VERMINE
Voilà douze ans. à la France, arbre immense, J'ai dit : « Plus beaux tes fruits croîtront toujours
' Celte pièce est probablement de 1853.
Au monde enlier destinant leur semence, Dieu les mûrit au soleil des trois jours.
(( Vous qui chantez cette année abondante, Par moi prédite à l'arbre glorieux, Heureux enfants, à la branche pendante Cueillez les fruits greffés par vos aïeux. »
Ils se hâtaient ; mais, la récolte faite. Je vois bientôt ces fruits tachés, tlétris, Dans son espoir trompant le vieux prophète, Forcer sa bouche et son cœur au mépris.
Est-ce du ciel, arbre de la patrie,
Que vient ce mal d'où naissent tous nos maux?
Ta noble sève est-elle enfin tarie?
D'un air impur nourris-lu tes rameaux?
Non ; les vers seuls, de ta mort sourds ministres, Ont dès longtemps couvé notre malheur; Ils ont osé, ces corrupteurs sinistres.
Souiller le fruit aux langes de la Heur.
Là sous nos yeux, tenez, l'un d'eux se dresse ; « Pour dominer, dit-il, gonflé d'orgueil, « Fi'ères, à nous la lâcheté s'adresse ; • « Préparons-lui son trône et son cercueil.
« Qu'avec ses fruits, l'arbre à la vaste cime, 1 Déjà mourant, succombe à notre effort, « Tandis qu'au pied s'entr'ouvrira l'aliîme « Que nous creusons sous un peuple qui dort. >;
îl a dit vrai ; ces enlanls de la tombe De l'arbre saint rongent les bras puissants ; Voyez du ciel sa couronne qui tombe Et son vieux tronc insulté des passants.
Dieu, si trois jours lu nous permis de croire Que ta bonté pour nous se réveillait.
Sauve la France et les fruits de sa gloire Des vers éclosau soleil de Juillet!
L'un des plus intéressants épisodes de la vie de Bérangcr, à cetteépoque,c'cstrhistoiredeceiVrt^^o/eo?iqu'eni859ilaccepta d'écrireouplulùtde faire écrirepar M. Pierre Leroux et de signer conjointementaveclui, après l'avoirrelu etcorrigé. Pourqui sait quelle crainte il avait du public et quelle défiance il éprouvait lorsqu'il avait à écrire une ligne de prose, cette résolution est le plus grand acte de haute charité dont on puisse honorer sa mémoire. M. Leroux, dont Béranger estimait le talent et dont il voulait à tout prix soulager la misère, devait y gagner une cinquantaine de mille francs au moins. Non-seulement Béranger accepta le marché qu'on lui offrait, mais il lit tout pour en rendre les conditions avantageuses à son ami. M. Pierre Leroux ne put achever le travail entrepris et Béranger eut à rembourser quelques milliers de francs, donnés d'avance parles éditeurs à l'écrivain qu'il avait voulu sauver de son infortune ; mais ce ne fut pas cette perte d'argent qui l'affligea, ce fut le chagrin qu'il eut d'avoir tant risqué pour ne pas rendre en entier le service qu'il espérait rendre. Une fois l'affaire rompue, il paya vite, et s'estima, en somme, bien heureux de ce que son nom n'était pas livré, au frontispice d'une œuvre si importante, au jugement du public et de la postérité.
Un autre épisode, plus touchant encore, et unique dans cette vie si sage, c'est l'événement qui, en 1840, a subitement arraché Béranger à sa retraite de Tours.
On a blâmé ou admiré, suivant qu'on aimait ou n'aimait pas Béranger, l'équilibre de sa raison. On a cru qu'il n'avait jamais connu les amères inquiétudes, les folies, les déchirements de l'amour. Qu'on sache donc qu'en 1840 ce sage, si habile à penser juste et à faire bien, a été frappé au cœur d'un coup de flèche invincible. Venu tard, l'enivrant amour ne fut que plus rapide et plus cruel.
Il fut un moment où la passion lui monta à la tète comme
un vin trop fort. Il oublia, pour une heure, et sa gloire présente et ses plus chers souvenirs. C'est alors que, fou de douleur, voulant et ne voulant pas donner son nom et toute sa vie, tout son cœur à une étrangère, il s'échappe tout d'un coup de la ville où lui avait été faite la blessure. Il s'échappe, il disparaît, cachant sa trace, et, pour la première fois de sa vie, osant ne pas dire la vérité. On était à la fin d'avril. Ce n'est point trahir un secret, c'est révéler un noble mystère que de suivre le poëte dans sa fuite et jusque sous ses bois de Fontenay oîi il eut à lutter contre la passion et à la vaincre.
Toute la fin de l'année 1840 et le commencement de Tannée 1841, Déranger resta dans le village ignoré de Fontenaysous-Bois, ne sortant que pour se jeter avec ses pensées dans les taillis de Vincenncs ou pour descendre sur les bords de la Marne, à peine visité par deux ou trois amis, et, de toutes les illustres personnes qu'il distinguait, n'ouvrant sa porte qu'à Lamennais, dont la liberté était alors menacée. Quand il fut condamné (au mois de décembre), Béranger lui offrit sa maison })erdue dans les bois. Lorsqu'il fut incarcéré à Sainte- Pélagie, ce fut pour l'aller voir que Béranger fit sa première course à Paris.
Il écrivait encore, au milieu de ce trouble de sa vie, des lettres excellentes et toutes pleines de vues lointaines. L'Europe était alors menacée par un amoncellement d'orages. Béranger disait, et ici comme partout éclate son admirable raison :
« Tout se complique de façon à n'y rien démêler. La guerre semble pourtant plus sûre que la paix ; mais avec un roi qui la craint et qui ne manque pas de ruse, avec un ministre qui ne manque pas de jactance, mais qui n'a pas de puissants appuis, il est impossible de rien préjuger. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Angleterre ne veut pas la guerre avec nous ; elle n'a rien
à y gagner, et elle y perdrait momentanément. Qui sait même si les hasards heureux ne pourraient pas finir par être en notre faveur? En France, la portion remuante, énergique, voudrait la guerre ; quelques-uns par patriotisme plus ou moins éclairé ; beaucoup d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du pouvoir actuel. Quant aux masses, la paix, je crois, est ce qui leur convient le mieux.
« Il est plus aisé de voir dans l'avenir que dans le présent. Ce que fait l'Angleterre achèvera de détruire sa puissance, surtout si elle réussit à s'emparer d'une portion de l'Egypte. Les Russes ou les Français l'en chasseront un jour, et, avant ce jour, elle éprouvera l'épuisement que causent à une nation les conquêtes hors de proportion avec son territoire ; elle aura le sort des nations qui se laissent diriger par leurs intérêts commerciaux. Vous êtes peut-être assez jeune pour voir le commencement de cette grande débâcle, qui serait aujourd'hui un malheur pour le monde entier, car aucun peuple n'est en mesure de remplacer l'Angleterre dans son action de civilisation matérielle. Quant à la civilisation intellectuelle, dont nous paraissons être chargés, il me semble que nous nous en acquittons assez mal depuis quelque temps ; mais enfin, ce qui doit être fait se fera; quand? je ne sais. »
Et au milieu de ces mouvements de son cœur et de ces agitations de sa vie, au milieu de toutes ces lettres écrites à l'amitié sur des sujets graves, que d'autres lettres, comme toujours, écrites au profit des malheureux !
Au mois d'avril 1841 Bérangcr était de nouveau établi, avec son amie fidèle, dans ce village de Passy qu'il aimait tant à cause du bois de Boulogne et du voisinage de la Seine. Ses voyages étaient terminés. 11 n'avait plus à visiter h Péj onne sa vieille tante du Mont-Saint-Quentin, qui était morte, et il ne devait plus soitir de chez lui que pour aller deux ou
trois fois passer quelques jours d'automne à Rougeperricrs, chez son ami Dupont (de l'Eure). Excepté ces courses rapides, ses excursions furent bornées dès lors à des haltes, quelquefois longues, dans le village de la Celle-Saint-Cloud, où il avait une chambre chez M. Joseph Bernard, et dont il aimait l'étang et les grands marronniers, ou encore à Arnouville, chez M. Cauchois-Lemaire.
Il suivit avec un regard résigné la politique des ministres et des Chambres de la monarchie constitutionnelle, écrivant, pour venger la raison et la patrie, la satire si fine des Escargots et la foudroyante prophétie du Déluge, qu'à la fin il eut l'audace de publier, et qu'ont oubliée sans doute ceux qui veulent qu'il se soit tu jusqu'à la fin de sa vie. Et, quoiqu'il fût bien avéré pour tous que ce n'était pas à l'affermissement ou la reconstruction des trônes que songeait dans ses méditations le vieux poète du drapeau tricolore, les héritiers des rois et les prétendants s'empressaient de saluer en lui l'esprit, la verve, la raison de la patrie.
11 avait fait recommander une souffrance au duc d'Orléans. Le fils du roi, sur-le-champ, lui écrit:
« Une bonne œuvre, et indiquée par vous, monsieur, c'est un double plaisir pour moi. Votre protégé devient le mien, et je serai heureux si, pendant votre séjour à Tours, je pouvais causer de ses intérêts avec vous. Vous êtes, permettezmoi de vous le dire, une de mes plus anciennes connaissances : il y a déjà plus de vingt ans que vos chants m'apprenaient (et quelquefois même aux dépens du latin) à aimer et à connaître la France.
« Croyez-moi, monsieur, votre affectionné,
« Ferdinand-Philippe d'Orléans. »
Il avait remercié M. Louis-Napoléon Bonaparte d'une bro-
churc qui lui avait été envoyée de la prison de Ham. Le futur empereur Napoléon III lui répond :
« Fort de Ham, 18 oclobrc 184-2.
« Monsieur, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire est venue faire trêve à mes chagrins et me réjouir le cœur. J'ai été vivement ému, en voyant l'écriture de l'homme populaire qui célébra en sublimes chansons les gloires et les malheurs de la patrie. Votre nom a rappelé à ma mémoire les douces émotions de mon enfance, alors qu'en famille nous récitions, mon frère et moi, devant ma mère attendrie, ces vers si beaux qui, sélevant à toute la hauteur de votre génie, retombaient comme une massue sur la tête des oppresseurs.
« Je suis heureux d'apprendre que mes derniers écrits aient mérité votre approbation. Je n'aurai pas encore trop à me plaindre du sort, si je parviens à prouver que j'étais digne du lieu et du pays où je suis né, et si je m'attire dans ma captivité l'estime et la sympathie des hommes comme vous qui savent par eux mêmes que le malheur n'est pas plus un crimo que la fortune n'est une vertu. »
Tels étaient les témoignages de l'estime publique que les princes venaient offrir au républicain Bérangcr, retiré du monde. Un jour, un inconnu lui écrivit une lettre d'une tout autre nature, hnpatienté par une gloire si populaire et voulant par avance faire sentir au poète Tâpreté des coups que l'envie devait porter plus tard à sa mémoire, un jeune homme osa (en 1845) l'injurier jusqu'auprès de son foyer. La réponse de Béranger est si belle, que tous ceux qui, en tout temps, voudraient prendre sa défense , n'ont qu'à la faire lire aux esprits frivoles et aux envieux.
« Vous avez cent fois raison, monsieur; mais c'est contre
ceux qui me donnent de ridicules éloges, et non contre moi, que vous devez tourner votre colère. Si vous avez lu mes ponts-neuf, et mes préfaces, vous devez voir que je n'ai jamais eu de prétentions bien ambitieuses en quoi que ce soit ; et si vous me connaissiez, et il est nécessaire de connaître un homme pour le juger, vous sauriez que depuis dix ans j'ai rompu avec le monde qui fait et soutient les réputations. Vous sauriez que je n'ai jamais prononcé la plupart des grands noms que vous me citez sans mettre chapeau bas ; vous sauriez enfin que je suis même en garde contre l'engouement fort excusable de mes meilleurs amis, et que je leur ai souvent répété une partie des vérités que vous prenez la peine de m'adresser.
« Au reste, monsieur, ce dont vous vous plaignez est le mal du temps. Aux époques où il y a pénurie de grands hommes, le public en invente. Ceux qu'en termes de coulisses on choisit pour bouche-trous sont souvent dupes de ces courtes bonnes fortunes et prennent leur rôle au sérieux. Un peu de sens commun m'a préservé de cette folie. Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas loin de penser comme vous. Aussi je n'accepte pas le rapprochement que vous faites entre vous et le paysan d'Aristide, parce qu'il vous est trop défavorable et qu'il m'honore beaucoup au delà de votre intention.
« Mais, monsieur, c'est au public et par la voie des journaux que vous deviez adresser le contenu de votre lettre, et non à un vieux comme moi, ainsi que vous le dites. En répandant votre opinion sur mon compte, je suis sûr que vos critiques eussent trouvé bien des échos. Leur accord eût pu calmer votre irritation, que je suis loin de blâmer, sans approuver toutefois les formes que vous lui donnez dans votre épître. Et ici, monsieur, permettez-moi de vous faire une observation sur les convenances les j)lus vulgaires.
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PcrroUTi, Editeui
« Quand on parle à un homme de mon âge, qui, au risque des persécutions, a consacré d'une manière désintéressée son peu de talent à servir une cause qu'il a crue et croit toujours la meilleure, il me semble, quelle que soit l'opinion qu'on professe, qu'il est au moins de bon goût de donner à la raison les formes d'une politesse qui ne peut qu'ajouter du poids à la vérité, en inspirant de la considération pour celui qui veut bien s'en faire l'organe.
« Mon âge, dont vous paraissez me faire un reproche, m'autorise à vous soumettre cette réflexion en retour du service que vous voulez sans doute me rendre en dissipant les illusions dont vous supposez que je berçais ma vieillesse. »
Mais c'est la seule fois sans doute que Béranger eut à écrire sur ce ton à un jeune homme. Il aimait beaucoup et accueillait volontiers les jeunes gens. Son amour de la patrie et sa foi dans l'avenir les lui faisaient chérir ainsi. A leur tour ils le vénéraient et l'aimaient plus encore qu'ils ne l'admiraient. On en a eu la preuve dans celte belle soirée du mois de juillet 1850 que Béranger se rappelait avec tant d'émotion, lorsque, entré par hasard avec quelques amis clans le jardin de la Closcrie des Lilas, près du Luxendjourg, il fut reconnu, acclamé, couvert de fleurs par toute la jeunesse du quartier latin.
Pendant plus de vingt ans, ce patronage des jeunes intelligences a <'té à la fois le plus vif souci et le plaisir le plus doux de Béranger. S'il venait un ignorant trop hardi, il ne le rudoyait pas; il prenait mille détours ingénieux pour l'amener à de sages études ou à l'oubli des rêves inutiles; si le suppliant montrait dans sa prière même un germe d'avenir, Béranger devenait sur-le-champ le directeur de sa jeunesse. 11 comprenait les charges de sa gloire.
Enfin, arrive le jour où, comme frappée par la foudre de la chanson du Déluge, la royauté constitutionnelle fut brisée.
Ouand apparut la République, Déranger, qui l'avait prédite, mais qui connaissait la plupart de ceux qui allaient jouer un rôle, ne salua pas sans inquiétude la devise que portaient ses jeunes drapeaux. On a cité alors un de ces mots pleins de sens qu'il excellait à trouver et à bien dire : « >^ous avions un escalier à descendre, et voilà que nous sautons par la fenêtre. » En effet, il s'aperçut bientôt de la haine que des imprudents avaient allumée dans les cœurs.
La reconnaissance du peuple l'appelle à l'Assemblée constituante de la Piépublique. Il ne pouvait démentir sa vie et entrer dans l'action, après avoir si clairement dit pour quelles raisons il voulait vivre dans la solitude. On n'a pu le blâmer du refus qu'il a fait d'être représentant du peuple et quel • que chose de plus peut-être, que parce qu'on ne le connaissait pas. Toutes ses pensées, tous ses discours, toutes ses lettres sont d'accord pour établir l'unité de son caractère, la clarté de son intelligence et la solidité de ses résolutions.
Pour s'en convaincre, il suffit de relire avec soin la lettre qu'il écrivit aux électeurs pour décliner la candidature.
« Mes chers concitoyens,
« Il est donc bien vrai que vous voulez faire de moi un législateur? J'en ai douté longtemps. J'espérais que les premiers qui ont eu cette idée y renonceraient, par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'à ce jour aux fonctions publiques, et qui pour s'en montrer digne, aura tout à apprendre, à l'époque de la vie où l'on ne [leut j)lus rien apprendre.
« Des amis mont répété que refuser de pareilles fonctions serait une faute. Je crois le contraire. Mais, en effet, si c'est une faute, évitez-la-moi, vous, à qui je voudrais les éviter toutes.
« Pour que l'étendue de ma popularité ne vous trompe pas plus sur ma valeur comme citoyen qu'elle ne me fait illusion sur mon mérite de poêle, écoutez-moi bien, je vous prie.
«Mes soixante-huit ans, ma santé si capricieuse, mes habitudes d'esprit, mon caractère, gâté par une longue indépendance, achetée chèrement, me rendent impossible le rôle trop honorable que vous voulez m'imposer. Ne l'avez-vous pas deviné, chers concitoyens? je ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont on m\n loué quelquefois. Au milieu du bruit et du mouvement, je ne suis plus moi ; et le plus sûr moyen de troubler ma pauvre raison, d'où peut-être est sorti plus d'un conseil utile, c'est de me placer sur les bancs d'une assemblée. Là, triste et muet, je serai foulé aux pieds de ceux qui se disputeront la tribune, où je suis incapable de mouler. Poser, parler, même lire, je ne le puis en public; et, pour moi, le public commence où il y a plus de dix personnes. Une circonstance de ma vie, mal mterprétée par plus d'un, vous en fournit la preuve.
« Un fauteuil à l'Académie française, ce corps illustre, unique dans le monde, est, certes, la plus belle récompense que puisse ambitionner un écrivain. Eh bien, cet honneur, j'ai constamment refusé de le rechercher, parce que je sais que mes habitudes de caraclère et d'esprit ne s'arrangeraient pas des usages de cette compagnie, usages bien loin pourtant d'être aussi absolus que ceux d'une assemblée législative.
« Mes chers concitoyens, j'ai été, depuis 1815, l'un des échos de vos peines et de vos espérances. Tous m'avez souvent appelé votre consolateur : ne soyez pas ingrats. En m'assignant une trop grande importance, vous ôterez à mes conseils le poids que leur donne ma position exceptionnelle. Dans les luttes politiques, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau, en vrai soldat
français, j'ai toujours aidé à enterrer les uns, à soigner les autres. Si je suis forcé de premlrc une part active à ces luttes, je deviendrai suspect à ceux-ià mêmes à qui je tendrai une main fraternelle.
« Ne m'arrachez donc pas à la solitude, où, recueilli en moi-même, je vous ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : « Je suis patriote ! je suis républicain ! » Mais, me dira-t-on, il faut vous dévouer. Ah! mes chers concitoyens, n'oubliez pas combien ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous sommes capables. Quant à l'égoïsme, si on m'en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière.
« Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite, pour mener à bien l'œuvre démocratique que Dieu impose à la France, au profit des autres nations, ses sœurs bienaimées. N'aurai-je pas toujours assez d'amis dans nos assemblées pour que ces idées s'y développent, si, en effet, elles mérilent quelque attention? Ma parole timide les compromettrait; ces amis le feront valoir. Il faut des esprits jeunes, des cœurs jeunes, pour triompher de tous les obstacles que le bien à faire va rencontrer encore. Quelques-uns de ces cœurs-là ne me seront-ils pas ouverts ?
« Je vous en supplie donc, chers concitoyens, laissez-moi dans ma solitude. J'ai été prophète, dites-vous. Eh bien donc, au prophète le désert! Pierre l'Ermite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu'il avait si courageusement prêchée, bien qu'il eût pour compagnon le brave Gaultier sans Avoir, comme disaient les riches de ce temps-là.
« Puis, n'est-il pas sage qu'à une époque où lant de gens se prétendent propre s à tout, quelques-uns donnent Texeniple
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de savoir n'être rien? La nature m'a créé pour ce genre d'utilité, qui ne fait envie à personne.
« Enfin, chers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pourrez avoir besoin encore qu'on relève votre courage et qu'on ranime vos espérances. Vous regretteriez, alors, d'avoir étouffé sous les honneurs le peu de voix qui me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier. A vous de cœur, chers concitoyens. »
Deux cent quatre mille quatre cent soixante et onze voix répondirent qu'il n'y avait aucun nom plus populaire, et que le nom de Béranger appartenait à la nation. Béranger courba la tête et entra dans l'Assemblée constituante, étonné, inquiet, embarrassé, mal à son aise.
Peu de jours après, sentant qu'il ne pouvait se contraindre davantage, il pria l'Assemblée d'accepter sa démission.
L'histoire dira que Béranger eut raison. 11 n'était pas né pour un rôle public, toute sa vie l'atteste ; et ce n'était pas à soixante-huit ans qu'il pouvait faire violence à sa nature. En dehors des conseils de la République, il eût servi encore la République, si le bonheur des temps l'eût permis.
L'Assemblée nationale refuse la démission de Béranger. Alors il a recours à la prière et à la supplication '.
* a Quelques esprits ardents ont reproclié, et, aujourd'hui encore, reprochent à Béranger, de n'être pas demeuré, en ces jours orageux de 1848, à un poste où su présence eût peut-être empêché beaucoup de mal. Quant à moi, je dois dire que sa décision ne m'étonna point. C'était lui qui m'avait, en quelque sorte, tenu sur les fonts baptismaux de la politique; c'était lui qui. avec une affection presque paternelle, avait essayé de guider mes premiers pas dans l'âpre carrière. J'avais donc eu occasion de l'étudier, et nul mieux que moi n'avait la mesure de cette grande prudence de Béranger, dont les conseils avaient quelquefois irrité, en les enchahiant, les impatiences de ma jeunesse. 11 élait répuldicain à
Ce n'est que depuis i 848 que la renommée de Béranger a cessé d'être inviolable. Jusqu'alors on s'était habitué à l'aimer comme le Tyrtée, à le vénéjer comme le Franklin de la France. Depuis, ces mots-là ont fait rire bien des gens. On comprend que le clergé et la noblesse, que ses chansons détrônèrent en 1850, lui aient gardé une rancune silencieuse; mais ce qui étonne, c'est que la bourgeoisie, qui l'admirait, se soit à la lin tournée contre lui et qu'elle se soit plu à venger elle-même leurs injures.
C'est une querelle de littérature qui a préparé la réaction dont on a vu un instant réussir les efforts. Les premiers destructeurs de cette renommée sont précisément des écrivains, des poètes, des artistes, des archéologues de l'école romancoup sur ; mais il n'apercevait la ri'publifjuc que loin, bien loin encore dans l'avenir, parce que la génération contemporaine ne lui paraissait pas propre à fournir dos républicains; parce que, clans la plupart tic ceux qui se proclamaient tels, et qu'il jugeait sincères, il ne découvrait qu'aspirations généreuses où il cliercliait des convictions réfléchies; parce qu'enfin beaucoup d'entre eux, suivant lui, prenaient follement pour de la dignité personnelle le mépris de toute discipline et l'envie pour l'égalité. Je me souviens qu'tm jour il me dit, avec un sourire doucement moqueur : « Vous êtes trop pressé, mon enfant ; vous pariez de répua blique? Mais, dans une république, il faut un vice-président, attendu que le a président peut tomber malade. Or trouver aujourd'hui quelqu'un qui se contente a d'être vice-président, voilà le difficile ! » Cette sagesse si fine, si tranquille, si prompte à s'effaroucher néanmoins, et qui volontiers s'exagérait, sous le rapport de l'observation, le mauvais côté des choses humaines, disposait mal Déranger à accepter une situation quelconque dans la tourmente de 1848. Nommé membre, malgré lui, dune assemblée qui couvait des colères implacables, il n'en eut pas plutôt entendu les sourds grondements, qu'il prejsenlit les suites. 11 n'était pas homme à se méprendre sur la portée de la lutte qu'il voyait s'engager enire les élus de la province et Paris. Y avail-il chance qu'il intervînt d'une manière tant soi peu efficace? Le déchaînement des passions réactionnaires, au dr^but même, la fin de non-recevoir opposée à la plus légitime des demandes, le refus du peuple d'assister à une fête de la Concorde inaugurée sous de pareils auspice5, les clameurs de la presse, l'exaspération d^s clubs, tout cela semblait annoncer qu'un conilit, et furieux, était désormais inévitable ; Déranger, convaincu de son impuissance à le prévenir, demanda que sa vieillesse ne fût point condamnée au désespoir d'y figurer. » [Extrait d'une lettre de M. Louis Blanc à M. Paul Boiteau.)
tique. En vain le flot irrésistible du temps avait mené les chefs de l'école vers les rivages du pays démocratique, les derniers adeptes nourrissaient, dans leur cœur ignorant, les anciennes passions gothiques. Épris d'un inexplicable amour pour le moyen âge. qui est si plein de douleurs et de larmes, ils avaient restauré les chapelles, repeint les vitraux, imité la sculpture étrange des siècles de foi. Ils rajeunissaient la poésie sans la fortifier; ils attristaient la pensée humaine sans lacalmer ; ils proclamaient la souveraineté de l'art et ils pervertissaient dans les arts la notion du beau. Le romantisme et le néocathoHcisme cheminaient ainsi côte à côte dans le même sentier, entre les arbres et les tleurs mélancoliques. Chemin pittoresque, voyage aimable, si notre imagination charmée, mais énervée, n'avait fait payer à notre raison le prix de ses rêves. Ces poètes, ces artistes, ces archéologues, même lorsqu'ils aimaient la liberté moderne, n'ont qu'à regret consenti à reconnaître la renommée de Déranger.
Et tout cela parce que de 1820 à 1850 il y avait eu en présence deux armées littéraires : l'une, héritière du dix-huitième siècle, composée d'hommes qui avaient traversé les orages politiques et qui se souciaient plus des idées nouvelles que des mots nouveaux; l'autre, plus jeune, plus ardente, recrutée en partie dans Içs familles qui, sous l'Empire, avaient gémi de l'oppression de la pensée, poussant l'orgueil de l'indépendance poétique jusqu'au mépris, jusqu'à l'ignorance des lois et des idées modernes, professant un culte enthousiaste pour toutes les choses renversées par la Révolution et se jetant aveuglément dans une ivresse que devaient suivre de si longs repentirs et tant d'amers désaveux.
Les bannières rivales ont disparu ; mais il est resté quelque chose encore de la rivalité. Un souvenir littéraire a ainsi prévalu sur la justice.
La question du style n'est pas celle qui a préoccupé le plus les anciens alliés du romantisme. A l'affût du moindre signe qui put indiquer un flottement dans l'opinion publique, ils s'empressaient d'y répondre. Timidement ils jetaient un mot dans un coin du journal, quelquefois une fausse nouvelle. Ceuxlà surtout faisaient ce manège qui prirent pour eux ce que le poëte a dit des jésuites et des prêtres sans charité. On n'avait pu supprimer ni Voltaire ni Rousseau ; ils voulurent du moins tout organiser pour que la renommée de Béranger fût, au moment propice, réduite en poussière. Ils disaient d'abord : « le chantre de Frélillon. » 3/. de Béranger ne venait qu'ensuite.
Mais toutes ces petites colères, jusqu'en 1848, passaient inaperçues.
La République, en 1848, arrivait à l'improviste ; elle surprit assurément le plus grand nombre de ceux qui allaient se charger de ses destins.
L'histoire dira si cette crise inattendue a été aussi coupable que rnflirment aujourd'hui ceux qui l'ont le plus louée, face à face, et qui ont le plus profité d'elle. Elle dira les malentendus et non les crimes qui ont divisé la nation, elle jugera la faiblesse et non l'ambition de la plupart des acteurs principaux de ce nouveau drame. Ce qu'elle affirmera sans doute, c'est que les événements se précipitèrent, pour ainsi dire, de leur propre poids, et sans que les hommes y pussent porter la main pour les retenir. Peut-être même reconnaîtra-t-elle que si la seconde République française a coûté cher à la paix publique et à la liberté, ce fut moins par la faute des républicains qui l'établirent trop tôt que par la faute de ceux qui, ne l'ayant pas désirée, la laissèrent s'établir et tout aussitôt travaillèrent à sa ruine.
Le républicain Béranger, en 1850, avait plus que personne conseillé l'expérience sincère de la monarchie constitution-
nelle ; en 1848, il vit que dix-huit ans de liberté n'avaient pas encore assez éclairé le peuple et n'avaient pas assez produit de caractères pour la direction d'une république pacifique et durable. S'est-il trompé? Les républicains intelligents lui peuvent-ils reprocher des craintes que n'ont que trop justifiées et la turbulence du peuple el l'insuffisance des hommes d'État?
Mais la passion ne raisonne pas. Une partie de ceux qui laissaient périr la Piépublique accusèrent dès lors Béranger, un vieillard qui n'avait jamais voulu rien être, d'avoir refusé, à soixante-huit ans, une place dans l'Assemblée constituante. Ils ne comptaient donc que sur lui !
Puisque nous avons vu tomber l'établissement républicain, puisque nous savons, à n'en pas douter, que ni Béranger ni personne n'eût empêché le suffrage universel, les circonstances étant données, de ruiner la liberté, ne nous prenons qu'à nous-mêmes de nos mécomptes.
Mais en 1847 il publie sa chanson du Déhuje des rois et prêche les idées républicaines ! Sans doute : seulement il n'assigne pas six mois de date à l'échéance de la lettre de change qu'il tire sur l'avenir, et il veut que le travail philosophique soit fait dans les esprits avant que la monarchie soit supprimée comme inutile'. Nous mettons trop souvent dans les débats de philosophie politique une sorte de colère. Béranger nous instruisait à la modération sans rien sacrifier de sa doctrine. Un roi n'est pas nécessairement, surtout au dix-neuvième siècle, un ennemi de la nation qu'il gouverne ; il n'y a pas guerre fatale entre la Monarchie et la République. Quand donc nous habituerons-nous à ne pas nous montrer le poing de parti à parti ? Il n'y a pas de partis pour le citoyen sage ; il n'y a que des systèmes divers qui doivent tous être étudiés à fond dans l'intérêt de la patrie et de l'hunuuiité.
Les gouvernements passent ; la France reste. Béranger était du parti de la France.
Quand la liberté l'ut perdue, les ennemis de Béranger se réjouirent. Ils avaient enfin rencontré l'occasion de le convaincre d'avoir préparé toutes les discordes et rendu nécessaires tous les sacrifices. Or quel plus grand sacrifice, pour quiconque a une âme libre, que celui de la liberté ?
En 1848, on dit aux républicains : Béranger a trahi la République; en i852, on dit aux libi'raux : Béranger a trahi la liberté.
Ce n'est pas assez ; Béranger a trahi la société elle-même, il a corrompu les mœurs, détruit toutes les vertus innocentes, la piété, ia pudeur, et il a excité les pauvres à la haine des riches. Voilà, dans tout son développement, la thèse qui a été soutenue à la fin, et, grâce au désordre de nos jugements, accréditée pour quelques jours parmi les esprits frivoles.
« Au fait, ont murmuré les anciens libéraux, des républicains même, voilà d'où vient le mal qui nous tourmente. S'il n'y avait eu un poëtc pour chanter les pauvres gens et s'occuper même des gueux, nous n'aurions pas aujourd'hui tant de peine à rétablir l'ordre. La société est troublée; c'est Béranger qui la trouble. » Il fallait dire cela en 1855, quand paraissaient dans un dernier recueil, au milieu de l'admiration universelle, les chefs-d'œuvre incriminés maintenant.
En 1855, on invitait Béranger à répondre à ses ennemis. « C'est à mes amis à me défendre, » dit-il. Mais la défense n'était pas libre. Pour défendre Béranger contre de pareils adversaires, il faudrait pouvoir reprendre l'inventaire entier de la Révolution.
Assailli par les attaques des journaux dès le mois de juin 1848, et privé alors d'à peu près tout crédit dans ses continuelles démarches d'assistance cl de cliarilé, Béranger vit
aussi décroître peu à peu sa modeste aisance. Les besoins avaient augmenté rapidement dans une maison si ouverte et si généreuse.
En 1850, Béranger quitta Passy et se décida à se mettre dans un appartement de pension bourgeoise. Cette pension était d'abord dans le haut de la rue d'Enfer, près du Luxembourg. Peu de temps après, il alla vivre à Beaujon, il y passa ses trois dernières années de santé et de bonheur. Il marchait encore bien, il avait toute sa mémoire, toute sa gaieté, et recevait avec la même joie ses amis.
C'est à Beaujon qu'il fit ses derniers vers : la noble pièce de VAdieu, qui clôt le volume postiiume, et celle-ci, écrite vivement pour un dernier anniversaire de fête :