DISCOURS SUR LA TOMBE DE MAURICE ROUVIER
J'étais Ministre des Finances en 1911 dans le Cabinet que présidait M. Monis lorsque Maurice Rouvier s'éleignit. En l'absence du Chef du Gouvernement, immobilisé à la suite d’un terrible accident d’aviation, M. Périer, Garde des Sceaux, loua comme il convenait l’homme d’État qui venait de disparaître J'eus charge de dire la perte, infiniment pénible pour notre pays, d’un des grands DHMNALRES des Finances que la France ait eus.
Messieurs,
Monsieur le Garde des Sceaux vient, au nom du Gouvernement de la République, de saluer la mémoire de l’homme d’État que fut Maurice Rouvier et de rendre un éloquent et fidèle hommage à ses hautes qualités politiques.
Permettez-moi, comme Ministre des Finances, de revendiquer, plus particulièrement peut-être, l’honneur de tenter, à mon tour, son éloge. Car, si l’admirable souplesse et les ressources variées de son intelligence ont pu lui faire assumer les tâches les plus diverses et les plus vastes, je ne crains pas de dire
que le domaine de prédilection de son activité et de son talent fut les Finances qu'avec son merveilleux sens des réalités concrètes, il considérait comme la clef de voûte de l’édifice public.
Aussi bien la mission qui m'incombe m'est-elle de quelque consolation puisqu'elle m’amène à retracer ici l’une des carrières financières les plus remarquables et les plus fécondes : dont puisse s’illustrer notre histoire parlementaire.
Messieurs, par une réminiscence d’école que vous voudrez bien pardonner à l’homme de métier que j'ai été, je recourrai, pour caractériser de mon mieux l’œuvre de mon prédécesseur, à la classique dualité d’attributions que comporte le rôle d'un Ministre des Finances.
Maurice Rouvier fut, avant tout, de par les tendances intimes et l'éducation de son esprit, un grand Ministre du Trésor. Nul n’a poussé plus loin que lui cette conception éminemment positive qui tend à envisager la gestion des deniers publics comme la première et la plus lourde des entreprises financières. Si la fiscalité constitue le champ plus particulier des théories et des doctrines, si elle sert plus naturellement l’éclosion des idées neuves qu’elle ne s’accorde avec le respect des traditions et des faits, si elle est, en un mot, la partie quelque peu abstraite et comme la science ou la philosophie de la Finance, la trésorerie en est l’art et la vie. Par là même, elle s’adaptait singulièrement à tout ce que le génie pratique de Maurice Rouvier lui .apportait d’ingéniosité mative et d'expérience patiemment accumulée.
Une défense habile et tenace des deniers: publics, un souci jaloux des économies bien comprises, au service desquels il savait mettre une adroïte, une persuasive éloquence, et parfois une certaine rudesse, — ce fut là la tradition dominante et la marque de sa . politique financière.
Lorsque, Ministre des Finances pour la seconde fois, ilenlevait de haute lutte, avec le concours des commissions financières de la Chambre et du Sénat, cette œuvre de l’unité du budget où nombre de ses devanciers avaient échoué et qui mettait brusquement fin :à des errements centenaires, il n’y était point poussé seulement par un amour inné de la simplicité et de la méthode, qu'il pouvait tenir de son atavisme latin, il l’était encore et surtout par son désir persistant de ménager les ressources publiques. Il savait que la suppression de ces comptes extraordinaires, dont le budget traînait après lui le cortège douteux, ne se réduisait pas à une mesure de clarté et d'assainissement financier, mais que, conduisant à plus de rigueur dans les prévisions, à plus de sagesse dans les engagements, elle constituait une réforme avantageuse et pleine de fruits.
Ce fut la même et constante préoccupation qui lui dicta les conversions de 1887 et de 1902, que sa subtile clairvoyance, sa connaissance des marchés financiers, son sens rapide de l’occasion lui permirent de mener à bonne fin. Déjà, lors des débuts de sa carrière parlementaire, il s’était courageusement attaché à rallier au principe même de ces opérations une opinion couramment hostile et à faire plier tous les arguments dictés, au nom d’une prétendue doctrine, par le souci mesquin des intérêts privés devant l’impérieuse exigence de l'intérêt général et la logique des faits.
Sa maîtrise en la matière éclata lors de cette élégante conversion du 3 1/2 qui marque un des sommets de sa carrière financière et qui, sans difficultés, sans ‘heurts, par le simple et inflexible jeu d’un dilémme pratique, draina vers le Trésor public plus de millions qu’on n'en saurait réaliser en ajoutant au poids d'une fiscalité déjà complexe.
Si j'ai dit que Maurice Rouvier avait été, avant tout, un grand Ministre du Trésor, j'ai moins songé à circonscrire qu'à caractériser son œuvre. Il fut aussi, il ne pouvait pas ne pas être un remarquable Ministre des contributions et revenus publics. Dans l’ordre des mesures proprement fiscales, il continua l'ère des grands dégrèvements qu’il avait contribué à ouvrir comme Président de la Commission du budget de 1881 : après le dégrèvement sur les vins et sur les sucres, le dégrèvement de la grande vitesse, mesures généreuses où s'affirmaient ses tendances démocratiques, mesures hardies, peut-être, où perçait un secret instinct des grandes entreprises, mais, au reste, mesures habiles, mesures auxquelles il ne se déterminait point sans en avoir froidement calculé les conséquences et sans en avoir recherché par avance l'ingénieuse rançon, si bien que, portant en ellesmêmes les prix de leurs propres bienfaits, elles lui créaient un double droit à la gratitude du pays.
L'unité budgétaire, les conversions, les dégrèvements, ne furent, Messieurs, que les œuvres les plus frappantes de la carrière financière de Maurice Rouvier, celles qui s'imposent de prime abord au jugement de ses contemporains. Mais, si je voulais énumérer tout ce qu'une collaboration infatigable aux travaux du Parlement a pu rendre de services à la République et au pays, il me faudrait reprendre trente années d'histoire financière, que sa haute personnalité occupe et remplit un peu à la façon dont sa large voix couvrait le tumulte des Assemblées, les absorbant, les dominant, aux heures périlleuses, de sa mâle autorité, les marquant, à tout instant, de sa vigoureuse empreinte.
Car, si le signe distinctif de sa politique fut la prudence, celui de son éloquence financière fut la force. Lutteur ardent, un peu dédaigneux du verbe,
mais admirable artisan d’arguments et de chiffres, armé d’une redoutable logique et d’une rude ironie, ayant au surplus un: merveilleux don de création spontanée, il tenait victorieusement tête aux sophismes et: savait réduire les contradictions les plus passionnées au joug de son impérieuse raison.
Enfin, Messieurs,ije ne saurais tenter une meilleure synthèse de toute cette: vie de long dévouement aux intérêts publics qu’en empruntant aux vieux préceptes de ce droit: romain, dont il avait recueilli, comme de naïssance, la sage et précise tradition, une touchante formule. Je dirai que la France a confié quatre fois à Maurice Rouvier son lourd patrimoine et qu'il meurt l’ayant toujours administré en bon père de famille.
Mais, pour classer Maurice Rouvier parmi les grands financiers publics, il n’eût point encore suffi de toutes les qualités d'intelligence qu'il apporta dans la gestion des deniers de l’État, s’il n’y avait ajouté l’appoint d’une forte éducation, économique.
On a dit, en essayant d’enfermer dans le cadre rigoureux d’une doctrine un homme qui se louait volontiers de son dédaïn des formules, qu'il fut, au Parlement, le défenseur attitré du libéralisme. Certes, Messieurs, il: avait à un haut degré l’amour de la hberté. L'instinct de la vie et son individualisme natif pouvaient le prédestiner à quelque secrète méfiance vis-à-vis: de certains excès d'intervention. Mais croire que Maurice Rouvier ait pu céder, en pareille matière, à des conceptions invariablement arrêtées serait se méprendre étrangement sur toute une existence de labeur positif et de réalisme fécond. La loi de douanes de 1892 n'est-elle pas là pour établir qu'il avait, avant tout: et en toutes choses, la vision précise de l’opportunité, qu'il était trop respectueux des. évolutions qui emportent les esprits et les peuples vers l’ardente recherche du mieux pour les contrarier au
nom de je ne sais quels postulats, — en un mot et pour citer ses propres paroles qu’ « il n’avait pas d’inflexibilité dans ses idées, quand l'expérience lui suggérait d'y apporter des modifications » ?
Or c’est précisément cette souplesse et ce sens des réalités qui en font, malgré tout et quoi qu'on en puisse penser, un grand économiste comme elles en ont fait un grand financier. Il avait compris, devançant en cela les doctrines elles-mêmes, que l’économie politique n’est pas une métaphysique, mais une psychologie, qu’elle n’est point la froide science de certains rapports immuables, mais une science humaine, large et mouvante comme la vie, qu'elle
n’a point à forcer les mœurs, mais à s’y adapter
docilement, pour le bien-être et la satisfaction de
tous. :
Au service de tant de qualités, Maurice Rouvier mettait enfin la vertu essentielle qui distingue les grands ministres : il possédait au plus haut‘point la passion de l'intérêt général. :Il y allait résolument, avec cette rapidité de décision et ce courage des responsabilités qui sont la marque des hommes de forte trempe. La conspiration permanente et sourde des intérêts particuliers qui s’attache si obstinément
aux pas des grands parlementaires et qui réussit
souvent à les perdre n'avait aucune prise sur sa robuste droiture. On a pu dire de lui qu'il méprisait Ja popularité : si l’on entend par là qu'il n’aimait point le peuple, toute sa vie d’ardent dévouement à la démocratie se dresse pour le démentir, mais, si l’on veut dire qu'il savait planer au-dessus des clameurs des partis et supporter aux dépens même d’une faveur passagère le poids de certaines déterminations, rien de plus exact et de plus conforme à son tempérament. Il savait, en réalité, que tout renom véritable est à longue échéance et que c’est moins à ses contemporains qu'à la postérité qu'un ministre des
Finances doit rendre compte de ses actes et de ses mérites.
Et maintenant que, Ministre des Finances, j'ai parlé au nom de la grande maison dont j'ai, en ce moment, l'honneur de diriger les Services, au nom de tout un personnel qui eut confiance dans le chef bienveillant et juste que fut toujours Maurice Fouvier ; maintenant que je me suis efforcé de dire combien il comptera dans la grande lignée des surintendants, des contrôleurs généraux, des ministres des Finances, que, à l’honneur de notre pays, la France, à toutes les époques, a vu surgir de son sol alertes pour le bien public, maintenant que j'ai tenté d'indiquer comment l'histoire le placera à côté des Desmarest, des Machaut, des Mollien, des baron Louis, des Léon Say, non loin des Colbert et des Turgot, il me sera peut-être permis de me pencher sur sa tombe prématurément ouverte avec une émotion profonde et un respect presque filial.
Je n’oublie pas, je ne puis pas oublier quels liens de réciproque affection, que de profondes divergences politiques n’empêchèrent point d’éclore, l’unirent à mes plus proches et comment je retrouvai l’écho d’une amitié familiale dans les conseils que me distribua Maurice Rouvier quand j’entrai au Parlement, dans l’affectueuse attention dont il entoura mes débuts et dont je conserverai impérissable le reconnaissant souvenir.
Il était trop supérieur pour s'arrêter un instant aux dissentiments de méthode et de conceptions politiques. Que dis-je ? Il ignorait l'envie, la jalousie, les médiocres rancunes, toutes ces misères qui CoOrrompent l’air que nous respirons. Avec une belle sérénité, avec une tranquille superbe, il pratiquait le pardon chrétien des injures.
Et mon esprit est si profondément imprégné de ces traits de sa physionomie que je ne puis résister
au désir d’ajuster à sa mémoire un souvenir classique dont je laisse à mes auditeurs le soin d’entendre Ia philosophie. On conte que, autour du lit de mort de Périclès, les amis qui se pressaient et qui ravivaient leur douleur en énumérant les hautes qualités de celui qui allait disparaître entendirent le grand Athénien prononcer ces dernières paroles : « Vous oubliez de dire de moi la seule chose qui vaïlle : je n'ai jamais fait inutilement de mal à personne. »
LETTRE A PAUL BONCOUR SUR JAUREÉS
Je sortais de la grande épreuve. Je venais d’entendre prononcer l'arrêt « d’acquittement dans la lächeté », l'arrêt qui m'exilait dans mon propre pays. Ma maison de Mamers m'abritait depuis quelques semaines quand mon très cher ami Paul-Boncour m'écrivit pour me demander une page sur Jaurès.
Voici ma réponse :
Mon cher Ami,
Vous avez bien voulu me. demander d'écrire quelques lignes sur Jaurès. Je vous l’ai promis et voici qu’en face de la feuille de papier blanc, j'éprouye une angoisse que j'ai parfois connue, jamais à ce degré, l’angoisse de qui craint d’être inférieur à la tâche qu'il a acceptée. Et je plains en vérité ceux qui ne ressentiront pas le frisson d’inquiétude qui me saisit au moment où je vais parler de lui. |
Il fut si grand |
Comme il advient souvent, hélas ! on ne le mesure que depuis qu'il n’est plus. Il figure un de ces grands
chênes gaulois dont nous admirons l’amplitude, sous les ramures duquel nous cherchons instinctivement un abri, dont nous sommes trop petits pour apercevoir le sommet, dont nous ne voyons pas ce quil emprunte et ce qu’il donne à la terre où il pousse ses racines, à l’air où il baigne très au-dessus de tous les arbres qui l’entourent et dont le large bruissement qui sort de ses branches étouffe les voix confuses. Ce n’est que quand l’ouragan, auquel sa taille et son opulence donnent prise, l’a abattu que nous comprenons sa magnificence et que sa grandeur nous apparaît par le désastre de la forêt que sa chute à ravagée.
Au pied du chêne fracassé par la foudre, il arrive parfois que les enfants de mon pays, servant des traditions séculaires, recueillent les fleurs qui ont poussé pour en attacher la gerbe aux flancs du grand. arbre. Suivant leur exemple, je vais rassembler quelques souvenirs pour un bouquet sur une tombe.
Un jour chargé d'orage parlementaire en 1913! Jaurès doit monter à la tribune pour une intervention concertée entre nous. Je le cherche à son banc. Il . n’y est pas. Je m'’informe. Je le trouve à:la bibliothèque, penché sur un volumineux «in quarto:». « Jaurès, Jaurès ! I] faut être. en séance. Le moment de votre intervention va venir. » —.« Oui. J'y vais dans quelques instants. Mais savez-vous ce que je lis ? Connaissez-vous le banquet des Césars ‘de Lucien ? » Mon ignorance s’excuse. Avec cette somptuosité dans le verbe que nul n'’égalait, il fait revivre les chevauchées dans l’Olympe des empereurs disparus, il représente la majesté des dieux, il évoque le chatoiement des pourpres césariennes, les couronnes de lauriers ceignant'le front du divin Julius
ou. du grand Marc-Aurèle. Et sa phrase se répand pour moi seul dans le silence de la salle déserte.
« Mais, Jaurès, la séance »... Quelques minutes plus tard, il est à la tribune.et, sur un sujet de pure
technicité, mais qu'il sait enfler et élargir, dont il - extrait toute la substance en même temps qu'il le gonfle de sa large philosophie, il prononce un de ses plus beaux discours.
Ce don d’ubiquité intellectuelle que je représente faiblement, combien. de fois n’ai-je pas eu l’occasion de m'en émerveiller, que ce fût dans la commission chargée d'étudier l'impôt sur le revenu où Jaurès intervenait pour soutenir ou suggérer, avec une connaissance de la fiscalité dont on se demandait où il l'avait puisée, les solutions les plus pratiques et les. plus mesurées, que ce fût au cours d'entretiens particuliers sur les questions économiques ou financières qu'il voulait bien rechercher avec moï et où il nous arrivait de disputer, âprement parfois, non pour le puéril plaisir d’opposer des conceptions différentes mais pour. nous mieux comprendre et tenter de nous rapprocher. Il a beaucoup agi sur ma mentalité. J'ai sans doute quelque peu agi sur la sienne puisqu'il m'a fait le très grand honneur de me dire : « Vous êtes le seul homme qui m'’ait amené à modifier mes idées sur certains points. » La phrase reste gravée dans mon esprit, vous le comprendrez. Vous comprendrez aussi pourquoi j'évoque une très longue conversation que nous eûmes quelque jour de 1911 ou de 1912 comme nous cheminions ensemble vers le Palais-Bourbon en descendant les Champs-Élysées. Jaurès me demandait mon avis sur un:projet de vaste transformation économique et sociale qui, devait aboutir, moyennant expropriation, à restituer à la collectivité les grandes affaires industrielles, commerciales ou financières. Comme il poursuivait son exposé, il me vit sourire. « Je ‘vois, me dit-il, que
vous me prenez pour l'être le plus chimérique qui soit. » — « Pas le moins du monde, lui répondis-je. Je souris parce que votre projet revient tout simplement à transformer les actions en obligations et que je ne serais pas éloigné d’envisager cette réforme, petite en apparence, immense en réalité. J'y voudrais toutefois des modalités et des tempéraments. »
Controverse d’hier que j’ai évoquée pour montrer la relativité des doctrines et des systèmes économiques, pour montrer aussi comment des esprits éloignés l’un de l’autre peuvent se rejoindre quand, sortant des généralités, ils confrontent des idées précises |! Controverse qui, comme toutes celles de l’époque, paraît bien vieillie, bien petite aujourd'hui où les événements posent la question de savoir s'il subsistera une civilisation, si nous ne serons pas submergés par le « rébarbarisme » dont Herbert Spencer a prédit l'avènement. Jaurès avait vu le péril. « D'une guerre européenne peut jaillir la révolution, disait-il en 1905, mais il en peut sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. »
Paroles de voyant, d’un voyant dont tous ceux qui l'ont compris savent que son âme le situait trop haut pour que, dans les vastes tourmentes qui Se déchaïînent sur le monde, il n’entendit pas. ce qu'il avait déjà entendu lors de l'affaire Dreyfus : il n'y a au monde que deux partis politiques, le parti démocratique et celui de la réaction. Les partis divers, avec leurs étiquettes, avec leurs nuances qui ne sont que des détails, ne peuvent pas ne pas s’agglomérer quand surviennent les grandes crises dont la solution détermine pour de longues années l’avenir de l’humanité. Il eût — j'en suis assuré — voulu que
la démocratie ouvrière, paysanne, intellectuelle, opposât l’unité du front à l’armée des rétrogrades.
Mais, il n’est plus et combien de fois, en pensant à la détresse que sa disparition cause, ne me suis-je pas remémoré la phrase de Shakespeare : « L’humanité a repris son niveau de médiocrité habituelle, semblable à l’horizon d’une mer tranquille. Le seul mât qui dépassait est abattu. »
Mamers, 12 juillet 1920.
DISCOURS PRONONCÉ DEVANT LE MONU- MENT FUNÉRAIRE DE PAUL D'ESTOUR- NELLES DE CONSTANT, SÉNATEUR DE LA SARTHE, MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE.
Entré dans la politique en 1896 alors qu'il occupait un des plus élevés parmi les postes diplomatiques, le baron d’Estournelles de Constant s'était tout de suite situé au Parlement. Nous nous étions rencontrés, intimement liés... Il fut un incomparable ami...
Au lendemain du 11 mai 1924, il succombait. Une maladie cruelle, qu’il avait trop longtemps dédaignée, l’emportait. ;
Ses cendres furent transportées dans la Sarthe, à
Clermont-Créans, où je parlai le 8 juin 1924.
Aïnsi, la tâche m'est échue de représenter un ami qui me fut très cher. Et, voici que, au moment
d'entreprendre le pieux devoir, ma voix s’étrangle. : L’émotion me laissera-t-elle la liberté d'esprit néces- .
saire pour faire revivre, comme je le voudrais, celui qui n’est plus ? Quand a disparu un être affectionné avec lequel on a longtemps vécu en intimité de pen-
sée, on ressent, pour le figurer, la difficulté à laquelle |
RL LA N'17 ALA" MUR OURIS US il DT ;
on se:heurte lorsqu'on cherche à reconstituer un rêve, qui durant des heures, a labouré le cerveau et dont, au réveil, dans le rayon incertain du soleil, on ne parvient à rassembler que des fragments. épars.
Le premier fragment de rêve qui surgit dans mon esprit c'est ma rencontre avec Paul d’Estournelles à la Chambre des Députés, il y a vingt-six ans.
Juin 1898 ! Un frisson de tempête court sur les gradins du Palais-Bourbon. L'affaire Dreyfus est évoquée. Des mouvements de séance me jettent hors de ma place. Je m’assieds à côté d’un collègue dont il me paraît que la gravité réfléchie épouse les inquiétudes de ma pensée.
L’orage passe. Il n’a ridé l’eau qu’un: instant. L’Assemblée rétombe dans la molle indifférence d’un débat banal. J'apprends le nom de mon voisin. Quoi ! c'est M. d’Estournelles de Constant. Il a quelque dix ou douze ans de plus que mot et il paraît à peine plus
âgé. Tandis que s'engage entre nous une causerie à
bâtons rompus, j’admire sa jeunesse, aussi sa distinction sobre d’où toute recherche est exclue, qui fait songer à Brummel ternissant ses ‘habits pour voiler son élégance: Je goûte le charme de ses propos où pétille la gaîté spirituelle.
Combien:de fois par la suite n’ai-je pas eu l’occasion. d’éprouver la. séduction que dégageait Paul d’Estournelles et dont aucun de ceux qui l’approchaïent ne pouvait se défendre ! Combien de fois n’avons-nous pas tous savouré son exacte courtoisie, la caresse de sa voix aux inflexions prenantes, sa bonne humeur qu'accentuait une malice jamais blessante, la grâce qui émanait de sa personne.
Il n’était pas besoin d’un grand don d’observation pour apercevoir que ces qualités extérieures n'étaient pas: de surface, qu’elles exprimaient la bonté, la chaleur de cœur, la puissance d’attachement qui incorpore les amis, lointains ou proches, humbles
ou fortunés, parmi ceux qui touchent de plus près. Fragments de rêves ! Pâle esquisse que j'ai voulu placer au frontispice de ce discours | Je vais maintenant regarder le politique.
Au moment où nous primes contact lui et moi, le ministère Méline s’effondrait. Le suffrage universel avait notifié, en 1898 comme il devait le faire en 1924, sa volonté souveraine d’un gouvernement de gauche. Il semblait que d’'Estournelles, qui avait eu de si brillants débuts dans la législature précédente, fût désigné pour faire partie du Cabinet en formation. Beaucoup dans les milieux parlementaires Ss’attendaient à ce qu'il reçüt le portefeuille des Affaires Étrangères auquel son passé l’appropriait.
Ce fut à M. Delcassé que ces hautes fonctions furent dévolues. Delcassé, d’Estournelles ! Quel abîme entre les deux hommes ! Sans développer un parallèle que je garde dans l’esprit, j'ai le droit de dire que, compte tenu des événements qui dominent les humains et les infléchissent, la politique extérieure de la France eût été profondément modifiée, qu'elle eût reçu des impulsions de sagesse continue, qu’elle eût été préservée des soubresauts, des à-coups hasardeux, des entreprises d’audace insuffisamment méditées si la direction des services du Quai d'Orsay avait été confiée à Paul d’Estournelles.
Il arrive malheureusement que les partis, les hommes se laissent aller à je ne sais quelle obscure défiance vis-à-vis de ceux dont on aperçoit qu'ils s’attachent aux ensembles plus qu'aux détails, qu'ils ont la préoccupation d’encadrer dans une méthode générale les solutions partielles qu'ils envisagent. On a vite faite de les qualifier de théoriciens, de les déclarer systématiques, de les décréter inaptes au gouver-
nement. Rarement on se rend compte que l’ampleur dans les conceptions se marie: le plus souvent à la prudence dans l’action, que celui-là seul qui est pénétré d’une forte doctrine est à même de mesurer les transactions utiles puisqu'il sait ce qu'il peut consentir sans faire tort: aux directives qu'il a constamment en vue. Pour tout dire, il y a dans les assemblées, dans les masses une sorte de propension vers la politique au jour le jour qu'on imagine de prudence alors que:les hésitations, les tergiversations dont elle est empreinte par sa nature même, les coups de barre saccadés auxquels elle conduit exposent le grand vaisseau qui porte la fortune de la patrie au péril des récifs.
Un léger effort et d'Estournelles eut conquis le grand, poste qui lui avait échappé. Il n’eût pas été besoin qu'il pliât le genou. Il lui eût suffi de distribuer. quelques-unes de ces apparences dont les hommes sont friands. :
Une légitime fierté, le sentiment d'un grand devoir à remplir le défendirent contre les fléchissements.
Résolu .à faire obstacle au plus atroce des fléaux qui puisse désoler le monde, frémissant d'angoisse en songeant aux possibilités de guerre, ayant par ailleurs la conviction raisonnée que les pratiques en honneur dans les chancelleries étaient grosses de dangers, que, déjà génératrices de conflits dans le passé, elles devenaient particulièrement redoutables à une époque où les développements de richesse et les appétits qui en découlent aïiguisent les rivalités entre nations, Paul d’Estournelles se persuada qu’il n’était qu’un moyen de prévenir les cataclysmes : rapprocher les peuples par l'intermédiaire de leurs représentants, essayer de les rassembler autour des grandes idées de bonté, de
générosité, de fraternité entre les hommes, prêchées jadis sur la montagne, tant oubliées depuis, recueillies, élargies par les philosophes, les penseurs, les tribuns des xvur et des xix° siècles.
Mais, du jour où il se consacre à cet immense apostolat, les haines se déchaînent contre lui. Que vient-il menacer des intérêts qui ont pour assises les animosités entre pays ? Que vient-il troubler la majestueuse quiétude des chapelles où l’on fait fi des grands mouvements de pensée tout autant que des vastes transformations économiques, où l’on s’acharne à recopier incessamment le passé ?
Pour avoir raison du novateur, qui ne prétend à rien moins qu’à reviser des organisations dont le temps a consacré la solennité, qu’à appeler les élus des peuples, c’est-à-dire les peuples eux-mêmes, à se concerter périodiquement en des assemblées communes, on multiplie les quolibets, on fait pleuvoir les sarcasmes. « C’est un rêveur, un idéologue, un pacifiste... »
Pacifiste ? Que signifie le terme qui fait pendant à un mot ignoble, récemment forgé, hors de toutes réalités, au mot défaitiste ? Vitupérer, à l’aide de vocables puérils ou abjects, tous ceux qui s’obstinent à l’œuvre de paix, voilà le but. Ah ! oui, certes, d’Estournelles avait l'horreur des charniers, non par sentimentalité débile, non seulement parce que, suivant la parole de Shakespeare, il était « nourri du lait de l’humaine tendresse », mais parce qu'il était imprégné de l’idée que les violations du droit international, les injustices de peuple à peuple perpétuées au xix° siècle ne pouvaient être définitivement réparées que par les voies de la paix. Il avait encore dans l'esprit la position singulière de la France, avoisinant de grands peuples qui furent jadis des races de migration et dont aucune frontière naturelle ne la sépare, toute proche des nations maîtresses des mers:
Il pressentait les énormes dommages matériels et moraux qu’un conflit pouvait causer à notre pays ouvert à toutes les invasions, pris dans l’étau.
Liant son grand amour de la paix au souci qu'il kvait de la sécurité et de la grandeur de la patrie, d’Estournelles essaya et réussit à jeter en 1903 les bases de l’Entente Cordiale. Alors que les officiels exhortaient à la prétendue sagesse, à la prétendue prudence, il prit le parti de la témérité réfléchie. I] comprit que, pour dissiper l'atmosphère de suspicion que les événements, les malentendus avaient créée entre la France et l’Angleterre, il fallait que les représentants de la démocratie française se rendissent à Westminster et qu'ils appelassent la visite de parlementaires anglais à Paris. Des accords furent ultérieurement signés. Il est permis d'affirmer que la joyeuse adhésion qui leur advint ne leur eût pas été pleinement acquise si l’initiative de celui que nous pleurons n'’avait déterminé, entre les deux nations, le mouvement de détente qui féconda le rapprochement.
Paul d'’Estournelles ajoutait encore au service considérable, qu'il rendait ainsi à notre pays er préparant de si précieuses alliances, par la vigilance dont il faisait preuve quand notre défense était en cause. [Il tenait, comme quelques autres, qu’un puissant armement conditionne le succès des guerres modernes, que, substituer les retraites militaires à l’artillerie lourde, exiger la construction de somptueux cuirassés soigneusement abrités dans les ports en cas de conflit et négliger le sous-marin, étendre la durée du service actif pour écarter les réserves, employer à la construction de casernes les crédits qui seraient si utiles pour la fortification étaient pratiques d’impéritie criminelle.
Il le disait à la tribune du Sénat. On l’applaudissait.. mollement. On l'’écoutait cependant. On
retenait, quoiqu'on en dit, ses avertissements: Mais, chacun d’entre eux, grossissait la théorie de ses détracteurs, faisait rebondir les: sarcasmes:
Lui poursuivait sa route:
Loin de le rebuter, les raïlleries, les injures. le stimulaient. Il avait résolu d’être l’infatigable pionnier de la paix. Il se tint parole à lui-même. Pendant plus de dix ans il parcourut l’ancien et le nouveau continent, tantôt avec des parlementaires, tantôt seul, usant sa santé dans ces voyages incessants, frappant à toutes les portes, essayant — ce sera son éternel honneur — de faire entendre le langage de la raison et de l'humanité à quelques-uns de ces lamentables souverains, velléitaires bornés, reîtres passionnés, sur Ja tête desquels avait chu une couronne:
Il n’ignorait à coup sûr pas que de toutes les œuvres humaines la plus difficile à réaliser est la paix. Il avait jaugé la puissance des forces qui se dressaient en face de lui : forces économiques — le protectionnisme démesuré, en introduisant le désordre dans les développements du travail, attise les conflits, — forces psychologiques — le bellicisme est habile à exploiter la terrible persistance des animosités séculaires, — forces de presse — à des amis anglais al lui arriva de dire : « La grande presse ne désire pas la guerre, mais elle aime à jouer avec l’idée de guerre. Elle y trouve un moyen d'augmenter son tirage. Il lui plaît au reste de sonder le gouffre. Puisse-t-elle ne pas y tomber. »
Ainsi, l’appréhension: de ce qui est arrivé rôdait autour de lui. Mais, il n’était pas de ceux qui opposent. la faiblesse du doute à leur:enthousiasme. Il savait que les grands efforts, dont les: hommes à courte vue proclament la. vanité quand les circonstances font momentanément échec, ne tombent jamais dans le néant. Et puis, il espérait toujours que le mince archipel d'hommes épars qui pensaient
SUR DES TOMBES, DEVANT DES CÉNOTAPHES... 91 comme lui, qui agissaient avec lui, conjureraient le désastre.
L'article que le plus grand journal libéral de l’Angleterre consacre à la mémoire du baron d’Estournelles de Constant conclut en ces termes : « Si des hommes tels que lui avaient été moins rares en Europe, la catastrophe ne serait jamais survenue. »
Je défie qu’on trouve plus belle épitaphe pour ur monument funéraire.
Pourquoi faut-il, hélas ! que nous la gravions aujourd’hui ?
Pourquoi faut-il que notre ami nous ait été arraché à l’heure où « les destins changeaient de chevaux » ?
Sans doute aura-t-il emporté dans l'au-delà la vision réconfortante d’une France revenue à ses grandes traditions, d’une France apparaissant au monde non plus casquée par un nationalisme étriqué, mais drapée dans la magnifique vêture du droit et de la justice que nos ancêtres ont tissée pour elle.
Mais, à nous, à nous qui restons, vieux ou jeunes, combien il manquera ! Que de fois nous déplorerons que nous fassent défaut sa sagacité toujours avertie, sa finesse toujours en éveil |
Ardemment républicain, brûlant d’un amour passionné pour le peuple, il ne redoutait aucune réforme. Il avait, selon la belle expression de Jaurès, gardé la flamme du foyer des aïeux. Il laissait à d’autres le soin de farfouiller dans les cendres. Mais il savait allier l’esprit de mesure à la volonté de progrès. Il avait le sens des étapes. Quand il conseillait ou quand il était dans l’action, il était tout prudence, tout circonspection.
Pas davantage en politique extérieure, ne se rai-
dissait-il dans le dogmatisme. Il entendait les ajuste: ments, les accommodements. Il était disposé à accepter tous les modes de rapprochement entre les peuples, prêt à s’adapter à quelque formule que ce fût qui lui parût de nature à servir son. grand idéal de pacification européenne et mondiale.
Et maintenant que j'ai essayé de projeter son image sur l’écran de l’histoire, je veux parler de lui, de moi, de notre fraternelle tendresse.
Je n'oublie pas, je n’oublierai jamais l’incomparable ami qu'il fut. Il se réserva aux heures où la Fortune n'avait que sourires. Il laissa à d’autres — est-il besoin de le dire ? — le soin de quémander prébendes ou sous-secrétariats d’État. Quand, en janvier 1912, un Président du Conseil que je sais lui fit part du projet qu'il avait formé d'obtenir son concours dans un second Gouvernement que les circonstances ne permirent pas de mettre sur pied, il accueillit avec une tranquillité détachée, un peu distante, la communication qui lui était faite.
Mais, démentant le distique du poète latin, il accourut quand les nuages montaient au ciel. Les visites qu'il me fit à de certaines heures, au moment où l’inquisition nationaliste, jalouse des lauriers: du Saint-Office, ressuscitait les procès en sorcellérie’avec leur cortège d’iniquités et d’infamies, commej'en conServerai, impérissable, le reconnaissant souvenir. « Tout naturel », me disait-il plus tard, avec cette simplicité enjouée, teintée d’aristocratisme, qui lui seyait au mieux. Tout naturel, j'ai retenu le mot « d’un de nos cultivateurs de la Sarthe ». Et, il con: tait que, en 1914, comme il venaït se jeter pour mon compte dans la bataille électorale, un de ces humbles dont il recherchaïit l'entretien lui avait dit : « Vous
avez raison, monsieur d’Estournelles. On n'’abandonne pas un ami dans le malheur. »
Mon cher d’Estournelles, il vous eût été doux de penser que cette parole de haute probité, sortie de la bouche d’un de nos paysans sarthois que vous avez tant aimés, dont il vous plaisait de mettre la droiture en parallèle avec les bassesses et les vilenies que vous coudoyiez fût évoquée devant vos cendres.
Je ne puis, hélas! dévider plus longtemps l’écheveau des souvenirs.
Il me faut vous quitter.
« On meurt seul », a dit Pascal. Non, non, ce n’est pas vrai. Le grand Inquiet s’est trompé. On ne meurt pas seul, surtout on ne meurt pas tout entier quand on laisse derrière soi le sillage de grands gestes et de grandes idées, quand on est enchâssé dans d’innombrables reliquaires de pensée. Autour de vous demeureront, mon ami, l’admirable compagne de votre vie, vos enfants que vous avez enveloppés d’une « si violente amour », auxquels vous avez légué votre noblesse d'âme, qui vaut mieux que vos authentiques parchemins, vos filles, votre fils qui vous continuera superbement, la cohorte de tous ceux qui vous furent profondément attachés.
Et puis, vous qui aïmiez, dit-on, à m’entendre, vous dont le cœur fut si proche du mien, écoutez-moi une dernière fois, écoutez ce verset de Renan, écrit pour vous et vos semblables : « La vie n’est qu’un rêve. On lui donne quelque réalité en se vouant comme vous l’avez fait, à la défense de tout ce qui est bon, honnête, droit, juste et pur. »
A VERVINS, EN JUIN 1925, DEVANT LA STA- TUE DE PASCAL CECCALDI, DÉPUTÉ DE L’AISNE.
Celui qu’on nomma mon Pylade, celui qui me fut plus entièrement, plus passionnément dévoué que Pylade ne put jamais l’être à Oreste disparut en 1918, enlevé en quelques jours par la cruelle épidémie qui sévit à l’époque.
Une statue lui fut élevée à Vervins, chef-lieu de l'arrondissement qu'il représentait.
J'étais prisonnier, enfermé à la Santé, sous le coup de la plus odieuse des inculpations, quand il fut conduit à sa dernière demeure. Sept ans plus tard, je puis, à haute voir, rendre hommage à mon ami. J'étais Ministre des Finances.
Messieurs,
L’émotion de cette journée ravive les heures éteintes. Les souvenirs se pressent dans mon esprit. Comment ne m'y abandonnerais-je pas alors que je me trouve au milieu de vous qui tous, par vousmêmes ou par vos proches, avez connu, aimé Pascal Ceccaldi ? Comment ne feuilleterais-je pas le livre du
passé en face de la statue qui immobilise dans la pierre les traits du cher disparu, alors que, à mes côtés, je rencontre les siens, au premier rang son frère Antoine, partie de lui-même, moitié de son âme, témoignage vivant, de par les hautes fonctions électives dont il est investi, de l’égale considération des citoyens pour le dévouement inlassable aux intérêts du peuple et à la cause sacrée de la République transmis dans une même famille comme un héritage ?
Au seuil d’un de mes livres j'ai rappelé la parole de l’Antigone de Sophocle : « Mon cœur est fait pour l'amour et non pour la haine ! » Ici, en ce jour de commémoration qui serait infiniment douloureux si la piété des fidèles de Ceccaldi ne l’imprégnait d’apaisement et de mélancolique sérénité, je veux répéter les vers du poète grec et, oubliant un instant les préoccupations et les responsabilités qui écrasent l’homme public, oubliant aussi les amertumes, les duretés, les rigueurs des temps écoulés, évoquer l'amitié, l'amitié qu’un de nos écrivains, en une envolée lyrique, a qualifiée : « Flamme sacrée, âme et vie du monde, plus nécessaire que le feu et l’eau, sans laquelle il n'y à aucune joie, soutien ni goût de vivre. »
J’enchâsse d’autant plus volontiers la phrase que le frémissement, la lumière, la chaleur des mots qui la composent traduisent l’ardeur passionnée, la tendresse véhémente du cœur de Pascal Ceccaldi.
Commentant une grande journée parlementaire où le jeune député de l’Aisne s’était jeté à la tribune en des circonstances déjà marquées du doigt furieux de la calomnie, le grand impressionniste de la littérature de droite avait crayonné ce portrait : « Petit, mince, rapide, un peu roux, l'œil brillant, la moustache guerrière, pareil à une lame d'’épée, M. Ceccaldi a les vertus habituelles de sa nation corse. IL
s’est choisi un mie Il marche pour CRUE Il le dit crâänement.
Apte à noter là surface des choses mais 00 limité pour pénétrer au tréfonds des âmes humaines, Maurice Barrès n'avait pu saisir « l’admirable amitié qui soulevait le discours de Pascal Ceccaldi » pour reprendre l’expression du charmant et douloureux ami, disparu lui aussi, Charles Paix-Séailles.
Certes, il avait le goût de la discipline volontaire et patiente qui, seule, confirme les grands partis politiques et permet à ceux qui sont investis de leur confiance d'accomplir à l’heure voulue les actes nécessaires. Certes, il était acquis à la fidélité fière, cet enfant de l’île de Corse. Certes, il était imprégné dei la crânerie de :sa race qui se mariait merveilleusement avec la vivacité, la malice pétillante de la terre picarde qui l'avait adopté.
Mais, par-dessus tout, en lui rayonnait la générosité chevaleresque, en lui resplendissait le culte de l’amitié.
Il fut mon ami, Je fus le sien.
Que de fois, depuis son absence, au cours des méditations désolées | qu ‘elle m'a imposées, me suis-je murmuré à moi-même les émouvants soupirs de l’ami d’Étienne de la Boétie : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant :.« Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »
Je connus Pascal Ceccaldi en 1907. La troupe des sycophantes- était déjà équipée, en marche contre moi qui m'étais délibérément exposé à ses coups en ouvrant à la justice fiscale la route où il n’était plus possible que de s’engager et de cheminer prudemment en se gardant des pas précipités. Pascal. Ceccaldi m'apporta spontanément, au nom de la démocratie de l’Aisne, le concours de son jeune talent, de son courage éprouvé, de son intégrité, délicate au point
d'en être ombrageuse. Il me charma parce que c'était lui. Il me conquit parce que c'était moi. Notre affinité se scella au cours de la magnifique manifestation républicaine qui se déroula ici même peu de temps .après notre rencontre. Je vins à Vervins, à l'appel de mon collègue au Parlement. Et, tandis que je parle, il me semble l’apercevoir à mes côtés et que le temps soit revenu où son sourire et sa verve m'accueillaient au milieu de vous.
Je puis bien dire que c’est en ces lieux que naquit notre mutuelle affection. « Qu'il est difficile d’être toujours content de quelqu'un », a dit La Bruyère. Notre amitié ne connut ni incertitude, ni variations, ni sautes d'humeur. Pourquoi cette continuité de lien ? Peut-être parce qu'une même ardeur, une même impatience dictée, chez lui comme chez moi, par le souci passionné du bien public, par le culte de la démocratie, nous animaient tous deux. Ardeur, impatience, ne reculant devant aucune hardiesse de pensée, devant aucune hypothèse à dévisager, ne rédoutant pas les regards dirigés au delà de l’horizon |
Qualités, défauts ? Je ne sais. Maïs, j'imagine que là fut peut-être le ciment mystérieux de notre attachement qui devait durer sans ombres au delà même de l’ombre inexorable de la mort.
Voici l’horrible mot jeté ! Voici que je me débats contre l'angoisse des souvenirs suprèêmes. Ils surgissent impérieux et cruels.
1918 ! Depuis des mois, la raison d’État pèse sur ma liberté, sur mon honneur, sur ma vie. Je suis hors la loi de la Nation. Mais, dans la prison de la Santé où les inquisiteurs essaient par tous les moyens de machiner une accusation qui déshonorerait mon passé, qui ruinerait mes services constamment dévoués.à mon pays:et — ce fut mon crime — à la paix du monde, l'affection de mon conseil me con-
sole et me soutient. Il a voulu infliger au cardinal de Retz écrivant : « Il n’y a que la continuation du bonheur qui fixe les amitiés », le plus cinglant des démentis.
1918 ! Il vient de me quitter. La tendresse fidèle de son sourire brille encore dans ma cellule. Je l’attends demain. Mais voici qu'il ne vient pas. Je m'inquiète. On s’efforce de me rassurer. Une simple indisposition. Cependant, les heures, les jours passent. Qu’y a-t-il donc ? « C'est grave », m'’apprend-on. C'est grave et je suis emprisonné. Jamais je n'ai éprouvé avec cette intensité la torture de la séquestration. Ne me permettra-t-on pas de voler auprès de lui ? Au moment où je nourris l'espoir frivole d'attendrir mes tortionnaires, on m'’apprend que le destin a joué son abominable carte. Mon ami a vécu. Il a expiré sans que j'aie pu quêter son dernier regard, saisir le dernier battement de son cœur. C’est sur un front glacé que je suis autorisé, tenu sous
bonne garde, à pencher mes lèvres et la brûlure de
mes larmes.
Mon cœur n’est pas fait pour la haine, je le redis. Mais, quelque maître que je sois de moi-même, comment me défendre des hoquets de tristesse et de dégoüt en évoquant cette navrante histoire.
Pascal Ceccaldi n’aura pas vu se réaliser ce que ses efforts avaient préparé, ce qu'il me prédisait obstinément. Il n'aura pas entendu sonner l’heure
qu'il pressentait, l'heure de la réparation qui.
l’eût enveloppé et porté sur les sommets à mes côtés.
Il n’est plus. Son cœur fidèle est muet sous la pierre. Nous ne le sentirons plus battre que dans l'écho des nôtres.
Mais nous l’avons vivant et jeune dans nos mé-
moires. Il nous défend contre les faiblesses, contre les égoïsmes de l’hiver de la vie si nous étions tentés
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d'y céder. Comme l’a dit un écrivain de race dont l’attachement m'est également précieux : « Jusque dans l’amertume de la mort, le souvenir de l’amitié a l’odeur du printemps. »