LE CHEMIN DE L'EXIL A
foule ; et ce sont des cris, des poings levés, des menaces, des gestes d'une énergie farouche, — tout le répertoire des insultes teutonnes. Enfin, le train prend une plus vive allure, et bientôt, à toute vitesse, la nuit tombée, nous nous enfonçons dans l'inconnu, laissant, sur notre droite, la ligne de Cologne pour remonter vers le nord.
Après cette dernière nuit en Avagon — nuit de souffrance et d'anxiété indicibles, — au petit jour, nous sommes en vue d'une grande ville. Nos soldats ont nommé Cassel, un des jcentres les plus industriels de l'Allemagne |du Nord — 160 mille habitants dont douze !raille catholiques, — ville opulente, régulière, selon la conception allemande : « Alignement 1 fixe ! » magnifiquement bâtie, sillonnée de lignes de tramways et de chemins de fer, dominée par une forêt de cheminées d'usines.
Le train contourne la ville, et nous dépose, à l'ouest, dans le faubourg — Niederzwerein Vingt minutes de marche, et nous sommes au camp. Il tombe une pluie fine ; je porte, au bras, une mauvaise couverture de voyage, et, sur ma soutane légère, un vieux capu-
a MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE
chon — seules épaves échappées à l'incendie, — aux pieds, des chaussures usées, minces, qui ne me défendent nullement contre le froid et la boue si épaisse des chemins de traverse.
Tout à coup, au détour de la route, nous apparaît, là-bas, sur le plateau dénudé, le camp où nous allons être internés. Je jette un long et mélancolique regard sur ces tentes immenses qui s'organisent à peine. C'est là qu'il me faudra mourir 1 Car il n'y a guère à s'illusionner. Je sais les horribles sou9rances de nos soldats, prisonniers chez les Allemands en 1870 : la paille pourrie, le froid, la faim, les mauvais traitements, la vermine, les contagions.
Nous montons, résignés, vers ce nouveau calvaire. Une fois de plus, mon âme se tourne vers le ciel. Puisse Dieu prendre en considération nos souffrances I C'est pour ceux que nous aimons, pour nos chers combattants, pour la France 1
Cette pensée, qui me hante depuis mon départ, ranime mon courage ; jusqu'au bout, elle demeurera mon soutien,, ma force, ma consolation.
Le camp de Niederzwerein — en pleines terres labourées, un carré d'environ six hectares, clos de treillis en fils de fer — occupait, en 1870, le même plateau. Destiné à recevoir vingt mille prisonniers, il n'est pas encore aménagé, lorsque nous en franchissons les grilles ; deux ou trois tentes seules debout. On procède lentement à l'organisation complète : chemins, tentes, cantines, bureaux, éclairage, service des eaux, etc.
— Nous savions la guerre certaine, dit l'entrepreneur ; nous le savions môme depuis six ans; car il y a six ans que l'administration militaire nous avait commandé les pièces de charpente destinées aux camps. Tout était prêt, coupé, menuisé, étiqueté, numéroté. Il n'y a plus à faire que l'assemblage I
Le terrain, en pente rapide, aboutit à un
bas-fond marécageux. Là, des saignées pratiquées dans une glaise noirâtre et tourbeuse, versent une eau abondante mais malsaine et dangereuse.
Du sommet qui couroime le camp, la ville de Gassel apparaît, au levant, avec ses monuments : églises, théâtres, casernes, gymnases ; et ses nombreux établissements industriels. — Vers le nord, à l'horizon, sur la crête escarpée de la montagne, et couronnant une sombre forêt de sapins, le monumental château de Wilhelmshœhe, célèbre par la captivité de Napoléon III. Dans la vallée, un réseau de lignes ferrées et une circulation extraordinaire de trains — car la capitale de la Hesse est un des centres industriels et un des points stratégiques les plus importants de toute l'Allemagne.
A l'entrée du camp, notre colonne de misère fait halte : visite minutieuse des vêtements, saisie des couteaux, fourchettes, canifs, rasoirs, etc. Et nous voici, mes quarante paroissiens et moi, installés sous la tente. Nous y trouvons nombreuse compagnie : une cinquantaine de blessés, dont le pansement n'a pas été fait depuis plusieurs
LE CAMP T)E NIEDERZWEREIN 4?
jours; quarante soldats anglais; une centaine de soldats français de toute arme : infanterie, cavalerie, Arabes, turcos.
Notre groupe — les civilistes, disent les Allemands — ra occuper sa part du lit de paille — exactement la paroisse autour de son pasteur ; ce lit de paille, sans plancher d'isolement, sur une terre de culture détrempée par les pluies.
Notre tente, une vaste salle, très haute de toile, peut bien avoir i5o mètres de long sur lo de large. Dans toute cette étendue, trois lits de paille, deux contre les parois, un au milieu; entre chaque lit, une étroite allée, et, dans cette allée, des planches sur des tréteaux — la salle à manger! L'installation est facile, le mobilier plus que sommaire : une couverture de laine grossière, une gamelle de fer émaillé, une cuiller, une toile à sac en guise de serviette et d'essuie-main.
Cette première journée — triste dimanche sans messe, sans secours religieux I — se passe à faire connaissance avec nos nombreux compagnons de captivité. Tous veulent me serrer la main; au récit de mon arrestation, on s'indigne :
48 MA. CAPTIVITÉ EIV ALLE^fÂG^E
— Est-ce possible?... un prêtre!... à votre âgel... Les barbares I
Leur franche sympathie me touche. Je retrouve bien là le soldat français, primesautier, généreux ; prêt à rire de tout, comme aussi à rendre tous les services — le cœur sur la main !
Dès le premier moment, la brutalité spéciale avec laquelle les Allemands affectent de traiter les soldats anglais m'impressionne péniblement. Ici, comme partout, on leur fait payer cher l'alliance française : on la leur pardonne d'autant moins, qu'elle nous vaut de pouvoir soutenir la lutte gigantesque dans laquelle nous sommes engagés. Les corvées les plus dures et les plus répugnantes sont pour eux; sans cesse en haleine, ils sont à toute minute inspectés, pris à partie, bousculés. Eux, sans jamais se départir de ce calme froid, flegmatique, qui désespère leurs ennemis, se plient, sans mot dire, sans broncher, à toutes les exigences, à toutes les besognes les plus grossières.
Mais venons au régime, à l'ordinaire. Vers sept heures, trois coups de clairon : c'est le lever. Nous sortons de notre paille, plus ou
LE CAMP DE NIEDERZWEREIN ig
moins engourdis par l'humidité ; caries nuits sont fraîches, presque toujours pluvieuses. Les couvertures pliées et alignées, on procède à la toilette, là-bas, à 200 mètres, dans ce basfond marécageux oiî il n'est possible d'aborder qu'à travers un lac de boue, d'où on arrache difficilement ses chaussures en ruine, et où il n'est pas rare de s'étaler piteusement.
Puis, le déjeuner : une gamelle de café noir, sans sucre ni pain ; le jus, comme nous disons — un liquide noirâtre, bourbeux, détestable, qui n'a, du café, qu'une qualité, c'est d'être bouillant, et de nous réchauffer un peu, après une nuit froide et sans sommeil.
A dix heures, distribution du pain : trois à quatre cents grammes d'une pâte, ou plutôt d'un mastic noirâtre, indigeste, dur à casser les dents, — la ration de vingt-quatre heures, dévorée immédiatement, tant la faim est pressante.
A midi, impatience des estomacs faméliques ; grand défilé des gamelles à la cantine. Il s'agit de toucher la maigre et fort peu appétissante ration — le plat du jour — destinée
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non pas à nous raosasier, mais à nous empêcher de mourir de faim. Chaque jour, le défilé se prolonge davantage, car de nombreux prisonniers arrivent continuellement; il faut prendre son tour ; on fait queue des heures entières, souvent par la boue, la pluie, la tempête.
Les bons bourgeois de Cassel, très friands du spectacle, se pressent toujours en foule aux grilles du camp; ils viennent se repaître du tableau de notre misère. Ma soutane surtout fait sensation ; elle semble exciter la haine des spectateurs plus encore que la vue des soldats.
L'apparition du prêtre catholique, gamelle en mains, provoque des cris, des trépignements, des insultes sans nombre; vingt appareils photographiques se braquent dans ma direction. C'est un succès assourdissant!
De leur côté^ officiers et soldats, toujours nombreux au camp, me dévisagent avec mépris ; les uns passent à côté de moi, et me jettent une injure dans l'oreille; d'autres se plantent devant ma gamelle, pour m'insulter plus à leur aise. Ce sont des ricanements, des contorsions frénétiques 1
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Enfin, sous la tente, je puis gruger en paix ma misérable écuelle : tantôt une portion de carottes ou de choux, nageant dans une sorte de bouillon fade; tantôt une purée de pois, une bouillie de pâtes ou de semoules avariées, que nous baptisons la soupe aux serins ; tantôt des rutabagas ou de l'orge, à peine cuits et d'une digestion presque impossible; tantôt des cosses sèches et parcheminées, de haricots, bouillies et gonflées, en potage, dans l'eau chaude ; de temps en temps, brochant sur le tout, une noisette de viande, quand, par extraordinaire, dans les 200 litres d'eau qui servent à cuire nos aliments, on a jeté quelques mauvais os — déchet des boucheries de la ville.
A la nuit tombante, avant de nous blottir dans notre paille humide, et en vue sans doute de nous préserver du cauchemar, et de nous ménager un sommeil léger, un repas de famine : soit un affreux petit fromage de la grosseur et de la forme d'une pièce de cent sous, fortement aromatisé du cumin ; soit une minuscule tranche de saucisson ou de boudin mal cuit, froid, très indigeste; plus rarement, un hareng salé cru, à l'as-
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pect si visqueux, à l'odeur si nauséabonde, qu'il me fut toujours impossible d'y mordre.
Après ce semblant de repas, chacun de se rouler dans sa couverture, et de s'installer dans sa paille. Il faut essayer de dormir; mais la nuit est si longue 1 L'esprit si plein d'anxiété, le corps si travaillé par la fièvre, l'épuisement!
Au camp, la vie du prisonnier est inaclive et désœuvrée sans doute ; mais sans cesse il est tenu en haleine par toute une série de mouvements et d'exercices. On sait si les Teutons sont passés maîtres en procédés bizarres et en inventions tracassières. Jamais, dans aucune armée de l'Europe, le caporalisme n'a régné plus souverainement, j'allais dire plus stupidement, qu'en Allemagne. Il prend, chez nos ennemis, des proportions invraisemblables :
Appel nominal, groupement par section, rassemblement général, distribution des corvées ; revue du Commandant, inspection du Général, fouille des vêtements et visite de la paille, saisie du tabac, des couteaux, fourchettes et instruments tranchants; théorie de la
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tenue, du maintien, du salut civil et militaire, etc., etc..
Et puis, le chapitre des défenses, avec sanctions appropriées et naturellement odieuses : défense de cracher à terre, sous peine d'être consigné sous la tente — or les mouchoirs font complètement défaut; — défense de tenir les mains dans les poches, surtout devant un officier, sinon le piquet.
J'ai vu, à mes côtés, un vieillard de 70 ans, mon paroissien, mon ami, affaibli, malade, pris à partie, pour n'avoir pas assez vite tiré les mains des poches, en croisant un sousofficier; il fut secoué, inscrit au tableau des punitions, menacé de deux heures de piquet.
Qui ne connaît ce piquet, qui se dresse à l'entrée de chaque tente, et auquel nos antimilitaristes de France ne croient pas encore? Le patient, ligotté, reste là — an pieu — une heure, deux heures, une demi-journée, selon la gravité du méfait commis, tantôt par un soleil brûlant, tantôt par une bise aiguë ou sous une pluie battante.
Sous peine d'être fusillé, défense d'approcher des grilles de clôlure, même pour y se-
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cher sa misérable lessive — une mauvaise chemise, un mouchoir ou une paire de cliaussettes, lavés à l'eau froide, sans savon.
Pour le prêtre catholique, nos bons Allemands ont une sollicitude toute paternelle et des exigences draconiennes. Le dimanche qui suivit mon arrivée, je me fis un devoir — un bonheur — de visiter quelques tentes, et de donner à nos chers soldats une parole de sympathie, d'encouragement et de consolalion chrétienne ; car il n'était pas encore question de service religieux. A peine sous la première tente, je me sens appréhendé et secoué violemment ; un officier, avec force menaces, m'intime l'ordre de sortir au plus tôt.
— Il est défendu d'entrer dans les tentes, dit-il, c'est du désordre, de la sédition !
— Mais ces soldats sont catholiques 1 et c'est aujourd'hui dimanche!
— Je ne connais ni catholique, ni protestant; je ne connais que des prisonniers!
Et je me réfugie dans ma paille, profondé-
ment attristé. Décidément, je me faisais encore illusion snr la tolérance de ces êtres sans âme qui affichent hypocritement des sentiments religieux !
A maintes reprises, pendant les trentecinq jours de ma captivité au camp de Niederzwerein, je voulus aborder la question des secours religieux aux prisonniers ; toujours la réponse fut négative ou dilatoire. Je fis sonder le Commandant par l'interprète français, chef de ma section ; auprès de plusieurs officiers, qui semblaient moins sectaires, je risquai une démarche personnelle. Réponse identique :
— On verra... La question n'est pas dd mon ressort... Attendez un règlement!
Finalement, un personnage douteux me fut envoyé de la ville : figura fausse et chafouine ; regard fuyant et pointu ; lunettes énormes et costume de clerg>-man ; le type achevé du pasteur protestant retors et mielleux.
Il s'intéressait, disait-il, à mon état; me voulait beaucoup de bien ; s'inquiétait des besoins religieux du camp I
En définitive il faisait officieusement une enquête à peine voilée sur mon identité, mes
antécédents. C'était un agent direct du Commandant. Bien entendu, il ne reparut jamais.
J'étais au camp depuis quelques jours ; le Général venait de passer la revue de ma tente. Il me fait signe d'avancer, et, dans un français correct, m'interroge sur les circonstances de mon arrestation. Devant les ofQciers qui l'entourent et me dévisagent d'un air féroce, je lui demande justice ; il ne répond pas et tourne le dos.
Si le Général était dur, le Commandant du camp était brutal, et ses sous-ordre sauvages. Je vois toujours ce Feldwehel court, ventru, congestionné dans son ceinturon, les yeux en boules de loto, la figure furibonde et grotesque. Son plaisir est de me poursuivre partout; il voudrait me prendre en défaut; le règlement des prisonniers est si complexe, et la consigne militaire m'est si peu familière encore 1
Si je m'écarte dans les allées boueuses du camp, il me repousse vers ma tente ; si je m'assieds auprès d'un blessé, il m'enfonce dans les reins le fourreau de sa baïonnette — une bonne farce pour m'obliger à un doulou-
LE CAMP DE NIEDERZWEREIN S-j
reux «oubresaut ; si j'accoste deux ou trois soldats, je suis un séditieux ; saluant Toffîcier qui passe, si je ne le regarde pas dans les yeux, je suis un insolent. C'est une conjuration pour me rendre la vie impossible, et décharger, sur ma soutane, la vieille haine des fils de Luther.
A tout instant, des officiers, des sous-officiers, admis à visiter le camp, pénètrent «ous la tente : c'est un continuel « Garde à vous 1 » Ils ont amené leur famille, jusqu'aux enfants et aux chiens. Que n'ai-je le crayon de Hansi pour esquisser la silhouette de « ces dames », raides et compassées ! — Elles nous toisent d'un air supérieur, et avec une gravité du plus haut comique.
Étranger aux questions de mode et de toilette, je ne puis pas ne pas avoir les yeux tirés par le mauvais goût parfait qui affuble nos bourgeoises de Gassel : des chapeaux aux plumes démesurées, aux formes étranges et ridicules ; des robes et des manteaux aux couleurs dures et criardes — le jaune perroquet voisinant avec le bleu de Prusse, le vert le plus audacieux marié au rouge flamboyant.
58 Ml CAPTIVITÉ EN ALLEMAGxNE
L'observation est devenue banale, tant elle a été faite : l'Allemand manque de goût; il n'a pas l'idée du beau, du fini. Chez lui, tout est lourd, inachevé, prétentieux. Il cherche le colossal, et il trouve le ridicule.
Peu de temps après mon arrivée, j'étais assis sur le plateau, réchauffant, à ce bon soleil d'automne que je n'avais guère encore vu, mes pauvres membres engourdis par l'humidité de la nuit, lorsqu'au détour de la route apparaît un convoi de prisonniers. Au milieu d'eux, un prêtre (i), le vénérable doyen de JNesles, 68 ans, brisé de fatigue et d'émotion^ la soutane couverte de fange jusqu'à la ceinture, nu-pieds — ses chaussures sont restées dans la boue. A peine sous la tente, il s'affale sur la paille, épuisé, anéanti. Cette fois, le Commandant a pitié, et celui qui, plus tard, sera mon inséparable compagnon de captivité, est hospitalisé dans un des nombreux hôpitaux de Cassel.
Deux jours après, la Providence m'envoyait un autre compagnon d'infortune, M. l'abbé D***, prêtre du diocèse de Cambrai. Malheu-
(i) M. Tabbé Couvreur, chanoine d'Ain ions.
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reusement, au camp de Cassel, il nous fut toujours difficile de nous voir, tant étaient grands la défiance et le mauvais vouloir des autorités militaires.
Un instant même, il fut question de m'imposer la corvée : préparation des légumes, nettoyage du camp et dès fosses, transports de matériaux à épaules d'hommes, etc. Le sergent de service m'avisa :
— Si on me. condamne à la corvée, je m'y soumettrai une seule journée, afin que soit mieux établie, et aux yeux de tous, la malice infernale de ce procédé sectaire. Et puis, devant témoins, je reprocherai au Général sa conduite odieuse envers le prêtre catholique !
Le propos fut-il répété au Commandant?
j'ai tout lieu de le croire ; car, de m'obliger à la corvée, il ne fut plus question.
L'arrivée continuelle de nombreux prisonniers civils offrait un spectacle plus lamentable encore. Tous les âges, toutes les classes, s'y trouvaient représentés ; on entassait, sous la tente, des enfants de treize ans et des hommes de soixante-quinze ans ; des centaines de jeunes gens de quinze à vingt ans; des
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industriels, des notaires, des avocats, de» instituteurs, des ouvriers en tenue de travail et pris à leur chantier — tous ces malheureux, épuisés de besoin et de misère 1
Quelle plume pourra jamais assez flétrir l'infâme cruauté qui approvisionnait le camp de misères humaines, et les cimetières allemands de cadavres ? Car beaucoup de ces infortunés ne devaient pas revoir la France. L'un d'eux, soldat et prisonnier dans ce même camp de Gassel, en 1870, vint y chercher la mort ; il avait près de soixante-dix ans.
A l'entrée d'une tente, à la belle étoile, dans un cadre de planches et sur une botte de paille, gîtait un pauvre idiot, ramassé parmi les civils; les chiens sont mieux traités. Nos tortionnaires n'avaient pas de plaisir plus grand, que de le promener, sur une petite voiture, dans les allées du camp,
— Voilà la race française, disaient-ils;... peuple dégénéré;... nation abâtardie!....
Et c'étaient des rires, des quolibets, des contorsions absolument révoltants,
A noter aussi l'internement de quelques centaines de prisonniers russes. Leur aspect
LE CAMP DE NIEDERZWEREIN 6i
était navrant. Plusieurs nu-pieds, dans la boue épaisse et glacée ; quelques-uns sans capote, vêtus d'un simple sarrau de toile grise. Boutons de cuivre, ceinturon, casquette, bottes, gourde, marmite de cuivre rouge, ils avaient tout vendu pour un peu de pain ; et ils nous arrivaient épuisés, rongés de vermine, mourant de faim.
C'était plaisir de les entendre, le soir, chanter en chœur leurs prières, leurs hymnes nationaux. — Puissent les milliers de prisonniers civils et militaires qui les entouraient, avoir compris la leçon l
De l'incendie du presbytère, je n'avais eauvé que mon chapelet, mon bréviaire et une mauvaise couverture de voyage. J'avais été enlevé sans chapeau, sans argent, avec une soutane légère, une vieille pèlerine de molleton, pas de linge que celui que je portais. — On juge de ma détresse, dans l'humidité du camp, à l'entrée de l'hiver, par ces nuits froides, et de longtemps dans l'im»
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possibilité de me fournir des vêtements chauds.
Mon voisin de paille et moi, il nous fallut mettre en commun nos couvertures, pour nous abriter contre le brouillard pénétrant de la nuit. Couchés dès six heures, blottis dos à dos dans notre paille, enveloppés de nos trois couvertures, nous réagissions de notre mieux contre l'humidité qui montait de la paille et qui tombait sur nous d'en haut.
Mais impossible de fermer l'œil : les in quiétudes et les souffrances morales, la grande fatigue et l'épuisement du corps, la soif ardente — car je ne me résignais pas à boire de cette eau marécageuse du camp, qui fut si funeste à plusieurs — tout cela me tenait en éveil, brisé, anéanti. Les longues heures de la nuit se passaient à égrener mon chapelet. Ah ! c'est bien à la Sainte Vierge que je dois de n'avoir pas succombé I
Vers deux heures du matin, je sortais de la tente ; la fraîcheur de la nuit me reposait un peu ; et, retourné à ma paille, j'avais une heure ou deux d'assoupissement.
Si la journée était moins pénible, elle était
aussi bien longue, avec son désœuvrement ; pas un livre, pas un journal, rien ! D'ailleurs, la perle de mon binocle me rendit bientôt impossible toute lecture, même celle du Bréviaire.
Sous la tente, je m'arrêtais à causer longuement avec les soldats, les instituteurs, dont la campagne semblait modifier singulièrement les idées ; avec nos chers blessés, dont la plupart avaient conservé, d'une enfance chrétienne, les meilleures impressions.
Un turco, surtout, était mon grand ami, Sidi, l'enfant du désert. Dans une charge à la baïonnette, il avait reçu, à la tête, une horrib'e blessure ; mais le crâne était solide ; et il me racontait, en découvrant ses dents brillantes comme l'ivoire, et avec le geste approprié et énergique, comment il avait expédié molto, molto Prussi !
Un jour, le camp reçoit la visite d'un officier supérieur; il veut voir le turco. Celui-ci se présente à l'entrée de la tente ; nous nous entassons derrière lui.
— Vous faites partie de l'armée française... de la grande armée française! réitère rofïicier, d'un ton de mépris.
Personne ne dit mot ; mais sous le coup d'une même pensée, tous nous tournons le dos dédaigneusement.
Ce pauvre turco, lui aussi, était l'objet d'une haine acharnée. Plus d'une fois je l'ai vu, bousculé par la sentinelle, se dresser superbement, grinçant des dents, roulant ses grands yeux noirs, et, par son attitade terrible, obligeant le soldat à se calmer et à baisser le regard.
A côté de Sidi, un petit troupier blessé derrière l'oreille. Le major allemand venait de le panser, après huit jours de souffrances. Une balle, reçue dans le cou, vers la nuque, s'était logée derrière l'oreille, déterminant un énorme abcès aux lèvres de la plaie. Je sentais, sous mes doigts, cette balle, toujours là, à fleur de peau ; pourquoi le major ne l'avaitil pas délogée?
D'ailleurs, le médecin allemand ne s'empressait guère auprès de nos blessés ; heureux quand un major français, lui aussi prisonnier, pouvait passer quelques heures au camp ; c'était alors du cœur, du dévouement, un rayon de la France !
Nous avions, cependant, à l'entrée de la
quatrième tente, une infirmerie — une table, quelques flacons, deux infirmiers français. Malheureusement, les remèdes devenant de plus en plus rares, le major allemand — un gros homme congestionné dans la sangle qui l'encerclait — administrait, invariablement, les mêmes médicaments : morphine, teinture d'iode, quinine ; panacées destinées à parer aux cas les plus variés. Les malades euxmêmes ne voulaient plus se présenter, jusqu'à ce qu'au dernier moment on les jugeât mûrs pour l'hôpital, c'est-à-dire, presque toujours, pour la mort !
J'ai parlé du service et de l'aménagement des eaux. Elles jaillissaient si fraîches et si abondantes des nombreuses saignées pratiquées dans la partie basse du camp, que, dès leur arrivée à Niederzwerein, mes pauvres paroissiens, épuisés de fatigue, dévorés de soif et de fièvre, se jetèrent avidement sur ces sources. J'eus beau les rappeler à la prudence, leur représenter le danger de ces eaux dont je me défiais, comme par instinct. La souffrance fut plus forte que tout raisonnement; et, en moins de trois semaines, plusieurs payèrent de la vie leur imprudence.
Moi-même, pendant toute ma captivité au camp de Cassel, et malgré la soif qui me torturait, nuit et jour, j'eus la constance de m'abstenir de ces eaux, dont je constatais les effets désastreux sur les malheureux prisonniers.
Certainement, le voisinage des fosses hygiéniques, disposées en déclivité, aux deux points extrêmes du camp, devinrent, à bref délai, un élément terrible de contamination et d'empoisonnement.
Ces horribles et infects réduits, organisés dans des conditions de malpropreté absolu* ment révoltantes, ont été une des causes les plus indiscutables de cette mortalité qui sévit encore au camp de Niederzwerein. Actuellement, le typhus y a frappé près de trois mille prisonniers; depuis de longs mois, le camp est toujours en quarantaine ; et, des vingt mille prisonniers parqués dans ce champ de mort, combien survivront, et dans quel état seront-ils rendus à leur famille désolée ?
Je ne vous ai pas encore présenté mon second camarade de paille — à droite — pauvre vieux charbonnier, enlevé dans sa hutte de la forêt, arrivé au camp si malade, qu'il
lui était impossible de se mouvoir. Le malheureux mouillait sa paille, et il fallait lui porter les aliments à la bouche. On eut enfin pitié de lui ; au bout de trois semaines, il alla mourir à l'hôpital ; et, sur son fumier infect, à peine recouvert d'une poignée de paille fraîche, on installa un nouveau voisin. Ce dernier, depuis notre internement, gardé nuit et jour par une sentinelle, ne pouvait ni sortir de sa paille, ni parler à ses compagnons de captivité, sans être frappé brutalement à coups de poing et de pied, à coups de crosse ; condamné à mort, comme espion, pour des crimes imaginaires — car il était parfaitement innocent, — il fut enfin gracié par le Général, après des pourparlers sans nombre, et des brutalités, des tortures qui avaient fortement ébranlé son cerveau.
Cependant, les santés commençaient à fléchir; les prisonniers plus âgés, tombés l'un après l'autre, allèrent finir à l'hôpital. Seul, un soldat français mourut au camp, ignoré, sans secours, loin de moi, sous sa tente, à
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l'extrémité du plateau. J'obtins, à grand' peine, de faire une prière sur son corps, et de l'accompagner jusqu'à la grille. Les prisonniers formaient le carré, les Allemands étaient au port d'armes.
Longtemps, sur le plateau, nos yeux suivirent le fourgon qui conduisait ce corps sans cercueil, enseveli dans sa capote, là-bas, au champ des morts. Et chacun rentra sous la tente, le visage sombre, le cœur serré. L'hiver, au camp, pour moi c'était la mort, l'abandon sur la terre étrangère. Et, une fois de plus, je fis à Dieu le sacrifice de ma vie. Puisqu'il fallait à la France coupable une expiation, la pensée d'être utile par ma mort me réconfortait.
Notre état déplorable inspira-t-il de la compassion ou des remords à nos geôliers? les gémissements des malades furent-ils enfin pris en considération ? De fait, après trois semaines de pourparlers, de réclamations et de plaintes, on accorda, le soir, un peu de soupe chaude aux hommes de soixante ans, mais à l'exclusion de toute autre ration.
On n'imagine pas ce que coûte, en Allemagne, de démarches, de négociations sans
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nombre, très souvent sans succès, la moindre dérogation aux règlements, la plus petite faveur, l'autorisation la mieux justifiée. Les difficultés sont telles, qu'on se décourage, on abandonne la partie, on se résigne à mourir.
Un exemple entre mille.
Un de nos compagnons ' de captivité est emmené avec son petit-fils — treize ans et demi. L'enfant tombe malade en cours de route ; il est enlevé au grand-père, malgré ses supplications. L'enfant guérit à l'hôpital; on l'expédie seul dans un camp inconnu. Impossible au grand-père de retrouver la trace de son enfant ; il n'a le droit d'écrire à personne. Heureusement, l'enfant a une tante de nationalité allemande; par l'inlermédiaire d'un sous-officier complaisant — ils sont rares en Allemagne, encore celui-ci est-il catholique, — la tante découvre enfin le camp du pauvre petit; elle s'adresse au ministère de la guerre, mais elle n'obtient le renvoi de l'enfant ni à son grand-père ni à sa famille allemande. Dans l'intervalle, le grand-père rentre à Paris, bénéficiant de ses soixante ans, et le pauvre petit n'ebl libéré que plus tard ; on l'expédie à Marseille.
Cependaat, la saison devenait plus froide; l'hiver, dans ces contrées lointaines, devail être très dur; et je manquais des vêtements essentiels. On venait bien d'installer une cantine, mais tout y était hors de prix, et j'avais si peu d'argent! On parlait aussi, pour l'hiver, de baraquements chauffés; mais leur construction commençait à peine; je ne les verrais pas terminés.
Déjà mes forces s'épuisaient sensiblement; des crachements de sang se produisaient par intervalles. Que faire? Gomment espérer quelque chose de la France? qui aurait pu découvrir ma lointaine prison? — car nous n'avions pu écrire encore. On me croyait mort sans doute; le bruit même en avait couru en France ; et, de fait, sous ce régime barbare, c'était la mort à bref délai.
Je résolus de m'adresser au Général gouverneur de Cassel ; sa haute situation lui assurait sans doute un crédit considérable. Je lui demanderais justice ; au risque de l'importuner, j'insisterais, j'insisterais encore.
Depuis quelques jours, le Général venait plusieurs fois la semaine. Un matin, je l'at-
tendis, à l'entrée du camp ; il arrivait seul, avec son grand dogue d'Ulm.
— Mon Général, j'ai l'honneur de vous adresser une requête. Je souffre beaucoup, dans ce camp. Ma santé s'altère tous les jours. Ce n'est pas ainsi qu'un prêtre doit être traité... Les lois de la guerre ne sont pas observées... Je demande justice... Je veux être entendu et jugé!...
— Vous êtes suspect ! me répond-il, de c« ton dur et méchant que seul sait prendre l'ofBcier allemand; et il tourne le dos.
Trois fois, je l'attends au passage; trois fois même réponse, même dureté :
— Vous êtes suspect!
Dans l'intervalle, je subis interrogatoire sur interrogatoire; successivement, plusieurs officiers reçoivent ma déposition. Puis, c'est une pièce d'identité qu'il me faut produire. J'écris à mon évêque, car tous mes papiers ont été brûlés.
Dans l'intervalle encore, le Général fait l'inspection de la tente ; au passage, il me désigne du doigt à l'officier qui le suit — un commandant qui semble m'avoir voué une haine acharnée ;
/a MA. CAPTIVITÉ EN AT,T.EMÂGNE
— PJarrer (curé) ! dit-il, en ricanant.
— Non, c'est un chantre 1 répond l'officier.
— Si, si, PJarrer^ PJarrer, dis-je à mon tour, et assez haut pour être entendu du Général.
Le lendemain, j'avais l'explication de cette attitude brutale du Général ; c'était un luthérien sectaire et militant. Lui-même apportait et remettait aux chefs de section des tracts protestants en langue française. Il en vint même, la veille de Noël, à réunir, sur la place du camp, tous les prisonniers, leur fit un discours religieux, suivi d'une abondante distribution de brochures luthériennes. — Le moment était mal choisi, et nos petits soldats fort peu disposés à l'entendre de cette oreille. . Les Allemands sont coutumiers de ce prosélytisme maladroit et brutal. Leur propagande religieuse part de ce principe faux et orgueilleux, que l'Allemagne doit gouverner le monde; que, pour avoir la maîtrise et faire l'unité de l'Europe, elle doit substituer son protestantisme césarien à l'Église catholique. Le Kulturkampf n'est pas autre chose que le développement de cette idée. Sans doute, le Centre Allemand a vaincu, et Bis-
marck est allé à Canossa ; mais, au début de l'horrible guerre déchaînée aujourd'hui, l'Allemagne croyait tenir sa vengeance ; la victoire qu'elle escomptait déjà, rapide et complète, c'était la ruine irrémédiable de la France ; par voie de conséquence, l'abaissement de la Papauté, dont la France catholique est le plus ferme appui ; enfin la réduction du Centre au Reichstag, l'hégémonie de l'Allemagne protestante.
L'altitude du Général à mon égard, le refus continuel d'organiser les secours religieux, les vexations sans nombre et les obsédantes poursuites dont j'étais l'objet, la haine et la fureur déchaînées, chez les civils comme chez les soldats allemands, contre ma soutane, tout cela était trop significatif. — Si le Général me traita de suspect, si lui et ses acolytes contestèrent mon caractère de prêtre et ne voulurent voir en moi qu'un partisan, an chef de francs-tireurs, c'est qu'ils poursuivaient tous la même idée.
Les attentats, en Allemagne, contre les prêtres français, sont innombrables. En voici deux exemples dont je puis garantir l'authenticité absolue.
Un prêtre du Soissonnais est traîné en captivité, dans un wagon à bestiaux, en compagnie d'un autre prêtre qui m'a certifié le fait. La fatigue, les souffrances lui ont affaibli le cerveau ; il devient le jouet des soldats ; on l'attache à un anneau; on le frappe à coups de crosse; il s'affaisse, la tête en sang; on arrive à destination, il est jeté brutalement «ur le quai ; il était mort.
Un autre prêtre, de la Picardie, a vu sa soutane arrachée, sur la place publique. Promené, à demi nu, dans les rues de sa paroisse, attaché à un arbre, frappé, la bouche bourrée de terre et d'herbe, puis traîné en captivité, il nous est arrivé dans l'état le plus lamentable d'épuisement. Je tiens de lui-même les détails de son martyre.
Voici, maintenant, une déclaration de la plus haute gravité, et qui donne, de la conduite des armées allemandes vis-à-vis du clergé et des églises de France, la raison officielle, le principe indéniable et nettement établi.
Vers la fin de igiA, à Berlin, dans une Conférence qui réunissait des personnages de marque, de hauts fonctionnaires, un Conseil-
1er d'État ne se fit pas scrupule de déclarer formellement — comme si l'Allemagne tenait déjà la victoire — que « l'on saurait bien détruire, en France, lb virus catholique... »
Le mot est authentique ; et, s'il a été prononcé, c'est avec préméditation, par ordre ; et — n'en déplaise aux francs-maçons et aux libres-penseurs de France — il imprime son véritable caractère à la campagne de guerre religieuse poursuivie par les Allemands.
Je dois ajouter, pour être juste, et à la gloire du catholicisme, que tout autre était la mentalité du peu de catholiques allemands que j'ai rencontrés — prêtres, civils, officiers, simples soldats. Un geste, une parole, et on les reconnaissait entre mille. D'aucuns saisissaient même les occasions de rendre quelques services. Si je voyais, par hasard, un soldat me faire l'aumône d'un sourire de sympathie, je tombais toujours à coup sûr :
— Catholique? — Ya !
D'autres me montraient furtivement leur chapelet. Mais il n'eût pas fait bon d'être surpris ; le soldat allemand est toujours sous le coup d'une crainte terrible. Car, en Allemagne, les égards pour un prisonnier fran-
çais sont inadmissibles, impardonnables.
C'est d'ailleurs bien malgré lui que le gouvernement allemand subit le catholicisme.
Le clergé est extrêmement surveillé, obligé à la plus grande circonspection ; car la législation est draconienne, et le gouvernement accepte difficilement, et bien malgré lui, l'influence du Centre au Reichstag.
Encore, devons-nous observer que le Centre catholique, depuis la disparition de Windthorst, a singulièrement modifié sa politique. Il n'est plus, avanl tout et coûte que coûte, le défenseur des intérêts catholiques. Le Kaiser en a eu raison ; et le Centre n'est désormais, entre ses mains, que le vulgaire instrument de sa politique protestante et antifrançaise. Les principes catholiques, qui constituaient la base inébranlable de son activité politique et sociale, s'effacent de plus en plus devant la préoccupation de nationalité. C'est au point qu'on a pu qualifier le Centre de Parti allemand interconjessionnel.
Catholicisme, Protestantisme, Islamisme, Judaïsme, le Kaiser exploite tout, couvre tout de son pavillon d'imposteur et de forban. Il a sa divinité à lui, le vieux Dieu allemand, ravalé
au rang d'un grossier moyen de domination politique, au lieu d'être, par essence, une force précieuse pour le progrès moral de l'humanité.
Plus que tout autre, le chef du Centre catholique — M. Erzberger — a sa lourda part de responsabilité, dans cet asservissement de rinflucnce catholique allemande au militarisme prussien.
C'est ce que démontre péremptoirement le chef du parti catholique luxembourgeois — M. Prum — dans sa remarquable brochure : La conversion d'an catholique germanophile (i). Son réquisitoire est décisif. Il oppose le Centre, tel qu'il était, au Centre tel qu'il est ; il précise les causes profondes de sa déchéance ; il en dénonce les auteurs. Il prouve que l'idée catholique vraie ne doit pas être responsable de l'attitude fausse, perfide, coupable, prise, par les catholiques allemands, dans les plus graves questions internationales (2).
Maia revenons aux tristes réalités et à la
(i) Bibliothèque documentaire. Paris.
(a) A titre de représailles, et par ordre de Guillaume, M. Prûm vient d'être jeté en prison.
misère du camp. Les lettres commençaient à partir ; je pouvais écrire à Paris. C'était l'espérance, peut-être le salut, si les envois d'argent et de vêtements devenaient possibles.
La pluie tombait sans discontinuer ; deux fois prisonnier sous la tente, blotti dans ma paille, me protégeant, de mes deux couvertures, contre la grande humidité, je passais de longues heures en causeries, en méditations, à égrener mon chapelet. La gamelle de midi expédiée, et sous l'influence d'une digestion dure et pénible, je m'assoupissais quelques instants — presque mon seul sommeil de vingt-quatre heures.
Je n'avais pas revu le Général, depuis quelque temps. Lui, sans doute, ne prenait cure de ma requête ; il me traitait toujours en suspect. N'importe, j'essayerais encore ; je voulais en avoir le cœur net !
Un matin, le mercredi 21 octobre, je descends vers la grille d'accès au camp ; le Général sortait de son automobile. Je m'avance vers lui.
— Mon Général, j'ai l'honneur de vous demander quelle suite vous voulez bien don-
ner à ma requête : je suis épuisé, ma situation est grave I
— Pas encore î pas encore 1 répond-il d'une voix peut-être un peu moins dure.
Et il ajoute, comme pour se justifier :
— Ça dure, ça dure 1
— Merci, mon Général!
Et son dernier mot jette, dans mon âme, une lueur d'espoir. Aurait-il pris en considération mes démarches, mon insistance ? Se serait-il intéressé à mon sort? Serait-il enfin devenu accessible à un sentiment humain? L'iniquité du traitement que je subis est si criante ! Assurément, ses confidences ne sont pas pour moi; mais quelque chose est changé; je l'ai senti à son timbre de voix, à son altitude, bien que le sens de ses paroles soit énigmatique.
L'officier allemand ne se livre jamais ; les accès de franchise lui sont inconnus ; ne lui demandez aucune explication : il ne sait pas! Chez lui, tout est mystère, et mystère profond — j'allais dire mensonge.
— « Vous dites votre pensée, vous autres Français, vous ne mentez pas, vous êtes francs! » s'étonnait un jour une institutrice
allemande, de bonne éducation, chargée dans un château, de la direction de plusieur enfants.
En Allemagne, le mensonge semble passé 5 l'état d'institution, non seulement dans la vif privée, les affaires, mais plus encore dans la vie publique, les affaires d'État, le gouvernement des peuples. Bismarck a consacré — dans la fameuse dépêche d'Ems — cette politique du mensonge, principe premier et causa incontestable de la guerre effroyable déchaînée sur toute l'Europe.
Le mercredi suivant, 28 octobre, je remontais vers ma tente ; le Général, entouré d'offîeiers, était sur le plateau. A ma grande surprise, il s'avance vers moi :
— On va vous améliorer ; vous allez être envoyé dans un autre camp I
— Merci, mon Général I
Et je me retire, partagé entre l'espérance et l'inquiétude — car le Général a parlé d'un autre camp, et toutes les suppositions sont possibles pour qui a pratiqué l'Allemand.
Deux jours après — le vendredi 3o — il était nuit depuis longtemps. Enfoncé dans ma paille, j'appelais vainement le sommeil.
LE CAMP DE NIEDERZWEREIN 8i
Tout à coup, mon nom retentit sous la tente :
— Vite, prenez votre fourniment, et à l'appel sur le plateau I
C'est le départ ; qui sait ? peut-être la liberté 1 Les camarades se précipitent ; tous veulent me serrer la main ; un grand nombre me glissent des lettres pour la France. Je trouve, au milieu du camp, un groupe de quarante prisonniers ; parmi eux, les deux prêtres dont j'ai parlé plus haut ; avec eux je partagerai les longs mois de la captivité. Tous trois nous nous aiderons à la patience, à la prière, à l'espoir.
On le croira facilement, mes adieux à Niederzwerein furent sans regret, et, lorsqu'après avoir traversé la grande ville, nous fûmes entassés dans un wagon de quatrième classe, notre cœur était tout au soulagement et à l'espérance.
Le lendemain, veille de la Toussaint, du train qui nous emporte vers une destination inconnue, nous apercevons, sur la gauche, au soleil levant, une petite ville gracieuse, aux maisons coquettes, presque toutes encadrées de verdure et de bosquets. Nous avons
Sa Mi C\PTTVITÉ EN ALLEMAGNE
reconnu Eisnach, avec son château féodal, dont les fières tourelles dominent la ville, làbas, sur la montagne.
La Wartboarg réveille, dans mon âme, le» souvenirs les plus touchants : Ici, a vécu Elisabeth de Hongrie; ici, pleurant le prince Louis son époux, tué aux Croisades, la Sainte de Thuringe a souffert; ici, elle a été dépouillée, chassée par les princes allemands ses beaux-frères; repoussée de ceux qu'elle avait secourus, renversée dans un ruisseau par une mendiante qu'elle avait nourrie ; obligée, avec ses enfants — le dernier à la mamelle — de passer les nuits dans une grange, sur la paille. Plus loin, derrière la montagne, se réfugiant, la nuit de son départ, dans un monastère fondé par sa piété, elle a fait chanter aux moines le Te Deum, pour rendre grâces à Dieu des tribulations qu'il lui envoyait.
En cet instant béni que je passe au paya de « notre chère sainte », comme l'appelle Montalembert, le tableau de ses grandes souffrances et de ses hautes vertus m'apparaît touchant et plein d'encouragement. Mon cœur est tout réconforté, mon âme s'embaume du parfum de cette vie admirable.
Nous traversons la Thuringe, pour entrer, à Meiningen, dans les forêts de la Saxe — une succession ininterrompue de vallées étroites et de montagnes couvertes de sapins. Aspect sévère, paysage sombre, qui imprime son cachet d'austérité jusque sur la physionomie des paysans.
A Cobourg, vers midi, nous achevons les maigres provisions dont, la veille, on nous a gratifiés au départ : 4oo grammes environ de pain noir, 200 grammes d'un saucisson détestable — tout le viatique pour vingt-quatre heures de voyage.
Le train contourne la ville, et va nous déposer au village voisin. Là, nous nous formons en colonne, et en route pour notre destination inconnue I
Nous traversons, en une longue et lamentable odyssée, plusieurs grands villages. La population, en masse — des nuées d'enfants surtout, — se précipite à nos trousses. Sur tout notre parcours, la jeunesse des écoles s'attache aux flancs de notre colonne de misère. C'est une explosion de haine poussée à l'exaspération.
Mes deux compagnons d'infortune et moi
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fermons la marche du convoi. C'est contre nous surtout, prêtres catholiques, que cette bande déchaînée fait rage. L'apparition de nos soutanes provoque des injures, des violences de langage, des grossièretés sans nom, une mimique effrénée. De l'enfance à l'âge mûr, ici comme partout, on nous sature des insultes les plus outrageantes :
— Francs-tireurs !... Assassins I... Chefs d'assassins I...
Et tout le répertoire intraduisible des disciples de Luther !
A grand'peine, les sentinelles s'efforcent l'arrêter le flot, toujours prêt à forcer leur iigne pour nous assaillir. Nous ne devrons qu'à la force de la discipline et à la protection des baïonnettes, de n'être pas lapidés ou écharpés.
Il est une heure ; la chaleur est accablante; et il nous faut, d'un pas rapide, à peine coupé de quelques haltes, marcher plus de douze kilomètres, à mi-côte — toujours monter et descendre.
Les soldats nous entraînent avec une telle hâte, que nous ruisselons de sueur et tombons d'épuisement.
Nous contournons ainsi, dans une étroite vallée, aux méandres pittoresques, plusieurs sommets couverts de sapins. C'est partout une succession, un enchevêtrement de vallons resserrés, de gorges rocheuses ; toute une ramification de montagnes, couronnées de hautes et sombres forêts.
Au fond de la vallée, à nos pieds, des champs bien cultivés, des pâturages verdoyants. Partout, sortant du rocher, des sources, des ruisseaux limpides, que bientôt l'hiver va transformer en torrents.
Enfin, au détour d'un rocher, se dresse, devant nous, sur un mamelon, au milieu d'un village, une assez vaste construction sans caractère, sans architecture : c'est le château de Hassenberg — notre nouvelle prison I