VENEZ VOIR
L'énorme Cétacé que Sarah BernhardL
a tué en lui arrachant
des baleines pour ses corsets
qui son't faits par Madame Lily Noë
qui demeure... elc. etc..
Puis, sur d'autres sandwiches portées par d'autres hommes, on lisait :
La Baleine esl aussi florissante (sic) qu'en son vivant !
Elle a cinq cents dollars de sel dans Testomac ! Et chaque jour, on renouvelle la glace sur laquelle elle repose, pour le prix de cent dollars !
J'étais plus blanche qu'une morte. Mes dents claquaient de fureur. Je ne pouvais prononcer un mot.
Henri Smith s'avança vers moi. Je lui donnai un soufflet et m'enfuis dans ma chambre, dans laquelle je sanglotai de dégoût, de lassitude.
Je voulais partir de suite pour l'Europe. Mais Jarrett me montra mon contrat. Je voulais faire défendre cette odieuse exhibition. On me le promit pour me calmer; et je n'obtins rien.
Deux jours après j'étais à Hartford et la même baleine était encore là; et elle fit toute sa tournée en même temps que la mienne.
On augmentait son sel en augmentant sa glace. Mais elle allait toujours; et je la retrouvais partout. Et chaque fois, je recommençais une procédure qu'il fallait recommencer dans un autre État, les lois n'étant pas les mêmes.
Et chaque fois que j'arrivais dans un hôtel, je trouvais un immense bouquet avec l'horrible carte du montreur de baleine. Je jetais les fleurs, je les trépi-
MÉMOIRES DE SAllAH BEUNHàRDT 507
gnais; moi qui aime tant les fleurs, je les prenais en grippe.
Jarrett alla voir cet homme pour le prier de ne plus m'envoyer de bouquets. Rien n'y fit. C'était la revanche de son soufflet, à cet homme.
Et puis, il ne comprenait pas ma fureur. Il faisait un argent fou. 11 m'avait même proposé un « tant p. 100 sur les recettes ». Ah! je l'aurais tué volontiers, cet exécrable Smith! Il empoisonnait ma vie. Je ne voyais plus que cela dans les villes. Je ne voulais sortir que les yeux fermés de l'hôtel au théâtre. Quand j'entendais des minstrels, je bondissais, je verdissais.
Heureusement que je pus me reposer à Montréal, où il ne m'avait pas suivie. Je crois que je serais tombée malade. Je ne voyais plus que cela. Je ne pensais qu'à cela. Je ne rêvais que de cela. C'était une hantise, une obsession, un perpétuel cauchemar..
Enfin, je quittai Hartford après avoir visité la grande usine dans laquelle se fabriquent les fameux coït. J'en achetai deux.
Jarrett me jura qu'Henri Smith ne serait pas à Montréal : il est tombé subitement malade. Je soupçonne Jarrett de lui avoir donné quelque violente purgation pour arrêter sa marche. Il riait trop en route, le féroce gentleman.
Néanmoins, je lui sus un gré infini de m'avoir momentanément débarrassée de cet homme.
Enfin, nous voici à Montréal.
Depuis longtemps, dès ma plus petite enfance, je rêvais du Canada.
J'entendais toujours mon parrain regretter, avec quelle expression de fureur, l'abandon de ce territoire par la France à l'Angleterre. Je l'avais entendu énumérer, sans très bien les comprendre, les avantages pécuniaires du Canada, la fortune immense qu'il y avait dans ses terres, etc., etc.. Et ce pays était resté dans mon cerveau la terre lointaine et désirée.
Éveillée depuis longtemps par le sifflet strident du chemin de fer, je demandai l'heure. Il me fut répondu qu'il était onze heures du soir.
Nous étions à quinze minutes de la gare. Le ciel était noir et uni comme un bouclier. Les falots placés de loin en loin accrochaient les blancheurs de la neige, entassée là depuis combien de jours?...
Le train stoppa tout à coup et reprit sa marche dans une allure si lente, si timide, que je pensai que quelque déraillement était à craindre. Mais un bruit sourd,
grandissant de seconde en seconde, me tint l'oreille au guet. Ce bruit se fit bientôt musique; et c'est dans un formidable « Hurrah! Vive la France! » poussé par dix mille poitrines, soutenues par un orchestre jouant La Marseillaise d'une furia endiablée, que nous fîmes notre . entrée à Montréal.
L'endroit où s'arrêtait le train à cette époque était très resserré. Un talus assez haut servait de rempart au léger trottoir de la gare.
Debout sur la petite plate-forme de mon car, je regardais, émotionnée, l'étrange spectacle que j'avais devant moi : le talus était hérissé d'ours tenant des lanternes. Il y en avait des centaines et des centaines. Dans l'espace étroit entre le talus et le train arrêté, il y en avait encore de ces ours, des grands, des petits... et je me demandais avec terreur comment j'allais faire pour rejoindre mon traîneau.
Jarrett et Abbey firent écarter la foule et je descendis. Mais un député, dont je ne puis déchiffrer le nom dans mes notes (quelle louange à mon écriture!), s'avança vers moi et me remit une adresse signée des notables de la ville.
Je remerciai de mon mieux, et je pris le magnifique bouquet qui me fut présenté au nom des signataires de l'adresse. Quand je portai les fleurs à mon visage pour les respirer, je me blessai légèrement à leurs jolis pétales durcis par l'air glacial.
Cependant, je commençais moi-même à me sentir les jambes et les bras gourds. Le froid m'envahissait tout entière.
Cette nuit-là fut, paraît-il, une des plus froides qu'on eût connue depuis de longues années.
Les femmes qui étaient venues pour assister à l'ar-
rivée de la Compagnie française avaient dû se retirer dans l'intérieur de la gare, sauf Mme Jos. Doutro, qui me remit un bouquet de fleurs rares et me donna l'accolade.
Il y avait vingt-deux degrés au-dessous de zéro. Je murmurai tout bas à Jarrett : « Continuons notre route, je me sens devenir glaçon. Dans dix minutes je ne pourrai plus faire un pas. » Jarrett répéta ces mots à Abbey , qui s'adressa au chef de police. Ce dernier donna des ordres en anglais, pendant qu'un autre chef de police les répétait en français. Et nous pûmes faire quelques mètres. Mais la gare était encore loin. La foule grossissait, et à un moment donné je me sentis défaillir. Je repris cependant courage, me tenant, ou plutôt me cramponnant aux bras de Jarrett et d'Abbey. Je pensais à chaque minute tomber, car le trottoir était tel un miroir.
Cependant, force nous fut d'arrêter notre marche. Une centaine de falots levés par cent mains d'étudiants nous éclairèrent brusquement. Un grand jeune homme se détacha du groupe et vint droit à moi, tenant un large papier déroulé. Et il s'écria d'une voix claire :