A SARAH BERNHARDT
Salut, Sarah I salut charmante doua Sol ! Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol,
Notre sol tout couvert de givre, Est-ce un frisson d'orgueil ou d'amour? je ne sais; Mais nous sentons courir dans notre sang français
Quelque chose qui nous enivre '•
Femme vaillante au cœur saturé d'idéal, Puisque tu n'as pas craint notre ciel boréal,
Ni redouté nos froids sévères, Merci 1 De l'âpre hiver pour longtemps prisonniers, Nous rêvons à ta vue aux rayons printaniers
Qui font fleurir les primevères ! (
Oui, c'est au doux printemps que tu nous fais rêver! Oiseau des pays bleus, lorsque tu viens braver
L'horreur de nos saisons perfides, Aux clairs rayonnements d'un chaud soleil de mai. Nous croyons voir, du fond d'un bosquet parfumé.
Surgir la reine des sylphides 1
Mais non : de floréal ni du blond messidor. Tu n'es pas, ô Sarah, la fée aux ailes d'or
Qui vient répandre l'ambroisie; Nous saluons en toi l'artiste radieux Qui sut cueillir d'assaut dans le jardin des dieux
Toutes les fleurs de poésie !
Que sous ta main la toile anime son réseau ; Que le paros brillant vive sous ton ciseau.
Ou l'argile sous ton doigt rose ; Que sur la scène, a« bruit délirant des bravos. En types toujours vrais, quoique toujours nouveaux,
Ton talent se métamorphose;
Soit que, peintre admirable ou sculpteur souverain. Toi -même oses ravir la muse au front serein,
A te sourire toujours prête ; Soit qu'aux mille vivats de la foule à genoux. Des grands maîtres anciens ou modernes, pour nous
Ta voix se fasse l'interprète ;
Des bords de la Tamise aux bords du Saint-Laurent, Qu'il soit enfant du peuple ou brille au premier rang,
Laissant glapir la calomnie, Tour à tour par ton œuvre et ta grâce enchanté, Chacun courbe le front devant la majesté
De toa universel génie I
Salut donc, ô Sarah ! salut, ô doua Sol ! Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol,
Te montrer de l'indifférence Serait à notre sang nous-mêmes faire affront, Car l'étoile qui luit la plus belle à ton front , C'est encore celle de la France !
; ' Louis Fréchette.
Il lut très bien, c'est vrai; mais ces vers, lus ainsi, sous vingt-deux degrés de froid, à une pauvre femme abasourdie par une Marseillaise endiablée, étourdie par les hurrahs fous de dix mille poitrines en délire de patriotisme, cela dépassait mes forces.
Je faisais des efforts inouïs pour résister, mais je fus terrassée par la fatigue : tout me sembla tourner en une folle farandole. Je me sentis enlever de terre et j'entendis une voix qui me semblait d'un ailleurs lointain : « Place ! Place à notre Française ! » Puis je n'entendis plus rien et ne retrouvai mes sens que dans ma chambre de l'hôtel Windsor.
Ma sœur Jeanne avait été séparée de moi par la poussée de la foule; mais le poète Fréchelte, Canadien français, lui fit faire escorte et la ramena quelques instants après, saine et sauve, mais tremblante pour moi. Et elle me laconta ceci :
« Figure-toi qu'au moment où la foule te pressait, prise de terreur en te voyant renverser la tête, les yeux clos, sur l'épaule d'Abbey, je me mis à crier : «Au secours! On tue ma sœur! » J'étais devenue folle. Un homme d'une taille colossale, qui nous suivait depuis longtemps, jouant des coudes et des reins pour écarter la tourbe enthousiaste mais forcenée, se jeta d'un brusque mouvement au-devant de toi, assez tôt pour t'empêcher
de tomber. Cet homme, dont j e ne pouvais voir le visage , tant il était caché par la casquette de fourrure dont les oreilles lui mangeaient la face presque en entier, te souleva comme une fleur et harangua la foule en anglais. Je ne comprenais rien à ce qu'il disait, mais les Canadiens en furent frappés, car la poussée s'arrêta et s'écarta en deux files compactes pour le laisser passer. Je t'assure que c'était très émouvant, de te voir si frêle, la tête rejetée en arrière, tout ton pauvre corps soutenu à bout de bras par cet hercule. Je te suivais de mon plus vite, mais, ayant pris mon pied dans le volant de ma jupe, je dus m' arrêter une seconde, et cette seconde suffit pour nou3 séparer complètement. La foule refermée derrière ton passage, faisait une barrière incassable. Je t'assure, sœur chérie, que je n'en menais pas large; et c'est M. Fréchette qui m'a sauvée. » Je serrai la main de l'aimable homme, et le remerciai cette fois de mon mieux pour son beau poème; puis je lui parlai de ses poésies, dont je m'étais procuré un volume à New- York, car hélas! je dois l'avouer à ma honte, je ne connaissais rien de Fréchette à mon départ de France; et cependant il était déjà un peu connu à Paris.
Il fut très touché des quelques vers que je lui soulignai comme les plus beaux dans son œuvre. Il m'en remercia. Nous restâmes des amis.
Le lendemain, il était à peine neuf heures quand on me fit passer une carte sur laquelle étaient écrits ces mots : « Celui qui eut la joie de vous sauver, Madame, réclame de votre bonté une seconde d'entretien. » Je fis entrer cet homme dans le salon et, après avoir fait prévenir Jarrett, j'allai réveiller ma sœur : « Viens avec moi », lui dis- je. Elle passa un peignoir chinois et nous
iÙ MA DOUBLE VIE
nous dirigeâmes vers le grand, l'immense salon de mon appartement, car il eût fallu une bicyclette pour arpenter sans fatigue mes chambres, salon et salle à manger dans toute leur longueur.
Je fus frappée, en ouvrant la porte, par la beauté de riiomme qui était devant moi. D'une taille élevée, les épaules larges, là tête petite, le regard dur, les cheveux frisés et touffus, le teint basané, cet homme était beau, mais inquiétant. Il rougi* légèrement à ma vue. Je lui exprimai ma recoiinaissance et m'excusai de ma sotte faiblesse. Je pris avec joie le bouquet de violettes qu'il me tendit.
Au moment de prendre congé, il me dit assez bas : « Si jamais vous apprenez qui je suis, jurez-moi. Madame, de ne penser qu'au léger service que je vous ai rendu. » A l'instant même, Jarrett entrait, le visage blanc. Il s'approcha de l'étranger et lui parla en anglais. Je pus cependant saisir les mots : « détective... porte... assassinat... impossibilité... Nouvelle- Orléans... »
Le teint basané s'était couvert de craie. Sa narine se dilata en regardant la porte. Puis, l'impossibilité de fuir lui apparaissant nette, il regarda Jarrett et d'une voix tranchante et froide comme un silex : « Well! » ftt-il en se dirigeant vers la porte.
Mes mains ouvertes par la stupeur avaient laissé tomber son bouquet, qu'il ramassa en me regardant d'un air suppliant et interrogateur. Je compris, et lui dis à très haute voix : « Je vous le jure. Monsieur. »
Cet homme disparut avec ses fleurs. J'entendais le brouhaha de gens derrière la porte, et la foule dans la rue. Je ne voulus rien savoir. Quand ma sœur,
esprit romanesque et fou, me voulut raconter l'horrible' chose, je bouchai mes oreilles.
Lorsque, quatre mois après, on voulut me faire à haute voix lecture de sa mort par la pendaison, je me refusai à rien entendre.
Et maintenant que vingt-six années se son.t écoulées et que je sais, je ne veux me souvenir que du service rendu et de ma parole donnée.
Cet incident m'avait laissée assez triste. Il a fallu la colère de l'évoque de Montréal pour me rendre ma gaieté. Ce prélat, après avoir tonné en chaire contre l'immoralité de la littérature française, a défendu à ses ouailles de paraître au Théâtre. Il fit un mandement violent, haineux, contre la moderne France.
Quant à la pièce dQ^cnhe{Adrie?ineLecoiiçreur),i\\di déchiqueta : soi-disant contre les amours immorales de la comédienne et du héros, et contre l'amour adultérin de la princesse de Bouillon; mais la vérité se fit jour malgré tout, et il s'écria avec une fureur doublée par l'outrage : «Il y a, dans cette infâme élucubration des auteurs français, un abbé de cour qui, grâce au dévergondage de ses propos, est une insulte directe au clergé.»
Enfin, il lança l'anathème contre Scribe déjà mort, contre Legouvé, contre moi, et toute ma compagnie.
La conclusion fut que la foule accourut de toutes parts et que. ces quatre représentations : Adrienne Lecouçreur^ Froufrou, La Dame aux Camélias (matinée) et Hernani, eurent un succès colossal, et donnèrent des recettes fabuleuses.
Je fus conviée par le poète Fréchette, et un banquier dont le nom m'échappe, à une visite aux Iroquois. J'acceptai avec, joie, et je m'y rendis avec ma sœur, Jarrett et Angelo toujours de touteslesparties dangereuses,
càv je me sentais en sûreté près de cet artiste plein de bravoure et de sang-froid, et qui était doué d'une force herculéenne; il ne lui manquait, pour être parfait, que d'avoir du talent : il n'en avait aucun et il n'en eut jamais.
Le fleuve, le Saint-Laurent, était pris presque en entier, et nous le traversâmes en voiture, le long d'une route indiquée par deux rangées de branchages piqués dans la glace. Nous avions quatre voitures, etCanghnanwaga se trouve à 5 kilomètres de Montréal.
Ce voyage pour se rendre chez les Iroquois fut délicieusement enchanteur. On me présenta le chef, père et maire des tribus iroquoises. Hélas! cechef dejadis — fils du «Grand Aigle blanc», — surnommé dans son enfance Soleil des Nuits, vendait à cette heure, sous de tristes bardes européennes, des liqueurs, du fil, des aiguilles, du chanvre, de la graisse de porc, du chocolat, etc., etc..
Il n'a gardé de ses courses folles dans les forêts sauvages d'antan — quand il courait nu sur la terre libre encore de tout servage — il n'a gardé que la stupeur du taureau encloué par les cornes. Il est vrai de dire qu'il vend aussi de l'eau-de-vie et qu'il s'abreuve comme eux tous, à cette source d'oubli.
Le Soleil des Nuits me présenta sa fille, une enfant de dix-huit à vingt ans, sans beauté, sans saveur et sans grâce. Elle se mit au piano et joua je ne sais plus quel air à la mode.
J'avais hâte de quitter cette boutique, abri de ces deux victimes de la civilisation.
Je visitai Canghnanwaga et n'y pris aucun plaisir. Le même enserrement du gosier, la même angoisse rétrospective me laissaient révoltée contre la lâcheté des
hommes, qui cachent sous le nom de civiUsation le plus injuste et le plus protégé des crimes.
Je revins à Montréal un peu triste et fatiguée. Le succès de nos quatre représentations fut extraordinaire, mais ce qui pour moi leur donnait un charme particulier, c'était l'infernal et joyeux tapage des étudiants. Tous les jours on ouvrait les portes du théâtre une heure à l'avance pour eux. Là, ils s'arrangeaient selon leur convenance.
Doués pour la plupart de voix magnifiques, ils se groupaient selon la nécessité des chants qu'ils voulaient faire entendre; puis ils préparaient, avec une forte ficelle à poulies, la route aérienne que devaient suivre les corbeilles fleuries qui descendaient de leur paradis au mien. Ils enrubannaient des colombes portant à leur cou des vœux, des sonnets, des pensées.
Ces fleurs et ces oiseaux étaient lancés pendant les rappels et venaient s'abattre : les fleurs, à mes pieds par une heureuse conduite des fils, les colombes, au gré de leur effarement. Et chaque soir, se renouvelaient ces envois de grâce et de beauté.
J'eus la première soirée une émotion assez vive. Le marquis de Lomé, gendre de la reine Victoria, gouverneur du Canada, était d'une exactitude royale, les étudiants le savaient. La salle était bruyante et frémissante. Jeregardais,parune ouverture du rideau, la composition de cette assemblée. Tout d'un coup, il se fit un silence immédiat sans qu'aucune manifestation en eût provoqué l'effet; et La Marseillaise fut entonnée par trois cents voix mâles, jeunes et chaudes.
Le gouverneur, avec une courtoisie pleine de grandeur, se leva aux premiers accents de notre hymne
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national. Toute la salle fut debout eu une seconde, et le magnifique chant résonna dans nos cœurs comme un appel de la patrie. Je ne crois pas avoir jamais entendu chanter La Marseillaise avec une émotion et un ensemble plus poignants.
Aussitôt le chant terminé, les applaudissements de la '' foule reprirent par trois fois ; puis, sur un geste net du gouverneur, Vorchestre joua le God save the Queen.
Je ne vis jamais geste plus orgueilleux et plus digne que celui du marquis de Lorne, quand il fit signe au chef d'orchestre. Il voulait bien permettre, à ces fils de Français soumis, un regret, voire même une falote espérance. Et. le premier, debout, il écoutait cette grande plainte avec respect; mais il en étoulïait le dernier écho sous le chant national de l'Angleterre.
Et il avait, étant Anglais, indiscutablement raison.
Je donnai, pour la dernière représentation qui tombait le 25 décembre, jour de Noël : Ilernani.
L'évêque de Montréal fulmina encore contre moi, contre Scribe, Legouvé et les pauvres artistes venus avec moi, qui n'en pouvaient mais. Je ne sais môme pas s'il ne réclama pas l'excommunication contre nous tous, vivants et morts. Pour répondre à son injurieuse attaque, les admirateurs de la France et de l'art français dételèrent mes chevaux, et mon traîneau fut presque porté par une foule immense, dans laquelle se trouvaient des députés et notables de la ville.
Il n'y a qu'à prendre les journaux de l'époque pour se convaincre de l'effet foudroyant que fit cette conduite triomphale à mon hôtel.
Le lendemain, dimanche, je partis le matin à sept heures pour faire, en compagnie de Jarrett et de ma
sœur, une promenade le long de la rivière Saint» Laurent.
A un moment donné, je fis arrêter la voiture pour faire quelques pas.
Ma sœur me dit en riant : « Si nous montions sur le gros glaçon qui semble vouloir craquer? » Sitôt pensé, sitôt exécuté. Et nous voilà toutes deux marchant sur le glaçon, essayant de le détacher. Tout à coup un cri terrible de Jarrett nous fit comprendre que nous avions réussi, En effet, notre esquif de glace se prot menait déjà dans l'étroit chenal du fleuve toujours libre par la force du courant.
Ma sœur et moi, nous nous assîmes, car le glaçon oscillait en tous sens ; et nous en fûmes prises d'un rire fou.
Les cris de Jarrett avaient attiré du monde. Des hommes armés de gaffes se mirent on devoir de nous arrêter, mais ce n'était pas commode, car les bords du chenal étaient trop friables pour un homme. On nous jeta des cordes. Nous en prîmes une avec nos quatre mains; mais le brusque effort des hommes pour nous attirer à eux jeta notre radeau si brusquement contre les bords glacés qu'il se brisa en deux, et nous restâmes, très apeurées cette fois, sur une faible partie de notre esquif. Je ne riais plus, car nous commencions à voguer un peu vite, et le chenal allait s'élargissant.
Mais, à un coude qu'il faisait, nous fûmes heureusement enserrées entre deux immenses blocs auxquels nous dûmes de pouvoir sauver notre vie.
Les hommes qui suivaient, avec un véritable courage, notre très rapide course, grimpèrent sur les blocs. Un harpon fut jeté avec une adresse merveilleuse sur notre épave de glace afin de nous retenir en cette place, car
le courant assez fort en dessous aurait pu nous en détacher.
Une échelle apportée et adossée à un des grands blocs nous offrit ses échelons sauveurs. Ma sœur monta la première et je la suivis un peu honteuse de notre ridicule.
Le long temps qu'il fallut pour rejoindre la rive permit à la voiture contenant Jarrett de nous rejoindre. Il était blême; non par la peur du danger que j'avais couru, mais à l'idée que, moi morte, la tournée s'arrêtait. Et il me dit très sérieusement : « Si vous aviez été morte. Madame, vous auriez été malhonnête, car vous brisiez notre contrat par votre volonté. »
Nous eûmes juste le temps de rentrer pour nous rendre à la gare, où m'attendait le train qui devait me conduire à Springfield.
Une foule immense m'attendait, et c'est avec le même cri d'amour souligné par des « au revoir » que le public canadien salua notre départ.
Après notre immense et bruyant succès de Montréal, nous fûmes un peu surpris de l'accueil glacial du public de Springfield.
On jouait La Dame aux Camélias^ en Amérique appelée « Camille »; pourquoi? Nul n'a jamais su me le dire.
Cette pièce, pour laquelle le public accourait en foule, révoltait le puritanisme outré des petits États d'Amérique. Les critiques des grandes villes discutaient sur cette Madeleine moderne ; mais ceux des petites villes commençaient par lui jeter des pierres.
Cette réserve pincée d'un public prévenu contre l'impureté de Marguerite Gautier, nous la retrouvâmes de temps à autre dans les petites villes. Et Springfield comptait alors à peine trente mille habitants.
Dans la journée que je passai à Springfield, je me rendis chez un armurier pour acheter un fusil de chasse. Le vendeur me conduisit dans une longue cour très étroite où j'en essayai plusieurs.
Quand je me retournai, je fus étonnée et confuse de
voir deux gentlemen qui s'intéressaient à mon tir. Je voulus me retirer de suite, mais l'un d'eux s'approcha de moi : « Vous plait-il, Madame, venir tirer un canon ? » Je faillis tomber par terre de surprise et je fus une seconde sans répondre, puis je m'écriai : « Je veux bien ! »
Rendez-vous fut pris avec mon original interlocuteur, qui était le directeur de la manufacture d'armes Coït, Je me rendis une heure après au rendez-vous. Plus de trente personnes, invitées en toute hâte, attendaient déjà. Cela m'agaça un peu. Je tirai le canonmitrailleuse nouvellement inventé. Gela m'amusa beaucoup sans me donner aucune émotion.
Et le soir, après la glaciale représentation, nous partîmes pour Baltimore dans une course vertigineuse, la représentation ayant fini plus tard que l'heure du train. Il s'agissait de rattraper ce dernier à tout prix. Et les trois énormes voitures qui composaient mon train particulier furent lancées à toute vapeur. Ayant deux machines, nous faisions des bonds sur la voie et nous retombions, grâce à quel miracle ? sur les rails.
Nous arrivâmes enfin à rejoindre l'express qui, nous sentant sur ses talons et averti par les dépêches, fit une courte halte, juste le temps de nous accrocher tant bien que mal ; et nous arrivâmes ainsi à Baltimore, où je restai quatre jours, donnant cinq représentations.
Deux choses me frappèrent dans cette ville : le froid mortel des hôtels et du théâtre, et la beauté des femmes.
J'eus une profonde tristesse à Baltimore, car je passais le premier janvier loin de ce qui m'était cher. Je pleurai toute la nuit, et j'eus cette minute do découragement qui fait souhaiter la mort.
Le auccèa cependant avait été colossal dan» cette
MEMOIRES DE SAHAH REHNHARDT m
charmante ville, et je la quittai avec regret pour me rendre à Philadelphie, où nous devions passer une semaine.
Cette ville, fort belle, ne me plaît pas. J'y reçus un accueil enthousiaste malgré le changement de spectacle à la première soirée : deux artistes ayant manqué le train, nous ne pûmes jouer Adrienne Lecoiivreiir, que je dus remplacer par Phèdre, seule pièce dans laquelle les retardataires ne jouaient pas. Il y eut vingt mille francs de moyenne dans les recettes des sept représentations données en six jours.
Mon séjour fut attristé par une lettre qui m'apprenait la mort de mon ami Gustave Flaubert, l'écrivain le plus soucieux de la beauté de notre langue.
De Philadelphie nous nous rendîmes à Chicago.
A la gare, je fus reçue par une députation des dames de Chicago, et un bouquet de fleurs rares me fut remis par une ravissante jeune femme, Madame Lily B...
Jarrett m'entraîna ensuite dans une des salles de la gare où m'attendaient les Français délégués.
Un speech très court, mais plein d'émotion, de notre consul mit tout le monde en confiance et amitié ; et, après avoir remercié de tout mon cœur, je me préparais à sortir de la gare, quand je restai médusée — et il paraît que mes traits prirent une expression si intense de souffrance, que tout le monde se précipita vers moi pour me porter secours. — Mais une rage subite électrisa tout mon être, et je marchai droit vers l'horrible vision qui venait de se dresser devant moi : l'homme à la baleine!
Il était vivant, cet horrible Smith ! Couvert de fourrures, avec des diamants à tous les doigts. Et il
était là avec un bouquet à la main, l'homble brute ! Je refusai les fleurs, et le repoussai de toutes mes forces décuplées par la colère; et un flux de paroles affolées s'échappa de mes lèvres blêmies. Mais cette scène le ravit, car elle fut racontée, colportée, amplifiée, et la baleine eut encore plus de visiteurs.
Je me rendis à Palmer-House, un des plus magnifiques hôtels de cette époque, dont le propriétaire, M. Palmer, était un parfait gentleman, courtois, aimable et généreux, car il emplissait l'immense appartement que j'occupais des fleurs les plus rares et il s'ingéniait à me faire servir à la française, chose difficile à cette époque.
Nous devions rester quinze jours à Chicago. Le succès dépassa les prévisions de tous. Ces quinze jours me parurent les plus agréables depuis mon arrivée en Amérique. D'abord, la vitalité de la ville dans laquelle se croisent, sans jamais s'arrêter, des hommes au front barré par une pensée : le but. Ils vont, ils vont, ne se retournant ni à un cri, ni à un appel de prudence. Ce qui se passe derrière eux, peu leur importe. Ils ne veulent pas connaître le pourquoi du cri poussé; et ils n'ont pas le temps d'être prudents; le but les attend.
Les femmes, ici comme dans toute l'Amérique, ne travaillent pas; mais elles ne flânent pas dans les rues comme dans les autres villes : elles marchent vite ; elles aussi sont pressées d'aller s'amuser.
Je m'en allais toute la journée, loin dans les campagnes d'alentour, pour ne pas rencontrer les hommes sandwiches annonçant la baleine.
Un jour, je me rendis à la tuerie des porcs. Ah ! l'horrible et magnifique spectacle! Nous étions trois : ma sœur, moi et un Anglais de mes amis.
En arrivant, nous vîmes défiler, sur un petit pont élevé et étroit, des centaines de cochons pressés, piles, grognant et renâclant. Notre voiture passa sous ce pont et s'arrêta devant un groupe d'hommes qui nous attendaient. Le directeur des stock-yards nous reçut et nous précéda dans ses abattoirs spéciaux.
En entrant dans l'immense hangar, faiblement éclairé par des fenêtres aux carreaux gras et rougeoyants, une odeur abominable vous saisit à la gorge, odeur qui ne vous quitte que quelques jours après. Une buée sanglante s'élève de partout, tel un nuage léger flottant au versant d'une montagne et éclairé par un soleil couchant. Un charivari infernal vous tympanise le cerveau : les plaintes presque humaines des porcs égorgés, les coupsviolents des couperets tranchant lesmembres, les han! successifs de l'éventreur qui, dans un geste d'ampleur superbe, lève la lourde hache et d'un seul coup ouvre de haut en bas la malheureuse bête pendue à un croc et qui se débat; dans l'épouvante de la minute entrevue, le grincement continue du rasoir tournant qui, en une seconde, dépoile le tronçon que lui a jeté la machine qui avait coupé les quatre pattes; le sifflet laissant échapper la vapeur des eaux chaudes dans lesquelles est ébouillantée la tête de l'animal; le clapotis des eaux changées; la cascade des eaux jetées; le grondement des petits trains emportant sous de larges voûtes les voitures chargées de jambons, boudins, etc., etc.. Tout cela soutenu par la cloche des locomotives avertissant du danger de sa venue et qui, dans cet endroit d'effroyable massacre, semble le perpétuel glas de misérables agonies. . .
Rien, rien n'était plus hoffmannesque que cette tuerie des porcs à la date où je parle, car, depuis un
sentiment d'humanité s'est glissé, quoique bien timidement encore, dans ce temple des hécatombes porciennes.
Je revins très souiïrante de cette visite. Le soir, je jouai Phèdre. J'entrai en scène très énervée et voulant tout faire pour chasser l'horrible vision du tantôt.
Je me jetai à cœur et à cerveau perdus dans mon personnage, tant et si bien qu'à la fm du quatrième acte, je tombai sur la scène complètement évanouie.
Le jour de ma dernière représentation, on me remit, de la part des dames de Chicago, un magnifique collier de diamants.
Je quittai cette ville aimant tout d'elle : son peuple, son lac grand comme une petite mer intérieure, son public si enthousiaste, tout, tout, mais pas ses stockyards.
Et je n'en voulais même pas à l'évêque qui, lui aussi, comme dans les autres villes, avait tonné contre mon art et la littérature française.
Du reste, il nous avait fait, par la violence de ses sermons, une telle réclame, que le manager M. Abbey lui écrivit la lettre suivante :
Monseigneur, J'ai l'habitude, quand je viens dans votre ville, de dépenser pour la publicité quatre cents dollars. Mais, comme vous l'avez faite pour moi, je vous envoie deux cents dollars pour vos pauvres.
Henry Abbey.
Nous quittons Chicago pour nous rendre à Saint- Louis, où nous arrivons après avoir fait 283 milles en quatorze heures.
Dans îe salon de mon car, Abbey et Jarrett me montrent le bilan des soixante-deux représentations données depuis notre départ : soit 227,459 dollars; c'est à-dire un million cent trente-sept mille deux cent quatre-vingts francs, en moyenne dix-huit mille trois cent quarante-trois francs par représentation.
Gela me fit grand plaisir pour Henry Abbey, qui avait tout perdu dans sa précédente tournée avec une compagnie d'artistes admirables chantant l'opéra, et plus grand plaisir pour moi qui recevait une large part des recettes.
Nous restâmes à Saint-Louis toute une semaine. Du 24 au 31 janvier. Je dois dire que cette ville, qui était spécialement française, me plaisait moins que les autres villes américaines. Elle était sale, et les hôtels peu confortables.
Depuis, la ville a fait do grands progrès. Mais ce sont les Allemands qui y ont planté la griffe du progrès. A l'époque où je parle, en 1881, la ville était vraiment repoussante de saleté.
Hélas! à cette époque, nous n'étions guère colonisateurs, et toutes les villes où l'influence française était prépondérante, toutes ces villes étaient arriérées et pauvres.
Je m'ennuyais mortellement à Saint-Louis, et voulais partir de suite après avoir payé le dédit au directeur. Mais Jarrett, l'homme intègre, l'homme de devoir, l'homme féroce, me disait, le contrat à la main : « Non, Madame. Il faut rester, mourir d'ennui si vous voulez, mais il faut rester. »
Pour me distraire, il me conduisit dans une grotte célèbre dans laquelle vivent des millions de poissons
sans yeux, car jamais la lumière n'a pénétré dans cette grotte. Et il paraît que ces poissons primitifs, n'ayant pas besoin de leurs yeux, ont fait des petits poissons sans yeux.
Nous allâmes voir cette grotte. C'était loin, très loin. Nous descendîmes et pénétrâmes avec mille précautions, et à quatre pattes comme des chats. Nous fîmes ainsi un chemin qui me parut interminable. Enfin le guide nous dit : « C'est ici. »
Nous pouvions nous dresser, la grotte était plus élevée. Je ne voyais rien. J'entendis le « crac » d'une allumette, et le guide alluma une petite lanterne. Je distinguai en face de moi, presque à mes pieds, un bassin naturel assez creux. « Vous voyez, dit flcgmatiquement le guide, voilà le bassin. Mais dans ce moment-ci, il n'y a ni eau ni poissons; il faut revenir dans trois mois. »
Jarrett fit une grimace si effroyable, que le fou rire me prit, mais le rire qui touche à la folie : je hoquetais, je pleurais, j'étouffais. Je descendis dans le bassin pour chercher une épave, une petite arête de poisson mort, un petit quelque chose... il n'y avait rien, rien... rien...
Il fallut nous en retourner à quatre pattes. Je fis passer Jarrett devant moi; et la vue de ce gros dos fourré, grognant, jurant, et marchant sur les mains et les pieds, me donnait une telle joie que je ne regrettai plus rien. Je donnai dix dollars à notre guide pour son inénarrable surprise.
'Nous rentrons à l'hôtel et on me dit qu'il y a là un bijoutier qui m'attend depuis deux heures. « Un bijoutier?... Mais je n'ai aucune intention d'acheter des bijoux, j'en ai trop ! » Mais Jarrett fait un signe de l'œil à Abbey qui se trouve là, et nous entrons.
MÉMOIRES DE SAIîAH nEnNllAIlOT 529
Je m'aperçois de suite qu'il y a connivence entre le bijoutier et mes deux imprésarios. On m'explique que mes bijoux ont grand besoin d'être nettoyés, que ce bijoutier se charge de les remettre à neuf, de les réparer, et, en un mot : de les exposer!
Je me révolte. Mais cela ne sert à rien. Jarrett m'assure que les dames de Saint-Louis sont friandes de ce spectacle; que ce sera très beau comme réclame; que mes bijoux sont très ternis; qu'il manque quelques pierres que le bijoutier remettra pour rien. Quelle économie! Pensez donc... Et je cède, car ce genre de discussion m'assomme.
Et deux jours après, la vitrine du bijoutier, éclatante de lumière, recevait la visite des dames de la ville venant admirer mes bijoux. Mais ma pauvre Guérard, qui avait voulu voir, elle aussi, revint affolée : « Ils ont ajouté à vos bijoux seize paires de boucles d'oreilles, deux rivières et trente bagues; plus une lorgnette tout en diamants et rubis, un portecigarette en or entouré de turquoises, une petite pipe dont le bout d'ambre est constellé d'étoiles en diamants, seize bracelets, un cure-dents avec un saphir étoile, et une paire de lunettes avec les branches en or ayant au bout un petit gland de perles! Ils ont dû les faire exprès! me dit ma pauvre Guérard, car il ne peut y avoir personne portant de pareilles lunettes ! Et il y a écrit dessus : Lunettes de travail de Mme Sarah Bernhardt! »
Non, vraiment, je trouvai que cela dépassait les bornes de la réclame : me faire fumer la pipe et porter des lunettes, c'était par trop fort ! Je montai en voiture et m'en fus chezle bijoutier. J'arrivai justeàtemps pomme casser le nez devant les portes fermées. C'était
samedi, il était cinq heures, tout était noir, éteint, clos !
Je rentrai à l'hôtel et fis part de mon mécontentement à Jarrett, qui me dit tranquillement : « Qu'est-ce que cela fait, Madame? Il y a un tas de jeunes fdles qui portent lunettes. Quant à la pipe, le bijoutier m'a dit qu'il avait reçu cinq commandes et que cela allait devenir à la mode. Du reste, il est inutile de vous fâcher : l'exposition est finie, on vous rend vos bijoux ce soir, et nous partons après-demain. »
En effet, le soir même le bijoutier me rendait mes bijoux remis à neuf, brillants, clinquants et réparés. Il y avait un porte-cigarettes en or orné de turquoises, le même qu'il avait exposé. Je ne pouvais rien faire comprendre à cet homme, et ma colère fondit devant sa bonne grâce et sa joie.
Mais cette réclame faillit nous coûter la vie, car, alléchés par tant et tant de bijoux dont la plupart n'étaient pas à moi, quelques mauvais drôles s'assemblèrent dans le but de me voler mes bijoux, qu'ils pensaient être dans le grand sac que portait toujours mon intendant.
Le dimanche 30 janvier, à huit heures du matin, nous quittions Saint-Louis pour Cincinnati. J'étais dans mon Pulman-car, magnifiquement aménagé.
J'avais demandé que ma voiture fût la dernière de notre petit train spécial, afin de pouvoir jouir, sur la plate-forme, de la beauté de la nature, qui se déroulait devant moi en panorama toujours changeant, vivant, admirable.
Nous étions partis depuis dix minutes à peine, quand l'homme de garde se pencha subitement au-dessus (iu petit balcon, puis, se redressant vivement, il me prit la main et, très pâle, très anxieux, il me dit en
anglais : « Madame, je vous en supplie, rentrez! » Je compris qu'un danger réel me menaçait et je rentrai vivement. Il tira le cordon d'alarme et, avant même que le train ne fût tout à fait arrêté, il fit signe à un autre gardien et tous deux se précipitèrent en bas du train.
Il avait tiré un coup de feu pour éveiller l'attention de chacun. Jarrett, Abbey et les artistes se pressaient dans l'étroit couloir. Je me trouvais au milieu d'eux, et nous vîmes avec stupeur les deux gardiens arrachant de dessous ma voiture un homme armé jusqu'aux dents.
Il finit par avouer la vérité, ayant un revolver collé à chaque tempe : il était chargé par la bande organisée à Saint-Louis pour me voler mes bijoux — car la réclame du bijoutier avait excité toute la gent des forbans — de décrocher ma voiture du reste du train, entre Saint-Louis et Cincinnati, à un endroit qu'ils appelaient la Petite-Montée. Cela devait se faire dans la nuit ; ma voiture étant la dernière, la chose était très aisée, il fallait simplement soulever l'énorme crochet et le retirer de l'anneau.
Cet homme, qui était un véritable colosse, s'était accroché sous ma voiture. Nous visitâmes son appareil : de très grosses courroies larges de cinquante centimètres le tenaient cramponné aux parois du train, entre les roues, et il avait toute facilité pour agir avec ses mains. Mais, vraiment, le courage et le sang-froid de cet homme étaient admirables.
Il raconta que sept hommes armés nous attendaient à la Petite-Montée, et que certainement on ne nous aurait fait aucun mal si personne ne s'était défendu; qu'on voulait seulement prendre mes bijoux et l'argent
que le secrétaire portait sur lui : deux mille trois cents dollars.
Oh ! il savait tout ! Il connaissait les noms de tous, et il me baragouina en mauvais français : « Oh ! vous, Madame, on ne vous aurait fait aucun mal, malgré votre joli revolver; on vous l'aurait même laissé. » Ainsi, cet homme et sa bande savaient que le secrétaire couchait dans ma voiture et qu'il n'était guère redoutable (pauvre Chatterton !), qu'il était porteur do deux mille trois cents dollars, et que j'avais un revolver ciselé très joli et orné d'œils-de-chat.
L'homme fut garrotté solidement et tenu en respect par les deux gardiens; et nous fîmes machine en arrière jusqu'à Saint-Louis. Nous n'étions partis que depuis un quart d'heure. La police, avertie, nous envoya cinq détectives ; et on fit partir avant nous un train de marchandises, qui devait nous précéder d'une demi-heure. Sur le train de marchandises, on plaça huit détectives, qui avaient l'ordre de descendre à la Petite-Montée. Notre colosse fut remis aux mains de la justice, et on me promit de le traiter avec indulgence, vu les aveux qu'il avait faits. J'appris par la suite qu'on avait tenu parole et que l'homme fut renvoyé en Irlande, dans son pays.
A partir de ce moment, on attacha ma voiture entre deux autres voitures, chaque nuit; et le jour, j'obtins d'avoir ma voiture en queue, à la condition que j'accepterais un détective armé sur ma passerelle, lequel, du reste, je devais payer.
Nous partîmes à peu près vingt-cinq minutes après le train de marchandises. Notre dîner fut très gai, car l'excitation avait gagné tout le monde. Quant au gar-
dien qui avait découvert le colosse caché sous le train, Abbey et moi l'avions si largement récompensé qu'il s'était grisé et qu'il venait à tout propos me baiser la main en pleurant des larmes d'ivrogne, et il répétait sans cesse : « J'ai sauvé la Française! je suis un gentleman ! »
Enfin, nous approchions de la Petite-Montée. Lanuit était venue, et le chauffeur voulut filer à toute vapeur; mais nous n'avions pas fait cinq milles que des pétards éclataient sous les roues et il fallut bien ralentir. Quel était le danger nouveau qui nous menaçait? L'anxiété nous gagna. Les femmes devenaient nerveuses. Quelques-unes pleuraient. Nous marchions lentement, fouillant la nuit, essayant de deviner, dans la lumière d'un pétard, la silhouette d'un homme, de plusieurs hommes.
Abbey pensait qu'il fallait marcher quand même, à toute vitesse, parce que, disait-il, ces pétards avaient été placés là par les bandits qui, prévoyant que le colosse ne pourrait peut-être pas décrocher le wagon, essayaient par un autre moyen d'arrêter le train.
Le mécanicien refusait de marcher, disant que c'était bien là les signaux de l'administration, et qu'il ne pouvait risquer la vie de tout le monde pour une supposition.
Il était dans le vrai, cet homme; il était du reste très brave. « Nous aurons toujours raison, disait-il, d'une poignée de drôles, et je ne puis répondre de la vie de personne dans un déraillement, un choc ou une culbute dans un précipice.
Nous marchions lentement. "On avait tout éteint dans le car, afin que nous puissions voir, nous, autant que possible sans être vus. On avait caché le plus possible la vérité aux artistes, sauf trois hommes que
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j'avais appelés près de moi. Les artistes n'avaient rien à craindre des voleurs. J'étais seule visée. Pour éviter les questions, et les réponses évasives et inquiétantes, on avait envoyé le secrétaire leur dire qu'il y avait embarras sur la route et qu'il falla't ralentir. On leur dit aussi qu'on faisait une réparation à un tuyau de gaz et qu'on rallumerait dans quelques minutes; puis on coupa la communication qui conduisait à mon car.
Il y avait peut-être dix minutes que nous marchions, quand nous fûmes éclairés par un grand fou qui nous fit stopper : nous vîmes accourir vers nous une équipe d'hommes du chemin de fer. Je frémis encore en pensant que ces braves gens ont failli être tués. Nous étions dans un tel état de nerfs depuis plusieurs heures, que nous crûmes tout d'abord voir courir sur nous la bande de drôles amis du colosse.
Un premier coup de feu partit; et sans le brave mécanicien qui cria « halte ! » au milieu d'un terrible juron, deux ou trois de ces braves gens eussent été blessés. Moi, j'avais pris mon revolver. Mais, avant que j'aie tiré la baguette qui sert de cran d'arrêt, on aurait eu cent fois le temps de me prendre, de me lier, et de me tuer.
Et dire que chaque fois que je vais dans un endroit où je crains quelque danger, chaque fois j'emporte mon pistolet, car ce n'est pas un revolver, non, c'est un pistolet. Je dis toujours revolver, mais, à la vérité, c'est un pistolet, et pistolet vieux modèle, avec la baguette, et une gâchette tellement dure que je suis forcée de me servir de mon autre main. Je ne tire pas mal pour une femme, mais à la condition de prendre mon temps, ce qui n'est vraiment pas commode si on veut tirer sur an voleur. Et cependant je l'ai toujours avec moi. Il
est là, sur ma table, je le vois en ce moment où j'écris. 11 est dans sa gaine un peu étroite, de sorte qu'il faut tirer dessus avec un peu de force et de patience. Il arriverait, en ce moment même, un assassin, il faudrait que je retire le bouton qui glisse mal, que je tire la gaine trop étroite, que je retire la baguette un peu dure, et que j'appuie les deux mains sur la gâchette.
Eh bien, la bête humaine est si bizarre, que cette petite chose ridiculement inutile qui est là devant moi me semble une défense admirable. Et moi qui suis, hélas ! peureuse comme la peur, je me sens en sûreté près de ce petit ami, qui doit éclater de rire dans sa gaine de laquelle on ne peut jamais le sortir.
Enfin l'explication nous fut donnée. Le train de marchandises parti avant nous avait déraillé, sans plus grands dommages et sans mort d'hommes. La bande de Saint-Louis avait tout prévu, et avait préparé un petit déraillement à deux milles de la Petite-Montée, au cas où leur camarade cramponné sous ma voiture n'aurait pas pu la décrocher. Le déraillement avait eu lieu; mais, quand les drôles se sont précipités sur le train qu'ils croyaient être le mien, ils se sont trouvés cernés parla bande de détectives. Ils se sont, paraît-il, débattus comme des damnés. Un d'eux a été tué sur place, deux autres blessés, et le reste prisonnier.
Quelques jours après, le chef de cette petite bande était pendu : un garçon de vingt-cinq ans, nommé Albert Wirtz, belge d'origine. J'ai tout fait pour sauver cet homme, car il me semblait que j'étais, sans le vouloir, l'instigatrice de sa mauvaise pensée.
Si Abbey et Jarrett n'avaient pas été assoiffés de ré-
clame, si on n'avait pas ajouté plus de six cent mille francs de valeur à mes bijoux à moi, cet homme, ce malheureux enfant n'aurait peut-être pas eu la stupide pensée de les voler. Qui pourra dire les idées qui ont germé dans ce jeune cerveau peut-être affamé, peutêtre ivre d'intelligentes inventions?
Peut-être, en s'arrêtant devant la vitrine du bijoutier, s'est-il dit : « Il y a là pour un million de francs de bijoux; s'ils étaient à moi, je les réaliserais, je repartirais en Belgique, je donnerais de la joie à ma pauvre mère qui se crève les yeux sous la lampe, je marierais ma sœur. » Peut-être était-il inventeur, et s'est-il dit : « Ah! si j'avais tout l'argent que ces bijoux représentent, je pourrais exploiter mon invention moi-même, au lieu de vendre mon brevet à un coquin honoré qui me l'achètera pour un morceau de pain. Qu'est-ce que cela peut lui faire, à cette artiste? Ah ! si j 'avais cet argent ! » Peut-être a-t-il pleuré de rage devant tant de richesses à un seul!... Peut-être l'idée du crime a-t-elle germé dans un cerveau pur de toute tache antérieure!
Ah! qui dira ce que peut enfanter l'espoir dans un jeune cerveau? 11 commence par le plus beau rêve et finit par un désir fou de le mener à la réalité. Voler le bien d'autrui, ce n'est pas bien, mais cela ne mérite pas la mort! Oh! non. Tuer un homme de vingt-cinq ans est un crime bien plus grand que de voler des bijoux, même à main armée; et la société qui se masse pour tenir le glaive de la justice est bien plus lâche quand elle tue, que celui-là qui vole et assassine tout seul à ses risques et périls !
Oh! j'ai pleuré cet homme que je ne connaissais pas; qui était peut-être un coquin, peut-être un héros !
peut-être un simple qui fut un brigand, mais qui avait vingt-cinq ans et qui avait droit à la vie.
Je hais la peine de mort! C'est un reste de lâche barbarie; et c'est une honte pour les pays civilisés de dresser encore des guillotines et des gibets ! Tout être humain a une seconde d'attendrissement, une larme douloureuse, et cette larme peut féconder une pensée généreuse qui mène au repentir!
Je ne voudrais pour rien au monde être un de ceux-là qui ont condamné un homme à mort. Et pourtant, beaucoup d'entre eux sont de braves gens qui, rentrés chez eux, caressent tendrement leur femme et grondent bébé d'avoir cassé la tête à sa poupée, t.
J'ai vu quatre exécutions : une à Londres et une en Espagne, deux à Paris.
A Londres, c'est la pendaison, et cela me semble plus hideux, plus répugnant, plus sournois qu'aucune autre mort. C'était un homme d'une trentaine d'années, la figure mâle et volontaire. Je l'ai vu une seconde, il a haussé les épaules en me regardant, et son œil était plein de dédain pour ma curiosité. A cette heure-là je sentais que les pensées de cet homme étaient bien supérieures aux miennes; et le condamné me semblait plus grand que ceux qui étaient là. Peut-être parce qu'il était plus près que nous tous du grand mystère. Il me sembla le voir sourire au moment où on lui couvrit le visage du capuchon, et je m'enfuis très bouleversée.
A Madrid, je vis un homme garrotté, et la barbarie de ce supplice me laissa épouvantée pendant plusieurs semaines. On disait qu'il avait tué sa mère; mais aucune preuve n'avait été réellement relevée contre ce malheureux. Et il s'écria, au moment où on le tenait
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assis, avant de lui mettre le garrot:» Ma mère, je viens te rejoindre, et tu vas dire devant moi qu'ils en ont menti ! » Ces mots, prononcés d'une voix vibrante, en espagnol, me furent traduits par un attaché à l'ambassade d'Angleterre, avec qui j'étais venue voir ce hideux spectacle.
Le malheureux homme cria cela d'une voix si sincère, si déchirante, qu'il était impossible qu'i' ne fût pas innocent. C'était du reste l'avis de tous ceux qui étaient avec moi.
Les deux autres exécutions auxquelles j'assistai eurent lieu à Paris, place de la Roquette. L'une était l'exécution d'un jeune étudiant en médecine, je crois, qui, aidé d'un camarade, avait tué une vieille marchande de journaux. C'était un crime odieux, stupide ; mais cet homme était plus fou que coupable. Il était d'une intelligence supérieure et avait passé ses examens avant l'âge. 11 avait trop travaillé. Il avait le cerveau dérangé. Il fallait le mettre au vert, le soigner comme un malade, le guérir et le rendre à la science.
IC'était un être supérieur. Je le vois encore r'pâle, le regard perdu dans l'infmi. Ses yeux étaient si tristes, à ce malheureux enfant! Oui, je sais bien. Il avait égorgé une pauvre vieille femme sans défense. C'est odieux! Mais il avait vingt-trois ans, le cerveau détraqué par l'étude, une ambition démesurée ; et l'habitude de découper des bras, des jambes, de dépecer des cadavres de femmes, d'hommes et d'enfants. Tout cela n'excuse pas l'action abominable de cet homme; mais tout avait pu contribuer à déséquilibrer un sens mora! peut-être très ébranlé par l'étude, la misère ou l'atavisme.
Eh bien, je trouve qu'on a commis un crime de lèse-
humanité en éteignant à tout Jamais cet intellectuel qui, revenu à la raison, aurait pu rendre des services à la science et à l'humanité.
La dernière exécution à laquelle j'assistai fut celle de Vaillant, l'anarchiste. C'était un homme énergique et doux, aux idées très avancées, mais pas beaucoup plus avancées que ceux qui, depuis, montèrent au pouvoir.
Il me demandait très souvent des places pour mon théâtre, qui était alors la Renaissance, étant trop pauvre pour se donner le luxe des arts. Ah! la pauvreté ! quelle triste conseillère ! Et qu'il faudrait être doux à ceux qui souffrent de la misère.
Un Jour, Vaillant vint me voir dans ma loge. Je Jouais Lorenzaccio. « Ah! me dit-il, ce Florentin était un anarchiste comme moi ; mais il a tué le tyran, et non la tyrannie ! Ce n'est pas ainsi que moi Je procéderai. » Quelques Jours après, il Jetait une bombe dans un endroit public^ : la Chambre des députés. Le pauvre fut moins habile que le Florentin qu'il semblait mépriser, car il no tua personne et ne fit de tort réel qu'à son parti.
J'avais dit qu'on me prévînt du Jour de son exécution. Etlesoir,authéâtre,unamivintme dire que l'exécution serait pour le lendemain lundi, à sept heures du matin.
Je partis après le théâtre et me rendis rue Merlin, au coin de la rue de la Roquette. Les rues étaient encore très animées, car c'était le Dimanche gras. On chantait, on riait, on dansait un peu partout. J'attendis toute la nuit. Je n'avais pu obtenir d'aller dans la prison. Je restai assise au balcon du premier étage que J'avais loué. La nuit glaciale et brumeuse m'enveloppait de sa tristesse. Je ne sentais pas le froid, car mon
sang courait rapide dans mes veines. Les heures poussaient lentement les heures qui sonnaient dans le lointain : Theure est morte! vive l'heure! Et j'entendais un bruit vague, étouffé, de pas, de chuchotements, de bois qui craque sourdement. Je ne me rendis compte de ce qu'étaient ces bruits étranges et mystérieux que lorsque l'aube me permit d'apercevoir l'échafaud dressé.
Un homme vint éteindre les réverbères qui éclairaient la petite place de la Roquette. Un ciel anémique étendit sa pâle lumière au-dessus de nous. La foule s'était peu à peu amassée, mais restait en groupe compact. Les rues étaient barrées. De temps en temps, un homme indifférent et pressé écartait la foule, présentait une carte à un officier de paix, et disparaissait sous le porche de la prison. C'était un journaliste. J'en comptai plus de dix. Puis, tout à coup, les gardes de Paris, doublés pour la circonstance, car on craignait un coup de main des anarchistes, se rangèrent le long du triste piédestal.
Sur un signal, les sabres furent mis au clair et la porte de la prison s'ouvrit. Vaillant parut, pâle, énergique et brave. Il cria d'une voix mâle et assurée : « Vive l'anarchie! » Pas un cri ne répondit au sien. Il fut saisi, renversé sur la planche. Le couperet tomba avec un bruit ouaté. Le corps bascula. En une seconde l'échafaud fut démoli, la place balayée, les rues débarrées ; et la foule se rua sur la place, regardant par terre, cherchant une goutte de sang introuvable, humant, le nez en l'air, l'odeur du drame qui venait de se dérouler.
Des femmes, des enfants, des hommes âgés, tout cela grouillait sur cette petite place où venait d'expirer un homme dans la plus angoissante des agonies. Un
homme qui s'était fait l'apôtre de cette populace. Un homme qui réclamait pour cette gent grouillante toutes les libertés, tous les privilèges, tous les droits !
Voilée, méconnaissable, je m'étais, au bras d'un ami, mêlée à la foule, et j'étais écœurée, désespérée : pas un mot de reconnaissance pour cet homme... pas un murmure de vengeance... pas une révolte... J'avais envie de crier : « Mais, tas de brutes ! baisez donc les pierres que le sang de ce pauvre fou a rougies à cause de vous ! pour vous! croyant en vous! » Mais je fus devancée par un voyou qui cria : « Demandez... demandez les derniers moments de Vaillant! Demandez... demandez les détails!... Demandez ...demandez... »
Oh! pauvre Vaillant! Son corps décapité roulait vers Clamart. Et la foule, pour laquelle il avait pleuré, crié, expiré, s'égrenait lentement, nonchalante et ennuyée. Pauvre Vaillant! il avait cependant de folles, mais généreuses idées !
Nous arrivâmes à Cincinnati sains et saufs. Nous donnions trois représentations et repartions pour La Nouvelle-Orléans.
Enfin, nous allons avoir du soleil! Nous allons réchauffer nos pauvres membres endoloris par trois mois de froid mortel! Nous allons respirer, les fenêtres ouvertes, de Fair pur au lieu de la suffocante et anémiante chaleur du steam.
Je m'endors, et les rêves tièdcs et parfumés viennent bercer mon sommeil. Un coup frappé à la porte m'éveille en sursaut; et mon chien, les oreilles dressées, flaire sous la porte, mais il ne grogne pas, il n'aboie pas. Donc c'est quelqu'un des nôtres. J'ouvre, et Jarrett, suivi d'Abbey, me fait signe de la main de ne pas parler. « Chut! chut! » Il entre sur la pointe des pieds et referme la porte. « Quoi? Qu'est-ce qui se passe? — Eh bien, me dit Jarrett, les pluies incessantes depuis douze jours ont fait monter l'eau à une telle hauteur, que le pont de bateaux qui traverse la baie de Saint- Louis, ce qui doit permettre à notre train de nous
mettre u La Nouvelle-Orléans dans une ou deux heures, risque de s'efîondrer sous la poussée furieuse de l'eau. Vous entendez la tempête de vent qui vient de s'élever? Si nous retournons en arrière, nous en avons pour trois ou quatre jours. »
Je bondis. « Comment? Trois ou quatre jours? Et il va falloir retourner dans les neiges? Ah! non! non! du soleil! du soleil! Mais pourquoi ne peut-on pas passer? Oh! mon Dieu! Qu'est-ce que nous allons faire? — Eh bien, voici : le chauffeur est là; il pense qu'il peut encore passer; mais il vient de se marier, et il veut bien tenter le passage à la condition que vous donniez deux mille cinq cents dollars (12,500 francs), qu'il va de suite envoyer à Mobile où demeurent son père et sa femme. Si nous arrivons de l'autre côté, il nous rendra cet argent, sinon, il reste acquis à sa famille. »
J'avoue que j'étais stupéfaite d'admiration pour ce brave homme. Sa folie m'exalta, et je m'écriai : v Oui, oui, donnez-lui les douze mille cinq cents francs et passons ! »
J'ai déjà dit que je voyageais généralement en train spécial. Mon train ne se composait donc q;^ie de trois voitures et de la machine. Je ne doutais pas un seul instant de la réussite de cette criminelle folie, et je ne prévins personne, si ce n'est ma sœur, ma chère Guérard, mon fidèle ménage : Claude et Félicie. Le comédien Angelo, qui couchait dans la cabine de Jarrett pendant ce voyage, sut de suite ce qu'il en était, mais il était brave et avait foi dans mon étoile.
L'argent fut remis au chauffeur- mécanicien, qui l'envoya séance tenante à Mobile. J'eus seulement, au moment de partir, la vision de la responsabilité que
je prenais, car je risquais, sans leur consentement, la vie de trente-deux personnes. Mais il était trop tard, le train lancé avec une effroyable vitesse s'était engagé sur le pont de bateaux.
Je m'étais assise sur la passerelle. Le pont ployait et se balançait, tel un hamac, sous l'efîort vertigineux de notre course.
Quand nous fûmes à moitié du pont, il s'enfonça si profondément, que ma sœur me prit le bras et murmura tout bas : « Sœur, nous nous noyons... ça y e.st... » Et elle ferma les yeux, cramponnée, nerveuse, mais brave. Je crus en effet, comme elle, que la minute suprême était venue. Et, chose abominable, je ne pensai pas une seconde à ceux qui étaient pleins de confiance et de vie, et que je sacrifiais, que je tuais. Je ne pensais qu'à une jeune tête chérie qui allait pleurer.
Et dire que nous logeons en nous notre plus terrible ennemi : « la pensée », laquelle est sans cesse en contradiction avec nos actes; laquelle se dresse parfois, terrible, perfide, méchante, et que nous essayons de chasser sans y réussir. Nous ne lui obéissons pas toujours, grâce à Dieu! Mais elle nous poursuit, nous lancine, nous fait souffrir. Que de fois les plus mauvaises pensées nous assaillent ! Et quel combat il faut livrer contre ces filles de notre cerveau !
La colère, l'ambition, la vengeance, font naître les plus détestables pensées, dont on rougit comme d'une tare, qui ne sont pas nôtres, car nous ne les avons pas appelées, mais quisouillent quand même, et qui nous laissent désespérés de n'être pas seuls maîtres de notre âme, de notre cœur, de notre corps et de notre cerveau.
Ma dernière minute n'était pas inscrite pour ce jourlà dans le livre du Destin.
Le train se redressa. Et moitié bondissant, moitié roulant, nous arrivions sur l'autre rive. Derrière nous, un fracas effroyable, une colonne d'eau qui retombe en gerbe bruyante : le pont s'était écroulé.
Pendant plus de huit jours, les trains venant de l'est et du nord ne purent pénétrer dans la ville.
Je laissai à ce brave mécanicien ses 12,500 francs; mais je n'avais pas la conscience tranquille. Et pendant longtemps, mes nuits furent troublées par les plus affreux cauchemars. Quand un ou une artiste me parlait de son bébé, de sa mère, de son mari, qu'il serait si doux de retrouver, je me sentais pâlir, et une profonde émotion m'angoissait. Je me sentais une pitié profonde pour le « moi » que j'étais.
En descendant du train, j'étais plus morte que vivante d'émotion rétrospective. Je dus subir la députation si aimable, mais si fatigante, de mes compatriotes. Puis, chargée de fleurs, je montai dans la voiture qui devait me conduire à l'hôtel.
Les routes étaient des rivières ; et nous étions sur la hauteur. « Le bas de la ville, nous dit le cocher (en français de Marseille), le bas de la ville est inondé jusqu'en haut des maisons. Les nègres sont noyés par centaines. Ah! bagasse! » s'écria-t-il en fouettant les chevaux.
Les hôtels à cette époque, étaient infâmes à La Nouvelle-Orléans; sales, inconfortables, noirs de cancrelats ; et aussitôt les bougies allumées, les chambres se remplissaient de grosses barattes qui bourdonnaient et nous tombaient sur les épaules, s'empêtrant dans les cheveux. Oh! j'en frémis encore.
Il y avait en même temps que notre compagnie une troupe d'opéra, dont l'étoile était une charmante
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femme : Emilie Ambre, qui faillit un instant devenir reine de Hollande.
Le pays était pauvre, comme tous les pays d'Amérique où les Français se trouvaient prépondérants. Ah! nous ne sommes guère colonisateurs.
L'opéra fit de très mauvaises affaires, et nous n'en fîmes pas d'excellentes. Six représentations suffisaient dans cette ville, nous en donnâmes huit.
Néanmoins, mon séjour me plut infiniment. Il se dégageait de la ville un charme infini. Tous ces gens si différents, nègres et blancs, avaient le visage rieur. Toutes les femmes avaient de la grâce. Les boutiques étaient attractives par la gaieté de leurs devantures. Les marchands en plein vent, sous les arcades, s'interpellaient par de joyeuses saillies. Et cependant, le soleil ne se montra pas une fois. Mais ces gens portaient en eux le soleil.
Je ne pouvais comprendre pourquoi on ne se servait pas de bateaux. Les chevaux avaient de l'eau jusqu'aux; jarrets; et il eût été impossible même de monter en voiture, si les trottoirs n'étaient hauts d'un mètre et quelquefois plus.
Les inondations étant aussi fréquentes que les années, on n'a pas songé à y remédier en endiguant le fleuve ou bras de mer; mais on a facilité la circulation par des trottoirs élevés et des petits ponts volants. Les enfants noirs s'amusaient à pêcher des écrevisses dans les ruisseaux; d'où venaient-elles? Et ils les vendaient aux passants.
Parfois, on voyait filer toute une famille de serpents d'eau. Ils filaient la tête haute et le corps ondulant, semblables à de longs saphirs étoiles.
Je descendis vers le bas de la ville. Le spectacle
était navrant : toutes les bicoques des noirs étaient effondrées dans les eaux bourbeuses. Ils étaient là par centaines, accroupis sur les épaves mouvantes, la fièvre aux yeux, leurs dents blanches claquant la faim. A droite, à gauche, partout, des cadavres aux ventres ballonnés flottaient, heurtés par des pilotis de bois. Il y avait beaucoup de dames distribuant des vivres, essayant d'entraîner ces malheureux. Non. Ils voulaient rester là. Ils disaient lentement, avec un sourire béat : « L'eau s'en aller. Maison trouvée. Moi refaire. » Et les femmes dodelinaient de la tête en signe d'assentiment.
Quelques alligators s'étaient avancés, portés par les flots. Et deux enfants avaient disparu. Un gosse de quatorze ans venait d'être transporté à l'hôpital, le pied coupé net à la hauteur de la cheville par un de ces monstres. La famille hurlait de fureur. Elle voulait garder le petit. Le rebouteux nègre prétendait qu'il l'aurait guéri en deux jours, et que les rebouteux blancs (lisez médecins) le laisseraient un mois au lit.
Je quittai cette ville avec un regret, car elle ne ressemblait à aucune autre ville visitée jusqu'alors. On était vraiment surpris de se retrouver au complet tant on avait couru — se racontait-on — de dangers divers.
Seul, le coiffeur, un nommé Ibé, ne retrouvait pas son équilibre, ayant été à moitié fou de peur le second jour de notre arrivée. Il dormait généralement au théâtre, dans sa malle à perruques. Pour étrange que cela paraisse, ça n'en est pas moins exact. La première nuit, tout fut comme à l'ordinaire ; mais il réveilla le quartier par ses cris, la seconde nuit. Le malheureux était profondément endormi, quand il s'éveilla, sentant son matelas suspendu au-dessus des perruques, soulevé par des poussées incompréhensibles. Il crut qu'un chat,
OU un chien s'était introduit dans sa malle, et il souleva le faible rempart. Deux serpents... se disputaient ou s'aimaient... il ne put le dire; deux serpents de taille suffisamment imposante pour terrifier les personnes attirées par les cris du pauvre figaro.
Il était fort pâle encore quand je le vis monter sur le bateau qui devait nous conduire à notre train. Je l'appelai et le priai de me raconter l'odyssée de sa terrible nuit; et, me montrant dans le cours de son récit sa lourde jambe : « Ils étaient gros comme ça, Madame, oui, comme ça... » et il grelottait de peur au rappel de l'effroyable grosseur des reptiles. Je pensai qu'ils étaient gros comme le quart de sa jambe, ce qui suffisait encore à justifier son effroi, car ceux-là n'étaient pas d'inoffensifs serpents d'eau, qui mordent par méchanceté, mais sont sans venin
Nous arrivâmes à Mobile assez tard dans la journée. Nous avions déjà stoppé dans cette ville en nous rendant à New-Orléans; et j'avais eu une véritable crise de nerfs provoquée par le sans-gêne des habitants qui, malgré l'heure de nuit avancée, m'avaient délégué une députation : J'étais morte de fatigue et commençais à m'endormir dans mon lit du car. Je refusai donc avec énergie de voir qui que ce soit. Mais ces gens frappaient à mes carreaux, chantaient autour de mon \vagon; enfin, m'exaspéraient. J'ouvris violemment une des fenêtres, et je leur jetai un pot d'eau à la tête. Femmes et hommes, parmi lesquels des journalistes, furent inondés. Et grande fut leur fureur.
Je revenais donc dans cette ville précédée de cette histoire enjolivée à leur profit par les reporters arrosés. Mais il y avait, en revanche, ceux plus courtois qui
avaient refusé d'aller déranger une dame à une heure indue de la nuit. Ceux-là pullulaient et me défendaient.
C'est donc dans cette atmosphère de bataille que je me présentai au public de Mobile. Je voulais cependant justifier la bonne opinion de mes défenseurs et confondre mes détracteurs.
Oui, mais le gnome était là qui en avait décidé autrement. Mobile était une ville généralement très dédaignée desimpresarioi. Il n'y a qu'un théâtre. Ilétaitloué par le tragédien Barrett, qui devait faire son apparition six jours après moi. Il ne restait donc qu'une misérable salle, si petite que je ne connais rien à lui comparer.
Nous jouions La Dame aux Camélias. Km moment où Marguerite Gautier donne l'ordre de servir le souper, les domestiques, apportant la table servie, essayèrent de la faire entrer par la porte, mais cela fut impossible. Rien n'était plus comique que de voir ces malheureux essayant dans tous les sens.
Le public riait. Et, parmi les rires des spectateurs, il en fut un qui gagna tout le monde. Un nègre de douze ou quinze ans, qui s'était introduit malgré tout, était debout sur une chaise et, les deux mains tenant ses genoux, le corps courbé, la tête en avant, la bouche ouverte, il riait d'un rire si grêle et si strident et d'une continuité si égale, que le fou rire me gagna. Je dus sortir pendant qu'on démontait le fond du décor pour faire entrer la table.
Je revins un peu calmée, mais encore sous la pression d'un rire étouffé.
Nous nous étions assis autour de la table, et le souper s'acheva comme d'habitude. Mais, au moment où les domestiques entraient pour enlever la table, l'un d'eux accrocha le décor, mal rajusté par les machinistes
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pressés, et tout le fond nous tomba sur la tête. Et comme à cette époque, les décors étaient presque tous faits en papier, nous fûmes, non coiffés, mais collerettes par le décor, et nous dûmes rester ainsi sans bouger. Nos têtes ayant crevé le papier, nous avions l'aspect le plus comique et le plus ridicule.
Le rire du jeune nègre reprit plus strident, et cette fois mon rire étouffé finit par une crise qui se termina par un épuisement me laissant sans forces.
La recette fut rendue au public. Elle dépassait quinze mille francs. Cette ville m'était fatale, et elle faillit l'être vraiment dans la troisième visite que je lui fis et que je narrerai dans le second volume de ces Mémoires.
Nous quittions Mobile la nuit même, pour nous rendre à Atlanta, où, après avoir joué La Dame aux Camélias, nous repartîmes le soir même pour Nashville.
Nous nous arrêtons ensuite une journée entière à Memphis, et nous y donnons deux représentations. Puis nous repartons à une heure du matin pour Louisville.
Dans le trajet de Memphis à Louisville, nous fûmes réveillés par un bruit de lutte, par des jurons et des cris. J'ouvris la porte de ma chambre roulante, et je reconnus les voix. Jarrett sortait au même moment. Nous nous rendîmes alors vers le bruit. C'était sur la plate-forme, où les deux combattants, le capitaine Hayné et Marcus Mayer, se battaient, revolver au poing. Marcus Mayer avait l'œil hors de son orbite et le sang couvrait le visage du capitaine. Je me jetai sans réflexion entre les deux fous qui, voyant une femme, s'arrêtèrent avec cette courtoisie brutale mais très attendrissante des Américains du Nord.
MÉMOIRES DE SARAH BERNHARDT 55i
Nous commencions la tournée vertigineuse des petites villes. Arrivant à trois, à quatre, quelquefois à six heures du soir, pour repartir de suite après le spectacle. Je ne quittais mon car que pour aller au théâtre; et je rentrais aussitôt après me coucher dans mon élégante mais minuscule petite chambre. Je dors très bien en chemin de fer; et j'éprouvais un immense plaisir à filer ainsi d'une course folle. Assise en dehors sur la petite plate-forme, ou plutôt étendue dans un rocking-chair, je vois se dérouler devant moi le spectacle toujours changeant des plaines, des forêts américaines.
Nous brûlons ainsi Louisville, Cincinnati pour la seconde fois, Columbus, Dayton, Indianapolis, Saint- Joseph, où la bière est la meilleure du monde entier, et où, forcée de descendre à l'hôtel pour cause de réparation à une roue de ma voiture, je fus enlevée, dans le couloir qui conduisait à ma chambre, par un danseur ivre qui prenait part à un grand bal donné dans l'hôtel.
Cette brute me cueillit au moment où je sortais de l'ascenseur, et il m'entraîna, avec des cris de fauve ayant trouvé une proie après cinq jours de jeûne forcé. Mon chien, devenu fou de m'entendre crier, le mordait sérieusement aux jambes, et cela excitait l'ivrogne jusqu'à la folie. On eut grand peine à me délivrer des pattes de cet énergumène.
On me servit à souper. Quel souper!,.. Heureusement que la bière, fine, légère et blonde, me permettait d'avaler les horreurs servies.
Le bal continua toute la nuit, agrémenté de coupp de revolver.
Nous repartîmes pour Leavenworth, Quincy,Springfield,mais pas celui du Massachusetts, celui derillinois.
Pendant le trajet qui devait nous conduire de Springfield à Chicago, nous fûmes arrêtés par la neige au milieu de la nuit.
Les plaintes aiguës et profondes de la locomotive m'avaient éveillée déjà depuis quelque temps. J'appelai mon fidèle Claude, et j'appris que nous devions stopper et attendre des secours. Aidée de maFélicie, je m'habillai en toute vitesse et voulus descendre ; mais impossible, la neige arrivait à hauteur de la plate-forme. Je restai, enveloppée de fourrures, à regarder cette nuit magnifique.
Le ciel était dur, implacable, sans une étoile, mais quand même translucide. Les feux s'étendaient à perte de vue sur les rails devant moi, car je m'étais réfugiée sur la plate-forme en queue. Ces feux devaient prévenir les trains arrivant derrière nous ; et il en vint quatre, qui s'arrêtaient aux premiers pétards éclatant sous leurs roues et marchaient lentement jusqu'au premier feu, où un homme posté expliquait l'incident. Immédiatement, on allumait pour le train qui suivait les mêmes feux aussi loin que possible; et un homme devançait les feux, plaçant des pétards sur les rails. Et ainsi faisait chaque train arrivant.
Nous étions bloqués. J'eus l'idée de faire allumer les feux de la cuisine, et j'obtins ainsi de l'eau bouillante en quantité suffisante pour faire fondre une première couche de neige du côté où je voulais descendre. Ceci fait, Claude et les nègres descendirent et déblayèrent tant bien que mal une petite partie.
Je pus enfin descendre à mon tour; et je m'efforçai d'écarter la neige. Nous finîmes, ma sœur et moi, par
nous jeter des boules de neige, et ce fut une guerre générale. Abbey, Jarrett, le secrétaire et quelques artistes s'étaient joints à nous, et nous fûmes réchauffés par cette petite bataille à boulets blancs.
L'aube se levant nous trouva tirant des coups de revolver et de coït sur une cible faite avec une caisse de Champagne. Enfin, un bruit lointain très assourdi par l'ouate de la neige nous fit comprendre qu'on venait à notre secours.
En effet, arrivaient à toute vapeur, dans le sens inverse, deux locomotives chargées d'hommes, de pioches, de crocs, de pelles. Elles durent arrêter leur vitesse en approchant à un kilomètre de nous, et les hommes descendirent, déblayant la route devant elles. Enfin elles réussirent à nous rejoindre. Mais nous dûmes faire route en arrière et prendre le chemin de l'ouest.
Les malheureux artistes, qui pensaient déjeuner à Chicago où nous devions arrêter à onze heures, se lamentaient, car nous ne devions arriver avec ce nouvel itinéraire forcé qu'à une heure et demie à Milwaukee, où nous jouions en matinée à deux heures La Dame aux Camélias. Je fis donc faire un déjeuner aussi potable que possible; et mes serviteurs nègres le portèrent à ma compagnie qui s'en montra très reconnaissante. La représentation ne commença qu'à trois heures et se termina à six heures et demie, pour recommencer à huit heures avec Froufrou.
Nous repartions de suite après le spectacle pour les Grands- Rapides, Détroit, Cleveland et Pittsburg, où je devais retrouver un Américain de mes amis qui allait m'aider à réaliser un de mes rêves, du moins, je le croyais.
Mon ami possédait, en association avec son frère, une grande aciérie et plusieurs puits de pétrole. Je Tavaie connu à Paris et retrouvé à New-York, où il s'était engagé à me conduire à Bufîalo pour me faire visiter, ou plutôt m'initier aux chutes du Niagara, pour lesquelles il avait une passion d'amant.
Il partait comme un fou au moment où on s'y attendait le moins et allait se reposer au bord des chutes du Niagara. Le bruit assourdissant des cataractes lui semblait une musique, en comparaison du bruit dur, martelé et strident des forges battant le fer; et la limpidité des cascades argentées reposait ses yeux, rafraîchissait ses poumons saturés de pétrole et de fumée.
L'américaine de mon ami, attelée de deux trotteurs magnifiques, m'emporta dans un vertigineux tourbillon de boue nous éclaboussant, et de neige nous aveuglant.
Il avait plu depuis huit jours, et Pittsburg n'était pas, en 1881, ce qu'elle est aujourd'hui; mais elle était quand même une ville émotionnante par son génie commercial. La boue coulait noire dans les rues; et partout dans le ciel, se dressaient des panaches de fumée opaque, noire, grasse ; mais tout cela avait de la grandeur, car partout le travail était maître. Les trains traversaient les rues, chargés de tonneaux de pétrole, ou bourrés jusqu'au faîte de charbon et de houille.
Le magnifique fleuve l'Ohio entraînait des steamers, des gabarres, et des cargaisons de madriers attachés les uns aux autres et formant d'énormes radeaux qui descendent seuls le fleuve et seront arrêtés au passage par le propriétaire auquel ils sont destinés. Les bois sont marqués, et personne, du reste, no songe à les prendre. On m'affirme que les transports de bois ne se font plus ainsi, c'est dommage.
La voiture nous emportait à travers les rues, les places, au milieu des chemins de fer, sous l'énervante trépidation des fils électriques qui sillonnaient le ciel. Nous nous engageons sur un pont qui se balance sous le léger poids de l'américaine. C'est un pont suspendu.
Enfin nous nous arrêtons. Nous voici chez mon ami. Il me présente à son frère, un charmant homme, froid, correct, et si peu bavard que je m'en étonne : « Mon pauvre frère est sourd », me dit mon compagnon.
Et moi qui, depuis cinq minutes, m'évertue de ma voix la plus douce! Je regarde ce pauvre milliardaire qui vit dans le bruit le plus excentrique et n'entend même pas l'écho lointain de l'infernal tapage. Il n'entend rien, rien, rien. Faut-il l'envier ou le plaindre ?
Ils me firent visiter les fours incandescents, les cuves en ébullition. Ils me conduisirent dans une salle où refroidissaient des disques d'acier ressemblant à des soleils couchants.
Leur chaleur me brûle les poumons. Il me semble que mes cheveux vont prendre feu.
Nous traversons une longue rue étroite, dans laquelle vont en sens contraire des petits trains : les uns chargés de métaux bruts, les autres de métaux incandescents qui irisent l'air sous leur passage. Nous marchons en file indienne dans l'étroit chemin réservé aux piétons entre les rails.
Je suis très peu rassurée, le cœur me bat. Souffletée en sens inverse par le vent des deux trains qui se croisent, je serre étroitement mes jupes pour ne pas être accrochée. Juchée sur mes hauts talons, je crains à chaque pas de glisser sur ce petit pavé gras et charbonneux. Enfin je passe un très mauvais moment. Ce fut avec joie que je quittai cette interminable rue, qui
aboutissait à un énorme champ s'étendant à perte do vue. Là, gisaient partout des rails que des hommes polissaient, limaient, etc...
Mais j'en avais assez. Je demandai à me reposer. Et nous fûmes tous trois vers la maison d'habitation. Des valets en grande tenue ouvraient les portes, prenant nos fourrures, marchant sur la pointe des pieds. Partout le silence. Pourquoi? C'était incompréhensible.
Le frère de mon ami parlait à peine, et si bas qu'il était difficile de le comprendre. Et je remarquai que lorsque nous lui faisions une question en m'.mant, ot qu'il nous fallait tendre l'oreille pour entendre la réponse, je remarquai qu'un imperceptible sourire éclairait son visage de pierre. Je compris, un instant après, que cet homme avait en haine l'humanité, et qu'il se vengeait, à sa façon, de son infirmité.
Un lunch avait été préparé dans la serre d'hiver : un coin magique de verdure et de fleurs. Nous n'avions pas pris place autour de la table que le chant de mille oiseaux éclatait en fanfare ; et partout, sous les larges feuilles, d'invisibles réseaux tenaient prisonniers des familles de canaris. Il y en avait en l'air, en bas, sous ma chaise, au-dessus de la table, derrière moi, partout !
Je voulus dominer ce tapage aigu : je secouai ma serviette, je parlai fort; mais la gent plumée se mit à chanter à tue-tête. Et je vis le sourd qui, la figure illuminée, le corps renversé dans son rocking-chair, éclatait d'un rire méchant et rancunier. A ce moment où la colère allait me dominer, une grande indulgence me prit pour cet homme, dont la vengeance me parut aussi attendrissante que puérile. Prenant bravement mon parti de la méchanceté de mon hôte et aidée de son
frère, je transportai mon thé dans le hall qui se trouvait à l'autre bout de la serre.
J'étais morte de fatigue. Et quand mon ami me proposa d'aller visiter ses puits de pétrole, qui se trouvaient à quelques lieues de la ville, je le regardai d'un air eiïaré et si désespéré, qu'il s'excusa avec une élégante bienveillance.
Il était cinq heures. La nuit était venue. Je voulus retourner à l'hôtel. Mon hôte me demanda la permission de me ramener par les coteaux. La route était plus longue, mais je pourrais ainsi apercevoir Pittsburg à vol d'oiseau, et cela, disait-il, en valait la peine.
Nous remontâmes dans l'américaine attelée de chevaux frais, et j'eus quelques minutes après, la folie du rêve : il était Pluton, dieu des Enfers, et moi, Proserpine! Et nous traversions notre empire, au trot emporté de nos chevaux ailés! Partout du feu! des flammes ! Le ciel sanglant était barré par de longues traînées noires semblables à des voiles de veuves! La terre était hérissée de longs bras de fer tendus vers le ciel dans une imprécation suprême! Ces bras jetaient de la fumée ou des flammes, ou des feux d'artifices qui retombaient en pluie d'étoiles ! Et la voiture nous emportait sur les hauteurs. Le froid glaçait nos membres et le feu exaltait nor. cerveaux.
C'est alors que mon ami me conta son amour pour les chutes du Niagara. Il en parlait, non pas en amateur, mais en amant. 11 aimait y aller seul. Pour moi, il ferait une exception. 11 parlait des rapides avec une passion si intense, que je me demandai avec inquiétude si cet homme n'était pas fou. Et le trac me prit, car il conduisait la voiture, rasant la crête des
coteaux, sautant les tas de pierres. Je le regardais à la dérobée : son visage était calme, mais sa lèvre inférieure avait un léger tremblement que j'avais déjà remarqué chez son frère le sourd.
J'étais devenue nerveuse. Ce froid, ce feu, cette course endiablée, ce tapage des enclumes qui sonnaient des carillons funèbres et souterrains, ces coups de sifflets de forges qui semblaient un appel désespéré déchirant la nuit, ces cheminées qui crachaient leur fumée dans un râle perpétuel, et le vent qui venait de se lever tordant les panaches de fumée en spirales qu'il lançait vers le ciel ou rabattait tout à coup sur nous : toute cette danse échevelée des éléments naturels et combinés me portait sur le système nerveux. Et il était vraiment temps d'arriver à l'hôtel.
Je descendis de la voiture et donnai rendez-vous à mon ami à Buffalo. Hélas! le pauvre! Je ne devais plus le revoir. Ce jour même, il prit froid et ne put me rej oindre. Et, l'année d'après, j 'appris qu'il venait d'être écrasé contre les rocs en voulant naviguer au milieu des rapides. Il était mort de sa passion, pour sa passion.
Les artistes m'attendaient à l'hôtel. Je ne m'étais plus souvenue qu'il y avait répétition pour La Princesse George à quatre heures et demie. Je remarquai, parmi les artistes, une figure inconnue. Je m'informai. C'était un dessinateur porteur d'un mot de Jarrett. Il demandait à faire quelques croquis de moi. Je le fis installer dans un coin et ne m'en occupai plus. Il fallait se dépêcher de répéter pour se rendre au théâtre assez à temps pour la représentation de Froufrou, que nous jouions le soir.
La répétition, marmottée, bâclée, s'acheva vite, et
l'inconnu prit congé, refusant de me faire voir ses croquis, qu'il voulait, disait-il, retoucher. Mais quelle ne fut pas ma joie le lendemain lorsque Jarrett, furieux, entra chez moi, tenant à la main le premier journal de Pittsburg dans lequell'inconnu, quin'était autre qu'un journaliste, racontait tout au long la répétition générale de Froufrou. Et cet aimable imbécile écrivait :
« Dans la pièce de Froufrou, il y a une scène importante : la scène des deux sœurs. Mlle Sarah Bernhardt ne m'a pas étonné. Quant aux artistes de la Compagnie, je les trouve médiocres. Les toilettes ne sont pas belles et, à la scène du bal, personne n'était en frac. »
Jarrett était fou de fureur. Moi, j'étais folle de joie. Il savait mon horreur des reporters, et il m'en avait introduit un subrepticement , espérant une b elle réclame. Et le journaliste avait compris que nous répétions en costumes Froufrou, alors que nous répétions pour mémoire La Princesse George, d'Alexandre Dumas. La scène entre la princesse George et la comtesse de Terremonde, il l'avait prise pour la scène du troisième acte entre les deux sœurs, dans Froufrou. Chacun de nous était encore en costume de voyage, et il s'étonnait de ne pas voir les hommes en frac et les femmes en robes de bal. Ah ! quelle hilarité dans la compagnie et dans la ville ! Et je dois ajouter : quelle source de plaisanterie pour les journaux rivaux.
Il me fallut jouer deux jours à Pittsburg, puis me rendre à Bradford, puis à Érié, Toronto; et enfin, le dimanche, nous arrivâmes à Buffalo.
J'avais voulu offrir à ma compagnie toute une journée de fête aux chutes, mais Abbey voulait aussi
les inviter. 11 y eut entre nous une discussion qui faillit tourner mal. Il était autoritaire, moi aussi. Un instant, tous deux nous préférions ne pas y aller que de céder à l'autre. Mais Jarrett nous fit comprendre que notre « autocratie » allait priver les artistes d'une jolie fête dont ils avaient entendu parler et dont ils semblaient dé j à très heureux. Nous cédâmes. Et, pour tout arranger, nous fûmes de moitié pour cette joyeuse journée.
Les artistes acceptèrent avec une bonne grâce charmante nos invitations, et nous primes le train pour Buffalo, où nous arrivions à six heures dix du matin. Le câble avait marché pour préparer les voitures et le café au lait, et surtout pour commander des vivres; car arriver trente-deux personnes un dimanche dans une ville anglaise, sans prévenir à l'avance, serait pure folie.
Le train était enguirlandé de fleurs. C'était un train spécial allant à toute vitesse sur les voies libres, le dimanche.
La joie enfantine des jeunes artistes, les racontars de ceux qui avaient déjà vu, la faconde de ceux auxquels on avait dit... etc.. les petits bouquets de fleurs distribués aux femmes, les cigarettes et les cigares offerts aux hommes, tout cela donnait de l'humour, et chacun et chacune semblaient heureux.
Les voitures nous prirent à la descente du train pour nous conduire à l'hôtel d'Angleterre, resté ouvert à notre intention. Des fleurs partout, et des quantités de petites tables sur lesquelles se trouvaient : café, chocolat et thé. Chaque table fut immédiatement entourée de convives. J'avais à ma table, avec ma sœur, Abbey, Jarrett et les premiers artistes. Le repas fut court et très joyeusement animé.
Puis nous nous rendîmes aux chutes. Sur le balcon creusé dans le roc, je restai plus d'une heure, des larmes plein les yeux, émue jusqu'au tréfonds de moi, par la splendeur du spectacle, la beauté des proportions.
Un soleil radieux irisait l'air autour de nous. Partout des arcs-en-ciel illuminaient l'atmosphère de leurs teintes douces et argentées. Les coulées de glace durcie qui pendaient le long des rocs, de chaque côté, semblaient autant d'énormes joyaux.
Je quittai ce balcon avec chagrin. Et nous descendîmes dans d'étroites cages qui glissaient doucement dans un tube ménagé dans une fissure de l'énorme rocher. Nous arrivions sous les chutes. Elles sont là presque au-dessus de nos têtes, nous éclaboussant de gouttelettes bleues, roses, mauves !
En face de nous, et nous défendant contre la chute, est un amoncellement de glaçons qui ne forment plus qu'une seule petite montagne. Nous l'escaladons tant bien que mal. Mon lourd manteau de fourrure me fatigue. Je l'enlève à moitié route, le laisse glisser sur le flanc de la montagne de glace. Je le retrouvai en bas. Je reste ainsi en robe de drap blanc avec une légère blouse de satin. On se récrie. Abbey retire son paletot et me le jette sur les épaules. Je m'en débarrasse vivement, et le paletot d'Abbey va rejoindre en bas ma pelisse de fourrure. La figure du pauvre imprésario est désespérée. Comme il a pris pas mal de coktails, il titube, tombe sur la glace, se relève et retombe. Et le rire gagne tout le monde. Moi, je n'ai pas froid. D'abord, je n'ai jamais froid en plein air. Je n'ai froid que dans les maisons, si je reste inactive.
Nous arrivons au faîte de la glace; la chute nous
iBî MA DOUBLE VIE
menace réellement, et nous sommes inondés par l'impalpable vapeur qui s'échappe de son tumultueux fracas. Je regarde, attirée, fascinée par le mouvement rapide de cette eau qui semble un large rideau d'argent se déroulant, pour s'écraser violemment en une masse rebondissante, éclaboussante, dans un fracas qui ne rappelle aucun bruit déjà entendu.
J'ai facilement le vertige; et je sens bien que, si j'eusse été seule en cet endroit, je serais restée à tout jamais les yeux fixés sur la nappe d'eau filant à toute vitesse, le cerveau bercé par le bruit charmeur, les membres engourdis par le froid sournois et enserrant.
Il fallut vraiment m'entrainer.
Je me ressaisis en me trouvant devant l'obstacle. Nous devions redescendre, et c'était moins facile que pour monter. Je pris la canne d'un de mes compagnons et je m'assis sur la glace. La canne sous mes jarrets, je me laissai ainsi glisser jusqu'en bas.
Tout le monde m'imita. Et ce fut un spectacle comique que ces trente-deux personnes descendant à toute vitesse, sur leur assise naturelle, ce mont de glace. Il y eut quelques culbutes, quelques rencontres, beaucoup de rires; et tout le monde se trouvait un quart d'heure après à l'hôtel, où le grand déjeuner avait été préparé.
On avait froid. On avait faim. Il faisait chaud, et le repas fleurait bon.
Le déjeuner fini, le propriétaire de l'hôtel m'invita à entrer dans un petit salon où m'attendait une surprise. Et là, je vis sur une table, abritées sous une longue boîte de verre, les chutes du Niagara en miniature : les rocs étaient des cailloux, une large glace représentait la nappe d'eau, et du verre filé représentait les chutes.
MÉMOIRES DE SARAH feERNHARDT 563
Puis, de temps en temps, des petits feuillages d'un vert dur ; et, debout sur un monticule de glace , ma silhouette ! C'était à hurler d'horreur, tellement tout cela était laid.
J'esquissai un sourire carré du côté de mon hôtelier, pour le féliciter de son bon goût; mais je restai pétrifiée en reconnaissant le domestique des frères Th..., mes amis de Pittsburg. Ils m'envoyaient cette monstrueuse caricature de la plus belle chose du monde.
Je lus la lettre que me remit le serviteur : elle fit fondre mon dédain. Ils s'étaient donné tant de mal pour faire comprendre ce qu'ils voulaient; et ils se sentaient heureux à l'idée de me faire plaisir.
Je congédiai le valet en lui remettant une lettre pour ses maîtres. Puis je priai l'hôtelier de m'expédier cela à Paris avec le plus grand soin. J'espérais bien que ça arriverait en miettes. Mais je restais rêveuse. Comment la passion de mon ami pour les chutes pouvait-elle se concilier avec l'idée d'un pareil présent? Et, en admettant que son esprit évocateur ait espéré l'exécution possible de son rêve, comment ne s'est-il pas révolté à la vue de cette grotesque imitation? Comment a-t-il eu le courage de me l'envoyer? Comment donc mon ami aimait-il les chutes? Qu'avait-il compris dans ce merveilleux grandiose ?
Depuis qu'il est mort, j'ai interrogé cent fois son souvenir, mais il n'a jamais répondu. Il est mort pour « elles », roulé dans leurs masses, broyé sous leurs caresses ; et je ne peux pas croire qu'il les ait vues belles comme elles sont.
Je fus, très heureusement, appelée pour monter en voiture. Tout le monde installé, on m'attendait. Les chevaux partirent, nous emportant au petit trot fatigué des bêtes de touristes.
Arrivés sur la rive canadienne, il nous faut descendre sous terre et nous affubler de vêtements de caoutchouc jaunes ou noirs. Nous ressemblions à des marins courtauds et lourds, ayant endossé pour la première fois l'abominable suroit.
Deux larges cabanons donnent asile, l'un aux femmes, l'autre aux hommes. Tout le monde se déshabille, plus ou moins dans le tohu-bohu; on fait un petit paquet de ses bardes, qu'on remet soigneusement à la gardienne; le capuchon de caoutchouc serré sous le menton, les cheveux cachés, l'énorme blouse trop large qui vous enveloppe le corps, les pieds dans des bottines ■fourrées ayant des semelles éperonnées pour ne pas se casser les jambes et la tête... j'oubliais l'immense culotte en caoutchouc avec le fond à la zouave : tout cela fait de la femme la plus jolie, la plus svelte... un ours énorme, empêtré et gauche. Un gourdin dans la main, avec le bout ferré, complète le gracieux ensemble de ce costume.
Moi, j'étais plus ridicule que les autres, car je n'avais pas voulu cacher mes cheveux, et j'avais prétentieusement piqué quelques roses sur ma poitrine de caoutchouc. Puis j'avais serré les plis de ma blouse sous ma grosse ceinture d'argent.
En me voyant, des femmes s'extasièrent. « Ohi qu'elle est jolie comme ça! Il n'y a qu'elle pour avoir du chic, quand même! » Et des hommes baisèrent galamment ma patte d'ours, se courbant bas et disant à mi-voix : « Toujours et quand même la reine, la fée, la déesse, la divine, etc., etc. »
Et je ronronnais, contente, lorsqu'en passant devant le comptoir de la demoiselle donnant les tickets, je m'aperçus dans la glace, énorme et ridiculisée par la
prétention de mes roses épinglées et de mes mèches frisées qui faisaient visière à mon grossier capuchon.
Je paraissais plus grosse que tout le monde, à cause de ma ceinture d'argent qui cerclait ma taille et relevait les plis durs du caoutchouc autour de mes côtés. Mon faciès maigre était mangé par mes cheveux, qu'aplatissait le capuchon. On ne voyait plus mes yeux. Seule, ma bouche, au dessin un peu grand, accusait que ce tonneau était un être humain.
Furieuse contre ma prétentieuse coquetterie, honteuse de ma faiblesse qui me faisait ronronner aux flatteries basses et mensongères des gens qui se moquaient de moi, je résolus de rester ainsi pour calmer mon orgueil stupide.
Il y avait avec nous beaucoup d'étrangers qui se poussaient le coude en me montrant, et qui riaient — sous capuchon — de mon stupide accoutrement. C'était bien fait pour moi.
Nous descendîmes l'escalier taillé dans le bloc de glace, pour arriver sous la chute canadienne. Là, le spectacle le plus étrange, le plus fou : au-dessus de moi, une immense coupole de glace surplombant dans le vide, accrochée par un seul côté au flanc du roc. De cette coupole pend, par milliers, des glaçons aux formes les plus diverses : des dragons, des flèches, des croix, des masques rieurs ou douloureux, des mains de six doigts, des pieds informes, des torses inachevés, de longues chevelures de femmes... Enfin, l'imagination aidant, et la fixité du regard entre les cils mi-fermés, complètent l'ébauche. L'esprit peut, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, évoquer toutes les images de la nature ou du rêve, toutes les conceptions folles d'un esprit malade ou les réalités d'un cerveau pondéré.
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Puis, devant nous, des petits clochers de glace : les uns, fiers et droits, s'élancent vers le ciel; d'autres, ouvragés par le vent, semblent des minarets prêts à recevoir le muezzin,
A droite, la cascade tombait aussi bruyante que de l'autre côté ; mais le soleil commençait son évolution vers le couchant et tout prenait une teinte rosée.
Nous étions éclaboussés par l'eau et couverts de petites lames argentées qui pleuvaient sur nous et qui, après une toute petite secousse, se raidissaient sur nos caoutchoucs. C'était un banc de tout petits poissons qu'une mauvaise chance avait poussés dans le courant et qui venaient mourir dans l'éblouissante beauté du soleil couchant.
Il y avait, de l'autre côté, un bloc qui ressemblait à un rhinocéros entrant dans l'eau. « J'adorerais aller là-dessus, m'écriai-je. — Oui, mais c'est impossible, répondit un de mes amis. — Oh! impossible... Rien n'est impossible ! Il faut le risquer. La crevasse à traverser n'a pas un mètre. — Non, mais elle est profonde, répliqua un peintre qui se trouvait avec nous. — Eh bien, mon chien vient de mourir. Je vous parie un chien à mon choix que j'y vais! »
Abbey, cherché en toute hâte, arriva juste à temps pour me voir en l'air. Il s'en fallut d'un fil que je ne roulasse dans la crevasse. Mais, une fois sur le dos du rhinocéros, je ne pus me tenir debout. Il était lisse et transparent comme de la glace fabriquée. Je me mis à cheval sur ce dos et m'appuyai à la petite bosse qui emmanchait sa tête, et je déclarai que, si on ne venait pas me chercher , je resterai là, car je n'avais pas le courage de faire un pas sur ce dos glissant. Puis il me semblait que .ça remuait un peu. Enfin, je me montais la tête, le ver-
tige me prenait. J'avais gagné mon chien, mais je n'étais plus excitée. J'avais le trac. Tout le monde me regardait, atterré, et augmentait ma peur. Ma sœur était prise d'une crise de nerfs; et ma pauvre chère Guérard poussait des : « Ah! mon Dieu, ma petite Sarah! Ah! mon Dieu! etc., etc. » qui fendaient l'âme. Le peintre faisait des croquis.
Heureusement que la compagnie était remontée pour arriver à temps aux rapides. Abbey me suppliait... le pauvre Jarrett me suppliait... Mais non, j'avais le vertige.
J'avais le vertige, je ne voulais plus, je ne pouvais plus passer. Alors Angelo sauta la crevasse et, restant au bord, demanda une planche et une hache. « Bravo! m'écriai- je du haut de mon rhinocéros. Bravo ! »
La planche fut apportée : une vieille planche noircie, pourrie, que je regardai d'un mauvais œil. La hachette entama la queue de mon rhinocéros et, une fois creusée, la planche fut assujettie de ce côté par Angelo, et tenue par Abbey, Jarrett et Claude de l'autre côté. Je me laissai glisser sur la croupe de mon rhinocéros et je m'engageai, non sans terreur, sur la planche pourrie, si étroite, que je devais mettre un pied devant l'autre : talon sur pointe.
Je rentrai fiévreuse à l'hôtel, où le peintre vint me porter les croquis assez drôles qu'il avait faits. Après une légère collation, je dus repartir par le train qui nous attendait depuis déjà vingt minutes. Tout le monde était installé depuis longtemps.
Je partais sans avoir vu les rapides dans lesquels mon pauvre ami de Pittsburg trouva la mort.
Notre grand voyage touchait à sa fin. Je dis grand voyage parce que c'était mon premier voyage. Il dura sept mois. Les autres voyages faits depuis furent toujours de onze à seize mois.
Nous nous rendîmes de Bufîalo à Rochester, Utica, Syracuse, Albany, Troy, Worcester, Providence, Newark, pour faire un petit séjour à Washington, admirable ville, mais qui était alors d'une tristesse névrosante. Ce fut la dernière grande ville que je visitai.
Après deux admirables représentations et un souper à l'ambassade, nous partîmes pour Baltimore, Philadelphie et New- York, où devait se terminer notre tournée.
Je donnai dans cette ville une grande matinée demandée par les artistes de New-York. Le spectacle choisi fut La Princesse George.
Oh ! la belle, l'inoubliable représentation ! Tout était souligné par les artistes. Rien n'échappait à la mentalité spéciale de ce public composé de comédiens, de comédiennes, de peintres et de sculpteurs.
A l'issue de la représentation, il me fut remis un peigne d'or portant la date gravée et les noms de la plus grande partie de mon auditoire.
Je reçus de Salvini un joli coffret de lapis; et de Mary Anderson, alors dans l'éclatante beauté de ses dix-neuf ans, une petite médaille avec un « Ne m'oubliez pas » en turquoises. Je comptai dans ma loge cent trente bouquets.
Le soir, nous donnions notre dernière représentation avec La Dame aux Camélias. Je dus revenir saluer le public quatorze fois.
Puis je restai un instant confondue, car, dans la tempête des cris et des bravos, j'entendais un cri strident prononcé par des centaines de bouches et auquel je ne comprenais rien. Je demandais après chaque rappel, dans la coulisse, l'explication de ce mot qui m'arrivait comme un effroyable éternuement se recommençant sans cesse.
Jarrett, survenant, me tira d'embarras. « Ils demandent un speech. » Et, comme je le regardais ahurie : « Oui, ils demandent que vous leur fassiez un petit speech. — Ah! non, m'écriai-je, en retournant en scène saluer à nouveau. Non ! » Et dans mon salut au public, je murmurai : « / can't speak; but I can tell you : thank you! thank you! with ail my heart! »
Ce fut dans un tonnerre d'applaudissements soulignés par des « Hip! Hip! Hurrah! Vive la France! » que je quittai le théâtre.
Et le mercredi 4 mai, je m'embarquai sur le même transatlantique, V Amérique^ le vaisseau-fantôme auquel mon voyage avait porté bonheur.
Mais ce n'était plus le même commandant. Le nouveau se nommait Santelli. Il était aussi petit, aussi
blond, que l'autre était grand et brun. Mais il était aussi charmant, et causeur délicat. Le commandant Jouclas se brûla la cervelle après une grosse perte au ■jeu.
Ma cabine avait été remise à neuf; et, cette fois, c'était d'une tenture bleu de ciel qu'on avait recouvert les boiseries.
En montant sur le paquebot, je me retournai vers la foule amie et j'envoyai un dernier adieu. On me cria : « Au revoir ! ».
Puis je me dirigeai vers ma cabine. A ma porte, debout, dans un élégant costume gris fer, portant souliers pointus, chapeau à la dernière mode, et les mains gantées de peau de chien, se trouvait Henri Smith, le montreur de baleine. Je poussai un rugissement de fauve. Il gardait son sourire joyeux et me remit un écrin, que je pris pour le jeter dans la mer à travers mon hublot ouvert. Mais Jarrett arrêta mon bras et s'empara de l'écrin qu'il ouvrit : « C'est magnifique! » s'écria-t-il. Mais j'avais fermé les yeux. Je bouchai mes oreilles et je criai à cet homme : « Allezvous-en! Coquin! Brute! Allez-vous-en! Je souhaite votre mort dans des souffrances atroces ! Allez-vous-en ! »
J'entr'ouvris les yeux à demi : il était parti. Jarrett voulut me parler du présent, je ne voulus rien entendre. «Ah! pour l'amour de Dieu! Monsieur Jarrett, laissez-moi tranquille ! Et puisque ce bijou est si beau, donnez-le à votre fille et ne m'en parlez plus ». Ainsi fut fait.
J'avais reçu la veille de mon départ d'Amérique une longue dépêche signée Grosos, président de la Société
des sauveteurs du Havre, qui me demandait de donner, à mon débarquement, une représentation pour la famille des sauveteurs. Ce fut avec une indicible joie que j'acceptai.
J'allais, en rentrant dans ma patrie aimée, faire le geste qui essuie des larmes.
Après le branle-bas du départ, notre navire oscilla doucement et nous quittâmes New-York le jeudi 5 mai.
Moi qui déteste les voyages en mer, je m'embarquai légère, souriante et pleine de dédain pour le vilain malaise dont elle est cause.
Nous n'avions pas quitté New- York depuis quarantehuit heures, que notre navire stoppa. Je bondis de ma couchette et m'en fus sur le pont, craignant un accident du vaisseau-fantôme, comme onl'avaitsurnommé. En face de nous, un navire français hissait, baissait et hissait à nouveau des petits drapeaux. Le commandant, qui faisait répondre aux signaux, me fit appeler près de lui et m'expliqua la manœuvre et l'orthographe de ces signaux. Je ne me souviens de rien, je l'avoue à ma honte.
Un canot, mis à l'eau par le bateau d'en face, reçut deux marins et un jeune homme très pâle, vêtu pauvrement. Notre commandant fit descendre l'escalier et, la barque accostant, le jeune homme monta escorté par les deux matelots. L'un d'eux remit une lettre à l'officier qui attendait en haut de l'escalier; il la lut et, regardant le jeune homme : « Suivez-moi », lui ditil doucement. La barque rejoignit le bateau; les marins montèrent à leur bord; le canot fut hissé; la machine siffla; il en fut de même pour notre navire. Et, après le
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salut d'usage, les deux bateaux continuèrent Jour route.
Le jeune malheureux fut amené près du commandant. Je me retirai et priai le commissaire de venir me raconter la raison de ce débarquement et embarquement, si la chose n'exigeait pas le secret. Ce fut le commandant qui vint lui-même.
C'était un pauvre jeune artiste graveur sur bois, qui s'était glissé dans un paquebot partant pour New- York, n'ayant pas un sou pour payer son passage, même au prix des émigrants. Il avait espéré passer inaperçu, se cachant sous les ballots de haillons. La maladie l'avait trahi. Grelottant de fièvre, il avait, dans son sommeil, parlé tout haut, prononcé des paroles incohérentes. Transporté à l'infirmerie, le pauvre artiste avait tout avoué.
Le commandant me promit de lui faire accepter ce que je lui envoyais pour payer son voyage en Amérique. L'histoire s'étant répandue, d'autres passagers firent une collectif et le jeune graveur se trouva à la tête de douze cents francs. Il vint trois jours après m'apporter un petit coffret de bois, fabriqué et ciselé par lui.
Ce petit coffret est presque plein de pétales de fleurs : car chaque année, le 7 mai, je recevais un petit bouquet accompagné de ces deux mots, toujours les mêmes : « Reconnaissance et dévouement ». J'effeuillais le bouquet dans le petit coffret. Depuis sept ans, je n'ai rien reçu. Est-ce l'oubli, ou la mort, qui a arrêté le joli geste de l'artiste? Je ne sais. Mais la vue de ce coffret me laisse toujours une vague tristesse, car l'oubli et la mort sont les compagnons les plus fidèles de l'être humain. L'oubli s'installe dans notre cerveau, dans
notre cœur; la mort est toujours là, nous tendant des embûches, épiant tous nos mouvements, et ricanant joyeusement quand le sommeil ferme nos yeux, car nous lui donnons alors la fiction de ce qu'elle sait bien qui sera un jour la réalité.
Le voyage, sauf l'incident raconté plus haut, n'oiïrit rien de particulier.
Je passais toutes mes nuits sur le pont, fixant l'horizon, espérant attirer à moi cette terre sur laquelle se trouvaient les êtres aimés. Je rentrais vers le matin et dormais tout le jour pour tuer le temps.
Les bateaux, à cette époque, ne faisaient pas le trajet avec la même vitesse qu'aujourd'hui. Les heures me semblaient méchamment longues. L'impatience d'arriver me prit, si violente, que je réclamai le docteur, le priant de me faire dormir dix-huit heures ! Il me fit dormir douze heures avec une assez forte dose de chloral; et je me sentis plus forte et plus calme pour affronter le choc du bonheur.
Santelli nous avait promis d'arriver le 14 au soir. J'étais prête; et je piaffais frénétiquement depuis une heure, quand un officier vint me demander si je ne voulais pas aller sur la passerelle, près du commandant qui m'attendait.
Je me rendis en toute hâte avec ma sœur sur la passerelle; et je compris vite, aux circonlocutions embarrassées de l'aimable Santelli, que nous étions encore trop loin pour espérer entrer en rade cette nuit-là.
Je me mis à sangloter. Je pensai ne plus arriver jamais. Je croyais le gnome triomphant et je pleurai.
Le commandant fit de son mieux pour me faire entendre raison. Je descendis de la passerelle, le corps et l'esprit tels des loques mouillées.
Je m'étendis sur une longue chaise de paille, et le petit jour me trouva transie et somnolente.
Il était cinq heures du matin. Nous étions encore à vingt milles. Cependant le soleil commença à égayer joyeusement les petits nuages blancs, légers comme des flocons de neige. Le souvenir du jeune être aimé me rendit mon courage. Je courus vers ma cabine. Je fis une longue toilette pour tuer le temps. Et, à sept heures, je m'informai près du capitaine. « Nous sommes à douze milles, me dit-il. Dans deux heures, nous serons à terre. — Vous le jurez? — Je le jure! » Je retournai sur le pont. Et là, appuyée sur le bastingage, je fouillai le lointain.
Un petit vapeur se dessine dans l'horizon. Je le vois sans le regarder. Attendant toujours le cri de làbas, là-bas. Tout d'un coup, je vois s'agiter sur le petit vapeur des masses de drapeaux blancs. Je prends ma lorgnette... et je la lâche dans un cri de joie qui me laisse sans forces, sans respiration. Je veux parler... Je ne peux pas... Mon visage devient, parait-il, si blanc, qu'il effraie ceux qui m'entourent. Ma sœur Jeanne pleure en agitant ses bras vers le lointain.
On veut me faire asseoir. Je ne veux pas... Cramponnée au bastingage, je respire les sels qu'on me met sous le nez ! Je laisse des mains amies tamponner mes tempes, mais je regarde, là, ce vapeur qui arrive.
Là, est mon bonheur! ma joie! ma vie! mon tout! plus cher que tout !
Le Diamant^ nom du vapeur, s'approche. Un pont d'amour est jeté du petit au grand navire; pont formé par les battements de nos cœurs, par la charge des baisers gardés depuis tant et tant de jours. Puis, la dé-
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tente se fait dans les larmes, quand les chaloupes, abordant enfin les grands navires, permettent aux impatients d'escalader les échelles et de se jeter dans les bras tendus.
L'-4 mérique est envahie. Ils sont là tous, mes chers et fidèles amis. Ils ont accompagné mon jeune filsMaurice. Ah ! l'heure délicieuse '.Les réponses devancent les questions. Les rires sont mouillés de larmes. On se presse les mains. On s'embrasse. On recommence; et on n'est jamais las de cette redite de tendresse. Pendant ce temps, notre bateau file.
Le Diamant a disparu, emportant la poste. Mais plus nous avançons, plus la mer se sillonne de petits bateaux pavoises. Il y en a cent. En voici plus encore.
« C'est donc jour férié ? demandai-je à Georges Boyer, correspondant du Figaro et venu avec les amis audevant de moi. — Mais oui, Madame, grand jour de fête aujourd'hui au Havre, car on attend le retour d'une fée qui est partie depuis sept mois. »
« C'est vraiment pour me fêter que toutes ces jolies barques ont développé leurs ailes et pavoisé leurs mâts ? Ah ! que je suis heureuse ! »
A ce moment, nous entrons dans la jetée. Il y a là peut-être vingt mijle personnes qui poussent un seul cri de : « Vive Sarah Bernhardt! »
Je suis confondue. Je ne m'attendais pas à un retour triomphal. Je sais bien que la représentation donnée pour les sauveteurs m'avait gagné les cœurs des Havrais; mais j'apprends que des trains bondés sont venus de Paris pour me saluer au retour.
Je me tâte le pouls... je suis bien moi... je ne rêve pas.
Le navire s'arrête en face d'une tente de velours
rouge, et un orchestre invisible joue un air du Chalet : A rrêtons-nous ici. . . Je souris à cette gaminerie bien française. Je descends... et je marche au milieu d'une haie de visages souriants, bienveillants, de marins m'oiïrant des fleurs.
Sous la tente,tous les sauveteurs m'attendent, leurs médailles si bien méritées sur leurs larges poitrines.
Le président, M. Grosos, m'adresse cette allocution :
Madame,
Comme président, j'ai l'honneur de vous présenter une délégation de la Société des Sauveteurs du Havre, qui vient vous souhaiter la bienvenue et vous témoigner toute sa reconnaissance pour la sympathie que vous avez si chaleureusement exprimée par votre dépêche transatlantique. Nous venons aussi pour vous féliciter du succès immense que vous avez obtenu partout où vous avez passé pendant votre hardi voyage. Vous avez maintenant conquis dans les deux mondes une popularité, une célébrité artistique incontestable, et votre merveilleux talent joint aux charmes de votre personne a affirmé à l'étranger que la France est toujours le pays de l'art et le berceau de l'élégance et de la beauté.
Unéchodéjàlointain des parolesprononcéesparvous en Danemark, évoquant un souvenir grave et triste, frappe encore nos oreilles. Il répète que votre cœur est aussi français que votre talent, car au milieu des fiévreux et brûlants succès du théâtre, vous n'avez jamais oublié d'associer votre patriotisme à vos triomphes artistiques.
Nos sauveteurs m'ont chargé de vous exprimer leur admiration pour la charmante bienfaitrice dont la main, généreuse s'est tendue spontanément vers leur • pauvre mais noble société; ils veulent vous offrir ces fleurs cueillies sur le sol de la patrie, sur la teire de France, où vous en trouverez sous vos pas. Elles méri-
tent que vous les acceptiez avec faveur, car elles vous sont présentées par les plus braves et les plus loyaux de nos sauveteurs.
Maréponse fut, dit-on, très éloquente, mais je ne puis affirmer que cette réponse fut réellement faite par moi.
Je vivais depuis quelques heures dans une surexcitation d'émotions successives. Je n'avais pris aucune nourriture, aucun sommeil. Mon cœur n'avait cessé de battre une charge émue et joyeuse. Mon cerveau s'était empli de mille faits entassés depuis sept mois et racontés en deux heures.
Et cette réception triomphale à laquelle j'étais loin de m'attendfe, étant donné mon départ si malmené par la presse parisienne, et les incidents de mon voyage toujours mal interprétés, volontairement, par quelques journaux français!
Toutes ces coïncidences étaient de proportions si différentes qu'elles me semblaient invraisemblables.
La représentation donna fructueuse moisson aux sauveteurs. Quant à moi, je jouai La Dame aux Camélias, pour la première fois, en France. Le dieu était venu. Et j'affirme que ceux qui ont assisté à cette représentation ont eu la quintessence de ce que mon art personnel peut donner.
Je passai la nuit dans ma propriété de Sainte-Adresse. Et, le lendemain, je partais pour Paris. Une ovation des plus flatteuses m'attendait à l'arrivée.
Puis, trois jours après, installée dans mon hôtel do l'avenue de Villicrs, je recevais Victorien Sardou pour entendre la lecture de sa magnifique pièce : Fedora.
D78 MA DODBLE VIE
Le grand artiste! L'admirable acteur! Le merveilleux auteur!
Il me lut cette pièce tout d'une haleine, jouant tous les rôles ; me donnant en une seconde la vision de ce que je ferai.
« Ah! m'écriai-je après la lecture. Maître chéri, merci pour ce beau rôle! Et merci pour la belle leçon que vous venez de me donner. »
La nuit me laissa sans sommeil, car je voulais entrevoir dans les ténèbres la petite étoile en laquelle j'avais foi. Je la vis au commencement de l'aube; et je m'endormis, pensant à l'ère nouvelle qu'elle allait éclairer.
Mon voyage artistique dura sept mois; je visitai cinquante villes et donnai cent cinquante -six représentations, ainsi décomptées :
La Dame aux Camélias 65 représentations.
Adrienne Lecouvreur 17 —
Froufrou 41 —
La Princesse George 3 —
Hernani 14 —
L'Étrangère 3 —
Phèdre 6 —
Le Sphinx 7 —
Le total général des recettes fut de 2,667,600 francs, et la moyenne, par représentation, de 17,100 francs.
BUSTE DK VICTOHIEN SAHDOU, PAR SAHAU BERMIAKDT.
J'arrête là le premier volume de mes souvenirs; car c'est vraiment la première étape de ma vie : l'évolution réelle de mon être physique et moral.
Je m'étais sauvée de la Comédie-Française, sauvée de Paris, de la France, de ma famille, de mes amis.
Je pensais faire une chevauchée abracadabrante à travers les monts, les mers, les espaces !
Et je revenais énamourée d'horizon, mais calmée par la sensation des responsabilités qui avaient pesé pendant sept mois sur mes épaules.
Le terrible Jarrett avait dompté ma trop sauvage nature par son implacable et cruelle sagesse et par un appel constant à ma probité.
J'avais, dans ces quelques mois, mûri mon cerveau, assagi la rudesse de mes vouloirs.
Ma vie, que je croyais d'abord devoir être si courte, me paraissait maintenant devoir être très, très longue ; et cela me donnait une grande joie malicieuse, en pensant à l'infernal déplaisir de mes ennemis.
Je résolus de vivre.
Je résolus d'être la grande artiste que je souhaitais être.
Et, dès ce retour, je me vouai à ma vie.
B — 695-2. - Impr. Mottehoz et Mautinet, 7, nie Sainl-Uonoît, Paris.
PN Bernhardt, Sarah