‹ Ma biographieChapitre 69 sur 71 · DEVANT DIEU · texte numérisé non relu

DEVANT DIEU

Je nomme cl institue p5ur ma légataire universelle mademoiselle Françoisc- ^icole-Judilh Frère, ma plus ancienne cl plus fidèle amie, demeurant aujourd'hui auprès de moi' rue d'Enfer, 113.

Ce testament annule ceux qui l'ont précédé et qu'on pourrait retrouver dans mes papiers.

Je prie mes amis Béjot et l'crrolin d'être mes exécuteurs testamentaires.

Fait à Paris, ce vingt février dix-liuit cent cinquante et un.

I'IEURE-JeA.V de BÉnANGEl!.

Le portrait peint d'après moi par M. Scheffer et le Iniste en marbre de M. David (d'Angers) appartiennent à ces deux grands artistes. * [Noie postcrieurc] — Je relis ce testament et le maintiens, on ajoutant une seule disposition : c'est d'adjoindre à mes deux exécuteurs testamentaires M. Prôsper Vernet, qui leur sera utile pour la connaissance qu'il a des lois.

Fait ce vingt-neuf octobre dix-huit cent cinquante-cinq.

PieRUE-JeAN de BÉnANCER.

teurs d'autographes. Quant à celles que j'ai remises en paquets, et qui sont dans mon secrétaire, il en est aussi qu'il faudra brûler; mais que ce ne soit que lorsqu'on sera bien sur qu'elles sont sans utilité ; s'il se retrouvait quelques vieux manuscrits de moi, vers ou prose, qu'il n'en soit rien publié, je vous en prie; c'est assez de mes chansons, auxquelles, d'ailleurs, d'autres publications pourraient nuire. Il existe un manuscrit de moi entre les mains de M. F*****, Je le lui ai donné à condition de ne pas le rendre public. Je ne sais plus bien ce qu'il est; le sujet est les Contes de la Fontaine. Je maintiens la défense de publier, à laquelle M. F***** m'a promis de se soumettre.

« J'en viens à la publication du volume que je laisse, des chansons de ma vieillesse. Je voudrais vous enseigner des amis à consulter sur la valeur de ces chansons et sur les fautes de corrections que mes copies peuvent contenir; mais vous connaissez assez ceux de mes amis que vous devez consulter, surtout devant imposer à votre imprimeur, quel qu'il soit, un prote très-intelligent, et qui sache au moins la mesure d'un vers.

« Ce que je vous recommande expressément, c'est, aussitôt ma mort, d'exiger de Judith qu'elle fasse son testament, et cela, dans l'intérêt de ceux de nos amis qu'elle doit avoir l'intention d'avantager et que j'avantagerais moi-même, sije mourais le dernier ; ce serait manquer à ma mémoire que de se laisser aller aux larmes au lieu de remplir mes intentions.

« Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit public, faites-le, je vous prie, mon cher Perrotin ; j'ai horreur, pour les amis que je perds, du bruit de la foule et des discours à leur enterrement. Si le mien peut se faire sans public, ce sera un de mes vœux accomplis. A mon testament resté chez mui se trouve jointe, en forme de codicille, une approbation

de l'acte passé entre nous pour notre marché ; quoique superflue, cette approbation contient l'ensemble de vos droits sur mes manuscrits, ce qui peut servir à l'occasion.

« Il me reste à vous recommander mon plus vieil ami, Antier, dont la vieillesse pourrait n'être pas heureuse. Je vous prie de veiller à ce qu'il ne manque pas, et, si la Biographie que je laisse obtient un peu de succès, assurez-lui une pension; cela, bien entendu, dans le cas où son emploi viendrait à lui manquer. Judith devra se charger défaire quelque chose pour la fille aînée d'Antier, ce qui sera utile pour tous les deux.

« Voici à peu près ce que j'avais à vous dire, en vous remettant une copie de mon testament et du codicille qui l'accompagne. Tous deux sont de dates déjà bien anciennes.

« On a parlé du retour du choléra . J'ai voulu revoir mes dispositions, et n'ai trouvé rien à y changer ; mais j'ai pensé à accomplir l'idée que j'avais depuis longtemps de vous confier le du|)licata de ces actes, dont vous avez besoin pour remplir vos fonctions d'exécuteur testamentaire. Je vous les remets donc et compte trop sur votre attachement pour m'excuser des embarras que cela pourra vous causer.

« Tout à vous, « Béhakger.

« Paris, 14 novembre 1847. »

Peut-être faut-il remarquer les recommandations que Béranger fait à son éditeur, au sujet de ses Chansons posthumes.

En 1(S51, Béranger ajouta un codicille à son premier testament : ce fut pour demander formellement qu'on lui fît de simples obsèques et qu'on évitât le bruit autour de sa tombe.

« Lorsque arrivera mon décès, je prie ceux de mes amis qui

seront présents de ne pas permettre qu'on prenne aucun moyen de conserver mes restes. Je les prie aussi de me faire enterrer le plus simplement possible, dans le cimetière le plus voisin. De plus, je leur recommande expressément de ne donner connaissance de ma mort aux journaux que lorsque l'inhumation sera terminée. » Béranger ajoutait : « Je recommande aussi, j'ordonne même, s'il me convient d'employer ce mot, que toutes les lettres qu'on pourra trouver dans mes tiroirs de secrétaire, de commode, dans tous les coins de mon logis, soient brûlées à ma mort, sans qu'il en soit distrait d'autres que celles qui seraient relatives à mes affaires particulières.

« Béjot et Perrotin sont les exécuteurs testamentaires du testament que je laisse tout en faveur de Judith, ma vieille amie. »

Ce codicille est du 1" mars 1851 .

Après la mort de mademoiselle Judith, Bcrjmger écrivit un second testament d'une main déjà tremblante :

« Paris, le 18 mai 1807.

« Ceci est mon testament.

« J'institue et nomme, par le présent, M. Perrotin (Charles-Aristide) mon légataire universel, et lui donne en conséquence la totalité des biens que je laisserai au jour de mon décès*.

« De BÉRAKGtR. »

Ces tristes pages écrites, il attendit. Le jour où mademoiselle Judith fut enterrée, il voulut la suivre jusqu'à la tombe ; il ne

* La modeste fortune de Béranger a été partagée par son légataire universel entre les personnes auxquelles Béranger lui-nicmc reût répartie. Les rentes sur lesquelles quelques pauvres vieillards comptaient chaque mois leur sont assurées, et, pour ne pas laisser disperser au hasard le mobilier du poëte, son légataire l'a conservé, mais après en avoir fait estimer le prix et en avoir consacré la vaeur à une bonne œuvre.

put aller que jusqu'à l'église, appuyé péniblement au bras d'un ami, et, le cœur gros de douleurs étouffées, il rentra dans son appartement désert. Les soins empressés, les consolations de ses amis, le fortifièrent pour l'apparence; il fit ce qu'il put pour supporter encore sa vie affligée et meurtrie; mais la maladie et le chagrin ne devaient lui laisser que bien peu de jours, et des jours bien tristes 1

Il s'appesantissait d'une manière déplus en plus inquiétante. Souvent, lorsqu'on lui parlait, il oubliait soudain la conversation et fixait son regard, ce regard qu'on n'oublie pas, surdes images invisibles. Parfois il sortait de ces contemplations intérieures et se réveillait avec de douces paroles. Dès lors l'inquiétude n'eut plus de repos. Il fallut qu'un médecin particulier, M. Jabin, donnât au malade des soins continuels. On crut devoir recourir aussi à l'expérience spéciale de M. Bouillaud, qui vint deux fois et confirma l'arrêt de M. Trousseau. Vers la fin de juin, par les rudes chaleurs, la crise du déchirement définitif se manifesta : on avait déjà vu s'obscurcir cette limpide intelligence. Cet esprit si animé avait pu s'affaiblir ! Cet œil si vif s'était voilé déjà ! L'anxiété publique n'eut plus de bornes dès qu'un journal eut annoncé le péril où était

Béranger.

Ses anciens amis, ses nouveaux amis, les amis intimes, les amis inconnus, Paris entier accourut dans la rue de Vendôme. On venait consulter dès le grand matin les bulletins de santé, et le plus petit signe funeste augmentait la douleur de tous.

Ses plus anciens amis, MM. Thiers, Mignet, Lebrun, le visitèrent presque tous les jours. Ils étaient liés depuis bien des années par une vive amitié.

C'est en revoyant ces anciens amis que Béranger sentit son esprit se réveiller et son mal s'adoucir. 11 leur parlait avec tendresse et avec enjouement. Un jour qu'il s'entretenait de

ses poésies avec une modestie défiante, M. Tliiers lui dit : « Savez-vous comment je vous appelle, Déranger? Je vous appelle rilorace français. — Qu'en dira l'autre? » répondit- il avec un sourire. Un autre jour il parla de Dieu et de l'avenir avec des paroles étranges et d'une voix inspirée.

Mais ces heures de réveil furent rares.

La sœur deBéranger, religieuse cloîtrée, ne le voyait qu'une fois l'an depuis son entrée en religion. Elle vint le voir, autorisée par l'archevêque et accompagnée d'une autre religieuse. La porte lui fut ouverte ; elle embrassa son frère, reçut ses embrassements, se retira et ne put revenir ; mais elle témoigna sa reconnaissance aux amis de Béranger et envoya chaque jour chercher des nouvelles. M. l'abbé Jousselin, l'ancien curé de Passy, devenu curé de Sainte-Elisabeth, avait retrouvé Béranger dans sa paroisse. Ils avaient parlé encore de leurs pauvres. Lorsque la maladie de Béranger sembla toucher à son terme, M. le curé lui vint rendre visite. Leurs conversations furent rares, très-courtes et peu importantes. Il y en a une, la dernière, que l'on a racontée de manières bien différentes. Au moment où M. l'abbé Jousselin, pour se retirer, tendait la main à Béranger, Béranger lui dit d'une voix nette : « Votre caractère vous donne le droit de me bénir. Moi aussi, je vous bénis. Priez pour moi et pour tous les malheureux : ma vie a été celle d'un honnête homme. Je ne me rappelle rien dont j'aie à rougir devant Dieu. »

Le 28 juin, on avait cru que Béranger allait mourir dans la journée. L'excessive chaleur l'accablait et exaspérait ses souffrances ; mais le temps se ralraichit ; il vécut quelques jours encore. C'était à qui le veillerait, à qui le soignerait, à qui mettrait le pied sur le seuil de sa porle.

Plusieurs dames, quand le mal fut à son comble, réclamèrent le privilège de leur ancienne amitié et envièrent à

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madame Antier les fatigues de son admirable et opiniâtre dévouement, en ces longues journées et en ces nuits plus longues encore'.

Déranger, le 15 juillet, s'était trouvé un peu mieux vers midi ; il avait reconnu ses amis, il avait même prononcé quelques mots ; il avait retrouvé un souffle de gaieté douce, il avait souri quand M. Ségalas", en lui tàtant le pouls, lui parlait de la foule accourue autour de sa maison, de cette foule dont le (lot assiégeait sans relâche l'escalier et qui se retirait avec tant de peine. Le soleil était au plus haut point de sa course; il jetait un jour brillant sur les fenêtres. Comme Gœthe à son lit de mort, Déranger fit signe pour qu'on ouvrît les persiennes et appela la lumière d'un œil avide. 11 ne se croyait pas frappé sans espérance, il murmura : « Un mois, un mois et demi! » quand le médecin lui dit qu'il fallait attendre patiemment une guérison, hélas ! impossible.

Le matin, M. Mignet l'avait trouvé pesamment endormi, la tête soutenue par une bandelette attachée au fauteuil. Quelques instants après, Manin entra ; mais Déranger, qui s'éveil-

' Voici les noms des personnes qui ont veillé Bérangcv clans sa maladie :

M. et madame Antier, M. Perrotin, journellement ;

MM. les docteurs Ch. Bernard, Jabin, Charles Lnsègue;

MM. Edmond Arnoul'd, Paul Boiteau, Victor Bonnet, Unésirae Borgnon, Broc, Ghevallon, Donneau, Gallet, Savinicn Lapoinle, Charles Thomas. Un seul nom manque à cette liste ; c'est celui de Béjot. Il était retenu dans son lit par de cruelles douleurs qui n'ont cessé qu'après la mort de Béranger. Une autre per- .sonne que Béranger aimait, et à laquelle son patronage fera défaut, M. Cliin- Ireuil, l'un de nos peintres paysagistes les plus distingués, n'a pu, à son grand chagrin, prendre sa part de ces veilles pieuses.

D'autres amis anciens, MM. Cauchois-Leiiiaire, Bernard, de Rennes, et Joseph Bernai'd, par exemple, auraient voulu pouvoir ne quitter jamais l'illustre ami qu'ils allaient perdre.

- M. Ségalas, des que Béranger habita la rue Vendôme, offrit ses services toutes les fois qu'il y eut besoin d'un médecin. Il avait déjà soigné Béranger (en 185o) dans une hémorragie ; aux derniers jours, il ne cessa de venir le voir et d'offrir encore ses services.

lait dans la stupeur, ne le reconnut pas et ne put dire un mot

à Manin, qui pleurait.

La nuit l'ut douloureuse. M. le docteur Lasègue, ami delà maison, avait veillé le malade. Le 16, dès le matin, la chaleur devint grande. Un orage chargeait les airs. Dans la cour, encombrée de monde, un pressentiment funèbre était déjà descendu ; tous les visages disaient que la douleur publique n'avait plus même une ombre d'espoir. Le docteur Trousseau venait de déclarer que le pouls se perdait et que l'heure dernière ne tarderait plus. Au haut de l'escalier, des voix étouffées s'entendaient à peine ; le vent pénétrait dans les corridors et dans l'appartement ; les portes ouvertes, les volets fermés, tremblaient dans l'ombre ; il n'y avait, dans la chambre même de Béranger, que les amis intimes : M. et madame Antier, M. Perrotin, M. Vernet, arrivé le matin même, madame Vernet, la fille de madame Liné, qui avait pris soin des derniers jours de madame Bouvet (du Mont-Saint-Quentin), M. Thomas, le payeur central du minislère des finances, M. Lebrun, de l'Académie française, M. Paul Boiteau, le plus jeune des amis de Béranger, et les deux servantes qu'on avait mises auprès de lui depuis sa maladie. On attendait l'orage et le trépas.

Assis dans son grand fauteuil, au milieu de la chambre, le dos tourné aux fenêtres, la tête penchée à droite, Béranger était là comme une proie pour la mort ; ses jambes, recouvertes d'un drap, faisaient effort pour se dégager des souffrances; sa respiration était haletante ; ses lèvres, à demi closes, ne laissaient sortir de sa bouche que de vaines paroles; son front était mouillé d'une sueur douloureuse, ses mains n'avaient plus quun geste sans signification, son œil obscurci luttait contre la nuit tombée subitement du ciel, et semblait chercher avec inquiétude des visages amis. Pas une plainte sur ce visage qu'une si vive intelligence avait animé si longtemps!

Le tonnerre retentit, la pluie tombe à flots ; les éclairs, traversant les hauts arbres du jardin, pénètrent dans la chambre silencieuse. Bérangcr respire avec un peu plus de liberté. Les signes de croix que fait, à chaque coup de foudre, l'une des bonnes, agenouillée devant lui, ne l'étonnent pas; il n'a pas l'air de s'apercevoir de l'orage; il appuie sa tête sur sa main droite et regarde vaguement ceux qui l'entourent.

L'air rafraîchi lui donne une apparence de réveil qui ralentit mélancoliquement le désespoir de ceux qui l'entourent. Déranger allait mourir avant le coucher du soleil !

11 regardait de temps en temps ses amis d'un œil fixe et doux ; on le faisait boire, on lui mettait de la glace, sa dernière nourriture, sur les lèvres; on approchait encore un3 fois de sa mam sa tabatière de platine qu'il aimait tant et ses doigts se sont rappelé, une fois encore, un geste accoutumé. Mais il n'y avait plus de volonté suivie dans ces regards et dans ces mouvements. On l'embrassait alors, et, lui tenant la main, sa main inerte, on pleurait derrière son fauteuil. Malgré soi la pensée s'obstinait à oublier l'homme expirant pour n'envisager que sa gloire.

Vers deux heures, l'agonie fit sentir ses étreintes; elles furent cruelles. Béranger a beaucoup souffert avant de mourir. M. Lebrun, épui^sé d'inquiétude, venait de se retirer dans la chambre voisine. Peu d'instants auparavant, MM. Mignet, Thiers et Cousin, avaient vu pour la dernière fois leur ami. Béranger est mort à quatre heures trente-cinq minutes entre les bras de ses amis, serrant la main de M. Antier. L'un des médecins comptait les dernières pulsations : le pouls s'arrêta.

Tout était fini.

On se rappelle la tristesse extraordinaire qui se répandit dans tout Paris sur la fin de la soirée et qui semblait se promettre pour le lendemain une manifestation solennelle. ' 52

Quelques heures après que Béranger eut succombé, le ministre d'État fit savoir que le gouvernement, désirant honorer le poëte par un témoignage public, se chargeait du soin des funérailles. L'Etat remplaçait la famille absente, et l'exécuteur testamentaire n'avait plus de mission à remplir. Il fit remettre au ministre la copie de la lettre où Béranger, exprimant son dernier vœu, souhaitait que ses funérailles pussent répondre par leur simplicité aux habitudes de toute sa vie. Le gouvernement prit sur-le-champ ses mesures, il s'arma du vœu du poëte, et dans la nuit même fut posée cette affiche.

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