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LES FEMMES SAVANTES

MÉMOIRES DE SAKAH BElîNHARDT 137

asseoir, ce qu'il n'avait pas encore fait. Et, s'asseyant lui-même en face de moi, il me parla doucement des avantages de la Comédie, du danger qu'il y avait pour moi à quitter cette illustre Maison dans laquelle on m'avait fait l'honneur de m'admettre, et cent autres raisons très bonnes, très sages, qui m'amollissaient.

Mais quand, me voyant attendrie, il voulut faire venir Mme Nathalie, j'eus un réveil de petit fauve : « Oh! qu'elle ne vienne pas! Je la giflerais encore!

— En ce cas, me dit-il, je ferai venir Madame votre mère. — Oh ! Monsieur, ma mère ne se dérange jamais !

— Eh bien, j'irai la voir. — C'est inutile. Monsieur, ma mère m'a fait émanciper. Je suis libre de diriger ma vie. Je suis seule responsable de tous mes actes. — Eh bion. Mademoiselle, j'aviserai. »

Et il se leva pour me témoigner (jue l'entretien était fini.

Je rentrai à la maison, bien décidée à ne rien dire à ma mère, mais ma petite sœur, interrogée sur sa blessure, avait tout raconté à sa façon, amplifiant encore, si c'était possible, la brutalité de la sociétaire et l'audace de mon action.

Rose Baretta, venue pour me voir, avait pleuré, disant que sûrement on allait résilier mon engagement. Toute la famille était excitée, discutante, désolée; moi, j'étais nerveuse.

Je reçus mal les reproches qui me furent adressés départ et d'autre. Encore plus mal les conseils; et je m'enfermai dans ma chambre, à double tour de clef.

Le lendemain, toute la maison me boudait. Je montais chez Guérard; car là, je me réconfortais, me consolais.

Quelques jours se passèrent sans que mon service m'appelât au théâtre.

Enfin, un matin, je reçus convocation pour une lecture : Dolorès, de M. Bouilhet. C'était la première fois que j'étais convoquée pour la lecture d'une nouvelle pièce.

On allait me donner « une création ». Tous mes chagrins s'envolèrent comme une nuée de papillons noirs.

Je fis part de ma joie à maman qui conclut logiquement que, puisque j'étais appelée pour une lecture, c'est qu'on avait renoncé à résilier mon engagement, et à l'idée de me faire demander pardon à Nathalie.

Je me rendis au Théâtre. Et quelle ne fut pas ma surprise en recevant des mains de M. Davenne le rôle de Dolorès, le principal rôle dans la pièce de Bouilhet. Je savais que Favart, à qui ce rôle revenait de droit, étai': souffrante. Mais il y avait d'autres artistes; et je n'en revenais pas, de joie, de surprise. Et cependant, je me sentais inquiète... De tout temps un pressentiment angois-ant m'a mis en garde contre les événements prêts à fondre sur moi.

Je répétais depuis cinq jours quand, montant l'escalier, je me trouvai face à face avec Nathalie, assise sous le grand portrait de Rachel, portrait de Gérôme surnommé « le piment rouge ». Je ne savais si j'allais redescendre ou passer outre. Mais mon hésitation fut remarquée par la méchante femme, qui me dit : « Passez, passez, Mademoiselle, je vous pardonne, car je me suis vengée : ce rôle qui vous plaît tant, vous ne le garderez paJ. »

Je passai sans mot dire, assommée par cette phrase que je devinai vraie

Je ne dis rien à personne. Je répétai. Cette scène se passait un mardi. Et le vendredi suivant, venant à la répétition, j'eus le chagrin d'apprendre que Davenne n'était pas venu, et que la répétition était levée.

Au moment où j'allais monter en voiture, le concierge courut après moi pour me remettre une lettre de M. Davenne. Le pauvre homme n'avait pas osé me porter le coup qu'il prévoyait devoir m'être si douloureux. Il m'expliquait dans sa lettre que, vu ma grande jeunesse, la lourdeur du rôle... une telle responsabilité sur de si frêles épaules... et qu'enfin, Mme Favart étant remise de sa maladie, il était plus sage que...

Je ne continuai la lettre qu'à travers mes lairmes; mais la colèr j prit vite la place du chagrin.

Je remontai quatre à quatre et je me fis annoncer chez l'Administrateur. Il ne pouvait me recevoir en ce moment. « C'est bien, j'attendrai. » Au bout d'une heure, impatientée, j'envoyai promener le garçon et le recrétaire qui voulaient me retenir, et je pénétrai chez M.Thierry.

Tout ce que la désespérance, la colèrj contre l'injustice, la rage contre la fausseté, peuvent inspirer, je le débita', en un flot de paroles hachées par les sanglots. L'Administrateur me regardait ahuri. Il ne pouvait concevoir une telle audace, ni une pareille violence chez une si jeune fille.

Quand, épuisée, je me laissai tomber dans un fauteuil, il essaya de me calmer, mais c'était inutile. « Je veux partir tout de suite, Monsieur! Rendez-moi mon engagement. Je vais vous renvoyer le mien. »

Enfin, lassé de supplier, il fit appeler un secrétaire lui donna des ordres, et ce dernier revint avec mon engagement.

« Voilà la signature de votre mère, Mademoiselle. Libre à vous de me la remettre d'ici quarante-huit heures. Après ce délai, je vous considérerai comme ne faisant plus partie de la Maison. Mais, croyez moi, vous avez tort. Réfléchissez quarante-huit heures. » Je ne répondis rien et sortis.

Le soir même, je renvoyai à M. Thierry sa signature et déchirai celle de ma mère.

J'avais rompu avec la Maison de Molière; et je ne devais y rentrer que douze ans après.

Cet acte, si violemment décisif, bouleversa ma vie de famille. Je me sentis moins heureuse parmi les miens. On me faisait de continuels reproches sur ma violence. Des sous-entendus irritants partaient de ma tante, de ma jeune sœur. Mon parrain, que j'avais carrément envoyé promener, n'osait plus m'attaquer ouvertement, mais il montait la tête à maman.

Je n'étais tranquille que chez Mme Guérard. Aussi je montais sans cesse chez elle. Je m'amusais à l'aider dans les soins de son ménage. Elle m'apprit à faire des œufs brouillés, des galettes et du chocolat. Gela changeait mes idées, et ma gaieté revint vite.

Un matin, je trouvai maman l'air mystérieux. Elle regardait la pendule et s'inquiétait de ce que mon parrain, qui déjeunait et dînait touj ours à la maison, n'était pas encore venu. « C'est drôle, disait maman, hier, après le whist, il m'a dit : « Je serai là demain, avant « déjeuner». C'est drôle... » Elle, si ca!me, allait, venait, répondait à Marguerite qui passait la tête pour savoir s'il fallait servir : « Attendez encore. »'

Enfin le drelin drelin de la sonnette fît bondir ma

m MA DOUBLE VIE

mère et ma sœur Jeanne, sans doute dans la confidence. « Ah ! ça y est, déclara mon parrain, en secouant légèrement la neige de son chapeau. Tiens, lis cela, mauvaise tête. » Et il me remit une lettre qui portait l'en-tête du Gymnase.

C'était une lettre de Montigny, directeur de ce théâtre, à M, de Gerbois, ami de mon parrain, et que je connaissais bien. La lettre, fort amicale pour M. de Gerbois, finissait par ces mots : « Et j'engagerai, pour vous faire plaisir, votre protégée qui me paraît avoir un fichu caractère... »

Je rougis en lisant ces lignes, et je trouvai que mon parrain manquait de tact ; il aurait pu me donner une vraie joie, m'éviter cette petite blessure; mais c'était l'âme la plus lourde qui ait jamais existé. Maman paraissait si heureuse, que je remerciai mon parrain et embrassai la jolie figure de maman.

Oh! que j'aimais l'embrasser, cette figure nacrée, toujours fraîche, toujours légèrement rosée. Quand j'étais petite, je lui demandais de me faire « papillon » sur la joue avec ses longs cils; alors, elle approchait sa figure de la mienne et, ouvrant et fermant ses paupières, elle me faisait « chatouille » sur la joue, et je me renversais en arrière, pâmée de joie.

Ce jour-là, brusquement, je lui pris la tête et lui dis : « Fais " papillon " sur la joue de ta grande fille... » et m'attirant à elle : « Quel grand bébé tu fais! tu n'as pas honte!... » et elle me fit " papillon " sur la joue. Et toute ma journée fut ensoleillée par le baiser de ses longs cils.

Je me rendis le jour suivant au Gymnase. On me fit attendre quelque temps en compagnie de cinq autres

jeunes fiUeg. Puis, M. Monval, un vieil liomme cynique, régisseur général et presque administrateur, nous passa en revue.

Il m'avait plu au premier abord parce qu'il ressemblait à M. Guérard, mais il me déplut vite. Sa façon de me regarder, de me parler, de me toiser même, me mit de suite en bataille. Je répondis sèchement à ses demandes, et notre conversation, qui semblait vouloir prendre un ton agressif, fut coupée par l'arrivée de M. Montigny, directeur.

« Laquelle de vous est Mlle Sarah Bernhardt? » Je me levai. « Voulez-vous entrer dans mon cabinet, Mademoiselle ? »

Montigny était un ancien acteur, à l'aspect rond et bonhomme. Il semblait assez infatué de sa personnalité, de son moi ; mais cela m'était égal.

Après une petite causerie amicale dans laquelle II me fit un peu de morale à propos de ma fugue de la Comédie, et beaucoup de promesses sur les rôles qu'il allait me faire jouer, il prépara mon engagement et me pria de le lui rapporter signé par mon conseil de famille et ma mère. « Je suis émancipée, lui répondis-je, et ma signature est valable. — Ah ! bon, s'écriat-il. En voilà une folie d'émanciper une mauvaise tête comme ça, ce n'est vraiment pas un service que vos parents vous ont rendu ! »

J'allais lui répondre que ce que faisaient mes parents ne le regardait pas; mais je me contins, signai, et m'en fus joyeuse à la maison.

Pour commencer, Montigny tint parole. Il me fit doubler Victoria Lafontaine, jeune artiste alors très à la mode et d'un talent délicieux.

Je jouai La Maison sans enfants; et je la remplaçai

au pied levé dans Le Démon du jeu, pièce qui avait un grand succès. Je ne fus pas trop mal dans ces deux pièces ; mais Montigny, malgré mes prières, ne vint pas me voir; et le méchant régisseur me jouait mille tours. Je sentais gronder en moi de sourdes colères, et je luttais le plus qu'il m'était possible pour calmer mes nerfs.

Un soir, comme je quittais le théâtre, on me remit un bulletin de lecture pour le lendemain. Montigny m'avait promis un beau rôle. Et je m'endormis, bercée par les fées qui me transportaient dans le pays des succès et des gloires.

En arrivant au théâtre, je trouvai déjà présentes Blanche Pierson et Céline Montalant, les deux plus j olies créatures que le bon Dieu se soit amusé à créer : l'une blonde comme un soleil levant ; l'autrebrune comme une nuit étoilée, car elle était lumineuse malgré ses cheveux noirs. Il y avait encore d'autres femmes, si jolies...

La pièce qu'on allait lire avait pour titre : Un mari gui lance sa femme. Elle était de Raymond Deslandes.

J'écoutai la pièce sans grand plaisir, et je la trouvai stupide. J'attendais avec anxiété quel rôle on allait me distribuer. Je ne le sus que trop tôt. C'était le personnage d'une princesse Dunchinka, évaporée, folle, rieuse, mangeant et dansant toujours. Ce rôle ne me convenait en aucune façon.

J'avais une grande inexpérience de la scène, une timidité un peu gauche; et puis, vraiment, je n'avais pas travaillé trois ans avec tant de persistance et de foi pour créer un rôle de grue dans une pièce imbécile.

Je ne cessais de désespérer. Les idées les plus folles me passaient par la tête. Je voulais renoncer au

théâtre et faire du commerce. J'en parlai au vieil ami de la famille, à cet insupportable Meydieu qui me soutint dans cette idée et voulut me faire prendre un magasin boulevard des Italiens, une confiserie! Oui, c'était son idée fixe à ce brave homme. Il adorait les bonbons, et il connaissait un tas de recettes pour des bonbons inconnus qu'il voulait propager. Je me souviens d'un« bonbonnègre », c'est ainsi qu'il voulait le nommer : c'était un mélange de chocolat et d'essence de café roulé dans du bois de réglisse grillé. Cela ressemblait à une praline noire; et c'était très bon.

Entêtée dans mon idée, j'allai avec Meydieu visiter une boutique ; et quand il me montra le petit entresol qui devait me servir de logement^ je fus prise d'un tel malaise, que je repoussai à tout jamais l'idée du « commerce ».

Cependant, je répétais chaque jour cette pièce insipide. J'étais de méchante humeur.

Enfin, la première représentation eut lieu. Je n'eus ni succès, ni insuccès; je passai inaperçue. Et, le soir, maman me dit : « Ma pauvre enfant, tu étais ridicule, dans ta princesse russe! Et tu m'as fait un profond chagrin. »

Je ne répondis pas un mot; mais j'eus très réellement le désir de me tuer.

Je dormis mal et je m'en fus vers six heures du matin chez Mme Guérard. Je lui demandai du laudanum qu'elle me refusa. Et voyant mon insistance, la pauvre chère femme comprit mon dessein. « Alors, lui dis- je brusquement, jurez sur la tête de vos enfants que vous ne direz à personne ce que je vais faire, et je ne me tuerai pas. »

Une idée subite venait de germer dans mon cerveau ; et sans l'approfondir, je voulus de suite la mettre à exécution.

Elle jura et je lui déclarai que j'allais de suite partir pour l'Espagne, que j'avais si envie de voir depuis longtemps.

Elle bondit! « Comment? Partir pour l'Espagne? Avec qui? Quand? — Avec mes économies! Ce matin même! Tout le monde dort à la maison, je vais faire ma malle, et je pars tout de suite, avec vous! — Mais non, mais non... je ne peux pas partir! s'écria Mme Guérard affolée. Et mon mari? Et mes enfants? » Sa fille avait à peine deux ans.

« Alors, « mon petit'dame », donnez-moi quelqu'un pour partir avec moi. — Mais je n'ai personne... Mon Dieu! mon Dieu! disait-elle en pleurant, renoncez à votre idée, ma petite Sarah, je vous en supplie! »

Mais mon idée était fixe, ma volonté tenace. Je descendis faire ma malle et remontai chez Guérard. Puis j'ouvris sa fenêtre et lançai une fourchette en étain enveloppée dans du papier contre un des carreaux d'une lucarne en face. La fenêtre s'ouvrit brusquement, et le visage endormi et furieux d'une jeune femme se montra à la fenêtre. Alors, mettant mes mains en cornet autour de ma bouche : « Caroline, voulez-vous partir de suite avec moi en Espagne? » La tête ahurie de la jeune femme fit voir qu'elle me comprenait mal; mais elle referma vivement sa fenêtre, disant : « Je viens. Mademoiselle! »

Dix minutes après, Caroline grattait à la porte de Guérard qui était effondrée dans un fauteuil. M. Guérard avait déjà demandé deux fois à travers la porte de la chambre ce qui se passait. « C'est la petite Sarah

qui est là, je vous raconterai cela tout à l'heure. »

Caroline travaillait parfois chez Mme Guérard comme couturière en journée, Elle m'avait offert ses services comme femme de chambre. Elle était avenante, un peu hardie; elle accepta de suite ma proposition. Mais, comme il ne fallait pas éveiller les soupçons du concierge, il fut convenu que je prendrais ses robes dans ma malle et qu'elle porterait son linge dans un sac que « mon petit'dame » allait lui prêter, car ma pauvre chère Guérard avait cédé; et, domptée, elle m'aidait dans mes préparatifs. Oh! ils ne furent pas longs.

Mais je ne savais par quel chemin aller en Espagne. « Il faut prendre par Bordeaux, dit Mme Guérard. — Oh! non, dit Caroline : j'ai mon beau-frère, capitaine au long cours, qui va fréquemment en Espagne par Marseille. »

J'avais neuf cents francs d'économies. Mme Guérard m'en prêta six cents; et je me sentis prête à conquérir l'univers. C'était fou! Mais rien au monde ne m'aurait fait renoncer à mon projet. Et puis, il me semblait qu'il y avait très longtemps que je voulais voir l'Espagne. Je me mis dans la tête que mon destin le voulait ainsi, qu'il fallait obéir à mon étoile. Et mille pensées plus absurdes les unes que les autres m'affermirent dans mon idée : Je devais faire ainsi.

Je redescendis chez maman. La porte était restée entr'ou verte. Aidée de Caroline, je transportai ma malle vide chez « mon petit'dame », et Caroline vida mes armoires, mes tiroirs et fit ma malle. Oh! je n'oublierai jamais ce moment délicieux! Il me semblait que le monde allait m'appartenir : j'allais partir seule avec une femme à mon service. J'allais voyager seule sans

que personne critiquât ma décision. J'allais voir un pays inconnu, mais rêvé. J'allais traverser la mer. Ah! que je me sentais heureuse! Je montai et descendis vingt fois l'étage qui séparait nos appartements.

Tout le monde dormait chez ma mère; et la disposition des pièces permettait d'aller et venir sans que le bruit lui parvînt.

Ma malle bouclée, la valise de Caroline fermée, mon petit sac bourré, je me trouvai prête à partir; mais les aiguilles avaient tourné, tourné sur le cadran; et je constatai avec stupeur qu'il était huit heures. Marguerite allait descendre préparer le café au lait pour maman, le chocolat pour moi, la panade pour mes sœurs.

Alors, dans un accès de désespérance et de vouloir acharné, j'embrassai Guérard, quitte à l'étouffer, et je me précipitai dans ma chambre pour prendre ma petite Sainte- Vierge qui ne me quittait jamais. J'envoyai mille baisers vers la chambre de maman et, les yeux mouillés, le cœur joyeux, je descendis l'escalier.

« Mon petit'dame » avait prié le frotteur de descendre la malle et la valise. Caroline avait été chercher le fiacre. Je passai en tourbillon devant la loge du concierge qui balayait sa chambre le dos tourné à la porte; je montai dans la voiture, et fouette cocher! pour l'Espagne !

J'avais écrit à maman une lettre tendre, la suppliant de me pardonner et de ne pas avoir de chagrin.

J'avais écrit à Montigny, directeur du Gymnase, une lettre stupide pour expliquer mon départ. Cette lettre n'expliquait rien, elle était d'une enfant qui avait certainement le cerveau un peu dérangé; et je finissais du reste cette lettre par cette phrase : « Ayez pitié d'une pauvre petite toquée. »

Sardou m'a raconté, depuis, qu'il se trouvait dans le cabinet de Montigny quand il reçut ma lettre.

« Je causais, me dit Sardou, avec Montigny depuis une heure à propos d'une pièce que j'allais faire. La conversation était animée, quand la porte s'ouvrit. Montigny furieux s'écria : « J'avais défendu qu'on me dérangeât ! » Mais la tête inquiète et le regard pressant du vieux Monval adoucirent sa rudesse. « Oh! qu'est-ce encore? » fit-il en étendant la main pour prendre la lettre tendue par le vieux régisseur; puis, reconnaissant mon papier avec la bordure grise : « Ah ! c'est de cette enragée gamine. Elle est malade? — Non, dit Monval. Elle est partie pour l'Espagne. — Que le diable l'emporte ! s'écria Montigny. Faites chercher Mme Dieudonné qui la remplacera. Elle a de la mémoire; et on coupera la moitié du rôle, voilà tout. — Vous avez un ennui pour ce soir? dis- je à Montigny. — Ah! rien: La petite Sarah Bernhardt qui fiche le camp en Espagne! Celle du Théâtre-Français qui a donné une gifle à Nathalie ? — Oui. — Elle est drôle, cette petite. — Oui, mais pas pour les directeurs. » Et Montigny reprit la conversation interrompue.

(Récit exact de Victorien Sardou.)

Arrivées toutes deux à Marseille, ma femme de chambre s'en fut aux renseignements : ils aboutirent à nous faire monter sur un abominable bateau marchand, un caboteur, sale, puant l'huile et le vieux poisson, une horreur.

Je n'avais jamais fait de voyage en mer. Et je m'imaginais que tous les bateaux étaient ainsi et que je ne devais pas me plaindre.

Après six jours de mer démontée, on nous débarqua

à Alicante. Ah! ce débarquement! Je dus sauter de bateau en bateau, de planche en planche, risquant cent fois de tomber à Teau, car j'ai le vertige. Et ces petites passerelles sans rampes, sans cordes, sans rien, jetées d'un bateau à l'autre, pliant sous mon faible poids, ces petites passerelles me semblaient une corde tendue dans l'espace.

Épuisée de fatigue et de faim, je descendis dans le premier hôtel qui me fut indiqué.

Quel hôtel!... Une maison de pierre, aux arcades basses. On me donna le premier étage. Jamais ces gens-là n'avaient vu deux dames descendre dans leur maison.

La chambre à coucher était une vaste pièce, basse de plafond. Et, comme ornements, il y avait, rangées en guirlandes, d'énormes arêtes retenues par des têtes de poissons. En clignant des yeux, on aurait pu prendre cet ornement pour de fines sculptures antiques. Mais non, c'étaient des arêtes de poissons.

J'avais fait dresser un lit pour Caroline dans cette chambre sinistre. Nous avions glissé les meubles contre toutes les portes; et je m'endormis toute vêtue.

Je n'osais me coucher dans ces draps, moi qui avais l'habitude des draps fins et parfumés à l'iris, car ma jolie maman avait, comme toutes les Hollandaises, la folie du linge et de la propreté ; et elle m'avait inculqué cette douce manie.

Il devait être cinq heures du matin quand j'ouvris les yeux, par instinct sans doute, car aucun bruit ne m'avait éveillée. Une porte, donnant je ne sais où, venait de s'ouvrir, et un homme passait la tête. Je poussai un cri strident et me jetai sur ma petite Vierge (|ue je brandissais folle de terreur,

Courageuse, Caroline, éveillée en sursaut, s'était précipitée vers la fenêtre qu'elle ouvrit, criant : « Au feu ! Au voleur! Au... tout!... «

L'homme avait disparu , la maison fut envahie par la police; et je vous laisse à penser ce qu'était la pohce d'Alicante il y a quarante ans.

Je répondis aux questions qui me furent posées par un Hongrois qui était vice-consul et qui parlait français. J'avais vu l'homme. Il avait la tête coiffée d'un foulard; il avait de la barbe et un poncho sur l'épaule; je ne savais rien de plus.

Ce vice-consul hongrois, qui, je crois, représentait la France, l'Autriche et la Hongrie, me demanda la couleur de la barbe, du foulard et du poncho de ce brigand,

Mais il faisait trop sombre pour que j'aie pu distinguer au juste les couleurs.

Le brave homme se montra fort irrité de cette réponse. Après avoir pris des notes, il resta pensif un moment et donna l'ordre d'aller chez lui porter un mot. Il priait sa femme d'envoyer sa voiture et de préparer une chambre pour recevoir une jeune étrangère dans l'embarras.

Je pris mes dispositions pour le suivre; et, après avoir réglé avec l'hôtelière, nous partîmes dans la voiture du brave Hongrois, et je fus reçue par sa femme avec une bonne grâce vraiment touchante.

J'avalai le café au lait avec l'épaisse crème; et pendant ce déjeuner, ayant dit qui j'étais, ce que j'étais, et où j'allais, à cette aimable femme, elle m'apprit que son père était un grand fabricant de drap originaire de la Bohême et grand ami de mon père.

Elle me conduisit dans la chambre préparée pour moi ; elle me fît coucher et me dit que^ pendant mon

sommeil, elle allait me préparer des lettres de recommandation pour Madrid.

Je dormis dix heures durant. Quand je m'éveillai, reposée de corps et d'esprit, je voulus envoyer une dépêche à maman; mais la chose était impossible, il n'y avait pas de télégraphe à Alicante.

J'écrivis donc une lettre à ma pauvre chère maman, pour lui dire que j'étais descendue chez des amis de mon père, etc., etc..

Le lendemain, je partis pour Madrid où j'arrivai, recommandée au propriétaire de l'hôtel de la Puerta del Sol.

Je fus installée avec ma femme de chambre dans un joli appartement, et j'envoyai des messagers porter les lettres de Mme Rudcowitz.

Je passai quinze jours à Madrid, gâtée, choyée, fêtée; j'assistai à toutes les courses de taureaux, qui me passionnaient follement. J'eus l'honneur d'être invitée à une grande corrida donnée en l'honneur de Victor-Emmanuel qui était en ce moment-là l'hôte de la reine d'Espagne.

J'oubliais Paris, mes chagrins, mes déceptions, mes ambitions, j'oubliais tout. Je voulais vivre en Espagne. Mais un télégramme envoyé par Guérard me fit vite renoncer à mes projets. Maman était malade, « très malade », disait la dépêche.

Je bouclai ma malle et demandai à partir de suite; mais, ma note d'hôtel payée, il ne me restait plus un sol pour prendre le chemin de fer. L'hôtelier prit mes deux billets, me prépara un panier plein de victuailles et me remit deux cents francs à la gare, me disant qu'il avait des ordres des Rudcowitz de ne me laisser manquer de rien. Ce ménage était vraiment délicieux.

Le cœu- me battait fort quand j'arrivai à Paris devant la maison maternelle. « Mon petit'dame », prévenue, m'attendait chez le concierge. Elle s'extasia sur ma bonne mine, m'embrassa en pleurant de joie. Le ménage portier ne tarissait pas d'éloges.

Guérard monta avant moi pour prévenir maman; et j'attendis un instant dans la cuisine, serrée dans les bras convulsés de Marguerite, notre vieille bonne.

Mes sœurs accoururent toutes deux. Jeanne m'embrassait, me retournait, me flairait. Régina, collée contre le fourneau, les mains derrière le dos, me regardait rageusement. « Eh bien, tu ne veux pas m'embrasser, Régine?... lui dis-je en me courbant vers elle. — Non! T'aime plus. T'as parti sans moi. T'aime plus ! » Et elle se retourna violemment pour échapper à mon baiser, buttant sa tête contre le fourneau.

Enfin, Guérard apparut. Je la suivis, oh! combien émue et repentante !

J'ouvris doucement la porte de la chambre tendue de reps bleu pâle. Maman était toute blanche dans son lit, sa figure amaigrie, mais merveilleusement belle. Elle ouvrit ses deux bras comme deux ailes, et je me précipitai dans ce nid tout blanc et tout plein d'amour. Maman pleurait, silencieuse comme toujours. Puis ses mains s'amusèrent à défaire mes cheveux, qu'elle peigna avec ses longs doigts fuselés.

Et puis, ce furent mille questions de ma part, de la sienne. Je voulais savoir. Elle aussi voulait savoir. Et c'était un duel amusant de mots, de phrases et de baisers.

J'appris que maman avait eu une pleurésie assez grave, qu'elle était en voie de guérison, mais pas encore guérie.

Je m'installai donc près de ma mère, et je repris momentanément ma chambre de jeune fille, car j'avais appris par une lettre de Guérard que ma grand'mère paternelle avait enfin consenti à la transaction offerte par maman. Mon père m'ayant laissé une somme à toucher le jour de mon mariage, ma mère avait, sur ma prière, demandé à ma grand'mère de me donner la moitié de cette somme. Cette dernière avait enfin consenti, disant qu'elle toucherait l'usufruit de l'autre moitié de la somme, mais que cette moitié resterait à ma disposition si je changeais d'idée et si je consentais à me marier.

Donc, j'étais bien décidée à vivre ma vie. A me séparer de ma mère. A vivre chez moi, indépendante.

J'adorais maman, mais nos idées étaient si peu les mêmes.

Et puis, chez maman, mon parrain qui venait depuis des années, des années, déjeuner, dîner, et faire le whist, mon parrain m'était odieux. Il me froissait sans cesse. Vieux garçon, richissime, sans aucune famille, il adorait ma mère qui avait toujours refusé l'offre de son alliance. Elle l'avait supporté d'abord comme ami de mon père; puis, mon père mort, elle le supporta comme « habitude » et s'ennuyait de ne pas le voir quand il était souffrant ou en voyage.

Mais, placide et autoritaire, ma mère ne souffrait aucune contrainte. L'idée de se donner un maître à nouveau la révoltait.

Elle avait un entêtement plein de douceur qui aboutissait parfois à la plus violente colère; alors, ma mère devenait pâle, pâle; ses yeux se cerclaient d'un violet; ses lèvres tremblaient, ses dents s'entrechoquaient, et ses beaux yeux devenaient fixes; les mots s'entrecou»

paient dans sa gorge, hachés, sifflants et rauques ; puis elle tombait évanouie, les veines du cou gonflées, les pieds et les ma'ns glacés ; et il fallait parfois des heures pour la ramener à la vie.

Le médecin nous avait dit qu? ma mère mourrait un jour, dans une crise semblable; et on faisait tout pour éviter ces accidents terribles. Ma mère le savait et en abusait un peu. Et comme ma pauvre maman m'avait fait héritière de ces mêmes colères, je ne pouvais et ne voulais vivre avec elle. Car moi, je ne suis pas placide, je suis active et combative, et c'est tout de suite que je veux ce que je veux. Je n'y mets pas, comme maman, un entêtement doux. Non : le sang me bout aux tempes avant que j'aie le temps de le dompter.

Les années m'ont assagie, mais pas suffisamment. Je le reconnais et j'en souffre.

Je ne dis rien de mes projets à la chère malade; mais je chargeai le vieil ami Meydieu de me trouver un appartement. Ce vieil homme, qui avait tant tourmenté mon enfance, s'était pris de tendresse depuis mes débuts au Théâtre-Français. Et, malgré la gifle à Nathalie, malgré ma fugue du Gymnase, il me prenait en bonne part.

Quand il vint nous voir le lendemain de mon arrivée, je restai un peu avec lui dans le salon, et lui fis part de mon projet. Il l'approuva, me disant qu'en effet, nos relations, entre ma mère et moi, ne pouvaient que gagner à cette séparation.

Je pris un appartement rue Duphot, tout près de notre maison. Guérard se chargea de le faire meubler. Et quand ma mère fut tout à fait rétablie, je l'amenai

en plusieurs jours à convenir qu'il valait mieux que je vive à ma guise chez moi.

La chose fut acceptée. Tout alla pour le mieux. Mes sœurs étaient présentes à la conversation. Ma sœur Jeanne se coula près de maman; et subitement, Régina, qui avait refusé de me parler et de me regarder depuis trois semaines que j'étais revenue, sauta brusquement sur mes genoux : « Emmène-moi cette fois, je t'embrasserai. »

Je regardai ma mère, un peu confuse. Elle me dit : « Oh! prends-la, elle est si insupportable... » Et Régina, sautant à bas, se mit à danser la bourrée en murmuran' des mots grossiers et fous. Puis elle m'embrassa à m'étoufîer, bondit sur le fauteuil de maman et dit en l'embrassant de droite, de gauche, sur les cheveux, sur les yeux : « T'es contente, dis, que je m'en vas?... Tu pourras tout donner à ton Jeannot! »

Maman rougit légèrement; mais son regard se fondit en un inénarrable amour en s'arrêtant sur ma sœur Jeanne. Elle repoussa doucement Régina qui reprit sa bourrée, et, appuyant sa tête renversée sur l'épaule de Jeanne : « Nous resterons nous deux «, dit-elle. Et il y avait tant d'inconscience dans ce regard et dans cette phrase que j'en restai stupéfaite. Je fermai les yeux pour ne pas voir et je n'entendis plus que la bourrée lointaine de ma plus jeune sœur qui scandait chaque coup de pied sur le parquet par un : « Nous aussi, nous deux, nous deux!... »

C'était un drame bien douloureux qui agitait ces quatre cœurs dans ce petit intérieur bourgeois.

Jo m'installai définitivement rue Duphot avec ma jeune sœur. Je gardai Caroline à mon service, et pris une cuisinière. « Mon petit'dame «venait passer presque toutes ses journées avec moi. Je dînais tous les soirs chez ma mère.

J'avais conservé des relations avec un acteur de la Porte -Saint-Martin qui était devenu régisseur de ce théâtre, alors dirigé par Marc Fournier.

On jouait à cette époque une féerie très en vogue qui avait pour titre : La Biche au bois. On. avait engagé, pour le principal rôle, une délicieuse artiste de l'Odéon, Mlle Debay, qui jouait avec une grâce charmante les princesses de tragédie. J'avais souvent des places pour la Porte-Saint-Martin ; et La Biche au bois m'amusait beaucoup.

Mme Ugalde, qui chantait admirablement le rôle du jeune prince, me comblait d'étonnement.Et Mariquita, qui dansait, me charmait. Oh ! qu'elle était charmante, cette délicieuse Mariquita, dans ses danses pleines d'entrain, de caractère, et de grande distinction toujours.

Grâce au vieux Josse, je connaissais un peu tout le monde.

Mais quelles ne furent pas ma surprise et ma terreur quand, venant à cinq heures au théâtre pour prendre mes places, Josse s'écria en me voyant : « Mais la voilà, notre princesse, notre petite Biche au bois, la voilà! C'est le dieu du Théâtre qui nous l'envoie! » Je me débattis comme une anguille dans un filet, ce fut peine perdue.

M. Marc Fournier, très charmeur, me fit comprendre que je lui rendais un véritable service, que je sauvais la recette; Josse, qui devinait mes scrupules, me dit : « Mais, ma chère petite, vous restez dans votre grand art, car c'est Mlle Debay, du théâtre de l'Odéon, qui joue ce rôle de princesse; et Mlle Debay est la première artiste de l'Odéon; et l'Odéon est un théâtre impérial; donc cela ne déshonore pas vos études. »

Mariquita, qui venait d'arriver, me pressa aussi. On fit chercher Mme Ugalde pour répéter avec moi les duos, car j'allais chanter. Oui, j'allais chanter avec une véritable chanteuse, la première artiste de l'Opéra- Gomique.

Le temps passait. Josse me faisait répéter mon rôle, que je savais presque en entier, ayant vu souvent la pièce et possédant une mémoire extraordinaire.

Les minutes passaient, formant des quarts d'heure, lesquels formaient des demi-heures qui devenaient des heures pleines. Mes yeux ne quittaient pas l'horloge, la grande horloge du cabinet directorial, dans lequel je me trouvais.

Mme Ugalde me fit répéter. Elle me trouva une jolie voix; mais je détonnais sans cesse. Elle me soutenait et m'encourageait.

On m'habilla dans les vêtements de Mlle Debay. Et le rideau se leva.

Ah! pauvre de moi! J'étais plus morte que vive. Mais je repris mon courage après une triple salve d'applaudissements pour le couplet du réveil que je débitai comme j'aurais murmuré une série de vers de Racine.

La représentation finie, Marc Fournier me fit offrir, par Josse, un engagement de trois années; mais je demandai à réfléchir.

Josse m'avait présenté à un auteur dramatique, charmant homme, et d'un talent aimable : Lambert Thiboust. Ce dernier me trouva tout à fait l'idéal de son héroïne, la Bergère d'Ivry; mais M. Faille, ancien acteur et nouveau directeur de l'Ambigu, était tant soit peu commandité par un nommé de Ghilly, qui avait fait sa réputation dans le rôle de Rodin du Juif-errant et qui, ayant épousé une femme assez riche, s'était retiré du théâtre et faisait de la direction. Il venait, je crois, de céder l'Ambigu à Faille. De Chilly protégeait une charmante fille nommée Laurence Gérard. Elle était douce et bourgeoise, assez jolie, sans beauté réelle et sans grâce.

Faille répondit à Lambert Thiboust qu'il était en pourparlers avec Laurence Gérard, mais que, cependant, il s'inclinait devant le désir de l'auteur. « Seulement, dit-il, je réclame une audition de votre protégée. »

Je me prêtai au désir du pauvre diable, qui devait être aussi nul comme directeur qu'il l'avait été comme artiste. Je passai donc une audition sur la scène de l'Ambigu, éclairée par la triste « servante » (petite lampe transportable), ayant sous les yeux, à un mètre de moi, M. Faille se balançant sur sa chaise, une main sur son

ventre, l'autre plongeant ses doigts dans ses énormes narines. Cela me dégoûtait horriblement.

Lambert Thiboust était assis près de lui, sa figure souriante me jetait des regards encourageants.

Je passai mon audition dans On ne badine pas avec l'amour^ n'ayant pas voulu dire des vers, puisque je devais jouer une pièce en prose. J'estime que je fus tout à fait charmante, et cet avis était celui de Lambert Thiboust. Mais, quand j'eus fini, ce pauvre Faille se leva d'une façon lourde et prétentieuse, parla bas à l'auteur, et m'entraîna dans son cabinet : « Mon enfant, me dit le brave et stupide directeur, mon enfant, vous n'avez rien pour le théâtre! » Je me regimbais. « Oh ! rien ! » continua-t-il. . . La porte s'ouvrit. « Et tenez, me dit-il en me montrant un nouvel arrivant, M. de Ghilly, qui était dans la salle à vous écouter, vous dira ce que je vous dis. »

M. de Ghilly affirma de la tête et, haussant les épaules, murmura : « Lambert Thiboust est fou, on n'a jamais vu une bergère si maigre ! » Et, sonnant, il dit au garçon : « Faites entrer Mlle Laurence Gérard. »

Je compris. Et, sans prendre congé de ces deux rustres, je quittai le cabinet. Mais j'avais le cœur gros.

Je me rendis au foyer pour prendre mon chapeau, que j'avais quitté pour passer l'audition; j'y trouvai Laurence Gérard qu'on vint chercher une seconde après.

Me voyant près d'elle, dans la glace, je fus frappée par notre dissemblance : elle était rondelette, la figure large, de magnifiques yeux noirs, le nez un peu canaille, la bouche épaisse, et une patine — d'ordinaire — surtout son être; j'étais blonde, mince et frôle, tel un roseau, le visage long et pâle, les yeux bleus, la bouche un peu

SAKAH BEHNHAHDT DANS Lt) HÔLE DU « DUC DE lUCIlKLlEU ».

triste, et tout mon être était empreint de distinction. Cette légère vision de nos deux personnes me consola de mon échec. Et puis, je sentais ce Faille un être si nul, et de Ghilly un être si commun !

Je devais les retrouver tous les deux dans ma vie. Chilly, peu detemps après, comme directeur de l'Odéon ; Faille, vingt ans après, dans une situation si triste, que les larmes mouillèrent mes yeux quand il vint, l'air suppliant, me demander de jouer à son bénéfice : « Oh! je vous en prie, dit le pauvre homme. Venez, vous êtes tout l'attrait de cette représentation. Je ne compte que sur vous pour faire ma recette. » Je lui serrai les mains.

Je ne sais s'il se souvenait de notre première entrevue et de mon audition ; mais moi, qui m'en souvenais bien, je n'avais qu'un désir : c'est qu'il ne s'en souvînt pas.

Cinq jours après, Mlle Debay, rétablie, reprenait son tôle.

Avant de m'engager tout à fait avec la Porte- Saint-Martin, j'écrivis à Camille Doucet. Le lendemain, je recevais un mot me donnant rendez-vous au ministère.

Ce n'était pas sans émotion que j'allais revoir cet aimable homme.

Il m'attendait debout quand l'huissier m'introduisit. Les deux mains tendues vers moi, il m'attira doucement : « Oh ! la terrible enfant, me dit-il ; et, me faisant asseoir : Voyons, voyons, il faut devenir plus calme; il ne faut pas perdre tous ces dons admirables en voyages, en fugues, en gifles... »

J'étais émue par la bonté de cet homme. Mes yeux

le regardaient, pleins de regrets. « Ne pleurez pas, ma chère enfant, ne pleurez pas. Voyons, comment allonsnous réparer toutes ces folies ? »

Il resta un instant silencieux, puis, ouvrant un tiroir, il y prit une lettre : « Voici qui peut-être va nous sauver », dit-il. C'était une lettre de Duquesnel qui venait d'être nommé directeur de l'Odéon on association avec Ghilly. « On me demande des jeunes artistes pour renouveler la troupe de TOdéon. Eh bien, nous allons nous occuper de cela. »

Et se levant, il me reconduisit jusqu'à la porte en me disant : « Et nous réussirons. »

Rentrée à la maison, je repassai tous mes rôles de Racine. J'attendis, anxieuse, plusieurs jours, calmée par Mme Guérard qui me redonnait confiance.

Enfin je reçus un mot et me rendis de suite au ministère.

Camille Doucet me reçut rayonnant.

« C'est fait ! me dit-il. Oh ! mais pas sans mal. Vous êtes bien jeune, mais déjà bien célèbre par votre mauvaise tête. Seulement, j'ai engagé ma parole que vous seriez douce comme un petit agneau. — Oui, je serai douce, je vous le promets, lui dis- je, ne fût-ce que par reconnaissance. Mais que dois-je faire? — Voici, me dit-il, une lettre pour Félix Duquesnel; il vous attend. »

Je remerciai mille fois Camille Doucet, qui me dit : « Je vous reverrai d'une façon moins officielle, chez votre tante, jeudi. J'ai reçu ce matin une invitation à dîner. Vous me raconterez alors ce que vous aura dit Duquesnel. »

Il était dix heures et demie du matin. Je rentrai me faire belle. Je mis une robe jaune-serin dont le dessus

était en soie noire dentelée, un chapeau de grosse paille de forme conique, couvert d'épis, retenu sous le menton par un velours noir. Cela devait être délicieusement fou.

Ainsi vêtue, joyeuse et pleine de confiance, je me rendis chez Félix Duquesnel. J'attendis quelques instants dans un petit salon très artistiquement meublé.

Un jeune homme parut, élégant, souriant, charmant. Je ne pouvais me faire à l'idée que ce jeune homme blond et rieur serait mon directeur.

Après une courte conversation, nous tombâmes d'accord sur tous les points. « Venez à deux heures à l'Odéon, me dit Duquesnel en forme d'adieu, je vous présenterai à mon associé... C'est le contraire que je devrais dire selon la formule mondaine, ajouta-t-il en riant; mais nous jargonnons théâtre. »

Il descendit quelques marches en m'accompagnant et resta penché sur la rampe en me disant : «Au revoir. »

A deux heures précises, j'étais à l'Odéon. J'attendis plus d'une heure. Je commençais à grincer des dents et, seul, le souvenir de ma promesse faite à Camille Doucet m'empêcha de m'en aller.

Enfin Duquesnel parul : « Vous allez voir l'autre Ogre. » Et il m'entraîna vers le cabinet directorial.

Chemin faisant, je me représentai cet ogre aussi charmant que son associé. Aussi, fus- je très désappointée en voyant le très vilain petit homme que je reconnus dans Chilly.

Il me toisa sans politesse, feignit de ne pas me reconnaître et, me faisant signe de m'asseoir, il me passa sans mot dire une plume, me montrant l'endroit où je devais signer.

Mme Guérard arrêta ma main : « Ne signez pas

ieti MA DôUBLfc: Vie

sans lire ! » Chilly releva là tête : « Vous êtes la mère de Mademoiselle? — Non, répondit-elle, mais c'est tout comme. — Eh bien, vous avez raison. Lisez vite, et signez ou ne signez pas ; mais dépêchez-vous ! »

Je sentis le rouge me monter au visage. Cet homme était odieux. Mais Duquesnel me dit tout bas : « Il n'a pas de formes, mais c'est un brave homme, ne vous formalisez pas. »

Je signai mOn engagement, et le remis au vilain associé.

« Vous savez, me dit-il : c'est lui qui est responsable de vous, car moi, pour rien au mond^, je ne vous aurais engagée. — Ma foi. Monsieur, lui répondis- je, s'il n'y avait que vous, je n'aurais pas signé. Nous sommes donc quittes. » Et je sortis aussitôt.

J'allai de suite prévenir maman, car je savais lui faire une grande joie. Puis, le jour même, je me mis en route avec « mon petit'dame » pour acheter tout ce qui était nécessaire pour meubler ma loge.

Le lendemain, je me rendis dans le couvent de la rue Notre-Dame-des-Champs pour faire visite à ma chère institutrice, Mlle de Brabender. Elle était malade depuis treize mois, clouée par des rhumatismes aigus dans tous les membres. La douleur l'avait rendue méconnaissable. Étendue toute droite dans son petit lit blanc, un serre-tête cachant ses cheveux, son gros nez affaissé par la maladie, ses yeux pâles semblaient sans iris. Seule, sa formidable moustache se hérissait sous les chocs répétés des douleurs.

Cependant, je la trouvai changée d'une façon si bizarre, que j'en cherchai la cause.

Et m'approchant d'elle pour l'embrasser doucement, je l'examinai si curieusement que son instinct l'en

avertit. D'un signe léger de ses yeux, elle dirigea mon regard sur la tab'e placée près d'elle ; et, dans un verre, je vis toutes les dents do ma chère vieille amie. Je plantai dans e verre es trois roses que je lui avais apportées, et je l'embra sii en m'cxcusant de mon impert'nente curiosité.

Je quittai le couvent e cœur très gros, car la Supérieure, qui m'avait emmenée dans le jardin, m'apprit que ma chère Mlle de Brabender ne pouvait vivre longtemps.

Je revins donc chaque jour voir ma douce éducatrice.

Mais les répétitions commencèrent à l'Odéon, et je dus espacer mes visites. Un matin, vers sept heures, on vint du couvent me chercher en toute hâte, et j'assistai à la triste agonie de la douce créature. Son visage s'éclaira, à la suprême minute, d'une béatitude si grande, que j'eus subitement envie de mourir. Je baisai ses mains déjà froides qui tenaient le crucifix; et je demandai la permission de revenir pour la mise en bière, ce qui me fut accordé.

En arrivant à l'heure fixée le lendemain, je trouvai les sœurs dans un état de consternation tel, que j'en pis peur. « Qu'est-il arrivé, mon Dieu? » On me désigna la porte de la cellule sans mot dire; dix religieuses entouraient le lit sur lequel reposait l'être le plus étrange qu'il fût possible de voir. Ma pauvre institut ice, roide sur son lit mortuaire, avait le visage d'un homme : sa moustache avait allongé et une barbe d'un centimètre entourait son menton. Cette moustache et cette barbe étaient rousses, tandis que ses longs cheveux blancs encadraient son visage; la bouche

rentrée, sans le soutien des dents, avait laissé le nez s'écroulersur cette moustache rousse. C'était un masque terrible et ridicule qui avait remplacé le doux visage de mon amie. Ce masque était d'un homme. Ces mains petites et fines étaient mains de femme.

Les jeunes religieuses avaient les yeux agrandis par la frayeur; et, malgré l'affirmation de la sœur infirmière qui avait vêtu le pauvre corps mort, malgré son affirmation que ce corps était un corps de femme, elles tremblaient, les petites sœurs, et se signaient sans cesse.

Le lendemain de la lugubre cérémonie, je débutai à l'Odéon dans Le Jeu de l'amour et du hasard. Je n'étais pas faite pour Marivaux, qui exige des qualités de coquetterie, de préciosité, qui n'étaient pas alors et ne sont pas miennes. Puis, j'étais un peu trop mince. Je n'eus aucun succès.

Et Chilly, qui passait dans le couloir au moment où je causais avec Duquesnel qui m'encourageait, Chilly lui dit en me désignant : « Une flûte pour les gens du monde, il n'y a même pas de mie. »

J'étais outrée de l'insolence de cet homme. Le sang empourpra ma figure, mais je vis dans le nimbe de mes yeux mi-clos le visage de Camille Doucet, ce visage toujours rasé de frais et tout jeune, sous sa couronne de cheveux blancs.

C'était une vision de mon esprit toujours en éveil pour la promesse faite. — Mais non, c'était bien lui. Il vint à moi : « Que vous avez une jolie voix! Et quel plaisir nous prendrons à votre second début! » Cet homme était toujours courtois, mais véridique. En effet, il n'avait pris aucun plaisir à ce début : et il s'en promettait un grand pour mon second.

Et il avait dit vrai. J'avais une jolie voix, c'était tout ce qu'on pouvait constater dans cette épreuve.

Je restai donc à l'Odéon, travaillant ferme, toujours prête à remplacer quelqu'un, sachant tous les rôles.

J'obtins quelques succès; et les étudiants m'avaient déjà prise en prédilection. Mon entrée en scène était toujours saluée par les bravos de la jeunesse. Quelques vieux ronchonneurs tournaient la tête vers le parterre pour imposer silence, mais on s'en moquait comme de l'an quarante.

Enfin, mon jour de succè3 se leva.

Duquesnel avait eu l'idée de remonter Athalie avec les chœurs de Mendelssohn.

Beauvallet, l'odieux professeur, était un camarade charmant. C'est lui qui, par permission spéciale du Ministère, devait jouer Joad. On m'avait, à moi, distribué Zacharie. Quelques élèves du Conservatoire devaient dire les chœurs parlés, pendant que les élèves chanteuses faisaient la partie musicale. Mais cela marchait si mal que Duquesnel et Chilly se désespéraient.

Beauvallet, plus aimable que jadis, mais touj ours mal embouché, poussait des Nom de D... terribles... On reprenait. On recommençait. Rien n'y faisait. Ces malheureux chœurs parlés étaient abominables. Quand tout à coup Chilly s'écria : « Eh bien, que la petite dise tous les chœurs parlés, ça ira tout seul, avec sa jolie voix ! »

Duquesnel ne dit mot. Mais il tira sa moustache pour dissimuler son rire : il y venait, le co-associé. Il y venait, à sa petite protégée !

Il hocha la tête d'un air indifférent pour répondre au regard questionneur de Chilly, et on recommença, moi lisant les chœurs parlés.

Tout le monde applaudit, et le chef d'orchestre surtout exultait. Il avait tant souffert, le pauvre !

Le jour de la première représentation fut pour moi un véritable petit triomphe, oh ! tout petit, mais si plein de lumière pour mon avenir. Le public, pris par la douceur de ma voix et la pureté de son cristallin, me fit bisser la partie des chœurs parlés, et trois salves d'applaudissements me récompensèrent.

Après l'acte, Chilly vint à moi : « Tu es adorable!» Son « tu » me froissa un peu. Mais je lui répondis gaminement : « Tu trouves que j'ai engraissé ! » Il partit d'un fou rire.

Et, à partir de ce jour, nous nous tutoyâmes et nous devînmes les meilleurs amis du monde.

Ah! ce théâtre de l'Odéon! C'est le théâtre que j'ai le phi 3 aimé. Et je ne l'ai quitté qu'à regret. Tout le monde s'aimait. Tout le monde était gai. Ce théâtre est un peu la continuation de l'école. Les jeunes venaient tous là. Duquesnel était un directeur plein d'esprit, de galanterie et de jeunesse.

Souvent, pendant les répétitions, on allait faire à plusieurs de grandes parties de balle au Luxembourg, durant les actes dont on n'était pas.

Je me souvenais de mes quelques mois auparavant à la Comédie-Française : ce petit monde était guindé, potinier, jaloux.

Je me remémorais mes quelques mois au Gymnase : on ne parlait que de robes, chapeaux; on papotait de mille choses si loin de l'art.

A l'Odéon, j'étais heureuse. On ne pensait qu'à monter des pièces. On répétait le matin, l'après-midi, tout le temps. J'adorais cela.

J'habitais Tété un pavillon dans la villa Montmorency, à Auteuil. Je venais dans un « petit-duc » que je conduisais moi-même. J'avais deux poneys merveilleux que m'avait donnés ma tante Rosine, parce qu'ils avaient failli lui casser la tête, s'étant emballés à Saint-Gloud près d'un manège tournant de chevaux de bois.

Je longeais tous les quais à fond de train ; et, malgré l'atmosphère diamantée par le soleil de juillet, malgré la gaieté des bruits du dehors, c'est avec une véritable joie que j'escaladais les marches froides et fendillées et que je me dirigeais vite vers ma loge, distribuant des bonjours en courant. Puis, dégagée de mon manteau, de mon chapeau, de mes gants, je bondissais sur la scène, heureuse d'être enfin dans cette ombre infinie. La maigre lumière de la « servante » accrochait, de ci, de là, soit un arbre, soit une tourelle contre le mur, soit un banc; et les visages des artistes ne recevaient la lumière que par instants.

Moi, je ne trouvais rien de plus vivifiant que cet air plein de microbes ; rien de plus gai que cette ombre ; rien de plus lumineux que ce noir !

Un jour, ma mère eut la curiosité de venir voir les coulisses. J'ai cru qu'elle allait mourir de dégoût. « Ah ! malheureuse enfant! Comment peux-tu vivre là-dedans? » murmura- t-elle. Et, arrivée dehors, maman respira, humant l'air à plusieurs reprises.

Oui, je pouvais vivre là-dedans. Je ne vivais même bien que là-dedans. Depuis, j'ai un peu changé. Mais j'ai encore une grande sympathie pour cette usino sombre dans laquelle, joyeux lapidaires de l'art, nous taillions les pierres précieuses fournies par les poètes.

Les jours s'égrenaient, emportant des petits espoirs déçus. Les jours naissants apportaient de nouveaux rêves ; et la vie me semblait un éternel bonheur.

Je jouai tour à tour : Le Marquis de Villemer, le rôle de la folle baronne, femme déjà experte âgée de trente-cinq ans — j'en avais à peine vingt et un et j'avais l'air d'en avoir dix-sept; — François Le Champi, le rôle de Mariette, dans lequel j'eus un gros succès.

Ces répétitions du Marquis de Villemer et de François Le Champi sont restées dans mon souvenir comme autant d'heures exquises.

Mme George Sand, douce et charmante créature,, était d'une timidité extrême. Elle parlait peu et fumait tout le temps. Ses grands yeux étaient touj ours rêveurs. Sa bouche, un peu lourde et vulgaire, avait une grande bonté. Elle avait peut-être été d'une taille moyenne, mais elle semblait tassée.

Je regardais cette femme avec une tendresse romanesque. N'avait-elle pas été l'héroïne d'un beau roman d'amour? Je m'asseyais tout près d'elle. Je lui prenais la main et la tenais le plus longtemps possible dans la mienne. Sa voix était douce et charmeuse.

Le prince Napoléon, surnommé Plon-Plon par le populaire, venait souvent aux répétitions de George Sand. Il l'aimait infiniment.

La première fois que je vis cet homme, je devins pâle, et sentis mon cœur s'arrêter : il ressemblait tellement à Napoléon I^"^ que je lui en voulus tout de suite : car, en lui ressemblant, il le diminuait de tout son lointain, et il le rapprochait de tout le monde.

Mme Sand me présenta à lui, malgré moi.

Il regardait d'une façon impertinente. Il me déplut.

Je répondis à peine aux compliments qu'il me fît, et

me glissai tout contre George Sand. Il se prit à rire, et s'écria : « Mais elle est amoureuse de vous, cette petite! » George Sand me caressa doucement la joue : « C'est ma petite Madone, dit-elle, ne la tourmentez pas. » Et je restai près d'elle, jetant un œil furtif et mécontent au prince.

Mais peu à peu, je pris plaisir à l'entendre; car la conversation de cet homme était brillante, sérieuse et spirituelle; il émaillait bien ses discours et répliques de mots un peu crus, mais tout ce qu'il disait était intéressant et instructif. Il était méchant, et je lui ai entendu dire sur le petit Thiers des choses perfides, horribles, que je crois tant soit peu vraies. Et il a fait un jour, de cet aimable Louis Bouilhet, un portrait si amusant, que George Sand, qui l'aimait, n'a pas pu s'empêcher de rire en le traitant de méchant homme.

Le prince était assez sans façon, mais cependant, il n'aimait pas qu'on lui manquât de respect. Un jour, un artiste nommé Paul Deshayes, qui jouait dans François Le Champi, entra dans le foyer des artistes, où se trouvaient : le prince Napoléon, Mme George Sand, le conservateur de la bibliothèque — dont j'ai oublié le nom — et moi. Cet artiste était commun et un peu anarchiste. Il salua Mme Sand, et s'adressant au prince, il dit : « Vous êtes assis sur mes gants. Monsieur. » Le prince se souleva à peine, envoya la paire de gants à terre, disant : « Tiens, je croyais la banquette propre. » L'acteur rougit, ramassa ses gants, et sortit en murmurant quelque menace communarde.

Je jouai Le Testament de César Girodot, le rôle d'Hortense. Kean^ d'Alexandre Dumas, le rôle d'Anna

Damby. Le public, le soir de cette première (1), était très méchant, très monté contre Alexandre Dumas père, pour une aventure qui lui était personnelle et n'avait rien à voir avec l'art. Mais la politique mettait depuis quelques mois les cerveaux en ébullition. On voulait le retour de Victor Hugo.

Au moment où Dumas pénétra dans sa loge, des hurlements l'accueinirent. Puis les étudiants, qui étaient en grand nombre, se mirent à réclamer Ruy Blas sur l'air des lampions. Dumas se leva, demandant la parole. Le silence se fit. Dumas commença : « Mes jeunes amis... » mais une voix s'écria : « Nous voulons bien vous écouter, mais vous devez être seul dans votre loge ! » Dumas protesta avec véhémence. Plusieurs personnes de l'orchestre prirent son parti, car il avait invité une femme dans sa loge ; et, quelle que soit cette femme, on n'avait vraiment pas le droit de l'insulter d'une aussi outrageante façon. Je n'avais pas encore vu pareille scène.

Je regardais par le trou de la toile, très intéressée et très énervée.

Je vis le grand Dumas, pâle de colère, montrant le poing, criant, jurant, tempêtant. Puis tout à coup, une salve d'applaudissements. La femme avait disparu de la loge, profitant du moment où Dumas, le corps hors de la loge, répondait : « Non ! non ! Cette femme ne sortira pas! » Juste à ce moment, elle s'esquiva. La salle, ravie, cria : « Bravo ! » et on permit à Dumas de parler.

Mais il ne fu': écouté que pendant quelques instants. Les cris de : Ruy Blas! Ruy Blas! Victor Hugo ! Victor

(1) 18 février 1868.

MÉMOIKES DE SARAH BERNHARDT iÛ

Hugo! se firent à nouveau entendre dans un vacarme infernal.

Nous étions depuis une heure prêts à commencer le spectacle. J'étais très excitée.

Enfin Chilly et Duquesnel vinrent sur la scène : « Mes enfants, ayez du courage! La salle est déchaînée; ça ira comme ça ira... mais commençons ! »

« Ah! dis-je à Duquesnel, tu sais, j'ai peur de m'évanouir. » En effet, mes mains étaient glacées, mon cœur battait. « Dis -moi... qu'est-ce qu'il faut faire, si j'ai trop peur? — Il n'y a rien à faire! dit Duquesnel. Aie peur ! Joue ! Et ne t'évanouis à aucun prix ! »

On leva le rideau au milieu de la tempête, des cris d'oiseaux, des miaulements de chats, et de la reprise sourde et rythmée des : Ruy Blas! Ruy Blasf Victor Hugo! Victor Hugo! ! !...

Mon tour arriva. Berton père, qui jouait Kean, avait été mal reçu. J'entrai, vêtue du costume excentrique «en Anglaise de 1820 ». J'entendis un éclat de rire qui me cloua sur le seuil de la porte «où je venais de paraître. Au même instant, les applaudissements de mes chers petits amis les étudiants couvraient le rire des méchants. Je pris courage et me sentis même le désir de batailler. Mais je n'en eus pas besoin, car, après la seconde et interminable tirade dans laquelle je laisse entrevoir mon amour pour Kean, le public ravi me fit une ovation.

Voici que ce dit « Ignotus » dans le Figaro :

Mlle Sarah Bernhardt paraît avec un costume excen* trique qui augmente encore la tempête, mais sa voix chaude, cette voix étonnante, émeut le public. Elle l'avait dompté, comme une petite Orphée.

Après Kean^ je jouai La Loterie duMariage. Pendant que je répétais cette pièce, Agar vint me trouver dans le coin où je me tenais de coutume, assise sur un petit fauteuil que je faisais prendre dans ma loge, les pieds sur une chaise de paille. Je préférais cet endroit, parce qu'il y avait un bec de gaz qui Téclairait, et que je pouvais travailler en attendant que ce fût mon tour d'entrer en scène. J'adorais broder, faire de la mignonnette et de la tapisserie. J'avais un tas de petits ouvrages commencés, et je prenais tantôt l'un, tantôt l'autre, au gré de mon désir.

Mme Agar était une admirable créature, créée pour la joie des regards. Grande, pâle, brune, avec des yeux noirs larges et doux; une toute petite bouche, aux lèvres épaisses et arrondies, soulevée dans les coins par un imperceptible sourire, meublée de dents ravissantes; la tête merveilleusement casquée par des cheveux abondants et luisants; elle était l'incarnation vivante des plus beaux types de la Grèce antique; ses mains, belles et longues et un peu molles ; sa démarche lente et un peu pesante achevait l'évocation.

Elle était la grande tragédienne du théâtre de l'Odéon. Elle s'avançait vers moi de son pas mesuré. Derrière elle, suivait un jeune homme de vingt- quatre à vingtsix ans. « Tiens, ma chérie, dit-elle en m'embrassant, tu peux faire le bonheur d'un poète. »

Et elle me présenta François Coppée.

Je fis signe au jeune homme de s'asseoir, et je le regardai mieux. Son beau visage, émacié et pâle, était celui de l'immortel Bonaparte. Tout mon être sursauta d'émotion, car j'adore Napoléon P"^. Surtout Bonaparte.

« Vous êtes poète, Monsieur? — Oui, Mademoiselle... (Lui aussi, sa voix tremblait, car il était encore plus

timide que moi)... Oui, j'ai fait une petite pièce, et Mlle Agar est persuadée que vous voudrez bien la jouer avec elle. — Oui, ma chérie, reprit Agar : tu vas la lui jouer. C'est un petit chef-d'œuvre ! Et je suis sûre que tu auras un succès colossal ! — Oh ! et vous ! Vous serez si belle ! » dit le poète en inondant Agar d'un regard lumineux.

On m'appela en scène. Je revins quelques instants après. Le jeune poète causait bas avec la belle tragédienne. Je toussotai un peu. Agar avait pris possession de mon fauteuil ; elle voulait me le rendre et, sur mon refus, me fit asseoir sur ses genoux. Le jeune homme rapprocha sa chaise et nous papotâmes ainsi, nos trois têtes se touchant.

Il fut convenu que je porterai, après l'avoir lue d'abord, la pièce à Duquesnel, seul capable de juger des vers, et que nous obtiendrions ensuite, des deux directeurs, l'autorisation de la jouer à un « bénéfice » qui devait avoir lieu après notre première.

Le jeune homme, ravi, eut un«pâle et reconnaissant sourire et me serra la main avec nervosité.

Agar le conduisit jusque sur le petit palier surplombant la scène. Je la regardais, cette magnifique statue, à côté de la mince silhouette du jeune écrivain.

Agar pouvait avoir trente-cinq ans. Elle était vraiment belle, mais je ne lui trouvais aucun charme; et je ne comprenais pas pourquoi ce poétique Bonaparte était amoureux de cette jeune matrone, cela était aussi visible que le jour; et elle semblait éprise aussi. Gela m'intéressait infiniment. Je les vis se serrer longuement la main; puis, lui, par un mouvement brusque et presque gauche, se courba sur cette belle main et la baisa longuement.

'Agar révint vers moi, les joues un peu rosées, ce qui était rare chez elle, car elle avait un teint marmoréen. « Tiens, voilà le manuscrit ! » fit-elle en me remettant un petit rouleau.

La répétition venait de finir. Je pris congé d'Agar et lus la pièce en voiture. Elle me transporta à tel point, que je revins sur mes pas pour la faire lire de suite à Duquesnel.

Je le rencontrai dans l'escalier. « Je t'en prie, remonte! — Oh ! mon Dieu!... me dit-il. Qu'est-ce qu'il y a, ma chère amie ? Tu semblés avoir gagné le gros lot? — Eh bien, c'est à peu près cela. Viens! » Et une fois dans son cabinet : « Lis cela, je t'en prie ! — Donne, je vais l'emporter. — Non, lis-le, là, tout de suite! Veux-tu que je te le lise? — Non! non! répHqua-t-il, ta voix est une trompeuse qui fait des plus mauvais vers une ravissante poésie. Donne! »

Et le jeune directeur s'installa dans son fauteuil et se mit à lire. Pendant ce temps, je feuilletais des journaux.

« C'est délicieux ! s'écria-t-il. Enfin, c'est un pur chefd'œuvre! » Je bondis de joie. « Tu le feras accepter par Ghilly ? — Oui, oui, sois tranquille. Mais quand veux-tu jouer cela? — Ah! écoute : l'auteur me semble très pressé, et Agar aussi. — Et toi aussi ! me dit-il en riant, car voilà un rôle selon tes rêves. — Oui, mon petit Duq... moi aussi!,.. Veux-tu être gentil? Fais-moi jouer cela au «bénéfice » de Mme ***, dans quinze jours. Cela ne dérangera aucun spectacle, et notre poète sera si heureux ! . '

— Bien; bien, reprit Duquesnel, je vais arranger cela... Mais comment faire pour les décors? » murmura-t-il en sejrongeant les 'ongles (son repas favori quand il est préoccupé).

SARAH BEKNHAMDT DANS FHANrOlS LE CIIAMl'l.

J'avais déjà pensé à cela. Je lui offris de le reconduire chez sa femme et, chemin faisant, je lui développai mon plan. Le décor serait celui de Jeanne de Ligneris, une pièce qui venait d'être jouée, et tuée sous les quolibets du public. Un superbe parc italien avec statues, fleurs, et même l'escalier. Quant aux costumes, si on parlait de cela à Chilly, quelque bon marché qu'ils fussent, il pousserait les cris de Rodin! Agar et moi, nous fournirions nos costumes. »

Nous étions arrivés chez Duquesnel. « Tiens, monte dire bonjour à ma femme; et en même temps parle-lui des costumes. »

Je montai donc; et, après avoir embrassé la plus jolie figure qu'on puisse rêver, je fis part, à la douce propriétaire de ce joli visage, de tout notre complot. Elle approuva tout et me promit de se mettre de suite en quête de jolis dessins pour nos costumes.

Pendant qu'elle parlait, je la comparais à Agar : Oh! combien j'aimais mieux cette ravissante tête blonde avec ses yeux immenses, limpides, et ses deux petites fossettes carminées ; et ses cheveux légers qui auréolaient son front; et les attaches si fines de ses poignets au bout desquels étaient les deux plus jolies mains qu'il soit possible de voir. Du reste, ces mains-là sont restées célèbres.

Je quittai ce couple ami, et me rendis chez Agar pour lui raconter tout ce qui s'était passé. La pauvre m'embrassa cent fois.

Il y avait là un prêtre qui était son cousin, et qui parut être très content de tout mon récit : sûrement, il était au fait de tout.

Un coup de sonnette timide, et on annonça François Coppée. « Je me sauve, lui dis-je sur le pas de la porte en lui serrant la main, Agar vous racontera tout. »

Les répétitions du Passant commencèrent peu de temps après, et ce fut un temps délicieux, car le jeune et timide poète était un causeur plein d'esprit.

La première représentation eut lieu ainsi qu'il était convenu.

Le Passant eut un véritable triomphe. Le public ne cessait d'applaudir. Le rideau se releva huit fois sur Agar et moi. Nous avions en vain essayé d'entraîner l'auteur, que le public voulait voir. François Coppée s'était caché.

Très inconnu, le jeune poète devint célèbre en quelques heures. Son nom était dans toutes les bouches.

Quant à Agar et moi, nous fûmes comblées d'éloges ; et Chilly voulut payer nos costumes.

Nous jcuâmes ce petit acte plus de cent fois de suite avec la salle comble.

Nous fûmes priées aux Tuileries et chez la princesse Mathilde. Ah ! cette première représentation aux Tuileries est gravée dans mon cerveau ; et les yeux fermés, je revois tout, tput.

MEMOIRES DE SAHAH BËRNHARDT 179

Il fut convenu avec Duquesnel et l'envoyé de la Cour que nous irions d'abord aux Tuileries, Agar et moi, pour voir l'emplacement où nous devions jouer, afin de le faire aménager selon les besoins de notre pièce.

M. le comte de Laferrière devait me présenter à l'empereur, lequel devait me présenter à l'impératrice Eugénie. Agar devait être présentée par la princesse Mathilde, pour laquelle elle posait une tête de Minerve.

M. de Laferrière vint me chercher à neuf heures du matin, dans une voiture de la Cour, où je pris place avec Guérard. M. de Laferrière était un très aimable homme aux manières un peu compassées.

Gomme nous tournions la rue Royale, dans un moment d'arrêt, le général Fleury s'approcha de nous. Je le connaissais, car il m'avait été présenté par Morny. Il s'informa; et, sur le récit que lui fît le comte de Laferrière, il nous quitta, me criant : « Bonne chance! » A ce moment même, un homme qui passait répondit : « Bonne chance, peut-être, mais pas pour longtemps, tas de propres à rien ! »

Arrivés au château des Tuileries, nous descendîmes tous les trois. On m'introduisit dans un petit salon jaune du rez-de-chaussée.

« Je vais prévenir Sa Majesté », dit M. de Laferrière en nous quittant. Seule avec Guérard, je voulus répéter mes trois révérences : « Mon petit'dame, dis-moi si c'est bien? » Et je saluai en murmurant : « Sire... Sire... )) Je recommençai plusieurs fois: « Sire... », plongeant dans ma robe, les yeux baissés, quand j'entendis un léger rire étouffé.

Je me redressai, furieuse contre Guérard, mais je la vis comme moi courbée en demi-cercle. Je me retournai

vivement : derrière moi, l'empereur, tapant doucement dans ses mains, riait discrètement, mais riait bien tout de même.

J'étais rouge, confuse... Depuis quand était-il là?... J'avais plongé je ne sais combien de fois, rectifiant mon salut, disant : « Ça... c'est trop bas tout de même; ça... c'est bien... n'est-ce pas, Guérard? «Mon Dieu! mon Dieu! Avait-il entendu tout cela? Et comme malgré mon émoi j'esquissais ma révérence : « Inutile, me dit l'empereur en souriant, cela ne sera jamais plus joli que tout à l'heure. Réservez-les pour l'impératrice, qui vous attend. »

Ah! ce « tout à l'heure ». Je me demandais quand c'était... « tout à l'heure». Je ne pouvais interroger Guérard qui marchait loin derrière avec M. de Laferrière.

L'empereur marchait près de moi, me parlant de mille choses auxquelles je ne répondais que distraite, à cause du... « tout à l'heure ».

Il me plaisait bien plus ainsi, de près, que sur ses portraits. Il avait de si jolis yeux mi-clos qui regardaient au travers de très longs cils. Son sourire était triste et un peu narquois. Son visage était pâle; et sa voix éteinte et prenante.

Nous arrivâmes chez l'impératrice. Elle était assise dans un grand fauteuil. Une robe grise emprisonnait son corps qui semblait être moulé dans l'étoffe.

Je ïa trouvai très jolie, plus jolie aussi que sur ses portraits.

Je fis mes trois saints sous l'œil rieur de l'empereur.

L'impératrice parla. Le charme s'évanouit. Cette voix rauque et dure, sortant de cette blondeur, me fit l'effet d'un choc reçu. A partir de ce moment, je me

sentis mal à Taise près d'elle, malgré sa bonne grâce et sa bienveillance.

Quand Agar fut arrivée et présentée, l'impératrice nous fit conduire dans le grand salon où devait avoir lieu la représentation.

Les mesures furent prises pour l'estrade. Puis, il fallait l'escalier sur lequel Agar posait en courtisane découragée qui maudit l'amour vénal et souhaite l'amour idéal. C'était toute une affaire,, cet escalier.

11 fallait dissimuler la naissance des trois marches qui figuraient le monumental escalier d'un palais florentin. Je demandai des arbustes, des plantes fleuries, et je disposai le tout, le long des trois marches.

Le prince impérial, qui était arrivé et qui avait alors treize ans, m'aida à ranger les plantes. Il riait comme un fou quand Agar montait sur les marches pour essayer l'effet.

Il était délicieux, ce jeune prince, avec ses yeux magnifiques, aux lourdes paupières comme sa mère et aux longs cils comme son père.

Il était spirituel comme l'empereur, cet empereur qu'on avait surnommé « Louis l'imbécile » et qui avait certainement l'esprit le plus fin, le plus subtil, et en même temps le plus généreux.

Nous arrangeâmes tout pour le mieux. Et il fut décidé que nous reviendrions deux jours après, pour une répétition devant Leurs Majestés.

Avec quelle grâce le prince impérial demanda d'assister à cette répétition!... ce qui, du reste, lui fut accordé.

L'impératrice nous dit au revoir d'une façon charmante, mais avec une bien vilaine voix, et elle ordonna aux deux dames qui l'accompagnaient de nous faire

servir des biscuits et du vin d'Espagne, et de nous faire visiter le palais, si tel était notre désir.

Moi, je n'y tenais guère, mais « mon petit'dame » et Agar, semblaient si ravies de cette offre, que je me prêtai à leur fantaisie. Et je Tai toujours regretté, car rien n'était plus laid que les appartements particuliers, sauf le cabinet de travail de l'empereur et les escaliers. Je m'ennuyai terriblement pendant cette visite. Quelques tableaux vraiment beaux me consolèrent un peu. Et je restai quelque temps en contemplation devant le portrait de Winterhalter représentant l'impératrice Eugénie.

Elle était bien ainsi. Et ce portrait, qui — grâce à Dieu — ne parlait pas, expliquait et justifiait la fortune inespérée de la souveraine.

La répétition eut lieu sans incidents.

Le jeune prince s'ingénia à nous prouver sa joie reconnaissante, car nous nous étions mises en costumes — pour lui, puisqu'il ne devait pas assister à la soirée. Il dessina mon costume, et se promit de le faire copier pour un bal déguisé qui devait être donné pour l'enfant impérial.

La représentation eut lieu en l'honneur de la reine de Hollande, accompagnée du prince d'Orange qu'on appelait ordinairement à Paris « le prince Citron ».

Ce soir-là, il y eut un petit incident tout à fai: amusant. L'impératrice avait les pieds étonnamment petits et, les voulant encore plus petits, les emprisonnait dans des souliers trop étroits.

Elle était merveilleusement belle, ce soir-là, l'impératrice Eugénie ! Ses épaules émergeaient fines et tombantes d'une robe de satin bleu pâle brodée d'argent.

Ses jolis cheveux soutenaient un petit diadème de turquoises et de diamants. Ses deux petits pieds reposaient sur un coussin de brocard argenté.

Pendant toute la durée de la pièce de Coppée, mes yeux étaient fréquemment attirés vers le coussin d'argent. Je voyais s'agiter les deux petits pieds. Enfin, je vis un des souliers qui, lentement, lentement, poussait son petit frère; et je vis très clairement le talon de l'impératrice quitter sa prison, le pied n'étant plus chaussé que par le bout. Je m'inquiétai fort, et non sans raison, de la façon dont il rentrerait (car, en ce cas, le pied se gonfle et ne peut réintégrer le soulier trop étroit).

La pièce finie, nous fûmes rappelées deux fois. Et, comme c'était l'impératrice qui donnait le signal des applaudissements, je pensai qu'elle retardait le moment de se lever, car je voyais son joli pied endolori essayer vainement de rentrer dans le soulier.

Le léger rideau se referma sur nous. J'intéressai Agar au drame du coussin, et toutes deux nous suivîmes par la fente du rideau, les diverses phases :

L'empereur se leva et tout le monde l'imita. Il offrit son bras à la reine de Hollande, mais son regard s'arrêta sur l'impératrice encore assise; son visage s'éclaira de ce sourire que j'avais déjà vu. Il dit un mot au général Fleury, et aussitôt les généraux et officiers d'ordonnance qui étaient placés derrière les souverains firent un rempart eiitre la foule et l'impératrice.

L'empereur et la reine passèrent sans avoir l'air de voir l'inquiétude anxieuse de Sa Majesté; et le prince d'Orange, mettant un genou en terre, aida la belle souveraine à chausser la mule de Cendrillon.

Je vis l'impératrice prendre le bras du prince et

s'appuyer dessus plus qu'elle ne voulait, car son joli pied lui faisait un peu mal.

Nous fûmes appelées à recevoir les compliments. Nous fûmes entourées, choyées et, finalement, ravies (!'? notre soirée.

Après Le Passant et le succès retentissant obtenu par cette adorable pièce, succès dont Agar et moi avions notre part, Chilly me prit en considération et en tendresse. Il voulut (quelle folie!) payer nos costumes.

J'étais devenue la reine adorée des étudiants. Je recevais des petits bouquets de violettes, des sonnets, des poèmes longs, longs... trop longs pour les lire.

Parfois, quand j'arrivais au théâtre, au moment où je descendais de voiture, je recevais une pluie de fleurs qui m'inondait, et j'étais joyeuse, et je remerciais mes jeunes adorateurs. Seulement, ils poussaient l'admiration jusqu'à l'aveuglement; et quand, dans une pièce quelconque, j'étais moins bien et que le public semblait plus réservé, ma petite armée d'étudiants se révoltait et applaudissait à tout rompre, sans rime ni raison, ce qui énervait (et je le comprends) les vieux abonnés de l'Odéon, lesquels étaient bienveillants pour moi et me gâtaient aussi, mais auraient voulu que je fusse humble, plus douce, moins révoltée.

Que de fois j'ai vu un de ces vieux abonnés venant me trouver : « Chère Mademoiselle, vous avez été charmante dans Junie, mais vous mordez vos lèvres, ce que ne faisaient jamais les Romaines ! — Mon enfant, vous êtes délicieuse dans François Le Champi, mais il n'y a pas une Bretonne, en Bretagne, ayant les cheveux frisés. — Mademoiselle, me dit un jour, un peu sèche-

ment, un professeur de la Sorbonne, c'est un manque de respect, que de tourner le dos au public! — Mais, Monsieur, je reconduisais vers la porte du fond une dame âgée, je ne pouvais cependant pas la conduire à reculons... — Les artistes qui vous ont précédée. Mademoiselle, et qui avaient autant de talent que vous, si ce n'est plus, trouvaient le moyen de remonter la scène sans tourner le dos au public. »

Et il vira vivement sur ses talons. Je l'arrêtai : « Pardon, Monsieur... voulez-vous gagner cette porte, ainsi que vous alliez le faire, sans me tourner le dos? » Il fit un mouvement d'essai, puis, rageur, il disparut en me tournant le dos et en faisant claquer la porte.

J'habitais depuis quelque temps, 16, rue Auber, un appartement au premier étage, assez joli et meublé de meubles anciens hollandais que m'avait envoyés ma grand-mère. Mon parrain me conseilla de me faire assurer contre l'incendie, car ces meubles, disait-il, étaient une petite fortune. Je suivis son conseil, et priai « mon petit'dame » de s'occuper de cela. Elle me prévint quelques jours après qu'on viendrait me faire signer le mercredi 12.

Il vint en effet un monsieur, le jour indiqué, vers deux heures; mais j'étais dans un accès de nervosité extrême : « Non, qu'on me laisse tranquille aujourd'hui, je vous en prie, je ne veux voir personne. « Et je m'enfermai dans ma chambre, prise d'une effroyable tristesse.

Je reçus le soir une lettre de la Compagnie d'assurances contre l'incendie La Foncière^ me demandant quel jour on pourrait se présenter pour me faire signer mon contrat. Je fis répondre : samedi.

J'étais si triste, que je priai ma mère de venir déjeuner avec moi; ce jour-là je ne jouais pas. Je ne jouais presque jamais les mardis et vendredis, jours forcés du répertoire. Jouant dans toutes les pièces nouvelles, on craignait de me fatiguer trop.

Maman me trouva la figure pâlie. «Oui, lui dis-je, je ne sais ce que j'ai, je suis nerveuse et angoissée. )> Et comme la gouvernante venait chercher mon petit garçon pour le promener : « Oh! non, m'écriai-je, l'enfant ne me quittera pas aujourd'hui! j'ai peur d'un malheur. »

Le malheur, heureusement, fut d'une nature moins grave que je ne le craignais dans mon amour des miens.

J'avais pris chez moi ma grand'mère qui était aveugle, celle-là même qui m'avait fait cadeau de la plus grande partie de mon mobilier.

Cette femme spectrale était d'une beauté froide et méchante. Elle était effroyablement grande, un mètre quatre-vingt-trois centimètres; mais elle semblait géante, maigre et droite, ses longs bras toujours en avant, inspectant les objets, crainte de se cogner, quoiqu'elle fût toujours accompagnée par la nurse que je lui avais choisie. Au-dessus de ce long corps, un tout petit faciès dans lequel deux yeux énormes, bleu pâle, toujours ouverts, même la nuit dans son sommeil. Elle était généralement vêtue de gris des pieds à la tête, et ce ton neutre donnait à tout son être quelque chose d'irréel.

Ma mère me quitta vers deux heures, essayant de me consoler.

Assise en face de moi, dans un grand fauteuil Voltaire, ma grand'mère m'interrogea : « Que craignez-

MÉMOIKKS DE SARAH nEUNHARDT 187

VOUS donc? Et pourquoi êtes- vous si triste? Je ne vous ai pas entendue rire de la journée ? »

Je restai silencieuse, et regardai ma grand'mère. Il nie semblait que le malheur dût venir d'elle. « N'êtosvous pas là? insista-t-elle. — Si, grand'mère, je suis là, mais je vous prie, ne rtie parlez pas. »

Elle ne dit mot, posa ses deux bras sur ses genoux et resta ainsi des heures.

Je dessinai cette étrange et fatidique figure.

La nuit venue, je me décidai à m'habiller, après avoir assisté au repas de ma grand'mère et de l'enfant.

J'avais à dîner : mon amie Rose Baretta, Charles Haas, un charmant homme d'esprit très distingué, et Arthur Meyer, jeune journaliste déjà très à la mode. Je leur fis part de mes inquiétudes pour ce jour, et les priai de ne pas me quitter avant minuit. « Après cette heure, dis- je, ce ne sera plus aujourd'hui, les gnomes qui me guettent auront manqué leur coup. » Ils accédèrent à mon désir; et Arthur Meyer, qui devait se rendre à une première représentation, y renonça.

Le dîner fut plus gai que n'avait été le déjeuner. Il était neuf heures quand nous quittâmes la table. Mon amie Rose Baretta nous chanta de jolies chansons anciennes.

J'allai un instant voir si tout était bien dans la chambre de ma grand'mère. Je trouvai ma femme de chambre, la tête enveloppée de linges trempés dans de l'eau sédative. Je m'informai. Et, apprenant qu'elle souffrait de maux de tête horribles, je la priai de préparer mon bain et ma toilette de nuit et lui permis de s'aller coucher.

Elle me remercia et fit ainsi que je le lui avais commandé.

Rentrée dans le salon, je me mis au piano et jouai : Il Bacio, Les Cloches de Mendelssohn, et La Dernière pensée de Weber. Je n'avais pas fini cette mélodie que je m'arrêtai surprise par les cris : « Au feu! Au feu! » dans la rue.

« On crie « Au feu ! » dit Arthur Meyer. — Ça m'est égal, dis- je en haussant les épaules, il n'est pas minuit, j'attends mon malheur à moi. »

Mon ami Charles Ilaas avait ouvert la fenêtre du salon pour voir d'où partaient les cris. Il s'avança sur le balcon et rentra vivement, s'écriant c « Mais c'est chez vous que ça brûle !... Regardez ! »

Je jetai un regard. Les flammes sortaient des deux fenêtres de ma chambre à coucher. Je me précipitai par le couloir pour gagner la chambre où couchaient mon enfant, sa gouvernante et sa bonne. Tout le monde dormait profondément. Arthur Meyer était allé ouvrir la porte de l'appartement à laquelle on sonnait violemment.

Je réveillai brusquement les deux femmes, et enveloppant le bébé endormi dans ses couvertures, je gagnai la porte avec mon précieux fardeau. Je descendis vivement et, traversant la rue, je le portai chez Guadacelli, le chocolatier qui était en face, faisant le coin de la rue Caumartin. Ce très aimable homme reçut mon petit dormeur et le coucha sur une chaise longue, où l'enfant continua son sommeil non interrompu.

Je laissai la gouvernante et la jeune servante près de lui et je m'en fus vivement vers la maison en feu. Les pompiers, qu'on avait fait demander, n'étaient pas encore arrivés. Je voulais à tout prix sauver ma pauvre

grand'mère. Impossible de remonter par le grand escalier, rendu impraticable par l'épaisse fumée qui l'emplissait.

Charles Haas, qui m'accompagnait, nu-tête et en frac, le gardénia à la boutonnière, s'engagea avec moi dans la cage étroite de l'escalier de service. Nous fûmes vite au premier étage. Mais là, je sentis mes jambes trembler, mon cœur s'arrêter; et le désespoir s'empara de mon cerveau. La porte de la cuisine était fermée à triple tour. Mon aimable compagnon était grand, mince, élégant, mais sans forces. Je le suppliai de descendre chercher un marteau, une hache, quelque chose ; mais au même instant, un violent coup d'épaule donné par un nouvel arrivant fit céder la porte. Ce nouveau venu était M. Sohège, un ami, brave et charmant homme. Alsacien aux larges épaules, connu de tout Paris, rendant service à tout le monde, gai et bon.

Je conduisis mes amis dans la chambre de ma grand'mère. Elle était assise sur son lit et s'époumonnait à appeler Catherine, la servante qui était pour son service spécial. Cette fille de vingt-cinq ans, grosse Bourguignonne forte en chair et en sang, dormait paisiblement malgré le brouhaha de la rue, le tapage des pompes qui arrivaient enfin, et les cris affolés des habitants de la maison.

Sohège la secoua, pendant que j'expliquai à ma grand'mère le pourquoi de tout ce bruit et de l'envahissement de la chambre. « Bien », dit-elle; et elle ajouta froidement : « Je vous prie, Sarah, de me passer ma malle qui est en bas de la grande armoire dont voici la clef. — Mais, grand'mère, la fumée commence à entrer ici, nous n'avons pas de temps à perdre... — Alors, faites ce que vous voulez, je ne partirai pas sans ma malle. »

Mais, aidée de Charles Haas et d'Arthur Meyer, nous installâmes ma grand'mère, malgré elle, sur le dos de Sohège. Il était de taille moyenne, elle était de taille démesurée, ses longues jambes traînaient par terre, et je tremblais qu'elles ne fussent cassées. Alors Sohège la prit dans ses bras, Charles Haas lui tint les genoux, nous nous mîmes en marche. Mais la fumée nous étouffait. Au bout de dix marches, je roulai en bas, évanouie.

Je me retrouvai étendue sur le lit de maman. Mon petit garçon dormait dans le lit de ma sœur, et ma grand'mère avait été installée dans un grand fauteuil.

Droite, le sourcil froncé, la bouche méchante, elle ne s'inquiétait que de sa malle; tant et si bien que ma mère, énervée, lui reprocha, en hollandais, de ne penser qu'à elle. Elle répliqua vivement. Son cou tendu portait sa tête en avant comme pour l'aider à percer la nuit perpétuelle qui l'entourait. Son corps mince, enroulé dans un châle des Indes aux mille couleurs, le sifflement de sa parole stridente et serrée, tout cela contribuait à lui donner l'aspect d'un serpent de cauchemar.

Ma mère n'aimait pas cette femme, qui avait épousé mon grand-père alors qu'il avait déjà six grands enfants dont l'aînée avait seize ans, et le plus jeune, mon oncle, cinq ans. Cette seconde femme n'avait jamais eu d'enfants, mais elle avait été indifférente, et même dure pour les enfants de son mari; aussi on ne l'aimait pas dans la famille, on la respectait, mais on ne l'aimait pas.

Je l'avais prise chez moi, parce que la variole avait ravagé la famille dans laquelle elle se trouvait en pension. Puis elle avait voulu rester, et je n'avais pas eu

le courage de m'y opposer. Mais, ce jour-là, je la trouvai tellement méchante avec maman, que je la pris tout à fait en mauvaise part et résolus de ne plus la garder.

On m'apportait du dehors des nouvelles de l'incendie, qui continuait à faire rage. Tout était brûlé, absolument tout , j us qu'au dernier volume de ma bibliothè que : mais ce qui me désespérait, c'est que je perdais un magnifique portrait de maman,de Bassompierre Séverin, un pastelliste très à la mode sous l'Empire, un portrait à l'huile de mon père, et un très joli pastel de ma sœur Jeanne.

Je n'avais pas beaucoup de bijoux; mais on ne retrouva, du bracelet que m'avait donné l'Empereur, qu'un gros et informe lingot, que j'ai encore. J'avais un joli diadème en diamants et perles fines que m'avait offert Kalil bey après une représentation chez lui; on dut passer les cendres au crible pour retrouver les diamants, les perles avaient fondu.

Je me trouvais ruinée du jour au lendemain, car avec ce que m'avaient laissé mon père et ma grand'mère paternelle, j'avais acheté des meubles, des bibelots et mille jolies choses inutiles qui faisaient la joie de ma vie, car j'avais — et je reconnais que c'était folie — une tortue nommée Ghrysargère, dont le dos était recouvert d'une carapace d'or semée de toutes petites topazes bleues, roses et jaunes. Oh! qu'elle était jolie, ma tortue! Et qu'elle était amusante à voir dans l'appartement, toujours suivie d'une plus petite tortue nommée Zerbinette qui était sa servante. Oh! que je m'amusais des heures à regarder Ghrysargère s'éclairer de mille feux sous les rayons de la lune ou du soleil. Toutes deux moururent dans la catastrophe.

Je reçus beaucoup de vers à propos de cet incendie. La plupart n'étaient pas signés. Je les ai cependant gardés. En voici que je trouve jolis :

Passant, te voilà sans abri :

La flamme a ravagé ton gîte.

Hier plus léger qu'un colibri; Ton esprit aujourd'hui s'agite, S'exhaïant en gémissements Sur tout ce que le feu dévore.

Tu pleures tes beaux diamants?...

Non, tes grands yeux les ont encore !

Ne regrette pas ces colliers Qu'ont à leur cou les riches dames!

Tu trouveras dans les halliers Des tissus verts, aux fines trames !

Ta perle?... Mais c'est le jais noir ; Qui sur l'envers du fossé pousse 1 Et le cadre de ton miroir Est une bordure de mousse!

Tes bracelets?... Mais tes bras nus :

Tu paraîtras cent fois plus belle !

Sur les bras polis de Vénus

Aucun cercle d'or n'étincelle !

Garde ton charme si puissant !

Ton parfum de plante sauvage !

Laisse les bijoux, ô Passant,

A celles que le temps ravage! '

Avec ta guitare à ton cou.

Va, par la France et par l'Espagne !

Suis ton chemin, je ne sais où...

Par la plaine et par la montagne!

Passe comme la plume au vent!

Comme le son de ta mandore!

Comme un flot qui baise en rêvant Les flancs d'une barque sonore Ij

Un hôtel, très en vogue aujourd'hui, m'envoya cette lettre, que je copie textuellement :

Madame,

Si vous consentez à dîner tous les soirs, dans la grande salle à manger, pendant un mois, je mettrai à votre disposition un des appartements du premier étage, se composant de deux chambres à coucher, un grand salon, un petit boudoir, et une salle de bain. Il est bien entendu que cet appartement vous est offert gratuitement si vous consentez à ce que je vous demande...

Veuillez agréer..., etc., etc..

Nota. Vous n'aurez à payerquel'entretien desplantes de votre salon. {Suit la signature.)

On n'était pas plus grossier. Je chargeai un ami d'aller secouer un peu ce malotru.

Duquesnel, toujours très bon pour moi à cette époque, vint me trouver quelques semaines après, car il venait de recevoir du papier timbré à^ La Foncière, compagnie d'assurances contre l'incendie avec laquelle j'avais refusé de signer vingt- quatre heures avant cette catastrophe. Cette Compagnie me réclamait une très forte somme pour les risques locatifs. En effet, la maison était endommagée, le second étage presque complètement détruit; et il fallut étayer l'immeuble pendant de longs mois.

Je n'avais pas les quarante mille francs réclamés. Duquesnel offrit de donner un « bénéfice » qui me tirerait, disait-il, de tous ces tracas. De Chilly se prêta avec joie à tout ce qui pouvait me servir.

Ce « bénéfice » fut merveilleux, grâce à la présence de la tout adorable Adelina Patti. Jamais la jeune cantatrice, qui était alors marquise de Caux, n'avait encore

chanté à un « bénéfice ». Ce fut Arthur Meyer qui m'apporta la nouvelle que la Patti chanterait pour moi. Son mari vint l'après-midi m'exprimer toute la joie qu'elle mettait à me donner cette marque de sympathie.

L'Oiseau-fée ne fut pas plutôt annoncée que toute la salle se trouva louée au delà des prix fixés. Elle ne dut pas regretter son amical et fraternel mouvement, car jamais triomphe ne fut plus complet. Les étudiants la saluèrent de trois bans à son entrée en scène. Elle resta un peu surprise par ce bruit de bravos rythmés. Et je la vois encore s'avancer sur ses deux petits pieds chaussés de satin rose. On eût dit un oiseau hésitant entre le vol et l'attcrrissement.

Elle était si jolie, si souriante. Et quand elle égrena les mille joyaux de sa voix merveilleuse, ce fut du délire : la salle était debout. Les étudiants, montés sur leurs fauteuils, agitaient leurs mouchoirs, leurs chapeaux, secouaient leurs jeunes têtes enfiévrées d'art et criaient « l3is ! » avec des intonations de prière, émouvantes. Et la divine cantatrice recommençait. Elle dut chanter trois fois la cavatine du Barbier de Séville : « Una voce poco fa ! «

Je la remerciai tendrement. Elle partit suivie des étudiants, qui escortèrent longtemps sa voiture aux cris mille fois répétés de : « Vive Adelina Patti ! »

Grâce à cette soirée, je pus payer la Compagnie d'assurances.

J'étais néanmoins ruinée, ou à peu près. Et je me désespérais, car je sentais que je no pourrais vivre sans confort et sans luxe.

J'allai m'installer quelques jours chez ^la mère, mais

je m'y trouvai trop à l'étroit. Je pris un appartement meublé, rue de l'Arcade. La maison était triste, l'appartement noir.

Je me demandais comment j'allais sortir de ces ennuis, quand, un matin, on m'annonça M'' C..., le notaire de mon père, cet homme que je détestais tant. Je le fis entrer, m'étonnant d'être restée si longtemps sans le voir.

Il me dit qu'il venait de Hambourg, qu'il avait lu dans un entrefilet le malheur qui m'était arrivé, et qu'il était venu se mettre à ma disposition. Alors, émue, malgré ma méfiance, je lui racontai le drame de mon incendie. Je ne savais pas comment le feu avait pris. Cependant je soupçonnais vaguement ma jeune femme de chambre Joséphine d'avoir, malgré mes semonces réitérées, mis le flambeau allumé sur la petite crédence placée à la tête de mon lit, du côté gauche. C'était sur ce petit meuble qu'elle préparait la carafe d'eau, le verre, et le compotier de Saxe dans lequel il y avait toujours deux pommes crues, car j'adore manger des pommes la nuit quand je m'éveille. La porte de la chambre en s'ouvrant faisait un terrible courant d'air avec les fenêtres toujours ouvertes jusqu'à l'heure de mon coucher; et les rideaux de mon lit qui étaient en dentelles avaient dû prendre feu dès la fermeture de la porte. Je ne pouvais expliquer autrement ce subit incendie, et comme plusieurs fois j'avais vu la jeune servante commettre cette sottise, je pensais que, ce soir-là, pressée d'aller se mettre au lit, tourmentée qu'elle était par ses douleprs de tête, elle était partie sans même me dire, ainsi qu'elle le faisait quand je me couchais sans son aide : « Madame, tout est prêt. » Alors je me Içvais et j'allais vérifier moi-Riêrpe s; tout était

en ordre; et plusieurs fois déjà, j'avais retiré ce flambeau. Mais ce jour était marqué dans ma vie; un malheur, oh ! pas très grand, devait m'atteindre.

« Mais, me dit le notaire après mon récit, vous n'étiez donc pas assurée? — Non, je devais signer ma police le lendemain de l'événement. — Ah! s'exclama l'homme de loi, dire que j'ai entendu affirmer que vous aviez mis le feu vous-même pour toucher une grosse prime. » Je haussai les épaules, j'avais lu cela à mots couverts dans un journal. Quoique très jeune alors, j'avais déjà un certain mépris des racontars.

« Eh bien, puisque les choses sont telles, me dit M^ G..., je vais arranger vos affaires : vous êtes plus riche que vous ne croyez du côté de votre père ; et votre grand'mère vous laissant une rente viagère, vous pouvez racheter cette rente un assez joli prix, en consentant à vous faire assurer sur votre vie pour deux cent cinquante mille francs pendant quarante ans, au profit de l'acheteur. »

J'acceptai tout, trop heureuse de cette aubaine. Et cet homme me dit qu'il m'enverrait, deux jours après son retour, cent vingt mille francs, ce qu'il fit.

Si j'ai conté ce petit fait qui, du reste, fait partie de ma vie, c'est pour démontrer à quel point tout arrive autrement que la logique ne le conçoit, ou que le cerveau ne le prévoit.

Il est certain que l'accident qui venait de m'arriver désagrégeait les espoirs de ma vie.

Je m'étais fait un intérieur luxueux avec les sommes laissées par mon père et ma mère. J'avais gardé et placé une somme nécessaire à parfaire chaque mois mes appointements pendant deux ans, lesquels deux ans je m'étais donnés comme limite pour exiger de très gros

appointements. Et voilà que tout cela croulait par une inadvertance de femme de chambre.

J'avais des parents riches; des amis très riches; et personne ne me tendait la main pour m'aider à sortir de ce fossé. Mes parents riches ne me pardonnaient pas de m'être mise au théâtre... Et cependant, Dieu sait que j'avais bien pleuré pour choisir cette carrière imposée.

Mon oncle Faure, lui, venait me voir chez maman ; mais ma tante ne voulait plus môme entendre parler de moi. Et c'est en cachette que je voyais mon cousin, et parfois ma jolie cousine.

Mes amis riches me trouvaient follement dépensière et n'avaient pu admettre que je ne place pas en bonnes et sûres rentes mes héritages.

Mon parti fut vite pris, non sans chagrin. J'allais partir en Russie. On m'offrait un magnifigue engagement. Je n'avais rien dit à personne de ce projet. Seule, Mme Guérard était ma confidente. Mais cette idée de Russie l'effrayait. J'étais alors très délicate de la poitrine, et le froid était mon plus cruel ennemi.

Enfin, mon parti était pris, quand arriva cet homme dont le cerveau avare et roublard avait imaginé cette adroite et fructueuse (pour lui) combinaison qui changeait à nouveau toute ma vie.

Je pris alors un appartement rue de Rome, à l'entresol. Il était ensoleillé, et cela surtout me ravissait. Il avait deux salons et une grande salle à manger.

Je casai ma grand'môre dans une maison de retraite tenue par des religieuses et des laïques. Ma grand'mère était israélite et exécutait strictement et fidèlement les

lois de sa religion. Cette maison était très confortable. Elle garda près d'elle sa jeune servante bourguignonne et me déclara, quand j'allai la voir, qu'elle était beaucoup mieux dans cette maison que chez moi. « Chez vous, me dit-elle, votre fils est trop tapageur. » Je ne lui fis du reste que dé rares visites, car je ne l'aimais plus du tout, depuis que j'avais vu ma mère pâlir de ses méchantes paroles. Elle était heureuse, c'était ressentie'.

Je jouai successivement : Le Bâtard^ où j'obtins un grand succès; L'Affranchi; L'Autre^ de George Sand; Jean-Marie, un petit chef-d'œuvre d'André Theuriet qui obtint un très éclatant succès. C'était Porcl qui jouait Jean-Marie. Il était alors mince et plein d'espoir dans son avenir. Sa minceur s'est faite rondeur, et Son espoir, certitude.

Et voilà les jours mauvais! Paris s'enfièvre. Les rues sont noires de groupes discutant, gesticulant. Et tout ce bruit n'est que l'écho de groupes lointains formés dans les rues germaniques; lesquels groupes hurlent, gesticulent, discutent et... savent! Nous, nous ne savions pas.

Je ne pouvais rester en place. Je m'énervais outre mesure. Et finalement, je tombai malade.

La guerre était déclarée! Et je hais la guerre! Elle m'exaspère, me fait frissonner de la tête aux pieds. Et, par moments, je itie redressais, effrayée, bouleversée par les appels lointains de cris humains.

Ah! la guerre!... Infamie! Honte et douleur! Ah! la guerral "Vols et crimes appuyés! pardonnes! glorifiés!

Je visitais dernièrernent une grande aciérie. — .le ne yeux pas dire danâ quel pays, car tous m'ont été hospitaliers. Je ne suis pas espionne, ni moucharde, je suis évocatrice! — Donc, je visitais une de ces effroyables usines dans lesquelles se fabriquent les engins les plus mortels. Le propriétaire, milliardaire, qui me fut présenté, était un homme aimable, nul de conversation, l'air songeur et insatisfait. Et j'appris par mon cicérone que cet homme venait de perdre une très grosse somme : plus de soixante millions, me dit-il. « Ah ! mon Dieu ! Et comment a-t-il perdu cela? — Oh! se récria mon interlocuteur, il ne les a pas perdus, mais il a manqué de les gagner, ce qui revient au même. » Et comme je le

regardais, hébétée... « Oui, voici le fait : Vous savez qu'on parlait de guerre entre la France et l'Allemagne, à propos du Maroc?... — Oui... — Eh bien, ce prince de l'acier espérait vendre des canons, et activait depuis un mois ses usines, qui travaillent double en ce moment, jour et nuit; il a donné d'immenses pots-devin aux membres influents du gouvernement, et il a acheté des journaux en France et en Allemagne pour exciter les deux peuples. Tout a raté ! grâce à l'intervention d'hommes sages et humanitaires. Et le milliardaire est au désespoir. Il a perdu soixante... peut-être cent millions. »

Je regardais avec mépris ce misérable. Et je souhaitai ardemment le voir étouffer par ses milliards, puisque le remords lui était sans doute inconnu.

Et combien d'autres sont aussi méprisables que cet homme! — Presque tous ceux qui s'intitulent fournisseurs des armées dans tous les pays du monde sont les plus acharnés propagateurs de la guerre.

Que tout le monde soit soldat, au moment du péril, oui, mille fois oui ! Que chacun s'arme pour la défense de la patrie, et qu'on tue pour défendre les siens et soi-même, cela tombe sous le sens; mais qu'il y ait encore, à notre époque, de jeunes hommes dont le rêve unique est de tuer d'autres hommes pour arriver à se faire une situation, cela passe l'imagination !

Il est indiscutable qu'il faut garder nos frontières et nos colonies; mais, puisque tout le monde est soldat, pourquoi ne prend-on pas les gardiens défenseurs dans ce « tout le monde »? Il n'y aurait que des écoles d'officiers, et plus de ces horribles casernes qui offensent la vue.

Et quand les souverains se rendent visite, et qu'on

leur offre le spectacle d'une revue, ne seraient-ils pas plus édifiés sur la valeur d'un peuple qui lui présenterait un millième de son effectif pris au hasard du sort dans la masse de ses soldats, que par l'élégante évolution d'une armée préparée à la parade ?

Ce que j'en ai vu, de ces magnifiques revues, dans tous les pays où je suis allée! Et, cependant, je savais, de par l'histoire, que telle armée si caracolante, là, devant nous, avait fui sans grande raison devant l'ennemi.

Donc, le 19 juillet, la guerre fut sérieusement déclarée. Paris devenait le théâtre de scènes attendrissantes et burlesques. Nerveuse et délicate de santé comme je l'étais, je ne pouvais supporter la vue de tous ces jeunes êtres pris de îo\ie,hur\a.nt La Marseillaise, et parcourant les rues en rangs pressés, aux cris répétés de : « A Berlin ! à Berlin ! »

Mon cœur battait, car moi aussi, je croyais qu'on allait à Berlin. Mais je trouvais qu'on se préparait à ce grand acte sans respect, sans noblesse. Je comprenais toutes les fureurs, car ces gens nous avaient provoqués sans motifs plausibles.

Mon impuissance me révoltait. Et quand je voyais toutes ces mères, pâles et les yeux gonflés de larmes, tenir leurs gars dans les bras et les embrasser désespérément, une angoisse effroyable me tordait le gosier.

Je me minais, je pleurais sans cesse. Et cependant rien ne faisait prévoir l'horrible catastrophe.

Les médecins décidèrent qu'il me fallait partir de suite pour les Eaux-Bonnes. Je ne voulais pas quitter

Paris. La fièvre des autres me gagnait. Mais ma faiblesse augmentant chaque jour, le 27 juillet je fus transportée presque de force dans un wagon. Mm 3 Guérard, mon intendant et ma femme de chambre m'accompagnaient. J'avais emmené mon enfant.

Dans les gares, partout, des affiches annonçaient que l'empereur Napoléon s'était rendu à Metz, pour prendre le commandement de l'armée.

Arrivée aux Eaux-Bonnes, je dus prendre le lit. Mon état semblait très grave au docteur Leudet, qui m'a avoué, depuis, qu'il avait bien cru que j'allais mourir. Je vomissais le sang et n'étais jamais une minute sans un morceau de glace entre les dents.

Cependant au bout de douze jours je commençai à me lever. Je repris vite mes forces et mon calme, faisant de longues promenades à cheval.

Et puis, les nouvelles de la guerre présageaient la victoire. Il y avait eu grande et douce émotion en apprenant que le jeune prince impérial avait reçu le baptême des balles à Saarbriick, dans l'engagement commandé par le général Fro^sard.

La vie me semblait belle à nouveau. J'avais confiance dans l'issue de la guerre. Je plaignais les Allemands de s'être engagés dans une semblable aventure.

Hélas! les belles chevauchées de gloire qui galopaient dans mon cerveau furent bousculées par les atroces nouvelles de la bataille de Saint-Privat.

Chaque jour, dans le petit jardin du casino des Eaux-Bonnes, on affichait les nouvelles politiques.. C'est là que le public se renseignait. Détestant la cohue, j'envoyais mon intendant copier les dépêches.

Ah! combien fut douloureuse cette dépêche de Saint-Privat qui, dans son laconique style, nous ap-

prenait l'épouvantable boucherie : l'héroïque défense du maréchal Canrobert, et la première trahison de Bazaine ne venant pas au secours de son camarade.

Je connaissais Canrobert et je l'aimais infiniment. Plus tard, il fut parmi mes fidèles. Et j'ai conservé le souvenir des heures exquises passées à l'entendre raconter les prouesses des autres (jamais les siennes). Et quelle abondance d'anecdotes ! Que d'esprit ! que de charme !

Cette nouvelle de la bataille de Saint-Privat renouvelait mes fièvres. Mes nuits se peuplèrent de cauchemars. Je retombai malade.

Chaque jour les nouvelles étaient pires. Gravelotte, avec ses trente-six mille hommes, français et allemands, fauchés en quelques heures, succédait à Saint- Privat. Puis les efforts sublimes mais impuissants de Mac-Mahon, repoussé jusqu'à Sedan. Et enfin Sedan! Sedan...

Ah ! l'horrible réveil !

Le mois d'août était mort la veille dans le fracas des armes, des hoquets. Mais la plainte des mourants allait encore vers l'espérance.

Le mois de septembre à peine né devint maudit. Son premier cri de guerre fut étouffé par la maili brutale et lâche du Destin. Cent mille hommes, cent mille Français durent capituler. Et l'empereur des Français dut remettre son épée au roi de Prusse.

Ah! le cri de douleur, le cri de rage poussé par la nation entière ! Nul ne peut l'oublier.

Le 1" septembre, vers dix heures, Claude, mon intendant, frappa à ma porte. Je ne dormais pas. Il me remit la copie des premières dépêches : « Bataille de Sedan engagée. Mac-Mahon blessé, etc.. »

« Ah! je vous en supplie, lui dis-je. Retournez là-bas, et aussitôt une nouvelle dépêche, apportez-la-moi. Je pressens quelque chose d'incroyable, de grand ! Quelque chose d'autre va venir; et nous avons tant souffert depuis un mois, que cela ne peut être que du bien, du beau; car la balance du bon Dieu égalise joies et souffrances. Allez, mon bon Claude, allez. »

Et je m'endormis en pleine confiance. J'étais si fatiguée que je dormis jusqu'à une heure. Quand je m'éveillai, ma femme de chambre Félicie, la plus délicieuse jeune fille qu'on puisse rêver, était assise près de mon lit. Sa jolie figure, ses grands yeux noirs étaient empreints d'une telle tristesse, que mon cœur s'arrêta de battre. Je la regardai anxieuse; elle me remit une dépêche, la copie de là-bas : « L'empereur Napoléon III vient de remettre son épée. » Le sang m'empourpra le visage et, mes poumons étant trop faibles pour retenir un pareil flux, je laissai tomber ma tête sur l'oreiller, et le sang s'échappa de mes lèvres avec la plainte de tout mon être.

Je restai trois jours entre la vie et la mort. Le docteur Leudet fit chercher un ami de mon père, un armateur nommé M. Maunoir. Il accourut avec sa jeune femme, bien malade, elle aussi, plus malade que moi sous son aspect de fraîcheur, car elle mourut six mois après.

Grâce à leur sollicitude et aux soins énergiques du docteur Leudet, je sortis vivante de cette crise. Mais je résolus de rentrer à Paris do suite. L'état de siège allait être proclamé. Je ne voulais pas que ma mère, mes sœurs, ma nièce restassent dans la capitale. Du reste, la folie du départ s'était emparée de tout le monde, malades et touristes.

Je trouvai une voiture de poste qui consentit, à prix d'or, à me conduire au premier train qui passait.

Là, je pus me caser tant bien que ma], mais, arrivée à Bordeaux, impossible de trouver cinq places dans l'express. Mon intendant obtint de monter près du chauffeur. Mme Guérard et ma femme de chambre se casèrent je ne sais plus où, et moi j'entrai dans un wagon où se trouvaient empilées neuf personnes.

Un vieil homme laid voulut repousser mon petit garçon que j'avais introduit dans le wagon, mais je le repoussai violemment à mon tour, disant : « Pas une force humaine ne nous fera descendre de ce wagon, entendez-vous, vieil homme laid! Nous sommes là, nous y resterons ! »

Une grosse dame, qui prenait plus de place à elle seule que trois personnes ordinaires, s'écria : « C'est gai, on étouffe déjà. C'est honteux de laisser monter dans un wagon onze personnes, quand il n'y a place que pour huit. — Eh bien, descendez, dis- je en me retournant vivement, et, vous partie, on ne sera plus que sept ! »

Le rire étouffé des autres voyageurs me fit comprendre que j'avais gagné mon auditoire.

Trois jeunes hommes m'offrirent leur place; je refusai et déclarai que je resterai debout. Les jeunes hommes se levèrent et déclarèrent qu'ils resteraient debout. Aussi, la grosse dame héla un employé : « Monsieur l'employé! écoutez... » — L'employé s'arrêta hâtivement, le pied prêt à continuer sa marche.

« C'est honteux! monsieur l'employé, nous gommes onze dans ce wagon ! Il est impossible de se mouvoir. — N'en croyez pas un mot, monsieur l'employé,

s'écria un des jeunes hommes. Voyez, il y a encore trois places vides, nous restons tous debout, envoyeznous du monde ! »

L'employé s'en alla en riant et maugréant contre la plaignante, qui interpella violemment le jeune homme. Celui-ci s'inclina respectueusement devant elle : « Madame, lui dit-il, si vous voulez bien vous calmer, vous allez être très contente : nous allons nous mettre sept, en comptant l'enfant, de ce côté-ci, et vous resterez quatre de votre côté.» Le vieil homme laid, qui était mince et petit, roula un regard du côté de la grosse dame : « Quatre... murmura-t-il, quatre... ». Et son accent, son regard indiquaient que la grosso dame prenait plus d'une place.

Cet accent, ce regard ne furent pas perdus pour le jeune homme; et avant que le vieil homme laid eût bien compris : « Tenez, monsieur, vous allez vous mettre de notre côté, dans ce bon petit coin, tous les minces seront ensemble. » Et il fit mettre à la place du vieux un placide et doux Anglais de dix-huit à vingt ans : un torse de lutteur surmonté d'une tête de baby blond. Une toute jeune femme placée en face de la grosse dame riait aux larmes. Nous trouvâmes place tous les six dans ce côté des minces, un peu serrés, mais vraiment égayés par ces petits mic-macs; et on avait besoin de s'égayer.

Le jeune homme qui avait si spirituellement arrangé les choses était un grand beau garçon, à la figure blonde, aux yeux bleus, aux cheveux presque blancs, ce qui donnait à son visage une fraîcheur et une jeunesse attrayantes. Il prit, pendant la nuit, l'enfant sur ses genoux.

Pu reste, en dehors do l'enfant, de l^. grosse dame

et du jeune Anglais, personne ne dormait, la chaleur étant accablante. On parlait de la guerre.

Un des jeunes gens me dit, après quelques hésitations, que je ressemblais à Mlle Sarah Bernhardt. Je lui répondis que j'avais de bonnes raisons pour cela.

Les jeunes gens se présentèrent : Albert Delpit, celui qui m'avait reconnue. Le baron van Zelern ou van Zerlen, je ne sais plus bien, un Hollandais. Et Félix Faure, le jeune homme aux cheveux blancs, qui me dit être du Havre et connaître beaucoup ma grand'mère.

Je restai liée d'amitié avec ces trois hommes. Sauf Albert Delpit, qui devint mon ennemi plus tard. Tous trois sont morts : Albert Delpit en désespéré, ayant touché à tout sans arriver à rien ; le baron hollandais dans un accident de chemin de fer; et Félix Faure en Président de la République française.

La jeune femme, en entendant mon nom, se présenta à son tour : « Je crois, me dit-elle, que nous sommes un peu parentes : je suis Mme Laroquc. — De Bordeaux? lui dis- je. — Oui. » Et nous pûmes causer de notre famille : la femme du frère de ma mère était une demoiselle Laroque, de Bordeaux.

Le voyage passa assez vite malgré la chaleur, l'entassement et la soif.

L'arrivée à Paris fut plus attristée. Chacun se serra vivement la main. La mari de la grosse dame l'attendait à la gare; il lui présenta sans mot dire une dépêche. La malheureuse en ayant pris connaissance, poussa un cri et tomba sanglotante dans ses bras.

Quel malheur venait de la frapper? Je la regardai; oh! comme elle n'était plus ridicule, la pauvre femme! J'eus un serrement de cœur à la pensée que nous

avions tant ri d'elle alors qu'elle était déjà touchée par le malheur.

Rentrée chez moi, je fis prévenir ma mère que j'irai la voir dans la journée. Elle vint de suite, désirant savoir dans quel état de santé je me trouvais. C'est alors que nous arrangeâmes tout pour le départ de la famille, sauf moi qui voulais rester dans Paris assiégé. Ma mère, mon petit garçon et sa bonne, mes sœurs, ma tante Annette qui dirigeait ma maison, et la femme de chambre de ma mère, toutes furent prêtes à partir le surlendemain. J'avais fait retenir au Havre, à Frascati, ce qu'il fallait pour toute la smala.

Mais vouloir partir n'était rien. C'est pouvoir partir. Les gares étaient envahies par des familles comme la mienne qui émigraient par sagesse.

J'avais envoyé mon intendant retenir un compartiment. Il revint trois heures après, les vêtements déchirés, ayant reçu force coups de poing et de pied. « Madame ne peut pas aller dans cette foule, me dit-:l, c'est impossible. Je ne suffirai pas pour la défendre. Et encore, si Madame était seule... mais avec Madame votre mère, ces demoiselles, et les enfants... c'est impossible, impossible. »

Je fis chercher en hâte trois de mes amis, je leur expliquai mon embarras, et les priai de m'accompagner.

J'adjoignis à mon intendant mon maître d'hôtel et le domestique de ma mère, lequel amena avec lui son jeune frère, qui était curé et qui se prêta de bonne grâce à nous accompagner. Nous partîmes tous dans un omnibus de chemin de fer. Nous étions dix-sept et il n'y avait en réalité que neuf voyageurs. Eh bien, je vous affirme que ces huit défenseurs n'étaient pas de trop, car ce n'était pas des êtres humains qui prenaient

des billets, c'était des bêtes sauvages traquées par la peur, talonnées par le désir de fuir.

Ces brutes ne voyaient rien, que le petit guichet où se prenaient les billets, que la porte qui conduisait au train, que le train qui assurait la fuite.

La présence du jeune curé nous fut d'un grand secours. Son caractère religieux retenait parfois la bourrade.

Tous les miens, installés dans leur compartiment réservé, m'envoyaient des baisers, quand le train s'ébranla. J'eus un frisson de terreur à me sentir tout à coup si seule. C'était la première fois que je quittais ce petit être qui m'était plus cher que tout au monde.

Deux bras m'entourèrent tendrement; et une voix murmura : « Ma petite Sarah, pourquoi n'êtes-vous pas partie? Vous, si faible de santé, pourrez-vous supporter la solitude sans ce cher petit? » C'était Mme Guérard qui, arrivée trop tard pour embrasser l'enfant, restait là pour consoler la mère.

Je me laissai aller à mon désespoir. Je regrettais maintenant de l'avoir émigré. Et cependant, si on arrivait à se battre dans Paris?... Pas un instant l'idée ne me vint que j'aurais pu partir avec lui. Je me croyais utile dans Paris. Utile à quoi? Cette croyance était stupide, mais elle était mienne. Je pensais que tous les êtres valides — et, malgré ma faiblesse, je me sentais valide, non sans raison, je l'ai prouvé depuis — devaient rester dans Paris. Et j'étais restée sans savoir ce que j'y ferais.

Je vécus quelques jours très stupéfiée par ce manque de vie autour de moi, par ce manque d'amour.

Cependant, la défense s'organisait. Je résolus d'employer mes forces et mon intelligence à soigner les blessés. Mais où installer une ambulance? L'Odéon avait fermé ses portes. Je remuai ciel et terre pour qu'on me permit d'installer une ambulance à l'Odéon. Et, grâce à Emile de Girardin et à Duquesnel,mon désir fut exaucé.

Je me rendis au Ministère de la guerre et fis ma déclaration et ma demande. Je fus acceptée comme ambulance militaire.

Mais il fallait des vivres. J'écrivis un mot au préfet de police. Une estafette arrivait peu de temps après mon message. Il me remit ce mot du préfet :

Madame, s'il vous est possible de venir de suite, je .vous attendrai jusqu'à six heures. Sinon, je vous recevrai demain matin, à huit heures. Excusez cette heure matinale, mais je suis pris à la Chambre, dès neuf heures du matin; et comme votre mot me semble très pressant, j'ai hâte de vous être agréable si cela est en mon pouvoir. Comte de Kératey.

Je me souvenais d'un comte de Kératry qui m'avait été présenté chez ma tante, le soir où j'avais dit des vers accompagnée par Rossini; mais c'était un jeune lieutenant, joli garçon, spirituel et fringant. Il m'avait introduit chez sa mère. Je disais des poésies dans les soirées de la comtesse.

Le jeune lieutenant était parti pour le Mexique. Nous avions correspondu pendant quelque temps. Puis les hasards de la vie nous avaient séparés.

Je demandai à Guérard si elle pensait que le préfet était proche parent de mon jeune ami. « Je pense que oui », me dit-elle. Et nous causâmes de cela dans la voiture qui nous conduisait, car je me rendis de suite aux Tuileries, où siégeait le préfet.

Mon cœur se serra en arrivant devant le perron. J'étais venue là quelques mois auparavant, un matin d'avril, avec Mme Guérard. Comme aujourd'hui, un huissier avait ouvert la portière de ma voiture; mais le doux soleil d'avril éclairait alors les marches, s'accrochait aux brillantes lanternes des équipages, qui sillonnaient la cour dans tous les sens.

C'était alors un va-et-vient empressé et joyeux de jeunes officiers, un élégant échange de saluts.

Aujourd'hui le soleil de novembre, ouaté et sournois, plombait tout ce qu'il touchait. Les fiacres noirs et souillés se succédaient, accrochant la grille, écornant les marches, reculant ou avançant sous la grossière interpellation des cochers. Les saluts s'échangeaient par des : « Comment vas- tu, vieux? — Oh ! la gueule de bois! — Eh bien, a-t-on des nouvelles? — Oui, nous sommes i... ! etc.... »

Ce palais n'était plus le même. L'atmosphère était changée. Le parfum léger que laisse dans l'air le pas-

sage de femmes élégantes avait disparu. Une vague odeur de tabac, de vêtements gras, de cheveux sales alourdissait Tair.

Ah! la jolie impératrice des Français! je la revoyais dans sa robe bleue brodée d'argent, appelant à son aide la fée de Cendrillon pour i'aider à remettre son petit soulier. — Ce délicieux prince impérial, je le revoyais m'aidant à placer des pots de verveines, de marguerites, et tenant dans ses bras trop faibles un énorme pot de rhododendrons derrière lequel son joli visage disparaissait.

Enfin, je revoyais l'empereur Napoléon III, avec ses yeux mi-clos, applaudissant à la répétition de la révérence qui lui était destinée.

Et la blonde impératrice s'était enfuie, vêtue de vêtements étranges, dans le coupé de son dentiste américain; car ce n'est même pas un Français qui a eu le courage de protéger la malheureuse femme, c'est un étranger. Et le doux et utopiste empereur avait vainement essayé de se faire tuer sur le champ de bataille. Deux chevaux tués sous lui, et pas une égratignure. Et il avait rendu son épée. Et nous avions tous pleuré de rage, de honte et de douleur en apprenant cette remise d'épée. Et quel courage ne lui avait-il pas fallu, à cet homme brave, pour accomplir cet acte ! Il avait voulu sauver cent mille hommes, épargner cent mille vies, rassurer cent mille mères.

Pauvre cher empereur! L'histoire lui rendra justice un jour, car il était bon et humanitaire, et confiant. Hélas! hélas trop!

Je m'arrêtai un instant, avant do pénétrer dans les appartements du préfet. J'essuyai mes yeux; et pour

changer mes idées, je dis à « mon petit'dame » : « Tu me trouverais jolie, dis, si tu me voyais pour la première fois? — Oh! oui, dit-elle vivement. — Tant mieux! car il faut que ce vieux préfet me trouve jolie, j'ai tant de choses à lui demander. »

Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant le lieutenant devenu capitaine et préfet de police. Mon nom, lancé par l'huissier de service, le fit bondir de son fauteuil; et c'est les deux mains tendues, le visage rieur, qu'il s'avança vers moi. « Hein? vous m'aviez oublié? » me dit-il. Et il salua d'un bonjour amical Mme Guérard.

« Mais je ne croyais pas que c'était vous, et j'en suis bien heureuse; vous allez m'accorder tout ce que je veux. — Voyez-vous cela! fit-il en éclatant de rire. Eh bien, ordonnez. Madame! — Voilà : Je veux du pain, du lait, de la viande, des légumes, du sucre, du vin, de l'eau-de-vie, des pommes de terre, des œufs, du café... débitai- je d'une seule haleine. — Ah ! laissez-moi respirer! s'écria le préfet-comte. Vous parlez si vite, que cela m'étouffe. »

Je m'arrêtai et repris une seconde après : « J'ai installé une ambulance à l'Odéon ; mais, comme je suis une ambulance militaire, la municipalité me refuse des vivres. J'ai déjà cinq blessés, je parviens à m'en tirer; mais on m'annonce d'autres blessés, et il va falloir les nourrir. — Vous serez servie au delà de vos désirs. Il y a dans le palais des vivres préparés par la malheureuse impératrice pour de longs mois; je vais vous envoyer tout cela, sauf la viande, le pain et le lait; mais pour cela, je vais faire donner des ordres pour que votre ambulance soit comprise dans le service municipal, quoique vous soyez ambulance militaire. Puis, voici un bon pour

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du sel et d'autres denrées, vous irez les chercher au nouvel Opéra. »

Je le regardai, incrédule. « Au nouvel Opéra?... mais il est en construction, il n'y a que des échafaudages.

— Oui, c'est cela. Vous prendrez la petite porte sous l'échafaudage qui fait face à la rue Scribe ; vous monterez par l'escalier en colimaçon qui conduit au bureau des denrées; et on vous servira. »

« Ah! je veux encore vous demander quelque chose.

— Parlez ! Je suis résigné à vos ordres. — Je suis très inquiète, on a mis un dépôt de poudre dans les caves de rOdéon : si on venait à bombarder Paris et qu'un obus tombât sur le monument, nous sauterions tous, et ce n'est pas mon but. — Ceci est fort juste, dit l'aimable homme, et rien n'est plus bête que d'avoir fait un dépôt de poudre à cet endroit. Mais pour cela, je vais avoir plus de mal, parce que j'ai affaire à un tas de bourgeois entêtés qui veulent organiser la défense à leur manière. Tâchez de m'avoir une pétition signée des propriétaires et commerçants les plus influents du quartier. Êtes- vous contente? — Oui, lui dis- je, en lui serrant amicalement les mains, oui, vous êtes bon et charmant, merci. »

Je fis un mouvement vers la porte et m'arrêtai hypnotisée par un paletot placé sur un fauteuil.

Mme Guérard, qui avait suivi mon regard, me tira doucement par la manche. « Oh! ma petite Sarah, ne faites pas cela! » Mais je coulai un regard quémandeur vers le jeune préfet qui, ne comprenant pas, me dit : « Qu'est-ce qu'il y a encore pour votre service, jolie Madame? » Je montrai du doigt le paletot, me faisant aussi charmeuse que possible.

« Je vous demande pardon, fit-il, ahuri, je ne com-

MEMOIRES DE SARAII BEUNHARDT 215

prends pas du tout. » Mon doigt restait tendu vers l'objet désigné : « Donnez-le-moi? lui dis-je. — Mon paletot? — Oui. — Pourquoi faire? — Pour mes blessés convalescents. » Il s'esclaffa en tombant sur un siège.

Je repris, un peu vexée par ce rire inextinguible : « Ce n'est pas si drôle, ce que je dis là. Écoutez-moi : J'ai un pauvre garçon qui a seulement deux doigts emportés, il ne veut pas rester au lit, et ça se comprend. Sa capote de soldat n'est pas assez chaude, et j'ai beaucoup de mal à chauffer le grand foyer de l'Odéon, où se tiennent les gens valides; cet homme -là a chaud maintenant, parce que j'ai pris le paletot d'Henri Fould qui est venu l'autre jour me voir, et comme mon blessé est un colosse et qu'Henri Fould est un géant, je n'aurais jamais retrouvé une semblable occasion; mais il va me falloir beaucoup de paletots, et celui-ci me paraît très chaud. » Je caressais l'intérieur fourré du vêtement convoité.

Le jeune préfet étouffait de rire. Il vida les poches de son paletot et, me montrant un magnifique foulard de soie blanche qu'il retira de la plus profonde : « Vous me permettez de garder mon foulard? ».

Je fis signe que oui, d'un air résigné. Il sonna et, reprenant un air solennel, malgré le rire de ses yeux, il dit à l'huissier en lui remettant le paletot : « Portez cela dans la voiture de ces dames. » Je le remerciai et partis tout heureuse.

Je revins douze jours après, avec une liste couverte de signatures des propriétaires et commerçants du quartier de rOdéon; mais je restai pétrifiée sur le pas de la porte du cabinet du préfet, car celui-ci, au lieu de s'avancer vers moi, se précipita vers un placard qu'il

ouvrit violemment et referma de même, après y avoir jeté quelque chose. Puis il se tint appuyé dessus comme pour m'en interdire l'entrée, me disant de sa voix spirituelle et railleuse : «Pardonnez-moi, mais j'ai pris un gros rhume, après votre première visite. J'ai mis mon paletot... Oh! un vilain vieux paletot, pas chaud, ajouta-t-il vivement, mais enfin un paletot. Je l'ai mis là-dedans; et voilà! Je prends la clef! » Et mettant cette clef dans sa poche, il vint me faire asseoir.

Mais la conversation perdit son ton de gaminerie, les nouvelles étant tristes. Depuis douze jours, les blessés s'entassaient dans les ambulances. Tout allait mal. La politique extérieure, la politique intérieure. Les Allemands s'avançaient sur Paris. On formait l'armée de la liOire. Gambetta, Chanzy, Bourbaki, Trochu, organisaient une défense désespérée.

Nous parlâmes longtemps de ces tristesses; je lui fis part de ma douloureuse impression, la dernière fois que j'étais venue ici, aux Tuileries; mon évocation des êtres si brillants, si pensants, si heureux alors, et si affreusement à plaindre aujourd'hui. Nous restâmes silencieux ; puis je lui serrai la main, lui disant que j'avais reçu tous ses envois, et je rentrai à l'ambulance.

En effet, le préfet m'avait envoyé : dix barriques de vin rouge, deux d'eau-de-vie, trente mile œufs rangés dans des caisses pleines de chaux et de son, cent sacs de café, vingt boîtes de thé, quarante caisses de bisouils Albert, mille boites de conserves et quantité d'autres choses.

M. Menier, le grand chocolatier, m'avait envoyé cinq cents livres de chocolat. Un de mes amis, minotier, m'avait fait don de vingt sacs de farine, dont six de

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ouvrit vioieuiinf;rii oi referma de même, après y avoir jeté quelque chose. Puis il se tint appuyé dessus comme pour m'en interdire l'entrée, me disant de sa voix spirituelle et railleuse : «Pardonnez-moi, mais j'ai pris un gros rhume, après votre première visite. J'ai mis mon paletot... Oh! un vilain vieux paletot, pa.s chaud, ajouta-t-il vivement, mais enfm un paletot. Je l'ai mis là-dedans; et voilà! Je prends la clef! » Et mettant cette clef dans sa poche, il vint me faire asseoir.

Mais la conversation perdit son ton de gaminerie, les nouvelles étant tristes. Depuis douze jours, les ble.ssés s'entassaient <|âWbtejâB>b«iAJBi»eaaa «ub/trilait mal. La politique extérieure, la politique intérieure. Les Allemands s'avançaient sur^lft4^.^CW formait l'armée de la

Loire. Gamb«)j^g4|n^^,.J^^i^lyj,alia«*V"' organisaient une défense désespérée.

Nous parlâmes longtemps de ces tristesses; je lui fis part de ma douloureuse impression, la dernière fois que j'étais venue ici, aux Tuileries; mon évocation des êtres si brillants, si pensants, si heureux alors, et si affreusement à plaindre aujourd'hui. Nous restâmes silencieux ; puis je lui serrai la main, lui disant que j'avais reçu tous ses envois, et je rentrai à l'ambulance.

En effet, le préfet m'avait envoyé : dix barriques de vin rouge, deux d'eau-de-vie, trente mile œufs rangés dans des caisses pleines de chaux et de de café, vingt boîtes de thé, quarante i cuits Albert, mille boites de conserves et quantité d'autres choses.

M. Menier, le grand chocolatier, m'avait envoyé cinq cents livres de chocolat. Un de mes amis, minotier, m'avait fait don de vingt saps de farine, dont six de

farine de maïs. Ce minotier était celui qui m'avait demandée en mariage quand j'étais au Conservatoire. Félix Potin, mon voisin de jadis quand j'habitais 11, boulevard Malesherbes, avait répondu à mon appel et m'avait envoyé deux tonneaux de raisin sec, cent boîtes de sardines, trois sacs de riz, deux sacs de lentilles et vingt pains de sucre. J'avais reçu de M. de Rothschild deux barriques d'eau-de-vie et cent bouteilles de son vin pour les convalescents.

Je reçus, en plus, un cadeau très inattendu. Léonie Dubourg, une camarade de Grand-Champs, m'envoyait cinquante boites de fer-blanc renfermant chacune quatre livres de beurre salé. Cette jeune fille avait épousé un riche gentilhomme campagnard qui s'occupait de ses fermes, très nombreuses, paraît-il. Je fus très touchée de son souvenir, car je ne l'avais pas revue depuis le couvent.

J'avais en plus réquisitionné tous les paletots, toutes les pantoufles de mes amis. J'avais acheté un solde de deux cents gilets de flanelle; et ma tante Betzy, qui vivait et vit encore en Hollande — elle était la sœur de ma grand'mère aveugle et elle a aujourd'hui quatrevingt-treize ans, — ma tante Betzy trouvait moyen de me faire parvenir, par le délicieux ambassadeur de Hollande, trois cents chemises de nuit en magnifique toile de son pays, et cent paires de draps.

Je recevais de la charpie et des bandes de tous les coins de Paris. Mais c'est surtout au Palais de l'Industrie que j'allais me ravitailler en charpie et en linge de pansement.

n y avait là, comme « cheffesse » de toutes les ambulances, une adorable femme nommée Mlle Hocquigny. Tout ce qu'elle faisait, elle le faisait avec une grâce

rieuse; tout ce qu'elle refusait, elle le refusait avec une grâce douloureuse. Mlle Hocquigny avait passé la trentaine. C'était une vieille fille qui paraisait une jeune femme : de grands yeux bleus pleins de rêve, une bouche rieuse, un ovale délicieux, des petites fossettes, et au-dessus de cette grâce, de ce rêve, de cette bouche coquette et prometteuse, un grand front comme les vierges des primitifs, un grand front un peu bombé, cerné par deux larges bandeaux très plats, très lisses, séparés par une raie droite, fine, impeccable. Ce front était comme le rempart protecteur de ce délicieux visage.

Mlle Hocquigny, très courtisée, très adorée, restait insensible à tous les hommages. Elle se sentait heureuse d'être aimée, mais elle ne permettait pas qu'on le lui dise.

Le Palais de l'Industrie avait un service extraordinaire de médecins, de chirurgiens célèbres; tous étaient amoureux de Mlle Hocquigny, même les convalescents; et, comme elle m'avait prise en grande amitié, elle me faisait part de ses remarques, de ses observations et de son triste dédain. Grâce à elle, je ne manquai jamais de linge, ni de charpie.

J'avais organisé mon ambulance avec peu de monde. Ma cuisinière s'était installée au foyer du public. Je lui avais acheté un immense fourneau et elle pouvait faire des soupes et des tisanes pour cinquante hommes. Son mari était chef infirmier. Je lui avais adjoint deux aides; et Mme Guérard, Mme Lambquin et moi étions les infirmières. Nous devions veiller deux à la fois, de sorte que iious passions toujours deux nuits sur trois. Mais je préférais cela que de prendre une femme que je ne connaissais pas.

Mme Lambquin jouait les duègnes à l'Odéon. C'était une femme de visage laid, de tournure commune, mais pleine de talent. Elle avait le verbe haut et la conversation gauloise. Pour elle, un chat était un chat, et elle n'admettait pas la sournoiserie des sous-entendus. Elle était parfois gênante par la crudité de ses mots et de ses réflexions, mais elle était bonne, active, alerte et dévouée.

Mes amis, qui faisaient leur service sur les remparts, venaient me servir de secrétaires pendant leurs heures loisibles; car j'avais un livre que je présentais chaque jour à un sergent du Val-de-Grâce qui venait savoir si j'avais des rentrants, des morts ou des sortants.

Paris était assiégé. On ne pouvait plus sortir bien loin. On ne recevait plus de nouvelles. Mais le cercle allemand n'enserrait pas les portes de la ville.

Le baron Larrey venait de temps en temps. Et j'avais comme chirurgien en chef le docteur Duchesne, qui a sacrifié ses jours, ses nuits, son talent, exclusivement aux soins de mes malheureux hommes pendant les cinq mois que dura cet affreux et réel cauchemar.

Je ne puis évoquer ces heures terribles sans une profonde émotion. Ce n'était plus la patrie en danger qui me tenait les nerfs en éveil, mais les souffrances de tous ses enfants. Ceux qui se battaient là-bas; ceux qu'on nous apportait fracassés ou mourants; ces nobles femmes du peuple qui faisaient la queue des heures et des heures pour recevoir le morceau de pain, de viande, le pichet de lait nécessaire à nourrir les pauvres gosses; ah ! les pauvres femmes !... Je les voyais des fenêtres du théâtre. Je les voyais se serrer les unes contre les autres,

bleuies par le froid, tapant les pieds pour ne pas les laisser geler, car cet hiver fut le plus cruel qu'on eut à subir dans une période de vingt années.

Bien souvent on m'amenait une de ces silencieuses héroïnes évanouie de fatigue ou prise de congestion subite occasionnée par le froid.

Trois malheureuses femmes furent transportées à l'ambulance. L'une d'elles avait les pieds gelés : elle perdit le pouce du pied droit. L'autre, une grosse énorme femme qui nourrissait, avait ses pauvres seins plus durs que du bois : elle hurlait de douleur. La plus jeune, une enfant de seize à dix-huit ans, mourut de froid, sur le brancard où je l'avais fait installer, afin qu'elle fût conduite chez elle. Il y avait, ce 24 décembre 1870, quinze degrés de froid.

Bien souvent, j'envoyais Guillaume, notre infirmier, les réconforter par un peu d'eau-de-vie. Ah! que de souffrances n'ont-elles pas endurées, ces mères désolées, ces sœurs craintives, ces fiancées inquiètes! Et combien on excuse leurs révoltes de la Commune ! même leurs folies sanguinaires !

Mon ambulance était pleine. J'avais soixante lits, et dus en improviser dix autres. Les soldats étaient dans le foyer des artistes et du public; les officiers dans une salle réservée jadis au buffet du théâtre.

Un jour, on m'amena un jeune Breton nommé Marie Le Gallec; il avait reçu une balle dans la poitrine, et une autre balle lui avait cassé le poignet. Le docteur Duchesne me dit simplement, après lui avoir serré fortement la poitrine d'un large bandage et étayé son pauvre poignet par des petits morceaux de bois : «Donnez à cet homme ce qu'il désire, c'est un moribond. »

MEMOIRES DE SARAH BERNHARDT S'il

Je m'approchai de lui : « Dites-moi ce qui vous ferait plaisir, Marie Le Gallec ? — Soupe ! » me réponditil brusquement et laconiquement. Guérard s'empressa vers la cuisine et revint peu après avec un large bol plein de bouillon gras avec du pain grillé trempant dedans. Je mis le bol sur la petite planchette portative à quatre petits pieds qui servait pour les repas de mes blessés et qui, grâce à ces petits pieds, était d'une commodité parfaite.

Le moribond me regarda fixement. « Barra! me dit-il, barra! » — Je lui présentai la cuillère. Il secoua la tête négativement. Jeluiprésentailesel,le poivre. « Barra!... barra! » continua-t-il. Et sa pauvre poitrine trouée sifflait sous les efforts répétés de son énergique demande.

J'envoyai immédiatement au Ministère de la Marine où se trouvaient sûrement des marins bretons. J'expliquai mon triste embarras, et mon ignorance du dialecte breton. On me répondit cette phrase : « Barra veut dire pain. » Heureuse, je courus vers Le Gallec avec un gros morceau de pain. Sa figure s'illumina, il prit le pain de sa main valide, le cassa avec ses dents, et laissa tomber les morceaux dans le bol.

Puis il mit sa cuillère au milieu de cette étrange soupe et, tant que celle-ci ne put tenir debout au milieu de son bol, il entassa le pain. Enfin, la cuillère se tint droite sans oscillations, et le jeune soldat sourit. Il se préparait à manger cette horrible pâtée, quand le jeune prêtre de Saint-Sulpice attaché à mon ambulance, que j'avais fait chercher après les tristes paroles du docteur, lui posa doucement la main sur son bras, arrêtant ainsi son mouvement de satisfaction gourmande. Le pauvre regarda le prêtre qui lui montrait le petit saint-ciboire : « Oh!... » fit-il. Et posant son gros mou-

choir sur sa soupe fumante, il croisa ses mains. Nou^ avions développé autour de son lit les deux paravents qui servaient à isoler les mourants ou les morts.

Il resta seul avec le prêtre pendant que je faisais la ronde autour des malades, pour calmer les gouailleurs ou aider les croyants à se soulever pour la prière, quand le jeune prêtre entr' ouvrit la légère clôture.

Marie Le Gallec, la figure éclairée, mangeait son abominable panade. Il s'endormit après, s'éveilla pour demander à boire, mourut tout aussitôt, dans un léger spasme d'étouffement.

Heureusement, je ne perdis pas beaucoup d'hommes sur les trois cents qui passèrent par mon ambulance. Car la mort de ces malheureux me bouleversait. Mais je pus, quoique très jeune — j'avais alors vingt-quatre ans, — me rendre compte de la lâcheté de quelquesuns et de l'héroïsme de beaucoup d'autres.

Un jeune Savoyard de dix-huit ans avait eu l'index enlevé. Sûrement, d'après le baron Larrey, ce gars s'était fait sauter le doigt avec son fusil. Mais je ne ne voulais pas le croire. J'observai cependant que, malgré les soins donnés à ce doigt, il ne guérissait pas. Je fis, sans qu'il s'en aperçût, son pansement d'une façon différente et j'eus la preuve, le lendemain, que ce pansement avait été changé. Je racontai le fait à Mme Lambquin, qui était de garde cette nuit-là avec Mme Guérard. « Bien, bien, me dit-elle, je veillerai, dormez, mon enfant, et comptez sur moi. »

Le lendemain, quand j'arrivai, elle me dit qu'elle avait surpris le gars grattant la plaie de son doigt avec son couteau. J'appelai le jeune Savoyard, lui déclarant que j'allais faire mon rapport au Val-de-Grâce. Il se prit à pleurer et me jura qu'il ne recommencerait plus.

MÉMOIRES DE SARAIl BERNHARDT 333

' Cinq jours après, il était guéri. Je signai son bulletin de sortie, et il fut envoyé au service de la défense. Qu*est-il devenu?

Un autre malade nous surprenait également. Chaque fois que sa plaie était sur le point de se guérir, il était pris d'une dysenterie cfîrayante qui retardait sa guérison. Ceci parut suspect au docteur Duchesne, qui me pria de guetter cet homme. Et nous eûmes, au bout d'un assez long temps, la certitude que le blessé avait imaginé la plus comique invention.

Il couchait près du mur et n'avait donc pas de voisin d'un côté. Il travaillait la nuit à limer le cuivre de son lit. Il faisait tomber le résidu de son travail dans un petit pot de pharmacie qui avait renfermé un onguent quelconque. Quelques gouttes d'eau et du gros sel mêlés à la cendrée de cuivre composaient un empoisonnement qui faillit un jour coûter la vie à son inventeur. J'étais révoltée par ce stratagème. J'écrivis au Val-de-Grâce, et une voiture d'ambulance vint prendre le mauvais Français.

Mais, à côté de ces tristes êtres, que d'héroïsmes !

On m'amena un jour un jeune capitaine : un grand diable, taillé en hercule, ayant une tête superbe, au regard franc.

Il fut inscrit sur mon livre : capitaine Menesson. Il avait reçu une balle dans le haut du bras à la naissance de l'épaule. Mais quand, aidée de l'infirmier, j'essayai doucement de lui enlever sa capote, trois balles tombèrent du capuchon qu'il avait relevé sur sa tête et je comptai seize trous de balle dans sa capote.

Ce jeune officier était resté debout pendant trois heures durant, servant ainsi de cible et couvrant la retraite de ses hommes, qui tiraient sans désemparer

sur [les ennemis. Cela se passait dans les vignes de Champigny.

On me l'avait amené évanoui dans une voiture d'ambulance.

Il avait perdu beaucoup de sang, et était ù moitié mort de fatigue et de faiblesse. Il était doux et charmant, et se croyait, deux jours après, assez guéri pour retourner se battre; mais les docteurs s'y opposèrent, et sa sœur, qui était religieuse, le supplia d'attendre qu'il fût à peu près guéri. « Oh ! pas tout à fait, disaitelle doucement, mais juste assez pour avoir la force de te battre. »

On vint, peu de temps après son entrée à l'ambulance, lui remettre la croix de la Légion d'honneur. Et ce fut une seconde d'émotion très poignante. Les malheureux blessés qui ne pouvaient bouger tournaient vers lui leur tête douloureuse et, les yeux brillant sous le voile des larmes, ils lui envoyaient un fraternel regard. Les plus valides tendaient leurs mains vers les mains du jeune colosse.

Le soir même, c'était Noël, j'avais décoré l'ambulance de grandes guirlandes de verdure. J'avais fait de jolies petites chapelles devant mes vierges; et le jeune curé de Saint-Sulpice vint prendre part à no'.re pauvre et poétique Noël. Il récita de douces prières, et les blessés, dont beaucoup étaient bretons, entonnèrent des chansons tristes et graves, pleines de charme.

Porel, aujourd'hui directeur du théâtre du Vaudeville, avait été blessé sur le plateau d'Avron. Il était convalescent. Il fut mon hôte, avec deux officiers qui étaient prêts à quitter l'ambulance.

Le souper de Noël est resté dans mon souvenir

comme une des heures les plus charmantes et les plus mélancoliques. Nous soupâmes dans la toute petite pièce qui nous servait de chambre. Nos trois lits, recouverts d'étoffes et de fourrures que j'avais fait venir de chez moi, nous servaient de sièges. Mlle Hocquigny m'avait envoyé cinq mètres de boudin blanc, et mes pauv es soldats un peu valides se réjouirent de ce plat délicat. Un de mes amis m'avait fait faire vingt grandes brioches; et j'avais commandé de grands bols de punch dont les flammes irisées amusèrent follement les grands enfants malades. Le jeune curé de Saint-Sulpice accepta un petit morceau de brioche, une goutte de vin blanc et partit.

Oh! qu'il était charmant et bon, ce jeune curé! Et il savait si bien faire taire Fortin, un blessé insupportable qui peu à peu s'humanisait et finissait par trouver qu'il était « un bon bougre ». Pauvre petit curé de Saint-Sulpice ! Il fut fusillé par les communards. Et j'ai pleuré des jours et des jours l'assassinat du petit curé de Saint-Sulpice.

Cependant, on arrivait en janvier. L'armée ennemie tenait Paris enserré dans son étreinte chaque jour plus étroite. Les vivres se faisaient rares. Un froid lupal enveloppait la ville; et les pauvres soldats qui tombaient, parfois légèrement blessés, s'endormaient doucecement du sommeil éternel, le cerveau engourdi, le corps mi-gelé.

On ne recevait plus de nouvelles. Cependant, grâce au ministre des États-Unis qui avait voulu rester dans Paris, une lettre parvenait de temps à autre. C'est ainsi que je reçus un petit papier, mince et souple comme un pétale de primevère, me disant : « Nous partons tous pour La Haye. Tout le monde bien. Bon courage. Mille baisers. — Ta mère. » Cette impalpable missive datait de dix-sept jours.

Ainsi, maman, mes sœurs, mon petit garçon, tout le monde était à I-a Haye depuis ce temps, et mon esprit sans cesse en voyage vers eux s'égarait sur la route qui conduit vers Le Havre, où je les croyais installés et tranquilles chez une cousine de ma grand'mère

MEMOIRES DE 8ARAH BBRNHARDT 227

paternelle. Où étaient-ils? Chez qui étaient-ils? J'avais deux tantes à La Haye, mais étaient-elles là? Je ne pouvais plus diriger ma pensée. Et à partir de ce moment, je ne cessai de souffrir d'une angoisse inquiète et torturante.

Je faisais l'impossible pour avoir du bois. Avant son départ en ballon le 9 octobre, le comte de Kératry m'en avait envoyé une grande provision, mais j'étais sur le point d'en manquer. Aussi, je défendis de toucher à ce qui restait dans les caves, afin de n'être pas prise au dépourvu en cas grave.

Je brûlai tous les petits bancs du théâtre de l'Odéon, toutes les caisses de bois qui servaient à enfermer les accessoires, pas mal de vieux bancs romains, fauteuils et chaises curules enfouis dans les dessous, tout ce qui me tombait sous la main.

Enfin, prenant ma désespérance en pitié, la jolie Mlle Hocquigny me fit envoyer dix mille kilos de bois. Je repris courage.

On parlait beaucoup de viande conservée par un nouveau système, laquelle viande ne perdait ni son sang, ni son pouvoir nutritif. J'envoyai Mme Guérard à la Mairie du quartier de l'Odéon où on délivrait ces denrées; mais une brute lui répondit que lorsque j'aurais retiré les bondieuseries de mon ambulance, on me donnerait des vivres.

En effet, le maire, M. Hérisson, était venu, avec un fonctionnaire occupant une haute situation, visiter mon ambulance. Le personnage important me pria de retirer les jolies vierges blanches placées sur les cheminées et consoles, et d'enlever le divin crucifié pendu dans chaque pièce où se trouvaient les blessés. Sur mon

refus, un peu insolent et très positif, d'agir selon le gré des visiteurs, le célèbre républicain me tourna le dos et donna l'ordre que tout me fût refusé à la Mairie.

Mais j'étais entêtée. Je remuai ciel et terre, et j'obtins, malgré l'ordre du chef, d'être comprise dans la distribution des vivres. — Il est vrai de dire que le maire était un homme charmant.

Guérard revint donc après la troisième visite à la Mairie, avec un enfant qui poussait une brouette contenant dix énormes bocaux dans lesquels se trouvait cette viande miraculeuse. Je reçus le précieux envoi avec une joie infinie, car mes hommes étaient presque privés de viande depuis trois jours, et le bien-aimé pot-au-feu était une ressource bien nécessaire pour les pauvres blessés.

Sur les bocaux, toute une inscription indiquait la manière de procéder pour ouvrir le bocal : « Laisser tremper la viande tant d'heures, etc., etc.. »

Mme Lambquin, Mme Guérard, moi, tout le personnel de l'infirmerie, étaient groupés, anxieux et curieux, autour des récipients de verre.

Je chargeai le chef infirmier d'ouvrir le plus grand, dans lequel on entrevoyait, à travers l'épaisseur du verre, un énorme morceau de bœuf qui plongeait dans une eau épaisse et trouble. La ficelle retenant le gros papier qui cachait le bouchon fut coupée et, au moment où l'infirmier se préparait à introduire le tirebouchon, une explosion tonitruante se fit entendre et une odeur fétide emplit la pièce. Tout le monde s'enfuit épouvanté.

Je rappelai les effarés et les écœurés et, leur montrant l'inscription, ils purent lire ces mots : « Ne point

s'inquiéter de la mauvaise odeur à l'ouverture du bocal. » Courageux et résignés, nous reprîmes notre besogne, le cœur soulevé sans cesse par l'abominable exhalaison.

Je sortis le bœuf et le mit dans un grand plat apporté à cet effet. Cinq minutes après, la viande devenait bleue, puis noire, et tellement insoutenable de puanteur, que je résolus de la jeter. Mais Mme Lambquin, plus avisée, plus raisonnable, me dit : « Non! Oh! non, ma chère petite, nous ne sommes pas à une époque où nous pouvons jeter la viande, môme pourrie. — Remettons-la dans le bocal, et renvoyez-la à la Mairie. »

Je suivis son très sage conseil, et bien m'en prit : car une ambulance privée qui s'était installée boulevard Médicis, ayant éprouvé la même horreur que nous à l'ouverture des bocaux, jeta le contenu dans la rue. Quelques instants après, la foule, ameutée et ne voulant rien entendre, hurlait des injures contre les « aristos », les « calottins », les « espions », qui jetaient à la rue la bonne viande destinée aux malades, et dont les chiens se régalaient quand le peuple crevait de faim... etc., etc.

On eut grand peine à empêcher les misérables fous et folles d'envahir l'ambulance. Et une malheureuse infirmière étant sortie, fut frappée, houspillée et, finalement, laissée à moitié morte de coups. Elle ne voulut pas être transportée dans son ambulance; et le pharmacien me pria de la prendre. Je la gardai quelques jours dans une loge au second étage et, quand elle fut rétablie, elle demanda à rester infirmière chez moi. J'accédai à son désir et la gardai ensuite comme seconde femme de chambre.

830 MA DOUBLE JVIE

Cette jeune fille, qui était douce, blonde et timide, était prédestinée au malheur; elle fut trouvée morte dans le cimetière du Père-Lachaise après l'échaufîourée des communards traqués par les Versaillais. Une balle perdue l'avait frappée à la nuque pendant qu'elle était en prière sur la tombe de sa petite sœur, morte de la variole deux jours avant.

Je l'avais emmenée à Saint-Germain, où j'étais venue m'installer pendant les horreurs de la Commune. Ce n'est qu'après une grande résistance que je lui permis d'aller à Paris. Pauvre petite !

Ne pouvant pas compter sur cette nourriture de viande conservée, je passai un contrat avec un équarrisseur qui me fournit, à un prix assez élevé, de la viande de cheval ; et ce fut, jusqu'à la fin, la seule viande que nous mangeâmes. Bien préparée, bien assaisonnée, elle était fort bonne.

L'espoir avait fui tous les cœurs. On vivait dans l'attente d'on ne sait quoi. Une atmosphère de malheur plombait le ciel. Et ce fut comme un soulagement quand le bombardement commença, le 27 décembre.

Enfin, il arrivait quelque chose de nouveau! C'était une ère de souffrances nouvelles. C'était du bruit. On mourait d'inconnu depuis deux semaines.

Le l^'^ janvier 187 i, on avait levé les verres à la santé des absents, au repos des morts; et le toast s'était étranglé dans les gosiers serrés.

Toutes les nuits, nous entendions sous les fenêtres de rOdéon le lugubre cri appelant : « Ambulance ! Ambulance ! » Et nous descendions au-devant du triste convoi.

Une, deux, parfois trois voitures se succédaient,

pleines de pauvres soldats blessés. Ils étaient là, dix, douze, rangés sur la paille, étendus ou assis.

Je déclarais avoir une ou deux places et, levant la lanterne, je regardais dans la voiture; alors les têtes se tournaient lentement vers le falot. D'aucuns fermaient leurs yeux, trop affaiblis pour supporter même cette fugitive lueur.

Aidée du sergent qui accompagnait la voiture et de notre infirmier, on descendait avec peine un de ces malheureux sur l'étroit brancard qui devait le monter à l'ambulance.

Oh ! la douloureuse angoisse ! quand, tenant la tête du patient, je m'apercevais qu'elle devenait si lourde... si lourde !... Quand, penchée sur cette tête inerte, je ne sentais plus aucun souffle... Alors, le sergent donnait l'ordre de rétrograder; et le pauvre mort était remis à sa place dans la voiture, tandis qu'on descendait un nouveau blessé. Les autres moribonds se reculaient un peu pour ne pas profaner le mort.

Ah! quel était mon chagrin quand le sergent me disait : « Tâchez, je vous en prie, d'en caser encore un ou deux. C'est une pitié que de rouler ainsi ces pauvres bougres, d'ambulance en ambulance; le Valde-Grâce est plein. — Soit, je vais en prendre encore deux. »

Et je me demandais avec angoisse comment je ferais pour les coucher?... Alors, nous donnions nos lits, et les pauvres étaient ; auvés.

Car il faut dire que depuis le le"" janvier nous couchions toutes trois, toutes les nuits, à l'ambulance. Nous avions de grandes robes de chambre en molleton gris, un peu semblables aux capotes des soldats. La première éveillée par un appel ou une plainte bondis-

sait de son lit et, s'il en était besoin, réveillait les deux autres.

Une nuit, le 10 janvier, Guérard et moi attendions, assises sur les banquettes du foyer des artistes, le douloureux appel : « Ambulance ! » On s'était battu ferme à Clamart et nous savions qu'il y aurait de nombreux blessés.

Jefaisaispartà Guérard de ma crainte que les bombes, qui avaient déjà atteint le Muséum, la Sorbonne, la Salpêtrière, le Val-de-Grâce, etc., etc.. n'atteignissent enfin l'Odéon. « Oh! ma petite Sarah, me dit la tendre femme, le drapeau de l'ambulance flotte si haut qu'ils ne peuvent s'y tromper. Il faudrait qu'ils le fissent exprès; et ce serait abominable. — Mais, ma chère Guérard, pourquoi les veux-tu, ces exécrables ennemis, meilleurs que nous? N'avons-nous pas agi, à Berlin, comme des sauvages en 1806? — Mais à Paris, il y a des monuments admirables... — Eh bien, et Moscou? n'était-elle pas remplie de chefsd'œuvre? Et le Kremlin est un des plus beaux monuments du monde ! Cela ne nous a pas empêchés de livrer au pillage cette admirable ville... Non! mon pauvre « petit'dame », ne te fais pas illusion : que les armées soient russes, allemandes, françaises ou espagnoles, elles sont des armées; c'est-à-dire des êtres qui forment un « Tout » impersonnel, un « Tout » féroce et inconscient! Les Allemands bombarderont tout Paris si la possibihté leur en est offerte. Ma pauvre Guérard, il faut en prendre ton parti... »

J'achevais à peine ma phrase, qu'une terrible détonation éveilla le quartier endormi. Guérard et moi, assises l'une en face de l'autre, nous nous trouvâmes au milieu de la pièce, serrées et effarées. Ma pauvre

cuisinière, la figure toute blanche, vint chercher du secours près de moi.

Les coups se succédaient assez fréquents. C'était de notre côté que le bombardement commençait ce soir-là.

J'allai vers les blessés. Ils ne s'étaient guère émus. Un seul, un enfant de quinze ans que nous avions surnommé « Bébé rose », était assis sur son lit. Comme je m'approchai de lui pour le calmer, il me montra sa petite médaille de la Sainte- Vierge : « C'est grâce à Elle que je n'ai pas été tué. Si on mettait la Sainte- Vierge sur les remparts de Paris, les bombes n'arriveraient pas. » Et il se recoucha, tenant sa petite médaille dans sa main.

Le bombardement continua jusqu'à six heures du matin.

« Ambulance! Ambulance! » Nous descendîmes, Guérard et moi. « Tenez, nous dit le sergent, prenez cet homme, il perd tout son sang, il n'arrivera jamais si je continue avec lui. »

Le brancard transporta le blessé ; mais, comme c'était un Allemand, je priai le sous-officier de prendre tous ses papiers pour les porter au Ministère. L'homme prit la place d'un convalescent que j'installai ailleurs. Je lui demandai son nom : « Franz Mayer, premier soldat de la landwehr silésienne »; puis il s'évanouit, affaibli par la perte de son sang.

Les premiers soins l'ayant fait revenir à lui, je lui demandai s'il désirait quelque chose, mais il ne répondit pas un mot. Je pensai donc que cet homme ne parlait pas le français et, personne ne parlant l'allemand à l'ambulance, je remis au lendemain le soin de faire venir quelqu'un sachant cette langue.

Je dois dire que le pauvre homme fut mal accueilli par ses camarades de dortoir : un soldat nommé Fortin, âgé de vingt-trois ans, véritable enfant de Paris, loustic, endiablé, drôle et bon enfant, ne cessait d'invectiver le jeune Allemand; mais celui-ci ne bronchait pas. J'allai plusieurs fois vers Fortin, le priant de se taire; c'était inutile. Mis en joyeuse humeur par le succès de fou rire qu'il obtenait à chaque boutade nouvelle, il continuait de plus belle, empêchant les autres de dormir, se remuant follement dans son lit, et vociférant une injure quand un mouvement trop brusque avivait sa douleur, car ce malheureux avait le nerf sciatique arraché par une balle, et il souffrait atrocement.

Après mon troisième et infructueux appel au silence, je donnai l'ordre aux deux infirmiers de le transporter dans une chambre, seul. Il me fit mander et me promit d'être sage toute la nuit. Je levai l'ordre donné et il tint parole. Mais le lendemain, je fis transporter Franz Mayer dans une chambre où se trouvait un j euno Breton qui, ayant eu le crâne fracassé par un éclat d'obus, avait besoin du plus grand calme.

Un de mes amis parlant très bien l'allemand vint pour savoir du Silésience qu'il pouvait désirer. Le visage du blessé s'illumina en entendant parler sa langue, puis se tournant vers moi :

« Je comprends très bien le français, Madame, et si j'ai entendu avec calme les horreurs débitées par votre soldat français, c'est que je sais que vous ne pouvez pas tenir deux jours de plus, et que je comprends son exaspération. — Et pourquoi croyez-vous que nous ne pouvons pas tenir? — Parce que je sais que vous en êtes réduits à manger des rats. » Le docteur Duchesne venait

d'arriver et pansait le blessé, qui avait une horrible plaie en haut de la cuisse. « Eh bien, mon ami, lui dit-il, quand votre fièvre sera tombée, vous mangerez une belle aile de poulet. » L'Allemand haussa les épaules. « En attendant, buvez ceci, et vous m'en direz des nouvelles. » Et il lui présenta un verre d'eau coupée par l'excellent cognac que m'avait envoyé le préfet. C'est, du reste, la seule tisane qui fut jamais prise par mes soldats.

Le Silésien ne parla plus. Mais il prit l'air fermé et circonspect des gens qui savent et ne veulent pas dire.

Cependant, on continuait à nous bombarder. Le drapeau d'ambulance servait sûrement de cible aux ennemis, car ils tiraient avec une justesse surprenante et rectifiaient leur tir dés qu'une bombe s'écartait un peu des alentours du Luxembourg, Nous reçûmes ainsi plus de douze bombes dans la même nuit. Ces lugubres obus semblaient, quand ils éclataient en l'air, un spectacle de fête. Puis les éclats lumineux retombaient noirs et meurtriers.

Georges Boyer, qui était alors un jeune journaliste, vint me rendre visite à l'ambulance, et je lui racontai les terrifiantes beautés de la nuit. « Oh! je voudrais bien voir cela! me dit-il. — Venez ce soir, vers neuf ou dix heures, et vous verrez. »

Nous passâmes plusieurs heures à la petite fenêtre ronde de ma loge, qui s'orientait vers Ghâtillon. C'était de là que les Allemands tiraient le plus.

Nous écoutions dans le silence de la nuit les bruits sourds venant de là-bas; puis, une lumière, un formidable coup lointain, et la bombe arrivait sur nous,

tombant en avant, en arrière, éclatant à son but ou dans le ciel.

Une fois, nous n'eûmes que le temps de nous reculer vivement — et encore, — le déplacement de Tair nous frappa si violemment que nous fûmes une seconde sous l'impression d'avoir été touchés. L'obus était tombé sous ma loge, accrochant la corniche qu'il entraîna dans sa chute vers la terre, où il éclata faiblement.

Mais quel ne fut pas mon étonnement de voir une nuée d'enfants s'abattre sur les morceaux brûlants, telle une nuée de moineaux sur le crottin frais quand la voiture a passé. Les petits vagabonds se disputaient les débris de l'engin de guerre.

Je me demandais ce qu'ils pouvaient faire de cela. « Oh! ne cherchez pas, me dit Boyer; ces petits crèvela-faim veulent les vendre. « Et c'était vrai. L'infirmier envoyé aux renseignements m'amena un enfant d'une dizaine d'années.

« Qu'est-ce que tu veux faire de cela, mon petit ami? lui dis- je en lui prenant le morceau d'obus encore chaud et encore dangereux par le coupant de ses déchirures. — Je vais le vendre ! — Pourquoi faire? — Pour acheter un tour à la queue de la distribution de viande! — Mais tu risques ta vie, mon pauvre petit. Quelquefois les obus se succèdent très vite. Où étais-tu donc quand l'obus est tombé? — Étendu là sur le rebord du parapet en pierre qui soutient la grille. » Et il montrait le jardin du Luxembourg qui fait face à l'Odéon, du côté de l'entrée des artistes.

Nous achetâmes à cet enfant tous ses petits débris, sans oser lui donner un conseil qui eût semblé sage. Mais pourquoi lui commander la sagesse, à ce petit

être qui n'entendait parler que de massacres, d'incendies, de vengeance, de représailles : et tout cela de par l'honneur! de par la foi! de par le droit! Et puis était-il possible de se garer? Tous ceux qui habitaient le faubourg Saint-Germain étaient exposés à être écrabouillés, car, très heureusement, les ennemis ne purent bombarder Paris que de ce côté; et encore, pas partout. Non, c'était notre quartier de beaucoup le plus dangereux.

Un jour que le baron Larrey était venu pour voir Franz Mayer très malade, il écrivit une ordonnance qu'un petit aide-infirmier avait ordre de rapporter vite, vite. Comme l'enfant aimait assez à musarder, je me mis à la fenêtre : « Toto! » Il s'appelait Victor. Le pharmacien faisait le coin de la place Médicis. Il était six heures du soir. Toto leva la tête et, m'apercevant, se mit à rire et à gambader en courant vers le pharmacien. Il n'avait plus que quatre ou cinq mètres à faire et, comme il se tournait vers ma fenêtre, je battis des mains en lui criant : « Bien! reviens aussi vite ! »

Hélas! le pauvre petit! Avant qu'il eût ouvert la bouche pour répondre, il fut coupé en deux par un obus qui venait de tomber et avait rebondi sans éclater à un mètre de hauteur, venant frapper l'enfant en pleine poitrine.

Je poussai un tel cri que tout le monde accourut. Mais je ne pouvais répondre. Je bousculai tout, descendant l'escalier, faisant signe qu'on me suive, articulant des mots : « brancard... petit... pharmacien... » Ah! l'horreur! l'horreur! Quand nous arrivâmes près de l'enfant, ses pauvres entrailles étaient répan^dues sur le sol, toute sa poitrine, sa pauvre petite figure rouge

et pouponne étaient dépouillées de leur chair, plus d'yeux, plus de nez, plus de bouche, rien, rien, que des cheveux au bout d'une loque sanglante, à un mètre de sa tête. On eût dit que deux pattes de tigre avaient ouvert le ventre et dépiauté avec rage et raffinement le pauvre petit squelette.

Le baron Larrey, le meilleur des hommes, eut une légère pâleur à ce spectacle. Il en voyait bien d'autres, certes; mais ce pauvre petit était un holocauste bien inutile.

Ah! l'injustice de la guerre! l'infamie de la guerre! Il ne viendra donc pas, le moment rêvé où il n'y aura plus de guerres possibles! Où un monarque qui voudrait la guerre serait détrôné et emprisonné comme un malfaiteur? Il ne viendra donc pas le moment où il y aura un cénacle cosmopolite où le sage de chaque pays représentera sa nation et où les droits de l'humanité seront discutés et respectés?

Tant d'hommes pensent ce que je pense! Tant de femmes disent comme moi! Et rien ne se fait. La pusillanimité d'un Oriental, la mauvaise humeur d'un souverain peuvent mettre encore des centaines de milliers d'hommes face à face! Et il y a des gens si savants : des chimistes, qui passent leur temps à rêver, à chercher, à trouver des poudres écrabouillant tout, des bombes blessant vingt, trente hommes, des fusils répercutant leurs meurtrières besognes jusqu'à ce que la balle tombe morte elle-même après avoir crevé dix à douze poitrines.

J'ai connu un chercheur de ballons que j'aimais beaucoup, car chercher la direction des ballons, c'était pour moi chercher la réalisation du rêve : voler dans les airs, se rapprocher du ciel, aller sans route devant

soi, sans route derrière soi, sans autre plafond que Téther du ciel, avec sous les pieds l'ouate humide des nuages...

Ah! que je m'intéressais aux recherches de mon ami! Mais un jour, illuminé par sa nouvelle trouvaille» il vint à moi : « Ah! j'ai trouvé quelque chose qui me rend fou de joie! » Et il se mit à m'expliquer que son ballon pourrait contenir sans danger des matières inflammables, parce que ceci... parce que cela... grâce à ceci... grâce à cela... « Mais pourquoi faire? lui dis- je, abasourdie par tant de paroles, affolée par tant de mots techniques. — Comment, pourquoi faire? Mais pour la guerre! On pourra tirer et jeter des bombes terribles, de mille à douze cents... même à quinze cents mètres; et impossible de rien recevoir à une pareille distance. Mon ballon, grâce à l'enduit (qui est mon invention) dont les toiles seront revêtues, ne craindra rien pour le feu ! ni pour le gaz ! »

Mais, l'interrompant brusquement : « Je ne veux plus rien savoir, ni de vous, ni de votre invention. Je vous croyais un savant humanitaire, et vous êtes une bête sauvage! Vous cherchiez la plus belle manifestation du génie humain, de ces fêtes du ciel dont j'étais déjà si amoureuse, vous voulez maintenant les transformer en lâches attaques contre la terre, vous me faites horreur! Allez-vous-en! » Et je laissai mon ami avec sa courte honte et sa cruelle invention. Ses efforts n'ont piis {d)outi selon son rOvc.

Les restes du pauvre gosse furent mis dans une toute petite bière. Et Mme Guérard et moi suivîmes le corbillard des pauvres par une matinée si froide, que le conducteur du char funèbre dut s'arrêter pour prendre

un verre de vin chaud, sans quoi le Tialheureux eût été frappé de congestion.

Nous étions seules, en voiture. L'enfant était élevé par sa grand'mère, laquelle, impotente des deux jambes, tricotait des gilets et des bas de laine. C'est, du reste, en allant faire une commande de tricots et de bas pour mes hommes que j'avais connu la mère Tricottin, comme on la nommait, et son petit-fils, Victor Durieux. Je pris, sur sa demande, l'enfant comme petit commissionnaire; et la pauvre vieille m'en avait une telle reconnaissance, que je n'osais aller la voir pour lui annoncer la mort du petit.

C'est Mme Guérard qui se rendit rue de Vaugirard, où habitait la vieille. Dès qu'elle la vit entrer, elle comprit à son visage attristé qu'un malheur était arrivé. « Bon Dieu, ma pauvre dame, est-ce que la jeune dame maigriotte (c'était moi) est morte ? » Mme Guérard lui apprit alors, aussi doucement que possible, la douloureuse nouvelle. Mais la vieille retira ses lunettes, regarda la visiteuse, essuya ses lunettes, les remit sur son nez, et se mit à bougonner violemment contre son fds, le père du petit mort, qui avait eu cet enfant avec une gueuse; et qu'elle l'avait bien prévu, que le malheur s'abattrait sur eux... Et elle continua, non à regretter le pauvre petit, mais à injurier son fils, soldat dans l'armée de la Loire.

Malgré le peu de chagrin de cette grand'mère, je vins chez elle après l'enterrement. « Tout est fini. Madame Durieux. Mais j'ai pris une concession de cinq ans pour le pauvre petiot. » Elle se retourna, comiquement furieuse. « C'est-y pas une folie! Maintenant qu'il est avec le bon Dieu, y n'a ])lus besoin de rien! Aurai bien mieux valu m'achetei' un lopin de teri'e, ()iii

rapporterait quelque chose ! Les morts font pas pousser des légumes ! »

Cette boutade était si terriblement logique que, malgré son odieuse brutalité, je me rendis au désir de la mère Tricottin et lui fis le même cadeau qu'à l'enfant. Chacun aurait son lopin de terre : le petit, qui, lui, avait droit à la vie, pour y dormir son éternel sommeil; la vieille, pour y disputer son reste de vie à la mort qui la guettait.

Je revins à l'ambulance, triste et énervée. Une joie cependant m'y attendait : un ami tenait à la main un tout petit, tout petit papier de soie. Il y avait ces deux lignes écrites de la main de ma mère : « Nous sommes tous très bien portants à Hombourg. »

Je bondis de fureur. A Hombourg! Toute ma famille était à Hombourg! Installée tranquillement chez l'ennemi! Je me creusai la tête pour deviner par quelle extraordinaire combinaison ma mère s'était rendue à Hombourg. Je savais que ma jolie tante Rosine avait une amie chez laquelle elle descendait chaque année; car elle se rendait tous les ans pendant deux mois à Hombourg, deux mois à Baden-Baden, et un mois à Spa : ma tante étant l'être le plus joueur que le bon Dieu ait créé. Enfin! ceux-là qui m'étaient si chers étaient bien portants! C'était le principal. Mais j'en voulais à ma mère de s'être rendue à Hombourg.

Je remerciai mille fois l'ami porteur du petit papier envoyé par le ministre américain qui se dédoublait pour donner aide et consolation aux Parisiens. Puis, je lui remis un mot pour ma mère dans le cas où il serait possible de le faire parvenir.

On continuait à bombarder Paris. Une nuit, les frères de l'école chrétienne vinrent réclamer des bras et des

voitures pour ramasser les morts sur le plateau de Ghâtillon. Je donnai mes deux voitures et je voulus aller avec eux sur le champ de bataille.

Ah! l'horrible et dantesque souvenir! La nuit était glaciale. Nous avancions avec peine. Enfin, des torches et des falots nous indiquèrent que c'était là. Je descendis avec l'infirmier et son aide. Je portais une lanterne. Il fallait s'avancer lentement, car on heurtait à chaque pas des mourants ou des morts. Nous passions en murmurant : « Ambulance! ambulance! » Alors, une plainte dirigeai nos pas.

Ah! le premier que je trouvai ainsi! Il était à moitié couché, le corps appuyé contre un monceau de morts. Je levai ma lanterne près de son visage. Il avait l'oreille et la moitié delà mâchoire emportées. De gros caillots de sang coagulé par le froid pendaient le long de sa mâchoire inférieure. Son regard était fou. Je ramassai un brin de paille et, le trempant dans la gourde, j'aspirai quelques gouttes d'eau-de-vie que j'insufflai entre les dents du pauvre enfant. Je renouvelai ce manège trois ou quatre fois. Il reprit un peu de vie, et nous le transportâmes dans une des voitures. Ainsi fut fait pour les autres. Quelques-uns buvaient à même la gourde, ce qui abrégeait la besogne.

Un de ces malheureux était effroyable à voir : un éclat d'obus l'avait absolument déshabillé de tout le haut du corps ; seuls les deux bras avaient conservé les manches déchiquetées à la naissance de l'épaule. Aucune trace de blessure. Son pauvre torse nu était marbré de grosses taches noires, et le sang coulait lentement des commissures de la bouche. Je m'approchai, car il me semblait respirer. Je lui fis prendre quelques gouttes du cordial vivifiant. Il entr'ouvrit les yeux et dit : « Merci. »

Nous le transportâmes dans la voiture, où le pauvre mourut dans un spasme hémorragique qui couvrit tous les autres blessés d'un abondant flot de sang noir. Le jour venait peu à peu, un jour ouaté et sournois. Les falots s'éteignaient et nous nous distinguions tous les uns les autres. Une centaine de personnes étaient là : petites sœurs de charité, infirmiers militaires et civils, les frères des écoles chrétiennes, d'autres prêtres, et quelques dames qui, comme moi, mettaient toutes leurs forces, tout leur cœur, au service des blessés. Le spectacle était plus lugubre encore à la lueur du jour, car tout ce que la nuit gardait dans ses ombres apparaissait alors sous le jour blafard et tardif de ce matin de janvier.

Il y avait tant de blessés qu'on ne put les transporter tous, et je sanglotais de mon impuissance. Cependant, d'autres voitures arrivaient ; mais il y en avait tant et tant!... Beaucoup d'entre eux, légèrement blessés, étaient morts de froid.

En rentrant à l'ambulance, je trouvai à la porte un de mes amis, officier de marine, qui m'amenait un marin blessé au fort d'Ivry. Il avait reçu une balle sous l'œil droit. Il fut inscrit sous le nom de Désiré Bloas, contremaître, âgé de vingt-sept ans. C'était un magnifique gaillard au regard franc, à la parole brève.

Quand il fut installé dans son lit, le docteur Duchesne fit chercher un barbier pour le raser, ayant eu ses larges et épais favoris fourrages par la balle, qui s'était logée dans la glande salivaire, entraînant avec elle poils et chairs dans la blessure. Le chirurgien dirigea ses pinces dans la plaie pour en extraire les morceaux de chair qui bouchaient l'orifice; et il fallut ensuite des pinces excessivement fines pour

arracher tous les poils qui s'étaient entremêlés dans cet inextricable hachis. Quand le barbier passa doucement le rasoir autour de la plaie, le malheureux devint livide, et un juron s'échappa de ses lèvres; mais il tourna son regard vers moi : « Pardon, Mademoiselle.» J'étais très jeune, mais je paraissais encore plus jeune que mon âge, j'avais l'air d'une toute jeune fille.

Je tenais dans ma main la main du pauvre marin, et je le réconfortais par mille paroles douces qui montent du cœur des femmes jusqu'à leurs lèvres, quand elles ont à consoler une douleur morale ou physique. « Ah ! Mademoiselle !... me dit le pauvre Bloas quand son pansement fut fini. Mademoiselle, vous m'avez donné du courage. »

Quand l'apaisement fut venu, je lui demandai s'il voulat manger quelque chose. « Oui, me dit-il. — Eh bien, mon gars, s'écria Mme Lambquin, voulezvous de la soupe, du fromage, ou des confitures? » Et le solide et puissant gaillard dit en souriant : « Oui, des confitures. »

Désiré Bloas me parlait souvent de sa mère, qui habitait tout près de Brest. Il avait pour cette mère une véritable adoration, mais il semblait avoir une effroyable rancœur contre son père; car, un jour que je lui demandai si son père vivait encore, il leva ses yeux hardis et les fixa avec un incroyable défi de mépris douloureux sur un être pour lui seul visible. Hélas! le brave enfant devait finir cruellement; je dirai comment plus tard.

Les souffrances du siège commençaient à mordre sur le moral des Parisiens. On venait de rationner le pain :

MEMOIRES DE SARAH BERNHARDT 2i5

300 grammes pour les adultes, 150 grammes pour les enfants.

Une fureur sourde s'empara du peuple à cette nouvelle. Les femmes restaient les plus courageuses; mais les hommes s'irritaient. Les querelles s'envenimaient; les uns voulaient la guerre à outrance, les autres, la paix.

Un jour que j'entrai dans la chambre de Franz Mayer pour lui porter son repas, il se mit dans une fureur comique, jetant son poulet par terre et disant qu'il ne voulait plus manger rîen, rien, parce qu'on l'avait trompé en lui disant que les Parisiens n'en avaient pas pour deux jours avant de se rendre : et il y avait dix-sept jours qu'il était à l'ambulance, et on lui donnait du poulet.

Ce qu'il ne savait pas, le pauvre, c'est que j'avais acheté au début du siège une quarantaine de poulets et six oies, que j'élevais dans mon cabinet de toilette, rue de Rome. Oh! il était joli, mon cabinet de toilette!... Mais je laissai croire à Franz que tout Paris était plein de poulets, de canards, d'oies, et autres bipèdes domestiques.

Cependant le bombardement continuait. Et je dus transporter une nuit tous mes malades dans les caves de rOdéon; car, au moment où Mme Guérard aidait un blessé à se remettre au lit, il tomba un obus sur le lit même, entre elle et l'officier. Je frissonne encore en pensant que trois minutes plus tard le malheureux homme, étant étendu dans son lit, eût été tué, quoique l'obus n'ait pas éclaté.

Nous ne pûmes rester longtemps dans les caves. L'eau gagnait; et les rats nous tourmentaient. Je

décidai donc le déménagement de Tambulance, et fis transporter les plus malades au Val-de-Grâce. Je gardai une vingtaine d'hommes en voie de convalescence. Je louai, pour les installer, un immense appartement vacant, rue Taitbout, 58. Et c'est là que j'attendis l'armistice. J'étais anxieuse, à mourir. Aucune nouvelle des miens depuis un si long temps. Je ne dormais plus. J'étais devenue l'ombre de moi-même.

Jules Favre fut chargé des négociations avec Bismarck. Ah! ces deux jours de préliminaires furent les plus énervants pour les assiégés. On apportait des fausses nouvelles : des exigences folles, exorbitantes des Allemands, qui ne furent pas tendres aux vaincus. Il y eut un instant de stupeur quand on apprit qu'il fallait payer deux cents millions, là, tout de suite; et les finances étaient en un si triste état, qu'on frémissait à l'idée de ne pouvoir réunir ces deux cents millions.

Le baron Alphonse de Rothschild, enfermé dans Paris avec sa femme et ses frères, engagea sa signature pour les deux cents millions. Ce beau geste a été vite oublié. Il en est même qui le nient. Ah ! l'ingratitude des foules est humiliante pour l'humanité civilisée; car l'ingratitude est le mal des peuples blancs, disait un Peau- Rouge, et il avait raison.

Quand nous apprîmes dans Paris que l'armistice était signé pour vingt jours, une épouvantable tristesse s'empara de tous les êtres, même de ceux qui désiraient le plus vivement la paix.

Chaque Parisien sentit sur sa joue la main du vainqueur. C'était le stigmate, le soufflet donné par l'abominable traité de paix. — Ah! ce trente et un janvier 1871, je me souviens : anémiée par les privations, minée

par le chagrin, torturée d'inquiétude pour les miens, je me dirigeais avec Mme Guérard et deux amis vers le parc Monceau. Tout à coup, un de mes amis, M. de Plancy, devint pâle comme un mort. Je suivis son regard : un soldat passait. Il était sans armes. Puis deux autres. Ils étaient sans armes. Et ils étaient si pâles, ces pauvres soldats désarmés, ces humbles héros; il y avait une telle douleur dans le découragement de leur démarche, il y avait dans leur regard adressé aux femmes, un « Ce n'est pas notre faute... » si pitoyable, si attendrissant, que j'éclatai en sanglots, et voulus de suite rentrer chez moi. Je ne voulais plus rencontrer les soldats français désarmés. Je résolus de partir le plus vite possible à la recherche de ma famille.

J'obtins que Paul de Rémusat me fit recevoir do M. Thiers, auquel je demandai un sauf-conduit. Mais je ne pouvais partir seule. Je sentais bien que le voyage que j'allais entreprendre était très dangereux. M. Thiers et Paul de Rémusat m'avaient prévenue; et je prévoyais une promiscuité incessante avec mon compagnon de route.

Je renonçai donc à emmener mon domestique et résolus de prendre une amie avec moi. Je courus tout naturellement chez Guérard; mais son mari, si doux, se refusa formellement à ce qu'elle partit. Il trouvait ce voyage fou et dangereux. Fou, il l'était en effet. Dangereux, il le fut.

Je n'insistai pas. Je fis venir la jeune institutrice de mon fils, Mlle Chesneau. Je lui demandai si elle voulait venir avec moi. Je ne lui cachai aucun des dangers du voyage. Elle sauta de joie et se tint prête à partir dans les douze heures.

Cette jeune fille est aujourd'hui la femme du com-

mandant Monfils. Et, — comme la vie est pleine d'imprévu! — elle se trouve être l'institutrice des deux filles de mon fils, son ancien élève.

Mlle Chesneau était alors une toute jeune fille ressemblant à une créole, avec de très beaux yeux noirs, doux et timides, et une voix d'enfant. A nous voir toutes deux, on nous aurait pris pour deux gamines, car, quoique plus âgée que la jeune fille, ma minceur et mon visage me donnaient l'aspect plus jeune qu'elle.

C'eût été folie d'emporter une malle avec nous. Je pris un sac pour nous deux. Il n'y avait dedans que du linge de rechange et des bas. J'avais pris mon revolver et en offris un à Mlle Chesneau, mais elle le refusa avec horreur; et elle me montra une énorme paire de ciseaux dans un énorme étui. « Mais qu'est-ce que vous voulez faire de ça? — Je me tuerai, me répondit-elle tout doucement. Je me tuerai si on nous attaque. »

Je fus surprise de la divergence de nos caractères : Moi, je prenais un revolver, décidée à tuer pour me défendre; elle, était décidée à se tuer pour se défendre.

Le 4 février, nous partîmes enfin pour ce voyage, qui devait durer trois jours et en dura onze. A la première porte où je me présentai pour quitter Paris, je fus renvoyée brutalement.

Les permis de sortie étaient soumis au visa des avant-postes allemands. J'allai à une autre porte; mais ce ne fut qu'à la poterne des Poissonniers que je pus faire viser mon passeport-sauf-conduit.

On nous conduisit dans un petit hangar, transformé en bureau. Un général prussien était assis. Il me toisa : « C'est vous Sarah Bernhardt?... — Oui. — Cette demoiselle vous accompagne ?.. . — Oui. — Vous pensez traverser facilement? — Je l'espère. — Eh bien, vous vous trompez. Vous feriez mieux de rentrer dans Paris. — Non, je veux partir. Je verrai bien ce qui m' arrivera; mais je veux partir. »

Il haussa les épaules, appela un officier, lui dit je ne sais quoi en allemand et sortit, nous laissant seules sans nos passeports.

Nous étions là depuis un quart d'heure peut-être, quand une voix connue frappa mon oreille : c'était un de mes amis, René Griffon, qui, ayant appris mon départ, avait voulu me rejoindre pour me dissuader. Mais sa peine fut perdue : je voulais partir.

Le général revint quelque temps après. Griffon s'inquiéta de ce qui pouvait nous arriver. « Tout! lui répondit l'officier, — et pire que tout! » Griffon parlait l'allemand, et eut avec cet officier un colloque à notre sujet; ce qui m'agaçait un peu, car, ne comprenant pas, je me figurais qu'il excitait le général à nous empêcher de partir. Mais je résistai aux prières et aux supplications, même aux menaces.

Quelques instants après, une voiture très bien attelée s'arrêta à la porte du hangar. « Voilà! me dit brutalement l'officier allemand. Je vais vous faire conduire à Gonesse, où vous trouverez le train d'approvisionnement qui part dans une heure. Je vous recommande au chef de gare, le commandant X... — Après, que Dieu vous garde ! »

Je montai dans la voiture du général et dis au revoir à mon pauvre ami désespéré.

Nous arrivâmes à Gonesse et descendîmes devant la gare, où se trouvait un petit groupe de personnes causant à voix basse. Le cocher me fit le salut militaire et, refusant ce que je voulais lui donner, partit à fond de train.

Je m'avançai vers le groupe, me demandant à qui j'allais m'adresser, lorsqu'une voix amie m'interpella : « Comment, vous, ici! Où allez-vous? » C'était Villaret,le ténor en vogue de l'Opéra, qui allait, je crois, rejoindre sa jeune femme, dont il n'avait aucune nouvelle depuis cinq mois.

Il me présenta un de ses amis, voyageant avec lui, dont je ne me rappelle pas le nom; puis le fds du général Pélissier et un très vieil homme si pâle, si triste, si défait, qu'il me fit pitié. Il se nommait M. Gerson et allait en Belgique pour conduire son petit-fils chez sa marraine; ses deux fils avaient été tués pendant cette douloureuse guerre. L'un d'eux était marié, et sa femme était morte de désespoir. Il conduisait l'orphelin chez sa marraine et souhaitait mourir le plus vite possible après.

Ah! le pauvre! Il n'avait que cinquante-neuf ans, et le désespoir l'avait si cruellement ravagé que je lui en donnais soixante-dix.

En plus de ces cinq personnes, il y avait un insupportable bavard : Théodore Joussian, placeur en vins. Oh! il se présenta tout seul : « Bonjour, Madame! Quelle bonne fortune est la nôtre ! Vous allez voyager avec nous! Ah! il sera dur, le voyage! Où allez-vous? Deux femmes seules, c'est pas prudent, d'autant plus que les routes sont pleines de francs-tireurs allemands et français, maraudeurs et voleurs. Ah! j'en ai démoli de ces francs-tireurs allemands! Mais, chut!... parlons bas... Les madrés ont l'oreille fine. » Et montrant les chefs allemands qui marchaient de long en large : « Ah ! les mâtins! Si j'avais mon costume et mon fusil... ils ne marcheraient pas si crânement devant Théodore Joussian. J'ai chez moi six casques... »

Cet homme m'énervait. Je lui tournai le dos et cherchai des yeux quel pouvait être le chef de gare.

Un grand jeune homme allemand, le bras enécharpe et traînant cruellement la jambe, s'avança vers moi. Il me tendit un mot ouvert. C'était le mot de recommandation que lui avait remis le cocher du général.

Il m'offrit son bras valide. Je refusai de le prendre. Il s'inclina. Et je le suivis en silence accompagnée par Mlle Chesneau.

Arrivées dans son bureau, il nous fit asseoir à une petite table sur laquelle étaient préparés deux couverts. Il était trois heures de l'après-midi. Nous n'avions rien pris. Pas une goutte d'eau depuis la veille au soir. Je fus sensible à cette bonne pensée et nous fîmes honneur au repas très simple, mais très réconfortant, du jeune officier.

Pendant que nous déjeunions, je le regardais à la dérobée : il était très jeune, et son visage portait les traces de souffrances récentes. Et je me prenais d'une pitoyable tendresse pour le malheureux éclopé de la jambe pour toute sa vie. Et ma haine contre la guerre s'augmentait encore.

Tout à coup, il me dit en assez mauvais français : « Je crois que je peux vous donner des nouvelles d'un de vos amis. — Son nom? — Emmanuel Bocher. — Ah! oui, certes, c'est un bon ami... Comment va-t-il? — Il est toujours prisonnier, mais il va très bien. — Mais je croyais qu'il avait été relâché? — Quelquesuns de ceux pris avec lui, parce qu'ils ont donné leur parole de ne plus porter les armes contre nous; mais, lui, a refusé de donner sa parole. — Ah ! le brave soldat ! m'écriai- je malgré moi. » Le jeune Allemand leva sur moi son regard clair et triste : « Oui, dit-il simplement, brave soldat. »

Notre déjeuner terminé, je me levai pour rejoindre les autres voyageurs, mais il me dit que le wagon commandé pour nous emmener ne serait là que dans deux heures. « Et veuillez vous re-

poser, Mesdames, je reviendrai vous prendre à l'heure voulue. »

Il sortit et je ne tardai pas à m'endormir profondément. J'étais morte de fatigue. Mlle Chesneau me toucha l'épaule pour me réveiller, on allait partir.

Le jeune officier marcha près de moi pour me conduire.

Je restai un peu interdite devant le wagon dans lequel on me pria de monter. Ce wagon était à ciel ouvert et rempli de charbon. L'officier fit mettre plusieurs sacs vides les uns sur les autres, pour rendre mon siège plus doux. Il envoya chercher sa capote d'officier, me priant de la lui renvoyer, mais je refusai énergiquement ce déguisement odieux. Il faisait un froid mortel. Mais je préférais mourir de froid plutôt que de m'afîubler de cette capote ennemie.

Un coup de sifflet. Un salut du chef blessé ; et le train de marchandises s'ébranla. Il y avait des soldats prussiens dans les wagons.

Autant les officiers allemands étaient polis et courtois, autant les sous-ordres, les employés et les soldats étaient brutes et grossiers.

Le train s'arrêtait sans raisons plausibles, repartait pour s'arrêter encore et stopper pendant une heure par une nuit glaciale.

Arrivés à Creil, le chauffeur, le mécanicien, les soldats, tout le monde descendit. Je suivis du regard tous ces gens sifflant, braillant, crachant, et s'esclafïant en nous montrant du doigt. N'étaient-ils pas les vainqueurs?... Et nous les vaincus?...

A Creil, nous restâmes plus de deux heures en panne. Nous entendions des lointains accords de musique

foraine, et des liurrahs! poussés par les Allemands égayés.

Tout ce tintamarre sortait d'une maison blanche située à cinq cents mètres de nous. Nous pouvions distinguer les silhouettes d'êtres entrelacés qui valsaient et tournoyaient dans une vertigineuse bacchanale. Je m'énervais outre mesure, car cela menaçait de durer jusqu'au jour.

Je descendis avec Villaret, pour, tout au moins, nous dégourdir les membres. Je l'entraînai vers la maison blanche ; puis, ne voulant pas lui faire part de mon idée, je le priai de m'attendre.Mais, très heureusement pour moi, je n'eus pas le temps de franchir le seuil de cet ignoble bouge : un officier fumant une cigarette sortait d'une petite porte. Il m'adressa la parole en allemand. « Française», lui répondis-je. Alors il s'approcha et me demanda en français (ils parlaient tous français) ce que je venais faire là.

J'avais les nerfs tendus, et je lui racontai fiévreusement notre lamentable odyssée depuis notre départ de Gonesse, et enfin notre attente depuis deux heures dans un wagon glacé, pendant que chauffeurs, mécaniciens et conducteurs dansaient là, dans cette maison.

« Mais je ne savais pas qu'il y eût des voyageurs dans un de ces wagons; et c'est moi qui ai permis à ces hommes de danser et de boire. Le chef de train m'a dit qu'il conduisait des bestiaux et des marchandises et n'avait besoin d'arriver qu'à huit heures demain matin; je l'ai cru. — - Eh bien, monsieur, les seuls bestiaux se trouvant dans le train, ce sont huit Français ; et je vous serais très obligée si vous pouviez donner l'ordre qu'on nous fasse continuer notre voyage, — Soyez tranquille, Madame. Voulez-vous entrer chez

moi pour vous reposer? Je suis en inspection par ici^ et j'habite pour quelques jours cette auberge. Voulezvous prendre une tasse de thé, ce qui vous réchauffera ? »

Je lui dis que j'avais un compagnon qui attendait sur la route, et une amie qui m'attendait dans le wagon. « Qu'à cela ne tienne, allons les chercher! » dit-il.

Et quelques instants après, nous trouvions ce pauvre Villaret assis sur une borne kilométrique. Il avait la tête sur ses genoux et dormait. Je le priai d'aller chercher Mlle Chesneau. « Et, ajouta l'officier, si vos autres compagnons veulent venir prendre une tasse de thé, ils seront les bienvenus. »

Je retournai avec lui et rentrai, par la même petite porte d'où je l'avais vu sortir, dans une assez grande chambre de plain-pied sur la prairie. Des nattes par terre, un lit très bas, une énorme table sur laquelle se trouvaient deux grandes cartes de la France (il y en avait une, grêlée d'épingles et de petits drapeaux!), un portrait de l'empereur Guillaume cartonné et tenu par quatre épingles : tout cela appartenait à l'officier. Et sur la cheminée, sous un énorme globe, une couronne de mariée, une médaille militaire et une natte de cheveux blancs; de chaque côté du globe, une potiche en porcelaine avec une branche de buis dedans : tout ceci, avec la table et le lit, appartenait à l'aubergiste, qui avait cédé sa chambre à l'officier. Cinq chaises de paille autour de la table, un fauteuil en velours et, contre le mur, un banc de bois couvert de livres. Le sabre et le ceinturon posés sur la table, et deux pistolets d'arçon.

Je philosophais, à part moi, sur tous ces objets hétéroclites, quand arrivèrent Mlle Chesneau, Villaret, le jeune Gerson, et cet insupportable Théodore Joussian,

(Qu'il me pardonne s'il vit encore, le pauvre monsieur, mais vraiment son souvenir m'est crispant.)

L'officier nous fit servir du thé bouillant; et ce nous fut un vrai régal, car nous étions épuisés de faim et de froid.

Théodore Joussian avait entrevu par la porte, un instant ouverte pour laisser passer le thé, toute la mêlée des filles, soldats et autres : « Ah ! mes enfants ! s'écria-t-il en pouffant de rire, nous sommes chez Sa Majesté Guillaume, il y a réception, et c'est d'un chic... je ne vous dis que ça! »

Et il fit claquer sa langue à deux reprises. Villaret lui fit remarquer que nous étions les hôtes d'un Allemand, et qu'il était préférable de se taire. « Suffit, suffit, » répliqua-t-il en allumant une cigarette.

Un tapage effroyable de jurons, de cris, remplaça l'assourdissant bruit de l'orchestre; et l'incorrigible méridional entr'ouvrit la porte.

Je pus voir l'officier qui donnait des ordres à deux sous-officiers, lesquels séparaient les groupes, empoignaient chauffeur, mécanicien et hommes du train d'une manière si rude que j'en eus pitié. Un coup de pied dans les reins, un coup de plat de sabre sur les épaules, une bourrade qui renversa le conducteur du train (du reste, la plus vilaine brute que j'aie jamais vue). Tout ce monde se trouva dégrisé en quelques instants et reprit le chemin qui conduisait à notre wagon, l'oreille basse et la mine menaçante.

Nous les suivions, mais je n'étais pas trop rassurée sur ce qui nous arriverait en route, avec ces mauvais drôles.

L'officier avait sans doute la même pensée, car il donna l'ordre à un sous-officier de nous accompagner

jusqu'à Amiens. Ce sous-officier monta dans notre wagon et nous partîmes de nouveau.

Nous arrivâmes à Amiens à six heures du matin. Le jour ne parvenait pas encore à déchirer les nuages de la nuit. Il tombait une petite pluie fine et durcie par le froid. Pas une voiture. Pas un porteur. Je voulus me rendre à V Hôtel du Cheval-Blanc, mais un homme qui se trouvait là me dit : « Inutile, ma petite demoiselle, pas un coin, même pour y placer une tringle comme vous. Allez là-bas, dans la maison qu'a un balcon, y logent du monde. » Et il me tourna le dos.

Villaret s'était esquivé sans mot dire. Le vieux M. Gerson et son petit-fils s'étaient enfouis en silence dans une tapissière de campagne hermétiquement fermée. C'était une grosse matrone rougeaude, trapue, qui les attendait. Le cocher qui conduisait avait cependant l'allure de bonne maison.

Le fils du général Pélissier, qui n'avait pas desserré les dents depuis Gonesse, avait disparu, telle une muscade entre les doigts d'un prestidigitateur. Théodore Joussian s'offrit galamment à nous conduire; et j'étais si lasse, que j'acceptai. Il prit notre valise et se mit à marcher un train d'enfer. Nous avions peine à le suivre. Il soufflait tellement en marchant qu'il ne pouvait parler, ce qui me fit un grand repos...

Enfin, nous voilà arrivés. Nous entrons. Et quel n'est pas mon effroi de voir le vestibule de l'hôtel transformé en dortoir. A peine pouvions-nous marcher entre les matelas étendus par terre. Et les grognements des dormeurs n'avaient rien d'engageant.

Une fois dans le bureau, une jeune fille en deuil nous répondit qu'il n'y avait pas une chambre de libre. Je m'effondrai sur une chaise, et Mlle Chesneau s'ap-

puya contre le mur, les bras ballants et découragée.

Alors l'odieux Joussian hurla qu'on ne pouvait laisser ainsi deux si jeunes femmes sur le pavé, la nuit. Il s'approcha de l'hôtelière et lui murmura je ne sais quoi sur moi, mais j'entendis très bien mon nom. Alors, la femme en deuil leva son regard mouillé : « Mon frère était poète. Il a écrit sur vous un bien joli sonnet, car il vous a vue jouer Le Passant plus de dix fois; et moi aussi, il m'a menée vous voir, et j'ai pris un bien grand plaisir ce soir-là. Mais c'est fini. » Et ses deux bras levés vers sa tête, elle sanglota, en essayant d'étouiïer ses cris : « C'est fini ! Il est mort ! Ils l'ont tué ! C'est fini ! C'est fini ! »

Je me levai, secouée jusqu'au fond de mon être par cette horrible douleur. Je pris la jeune fille dans mes bras et je l'embrassai en pleurant. Je lui murmurai tout bas les paroles qui calment, les espoirs qui consolent.

Bercée par mes mots, émue par ma fraternité, elle essuya ses yeux, me prit la main, m'entraînant doucement; Mlle Chesneau nous suivit. Je fis un signe autoritaire à Joussian, lui enjoignant de rester là. Et nous montâmes en silence les deux étages de l'hôtel.

Au bout d'un couloir étroit, la jeune fille ouvrit une porte. Elle nous fit pénétrer dans une assez vaste chambre empestée par l'odeur de la pipe. Une petite veilleuse sur une table de nuit éclairait seule cette grande pièce. La respiration sifflante d'une poitrine humaine troublait le silence. Je regardai dans le lit. Et, à la lueur timide de la veilleuse, je vis un homme presque assis, le buste reposant sur un monceau d'oreillers. C'était un homme vieilli plutôt que vieux, la barbe et les cheveux étaient blancs, le visage portait

les traces de la douleur : deux grandes ravines s'étaient creusées, de la naissance des yeux aux commissures des lèvres. Que de larmes avaient dû couler sur ce pauvre visage émacié.

La jeune fille s'approcha doucement du lit, en nous faisant signe de pénétrer tout à fait dans la chambre, puis ferma la porte. Ce fut sur la pointe des pieds, les bras tendus, en balanciers, que nous pénétrâmes jusqu'au fond de la pièce.

Je m'assis avec précaution sur un grand canapé empire. Mlle Chesneau prit place près de moi.

L'homme couché entr'ouvrit les yeux : « Qu'y a-t-il, ma fille? — Rien, père, rien de grave. Je voulais seulement te prévenir pour que tu ne sois pas étonné à ton réveil. Je viens de donner l'hospitalité dans ta chambre à deux dames qui sont là. » Il tourna la tête, l'air maussade, et essaya de nous entrevoir dans la pénombre.

« La blonde, continua la jeune fille, c'est Sarah Bernhardt, tu sais, celle que Lucien aimait tant? » L'homme se souleva, et mettant la main sur ses yeux, il plongea dans la chambre.

Je m'approchai de lui. Il me regarda silencieux, puis il fit un geste; la jeune fille lui apporta une enveloppe qu'elle retira d'un petit bureau. Les mains du malheureux père tremblaient. Il tira de l'enveloppe, très lentement, trois feuilles de papier, plus une photographie. Son regard se fixa sur moi, puis sur le portrait : «Oui, oui, c'est bien vous, c'est bien vous... » murmurat-il. J'avais reconnu ma photographie, dans Le Passant^ respirant une rose.

« Voyez-vous, me dit le pauvre homme les yeux voilés de larmes, vous étiez son idole, à cet enfant,

Voilà les vers qu'il vous a faits. » Et il me lut, de sa voix attendrie, avec un léger accent picard, un bien joli sonnet qu'il refusa de me donner.

Puis, il déplia un second papier sur lequel étaient griffonnés des vers à Sarah Bernhardt. Le troisième était une espèce de chant triomphal qui célébrait toutes nos victoires remportées sur l'ennemi. «Le pauvre espérait encore quand il est mort, dit le père. Et cependant, il est mort il y a cinq semaines seulement ; il a reçu trois balles dans la tête : la première lui a fracassé la mâchoire, mais il n'est pas tombé et il a continué à tirer contre les gredins comme un possédé. La seconde balle lui a enlevé l'oreille. La troisième l'a frappé dans l'œil droit; il est tombé pour ne plus jamais se relever. Son camarade nous a conté tout cela. Il avait vingt-deux ans. Et voilà. Tout est fini. »

Et la tête du malheureux homme se renversa en arrière sur le monceau d'oreillers. Ses deux mains inertes avaient lâché les papiers. De grosses larmes coulaient tout le long de ses joues pâles dans le sillon creusé par la douleur. Une plainte étouffée sortait de ses lèvres. La jeune fille était tombée à genoux, la tête dans les couvertures pour amortir le bruit de ses sanglots.

Mlle Chesneau et moi étions bouleversées. Ah ! ces sanglots étouffés, ces plaintes amorties me bourdonnaient dans les oreilles. Je sentis tout s'effondrer. Mes mains se tendirent dans le vide. Je fermai les yeux.

Bientôt ce fut un grondement lointain qui grandissait, avançait, puis des hurlements de douleur, des os qui s'entrechoquaient, des pieds de chevaux qui faisaient gicler des cervelles humaines avec un bruit flasque et sourd; puis des hommes bardés de fer passaient, tel un

tourbillon destructeur, criant : « Vive la guerre! » Et les femmes à genoux, les bras tendus, criaient : « La guerre est une infamie ! Au nom de nos flancs qui vous ont portés, de nos mamelles qui vous ont nourris, au nom de nos douleurs dans l'enfantement, au nom de nos angoisses au-dessus de vos berceaux, arrêtez-vous! »

Mais le tourbillon sauvage passait, écrasant les femmes. Je tendis les bras dans un effort suprême qui m'éveilla subitement. J'étais couchée dans le lit de la jeune fdle; Mlle Chesneau, près de moi, me tenait par la main. Un inconnu, que j'entendis de suite appeler docteur, me renversa doucement sur la couchette.

J'eus quelque peine à réunir mes idées. « Depuis quand suis- je là? — Depuis cette nuit, dit la douce voix de Mlle Chesneau; vous avez perdu connaissance et le docteur nous a dit que vous aviez un accès de fièvre chaude; ah! j'ai eu bien peur. »

Je tournai ma tête vers le docteur : « Oui, chère Madam.3, il faut être bien sage encore pendant quarante-huit heures; et après, vous pourrez repartir. Mais voilà bien des secousses pour une santé si délicate. Il faut prendre garde, il faut prendre garde! » Je pris la potion qu'il me présentait, m'excusai près du propriétaire de la maison, qui venait d'entrer, et je tournai la tête du côté du mur. J'avais tant et tant besoin de repos.

Deux jours après, je quittai mes hôtes si tristes et si sympathiques; mes compagnons de voyage avaient tous disparu.

Je descendis, rencontrant à chaque instant un Prussien dans l'escalier, car le malheureux avait été envahi d'assaut et d'autorité par l'armée allemande; et il dévisageait chaque soldat, chaque officier, pour tâcher

de savoir si ce n'était pas celui-là qui avait tué son pauvre petit. — Ceci est une idée à moi, il ne me l'a pas dit. Il me semble que telle était sa pensée. Il me semble que tel était le vouloir de son regard.

Dans la voiture où je fus installée pour aller à la gare, l'aimable homme avait déposé un petit panier de victuailles ; et il me remit la copie du sonnet et un décalque de la photographie de son garçon.

Je quittai les deux endoloris, avec une profonde émotion. J'embrassai la jeune fille. Mlle Chesneau et moi n'avons pas échangé une parole pendant le trajet qui conduisait au chemin de fer. Chacune de nous pourtant avait la même angoissante pensée.

A la gare, là encore, les Allemands étaient les maîtres. Je demandai un compartiment de première pour nous seules, ou un coupé ; ce qu'on voudrait, pourvu que nous soyons seules.

Je ne parvenais pas à me faire comprendre.

J'avisai alors un homme qui graissait les roues des wagons; il me semblait être Français. Je ne me trompais pas. C'était un vieil homme, gardé moitié par charité, moitié parce qu'il connaissait les coins et recoins et qu'il parlait l'allemand, étant Alsacien. Ce brave homme me conduisit au guichet et expliqua mon désir d'avoir un compartiment de première pour moi seule. L'homme préposé à la vente des billets éclata de rire : il n'y avait ni premières, ni secondes ; c'était un train allemand, et je voyagerai comme tout le monde.

Le graisseur de roues eut le visage empourpré par une colère aussitôt réprimée... Il fallait garder sa place, sa femme^. tuberculeuse, soignait le fils qu'on venait de renvoyer de l'hôpital, la jambe coupée et pas encore cicatrisée ; mais il y avait tant de monde à l'hôpital !

Il me disait tout cela en me conduisant chez le chef de gare.

Ce dernier parlait très bien français, mais ne ressemblait en rien aux autres officiers allemands que j'avais rencontrés. Il me salua à peine. Et quand je lui exprimai mon désir, il répondit sèchement : <f C'est impossible, on vous réservera deux places dans le wagon des officiers. — Mais ce que je veux éviter, m'écriai-je, c'est de voyager avec des officiers allemands ! — Eh bien, on vous mettra avec les soldats allemands », grogna-t-il rageusement. Et mettant sa casquette, il sortit, frappant la porte.

Je restai confondue et meurtrie par l'insolence de cette ignoble brute, J'étais si pâle, parait-il, et le bleu de mes yeux était devenu si clair, que Mlle Chesneau, qui connaissait mes colères, eut très peur. « Je vous en supplie. Madame, calmez-vous : nous sommes deux femmes seules au milieu de ces méchantes gens, s'ils voulaient nous faire du mal, ils le pourraient ; et il faut arriver au but de notre voyage, revoir votre petit Maurice. » Elle était très adroite, la charmante Mlle Chesneau, et son petit discours obtint l'effet qu'elle en espérait. Revoir mon fils était mon but! Je me calmai et jurai de ne pas me laisser aller à ma colère durant ce voyage qui promettait d'être fertile en incidents. Et je me tins presque parole.

Je quittai le bureau du chef de gare et trouvai à la porte le pauvre Alsacien, qui cacha vivement les deux louis que je lui remis, et me serra la main à la briser. Puis il me montra la sacoche pendue à mon côté : « Il ne faut pas garder cela si visiblement, c'est très dangereux, Madame. » Je le remerciai sans tenir aucun compte de son avis.

Le train allait partir. Je montai dans Tunique compartiment de première classe. Il y avait deux jeunes officiers allemands. Ils nous saluèrent. J'en conclus bon augure. Le train siffla. Quel bonheur! personne ne monte plus. Ah bien! oui! Le train n'avait pas fait dix tours de roues, que la porte s'ouvrait violemment, et cinq officiers allemands s'engouffraient dans notre wagon. Nous voilà neuf, maintenant. Quelle torture!

Le chef de gare fit un signe d'adieu à l'un des officiers et tous deux éclatèrent de rire en nous désignant. Je regardai l'ami du chef de gare : c'était un médecinmajor. Il portait au bras le brassard des ambulances. Sa large face était congestionnée. Un collier de barbe rousse et touffue entourait son visage. Deux petits yeux clairs et brillants, toujours en mouvement, éclairaient sournoisement cette face rubiconde. Large d'épaules, trapu des jambes, il donnait l'aspect de la force sans nerfs. Le vilain homme riait encore, que la gare et son chef étaient déjà loin derrière nous; mais il paraît que c'était très drôle, ce qu'avait dit l'autre.

J'étais dans un coin, ayant en face de moi Mlle Chesneau et, de chaque côté de nous, les deux jeunes officiers allemands, ceux-là doux et polis, et l'un d'eux tout à fait charmant dans sa grâce juvénile.

Le chirurgien-major retira son casque. Il était très chauve, avec un tout petit front têtu. Il se mit à parler fort avec les autres officiers. Nos deux jeunes gardes du corps se mêlaient peu à la conversation; mais il y avait parmi les autres un grand garçon infatué, auquel on donnait le titre de baron : il était grand, mince, très soigné et très fort. Voyant que nous ne comprenions pas l'allemand, il nous adressa la parole en anglais; mais Mlle Chesneau était trop timide pour répondre, et

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