‹ Ma cure d'eau, ou, Hygiène et médication pour la guérison des maladies et la conservation de la santéChapitre 5 sur 200 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

^^'OMME prêtre je m'intéresse avant tout au salut ^^M ^®^ âmes : pour elles je vis et pour elles je veux mourir. Néanmoins, durant les quarante dernières années, les corps aussi, les corps sujets à la corruption, m'ont causé du travail, des sacrifices, des soucis. Mais cette occupation, je ne l'ai jamais recherchée; au contraire, la venue d'un malade m'a toujours été et m'est toujours (naturellement parlant) à charge. Tenté de me soustraire indistinctement à toutes les consultations, je ne cédais qu'à la pensée à Celui qui est descendu du ciel pour guérir les maladies de chacun de nous, et au souvenir des promesses faites aux cœurs miséricordieux et au moindre verre d'eau (Matth. V, 7; Marc IX, 40). Cette tentation m'obsédait d'autant plus que mes îionoraires ne consistaient ni dans le gain matériel, ni dans la gloire, ni dans la reconnaissance ; c'est plutôt une perte de temps .incalculable, parfois la calomnie et la persécution, souvent l'ingratitude, l'insulte et le mépris, qui constituaient ma seule récompense. Cela fut pour moi une preuve que je faisais bien, et je me résignai volontiers à mon sort. Toutefois, après ces mésaventures, l'on comprendra mon peu d'inclination à écrire, d'autant plus que l'âge me

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voudra bien les mettre au compte de mon tempérament un peu rude et âpre. J'ai vieilli avec ce tempérament et il m'est difficile, à mon âge, de le renier et de m'en séparer.

Que la bénédiction de Dieu repose sur ce livre et raccompagne dans sa .pérégrination!

Si un jour les amis de l'hydrothérapie apprennent que j'ai fait voyage pour l'éternité, ils voudront bien être assez complaisants, pour me faire arriver, moyennant un bon Pater ^ un jet d'eau réfrigérant dans le purgatoire, où le médecin par excellence, au moyen du feu, guérit et épure la pauvre âme pour la vie éternelle.

Wœrishofen, le l'^'' octobre 1886.

Séb. Kneipp.

^^JMlous ne trouverez jamais une ressemblance abso- ^/j lument parfaite entre deux feuilles du même arbre, bien moins encore dans la vie de deux hommes. Aussi bien, si chacun pouvait écrire son histoire, il y aurait autaat de portraits différents que d'êtres humains. Les voies de notre vie à chacun sont complexes ; elles vont se coupant et se croisant dans tous les sens, comme les couloirs d'un inextricable labyrinthe. C'est cela en apparence; mais nullement en réalité. Le flambeau de la foi éclaire cet obscur pêle-mêle d'un rayon lumineux et nous fait voir que ces chemins si enchevêtrés ont tous une sage destination, et qu'ils courent tous vers un but prévu et arrêté dès le principe par la sagesse du Créateur.

Quand, vers la fin de ma longue carrière, je regarde en arrière sur mes années déjà écoulées, je vois les sentiers si compliqués, qui traversent ma vie, serpenter parfois sur le bord de l'abîme, mais déboucher finalement, contre toute attente, sur la hauteur ensoleillée de la vocation sainte; et j'ai tout lieu de bénir l'action sage et miséricordieuse de la Providence, d'autant plus que ces mêmes voies, qui, de l'avis des hommes, devaient fatalement me con-

duire à la mort, m'ont fait découvrir, pour moi et pour beaucoup d'autres, une nouvelle source de vie. J'avais vingt et un ans passés lorsque, muni de mon livret, je quittai la maison paternelle. Ce livret me désignait comme ouvrier tisserand; mais, depuis mon enfance, un tout autre nom était gravé au fond de mon cœur. C'est avec une douleur indicible dans l'âme et avec le désir de réaliser mon cher idéal, que j'avais attendu, de bien longues années, l'heure de ce départ : je voulais devenir prêtre. Je partis donc, non comme on le désirait, pour faire jouer la navette ; mais, errant d'un endroit à l'autre, je cherchais quelqu'un qui voulût bien m'aider à faire mes études. Le prélat Mathias Merklé, mort en 1881, alors vicaire à Grœnenbach, s'occupa de moi, me donna des leçons pendant deux ans , et me prépara avec tant de zèle, que déjà après ces deux années je fus reçu au collège. Le travail me parut difficile et. sans espoir de succès. Après cinq ans de dures privations et de grands efforts, j'étais brisé de corps et d'âme. Un jour mon père vint me chercher en ville, et les oreilles me tintent encore des paroles que l'hôtelier, chez qui nous étions descendus, lui adressa : « Mon cher tisserand, dit-il, pour le coup, c'est la dernière fois que vous cherchez votre collégien ! » Un médecin militaire, très estimé alors, passait pour un grand philanthrope et un généreux ami des malades pauvres. Dans l'avant-dernière année de collège, il me fit quatre-vingt-dix visites et plus de cent pendant la dernière année ; mais devant cette langueur toujours croissante tous les efforts de sa science et de son infatigable charité demeurèrent stériles. Moi* même depuis longtemps j'avais renoncé atout espoir ; résigné et calme, j'attendais la fin.

Pour me distraire, je feuilletais volontiers les livres. Le hasard (j'emploie ce mot très usité, mais très vague et vide de sens, car il n'y a pas de hasard), le hasard donc me fit trouver une brochure sans apparence ; je l'ouvre : c'est un traité d'hydrothérapie (méthode de guérir par l'eau). Je parcours le livre dans tous les sens; j'y vois des choses incroyables. Un trait de lumière me traverse l'esprit : Si tu y trouvais ton cas ? Je feuillette encore, et je trouve ; oui, c'est cela, c'est mon cas, c'est frappé au plus juste! Quelle joie et quelle consolation! De nouvelles espérances ravivèrent mon corps cassé et mon âme plus cassée encore.

Pour moi, ce petit livre fut d'abord le brin de paille auquel je me cramponnai, pour devenir bientôt la canne qui soutient le malade ; aujourd'hui c'est la planche de salut qu'une Providence pleine de miséricorde m'a envoyée à point, au moment de l'extrême détresse.

Cette brochure, qui traite de la vertu curative de l'eau fraîche, est sortie de la plume d'un médecin : le traitement lui-même, dans la plupart de ses applications, ne laisse pas d'être rude et sévère. Je l'essayai pendant trois mois, puis six mois. Je n'en ressentis aucune sérieuse amélioration, mais non plus le moindre inconvénient. Ce fut encourageant. Vint l'hiver de 1849; je me trouvais de nouveau à Dillingen. Deux ou trois fois par semaine, je gagnais un endroit solitaire et me baignais quelques instants dans les eaux du Danube; pressé poury aller, je me pressais encore davantage au retour, pour rentrer au plus tôt dans une chambre chauffée. Ce traitement au froid, s'il ne me fit aucun tort, ne me fit guère de bien, je le croyais du moins. En 1850 j'entrai

au Georgianum de Munich, et j'y fis la connaissance d'un étudiant pauvre, plus malade encore que moi ; le médecin de l'établissement lui refusait le certificat de bonne santé, nécessaire pour avoir un titre à la mense épiscopale, sans lequel on n'est pas ordonné prêtre ; car, disait le médecin, ses jours étaient comptés. Dès lors, j'avais un cher collègue; je l'initiai au secret de mon petit livre, et ce fut à qui de nous deux le mettrait le plus souvent en pratique. Bientôt mon ami obtint du médecin le certificat tant désiré ; il vit encore à l'heure qu'il est. Moi-même je ime sentais de jour en jour plus fort, je devins prêtre et voilà trentesix ans et au delà que je passe dans cette sainte carrière.'' Mes amis, un peu flatteurs sans doute, me disent qu'à présent encore, où je compte soixante-huit ans, ils admirent la grande force de ma voix et la vigueur de mon corps. L'eau m'a toujours été une amie éprouvée ; on ne saurait donc m'en vouloir si moi, à mon tour, je lui garde une amitié fidèle.

Qui a passé par le malheur, sait apprécier le malheur d' autrui.

Les malades ne sont pas tous également malheureux : ceux qui ont des ressources et les moyens de se procurer la santé, se résignent aisément à souffrir quelques jours. Dans les premières années j'ai renvoyé moi-même et fait renvoyer des centaines et des milliers de pareils malades. Bien autrement à plaindre est le malade pauvre et délaissé, condamné par les médecins et ne donnant plus aucune prise aux remèdes et aux médicaments. Un grand nombre de ces malades sont mes amis ; car je n'ai jamais osé renvoyer ces pauvres délaissés. Je serais cruel, sans

^ L'auteur écrivit ces lignes en 1886.

conscience, un ingrat, si je leur fermais la porte, si je leur refusais les secours qui m'ont guéri et sauvé moi-même.

Le grand nombre des patients et l'extrême variété de leurs maux me stimulèrent à enrichir mon expérience et à perfectionner ma méthode de guérir par l'eau.

Mon premier professeur fut le petit livre déjà cité, et je lui sais grand gré de ses premiers conseils. Mais ses procédés ne tardèrent pas à me paraître trop sévères, trop rudes pour la nature humaine. C'est une cure de cheval, disait-on avec humeur; 6t aujourd'hui encore bien des gens, se moquant de ce qu'ils ignorent pleinement ou à peu près, se donnent le relief de crier à la duperie, au charlatanisme, dès qu'on leur parle de l'eau. Je veux bien l'avouer, dans son imperfection primitive la méthode de l'eau avait des pratiques, des applications plus propres aux muscles et aux os puissants d'un cheval qu'aux nerfs délicats, à la chaire tendre, qui habillent le squelette humain.

Voici un trait de la vie du P. de Ravignan, prédicateur célèbre, qui prêchait avec un zèle apostolique à Paris, à Londres et en beaucoup d'autres grandes villes. Son mal, une affection de gorge, empirait tous les jours à force de travail et devint bientôt un mal chronique; le larynx n'était plus qu'une plaie, la voix éteinte, l'organe épuisé. Deux années entières (1846-1848) se passèrent dans l'inaction et la souffrance. Le séjour répété aux eaux, la diversité des stations balnéaires, un changement d'air dans le Midi, tout fut inutile. Au mois de juin 1848 le Père vint se faire traiter par le docteur K. R... à sa maison de campagne située dans la vallée de B...

Un matin, après la messe, à l'heure de réunion des hôtes de la maison, le docteur vint leur annoncer d'un air inquiet que le P. de Ravignan était plus souffrant et ne viendrait pas au déjeuner. Sur ce il disparut,... se rendit auprès du malade : «Levezvous et suivez-moi,» lui dit-il. — «Mais, où allezvous me conduire? » — « Je vais vous jeter à l'eau î » — «A l'eau! avec cette fièvre, avec cette toux!» reprit le Père. «Eh bien! soit! je suis à vous et je vous dois obéissance. » — Il s'agissait d'une douche à forte percussion, moyen violent, mais efficace, dit le biographe. Le succès fut évident; dès le dîner le médecin vint ramener en triomphe son patient, qui, muet au matin, racontait au soir l'histoire de sa guérison

Moi aussi j'appelle cela une espèce de cure de cheval, et, malgré le succès, je n'en voudrais ni pour moi ni pour d'autres.

A cette occasion je dois dire que je suis bien loin d'approuver tous les procédés usités dans nos établissements hydrothérapiques ; très souvent je suis absolument contre. On va trop loin, et, pardonnezmoi l'expression, on est trop exclusif, trop systématique. On met tout au même taux et, à mon avis, on ne tient pas assez compte de la diversité des malades, du degré de leur faiblesse, de la profondeur du mal, de l'étendue et du progrès de ses ravages, etc.. C'est précisément la variété des procédés, et l'art d'approprier le même traitement à chaque individu en particulier, qui fait le maître. Il me vint de divers établissements de santé des malades qui se répandaient en plaintes amères : « Je n'y tiens plus, on m'a littéralement abîmé! » Cela ne devrait pas être. Un jour un homme bien portant vint me dire qu'il

avait gâté sa santé à force de lotions matinales. «Comment avez-vous fait?» lui demandai-je. — «Durant un quart d'heure j'ai tenu la tête sous le jet glacial d'une fontaine. » Est-ce bien étonnant si on peut se gâter complètement de cette façon? Nous rions d'une pareille folie; mais combien de gens, chez qui on devrait supposer une application plus raisonnable de l'eau, ont agi tout aussi follement et même plus follement encore, inspirant ainsi à leurs patients une invincible horreur de l'eau. Je pourrais citer des exemples frappants à l'appui.

Mettez-vous en garde contre tout emploi de l'eau qui serait trop fort et trop fréquent; cet élément, d'ailleurs si salutaire, deviendrait nuisible, la confiance du patient ferait place à la crainte et à la frayeur.

Durant trente ans j'ai cherché et tout expérimenté sur moi-même. Trois fois, je l'avoue franchement, je me vis obhgé de changer de méthode, de détendre l'arc, d'être beaucoup moins sévère, de me modérer et de me modérer encore. Aujourd'hui et depuis quinze ans j'ai un principe bien arrêté, appuyé sur de nombreuses guérisons : On opère le plus efficsicement et le plus sûrement avec Teau, quand on en fait l'emploi le plus simple^ le plus facile et le plus inof^ fensif.

Les formes sous lesquelles j'utilise l'eau comme moyen de guérison sont exposées dans la première partie de ce livre, partie qui traite des divers usages de l'eau, et dans la troisième partie qui traite des maladies en détail.

Dans la seconde partie (dont on veuille bien lire l'introduction) j'ai composé, surtout pour les gens de la campagne, une petite pharmacie, dont les élé-

ments, comme le traitement par l'eau, doivent exercer dans l'organisme la triple fonction de résolvant? de dépuratif (en éliminant) et de réconfortant.

Chaque fois qu'un étranger vient me consulter, je commence par le questionner, pour n'agir ni trop vite ni à mon préjudice.

Ce livre enfin doit une réponse STiccincte aux questions suivantes :

I. Qu'est-ce que la maladie et quelle est la source commune de toutes les maladies ?

Le corps humain est un organisme des plus admirables qui soient sortis de la main du Créateur. Chaque petit membre s'ajuste au grand membre, chaque partie est exactement calculée et rentre dans le tout harmonieux, dans une admirable unité. L'enchaînement et le travail des organes internes est plus merveilleux encore. Le médecin ou le naturaliste le plus incrédule, même n'eût-il pas encore découvert une âme soiis la, lancette ou sous le scalpel, ne saurait se défendre delà plus profonde et de la plus légitime admiration devant l'inimitable structure du corps humain. Tout l'intérieur et tout l'extérieur de l'homme redisent ce cantique : « Que tout mon être et tout ce qui est en moi chante les louanges du Seigneur ! y> — Cette harmonie, cet ordre parfait qu'on appelle la santé, est sujet à toutes sortes de troubles et de dérangements, qu'on appelle maladies. Maladies internes, maladies externes, voilà le pain quotidien que la plupart des hommes sont obligés de goûter de gré ou de force.

Toutes ces ma/adies, quel que soit leur nom, ont leur principe, leur origine, leur racine, leur germe dans le sang, ou plutôt dans le désordre de la circulation du sang, ou encore dans l'altération du

sang par suite de la. présence d'éléments étrangers et nuisibles. Semblables à des canaux d'irrigation bien établis, les artères portent leur sève rouge et vivifiante à travers tout le corps, nourrissant, fécondant chaque partie, chaque organe en proportion de ses besoins. Dans le juste milieu réside Tordre; la marche irrégulière trop lente ou trop rapide, dans le cours du sang et la présence d'éléments étrangers , voilà ce qui trouble la paix et la concorde, engendre la discorde, et substitue à la santé — la maladie.

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