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OBSEQUES DE BERANGER

« La France vient de perdre son poëte national !

« Le gouvernement de l'Empereur a voulu que les honneurs publics fussent rendus à la mémoire de Béranger. Ce pieux hommage était dû au poëte dont les chants, consacrés au culte de la patrie, ont aidé à perpétuer dans le cœur du peuple le souvenir des gloires impériales.

« J'apprends que des hommes de parti ne voient dans cette triste solennité qu'une occasion de renouveler des désordres qui, dans d'autres temps, ont signalé de semblables cérémonies.

« Le gouvernement ne souffrira pas qu'une manifestation tumultueuse se substitue au deuil respectueux et patriotique qui doit présider aux funérailles de Béranger.

« D'un autre côté, la volonté du défunt s'est manifestée par ces touchantes paroles :

« Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit pu- « blic, faites-le, je vous prie, mon cher Perrotin. J'ai horreur, « pour les amis que je perds, du bruit de la foule et des dis-

APPENDICE. m

« cours à leur enterrement. Si le mien peut se faire sans pu- « blic, ce sera un de mes vœux accompli. »

« Il a donc été résolu, d'accord avec l'exécuteur testamentaire, que le cortège funèbre se composera exclusivement de députations officielles et des personnes munies de lettres de convocation.

« J'invite la population à se conformer à ces prescriptions. Des mesures sont prises pour que la volonté du gouvernement et celle du défunt soient rigoureusement et religieusement respectées.

« Le sénateur, préfet de police, « Pjétri. »

Pendant que se faisaient les préparatifs de la fête funèbre, les amis veillaient à côté des restes du poète expiré. A onze heures et demie du soir, M. Perrotin obtint l'autorisation nécessaire pour la prise d'une empreinte des traits de Déranger. On l'avait replacé sur son lit. La mort avait effacé les marques de la maladie, elle avait calmé et ennobli le visage.

Le lendemain matin, les amis de Béranger l'ensevelirent*.

1 rnOCÈS-VERBAL DE Là 3I0RT ET DE l'enSEVELISSEMENT DE BÉRINGER.

« Le 16 juillet 1857^3 quatre heures trente-cinq minutes du soir, Béranger, après une courte mais très-douloureuse agonie, rendit le dernier soupir.

« Le gouvernement, instruit immédiatement de ce triste événement, décida, comme on le sait, que l'enterrement aurait lieu le lendemain à midi et par les soins de l'Etat.

« Toutes les mesures durent être prises avec la plus grande rapidité. Le soir même, à neuf heures, le médecin vérificateur vint faire la visite du corps.

« Le 17 juillet, à neuf heures et demie du matin, MM. Perrotin, Antier et le docteur Charles Bernard, se trouvant réunis, le docteur Charles Bernard, d'accord en cela avec les docteurs Trousseau et Jabin, s'assura de nouveau d'un décès que tous les signes de la mort indiquaient suffisamment. MM. Perrotin, Antier et Charles Bernard procédèrent seuls à l'ensevelissement et à la mise dans une bière en plomb de leur ami P.-J. de Béranger.

« Fait à Paris, rue de Vendôme, 5, le 17 juillet 1857, à dix heures du matin. « Ont signé :

« Perrotin, Antier et Charles Bernard. »

Pendant ce temps les rues s'emplissaient; une armée se rangeait sur le chemin et tout un peuple accourait. La douleur publique, surprise par la rapidité delà cérémonie, n'en fut que plus profonde. La multitude inconnue, la nation tout entière avait compris qu'elle perdait son ami le plus cher et sa gloire la plus pure. Dès les premiers pas, en quittant la maison mortuaire, on vit quelle grande journée devait être ce jour de deuil. Du milieu de la rue Vendôme, les hauteurs de la rue Meslay apparurent comme un cirque rempli : toutes les tètes étaient découvertes ; le recueillement avait fermé toutes les bouches. Aucun pinceau ne reproduira les scènes touchantes de ces funérailles; les flots d'hommes, de femmes et d'enfants que contenait avec peine sur le boulevard une longue haie militaire et qui voulaient saluer le char funèbre. Les bornes, les balcons, les toits, étaient couverts d'une foule frémissante et attendrie. Aux cris de Honneur , honneur à Béranger ! (quelle oraison funèbre 1) succédaient de profonds silences ; le respect et l'admiration se montraient et éclataient tour à tour avec une constante unanimité. Le plus beau spectacle, ce fut quand on arriva aux bords du canal Saint-Martin pour le traverser 'entement : un peuple entier, si loin que l'œil plongeait, avait envahi l'espace ; les maisons et les rues n'avaient pu le contenir. Les bateaux du canal tremblaient sous le fardeau de cette foule innombrable qui, des deux côtés, s'était rangée en amphithéâtre, et dans laquelle tant de cœurs palpitaient.

On avait paru craindre un grand tumulte ^ Paris a respecté

• « Il eût élé réellement malheureux que le convoi de Ijéraiiger fiil le signal d'un désordre, car le poute avait une grande horreur du tumulte des rues ; il le disait bien haut dans les occasions solennelles, au risque de perdre la popularité, pensant de celte popularité ce que la FayeUe disait de la sienne : « La popularité « est un trésor précieux ; mais, comme tous les trésors, il faut savoir le dépenser « pour le bien de son pays. »

« lleureusemetit, la douleur d'une émeute, ou seulement d'un trouble, a pu

religieusement les funérailles de son poëte illustre et de son plus cher enfant.

Nous n'aurions, pour toute épitaphe, qu'à graver sur sa tondje ces vers qu'il a écrits pour nous :

Vous triompherez des tempêtes Où notre courage expira ; C'est en éclatant sur nos têtes Que la foudre nous éclaira.

Si le Dieu qui vous aime

Crut devoir nous punir,

Pour vous sa main ressème

Les champs de l'avenir.

Ces vers attesteront les souffrances, les efforts, le génie de nos pères, et ils soutiendront notre espérance ; ils diront dans la postérité à l'aurore de quels jours pénibles est né le chantre que nous pleurons aujourd'hui et sur quels horizons pleins de joie sa muse tenait son regard attaché.

être épargnée à son cercueil. Mais, jusqu'au soir, les craintes ont été trôi-vives ; j'io-nore si le conseil des ministres est resté en permanence toute la journée ; mais je sais que M. le cumtc Walevvski n'a pas eu de réception diplomatique à deux heures de l'après-midi, à l'hôtel du ministère, ainsi qu'il en a tous les vendredis, et les ministres des puissances européennes accréditées près la cour des Tuileries ont tenu, hier, au courant leurs gouvernemenls respectifs, par la voie du lélégraplie, de tout ce qui se passait à Paris, toutes les deux heures.

« A ce propos, je dirai que le gouvernement français a de tels moyens de comoumical.on, qu'hier un ministre aurait dit : « Rien de sérieux n'est a « craindre; en cinq heures je me charge de tripler la garnison de Pans. » [Indépendance belge da 19 juillet 1857.)

Béranger ne ressemblait guère à la plupart des portraits qu'on a donnés de lui. iSous avons mis dans ce livre une gravure à l'eau-forte d'un dessin de Charlet, qui date de 1854 et qui est un croquis d'une grande vérité.

Il sem])le (jue les écrivains aient pris à tâche d'être encore moins fidèles à la vérité dans leurs descriptions que les artistes dans leurs figures. A en croire des esquisses récentes, ou se tromperait i'ort sur la physionomie de Béranger et les habitudes de sa vie privée. Bien en lui ne sentait, comme on l'a dit, l'homme qui a voulu vivre dans une retraite trop étroite, et il n'avait de rusti(jue que ce que Chateaubriand a loué en lui, je ne sais quelle franchise peinte sur le visage.

Sa taille, fort exactement proportionnée, atteignait à peine cinq pieds un pouce, mais sa tête le grandissait d'une coudée, et c'était sur cette tête seule que le regard se portait. Elle était forte et d'une structure tout à t'ait extraordinaire: la boîte osseuse du cerveau était d'une capacité singulière^ et s'avançait vers le front comme si elle eût contenu avec peine une pensée trop puissante. Dès vingt-trois ans, Béranger était devenu chauve ; il avait gagné cet air si doux dans la jeunesse

* Circoiilérence, 0"',5y; plus grande longueur, 0"',21.

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NOTE. ^^i5

et plus lard si vénérable d'un homme que la vie a lassé et d'un patriarche qui se repose. D'ailleurs, le peu de cheveux qui lui restaient, d'une couleur blonde qui avait fort peu blanchi, et qu'il laissait croître et retomber sur ses épaules, encadraient de la façon la plus aimable son aimable visage.

La fermeté du caractère était empreinte dans tous ses traits; mais on y lisait aussi la douceur de son âme. Ses grands yeux bleus, saillant un peu de l'orbite, avaient une expression que nul ne pouvait oublier. Vers la fin de sa vie, ils s'étaient voilés et obscurcis; mais ils avaient conservé, jusque dans le trouble de la vue, la sérénité du regard, et ils vous parlaient encore avec bonté lorsque sa bouche était déjà muette. Si une grande pensée avait traversé son esprit, un vif éclair en jaillissait, et l'indignation pouvait les enflammer. Sa bouche surtout était d'un dessin remarquable : de ses lèvres arquées partaient à la fois le sourire de la bienveillance et le sourire de l'ironie. Les belles paroles en coulaient sans cesse, vibrantes et harmonieuses. Cette voix, d'un timbre presque toujours agréable et doux, trouvait au besoin des notes sévères. On a remarqué, dans les dernières journées, son accent prophétique ; il résonne encore à nos oreilles.

Longtemps maladif, Béranger a été dans sa jeunesse délicat, chétif même, et, comme il l'a dit, sujet à de très-fréquentes et cruelles migraines dont l'àgc l'avait en partie délivré. Son air, « fin et voluptueux » avec grâce, n'était pas sans mélancolie ; jamais il n'a été négligé, il était simple. Sa main était petite, souple et fine. C'était un grand marcheur; il avait le pas ferme et léger. Presque toutes ses chansons sont nées pendant ses promenades.

Son costume était celui d'un pasteur protestant. Ses vêtements simples, toujours de couleur foncée, et son large chapeau de feutre souple lui seyaient mieux (pi'à personne. Il avait

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