‹ Ma captivité en Allemagne;Chapitre 13 sur 13 · LA. FORTERESSE DE RASTATT.— LE RETOUR · texte numérisé non relu

LA. FORTERESSE DE RASTATT.— LE RETOUR

les meilleurs sont ceux qui hâteront la victoire.

(( Il ne faut pas s'inquiéter, dit-il, de voir que toute nouvelle invention, tout progrès industriel, soient immédiatement appliqués à la guerre ; il faut encore moins en conclure qu'on fait faire ainsi un pas en arrière à l'humanité et à la civilisation. La lutte n'en est, au contraire, que plus rapidement décidée, la guerre n'en est que plus vile fixée. Et c'est ce qui est à souhaiter; car, telle qu'elle nous apparaît, à cette heure, elle est un cataclysme qui ébranle tous les êtres, et fait chanceler le monde sur sa base. »

On ne dénoncera jamais assez cette abominable théorie. Interprétée par les généraux allemands, elle a inspiré certains ordres du jour qui resteront, à jamais, la honte de leurs auteurs. Mise en pratique par les officiers et les soldats, elle a abouti aux actes les plas criminels contre les personnes, donnant naissance, sans motif d'ordre militaire, à des procédés sauvages, par exemple l'assassinat des blessés, l'usage des matières brûlantes ou asphyxiantes, l'anéantissement de villes entières avec leurs monuments les plus vénéra-

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blés, l'exode en Allemagne de populations entières, hommes, femmes, enfants, vieillards, le pillage et l'incendie à outrance.

C'est bien ici, réalisées dans une première phase, les paroles prophétiques attribuées au Curé d'Ârs — le Bienheureux J.-B. Vianney :

« Les Prussiens reviendront encore ; ils détruiront tout sur leur passage. On ne pourra les empêcher d'avancer. Mais on leur coupera les vivres, et on leur fera éprouver de grandes pertes. Ils se retireront vers leur pays; on les y poursuivra, et il n'y en a guère qui y rentreront. Alors on leur reprendra ce qu'ils avaient enlevé, et beaucoup plus. »

La nouvelle tactique de l'État-Major allemand semble indiquer que nous touchons à la seconde phase de réalisation de la prophétie du saint prêtre. On croirait que les Allemands tiennent à laisser sur notre sol la maximum possible de cadavres. Combien resle-t-il de ceux qui ont envahi la France?

Il est singulier de constater que, réduits depuis si longtemps à la défensive, ils se soient étendus sur une ligne si longue, et, partant, si vulnérable. Il est non moins

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étrange de le» voir prendre, sur le champ de bataille, les méthodes les plus meurtrières pour leurs propres troupes.

Nous passons à Rastatt un second dimanche. Dans une des vastes casemates, l'aumônier français du camp est seul autorisé à dire la messe. Impossible d'exprimer la consolation des prisonniers et l'union touchante des prières. Les voûtes sombres et froides retentissent de chants émus. Dans les cœurs les plus endurcis se réveille la note chrétienne.

Il est bien beau, dans notre prison lointaine, cet 0 Salutaris qui a bercé notre enfance ! Ici, devant cet autel improvisé, au pied de Jésus-Hostie, en ces heures de détresse, la foi s'avive dans les âmes ; et si les cœurs sont élreints par l'émotion, si les larmes coulent, la confiance est complète; elle s'exalte dans VAve maris Stella; la Bonne Mère nous ramène au port !

L'aumônier visite souvent l'infirmerie, trop étroite pour le grand nombre de malades qui s'y succèdent sans discontinuer. Il y

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a là plus de quarante malheureux, épuisés par la captivité, et dont plusieurs ne reverront plus la France.

Une religieuse, détachée de la ville, leur donne ses soins et son dévouement. Malheureusement, elle dispose de trop peu de temps, car elle se doit à d'autres services. Et puis, les remèdes font défaut, même les remèdes les plus vulgaires et les plus indispensables.

Moi-même, bientôt, j'en ferai la cruelle expérience; car ma captivité va se terminer par la maladie.

Les crachements de sang sont revenus; les bronches se prennent fortement ; le larynx et la bouche sont en feu, je ne saurais plus avaler; la voix est complètement éteinte; la face se tuméfie ; les yeux ne supportent plus la lumière ; le cerveau éprouve une tension et une fatigue extrêmes. C'est une souffrance qui ne permet aucun repos. Et nous devons partir dans quelques jours ; on le dit du moins — car l'Allemand n'avertit qu'à la dernière heure.

Pour tout remède, un citron, quelques gouttes de teinture d'iode dans un litre d'eau — on en trouve si difficilement! Mais la Sœur

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Saint-R*** est là — une dévoué, une exquise Alsacienne qui, dans ses allées et venues continuelles, porte, presque seule, la charge accablante de l'infirmerie des trois citadelles, et qui, bien bas à l'oreille, me dit son impatience de saluer le drapeau de la France!

Sa sollicitude, ses soins délicats et inlassables, suppléent au manque de pharmacie.

Pour le prêtre dénué, souffrant, abandonné, elle s'ingénie à trouver un peu de sucre, du lait, une tasse de thé ou de cacao, apportés bien vite, en cachette.

Oh I l'ange du bon Dieu ! Que de larmes essuyées, que de consolations prodiguées! Et, au Ciel, quelle riche couronne I

Mais lorsque, le soir du 26 février — un vendredi — le Feldwehel nous apporte la bonne nouvelle, j'oublie la souffrance, je suis prêt à partir, le bon air de la France me guérira. Le médecin a bien dit qu'il y a danger ; le froid est revenu, la neige tombe depuis plusieurs jours... N'importe ! Les souffrances de la captivité sont trop longues déjà, l'impatience du retour irrésistible. J'ai toute confiance en Dieu; la Sainte Vierge m'assistera une fois de plus. Et puis, si, au pis-aller,

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je viens à tomber, du moins je mourrai pour la France, et je mourrai en terre française I Enfin le 27, à huit heures, notre convoi franchit la poterne de la sombre forteresse ; nous allons former un train de /i5o prisonniers, hommes, femmes, enfants. C'est fini, nos souffrances sont déjà loin ; les invalides ont retrouvé des jambes, les malades sont galvanisés par l'idée de revoir, dans quelques heures, la famille, les amis, la France!

De Rastatt à Schaffouse, trente heures de chemin de fer. Nous voyageons en toute allé- {^resse, par une journée magnifique, au milieu de montagnes qui rappellent la Suisse : de longs tunnels, des escarpements de rochers, de hautes futaies de sapins couronnées de vieux châteaux féodaux en ruine.

C'est la Forêt-Noire, dans son pittoresque sévère, avec sa nature sauvage, ses villages solitaires, ses scieries innombrables. Dans ces vallées étroites, loin des grandes villes, la guerre n'a point passé ; à peine quelques soldats; mais partout le calme, le silence, le contre-coup moral de cette guerre terrible qui fait rage là-bas, sur la ligne des Vosges, de l'autre côté du Rhin.

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Nous sommes à Schaffouse à cinq heures. Les soldats allemands qui nous accompagnaient ont disparu, comme par enchantement. Sur le quai, nous sommes reçus par les délégués de la Croix-Rouge, et dirigés vers les hôtels qui se partagent les groupes de prisonniers; là, une collation réconfortante nous est offerte. Sur tout notre parcours, la foule se presse, les mains se tendent pour nous offrir des cigares, du chocolat, des bonbons, des oranges. L'émotion est vive ; ce sont des cris de joie, des acclamations.

Pins tard, dans la soirée, distribution de vêtements à la plupart des prisonniers. M. Max Turmann veut bien présider lui-même le dîner qui nous est offert par la Croix-Rouge. Nous retrouvons, avec le vin de France, l'entrain, la gaieté. Nous buvons à la Suisse hospitalière, à notre chère patrie, au succès de nos soldats, à la victoire de la Triple-Entente !

Je viens de nommer M. Max Turmann, le professeur distingué, le sociologue et l'écrivain éminent. Son dévouement à l'Œuvre des Prisonniers est au-dessus de tout éloge; il est l'âme de la Mission catholique de Fribourg, il

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s'y dépense sans compter, comme d'ailleurs à toutes les œuvres catholiques qui appellent sa sollicitude. A lui, comme au Comité de la Mission catholique, dont la générosité a été pour les prisonniers un si grand réconforf, nous disons, en partant, un merci ému. De notre passage à SchafTouse nous emportons un souvenir qui ne saurait s'effacer.

Trois semaines auparavant, le passage dans cette ville des prisonniers de Gassel avait laissé l'impression la plus pénible. M. Max Turmann avait surtout été frappé de l'état de débilité et d'épuisement de mes malheureux paroissiens. Plusieurs ne sont rentrés en France que pour mourir. On ne saurait trop dénoncer à la France ce Général gouverneur de Gassel, et ce Commandant du camp de Niederzwerein : ils se sont toujours montrés d'une injustice et d'une dureté sauvages.

De Schaffouse à Genève, une nuit de chemin de fer. Longtemps, vers l'aube, nous longeons le lac, enveloppé d'une brume épaisse. Dans cette ville, deux heures d'arrêt, et nous gagnons les montagnes neigeuses de la Savoie ; nous franchissons la frontière ii Vive la France 1

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Nous somineâ reçus dans la ville-frontière — Annemasse — par le comité de la Croix- Rouge française, qui, à son tour, nous offre une généreuse hospitalité. C'est le second dimanche de Carême ; l'office paroissial va commencer. L'appel des cloches avive dans mon âme les émotions les plus complexes : la paroisse lointaine, l'église ruinée, le troupeau dispersé, décimé. Mais quelle consolation, dans cette première messe, là, si près de la frontière, et en terre française!

Inutile de dire si le contraste de la captivité me disposait à trouver notre culte singulièrement beau, dans sa majestueuse simplicité, et la messe paroissiale particulièrement touchante. L'Office s'ouvre par une supplication qui traduit à la lettre l'état d'âme de tout un peuple :

« Seigneur, souvenez-vous de vos miséricordes!... Ne permettez pas que nos ennemis nous dominent jamais... Délivrez-nous des dangers innombrables qui nous menacent!...

« Seigneur, j'ai levé vers vous mon âme ; j'ai confiance en vous; je ne serai pas confondu!... » (i)

(i) Introït du a* dimanche de Carême.

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La Croix-Rouge n'a rien oublié. Après un déjeuner confortable, chaque prisonnier reçoit des provisions pour le retour ; et, vers trois heures, nous montons en wagon.

Demain nous serons à Paris.

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