‹ Ma captivité en Allemagne;Chapitre 12 sur 13 · L\ FORTERESSE DE RASTATT. — LE RETOUR · texte numérisé non relu

L\ FORTERESSE DE RASTATT. — LE RETOUR

ses à la chasse du gibier humain. Le prisonnier ne répond-il pas assez vite aux appels, corvées et mouvements divers, dont l'organisation allemande est si prodigue : les chiens s'élancent et achèvent de mettre en lambeaux les misérables vêtements ; heureux quand les coups de dents ne vont pas jusqu'à la morsure sanglante. — En Allemagne, les animaux sont élevés, eux aussi, dans la haine du Français.

Peu à peu, chaque jour, des quatre coins de l'Allemagne, arrivent de nouveaux prisonniers, qui complètent notre effectif. Plus de 5o dames, retenues, dès le début de la guerre, en Alsace, où elles étaient venues en vacances. Elles traînent, avec elles, des enfants de tout âge, plusieurs à la mamelle; elles ont dû se constituer prisonnières, et attendront, comme nous, en quarantaine, l'heure de la délivrance.

Des hommes, en grand nombre, les uns jeunes encore, mais malades, les autres ayant dépassé 5o ou 60 ans. Presque tous portent le signe des prisonniers de guerre spécial au camp d'où ils viennent : soit, sur la poitrine ou dans le dos, en gros caractères, l'inscrip-

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lion prisonnier de guerre; soit un brassard jaune ou vert; soit une grande croix blanche ou une large bande, jaune, blanche ou verte ; soit un vêtement entier, de couleur mi-partie différente ; soit enfin, chose plus odieuse encore, un seul côté de la barbe et des cheveux rasé.

Parmi ces prisonniers, des aveugles, des Infirmes, des vieillards très âgés. L'un d'eux — 85 ans — a été pris aux champs, dans sa ferme. Quatre ont été amenés dans une voiture traînée par leurs compagnons d'infortune. Le plus âgé — 78 ans — épuisé de besoin ; un autre, ne pouvant marcher qu'à l'aide de béquilles ; le troisième, un jeune homme poitrinaire au dernier degré; enfin, une femme de 75 ans, morte bientôt derrière notre cloison.

A Rastatt, plus que dans aucun autre camp, les prisonniers souffrent horriblement de la faim. Les pauvres jeunes gens, surtout, assiègent notre chambre ; nous avons le cœur fendu à l'aspect de leur misère, et nous pleurons de ne pouvoir rien pour eux. Des journées entières, ils s'entassent aux portes de la cantine, dans l'espoir de glaner un reste.

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une croûte de pain ; car leur nourriture n'est pas seulement grossière, nauséabonde, elle est dérisoirement insuffisante ; et le pain, si mauvais, si terreux, si dur, si immangeable, et d'aspect si repoussant soit-il, suffît tout juste à ne pas les laisser mourir de faim.

Quelques jours encore, et ils vont revoir la France. Ils reviendront, les uns pour mourir, les autres pour porter, indélébiles, les stigmates de la captivité.

La mortalité sévit, à Rastatt, dans les trois forteresses où s'entassent misérablement des milliers d'infortunés prisonniers. La malpropreté inévitable, le froid, la faim, les mauvais traitements, font victimes sur victimes.

« — Depuis deux mois, je fais, chaque /oor, deux enterrements I » nous dit l'aumônier français, autorisé à porter aux différents groupes de prisonniers quelques secours religieux, rares, insuffisants — une messe ds temps en temps. Il est navré 1

Cette simple déposition est accablante et se passe de commentaire. Bientôt l'épidémie régnera ici en maîtresse. Déjà la tuberculose prend un développement inquiétant.

Sans doute, un inspecteur de la Croix-

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Bouge de Genève a été commis pour visiter les camps, s'enquérir des besoins des prisonniers, exercer une sorte de contrôle. Mais il est impuissant. Obligé de passer rapidement, il est soumis à une étroite surveillance, et ne saurait poser les questions les plus pressantes. Du reste, pour les Allemands, ses rapports n'ont guère plus de valeur que jadis mes protestations et mes appels à la justice et au droit des gens ; ils sont destinés à demeurer lettre morte.

Par une faveur exceptionnelle et inespérée, j'ai pu visiter la ville ; voici dans quelles circonstances. Un prisonnier civil, en traitement dans un des hôpitaux de Rastatt, vient d'apprendre que des prêtres sont arrivés à la forteresse Friedrichs. A tout hasard, il donne mon nom à une religieuse chargée de la visite des hôpitaux, et me supplie de l'aller voir.

Le Commandant m'autorise à sortir avec une sentinelle, et me voilà dans les rues. Les noms du prisonnier et de l'hôpital sont inexacts ; il nous faut visiter trois ambulan-

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ces, et chercher aux quatre coins de la ville.

Nous faisons à peu près le tour de Rastatt. Partout les brasseries et les cafés absolument vides ; très peu d'approvisionnements dans les magasins ; un aspect général très caractéristique. On y sent les préoccupations graves, l'inquiétude, la tristesse — une profonde tristesse ! Sur les boulevards, des officiers en grand nombre, des soldats à l'exercice.

Chose étonnante, ma soutane semble ne plus attirer leur attention ; d'aucuns même ont pour moi des marques de politesse. Il y a donc quelque chose de changé. Les Allemands douteraient-ils de la victoire? De fait, à Celle déjà j'ai remarqué, à certaines paroles, que le moral des soldats n'est plus le même; on devine de la fatigue, de la lassitude. Tout était calculé, chez eux, en vue d'une victoire foudroyante ; ce plan a échoué, le moral de leurs troupes en souffre. On le sent, nos ennemis seraient heureux de sortir du cauchemar, d'abandonner leurs projets monstrueux de conquête, pour une paix simplement honorable !

— Sans les Anglais, disent-ils, et si vous

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aviez voulu, avec vous nous aurions été le premier peuple du monde!

Je crois bien : l'union du vautour et de la proie !

Leur plan a été déjoué ; une fois de plus, dans notre misère, et malgré nos fautes sans nombre. Dieu a combattu pour nous ; il veut que la France vive, qu'elle soit toujours, à travers les nations, l'apôtre de l'Évangile, le porte étendard du Christ.

Enfin, je trouve le pauvre malade — un de mes bons amis de France. — Il n'a que 5o ans, mais il en paraît 80, tant les privations, la misère, la maladie, l'ont vieilli, ruiné. Hélas 1 sans ressources moi-même, je ne puis lui être d'aucun secours, lui apporter aucun adoucissement. Je ne puis que prier peur lui, pleurer avec lui. Je l'encourage, et lui laisse des paroles d'espérance. Mais son état est trop grave, la maladie trop irrémédiable ; il ne reverra pas son vieux père de 85 ans, sa mère paralytique de 79 ans.

Le soldat français qui le soigne — luimême en traitement à l'hôpital — me raconte que, laissé pour mort sur le champ de bataille, il a vu, autour de lui, les Allemands

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achever les blessés français. Ranimé par la fraîcheur du soir et se traînant difficilement, il a été pris à son tour, et déposé au bord d'une tranchée pour recevoir les balles françaises.

Dans une autre région, un soldat resté, lui aussi, sur le terrain, le crâne ouvert, sur le point d'être achevé à coups de baïonnette, comme, autour de lui, ses camarades, ne dut son salut qu'à sa connaissance de la langue allemande.

« — N'as-tu donc pas de mère? » dit-il au soldat qui allait le frapper ; et celui-ci, saisi et confus, releva sa baïonnette.

Nombreux d'ailleurs sont les témoignages qui permettent d'affirmer que ce ne sont pas là des faits isolés. Et nous avons ici l'application féroce des théories du trop fameux Von der Goltz, l'auteur de La Nation armées théories qui se résument en deux mots : Tout ce qui est utile est permis !

Le Feld-Maréchal, parlant de la guerre, préparée par les A-Uemands et aujourd'hui engagée, dit brutalement :

(I Elle sera d'une violence inconnue jusqu'à ce jour. Ce sera l'exode de deux peuples, et

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non pas la lutte de deux armées. On déploiera, de part et d'autre, toute la force morale pour une lutte à outrance, toute la somme d'intelligence pour s'anéantir. Le désastre sera grand comme les armées qui le provoquent... »

« Nous approchons, dit-il encore, d'un état de nature oii les guerres entre voisins ne peuvent prorenir que de la haine qu'ils se portent... »

Si, dans sa présomption sauvage de Teuton, Von der Goltz prévoit, du côté de la Russie, « et par l'insuflisance des voies de communication, une série de campagnes prolongées », il affirme qu'en Allemagne, au contraire, la guerre se prêtera à « une action énergique promptement dénouée ». Pour cette raison, il juge « nécessaire que son pays ne serve pas de théâtre de guerre, et que ses querelles se vident au-delà des frontières ».

Quant à la manière de faire la guerre, c'està-dire aux moyens de destruction, le Feld- Maréchal, dépouillant tout scrupule, dicte leur conduite aux soldats de Guillaume : il ne faut reculer devant aucun de ces moyens ;

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