‹ Ma captivité en Allemagne;Chapitre 1 sur 13 · VI LETTRE DE MONSEIGNEUR BAUDRILLART · texte numérisé non relu

VI LETTRE DE MONSEIGNEUR BAUDRILLART

Confesseur de la foi patriotique et, au sens large du mot, confesseur de la foi catholique, vous l'avez été. Monsieur l'abbé : vous avez souffert comme Français et comme prêtre. Votre soutane a été exposée volontairement à la dérision et aux outrages, comme votre personne aux mauvais traitements, par ceux qui se targuent, devant le monde, de respecter, mieux que les Français, la Religion et ses ministres !

Sans doute, il passe, à travers votre récit, quelques douces figures de catholiques, honteux et émus des traitements qu'on vous infligeait. Saluons-les; ils n'ont pu faire plus que de rougir et de vous plaindre. Il y a surtout un bon et charitable prêtre à qui vous rendez noblement justice. Il a été payé par les injures de ses compatriotes, et peut-être par une sorte de disgrâce ; car il paraît bien avoir été éloigné, de parti pris, du théâtre de ses bienfaits.

Mais les autres, ces femmes, ces enfants, ameutés contre vous et vous piquant de leurs sabres de bois 1 Ces gardiens avides et grossiers I

Vous avez bien fait d'écrire ces choses, et

LETTRF T>F MONÎ^FTCNEim B^UDRTTXART ^^^

de les écrire sans l'ombre de déclamation. Vous dites ce qui fut, rien de plus.

Dans votre cœur de prêtre vous pardonnerez à vos bourreaux ; vous avez déjà pardonné.

Mais, Français, vous deviez votre témoignage à votre patrie, calomniée devant les neutres. Vous deviez crier bien haut : Qui donc, parmi nous, s'est conduit comme les Allemands? Ne faudrait-il pas remonter aux orgies révolutionnaires et aux scènes de la Réforme, pour trouver, contre des ecclésiastiques innocents, des actes semblables à ceux dont vous-même et vos compagnons avez été victimes?

Quelle lâcheté vis-à-vis d'hommes désarmés, épuisés par la fatigue et les privations, entourés de soldats ! De tels procédés, à l'égard des prisonniers civils, resteront la principale honte de nos ennemis, dans cette guerre d'où leur honneur, à aucun point do vue, ne sortira sauf.

Vous, Monsieur l'abbé, vous avez porté dignement le drapeau de la France et la croix du prêtre : l'honneur est de votre côté.

Soyez félicité de ce que vous avez fait, et

Aiii LETTRE DE MONSEIGNEUR BAUDRILLART

soyez-le aussi de l'avoir si simplement conté. Veuillez agréer, Monsieur l'abbé, l'expression de ma respectueuse sympathie et de mon entier dévouement en N.-S,

Alfred Baudrillart,

Vicaire Général, Recteur de l'Institut Catholique.

Extrait d'une Lettre DE Mg' L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE

Monsieur l'abbé.

Je joins, de bon cœur, mes iélicitations à toutes celles qui vous ont été adressées déjà, pour la publication de votre livre si opportun, si impressionnant, si admirable dans sa simplicité et sa vérité.

Je me ferai un devoir de le faire connaître et, si je le puis, de le répandre. 11 fera du bien partout.

Que Dieu vous bénisse et accorde plein succès à votre noble et patriotique et chrétienne entreprise.

Votre tout dévoué en N.-S. .

■J- AuGUSTO, Archevêque de Toulouse.

Auœ amis dévoués gui ont consolé mon exil^ et dont le cœur s'est ingénié à m'adoucir les rigueurs de la captivité, je dédie ces humbles pages...

Qu'ils veuillent bien trouver, dans ce simple récit, avec ^expression de ma gratitude, le témoignage de la vérité — de la vérité vécue.

Car, des Jaits relatés ici, il n'est pas an dont je ne puisse afjlrmer Vaathenticité absolue.

D'autres témoins, plus autorisés, et en grand nombre, doivent, eux aussi, déposer.

Il Jaut que la vérité — toute la vérité — soit connue, pour la conjusion de nos ennemis, comme pour la justification et fhonneur de notre cause.

Il est nécessaire que soient recueillis, jusqu'au dernier, les épisodes de cette guerre sanglante dont Cempereur Guillaume portera, dans UHistoire, la Jlétrissure.

0 peuple de France, c'est pour toi que tant de prêtres ont soujfert, à côté de tes glorieux

a MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

défenseurs ; pour toi qu'ils ont été traînés en captivité; pour toi que plusieurs, fiers de mourir pour la plus noble des causes, ont versé leur sang sur tous les chemins de l'exil. |

0 peuple de France, comprends enfin que ta n'as pas d'amis plus dévoués, de frères plus passionnés que ces prêtres, dont on a voulu te détacher, par le mensonge, la calomnie, la persicution.

0 peuple de France, ce sont tes prêtres fidèles qui rallieront, autour de la croix, dans un geste de consolation et d'espérance, les débris de ta grande famille.

C'est la vieille foi catholique qui relèvera tes églises renversées, et, autour d'elles, tes foyers détruits.

Oui, c'est la foi de Clovis, de Charlemagne, de saint Louis, de Jeanne d'Arc, qui rendra à la France sa splendeur, et, par elle, à l'Église sa liberté ; car la France est la fille aînée de l'Église, et, à son tour, l'Église est l'âme de la nation, le scdut de la France.

Le dimanche 3o août 1914, vers quatre heures de l'après-midi, un corps de cavalerie allemande — environ quarante mille hommes — envahissait le village de Dreslincourt. La tête de ligne s'arrêtait à l'extrémité sud, exactement à la porte du presbytère. Là, on mit pied à terre ; la chaleur était accablante ; hommes et chevaux mouraient de soif; couverts de poussière, ils avaient dû fournir une longue étape, se précipitant sur Paris, qu'ils ne croyaient plus qu'à quelques kilomètres 1

Sans violence, avec politesse, un officiel me prie d'aider à rafraîchir hommes et chevaux. Tous les ustensiles de cuisine sont mobilisés ; et, pendant que les soldats puisent une eau fraîche et abondante au puits du

i MA. CAPTIAITÉ EN ALLEMAGNE

jardin, j'apporte quelques bouteilles de vin

— Non, pas de vin... pas d'alcool! me crie un ofBcier supérieur qui passe ; seulement de l'eau !

Et les soldats, à regret, mais sans mot dire, sans sourciller, se soumettent au commandement. C'est la discipline, l'inexorable discipline germaine I

Pour arrêter, autant que possible, l'envahissement du presbytère, je me tiens sur le seuil, au bord du chemin, me dressant de toute ma taille, jetant sur les soldats un regard ferme, tempérant l'énergie de mon attitude par des paroles bienveillantes et toutes de conciliation.

Passe le général. Prince de G***, accompagné de son aide de camp — un de ses plus jeunes fils :

— Bonjour, Monsieur le Curé ; merci pour mes soldats !

Et il ajoute cette parole fatidique, si souvent répétée depuis : « C'est la guerre ! » — Pour les Teutons, la guerre excuse tout, justifie tout, même les forfaits les plus exécrables. Nous en aurons bientôt la preuve.

Cependant, l'armée s'installe, les canton-

nements se distribuent; j'aurai à loger et à nourrir six officiers. Le fourrier visite les chambres, choisit, dans ma cave, le meilleur vin, et part en donnant ses ordres. Survient on capitaine, s'exprimant dans un français irréprochable. Inspection faite du logement, il se déclare satisfait; oar il est de ceux qui doivent être mes hôtes. Je lui observe qu'il me sera impossible de fournir les vivres ; nous n'avons plus, depuis trois jours, ni pain, ni provisions.

— Donnez seulement le couvert ; nous nous chargeons du reste !

Et il demande quelques bouteilles de vin, pour son escadron, parqué dans le jardin voisin. — Sur ma remarque, que je suis prêt à être utile à ses hommes, et que je demande seulement que mon jardin et ma maison n'aient pas trop à souffrir :

— Soyez tranquille, je vais donner des ordres 1

Et s'approchant du mur très bas qui sépare mon jardin du verger voisin, où vient de s'installer son escadron, il donne ses instructions — je dirais, plus exactement : il les hurle ! Car le commauJement allemand n'est

autre chose qu'un cri rauque, inhumain, arraché du fond de la gorge, et dont ne peut se rendre compte celui qui ne l'a pas entendu.

De fait, pendant les incessantes allées et venues des soldats au puits, pas une salade piétinée, pas une rose cueillie. Or, il y avait là près de cinq cents rosiers, dans leur plein épanouissement — mes pauvres rosiers 1

Un des premiers soins du général avait été d'arrêter le maire comme otage. La nuit tombée, un peloton amène, au poste du presbytère, et plus mort que vif, le pauvre magistrat.

Il est condamné à passer la nuit, à la belle étoile, sur une botte de paille jetée dans le ruisseau, à la porte de son curé. Il proteste ; il veut coucher à la mairie. On lui impose silence; je lui envoie couverture et manteau ; il n'a plus qu'à s'exécuter.

Il pouvait être dix heures du soir; j'étais à mon bureau ; les officiers étaient montés pour prendre quelque repos.

Tout à coup, un son de cloche retentit sur différents points du village. Je sors ; soldats et officiers se précipitent; l'alarme est partout donnée.

On arrête le coupable, notre malheureux et brave garde champêtre, qui, à cette heure tardive, enjoignait aux habitants d'avoir à déposer à la mairie les armes dont ils étaient détenteurs. Celui-ci se réclame du maire, dont il exécute les ordres. Deux soldats le traînent, à demi mort de peur et le revolver aux tempes. Le maire est. tiré de sa paille, et, responsable de la conduite de son subordonné, va être fusillé.

Surviennent mes officiers; une discussion et des pourparlers s'engagent dans ma cour. J'obtiens un recours au général. Celui-ci, logé au château avec son État-Major, était au lit. Il faut croire que le personnage n'a pas le réveil maussade, car, sur le rapport de l'officier, il hausse les épaules, renvoie le maire à sa paille, tout en déclarant : « Nous ne connaissons pas ici d'autorité ; c'est nous qui sommes les maîtres ! »

A minuit, mes six officiers se mirent à table. La cave du presbytère avait été^'respectée : celle du château étant mieux garnie, l'État-Major lui avait fait de larges emprunts, Les ordonnances en rapportaient quelques bouteilles de vins fins, des liqueurs, et douze

bouteilles de Champagne. — Ce n'était plus les « douze litres à douze » de la vieille chan- •on, mais les « douze bouteilles à six »> ; et je certifie qu'on fit honneur au Champagne, A l'apéritif, première bouteille ! J'étais à mon bureau; les officiers m'appellent : « pour trinquer ! » disent-ils. Je me récuse : — a Je dois rester à jeun pour la messe ! » et ils n'insistent pas ; ils ont compris cette fin de non-recevoir.

Au cours du repas, par une porte entrebâillée, je surveillais les mouvements des ordonnances et l'attitude des convives. Tout fut absolument correct. On fit largement honneur au Champagne, accompagné de fin bourgogne.

— Vous voyez cette marque, dit l'un des convives, elle est notre propriété !

Et il désignait une maison bien connue de Reims.

Le repas terminé, — et sauf les vins fins, il avait été très sobre, à peu près l'ordinaire du soldat, — le capitaine passa dans mon bureau. J'avais remarqué son attitude correcte, mais froide et réservée avec ses collègues ; TexplicatioD m'en fut bien vite don-

née : eux, étaient protestants et Saxons; lui, catholique et Polonais. A plusieurs reprises, il me remercia, laissa une aumône pour les pauvres, et la conversation roula naturellement sur la guerre.

Attaché au ministère de la Guerre, très au courant de la tactique militaire et des opérations stratégiques, il m'exposa l'ensemble du gigantesque mouvement tournant des armées allemandes : laisser sous les murs de Paris une armée considérable, remonter sur l'Est avec des forces imposantes, envelopper — comme dans un étau — notre armée des Vosges et de la Meuse, assaillie déjà par l'armée du Rhin : tel était le plan aussi simple qu'il semblait infaillible.

Malheureusement pour eux, les Allemands avaient compté sans la Belgique ; leur plan allait être déjoué. Encore, eût-il eu chance de succès, si, ne laissant dans les Flandres que quelques corps d'armée, ils avaient porté sur Paris le gros de leurs troupes : ils enveloppaient alors l'Est, sans avoir à craindre l'armée russe, à peine organisée et aune distance très considérable.

— De sitôt les Russes ne seront pas prêts.;.

lo MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

de ce côté nous avons largement le temps ! m'avait affirmé l'officier.

Il n'avait que trop raison.

C'était pour nous la défaite, la fin brusquée de la campagne.

Aussi, mon capitaine, se croyant déjà aux portes de Paris, et sûr de la victoire, ajouta-t-il :

— Soyez tranquille, Monsieur le Curé, jamais plus vous n'aurez la guerre avec nous!

— Je vous comprends, mon capitaine, vous allez nous réduire de telle sorte, que nous serons anéantis pour toujours. Nous verrons bien ! En attendant, vous êtes encore à 97 kilomètres de Paris I

Sur ce dernier mot, il se retira.

Nous devions avoir bientôt la réponse de la Providence à la superbe insolence des Allemands. Car leur retraite précipitée sur la Marne est un véritable coup du ciel, et, pour l'issue de la guerre, un gage absolument indiscutable.

Le lendemain — lundi 3i août, — à trois heures du matin, quelques coups de sifflet, et l'armée allemande, sans bruit, sans lumière,

LES ALLEMANDS AU VILLAGE it

avec les plus grandes précautions, poursuivait sa route, sur Paris. Dès lors, le village demeura triste et morne, les cloches furen* condamnées au silence ; j'offris le saint-sacrifice dans une église presque vide ; ma pauvre population demeurait sous le coup de la terreur.

Pendant la première semaine de septembre, ce fut. sur la grande route nationale, un roulement continu et formidable d'équipages de toutes sortes, s'acheminant vers Paris. Nuit et jour, sur l'antique pavé, retentit, sinistre, lugubre, et répété par les échos de la vallée, le fracas d'innombrables voitures. C'était une file ininterrompue de véhicules de toute provenance : voitures oCScielles de munitions et de ravitaillement; tombereaux belges par milliers, chariots de culture du Nord, du Pas-de-Calais et de l'Aisne ; voitures de commerce et d'industrie; automobiles de toute forme et de toute dimension. Tout cela chargé de mobilier et d'objets de toutes sortes. Les Allemands déménageaient littéralement la Belgique et le nord de la France.

L'armée allemande disparue, nous commençons à respirer. Je m'efforce de rassurer mes pauvres paroissiens, malgré l'inquiétude qui me dévore. Car, l'illusion n'est guère possible ; le plan des Allemands se développe dans sa monstrueuse grandeur, tel que me Ta exposé l'officier polonais. A quinze cents ans de distance, les Germains s'avancent sur les traces des Teutons, dont ils sont les descendants et les dignes continuateurs. Leur marche ne rencontre aucun obstacle; dans quelques jours, ils seront sous Paris.

Du 3o août aux premiers jours de sep»

tembre, nous jouissons d'un calme relatif; presque chaque jour, sur la grande route, les régiments succèdent aux régiments. Heureusement, le village s'écarte de cinq cents mètres, ils passent rapidement; leur étape est plus loin; ils ont hâte de tomber sur Paris.

Une seule alerte. Un soir, nuit close, un cavalier apparaît au milieu du village, met son cheval à l'écurie, et, brandissant fusil e» revolver, sème la terreur dans le quartier. A demi-mortes d'effroi, quelques femmes me supplient d'intervenir. J'accours et trouve mon uhlan très excité, menaçant de faire

LES ALLEMANDS AU MLLAGE i3

nsage de ses armes. Impossible de noua comprendre. A tout hasard, je l'entraîne dans l'auberge.

— Donnez-moi un verre, du vin, et enfermez-vous dans votre chambre! dis je à la pauvre aubergiste, seule dans la maison.

Sans doute, mon Prussien avait soif; la vue d'une bouteille le calme subitement; je verse une rasade ; il est satisfait, et relève son fusil. Je m'efforce de lui faire comprendre qu'il lui faut coucher à la ferme, près de son cheval ; il paraît saisir et je rentre chez moi.

La porte à peine fermée, une forte détonation me fait bondir. Pas de doute, c'est mon Prussien qui fait des siennes. Je me précipite. Plus de soldat ; il a disparu, après avoir tiré, sans succès heureusement, dans un groupe d'hommes survenus, tout à l'heure, derrière moi.

Un poste allemand qui surveille la route, cinq cents mètres plus loin, à la ferme du Paradis, accourt au bruit de la détonation. Heureusement, le sergent parle français ; on «'explique, tout rentre dans le calme ; le lendemain, notre uhlan se retrouve et déguerpit. C'était un soldat égaré.

i4 MA. CAPTIVITÉ EN ATJEMAGNB

Cependant, les armées allemandes approchaient de Paris ; leur front se développait au delà des forêts de Compiègne et de Senlis, sur Dammartin et dans les plaines de la Brie, jusque vers Goulommiers. C'est alors qu'eut lieu cette fameuse bataille de la Marne, qui arrêta net l'envahissement, et obligea les armées allemandes à reculer précipitamment sur Soissons, Compiègne et Clermont. Cette victoire de nos armées, et la rapidité de la retraite de nos ennemis, tiennent du prodige ; les journaux eux-mêmes — l'Éclair entre autres — ont qualifié ce succès de miracle^ tant il est demeuré inexplicable.

Nous ne disposions que d'une armée très inférieure en nombre ; Paris était hors d'état de se défendre. Et voici que les Allemands, saisis de panique, remontent à la hâte, à l'Est, vers la vallée de l'Aisne et le Soissonnais ; au nord et à l'ouest, par la vallée de l'Oise, sur Compiègne et le plateau de la Somme.

Un peu plus de munitions, quelques renforts de troupes fraîches, de l'artillerie surtout, et Tarmée allemande eût été rejetée à la frontière.

LES ALLEMANDS AU VILLAGE iS

Dans notre vallée de l'Oise, à distance à peu près égale des deux plateaux de la Picardie et du Soissonnais, nous allions assister aux combats acharnés qui, depuis lors, ensanglantent toujours celte région désolée.

Le i5 septembre — un mardi, — vers trois heures, les avant-postes français sont signalés à l'entrée du village. Impatient de saluer nos chers soldats que, de toute la campagne, nous n'avions pas encore aperçus, je me précipite.

A trois cents mètres du presbytère, une ligne de soldats en sentinelles. Je leur donne à rafraîchir, et poursuis ma route. Trois cents mètres plus bas, dissimulé par un rideau de peupliers — le marais Marchera — qui, au midi, sépare Dreslincourt du chef-lieu de canton Ribécourt, un groupe d'officiers en observation. Poignées de main, causeries, explications minutieuses de la topographie locale ! Inutile d'insister.

— Nous arrivons de Rambervillers par

Dijon — un effectif de soixante-quinze mille hommes, — m'explique le capitaine. Nous n'avons d'ailleurs en face de nous que quelques bataillons; demain, nous allons de l'a- Tant.

Malheureusement, ce n'était pas quelques bataillons que nos troupes allaient trouver devant elles ; mais une artillerie considérable, toute une armée solide dont rien ne laissait soupçonner la présence, et qui s'était avancée la nuit, silencieuse, envahissant les chemins creux, les carrières immenses du plateau, les bois qui couronnent le village et la vallée.

Plus malheureusement encore, nos troupes allaient livrer bataille avec des effectifs incomplets — seulement une faible partie de ces soixante-quinze mille hommes, expédiés, par Dijon, sur notre front de combat.

Vers le soir, quelques balles furent échangées, sur la grande route, entre éclaireurs. Les Allemands venaient reconnaître la position exacte de nos troupes. A la nuit tombante, l'armée française faisait son entrée, prenait ses cantonnements ; un poste était établi au presbytère.

i8 MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

Le lendemain, 16 septembre, je venais de dire ma messe, j'allais me mettre à table; la fusillade commence, les mitrailleuses crépitent, le canon gronde, les bombes sifflent: c'est un ouragan effroyable qui se déchaîne autour du presbytère criblé de projectiles. — Ma nièce et moi, munis d'une simple couverture, n'avons le temps que de nous réfugier dans la cave. La situation du presbytère, isolé sur une hauteur, à l'entrée du village, en fait, en quelque sorte, l'objectif des combattants : il s'agit d'enlever ce mamelon qui commande la partie sud.

Vers neuf heures, une décharge formidable disloque le presbytère. Un obus vient d'éventrer largement la toiture, brisant les vitres et jusqu'aux bouteilles écroulées avec fracas. Il n'y a pas à s'y méprendre, c'est une bombe incendiaire ; nous le reconnaissons à l'odeur pénétrante, insupportable, qui envahit jusqu'à la cave.

L'incendie allumé, le feu trouve, dans les combles, un aliment trop abondant : caisses et provisions de toutes sortes; ornements d'Église, papiers accumulés ; puis, toute une bibliothèque, quatre cents volumes dont plu-

sieurs rares et précieux — héritage de mon vénérable ami, le doyen de Ribécourt, — enfin douze cents exemplaires de mes propres publications,

Bientôt, nous percevons le crépitement du feu qui gagne avec rapidité. Je voudrais arracher aux flammes les objets les plus précieux ; je me risque jusqu'au rez-de-chaussée; mais il me faut redescendre en hâte ; une pluie de projectiles s'abat de tous côtés ; plusieurs obus éventrent les murailles. Nous devons nous résigner et assister, impuissants, atterrés, à l'anéantissement de tout ce que nous possédons.

Lugubre et mortelle journée! Le combat fait rage toujours ; et nous, blottis au fond de notre retraite, nous ne pourrons que suivre les rapides progrès du feu. L'effondrement du toit et des plafonds du premier étage donne aux flammes un aliment nouveau. Les tableaux se décrochent, les armoires s'écroulent :je reconnais chaque meuble, au bruit de sa chute.

Enfin, les plafonds du rez-de-chaussée cèdent à leur tour ; le vestibule, l'escalier de la cave flambent au-dessus de nos têtes ; nous

ao MA Captivité en Allemagne

sommes perdus, asphyxiés et brûlés, si nous ne fuyons rapidement. J'enveloppe ma nièce de ma couverture, et nous nous précipitons dans l'escalier.

Dehors, nuit close; la bataille vient de prendre fin ; la flambée des incendies, allumés aux quatre coins du village, jette par tout sa note sinistre et terrifiante. Nous restons là, un instant, désemparés. Impossible de descendre dans la rue, les sentinelles sont partout.

A l'aide d'une échelle, nous franchissons un mur de clôture très élevé, et nous abritons dans la ferme voisine. Cependant, le feu continue ses ravages, le ciel s'éclaire de larges flammèches qu'emporte la brise : ce sont les notes et les travaux précieux du P. Aubry — plus de trente mille pages ; mes propre» notes et mes cahiers d'études — près de quinze mille feuilles ; enfin ma bibliothèque — ' plusieurs milliers de volumes : dernier aliment du feu qui va consommer ma ruine (i).

(i) L'imprimerie Desclée a publié les œuvres du P. Aubry, théologien, missionnaire, et de son frère, prêtre du diocèse de Beauvais : 18 vol. in-8.

LA BATAn.T,E. — LE BOMB\RDEMEN

Le lendemain — 17 septembre, — nouvelle attaque infructueuse des Français, pour enlever le village ; seconde nuit d'anxiété, à la ferme. Le 18, au matin, reprise du combat plus acharnée que jamais. Nous suivons, avec anxiété, le mouvement et les progrès en avant de notre artillerie ; nos troupes semblent gagner du terrain ; nous renaissons à l'espérance, lorsque, vers deux heures, le calme se fait tout à coup. Nous remontons des caves ; nos soldats ont disparu ; le temps s'est mis à la pluie. Dans les greniers éventrés du malheureux fermier, nous aidons à abriter le grain.

Mais un peloton allemand rôde dans les dépendances du presbytère ; il nous aperçoit, tombe sur nous, nous accuse de faire des signaux, nous entraîne avec la dernière brutalité, et, face au presbytère, nous aligne contre un mur, en compagnie du maire. Nous allons être fusillés i L'appareil qui nous entoure, la fureur des ofQciers et des soldats, ne nous permettent pas d'en douter. Dix fois.

aa MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

vingt fois, je renouvelle mon acte de contrition, offrant à Dieu ma vie pour mes malheureux paroissiens, pour la France si menacée 1

Je m'étais mis à la tête de mes hommes. Nous restons là, debout, collés au mur, peutêtre trois quarts d'heure, sous une pluie fine, glacée, persistante, assistant au pillage de la cave, de la basse-cour du presbytère et des maisons voisines. — Gravement, et tout pénétrés de l'importance de cette opération, les Allemands entassent, pêle-mêle, sur des voitures, mobilier, volailles, lapins, porcs, paniers et caisses de vin.

Les voitures démarrées et, avec elles, les quelques vaches échappées jusque-là au pillage, on daigne s'apercevoir de notre présence. Un lieutenant sonde nos poches, palpe nos vêtements, nous découvre la poitrine, cherchant sans doute quelque objet compro mettant. A son tour, un capitaine s'avancf vers moi :

— On a tiré du presbytère, hurle-t-il comme un sauvage ; nous l'avons brûlé !

— Non, on n'a pas tiré !

Et l'énergie de ma réponse est un démenU

LA BATAILLE. — LE BOMBARDEMEM a3

formel et lui prouve qu'il ne m'épouvante nullement.

Puis, un demi-tour, et nous sommes emprisonnés dans la chaumière voisine, sur quelques bottes de paille, sous un toit largement ouvert à la pluie.

De souper, il ne fut pas question ; du reste, nous ne songions guère à manger, malgré notre extrême besoin; et la nuit se passa, aije besoin de le dire? dans l'insomnie, à égrener mon chapelet, et à réconforter mes compagnons d'infortune. — Vers trois heures, un roulement se iSt entendre, puis un commandement rauque, et un coup de canon, tiré derrière notre chaumière, ébranla les murs chancelants de la masure. C'était le signal du duel d'artillerie qui allait durer toute cette Journée du i8 septembre.

Vers huit heures, une sentinelle nous jeta quelques pommes vertes, des croûtes de pain gris, desséchées ou moisies — notre déjeuner! Enfin, vers onze heures, les boulets siîfiant, les bombes éclatant autour de nous, on nous poussa dehors ; nous étions libres !

Ma première préoccupation fut de constater l'état lamentable de ma pauvre paroisse :

a4 MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

De larges brèches aux voûtes et sur la façade principale de l'église ; un pignon et son contrefort écroulés. A l'intérieur du monument, les nefs transformées en corps de garde ; un désordre et une malpropreté indescriptibles ; les croix brisées ; les nappes et les ornements souillés ; les fonts de baptême profanés — les Allemands se sont lavé les mains dans la piscine et les bénitiers 1

Autour de l'église, une vingtaine de maisons ruinées par l'incendie et les bombes ; les autres, pour la plupart, entamées par les obus ; des meubles brisés gisant partout ; linge, vêtements, vaisselle, batterie de cuisine, literie, tout cela pêle-mêle, traîné dans la rue, enfoncé dans une boue épaisse. Un peu partout, des chevaux éventrés et déjà en décomposition, des cadavres de soldats français sans sépulture — les soldats allemands avaient recueilli et inhumé soigneusement leurs propres morts. Enfin, deux paisibles habitants, la jardinière du château et un propriétaire tués par un éclat d'obus.

Cependant, le combat venait de reprendre ; force me fut de chercher un asile chez mon

LA BATAJLLE. — LE BOMBARDEMENT a3

voisin et ami — M. Legranger — bientôt mon compagnon de captivité et de misère. Là, ce fat, deux jours et deux nuits durant — le i8 et le 19, — une succession d'alertes continuelles, une vie d'anxiété inexprimable; des attaques sans cesse renouvelées, des combats acharnés et sanglants ; impossible de tenir dans les maisons criblées de projectiles. On vivait dans les caves, glanant, autour des marmites allemandes, quelques maigres morceaux ; plus de pain depuis longtemps ; pas d'autres provisions que le peu de légumes échappés au pillage.

Le dimanche 20, il me fut encore possible de circuler. Après une messe matinale, j'obtins du colonel l'autorisation d'enterrer la malheureuse jardinière. Déposé dans une des salles du château, son corps tombait déjà en décomposition. Je l'ensevelis moi-même dans un tapis — à la fois son linceul et son cercueil, — et trois soldats la déposèrent dans une fosse, creusée presque à fleur de terre, à l'entrée du parc.

Je me rappellerai longtemps cette toilette funèbre, j'allais dire macabre, au milieu de la horde des barbares impassibles, dans ce châ-

a6 ma captivité en ALLEMAGNE

teau saccagé, dans ce parc où semblait avoir soufflé le plus impétueux des cyclones.

Le soir, nuit close, six officiers s'installèrent chez mon hôte pour dîner. Plus de vin : ils arrivaient trop tard.

— Monsieur le Curé, me dit un lieutenant, il y a, ici, un château ; vous allez nous conduire à la cave !

Et, le revolver au poing, accompagné d'une sentinelle portant une lanterne sourde, il me fit marcher en avant.

Dans la cour du château, à la lueur du falot, je reconnais trois de mes malheureux paroissiens qui, encadrés de baïonnettes, attendent le sort qui leur sera fait. — Nous entrons dans le grand vestibule, jonché de vases brisés, de meubles disloqués ; nous traversons la cuisine à demi écroulée sous l'explosion d'une bombe ; la cave est encore accessible. L'officier scrute minutieusement les moindres coins, examine les bouteilles jetées çà et là en désordre, et remonte désappointé, mystifié : plus une goutte de vin l

Il me faut encore parcourir, avec lui, les grands appartements. Là tout est désordre indescriptible. Ce qui n'a pas été enlevé est

fionillé, brisé, saccagé : sur le perron extérieur, d'énormes fragments de glaces; dan? la boue de la cour, des fauteuils d'Aubusson; dans la salle à manger, tous les stigmates de l'orgie allemande.

Cependant mon officier a juré de trouver quelque chose ; il avise un flacon qui peut bien contenir deux doigts de cassis, et l'emporte précieusement, non sans avoir flairé, avec un soupir de déception, nombre de fioles, vidées par ses camarades plus favorisés.

De retour chez mon hôte, et traversant la salle à manger, je suis pris à partie par le colonel, mécontent, sans doute, de la chasse infructueuse de son subordonné :

— Que faites-vous ici, Monsieur le Curé?

— Mon colonel, vos soldats ont brûlé ma maison, détruit tout ce que je possède, ma bibliothèque surtout et mes papiers d'études, qui m'étaient si précieux. Je suis obligé d'accepter ici l'hospitalité.

L'officier supérieur ne dit mot ; son visage se rembrunit, et prend une expression très dure. Il avait compris la leçon ; mais il tenait sa vengeance. Le soir même, nous étions pri-

a8 MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

sonniers dans la chambre à coucher de mon hôte; et, le lendemain — lundi 21 septembre,

— sous une pluie de balles et d'obus, entraînés brutalement à l'Hospice, soi-disant pour nous y abriter contre le danger.

L'établissement était comble ; pensionnaires, vieillards, réfugiés de toutes sortes. Allemands surtout, s'entassaient des sous-sol aux mansardes. C'est là que, dans un cabinet étroit, nous fûmes réduits à nous entasser — huit personnes, dont trois femmes — sur la paille, au risque d'être asphyxiés par le seau hygiénique, que les barbares avaient eu la délicatesse de nous imposer, comme aux derniers des forçats. Inutile de dire que les deux nuits qu'il nous fallut passer dans ce réduit,

— nos dernières nuits de France, — furent sans sommeil. La grande fatigue, l'inquiétude, le sifflement presque continuel des balles et des obus autour de nous, ne nous permirent pas de fermer l'œil.

Le mardi matin, j'obtins encore, mais à grand'peine, de dire la messe, dans la chapelle intérieure, gardé par deux sentinelles. Ah ! de ma vie je n'oublierai cette fête de saint Thomas de Villeneuve, que l'Église

honorait ce jour-là, et l'émotion qui m'étreignait en montant à l'autel. Je ne me doutais guère que, de longtemps, je n'aurais cette consolation d'offrir le saint sacrifice !

Le lendemain — mercredi 28 — nous venions de déjeuner, la porte s'ouvre, on nous intime l'ordre de sortir :

— Ces femmes sont libres de rentrer chez elles, dit l'officier; quant aux hommes, ils vont être dirigés sur Noyon ; là, ils seront à l'abri du besoin et du danger!

Plus d'illusion, nous étions définitivement prisonniers de guerre ; les promesses menteuses du sous-officier ne me faisaient pas illusion.

Conduits à l'extrémité du village, nous grossissons le groupe d'habitants — une quarantaine, la fournée du jour — condamnés à la captivité : parmi nous, des vieillards, deux infirmes, de tout jeunes gens, un enfant de treize ans. Plusieurs sont partis les jours précédents, d'autres suivront encore, pris au hasard, dans les champs, au seuil de

8o MA. CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

leur maison, sur la route, sans motif allégué.

A ces braves gens, qui vainement avaient sollicité la permission de prendre, chez eux, de l'argent, du linge, des vêtements, on affirmait qu'ils allaient revenir dans quelques heures; aussi, semblaient-ils sans inquiétude. Je me gardais bien de les désillusionner. Hélas ! ces quelques heures durèrent de longs mois ; encore, tous ne sont-ils pas revenus !

En route pour Noyon ! — Je jette un dernier regard sur ma paroisse désolée. Hélas I peut-être ne la reverrai-je plus 1

— Si je puis quelque chose pour vous défendre, je suis là! dis-je à mes hommes.

Et je prends la tête du convoi, me dressant de toute ma taille, comme une protestation vivante, jetant sur nos ennemis un regard calme, mais ferme et significatif.

Sept kilomètres à pied jusqu'à Noyon. De nombreux soldats nous encadrent, et nous obligent à forcer le pas. A peine deux kilomètres franchis, mes infirmes — les deux frères Louis et Albert Caron, 68 et 72 ans — tombent épuisés. On les charge sur une chaise roulante, et trois prisonniers les traînent à notre suite.

LA BATAILLE. — LE BOMBARDEMENT 3i

La route est encombrée de soldats, d'artillerie, de chariots où s'entassent munitions et provisions de toutes sortes. Partout, des batteries dissimulées dans les chemins creux, derrière les broussailles, dans les replis de terrain.

L'apparition d'un prêtre au milieu des lignes provoque les moqueries, les insultes, les menaces, les gestes les plus grossièrement énergiques.

Après deux heures de marche, nous faisons à Noyon une entrée qui n'a rien de triomphal. Plusieurs se traînent difficilement ; la plupart sont en tenue de travail, même un pauvre charbonnier, pris dans sa hutte, au milieu des bois, et que je vous présenterai bientôt.

A la division militaire, le général Von d'Arnim jette sur nous un regard dur et implacable; ma soutane surtout a le don de l'exaspérer; il nous expédie brutalement. Inutile d'ajouter que d'habitants il n'y a trace nulle part; chacun s'est verrouillé avec précaution ; la vieille cité de saint Éloi est absolument aux mains des barbares qui fourmillent partout.

La place de la gare est assez vaste; nous

3a MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

trouvons là une foule serrée de soldats de toute arme. Quand nous débouchons du boulevard, l'apparition de ma soutane provoque une agitation extrême. Mes compagnons et moi, sommes aussitôt entourés, pressés.

On me hurle des injures, des menaces dans les oreilles ; les uns, appuyant leur baïonnette sur ma poitrine, font mine de m'embrocher ; les autres me jettent leur bicyclette dans les jambes; ceux-ci me montrent leurs poings en roulant des yeux furieux; ceux-là m'enfoncent dans les reins le fourreau de leur baïonnette.

Nous restons là plus de quarante minutes — longues, pour nous, comme un siècle.

Enfin, le train se forme; nous sommes entassés dans un wagon infect, humide encore du fumier des chevaux débarqués le matin. Nous allons entreprendre la seconde étape de notre interminable et douloureux calvaire.

Page 1