‹ Ma captivité en Allemagne;Chapitre 4 sur 13 · LE CHEMIN DE L'EXIL · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE L'EXIL

sons, ce sont des arrêts continuels et prolongés; on nous promène de station en station ; on exhibe les Jrancs -tireurs !

Je suis offert à la foule qui, nuit et jour, envahit les gares, impatiente d'insulter les prisonniers. La vue de la soutane surtout, est un régal dont les fils de Luther sont particulièrement friands.

On monte dans le wagon, afin de m'insulter plus à son aise ; ma soutane est même soulevée par les baïonnettes. Un prêtre catholique, un chej de Jrancs-tireiirs , quelle aubaine pour ces Teutons, nourris, d'enfance, dans la haine de l'Église et de la France I

— Pax ! Pax ! me dit un gros officier, en ricanant.

— Ta as tué, chef de francs-tireurs, assassin... me hurle un autre dans l'oreille : « Dominas vobiscum!... » Et il montre le poing.

Dans toute la Belgique, comme d'ailleurs depuis Noyon, nous croisons une suite à peine interrompue de trains qui descendent vers la France — appareil fantastique de guerre, véritable marée débordante de troupes, d'artillerie, d'approvisionnements de

Ao MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

toutes sortes, qui semble devoir submerger nos plaines de France. Tout cela s'avance, avec cette continuité désespérante, ce calme et cet ordre méthodique, qui semblent assurer le succès.

Enfin, la frontière franchie, désormais nous filons à toute vitesse. Où allons-nous ? Nos gardes eux-mêmes ne sauraient le dire. Ils n'ont d'ailleurs, comme leur chef de file, qu'une seule et unique préoccupation : s'approvisionner de cigares, de tartines, de café.

De belles occasions vont se présenter ; les populations allemandes sont avides d'insulter les prisonniers ; notre sous-ofTicier spécule sur cet instinct; et lorsque, dans les longues stations qu'il nous faut subir pour être offerts en spectacle, la foule a bien hurlé, menacé, injurié, lancé des pierres, crié : u A mort le prêtre 1 » alors, il est largement payé, les provisions lui arrivent en abondance.

Nous sommes à Dusseldorf au milieu de la nuit.

LE CHEMIN DE L'EXIL di

Malgré Theure avancée, les vastes quais de l'immense gare regorgent de spectateurs : officiers et soldats de toute arme, fonctionnaires de tout costume et de toute couleur, dames en toilette, jeunes filles en grand nombre. Comme toujours, il faut me laisser traîner à la portière par les soldats ; et ce sont des cris, des trépignements de fureur. Je me dresse de toute ma hauteur, et, regardant bien en face cette foule surchauffée :

— Y a-t-il des catholiques parmi vous?

Une main se lève, timide, sur ma gauche.

C'est une petite dame qui semble gênée de l'accueil brutal qui m'est fait.

— Tous mes compliments. Madame !

Et, repoussant les soldats, je regagne mon banc, non sans avoir gratifié la foule d'un geste large et significatif.

Vers le soir, à Essen, arrêt plus prolongé encore et plus pénible. Qui n'a entendu parler de cette fantastique métallurgie, où brassent le fer plus de trente mille ouvriers? C'est la cité du fer. Une forêt de hautes che minées; des nuages de fumée, noire, épaisse, qui obscurcit le ciel : partout, dans les hauls fourneaux, coulent le fer et l'acier ; partout.

^a MA. CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

le bruit assourdissant des marleaux-pilons. C'est là, dans cet enfer que, seule, la plume d'un Dante saurait décrire, que, depuis plus de quarante ans, le trop célèbre Krupp forge ces engins terribles qui déjà ont couvert de ruines la Belgique et la France.

A Essen, comme dans toutes leurs grandes villes, les Allemands ont cherché le kolossal : gare immense, organisation méthodique; tout, jusqu'au moindre détail, minutieusement aménagé pour la commodité du voyageur.

A Essen, nous stationnons longuement.

C'est l'heure où les ouvriers sortent de l'usine ; nous allons être exposés à de nouvelles insultes et à de plus grossières démonstrations. Ils se pressent, innombrables, non seulement aux abords de la gare, mais sur tout le parcours de la ville que nous traversons lentement.

Impossible de se faire idée du spectacle. Des nuées d'enfants, de tout âge, se suspendent aux grilles, nous menacent de leurs sabres de bois, nous assourdissent de leurs clameurs.

Là encore, je suis offert en spectacle à la

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