques, sous le point de vue moral. En effet, mon ami, je ne reviens pas de ma surprise quand je vois tout ce que la presse, et même celle d'opposition, contient de pervertissant pour le peuple. Et puis, voulez-vous que je vous dise? c'est que tous, et le National lui-même, laissent percer un fond d'aristocratie qui me confond. Cela lient à ce qu'on fait généralement plutôt du républicanisme doctrinaire que de

M. Cil. Tliotnus, alors directeur du ÎSaliunal.

la politique humaine ; c'est qu'on veut plutôt se servir du peuple que le servir. Cela doit vous répugner, vous dont le cœur est si bon et si généreux. Quand donc fera- t-on un journal pour ce pauvre peuple, qui a tant besoin de direction, et à qui chacun parle de ses droits sans se donner la peine de lui apprendre d'avance à en faire un digne usage? Quand donc un peu de tendresse se mélera-t- elle aux allocutions hypocrites qu'on lui fait? Voilà une mission de journaliste qui vous va bien. Je sais que malheureusement il vous faudrait pour cela briser le cercle étroit où Carrel a renfermé la politique du National, cercle qui suffisait à son talent, mais qui est bien loin de suffire à la cause. Toutefois il me semble qu'on pourrait renoncer à la roideur humoriste que cette feuille a contractée sous lui, pour parler au peuple dans un langage qui pourrait plaire même aux classes les plus éclairées. Cela est possible pour les arts, pour les lettres et pour les sciences ; cela est possible financièrement. Je ne citerai qu'un exemple : lors de la discussion sur les caisses d'épargne, toutes les feuilles d'opposition se sont évertuées à effrayer les classes inférieures pour qu'elles retirassent leur pauvre pécule. C'était le contraire qu'il fallait faire, tout en blâmant la loi proposée ; il fallait prouver que, malgré cette loi, les fonds étaient en sûreté ; d'abord parce que c'était vrai, et puis parce que l'importance des cais* ses d'épargne est plutôt morale que financière. Et, si j'abordais la question des assassinats, que n'aurais-je pas à dire? Quoi ! lorsqu'un peuple se fait en trois jours justice des rois^ on ose, au nom de ce peuple, se faire agent de meurtre? Ah ! si l'on avait de ce peuple l'idée que j'en ai, si on lui portait l'amour qu'il m'inspire, comme on se hâterait de réclamer en son nom contre de si odieuses tentatives, tentatives imitées de l'aristocratie et qui ne conviennent qu'à son organisation et aux époques où elle dominait le monde. Mais aujourd'hui, dans

un pays d'égalité, l'assassinat politique est un outrage à la civilisation et aux droits du peuple. Le National, dominé par la mauvaise queue de l'émeute, n'a pas osé jeter l'anatlième contre ces actes, si contraires à l'esprit de notre nation. Et pourtant quelle position il eût acquise ! car, en le faisant, il pouvait se proclamer républicain, en dépit des lois de septembre. « Mais je m'aperçois que je reviens sur le passé, sans grande utilité pour l'avenir. C'est, au reste, parce que vous êtes nouveau dans l'entreprise que je me permets avec vous toutes ces réflexions; en supposant que vous les adoptiez, elles ne vous décourageront pas, parce que vous sentirez tout ce qu'il y a encore de bien possible. Je voudrais qu'elles vous aidassent à trouver une route nouvelle pour accomplir votre mission de dévouement.

« Si je faisais de la polémique, j'ai une telle confiance dans la force des principes que je défendrais, que je voudrais, quant aux personnes et aux choses, rendre justice à chacun. Louis- Philippe lui-même aurait sa part d'éloges ou d'excuses. L'esprit de justice, mon ami, c'est ce qui donne le plus d'autorité. Je sais que, pour l'exercer, il faut se séparer de l'esprit de coterie ; mais, s'il y a d'abord quelque désavantage apparent à cela, il est bientôt compensé par la confiance générale. Pour Dieu! faisons donc entrer la morale dans la politique. Nous reproclions à nos adversaires de culbuter à droite, lorsque à gauche nous tombons dans le fossé : ce que je vous dis là est encore à votre usage, vous, cœur droit et caractère ferme, qui pouvez si bien vous mettre au-dessus des vieilles tactiques. » Mécontent de lui-même, et attribuant au bien-être de sa vie de jardinier et de rêveur l'impuissance de ses efforts lorsqu'il voulait écrire un livre d'enseignement, Béranger se reprocha bientôt la joie qu'il éprouvait à cultiver en paix ses roses et ses dahlias de la Grenadière. Une partie de sa petite fortune était

de nouveau compromise ; il saisit avec empressement cette occasion, fit le sacrifice de son jardin à sa conscience, et, quoi que pussent dire et faire ses amis affligés, il alla chercher à Tours même une hahitation plus modeste.

De cette époque datent deux chansons de Béranger qui n'ont pas été placées dans le recueil àa ses Dernières Chansons. Au moment où s'imprima ce recueil, on craignit que l'accent qui les anime ne parût trop dur, parce que les vers du poëte frappaient un gouvernement tombé et des mœurs politiques que la Révolution de 1848 avait déjà châtiées. Béranger avait laissé toute latitude à ceux de ses amis qui devaient être consultés alors; il les avait même priés d'effacer de son œuvre ce qui leur paraîtrait ou trop faible ou inutile. Le seul souci de sa gloire les guida dans la lecture qu'ils firent de son manuscrit, et de tout le recueil on n'écarta que cinq chansons : deux, la Belle Fille et la Petite Bouquetière, comme imparfaites ; une autre, la Rime, que nous placerons plus loin, et deux pièces, Bondij et Vermine, que l'on ne crut pas devoir publier, pour ne pas blesser des vaincus.

Voici ces deux dernières chansons. C'est la satire énergique des vices du gouvernement qui régit la France de 1830 à 1848.

Page 1