CKANK SUR LEQUEL VICTOH HUGO A ECRIT DES VERS A SARAH BERNMAKDT
moi, je parle très mal l'anglais. Alors il se résigna avec regret à nous parler en français. Il était aimable, trop aimable; il ne manquait certainement pas d'éducation, mais il manquait de tact. Je le lui fis comprendre on tournant ma tête du côté du paysage.
Très absorbées, nous roulions depuis longtemps déjà, quand je me sentis suffoquée par la fumée dont s'emplissait le wagon. Je regardai, et je vis le chirurgienmajor qui avait allumé une pipe; les yeux mi-clos, il envoyait les bouffées au plafond.
La gorge serrée par l'indignation, les yeux picotés par la fumée, je fus prise d'une quinte de toux, que j'exagérai pour attirer l'attention du grossier major. Mais ce fut le baron qui, lui frappant sur le genou, voulut lui faire comprendre que la fumée m'incommodait. Il répondit je ne sais quelle injure en haussant les épaules et continua à fumer. Alors, exaspérée, je baissai la glace de mon côté. Le froid très vif pénétra rapidement dans le wagon; mais je préférais cela à cette nauséabonde fumée de pipe.
Tout d'un coup, le chirurgien se leva, portant la main sur son oreille. Je m'aperçus alors qu'il avait l'oreille emplie de coton. Il jura comme un bouvier et, bousculant tout, m'écrasant les pieds et ceux de Mlle Chesneau,il referma vivement la fenêtre, toujours en maugréant bien inutilement, car je ne le comprenais pas. Il reprit sa même pose, sa pipe, et tira insolemment d'énormes bouffées. Le baron et les deux jeunes Allemands premiers venus dans le train semblaient lui adresser des prières et des remontrances, mais il les envoya promener, et commença même à les injurier.
Très calmée par la colère montante du méchant
homme, et très amusée par ses douleurs d'oreille, j'ouvris ànouveau la fenêtre. Il se leva de nouveau furibond, me montra son oreille et sa joue gonflée, et je compris le mot « périostite » dans Texplication qu'il me donna tout en refermant la fenêtre et en me menaçant. Je lui fis alors comprendre que j'avais la poitrine faible et que la fumée me faisait tousser, ce que lui expliqua le baron se faisant mon interprète; mais il fut aisé de voir que, de cela, le maj or s'en fichait autant que d'une nèfle, et il reprit sa posture favorite et sa pipe.
Je le laissai cinq minutes, pendant lesquelles il put croire qu'il était triomphant, puis, d'un coup de coude brusque, je cassai la vitre. Alors la stupéfaction se peignit sur le visage du major, qui devint blanc. Il se leva tout droit, mais les deux jeunes gens s'étaient dressés en même temps, pendant que le baron s'esclafîait bruyamment. Le chirurgien fit un pas de notre côté, mais il rencontra un rempart : un autre officier s'était joint aux deux jeunes gens, et celui-là était un rude et solide gaillard taillé en hercule. Je ne sais ce qu'il dit à l'officier major, mais c'était net et cassant. Celui-ci, ne sachant comment dépenser sa colère, se tourna vers le baron, qui riait toujours, et l'injuria si violemment que ce dernier, calmé subitement, lui répondit de façon à me faire comprendre que les deux hommes se provoquaient. Peu m'importait, du reste. Ils pouvaient s'entre-tuer, ces deux hommes aussi mal élevés l'un que l'autre.
Le wagon devint silencieux et glacial, car le vent soufflait avec rage par le carreau cassé. Le soleil s'était couché. Le ciel devenait brumeux. Il pouvait être cinq heures et demie. Nous approchions do Tergnier. Le major avait changé de coin avec son compa-
gnon, pour mettre son oreille à l'abri autant que possible. Il geignait tel un bœuf mal abattu.
Tout d'un coup, les sifflements répétés d'une locomotive lointaine nous firent dresser l'oreille. Puis, deux, trois, quatre pétards éclatèrent sous nos roues. Nous sentîmes parfaitement l'effort du mécanicien pour ralentir la marche du train; mais, avant qu'il eût pu réussir, nous étions jetés les uns contre les autres par un choc effroyable. Des craquements, des crépitements, les hoquets de la locomotive crachant sa fumée par sauts irréguliers, des cris désespérés, des appels, des jurons, des écroulements soudains dans un apaisement, puis une fumée épaisse, déchirée par le.5 flammes de l'incendie. Notre wagon s'était dressé, tel un cheval qui rue des pattes de derrière. Impossible de reprendre notre équilibre.
Qui était blessé? qui ne l'était pas? Nous étions neuf dans le compartiment. Je me croyais, pour ma part, tous les os cassés. Je remuai une jambe. J'essayai l'autre. Puis, ravie de les sentir sans cassure, je fis de même pour mes bras. Je n'avais rien de cassé. Mlle Chesneau non plus. Elle s'était mordu la langue et saignait, ce qui m'avait fait peur. Elle semblait ne rien comprendre. La secousse trop forte l'avait étourdie, et elle resta quelques jours sans mémoire. .
Moi, j'avais une écorchure assez profonde entre les deux yeux. Je n'avais pas eu le temps d'étendre les bras; et mon front avait porté sur le pommeau du sabre tenu droit par l'officier placé à côté de Mlle Chesneau.
Des secours accouraient de toutes parts.
On rnit assez longtemps avant de pouvoir ouvrir la porte de notre wagon. La nuit avait gagné. Enfin, la
porte céda, et une lanterne éclaira faiblement notre pauvre voiture disloquée.
Je cherchai des yeux notre unique valise, mais l'ayant trouvée et prise, je la lâchai presque aussitôt : ma main était rouge de sang. A qui était ce sang? Trois hommes ne bougeaient pas, parmi lesquels le major, qui me semblait être d'une pâleur livide. Je fermai les yeux pour ne pas savoir et je me laissai tirer du wagon par les hommes venus à notre secours. Après moi, un des jeunes officiers descendit. Il prit Mlle Ghesneau, presque évanouie, des mains de son compagnon.
Le baron imbécile descendit aussi, il avait une épaule démise. Un médecin était accouru parmi les sauveteurs. Le baron lui tendit son bras, lui enjoignant en même temps l'ordre de le lui tirer, ce qui fut fait de suite : le médecin français retira la houppelande de l'officier, le fit tenir par deux hommes d'équipe, et, s'arc-boutant contre lui, il tira sur ce pauvre bras. Le baron était très pâle et sifflotait. Le bras remis, le médecin lui serra l'autre main en lui disant : « Gristi, j'ai dû vous faire bien du mal, mais vous avez un fier courage. » L'Allemand salua, pendant qu'on l'aidait à remettre sa houppelande.
On vint chercher le docteur et je vis qu'on le conduisait à notre wagon. Je frissonnai malgré moi.
Nous pûmes enfin nous rendre compte des raisons de notre accident : une locomotive, traînant seulement deux fourgons de charbon, faisait la manœuvre pour prendre la voie de garage et nous laisser passer; mais un des fourgons avait déraillé et la locomotive s'époumonnait à siffler l'alarme, pendant que des hommes couraient au-devant de nous, semant des pétards. Tout
avait été inutile et nous avions buté contre le fourgon couché par terre.
Qu'allions-nous faire? Les routes détrempées étaient défoncées par les canons. Nous étions à six kilomètres de Tergnier. Une pluie fine, pénétrante, collait nos vêtements à nos corps.
Quatre voitures étaient là, mais il y avait des blessés à transporter; d'autres voitures allaient venir, mais il y avait des morts à emporter.
Un brancard improvisé porté par deux hommes d'équipe passa. Le major était étendu, si exsangue que je crispai mes mains, enfonçant mes ongles dans mes chairs. Un des officiers voulut interroger le médecin qui suivait : «Oh! non, je vous supplie, je vous supplie, je ne veux pas savoir. Le malheureux! » Et je bouchai mes oreilles comme si on allait me crier quelque chose d'horrible. Je ne sus jamais.
Il fallait cependant nous résigner à nous mettre en marche. Nous fîmes plus de deux kilomètres aussi bravement que possible, mais je m'arrêtai, épuisée. La boue qui s'accrochait à nos chaussures les rendait pesantes. L'effort qu'il fallait faire à chaque pas pour retirer chaque pied du cloaque nous éreintait.
Je m'assis sur une borne milliaire et déclarai que je n'irais pas plus loin. Ma gentille compagne pleurait. Alors, les deux jeunes officiers allemands' qui nous servaient de gardes du corps me firent un siège de leurs deux mains croisées, et nous fîmes ainsi encore un kilomètre; mais ma compagne n'en pouvait plus. Je lui offris de prendre ma place, elle refusa.
« Eh bien, attendons là. Et nous nous appuyâmes, à bout de forces, contre un petit arbre cassé.
La nuit était venue, une nuit si froide!... Blottie
contre Mlle Chesneau, essayant de nous réchauffer l'une l'autre, je commençais à m'endormir, voyant passer devant mes yeux les blessés de Châtillon qui mouraient de froid assis contre de petits arbustes. Je ne voulais déjà plus faire un mouvement; et cet engourdissement me semblait tout à fait délicieux.
Cependant une charrette passa, rentrant à Tergnier. Un des jeunes gens la héla et, le prix étant fait, je me sentis enlevée de terre, portée dans la voiture et emportée dans le rouhs cahotant de deux roues déclanchées qui escaladaient les buttes, s'enfonçaient dans les bourbiers, sautaient sur les tas de cailloux; et le charretier fouettait ses bêtes et les excitait de la voix. Il y avait dans sa façon de conduire un « je m'en fiche ! arrive que pourra », qui était la note du temps.
Je percevais tout cela dans mon demi-sommeil, car je ne dormais pas; mais je ne voulais répondre à aucune question. Je m'entêtais, avec une certaine jouissance, dans cet anéantissement de mon être.
Cependant un choc brutal indiqua que nous étions arrivés à Tergnier.
La charrette s'était arrêtée devant l'hôtel. Il fallait descendre. Je fis l'endormie, la lourde. Mais, quand même, je dus m'é veiller. Les jeunes gens m'aidèrent à monter jusqu'à ma chambre.
J'avais prié Mlle Chesneau de faire régler la charrette avant le départ do nos braves petits compagnons, qui prirent congé de nous avec beaucoup de peine. Je leur signai à chacun, sur le papier de l'hôtel, un bon pour une photographie. Un seul l'a réclamée, six ans après. Je la lui envoyai.
L'hôtel de Tergnier ne put nous donner qu'une seule
chambre pour nous deux. J'invitai Mlle Ghesneauà se coucher et je dormis toute vêtue, dans un fauteuil.
Le matin venu, je m'informai pour prendre le train qui conduisait au Gâteau ; mais il me fut répondu qu'il n'y avait pas de train.
Il nous fallut faire des prodiges pour avoir une voiture. Enfin, le docteur Meunier (ouMesnier...) consentit à nous prêter un cabriolet à deux roues. C'était déjà cela ; mais pas de cheval. Le pauvre docteur avait eu son cheval réquisitionné par les ennemis.
Ce fut un charron qui me loua, à prix d'or, un poulain qui n'avait jamais été attelé et qui fut pris d'une crise de folie quand on le mit sous le harnais. La pauvre petite bête, fouaillée d'importance, se calma, mais changea sa folie en abrutissement.
Debout sur ses quatre jambes qui tremblaient de fureur, le poulain refusa d'avancer. Le cou tendu vers la terre, l'œil fixe, les narines dilatées, il ne bougea pas plus qu'un pieu fixé en terre. Alors, deux hommes se mirent à tenir la frêle voiture ; par derrière le licol lui fut retiré ; il s'ébroua un instant, secoua sa tête et, se croyant libre, sans entraves, il se mit à marcher. Les hommes retenaient à peine la voiture. Il envoya deux petites ruades et se mit à trotter. Oh ! un bien petit trot. Alors, un gamin l'arrêta ; on lui donna des carottes ; on lui caressa la crinière; et le licol lui fut remis. Il s'arrêta subitement.
Le gamin avait sauté dans le cabriolet et, tenant légèrement les rênes, il l'encouragea de la voix à reprendre sa marche. Le poulain essaya timidement et, ne sentant pas de résistance, il se mit à trottiner pendant un quart d'heure et revint nous trouver à la porte de l'hôtel.
Je dus laisser quatre cents francs en dépôt chez le notaire de l'endroit pour le cas où le poulain mourrait.
Ah ! quel voyage ! Le gamin, Mlle Ghesneau et moi étions serrés dans ce petit cabriolet, dont les roues craquaient à chaque cahot. Le malheureux poulain fumait, tel un pot-au-feu dont on soulève le couvercle.
Nous étions partis à onze heures du matin et, quand nous dûmes nous arrêter à cause de la pauvre bête qui n'en pouvait plus, il était cinq heures de l'après-midi : nous n'avions pas fait deux lieues. Oh! le pauvre poulain, il faisait pitié. Nous n'étions pas bien gros à nous trois, mais c'était encore trop pour lui.
Nous étions à quelques mètres d'une maison sordide. Je frappai. Une vieille et énorme femme vint ouvrir. « Que qu'vous voulez? — L'hospitalité pour une heure et un abri pour notre cheval. »
Elle jeta un regard sur la route et aperçut notre équipage. « Hé ! le père ! viens voir ça ! » cria-t-elle d'une voix graillonnante. Et un gros homme, aussi gros mais plus vieux qu'elle, vint en boitant pesamment. Elle lui montra du doigt le cabriolet si bizarrement attelé. Il creva de rire et me dit insolemment : « Que qu'vous voulez? »
Je recommençai ma phrase : « L'hospitalité pour, etc. — P't'êtr'bien qu'c'est possible à faire tout d'même; mais ça s'paie. »
Je lui montrai vingt francs. La vieille le poussa du coude. « Oh! dam'... de c'temps-ci qu'on est, ça vaut bien quarante francs. — Soit! lui dis-je, prix convenu, quarante francs. »
Il me laissa entrer avec Mlle Ghesneau, et envoya son garçon au-devant du gamin qui s'avançait tenant le
poulain par la crinière. Il lui avait tendrement retiré son licol, et jeté ma couverture sur ses reins fumants.
Arrivée devant la maison, la pauvre bête fut vite désharnachée et conduite dans un petit enclos, au fond duquel quelques planches disjointes servaient d'écurie à une vieille mule qui fut réveillée à coups de pied par la grosse femme et chassée dans .'enclos. Le poulain prit sa place; et quand je demandai de l'avoine pour lui : « C'est p't'être possible tout d'même à avoir, mais c'est pas dans le compte des quarante francs. — Soit! » Et je donnai à notre gamin cent sous pour aller chercher l'avoine; mais la mégère les lui prit des mains, les remit à son gars, disant : « Vas-y, toi, tu sais où c'est. Et reviens vite. >■> Le gamin resta près du poulain, qu'il frotta ei bouchonna le mieux qu'il put.
Je rentrai dans la maison et trouvai Mlle Chesneau les manches retroussées et, de ses mains très délicates, lavant deux verres et deux assiettes pour nous. Je demandai s'il était possible d'avoir des œufs. « Oui, mais... » Je coupai la parole à ma monstrueuse hôtesse. « Je vous en prie. Madame, ne vous fatiguez pas ; il est convenu que les quarante francs sont votre pourboire et que je paierai tout le reste. » Elle resta un instant interdite, remuant la tête, cherchant des mots; mais je la priai de me donner des œufs. Elle m'apporta cinq œufs et je préparai une omelette, car ma gloire culinaire, c'est l'omelette.
L'eau était nauséabonde; nous bûmes du cidre. J'avais fait venir le gamin, que je fis manger devant moi, craignant que l'ogresse ne lui fit faire un repas trop économique.
Quand je payai la note fabuleuse de soixante-quinze francs — les quarante francs compris, bien entendu, —
la matrone mit ses lunettes et, prenant une pièce d'or, la regarda dessus, dessous, la fit sonner dans une assiette, puis sur le sol, et ainsi des trois louis d'or.
Je ne pus m'empêcher de rire. « Ah! il n'y a pas de quoi rire, grogna-t-elle, d'puis six mois, y'pass' que des voleurs par ici. — Et vous vous y connaissez en vol! » dis-je. Elle me regarda, scrutant ma pensée. Mais mon œil rieur lui retira tout soupçon.
Très heureusement, car ils étaient gens à nous faire un mauvais parti. Mais j'avais eu soin, en me mettant à table, de mettre mon revolver près de moi. « Vous savez tirer ça? avait demandé le boiteux. — Oui, je tire très bien », répondis-je — ce qui n'est pas vrai.
Notre équipage fut attelé en peu d'instants, et nous reprîmes notre route. Le poulain semblait tout en joie. Il frappait, ruait légèrement, et se mit à marcher d'une allure assez régulière.
Nos vilains hôtes nous indiquèrent la route qui conduisait à Saint- Quentin, et nous partîmes après maintes tentatives d'arrêt faites par notre pauvre poulain.
Morte de fat'igue, je m'étais endormie. Mais, à une heure de route, la voiture s'arrêta brusquement, et la malheureuse bête se mit à renâcler, s'arc -boutant sur ses quatre jambes tendues et frémissantes.
La journée avait été sombre. Un ciel bas, plein de larmes, semblait s'abattre lentement sur la terre. Nous étions arrêtés au milieu d'un champ labouré en tous sens par les roues pesantes des canons. Le reste de la terre était piétiné par les sabots des chevaux. Le froid avait durci les petites crêtes de terre, mettant des glaçons de-ci, de-là, qui étincelaient lugubrement dans l'atmosphère enveloppée.
Nous descendîmes de voitute pour chercher à recon-
naître ce qui faisait ainsi trembler notre petit animal. Je poussai un cri d'horreur. A cinq mètres de nous, des chiens tiraient rageusement sur un cadavre dont la moitié était encore sous terre.
C'était, heureusement, un soldat ennemi. Je pris le fouet des mains de notre jeune conducteur, et je fouaillai de mon mieux les vilaines bêtes, qui s'écartèrent un instant en nous montrant les dents, puis revinrent à nouveau continuer leur vorace et abominable besogne en grognant sourdement contre nous.
Le gamin était descendu, conduisant par la bride le poulain renâclant. Nous avancions péniblement, essayant de trouver le chemin dans ces plaines dévastées.
La nuit descendait glaciale. La lune écartait faiblement ses voiles et éclairait le paysage d'une blafarde et douloureuse lueur.
Je commençais à mourir de peur. Il me semblait que le silence se peuplait d'appels souterrains. Chaque petite motte de terre me semblait être une tête. Mlle Chesncau cachait sa figure dans ses mains et pleurait.
Après une demi-heure de chemin, nous vîmes venir de loin une petite troupe de gens portant des lanternes. Je me dirigeai au-devant de ces gens, voulant me renseigner sur la route à suivre. Mais je restai interdite en approchant : des sanglots parvenaient jusqu'à nous.
Je vis une pauvre grosse dame ventrue, soutenue par un jeune curé. Tout son être tressautait sous les spasmes de sa douleur. Elle était suivie de deux sousofficiers et de trois autres personnes.
Je laissai passer la dame et interrogeai les personnes qui la suivaient. J'appris qu'elle recherchait les corps do son mari et de son fils, tués tous deux dans les plaines de Saint- Quentin quelques jours auparavant.
Elle venait chaque jour à la nuit tombante, pour éviter les curieux. Et ses recherches avaient été infructueuses jusqu'à présent. Mais on avait espoir cette fois, car un des sous-officiers, qui sortait de l'hôpital, les conduisait à l'endroit où il avait vu tomber, frappé mortellement, le mari de la pauvre créature; là où il était tombé lui-même et avait été ramassé par les ambulances.
Je remerciai ces gens, qui m'indiquèrent la triste route qu'il fallait suivre; la meilleure, à travers ce cimetière encore chaud sous la glace.
Maintenant, nous distinguions, partout, de? groupes qui fouillaient. C'était horrible à crier.
Tout dkun coup, l'enfant qui conduisait la voiture me tira par la manche de mon manteau. « Ah ! Madame ! Regardez ce gueux-là qui vole ! « Je regardai, et vis un homme étendu de tout son long, un grand sac tout près de lui. Il avait une lanterne sourde qu'il dirigeait sur la terre. Puis, il se redressait, regardait tout autour de lui, sa silhouette se dessinant sur l'horizon, et reprenait son travail.
Quand il nous aperçut, il éteignit le feu de sa lanterne et se tapit tout contre terre. Nous marchions en silence tout droit vers lui. J'avais pris le poulain par la bride, de l'autre côté du petit, qui, comprenant sans doute ma pensée, se laissa diriger. Et je marchai vers l'homme, feignant de l'ignorer.
Le poulain reculait, mais nous tirions et le forcions à avancer. Nous étions si près, que le frisson me prit à l'idée que ce misérable se laisserait peut-être fouler par la légère voiture, plutôt que de révéler sa présence.
Mais je m'étais heureusement trompée. Une voix étouffée murmura : « Gare! là! Je suis un blessé! vous
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allez m'écraser! » Alors, je pris la lanterne du cabriolet (nous l'avions voilée d'une jaquette, la lune nous éclairant encore mieux que sa lueur) et je la dirigeai sur le visage du misérable.
Je fus stupéfaite : C'était un homme de soixantecinq à soixante-dix ans, la figure ravinée, encadrée de deux favoris aux poils longs, sales et blancs; un foulard entourait son cou, auquel s'attachait une limousine de couleur sombre. Autour de lui, la lune accrochait sa lumière à des ceinturons, des boutons de cuivre, des poignées de sabre et autres objets, que l'infâme vieillard arrachait aux pauvres morts.
« Vous n'êtes pas un blessé, vous êtes un voleur! un violeur de tombes! Je vais crier pour qu'on fasse de vous un mort! Entendez-vous, misérable drôle! » Et je m'approchai de lui si près que je sentis son souffle ternir mon haleine.
Il s'accroupit sur ses genoux et, joignant ses mains criminelles, il m'implora, la voix grelottante et mouillée. « Laissez là votre sac, et tous ces objets, videz vos poches, laissez tout, et partez ! Et courez ! Quand vous serez hors de vue, j'appellerai un de ces soldats qui font des fouilles et je leur donnerai votre butin. Mais je liens bien que je commets une mauvaise action en ne vous livrant pas vous-même. » Il vida ses poches en geignant.
Il s'apprêtait à partir, quand le gosse me souffla à l'oreille : « Y cach' des souliers sous sa cape... » Une rage me prit contre cet ignoble voleur. Je lui arrachai sa large limousine. « Lâchez, lâchez tout! misérable homme, ou j'appelle! » Six paires de souliers pris aux cadavres tombèrent avec bruit sur la terre durcie.
L'homme se pencha pour prendre son revolver, qu'il
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avait sorti de sa poche en même temps que les objets volés. « Voulez -vous laisser cela, et vous sauver bien vite! ma patience est à bout! — Mais si on m'attrape, je ne pourrai pas me défendre, s'écria-t-il dans un accès de rage désespérée. — C'est que Dieu l'aura voulu ainsi! Allez-vous-en! ou j'appelle. » Et l'homme s'enfuit en m'invectivant.
Le petit conducteur alla quérir un soldat, auquel je contai l'aventure en lui désignant les objets. « Oh! je ne tiens pas à courir après, il y a là assez de morts. »
Nous continuâmes notre chemin jusqu'à un petit carrefour, où il nous fut possible de prendre une route à peu près carrossable.
Après avoir traversé Busigny, et un bois dans lequel se trouvaient des marais mouvants où nous faillîmes rester ensevelis, notre douloureux voyage prit fin et nous arrivâmes au Cateau dans la nuit, moitié mortes de fatigue, de frayeur et de désespérance.
Là, je dus prendre un jour de repos, car la fièvre m'anéantissait. Nous avions deux petites chambres crépies à la chaux, mais toutes proprettes. Un carrelage rouge et brillant par terre, un lit de bois verni, et des rideaux de lasting blancs.
Je fis appeler un médecin pour la gentille Mlle Chesneau, qui me semblait plus malade que moi. Mais il nous trouva toutes deux en très mauvais état. Moi, une fièvre nerveuse me cassait les membres, me brûlant le cerveau. Elle, ne pouvait rester en place, voyant sans cesse des spectres, des feux, entendant des cris, se retournant vivement, croyant être touchée à l'épaule.
Le brave homme eut raison de nos deux fatigues par une potion calmante. Et, le lendemain, un bain très chaud ramena la souplesse de nos membres.
MEMOIRES DE SAftAll BERNltARt)t il9
11 y avait six jours que nous avions quitté Paris; et il me fallait encore une vingtaine d'heures pour atteindre Hombourg, car à cette époque les trains marchaient moins vite qu'aujourd'hui.
Je pris le train pour Bruxelles, où je comptais acheter une malle et quelques effets nécessaires. Du Cateau à Bruxelles, le voyage fut sans encombre. Nous pûmes reprendre le train le soir même.
J'avais remonté notre garde-robe, laquelle en avait grand besoin. Le voyage s'effectua sans trop d'accrocs jusqu'à Cologne. Mais, arrivées dans cette ville, nous eûmes une cruelle déception.
Le train venait d'entrer en gare et un employé passait vivement devant les voitures criant je ne sais quoi en allemand. Tout le monde avait l'air pressé : hommes et femmes se bousculaient, sans courtoisie. J'avisai un employé et lui montrai nos billets. Il prit complaisamment ma valise et précipita son pas vers la foule. Nous le suivîmes. Je ne compris cet affolement que lorsque l'homme jeta ma valise dans un compartiment, me faisant signe de monter vite, vite.
Mlle Ghesneau avait déjà enjambé le marchepied, quand elle fut écartée violemment par un employé qui ferma la portière, et, avant que j'eusse l'entière connaissance du fait exact, le train avait disparu. Ma valise était partie et notre malle placée dans un fourgon qu'on détachait du train arrivant, pour l'attacher tel quel au train express partant aussi.
Je me mis à pleurer de rage. Un employé eut pitié de nous et nous conduisit au chef de gare.
C'était un homme très distingué, parlant assez bien français. Il avait l'air bon et pitoyable. Je m'étais affalée dans son grand fauteuil de cuir et lui
contai ma mésaventure en sanglotant nerveusement.
Il télégraphia de suite pour que ma valise fût remise entre les mains du chef de gare de la première station, avec ma malle. « Vous la retrouverez demain, vers midi, me dit-il. — Alors, je ne peux pas partir ce soir? — Mais non, c'est impossible, il n'y a aucun train. L'express qui vous conduira à Hombourg ne repart que demain matin. — Oh! mon Dieu! mon Dieu! «Et je fus prise d'un véritable désespoir, qui gagnaMlle Ghesneau.
Le malheureux chef se trouvait assez embarrassé. Il essaya de me calmer : « Connaissez-vous quelqu'un ici? me dit-il. — Mais non, personne. Je ne connais personne à Cologne. — Eh bien, je vais vous conduire à V Hôtel du Nord, où mabelle-sœur est descendue depuis deux jours. Elle s'occupera de vous. » Une demi -heure après, sa voiture étant arrivée, il nous conduisit à l'Hôtel du Nord, en nous faisant faire un grand détour pour me montrer la ville. Mais je n'admirais rien des Allemands à cette époque.
Arrivés à V Hôtel du Nord, il nous présenta à sa bellesœur, une jeune femme blonde, jolie, mais trop grande, trop forte pour mon goût. Je dois dire qu'elle fut douce et affable. Elle me fit retenir deux chambres près de son appartement. Elle habitait le rez-de-chaussée. Elle nous invita à dîner et fit servir dans son salon.
Son beau-frère vint nous rejoindre le soir. La charmante femme était très musicienne; elle joua du Berlioz, du Gounod, et mêmeAuber... Je goûtais infiniment la délicatesse de cette femme, qui ne me faisait entendre que des compositeurs français. Je lui demandai de jouer du Mozart et du Wagner. A ce nom, elle se tourna vers moi : « Vous aimez Wagner? — J'aime sa musique, mais je déteste l'homme. » Mlle Ghesneau me souffla
tout bas : « Demandez-lui de jouer Liszt. » Elle avait entendu et s'exécuta avec une bonne grâce infinie. Je passai, je l'avoue, une soirée délicieuse.
A dix heures, le chef de gare (c'est stupide, je ne peux plus me rappeler son nom, et je ne ]e trouve dans aucune de mes notes), le chef.de gare me dit qu'il viendrait nous prendre le lendemain matin à huit heures, et prit congé de nous.
Je m'endormis, bercée par Mozart, Gounod, etc..
A huit heures, le lendemain, un domestique vint me prévenir que la voiture nous attendait. Un toc-toc léger à ma porte, et notre belle hôtesse de la veille nous dit gentiment : « Allons, en route ! »
Je fus vraiment très touchée par la délicatesse de cette jolie Allemande.
Il faisait si beau que je lui demandai si nous avions le temps d'aller à pied. Et sur sa réponse affirmative, nous partîmes toutes les trois vers la gare, qui se trouve du reste assez près de l'hôtel. Un wagon privé m'attendait, et nous nous installâmes de notre mieux. Le frère et la sœur nous serrèrent la main en nous souhaitant un heureux voyage.
Le train partit. J'entrevis dans un coin un bouquet de myosotis avec la carte de la jeune femme, et une boîte de chocolat offerte par le chef de gare.
J'allais arriver enfin au but de mon voyage. J'étais dans une situation folle. Revoir tous ces êtres aimés ! J'aurais voulu dormir. Je ne le pouvais pas. Mes yeux agrandis par l'anxiété dévoraient les espaces plus vite que la marche du train. Je maudissais les arrêts. J'enviais les oiseaux que je voyais passer. Je riais de joie en évoquant les visages surpris des êtres que j'allais revoir, puis je tremblais d'angoisse : Qu'était-il arrivé?
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Les trouverai- je tous? Si... Ah! les si... les car... les mais... se dressaient dans ma pensée, hérissés de maladies, d'accidents..., et je pleurais... et ma pauvre petite compagne pleurait aussi.
Nous voilà enfin en vue de Hombourg. Vingt minutes de tours de roue et nous entrerons dans la gare. Mais, comme si tous les gnomes et diables infernaux s'étaient concertés pour torturer ma patience, nous stoppons.
Toutes les têtes sortent des portières. Quoi? Qu'y a-t-il? Pourquoi ne marche-t-on pas? — Un train en panne devant nous, un frein cassé. Il faut débarrasser la voie.
Je retombai dans la voiture, les dents et les poings serrés, cherchant dans l'air à distinguer les mauvais esprits qui s'acharnaient après moi ; puis, résolument, je fermai les yeux. Je murmurai quelque méchante injure contre les gnomes invisibles, et déclarai que, ne voulant plus souffrir, j'allais dormir.
Et je m'endormis profondément, car c'est un don précieux que Dieu m'a accordé : dormir quand je veux. Et dans les circonstances les plus effroyables, dans les moments les plus cruels, quand j'ai senti que ma raison allait dévoyer par suite de chocs trop forts ou trop douloureux, ma volonté a empoigné ma raison comme on tiendrait une mauvaise petite chienne qui veut mordre ; et la domptant, ma volonté lui a dit : « Assez ! demain tu reprendras tes souffrances, tes projets, tes inquiétudes, tes douleurs, tes angoisses. Aujourd'hui, c'est assez. Tu vas t'efîondrer sous le poids de tant de secousses, et tu m'entraîneras avec toi. Je ne veux pas ! Nous allons oublier tout, pour tant d'heures, et dormir ensemble! » Et je dormais. Ceci, je le jure!
Mlle Ghesneau m'éveilla aussitôt le train en gare.
Mémoires de sàrah bernbardî -283
Pétais vivifiée, calmée. Une seconde après, nous étions dans une voiture : « 7, Ober Strasse. »
Nous y voici. Tous mes adorés étaient là, grands et petits, tous bien portants. Ah! quel bonheur! Mon cœur battait dans toutes mes artères. J'avais tant souffert que j'éclatai en rires et sanglots délicieux.
Qui pourra jamais décrire l'infinie jouissance des larmes de joie?
Je restai deux jours à Hombourg, pendant lesquels il m'arriva encore les plus fous incidents, que je ne veux pas raconter tellement ils semblent incroyables, tels que le feu éclatant dans la maison, notre fuite à tous en vêtements de nuit, et notre campement dans cinq pieds de neige pendant six heures...,, etc., eto. .
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Tout le monde sain et sauf, nous partons pour Paris. Mais, arrivés à Saint-Denis, plus de train. Il était quatre heures du matin. Les Allemands étaient maîtres de tous les environs de Paris; et les trains ne fonctionnaient que pour leur service.
Après une heure de démarches, de pourparlers, de rebuffades, je rencontrai un officier supérieur plus éduqué, plus aimable, qui fit chauffer une locomotive qui devait me transporter gare du Havre (gare Saint- Lazare).
Le voyage fut très amusant : ma mère, ma tante, ma sœur Régina, Mlle Chesneau, les deux femmes de chambre, les enfants et moi, nous nous casâmes dans un tout petit carré dans lequel était un tout petit banc étroit appartenant, je crois, au guetteur de l'époque. La machine marchait lentement, les rails étant souvent barrés par des chariots, des wagons.
Partis à cinq heures du matin, nous arrivâmes à sept heures. A un endroit que je ne puis définir, nos con-
ducteurs allemands avaient été changés contre des conducteurs français.
Alors, je m'informai, et j'appris que Paris était troublé par des mouvements révolutionnaires. Le chauffeur, avec qui je causais, était un être très intelligent et très avancé. « Vous feriez mieux, me dit-il, d'aller ailleurs qu'à Paris, car, d'ici peu, on se cognera. »
Nous étions arrivés. Je descendis avec ma smala de la locomotive, au grand ahurissement des gens de la gare. Je n'étais plus bien riche, mais j'offris vingt francs à un homme d'équipe qui consentit à prendre nos six valises. Nous devions faire chercher ma malle et celles de ma famille, le tantôt.
Mais à cette heure où pas un train n'était attendu, impossible de trouver une voiture... Les enfants étaient si fatigués... que faire? J'habitais rue de Rome, n° 4, ce n'était pas loin, mais ma mère ne marchait presque jamais, étant dolente avec un cœur très faible; et les bébés étaient si, si fatigués, avec leurs yeux bouffis mal ouverts, et leurs petits membres devenus gourds par le froid et l'immobilité.
Je commençais à me désespérer; mais une voiture de laitier passant, je la fis héler par l'homme d'équipe. « Vingt francs pour prendre ma mère et les deux bébés et les conduire, 4, rue de Rome? — Et vous aussi, ma petite demoiselle, me dit le laitier; vous êtes plus maigre qu'une sauterelle, vous ne pèserez pas lourd en surplus. » Je ne me le fis pas dire deux fois, quoique un peu vexée.
Après avoir installé maman, un peu hésitante, près du laitier, et les bébés et moi dans la voiture, assise entre les bidons de lait vides et pleins, je dis ù notre conducteur : « Ça vous est égal de revenir au-devant
d'elles? — je montrai le groupe restant — il y aura encore vingt francs. — Ça y est ! dit le brave garçon. Bonne journée ! ne fatiguez pas vos pattes, vous autres ! Je reviens tout de suite! » Et, fouettant son maigre cheval, il nous emporta dans une course folle.
Les enfants roulaient. Je me cramponnais. Maman serrait les dents, ne disant mot, glissant sous ses longs cils un regard mécontent vers moi.
Arrivés à ma porte, le laitier arrêta sa bête si court, que j'ai cru que maman tombait sur la croupe du cheval. Nous descendîmes enfm, et la voiture repartit à fond de train.
Maman me bouda pendant une heure. Pauvre jolie maman. Ce n'était pas ma faute.
^J'avais quitté Paris depuis onze jours. J'avais laissé une ville triste, mais de cette tristesse douloureuse résultant de grands malheurs inattendus. Nul n'osait lever le front, craignant d'être souffleté par le vent qui faisait flotter le drapeau allemand arboré là-bas, vers l'Arc de triomphe.
Je retrouvai Paris effervescent, grondeur. Les murs étaient placardés d'affiches multicolores. Toutes ces affiches contenaient les plus folles harangues. De belles et nobles pensées côtoyaient d'absurdes menaces. Les ouvriers se rendant au travail s'arrêtaient là, devant les placards. Un d'eux Hsait tout haut, et la foule, grossissant, recommençait sa lecture.
Et tous ces êtres qui venaient de tant souffrir de cette abominable guerre trouvaient un écho dans ces appels à la vengeance. Ils étaient bien excusables, hélas! Cette guerre avait creusé sous letirs pieds un gouffre de ruines et de deuils. La misère déguenillait les
femmes. Les privations du siège avaient déprimé les enfants. La honte de la défaite avait découragé les hommes. Eh bien, ces appels à la révolte, ces cris anarchistes, ces hurlements de foules criant : « A bas les trônes ! A bas les Républiques ! A bas les riches ! A bas les calotins ! A bas les Juifs ! A bas l'armée ! A bas les patrons ! A bas les travailleurs ! A bas tout ! » Ces cris réveillèrent les engourdis.
Les Allemands qui fomentaient toutes ces émeutes, nous rendirent sans le vouloir un réel service. Ceux qui s'abandonnaient à la résignation furent secoués dans leur torpeur.
D'autres qui demandaient « la revanche » trouvèrent un aliment à leurs forces inactives. Personne n'était d'accord. Il y avait dix, vingt partis différents s'entredévorant, se menaçant. C'était terrible ! Mais c'était le réveil. C'était la vi'e après la mort.
J'avais pour amis une dizaine de chefs aux différentes opinions, et tous m'intéressaient : les plus fous et les plus sages.
Je voyais souvent Gambetta chez Girardin, et c'était une joie pour moi d'écouter cet homme admirable. Ce qu'il disait était si sage, si pondéré et si entraînant. Cet homme au ventre épais, aux bras courts, à la tête trop grosse, prenait quand il parlait une auréole de beauté.
Du reste, Gambetta n'était jamais commun, jamais ordinaire. Il prisait, et son geste de la main pour chasser les grains épars était plein de grâces. Il fumait de gros cigares et savait fumer sans incommoder personne.
Quand, fatigué de la politique, il parlait de littérature,
c'était un charme unique; il savait tout et disait admirablement les vers.
Un soir, après un dîner chez Girardin, nous jouâmes ensemble toute la scène du premier acte d'Hernani avec dofia Sol. Et, s'il n'y fut pas beau comme Mounet- Sully, il y fut aussi admirable. Une autre fois, il récita tout Ruth et Booz en commençant par le dernier vers.
Mais je préférais encore à tout cela ses discussions politiques, surtout lorsqu'il rebondissait sur la réplique d'une opinion contraire à la sienne. Les qualités éminentes du talent de cet homme politique étaient la logique et la pondération. Et sa force entraînante était son chauvinisme. La mort si menue de ce grand cerveau est un déconcertant défi jeté à l'orgueil humain.
Je voyais parfois Rochefort, dont l'esprit me ravissait. Mais je ressentais cependant un malaise près de lui, car il était cause de la chute de l'Empire. Et quoique je sois très républicaine, j'aimais l'empereur Napoléon in. Il a été trop confiant, mais bien malheureux. Et il me semblait que Rochefort l'insultait trop, après son malheur.
Je voyais aussi très souvent Paul de Rémusat, enfant chéri de Thiers. C'était un esprit, un esprit déhcat, aux idées larges, aux manières élégantes. Quelques-uns l'accusaient d'orléanismc. Il était républicain, et républicain beaucoup plus avancé que M. Thiers. Et c'est bien peu le connaître que de le croire autre chose que ce qu'il disait être.
Paul de Rémusat avait l'horreur du mensonge. Il était sensible, droit et ferme de caractère. Il ne prenait de part active à la politique que dans les cercles fermés, et son avis prévalait toujours, même à la Chambre, même au Sénat. Il ne voulut jamais parler que ^ans les
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Je voyais aussi très souvent Paul de Rémusat, enfant chéri do Thiers. C'était un esprit, un esprit déhcat, aux idées largas, aux manières élégantes. Quelques-uns l'accusaient d'orléanisme. Il était répubUcain, et républicain beaucoap plus avancé que M. Thiers. Et c'est bien peu le * oiinaitre que de le croire autre chose que ce qu'il disait être.
Paul de Rémusat avait l'horreur du mensonge. Il était sensible, droit et ferme de caractère. Il ne prenait de part active à la pohtique que dans les cercles fermés, et son avis prévalait toujours, même à la Chambre, même au Sénat. Il ne voulut jamais parler que dans les
bureaux. Cent fois on lui proposa le portefeuille des Beaux-Arts, cent fois il refusa.
Enfin, une fois, sur mes instances répétées, il faillit se laisser nommer Ministre des Beaux-Arts; mais, au dernier moment, il refusa, et>m'écrivit une lettre délicieuse dont voici quelques passages. La lettre n'ayant pas été écrite pour être publiée, je ne me reconnais pas le droit de le faire. Mais je puis, sans crainte, publier ces quelques lignes :
Permettez -moi, ma charmante amie, de rester dans mon ombre; j'y vois plus clair que dans l'éclat aveuglant des honneurs. Vous me savez gré parfois d'être attentif aux misères que vous mesignalez. Laissez-moi dans mon indépendance. Il m'est plus agréable d'avoir le droit de soulager tout le monde, que d'être forcé de soulager n'importe qui
... Je me suis fait, en fait d'art, un idéal de beauté qui semblerait à juste titre trop partial
C'est bien dommage que la droiture de cet homme délicat ne lui ait pas permis d'accepter ce poste. Les réformes qu'il indiquait étaient bien nécessaires et le sont encore... Enfin...
Je connaissais aussi et voyais souvent un grand fou plein de rêves et de folles utopies : il se nommait Flourens. C'était un grand et beau garçon. Il voulait le bonheur pour tous, la fortune pour tous; et il tirait sur les soldats sans réfléchir qu'il commençait par faire le malheur d'un ou de plusieurs. Le raisonnement avec lui était impossible. Mais il était charmant et brave.
Je le vis deux jours avant sa mort : il vint avec une
toute jeune fille qui voulait se consacrer à l'art dramatique. Je lui promis de m'en occuper.
Le surlendemain, la malheureuse enfant vint m'annoncer la mort héroïque de Flourens, qui, ne voulant pas se rendre, ouvrit tout grands ses hras et cria aux soldats hésitants : « Tirez donc ! Moi, jene vousépargnerais pas ! » Et il tomba sous les balles.
Un homme moins intéressant, et que je regardais comme un fou dangereux, était un nommé Raoul Rigault qui fut un instant préfet de police.
Il était très jeune, très audacieux, d'une ambition folle et décidé à tout pour arriver. Et le mal lui semblait plus facile à commettre que le bien. Cet homme était un réel danger.
Il faisait partie de cette bande d'étudiants qui m'envoyaient chaque jour des vers et que je retrouvais partout, enthousiastes et fous. On les avait surnommés, dans Paris, les « Saradoteurs ».
Un jour, il m'apporta une petite pièce en un acte. Cette pièce était si bête, et les vers si plats, que je la lui renvoyai avec un mot qu'il trouva sans doute désobligeant, car il m'en garda rancœur.
Et voici comment il essaya de se venger. Un jour, il se fit annoncer chez moi. Mme Guérard était là au moment où on l'introduisit. « Vous savez, me dit-il, que je suis aujourd'hui tout -puissant. — Par le temps qui court, cela n'a rien d'étonnant, répliquai- je. — Je viens vous trouver pour faire la paix ou la guerre. »
Cette façon de me parler ne me convenait pas. Je me levai d'un bond. « Comme je prévois que vos conditions de paix ne me conviendront pas, cher Monsieur, je ne vous laisse pas le temps de me déclarer la guerre : vous êtes de ceux qu'on préfère, quelque méchants qu'ils
soient, avoir comme ennemis que comme amis. » Et je priai mon maître d'hôtel de reconduire le préfet de police jusqu'à la porte.
Mme Guérard était désespérée : « Cet homme nous fera du mal, ma petite Sarah, je vous l'affirme. »Son pressentiment ne la trompait pas. Seulement, elle pensait à moi et non à elle ; et ce fut contre elle qu'il exerça sa première vengeance, en déplaçant un de ses parents, commissaire de police, pour l'envoyer à un poste inférieur et dangereux. Puis il inventa mille misères. Un jour, je reçus l'ordre de me rendre de suite, pour affaire urgente, à la préfecture de police. Je ne répondis pas. Le lendemain, une estafette à cheval me remettait un mot du sieur Raoul Rigault, qui me menaçait de me faire chercher par une voiture cellulaire. Je ne tins aucun compte des menaces de ce drôle qui fut fusillé peu de temps après et mourut sans bravoure.
Cependant, la vie n'était plus tenable à Paris. Je décidai de partir pour Saint-Germain-en-Laye. Je priai ma mère de m'accompagner, mais elle partait pour la Suisse avec ma sœur cadette.
Le départ de Paris ne fut pas aussi commode que je l'avais supposé. Des communards, fusil sur l'épaule, arrêtaient les trains et fouillaient partout : dans les sacs, les poches, et même sous les coussins des compartiments. Ils craignaient que les voyageurs n'allassent porter des journaux aux Versaillais. C'était monstrueusement bête.
L'installation à Saint-Germain-en-Laye ne fut pas chose facile. Presque tout Paris s'était réfugié dans ce petit paysaussijoli qu'ennuyeux. Du haut de la terrasse.
OÙ la foule se tenait matin et soir, nous voyions les menaçants progrès de la Commune.
De tous côtés de Paris, les flammes s'élevaient orgueilleuses et dévastatrices. Souvent le vent nous apportait des papiers brûlés. On les envoyait aussitôt à la mairie. La Seine en charriait des quantités que les mariniers ramassaient dans des sacs. Certains jours, et ceux-là étaient les plus angoissants, un opaque voile de fumée enveloppait Paris. Aucune brise ne permettait aux flammes de se faire une trouée.
La ville brûlait sournoisement sans qu'il fût possible à nos yeux anxieux de découvrir les nouveaux foyers allumés par ces fous furieux.
Je montais à cheval chaque jour. J'allais à travers la forêt. Je poussais jusqu'à Versailles, mais cela n'était pas sans danger, car on rencontrait souvent, dans la forêt, de pauvres diables affamés qu'on soulageait avec j oie ; mais souvent aussi, des prisonniers, échappés de Poissy, ou des communards francs-tireurs qui voulaient tuer à tout prix un soldat versaillais.
Revenant un jour de Triel, où nous avions galopé, le capitaine O'Connor et moi, dans tous les coteaux, nous nous engageâmes assez tard dans la forêt, pour prendre par le plus court, lorsqu'un coup de feu sortant d'un taillis voisin fit bondir mon cheval vers la gauche, d'une façon si rude que je fus désarçonnée. Heureusement, ma bête était sage. O'Connor s'empressa auprès de moi ; mais, me voyant sur pied, prête à me remettre en selle : « Une seconde, je veux sonder ce taillis. » En trois temps de galop, il fut à l'endroit indiqué. J'entendis un coup de feu, puis des branches craquer sous des pieds fuyards. Un autre coup de feu ne ressemblant
en rien aux deux autres, et mon ami reparut, le pistolet en main.
« Il ne vous a pas touché, lui demandai-je? — Si, la première fois, légèrement, à la jambe. Il a tiré trop bas. Le second coup, il l'a tiré au hasard. Mais je crois qu'il a ma balle de revolver dans le corps. — Mais, lui dis-je, je l'ai entendu qui fuyait. — Oh ! ricana l'élégant capitaine, il n'ira pas loin. — Pauvre diable... murmurai-je. — Oh! non, s'écria O'Connor, non, je vous en prie, ne les plaignez pas : ils nous tuent chaque jour des quantités d'hommes; hier encore, cinq soldats de mon régiment ont été trouvés sur la grand'route de Versailles, non seulement tués, mais mutilés. » Et, grinçant des dents, il acheva sa phrase dans un juron.
Je me retournai vers lui un peu étonnée, mais il n'y prit pas garde.
Nous continuâmes notre route, marchant aussi vite que nous le permettaient les obstacles de la forêt. Tout à coup nos chevaux s'arrêtèrent, renâclant, reniflant. O'Connor prit son revolver en main et descendit, traînant sa monture.
A quelques mètres de nous, un homme gisait à terre. « Ça doit être mon drôle de tout à l'heure. » Et, se penchant sur l'homme, il l'interpella; un gémissement répondit à son appel. O'Connor n'avait pas vu l'homme, il ne pouvait le reconnaître. Il fit flamber une allumette. L'homme n'avait pas de fusil.
J'étais descendue, et j'essayai de soulever la tête du malheureux, mais je retirai ma main pleine de sang. Il avait ouvert les yeux et, les fixant sur O'Connor : « Ah ! c'est toi, chien de Versaillais!... C'est toi qui m'as tiré dessus ! Je t'ai raté, mais... » et sa main essaya de retirer
le revolver placé dans sa ceinture, mais l'effort était trop grand, la main retomba inerte.
De son côté, O'Gonnor avait armé son revolver. Je me plaçai devant l'homme, en le suppliant de le laisser en repos; mais j'eus peine à reconnaître mon ami. Ce joli homme blond, correct, un peu snob mais charmant, me semblait être devenu une brute.
Arc-bouté vers le malheureux, la mâchoire inférieure avançant, il broyait sous ses dents des phrases inarticulées. Sa main crispée froissait sa colère, tel on fait d'une lettre anonyme, pour la jeter ensuite avec dégoût.
« O'Gonnor, laissez cet homme, je vous en prie?» 11 était aussi galant homme que bon soldat. Il se détendit, reprit conscience de la situation. « Soit ! dit-il, en m' aidant à remonter à cheval. Quand je vous aurai mise à votre hôtel, je reviendrai avec des hommes pour faire ramasser ce drôle. »
Nous étions de retour une demi-heure après, n'ayant pas échangé un mot durant le trajet.
Je conservai une grande amitié pour O'Gonnor, mais je ne pouvais jamais le voir sans penser à cette triste scène. Et soudain, quand il me parlait, ce masque de brute dans lequel il m'apparut une seconde se collait sur son visage rieur.
Et quand, dernièrement, au mois de mars 1905, le général O'Gonnor, qui commandait en Algérie, vint me voir un soir dans ma loge, il me raconta ses démêlés avec de grands chefs arabes. « Je crois, s'écria-t-il en riant, qu'il va falloir en découdre ! » Et le masque du capitaine se colla sur le visage du général.
Je ne l'ai plus revu. Il est mort six mois après.
On put enfin rentrer dans Paris. L'abominable et
honteuse paix signée, la malheureuse Commune écrasée, il paraît que tout était rentré dans l'ordre. Mais que de sang! que de cendres! que de femmes en deuil! que de ruines !
Dans Paris, on respirait l'odeur acre de la fumée. Tout ce que je touchais chez moi me laissait aux doigts une imperceptible coloration un peu grasse. Un malaise général enveloppait la France, mais surtout Paris.
Cependant les théâtres rouvraient leurs portes, et ce fut un soulagement général.
Un matin, je reçus de l'Odéon un bulletin de répétition. Et je secouai mes cheveux. Je frappai du pied, humant l'air, tel un jeune cheval qui s'ébroue.
On rouvrait la carrière. On allait galoper de nouveau à travers les rêves. La lice était ouverte. La lutte s'engageait. La vie recommençait, car c'est vraiment bizarre que l'esprit de l'homme ait tourné la vie du côté de la lutte perpétuelle. Quand ce n'est plus la guerre, c'est encore la bataille; car on est cent mille pour un même but.
Dieu a créé la terre et l'homme l'un pour l'autre. La terre est grande. Que de terrain sans culture! Des milles et des milles, des lieues et des lieues, sont des terres neuves attendant les bras qui puiseront dans son sein les trésors de l'inépuisable nature. Et l'on reste groupés. Des tas, affamés, guettant d'autres groupes aux aguets.
L'Odéon ouvrit ses portes au public en lui offrant du répertoire. On mit quelques pièces nouvelles à l'étude.
Une surtout eut un retentissant succès. Ce fut Jean- Marie^ d'André Theuriet, en octobre 1871.
Cette pièce en un acte est un réel petit chefd'œuvre. Et elle conduisit tout droit son auteur à TAcadémie. Porel, qui jouait Jean-Marie, eut un gros succès. Il était alors élancé, fringant et plein de juvénile ardeur. Il manquait un peu de poésie, mais le rire joyeux de ses trente-deux dents donnait en ardeur gourmande ce qu'il aurait fallu donner en poétique désir. C'était bien tout de même.
Mon rôle de jeune Bretonne, soumise au vieil époux imposé, et vivant éternellement avec le souvenir du fiancé disparu... peut-être mort, était joli, poétique et attendrissant par le sacrifice final.
Il y avait même une certaine grandeur dans la fin de la pièce. Elle eut, je le répète, un immense succès, et augmenta ma réputation naissante.
Mais j'attendais l'événement qui devait me faire consacrer Étoile. Je ne me rendais pas très bien compte de ce que j'attendais, mais je savais qu'il allait venir, le Messie.
Et ce fut le plus grand poète du siècle dernier qui posa sur mon front la couronne des élus.
A la fin de cette année 1871, on nous annonça, d'une façon un peu mystérieuse et solennelle, que nous allions jouer une pièce de Victor Hugo.
J'avais, à cette époque de ma vie, le cerveau encore fermé aux grandes idées. Je vivais dans un milieu un peu bourgeois par ma famille, un peu cosmopolite par ses connaissances et amis plus ou moins snobs et par les connaissances et amis que ma vie indépendante d'artiste m'avait fait choisir.
J'avais entendu depuis mon enfance parler de Victor Hugo comme d'un révolté, d'un renégat; et ses œuvres, que j'avais lues avec passion, ne m'empêchaient pas de le juger avec une très grande sévérité.
Et je rougis, aujourd'hui, de rage et de honte, en pensant à tous mes absurdes préjugés entretenus par la petite cour imbécile ou de mauvaise foi qui m'encensait.
J'avais cependant le grand désir de jouer Ruy Blas. Le rôle de la reine me semblait si charmant! Je fis part de ce désir à Duquesnel, qui me dit y avoir pensé déjà.
Cependant, Jane Essler, artiste en vogue, mais un
peu vulgaire, avait de grandes chances contre moi. Elle était alors très liée d'amitié avec Paul Meurice, l'ami intime, le conseiller de Victor Hugo.
||.;Un ami amena chez moi Auguste Vacquerie, l'autre ami, et même le parent, de l'Illustre Maître. Auguste Vacquerie promit de parler à Victor Hugo. Deux jours après, il revint me voir, m'affîrmant que j'avais toutes les chances pour moi.
Paul Meurice lui-même, homme intègre, âme charmante, m'avait proposée à l'auteur.
Puis Gefîroy, l'artiste admirable retiré de la Comédie- Française, et appelé à jouer Don Salluste, avait dit, paraît-il, qu'il ne voyait qu'une petite reine d'Espagne digne de porter la couronne : moi.
Je ne connaissais pas Paul Meurice. Et j'étais un peu étonnée que ces gens me connussent.
La lecture fut annoncée pour le 6 décembre 1871, à deux heures, chez Victor Hugo. J'étais tellement gâtée, tellement adulée, encensée, que je me sentis blessée par ce sans-gêne d'un homme qui ne daignait pas se déranger, et invitait des femmes à venir chez lui, alors qu'il avait un terrain neutre : le théâtre, fait pour l'audition des pièces.
Je racontai ce fait inouï, à cinq heures, chez moi, devant ma petite cour; et femmes et hommes se récrièrent : « Gomment? Ce châtié d'hier! ce pardonné d'aujourd'hui! ce rien du tout! osait demander à la petite idole, à la reine des cœurs, à la fée des fées, de se déranger?»
Tout mon petit cénacle était en émoi. Hommes et femmes ne tenaient pas en place. Elle n'ira pas ! « Écrivez-lui ceci... Écrivez-lui cela... >
Et on ébauchait des lettres impertinentes, méprisantes... quand on annonça le maréchal Canrobert. — Il faisait alors partie de ma petite cour de cinq heures.
Il fut très vite mis au courant par mon turbulent entourage. Il se fâcha tout rouge sur les imbécillités débitées contre le Grand Poète.
« Vous ne devez pas, me dit-il, aller chez Victor Hugo, qui n'a, ce me semble, aucune bonne raison pour se dérober aux usages établis. Mais prenez l'excuse d'un malaise subit ; et, croyez-moi, ayez pour lui le respect qu'on doit au génie. »
Je suivis le conseil de mon grand ami. Et voici la lettre que j'envoyai au poète :
Monsieur, La reine a pris froid. Et sa Gamerera Mayor lui interdit de sortir. Vous connaissez mieux que personne l'étiquette de cette Cour d'Espagne. Plaignez votre reine, Monsieur I
Je fis porter la lettre. Et voici la réponse que m'envoya le poète :
Je suis votre valet. Madame. — Victoe Htjgo.
Le lendemain, on recommença la lecture aux artistes sur la scène; car je crois que la lecture n'eut pas lieu... ou, du moins, n'eut pas lieu en entier chez le Maître.
Je fis donc la connaissance du monstre. Ah! que je leur en ai voulu longtemps, à ces sots qui m'avaient verrouillé le cerveau.
Il était charmant, le monstre. Et si spirituel, et si lin, et si galant : d'une galanterie qui est un hommage, non une injure. Et bon pour les humbles. Et toujours gai.
ir n'était pas, certes, l'idéal de l'élégance; mais il avait dans ses gestes une modération, dans son parler une douceur, qui sentaient l'ancien pair de France,
Il avait la répartie vive et l'observation tenace, avec douceur. Il disait mal les vers, mais il adorait les entendre bien dire. Il faisait souvent des croquis pendant les répétitions. Souvent, pour gourmander un artiste, il parlait en vers. Un jour, au courant d'une répétition, pendant qu'il essayait de convaincre le pauvre Talien sur sa mauvaise diction, ennuyée de la longueur du colloque, je m'étais assise sur la table, ballottant mes jambes. Il comprit mon impatience et, se levant du milieu de l'orchestre, il s'écria :
Une reine d'Espagne, honnête et respectable, Ne devrait pas ainsi s'asseoir sur une table.
Je bondis de la table, un peu gênée, cherchant à lui répondre quelque chose d'un peu piquant, ou de spirituel... Mais je ne trouvai rien, et je restai confuse et en méchante humeur.
Un jour, la répétition ayant fini une heure plus tôt, j'attendais, le front collé aux vitres, l'arrivée de Mme Guérard qui venait me chercher. Je regardais le trottoir, en face, borné par la grille du Luxembourg. Victor Hugo venait de traverser, et se mettait en marche. Une vieille femme attira son attention. Elle venait de déposer à terre un lourd paquet de linge, et s'essuyait le front d'où perlaient des gouttes de sueur, malgré le froid. Sa bouche édentée s'entr'ouvrait pour haleter, et ses yeux étaient d'une inquiétude navrante en regardant la large voie qu'il lui fallait traverser, et où se croisaient les voitures et les omnibus. Victor
Hugo s'approcha d'elle et, après un court colloque, il tira de sa poche une piécette qu'il remit à la pauvre vieille; puis, ôtant son chapeau, il le lui confia et, d'un geste leste, la figure rieuse, il enleva le paquet sur son épaule et traversa la chaussée, suivi de la femme ahurie.
Je descendis quatre à quatre pour l'embrasser, mais le temps de gagner le couloir, de bousculer Chilly qui voulait m'arrêter, et de descendre l'escalier, Victor Hugo avait disparu. Je ne vis que le dos de la vieille femme qui me semblait clopiner plus légèrement.
Le lendemain, je dis au poète que j'avais été témoin de sa délicate bonne action, « Ah ! me dit Paul Meurice, les yeux mouillés d'émotion : Tous les jours qui se lèvent sont jours de bonté pour lui. » J'embrassai Victor Hugo, et nous allâmes répéter.
Ah! les répétitions de Riiy Blas! je ne puis les oublier. Elles étaient toutes de bonne grâce et de charme.
Quand Victor Hugo arrivait, tout s'illuminait. Et ses deux satellites, qui ne le quittaient presque jamais, Auguste Vacquerie et Paul Meurice, entretenaient le feu divin quand le Maître s'absentait.
Geffroy, sévère, triste et distingué, me conseillait souvent. Puis, dans les moments de repos, je lui posai quelques mouvements, car il était peintre. Et il y a dans le foyer de la Comédie- Française deux tableaux de lui, représentant les sociétaires des deux sexes pendant deux générations. Les tableaux ne sont pas d'une facture originale, ni d'une belle coloration, mais ils sont fidèles comme ressemblance, parait-il, et d'un arrangement assez heureux.
Lafontaine, qui jouait Riiy Blas, avait parfois avec le Maître de longues discussions, dans lesquelles Victor
Hugo ne cédait jamais. Et je dois avouer qu'il avait toujours raison.
Lafontaine avait de la foi et du panache, mais une très mauvaise diction pour les vers; et ses dents perdues, remplacées par un râtelier, donnaient de la lenteur à son débit et un petit clapotis bizarre entre son palais vrai et son faux palais de caoutchouc : cela gênait souvent l'oreille attentive à saisir la beauté du vers.
Quant à ce pauvre Talien, qui jouait don Guritan, il écopait à tout instant. Il avait compris son rôle tout àl'envers, et Victor Hugo le lui expliquait clairement et spirituellement. Mais Talien était un comédien plein de bonne volonté, dur au travail, toujours consciencieux, mais bête comme une oie. Ce qu'il n'avait pas compris de prime abord, il ne le comprenait jamais; c'était fini pour la vie. Mais, comme il était honnête et loyal, il s'en remettait à l'auteur et s'abandonnait alors, en toute abnégation. Il disait : « Ce n'est pas cela que j'ai compris. Mais je ferai ce que vous m'indiquerez. » Et il répétait mot à mot, geste par geste, les inflexions et les mouvements demandés.
Cela me crispait douloureusement et infligeait un cruel soufflet à la solidarité de mon orgueil artistique.
Je le prenais souvent dans les coins, ce pauvre Talien, et j'essayais, mais en vain, de lepousseràlarévolte. Il était grand, les bras trop longs, les yeux las. Le nez, fatigué d'avoir tant poussé, s'affaissait sur la lèvre avec un découragement navrant. Le front était bordé de cheveux drus, et le menton s'enfuyait à la hâte de ce visage mal construit.
Une grande bonté était répandue sur son être, et cette bonté était tout lui. Aussi l'aimait-on infiniment.
Le 26 janvier 1872 fut pour TOdéon une fête artistique. Le Tout-Paris des premières, le tout-vibrant de la jeunesse, s'étaient donné rendez- vous dans la large salle, solennelle et poussiéreuse.
Ah ! la splendido et émouvante représentation !
Quel triomphe pour Geffroy, pâle, sinistre et dur dans son costume noir de don Salluste ! Mélingue, dans don César de Bazan, désillusionna un peu le public; et c'est le public qui eut tort... Le rôle de don César de Bazan est un faux bon rôle, qui tente toujours les artistes par le brio du premier acte; mais le quatrième acte, qui lui appartient tout entier, est navrant, lourd et inutile. On peut le retirer de la pièce, tel un bigorneau de son coquillage, et la pièce n'en sera pas moins droite et d'aplomb.
Mais ce 26 janvier déchira le voile léger qui embrumait encore mon avenir, et je sentis que j'étais destinée à la célébrité. J'étais restée, jusqu'à ce jour, la petite fée des étudiants : je devins l'Élue du Public.
Essoufflée, étourdie, ravie par mon succès, je ne
savais à qui répondre dans le flot toujours renouvelé des admirateurs et des admiratrices.
Puis, tout à coup, je vis la foule s'écarter et se mettre en haie. Et j'aperçus Victor Hugo et Girardin qui s'avançaient vers moi. En une seconde, j'évoquai toutes les stupides pensées que j'avais eues contre cet immense génie.
J'eus le souvenir de ma première entrevue, guindée et tout juste polie avec cet homme de bonté et d'indulgence. J'aurais voulu, à cet instant où toute ma vie ouvrait ses ailes, lui crier mon repentir et lui dire ma dévotieuse gratitude.
Mais, avant que j'aie pu parler, il avait mis le genou en terre, et tenant mes deux mains sous ses lèvres, il murmura : « Merci, merci. )j
Ainsi, c'était lui qui disait merci. Lui, le Grand Victor Hugo, dont l'âme était si belle, dont le génie universel emplissait le Monde. Lui, dont les mains généreuses jetaient des pardons, tels des gemmes, à tous ses insulteurs !
Ah ! que j'étais petite, honteuse et heureuse !
Il se releva, serrant les mains qui se tendaient vers lui, trouvant pour chacun le mot qu'il fallait.
Il était si beau, ce soir-là, avec son large front auquel s'accrochait la lumière, sa toison d'argent drue, tels des f; ins coupés au clai:- de lune, ses yeux rieurs et lumineux.
N'osant me jeter dans les bras de Victor Hugo, je tombai dans ceux de Girardin, l'ami sûr de mes premiers pas, et je pleurai. Il m'entraîna dans un coin de ma loge, me disant : « Maintenant, il ne faut pas vous laisser griser par ce grand succès. Il ne faut plus faire de sauts périlleux, maintenant que vous voilà cou-
ronnée de lauriers. Il faut être plus souple, plus docile, plus sociable. »
Je le regardai et répondis : « Je sens, ami, que je ne serai jamais souple, ni docile. Je tâcherai d'être sociable : c'est tout ce que je puis promettre. Quant à ma couronne, je vous jure que, malgré mes sauts périlleux, et j'en ferai toujours, je le sens, elle ne bougera plus. »
Paul Meurice, qui s'était approché de nous, me rappelait cette conversation, le soir de la première d'^ngelo, au Théâtre Sarah Bernhardt, le 7 février 1905.
Rentrée chez moi, je restai longtemps à causer avec Mme Guérard, puis, quand elle voulut partir, je la suppliai de rester encore. J'étais devenue si riche d'avenir, d'espérances, que j'avais peur des voleurs. « Mon petit'dame » resta près de moi et nous devisâmes jusqu'au jour levant.
A sept heures, nous prîmes une voiture. Je reconduisis . ma chère amie chez elle, et je fis encore une heure de promenade.
J'avais déjà eu bien des succès : Le Passant, Le Drame de la Rue de la Paix, Anna Damby dans Kean, Jean- Marie. Mais je sentais bien que le succès de Ruy Blas les dépassait et que, cette fois, je devenais discutable, mais non négligeable.
Je me rendais souvent, le matin, chez Victor Hugo; il était plein de charme et de bonté.
Quand je fus tout à fait en quiétude avec lui, je lui contai mes premières impressions, toutes mes stupides et nerveuses révoltes à son égard, tout ce qu'on m'avait dit, tout ce que j'avais cru dans ma naïve ignorance des choses politiques.
Un matin, le Maître prit grande joie à ma conversation. Il fit mander Mme Drouet, Tâme douce, compagne de son âme glorieuse et révoltée. Il lui dit, en riant avec mélancolie : « La mauvaise œuvre des méchants est de semer Terreur dans tous les terrains, propices ou non. ))
Et cette matinée se grava à tout jamais dans mon esprit; car le grand homme parla longtemps. Oh! pas pour moi! mais pour ce que je représentais pour lui. N'étais-jc pas, en effet, la jeune génération, ù laquelle l'éducation bourgeoise et cléricale avait faussé l'esprit en fermant les cerveaux à toute idée généreuse, à toute envolée vers le Nouveau?
Quand je quittai Victor Hugo, je me sentis, ce matinlà, plus digne de son amitié.
J'allai chez Girardin. Il était sorti. Je voulais causer avec un être qui aimait le poète. Je me rendis chez le maréchal Canrobert.
Et là, j'eus une grande surprise : au moment où je descendais de voiture, je faillis tomber dans les bras du maréchal qui sortait de chez lui. « Quoi? qu'y a-t-il ? Est-ce que c'est partie remise? » me fit-il en riant. Je ne le compris pas. Je le regardai un peu ahurie... «Eh bien, avez- vous oublié que vous m'avez invité à déjeuner? »
Je restai confondue. Je l'avais complètement oublié. « Ah! tant mieux! lui dis-je. J'avais tant le désir de causer avec vous. Venez, je vous emmène. »
Et je lui contai ma visite à Victor Hugo. Je lui répétai les belles choses qu'il m'avait dites, oubliant que souvent je parlais contre ses idées. Mais, cet homme admirable savait admirer. Et s'il ne pouvait, et surtout ne voulait pas changer ses opinions, il approu-
vait les grandes idées qui devaient amener les grands changements.
Un jour qu'il se trouvait avec Busnach chez moi. une discussion politique s'éleva, assez violente. Je craignis un instant que les choses ne tournassent mal, Busnach étant l'homme le plus spirituel et le plus grossier de France — il est vrai de dire que si le maréchal Canrobert était un homme poli et très bien élevé, il ne le cédait en rien en esprit à William Busnach.
Ce dernier, énervé par les répliques gouailleuses du maréchal, s'écria :
« Je vous mets au défi. Monsieur le maréchal, d'écrire les odieuses utopies que vous venez de soutenir! -—■ Oh! Monsieur Busnach, répondit froidement Canrobert, nous ne nous servons pas du même acier pour écrire l'Histoire : vous vous servez d'une plume, et moi d'une épée ! »
Le déjeuner que j'avais si bien oublié était cependant un déjeuner arrangé depuis plusieurs jours. Nous trouvâmes à la maison : Paul de Rémusat, la charmante Mlle Hocquigny, et M. de Montbel, jeune attaché d'ambassade. J'expliquai mon retard tant bien que mal, et cette matinée se termina par le plus délicieux accord de pensées.
Jamais je ne ressentis, plus que ce jour, la joie infinie d'écouter.
Pendant un silence, Mlle Hocquigny, se penchant vers le maréchal, lui dit : « N'êtes-vous pas d'avis que notre jeune amie devrait entrer à la Comédie-Française ? — Ah! non! non! Je suis si heureuse à l'Odéon! J'ai débuté à la Comédie; et, le peu de temps que j'y suis restée, j'ai été si malheureuse...— Vous serez forcée,
chère amie, forcée d'y rentrer. Croyez-moi, mieux vaut tôt que tard. — Bah! ne gâtez pas ma joie d'aujourd'hui, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse ! »
Quelques jours après, un matin, ma femme de chambre me remit une lettre. Le large timbre rond autour duquel on lit : « Comédie-Française » se trouvait sur le coin de l'enveloppe.
Je me rappelai que dix ans auparavant, presque jour pour jour, Marguerite, notre vieille bonne, m'avait, avec la permission de ma mère, remis une lettre portant la même enveloppe. Mon visage alors s'était empourpré de joie. Je sentais, cette fois, la légère caresse de la pâleur effleurer ma figure.
J'ai toujours, quand les événements viennent déranger ma vie, un mouvement de recul. Je m'accroche une seconde à ce qui est; puis je me lance tête perdue dans ce qui sera. Tel un gymnasiarque se cramponne à son trapèze pour se lancer à toute volée dans le vide. En une seconde, ce qui est devient pour moi ce qui fut, et je l'aime d'une émotion tendre, comme chose morte. Mais j'adore ce qui sera. C'est l'inconnu, l'attirance mystérieuse. Je crois toujours que ce sera l'inouï, et je frissonne des pieds à la tête, dans un malaise délicieux.
Je reçois des quantités de lettres, et je trouve que je n'en reçois jamais assez. Je les regarde s'amonceler, comme je regarde les vagues de la mer. Que vont-elles m' apporter, ces mystérieuses enveloppes : petites grandes, roses, bleues, jaunes, blanches ?
Que vont-elles rejeter sur le roc, ces grandes vagues rageuses, assombries de varechs? Quel cadavre de mousse? Quelle épave de naufrage? Que vont-elles jeter sur la plage, ces petites vagues courtes, reflets
du ciel bleu, ces petites vagues rieuses? Quelle étoile de mer rose? Quelle anémone mauve? Quelle coquille nacrée?
Aussi, je n'ouvre jamais mes lettres de suite. Je regarde les enveloppes, cherche à reconnaître l'écriture, le cachet, et ce n'est que lorsque je suis bien certaine de qui est la lettre, que je l'ouvre.
Les autres, je les fais ouvrir par mon secrétaire ou par ma gentille amie Suzanne Seylor. Mes amis savent si bien cela qu'ils mettent toujours leur nom ou initiales dans le coin de leurs lettres. A cette époque-là, je n'avais pas de secrétaire. Mais « mon petit'dame » m'en servait.
Je regardai longtemps la lettre, et je la remis enfin à Guérard. « C'est, me dit-elle, une lettre de M. Perrin, administrateur de la Comédie-Française. Il demande si vous pouvez lui fixer une heure, mardi ou mercredi dans l'après-midi, soit à la Comédie, soit chez vous? — Merci. Quel jour sommes-nous? — Lundi. » Alors j'installai Guérard à mon secrétaire. « Veux-tu lui répondre que j'irai demain à trois heures. »
Je gagnais fort peu à cette époque à l'Odéon. Je vivais sur ce que m'avait laissé mon père, c'est-à-dire sur la transaction faite avec le notaire du Havre; et il ne me restait pas grand'chose.
J'allai donc trouver Duquesnel et lui montrai la lettre. « Eh bien, me dit-il, que vas-tu faire? — Rien. Je viens te demander conseil. — Eh bien, je te conseille de rester à l'Odéon. D'ailleurs, tu as encore un an d'engagement, je ne te laisserai pas partir! — Alors, augmente-moi? On m'offre douze mille francs par an à la Comédie; donne-moi quinze mille francs ici, et je resterai, car je n'ai pas envie de^partir. »
310 MA DOUBLK VIK
« Écoute, reprit très amicalement le séduisant directeur. Tu sais que je ne puis agir seul. Je ferai mon possible, je te le jure. » Et Duquesnel tenait toujours sa parole. « Reviens demain avant de passer à la Comédie, je te donnerai la réponse de Ghilly. Mais crois-moi, s'il s'entête dans un refus de t'augmenter, ne pars pas! Nous trouverons un moyen. Et puis... et puis... enfin, je ne puis t'en dire davantage ! »
Je revins le lendemain ainsi que c'était convenu. Je trouvai Duquesnel et Chilly dans le cabinet directorial. Chilly m'interpella assez brutalement : « Eh bien, Duquesnel me dit que tu veux t'en aller? Où vas-tu ? C'est stupido! ta place est ici! Voyons, réfléchis... Au Gymnase, on ne joue que des pièces modernes et à toilettes, ça n'est pas ton affaire. Au Vaudeville, de même. A la Gaîté, tu te casseras la voix. Tu es trop distinguée pour l'Ambigu... »
Je le regardai sans rien répondre. Je compris que son co-associé ne lui avait pas parlé du Théâtre-Français. Il se sentit gêné et marmonna : « Hein! tu es de mon avis?... — Non ! Tu as oublié la Comédie ! »
Il s'esclaffa dans son large fauteuil. « Ah! non, ça, ma chère amie, il ne faut pas me la faire : ils ont soupe de ton mauvais caractère, à la Comédie. J'ai, l'autre soir, dîné avec Maubant. Et comme quelqu'un disait qu'on devrait t'engager à la Comédie-Française, il a failli étrangler de fureur. Et je t'assure qu'il n'a pas été tendre pour toi, le grand tragédien. — Eh bien, tu aurais dû me défendre! m'écriai-je, irritée. Tu sais bien que je suis une très sérieuse pensionnaire. — Mais, je t'ai défendue. Et j'ai même ajouté que ce serait bien heureux pour la Comédie d'avoir une artiste aj^ant ta volonté ; que peut-être cela changerait
10 ton monotone de la Maison; et je disais ce que je pense. Mais lui, ce pauvre tragédien, était hors de lui.
11 ne te trouve aucun talent. D'abord, il prétend que tu ne sais pas dire les vers, que tu ouvres trop les a... ; enfin, à bout d'arguments, il a ajouté que, lui vivant, tu n'entrerais pas à la Comédie-Française. »
Je restai un instant silencieuse, contrôlant le pour et le contre du résultat probable de ma tentative. Enfin, me décidant, j e murmurai, déj à ébranlée : « Alors, tu ne veux pas m'augmenter? —Non, mille fois non! hurla Chilly; tu me feras chanter quand ton engagement sera terminé, et alors nous verrons. Mais d'ici là, j'ai ta signature, tu as la mienne, je m'en tiens à notre contrat. Le Théâtre-Français, en dehors d'ici, est le seul théâtre qui te convienne. Et je suis bien tranquille de ce côté-là. — Tu as peut-être tort. »
Il se leva brusquement et, venant se camper en face de moi, les deux mains dans ses poches, il me dit d'un ton odieux et familier : « Ah çà! tu me prends donc' pour un idiot ! » Je me levai froidement et, le repoussant légèrement de la main : « Oui, je te prends pour un triple idiot! » Et je m'élançai vers l'escalier, où les appels de Duquesnel furent vains. Je volais de deux on deux marches.
[• Arrivée sous les arcades de l'Odéon, je fus arrêtée par Paul Meurice qui venait, de la part de Victor Hugo, inviter Duquesnel et Chilly pour le souper de la centième de liiiy Blas.
« Je sors de chez vous, me dit-il. Je vous ai laissé un mot de Victor Hugo. — Bien, bien, c'est convenu. » Et, sautant dans ma voiture : « Je vous verrai demain, cher ami. — Mon Dieu, que vous voilà pressée? — Oui,
oui. » Et, me penchant, je criai à mon cocher : « A la Comédie-Française ! » Puis mon regard d'au revoir se porta sur PaulMeurice, resté bouche bée sur les marches des arcades.
Arrivée à la Comédie, je fis passer ma carte à Perrin. Cinq minutes après, je fus introduite près du glacial mannequin. Car il y avait deux hommes très distincts en cet homme : celui qu'il était, et celui qu'il avait créé pour les besoins de sa carrière. Perrin était galant, aimable, spirituel, et légèrement timide; le mannequin était froid, cassant, silencieux, et légèrement poseur.
Je fus d'abord reçue par le mannequin qui, debout, sensiblement courbé pour le salut à une femme, le bras tendu, indiqua le fauteuil hospitalier.
Il attendit avec affectation que je me sois assise, pour s'asseoir. Puis, prenant un coupe-papier pour occuper ses mains, il me dit d'une voix un peu blanche — celle du mannequin : « Vous avez réfléchi. Mademoiselle ? — Oui, Monsieur. Et voilà, je viens signer. »
Et, avant qu'il m'eût encouragée à bibeloter sur son bureau, j'avançai mon fauteuil, pris une plume et me mis en devoir de signer; mais je n'avais pas pris assez d'encre et j'allongeai à nouveau mon bras à travers la largeur de la table. J'enfonçai résolument ma plume au fond de l'encrier. Mais, cette fois, j'en avais trop pris et, dans le trajet de retour, une grosse goutte d'encre tomba sur le large papier blanc posé devant le mannequin.
Il pencha sa tête, ayant l'œil un peu torve et regardant comme un oiseau qui aperçoit dans son millet un grain de chenevis. Et comme il se préparait à retirer la feuille tachée : «Attendez! Attendez! m'écriai- je
en m'emparant du papier maculé, je vais voir si j'ai eu tort ou raison de signer. Si c'est un papillon, j'ai eu raison ; si c'est autre chose, n'importe quoi, j 'ai eu tort. » Et, pliant la feuille en deux à l'endroit de l'énorme tache, j'appuyai fortement.
Alors, Emile Perrin se mit à rire, renonçant à son mannequin. Et penché vers moi sur le papier, nous l'ouvrîmes tout doucement, comme on fait d'une main dans laquelle on a emprisonné une mouche. La feuille déployée laissa voir, au milieu de sa blancheur, un magnifique papillon noir aux ailes étendues.
« Eh bien? fit Perrin tout à fait démannequinisé, nous avons bien fait de signer! » Et nous causâmes alors comme des amis qui se retrouvent.
Cet homme était charmant et très séduisant, malgré sa laideur. Quand je le quittai,nous étions amis et ravis l'un de l'autre.
Je jouais Ruy Blas le soir à l'Odéon. Vers dix heures, Duquesnel vint dans ma loge : « Tu as été un peu dure pour ce pauvre Ghilly. Et puis, vraiment, tu n'as pas été gentille : tu aurais dû revenir quand je t'appelais. Est-ce vrai, ce que nous a dit Paul Meurice, que tu t'es rendue de suite au Théâtre-Français? — Tiens, lis, lui dis- je en lui remettant mon engagement avec la Comédie. »
Duquesnel prit l'engagement et, après en avoir pris connaissance : « Tu veux bien que je le montre à Ghilly ? — Montre-le-lui. » Il s'approcha de moi et me dit d'un air grave et chagrin • « Tu n'aurais jamais dû faire cela sans me prévenir. C'est un manque de confiance que je ne méritais pas. » Il avait raison, mais la chose était faite.
Un instant après, Ghilly arrivait, furieux, gesticulant, criant, balbutiant de colère : « C'est une indignité ! une trahison! Tu n'avais pas le droit!... Je te ferai payer ton dédit!... » Comme je me sentais en méchante humeur, je lui tournai le dos et m'excusai de mon plus mal prés de Duquesnel.
Il était peiné; et j'en avais un peu de honte, car cet homme ne m'avait donné que des preuves de sympathie; et c'était lui qui, en dépit de Chilly et de tant d'autres mauvais vouloirs, avait tenu la porte ouverte à mon avenir.
Chilly tint parole et engagea contre moi et la Comédie un procès que je perdis ; et je dus payer six mille francs de dédit aux directeurs de l'Odéon.
Quelques semaines plus tard, Victor Hugo offrit aux interprètes de Ruy Blas un grand souper de centième. Ce fut une grande joie pour moi. Je n'avais jamais assisté à aucun souper de ce genre.
Je n'avais guère parlé à Chilly depuis notre dernière scène. Mais, ce soir-là, il se trouvait à ma droite, et nous dûmes nous réconcilier. J'étais, moi, à la droite de Victor Hugo. A sa gauche était Mme Lambquin, qui jouait la Camerera Mayor, et Duquesnel près de Mme Lambquin.
En face de l'illustre poète était un autre poète, Théophile Gautier : tête de bon sur un corps d'éléphant; esprit délicieux et mots de choix dans un rire gras. Les chairs du visage, adipeuses, molles et blafardes, étaient trouées par deux prunelles voilées do lourdes paupières. Le regard était charmant et lointain.
H y avait dans cet être une noblesse orientale, étranglée par la mode et les mœurs occidentales. Je savais
presque tous ses vers, et je le regardais avec tendresse, ce tendre énamouré du beau.
Je me plaisais à le vêtir de superbes costumes orientaux. Je le voyais étendu sur de grands coussins, ses belles mains fouillant dans les gemmes de toutes couleurs. Quelques-uns de ses vers murmuraient au bord de mes lèvres, et je partais avec lui dans le rêve infini, quand un mot de mon voisin Victor Hugo me fit tourner la tête vers lui.
Quelle différence ! Il était, Lui, le grand poète, l'être le plus ordinaire qui fût, sauf son front lumineux. Son aspect était lourd, quoique très actif; son nez était commun ; son œil était paillard ; sa bouche, sans beauté ; sa voix seule avait de la noblesse et du charme. J'aimais l'entendre en regardant Théophile Gautier.
Et, cependant, j'avais quelque gêne à regarder en face de moi, car à côté du poète se trouvait un être odieux, Paul de Saint- Victor : ses joues avaient l'air de deux vessies suintant l'huile qu'elles contenaient; son nez en bec de corbin était acerbe; ses yeux méchants et durs; ses bras étaient trop courts; son ventre trop gros. Il avait l'air d'une jaunisse.
Il avait beaucoup d'esprit et beaucoup de talent; mais il employait l'un et l'autre à dire et à écrire plus do mal que de bien. Je savais que cet homme me haïssait et je lui rendis de suite haine pour haine.
Dans le toast que porta Victor Hugo, pour remercier touâ et toutes du concours zélé apporté à la réapparition de son œuvre, tout le monde, penché vers le poète, tenait son verre en l'air; mais l'illustre Maître se tourna vers moi : « Quant à vous, Madame... » A ce moment exact, Paul de Saint- Victor posa son verre si violemment sur la table qu'il se brisa. Il y eut un petit moment
de stupeur, mais je me penchai au travers de la table, et tendant mon verre à Paul de Saint- Victor : « Prenez le mien. Monsieur : en buvant, vous saurez ma pensée, réponse à la vôtre que vous venez d'exprimer si clairement. » Le méchant prit mon verre, mais avec quel regard.
Victor Hugo termina son toast au milieu des applaudissements et des vivats. Alors Duquesnel se pencha en arrière et, m'appelant tout bas, me dit de prévenir Chilly qu'il fallait répondre à Victor Hugo.
Ainsi je lis. Mais il me regarda d'un œil glauque et, d'une voix morte, il me dit : « On me tient les deux jambes. » Je le regardai plus attentivement, pendant que Duquesnel réclamait le silence pour le speech de M. de Chilly. Je vis que ses doigts tenaient sa fourchette avec désespérance; le bout des doigts était blanc, le reste de la main était violet. Je pris cette main, elle était glacée; l'autre était sous la table pendante et molle.
Le silence s'était fait. Tous les yeux convergeaient vers Chilly. « Lève-toi », murmurai- je, saisie d'effroi. H fit un mouvement, et sa tête s'affaissa brusquement, écrasant le visage dans son assiette.
Ce fut un brouhaha étouffé ! Les femmes, peu nombreuses, entourèrent le pauvre homme. Des paroles bêtes,banales et indifférentes furent marmonnées, telles les prières familières.
On envoya chercher son fils. Puis deux garçons du restaurant vinrent enlever le corps, vivant, mais inerte, qui fut déposé dans un petit salon. Duquesnel resta près de lui, me priant de rejoindre les invités du poète.
Je rentrai dans la salle du banquet. H s'était formé des groupes. « Eh bien? me dit-on en me voyant
entrer. — Il est aussi mal. Le médecin vient d'arriver, il ne peut pas encore se déclarer. — C'est une mauvaise digestion ! aspira Lafontaine (Ruy Blas), lampant un petit verre d'eau-de-vie. — C'est une anémie cérébrale ! » sanctionna lourdement Talien (don Guritan), qui perdait sans cesse la mémoire.
Victor Hugo s'approcha et dit simplement : « C'est une belle mort. » Puis, me prenant par le bras, il m'entraîna vers le fond de la salle, détournant mes pensées par de galants et poétiques chuchotements.
Un peu de temps s'écoula dans une pesante tristesse; puis Duquesnel parut.
Il était pâle, mais s'était composé une figure d'homme du monde et répondait à toutes les questions : « Mais oui... on vient de le ramener chez lui... ce ne sera lien, paraît-il... deux jours de repos... Probablement un froid aux pieds pendant le repas. »
« Oui, s'écria un des invités de Ruy Blas... Oui, il y avait un sacré vent-coulis sous la table ! — Oui, répondit Duquesnel à quelqu'un qui le harcelait. Oui, sans doute, trop de chaleur à la tête... — De fait, ajouta un autre invité, de fait, on avait la tête dans le feu avec ce fichu gaz. » Je voyais le moment où tous ces gens allaient reprocher à Victor Hugo le froid, le chaud, les victuailles et les vins de son banquet.
Duquesnel, énervé par les propos imbéciles, haussa les épaules et, m'écartant de la foule, me dit : « Il est perdu ! » J 'en avais le pressentiment, mais cette certitude m'étreignit d'un poignant chagrin. « Je veux partir! dis- je à Duquesnel. Sois assez bon pour faire demander ma voiture. »
Et, comme je me dirigeais vers le petit salon qui servait de vestiaire, je fu^ heurtée par la vieille Lambquin
qui, un peu grisée par la chaleur et les vins, valsait avec Talien. « Ah! pardon! ma petite Madone. J'ai failli vous ficher par terre. » Je l'attirai à moi et, sans réfléchir, je lui dis vivement à l'oreille : « Ne dansez plus, maman Lambquin, Chilly se meurt! »
De pourpre qu'elle était, son visage devint blanc comme la craie. Ses dents s'entrechoquaient sans un mot balbutié. « Ah ! ma pauvre Lambquin ! Si j'avais su vous faire autant de mal... » Mais elle ne m'écoutait plus ; et endossant son manteau : « Vous partez ? me ditelle. — Oui. — Voulez-vous me reconduire? Je vous raconterai... » Elle entoura sa tête d'un fichu noir et nous descendîmes ainsi, conduites par Duquesnel et Paul Meurice qui nous mirent en voiture.
Elle habitait le quartier Saint-Germain, moi la rue de Rome. Chemin faisant, la pauvre femme me raconta ceci : « Vous savez, ma petite, que j'ai la manie des somnambules, cartomanciennes et autres diseuses de bonne aventure. Eh bien, figurez-vous que vendredi dernier — car vous savez, moi, je ne les consulte que le vendredi — une cartomancienne m'a dit : « Vous mourrez huit jours après la mort d'un homme brun, pas jeune, « qui est mêlé à votre vie ». Vous comprenez, ma petite, que j'ai pensé qu'elle se fichait de moi, car il n'y a pas d'homme mêlé à ma vie, puisque je suis veuve €t n'ai jamais eu de liaison. Alors, je l'ai houspillée; car enfin, je paie sept francs — elle fait généralement payer dix francs, mais c'est sept francs seulement pour les artistes. — Alors, furieuse de ce que je ne la croyais pas, elle m'a pris les deux mains, et elle m'a dit : « Vous avez beau hurler, c'est comme ça! « Et, si vous voulez que je vous dise la vérité vraie : « c'est un homme qui vous fait vivre ! Et même, pour
« être plus vraie : ce sont deux hommes qui vous font « vivre, un brun et un blond! C'est du propre! » Elle n'avait pas achevé son «C'est du propre!» qu'elle recevait une gifle comme elle n'en a jamais reçue, je vous l'affirme ! Seulement, après, je me suis creusé la tête pour comprendre ce que voulait dire la gueuse, et j'ai trouvé : Les deux hommes, le brun et le blond, qui me font vivre, ce sont nos directeurs : Ghilly et Duquesnel. Et voilà que vous me dites que Chilly... ». Elle s'arrêta, très essoufflée par son récit et, reprise do terreur : « J'étouffe », murmura-t-elle enfin; malgré le froid glacial, nous baissâmes toutes les vitres. Je l'aidai à monter ses quatre étages et, après l'avoir bien recommandée à la concierge à aquelle, pour plus de sûreté, je laissai un louis, je rentrai chez moi, très secouée par ces incidents aussi dramatiques qu'impré-. vus dans une fête.
Trois jours après, le 14 juin 1872, Ghilly mourait sans avoir repris connaissance.
Douze jours après, ma pauvre Lambquin mourait, disant au prêtre qui l'absolvait : « Je meurs d'avoir cru le démon ».
Je quittai l'Odéon avec un très profond chagrin. J'adorais et j'adore encore ce théâtre. Il a l'air, à lui tout seul, d'une petite ville de province. Ses arcades hospitalières, sous lesquelles se promènent vieux et pauvres savants venant prendre le frais à l'abri du soleil; les grandes dalles qui l'entourent, dans l'écartement desquelles surgit une herbe jaune et microscopique; ces hautes colonnes noircies par le temps, les mains et la crotte de la chaussée ; le bruit régulier qui l'entoure ; le départ des omnibus ressemblant au départ des anciennes diligences; la confraternité des gens qui s'y rencontrent; enfin, jusqu'à cette grille du Luxembourg : tout lui donne un aspect à part, dans Paris.
Puis on y respire comme une odeur d'école. Les murs gardent encore les juvéniles espoirs. On n'y parle pas toujours d'hier comme dans les autres théâtres. Les jeunes artistes qui viennent là parlent de demain.
Enfin je ne pense jamais à ces quelques années de ma vie sans une émotion enfantine, sans un rappel de rires, sans une palpitation de narines respirant des petits bouquets, communs et maladroitement attachés,
SARAH BEHMIARDT SGULPTKUR, TK AVAILLA.NT A SA MÉDÈE.
qui sentent le frais des fleurs de plein vent; fleurs offertes par des cœurs de vingt ans, petits bouquets payés par des bourses d'étudiants.
Je ne voulus rien emporter. Je laissai le mobilier de ma loge à une petite artiste. Je laissai mes costumes, mes petits bibelots de toilette. Je partageai tout. Je sentais que là s'arrêtait ma vie d'espérances. Je sentais que le terrain était mûr pour l'éclosion de tous les rêves ; mais que la lutte avec la vie allait commencer. Et je devinais juste.
Ma première station à la Comédie-Française m'avait mal réussi. Je savais que j'entrais dans la cage des fauves.
Je ne comptais guère d'amis dans cette maison, sauf Laroche, Goquelin et Mounet-Sully, camarades, les deux premiers, du Conservatoire, le dernier, de rOdéon.
Parmi les femmes : Marie Llyod et Sophie Croizette, toutes deux mes amies d'enfance, cette méchante Jouassain qui n'était bonne que pour moi et l'adorable Madeleine Brohan, bonne à ravir l'âme, spirituelle à ravir l'esprit, indifférente à désoler le dévouement.
M. Perrin décida que je débuterais dans Mademoiselle de Belle-Isle, selon le désir de Sarcey.
Les répétitions commencèrent dans le foyer, ce qui me troublait fort.
C'était Madeleine Brohan qui devait jouer la marquise de Prie. A cette époque, elle était envahie par la graisse d'une façon presque monstrueuse, et j'étais, moi, si maigre, si maigre, que ma maigreur alimentait les faiseurs de chansons rosses et les albums de caricaturistes.
Il était donc impossible au duc de Richelieu de prendre la marquise de Prie (Madeleine Brohan) pour Mlle de Belle-Isle (Sarah Bernhardt), dans l'inconvenant et concluant rendez-vous nocturne donné par la marquise au duc, qui croyait alors étreindre dans ses bras la chaste Mlle de Belie-Isle.
A chaque répétition, Bressant, qui jouait le duc de Richelieu, s'arrêtait, disant : « Non, c'est trop bête! Je jouerai le duc de Richelieu manchot des deux bras. » Et Madeleine quittait la répétition pour se rendre au cabinet directorial afin d'obtenir qu'on lui retirât le rôle.
Tel était bien le désir de Perrin qui avait dès la première minute pensé à Croizette, mais qui voulait avoir la main forcée pour de petites raisons sournoises connues de lui seul et devinées par d'autres.
Enfin le changement eut lieu; et les répétitions sérieuses commencèrent. Puis on annonça la première représentation pour le 6 novembre (1872).
J'ai toujours eu de tout temps, et maintenant encore, un trac fou, surtout quand je sais qu'on attend beaucoup de moi. Et je savais que, longtemps d'avance, la salle avait été louée. Je savais que la presse comptait sur un gros succès, et que Perrin lui-même entrevoyait une succession de belles recettes.
Hélas! toutes les espérances et prédictions s'en furent à vau-l'eau; et mes redébuts à la Comédie furent médiocres.
Voici ce qu'en dit, dans Le Temps du 11 novembre 1872, Francisque Sarcey, que je ne connaissais pas alors, mais qui suivait ma carrière avec un très grand intérêt :
La salle était fort brillante, et ce début avait attiré tous les amateurs de théâtre. Il faut dire qu'en dehors
du mérite personnel de Mile Sarah Bernhardt, il s'est formé autour de sa personne une foule de légendes fausses ou vraies, qui voltigent sur son nom et piquent la curiosité du public parisien. Ce fut une déception quand elle parut. Elle avait, par son costume, exagéré avec ostentation une sveltesse qui est élégante sous les voiles aux larges plis des héroïnes grecques et romaines, mais déplaisante sous le costume moderne. Soit que la poudre n'aille pas à l'air de son visage, soit que le « trac » l'eût terriblement pâlie, l'impression fut peu agréable de voir jaillir dece long fourreau noir — j'avais l'air d'une fourmi — cette longue figure blanche d'où l'éclat des yeux avait disparu et sur laquelle tranchaient seules des dents étincelantes. Elle dit ses trois premiers actes avec un tremblement convulsif, et nous ne retrouvâmes la Sarah de Ruy Blas que dans deux couplets qu'elle fila de sa voix enchanteresse avec une grâce merveilleuse; mais elle manqua tous les passages de force. Je doute que Mlle Sarah Bernhardt trouve jamais dans son délicieux organe ces notes éclatantes et profondes, pour exprimer le paroxysme des passions violentes, qui transportent une salle. Si la nature lui avait donné ce don, elle serait une artiste complète, et il n'y en a pas de telles au théâtre. Agacée par la froideur du pubUc, Mlle Sarah Bernhardt s'est retrouvée tout entière au cinquième acte. C'était bien notre Sarah, la Sarah de Ruy Blas que nous avions tant admirée à l'Odéon, etc., etc
Ainsi que le dit Sarcey, j'avais tout à fait raté mon début. Mon excuse n'était pas dans le « trac », mais dans l'inquiétude où m'avait plongée la sortie précipitée de maman, qui quitta sa place de balcon cinq minutes après que j'étais entrée en scène.
Dans le furtif regard que je lui avais jeté dès mon entrée, je l'avais entrevue d'une pâleur mortelle. J'eus la sensation, en la voyant sortir, qu'elle allait avoir uûè
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de CCS crises qui mettaient sa vie en danger; et ce premier acte me parut interminable. Je jetai les mots après les mots, bredouillant les phrases au hasard et n'ayant qu'une idée : savoir ce qui était arrivé.
Oh rie public ne peut pas se douter des tortures endurées par les pauvres comédiens quand ils sont là devant lui, en chair et en os, faisant des gestes, disant des mots, et que leur cœur angoissé s'envole près de l'être chéri qui souffre. En général, on peut jeter à bas les ennuis, les soucis de la vie, et, pour quelques heures, on dépouille sa propre personnalité pour en endosser une autre; et l'on marche dans le rêve d'une autre vie, oubliant tout. Mais cela est impossible quand desêtres aimés souffrent: l'inquiétude s'ag ippe à vous, atténuant les bonnes chances, grossissant les mauvaises, vous affolant le cerveau qui vit deux vies, et bousculant le cœur qui bat à se rompre.
Ce sont toutes ces sensations que je ressentais durant ce premier acte.
Je sortis de scène. « Maman... qu'est-il arrivé à maman?... » Personne ne sav it rien. Croizette s'approcha de moi et me dit : « Qu'est-ce que tu as ? Je ne te reconnais pas? Et tu n'étais pas toi tout à l'heure, en scène? » En deux mots je la mis au courant de ce que j'avais vu et ressenti.
Frédéric Febvre envoya vite aux nouvelles, et le médecin du Théâtre accourut : « Votre mère, Mademoiselle, a eu une syncope, mais on vient de la reconduire chez elle. « Je le regardai : « Son cœur, n'est-ce pas. Monsieur? » — Oui, me fit-il. Elle a le cœur très agité, Madame votre mère. — Je le sais, elle est très malade. » Et je ne pus me retenir plus longtemps, j'éclatai en sanglots.
MÉMOIUKS DK SARAH BEIINHARDT 325
Croizette m'aida à remonter dans ma loge. Elle était bonne, nous nous connaissions depuis l'enfance et nous nous aimions. Rien n'a jamais pu nous brouiller; même les méchants racontars des envieux ou les petites souffrances de vanité.
Ma chère Mme Guérard prit une voiture et courut chez maman pour me rapporter des nouvelles.
Je me remis un peu de poudre de riz. Mais le public, ne sachant pas ce qui se passait, commençait à se fâcher, m'accusant d'un nouveau caprice, et me reçut plus froidement encore. Cela m'était tout à fait égal, je pensais à autre chose : Je disais les mots de Mlle de Belle-Isle — rôle stupidc et assommant, — mais j'attendais, moi, Sarah, des nouvelles de maman; et je guettais le retour de « mon petit'dame », à laquelle j'avais dit : « Entr'ouvre la porte — côté jardin — aussitôt que tu seras de retour, et fais comme ça... avec la tête, si ça va mieux, et comme ça... si ça va mal. »
Mais, voilà que je ne me rappelais plus lequel... comme ça... était pour « mieux »; et quand je vis Mme Guérard, à la fin du troisième acte, entr'ouvrant la porte et remuant la tête de bas en haut comme pour dire « Oui », je devins tout à fait idiote.
C'était pendant la grande scène du troisième acte : quand Mlle de Belle-Isle reproche au duc de Richelieu (Dressant) de la perdre à tout jamais. Le duc répond : « Que ne disiez-vous que quelqu'un nous écoutait, que quelqu'un était caché ? »
Je m'écriai : « C'est Guérard qui m'apporte des nouvelles! » Le public n'eut pas le temps de comprendre, car Brossant escamota la réplique et sauva la situation.
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Après un petit rappel bien mou, je reçus des nouvelles de maman, qui allait mieux, mais qui avait eu une crise très forte. Pauvre maman! Elle m'avait trouvée si laide dès mon entrée en scène, que sa belle indifférence s'était écroulée sous une douloureuse stupeur, laquelle devint rage en entendant une grosse dame, assise près d'elle, dire en ricanant : « Mais c'est un os brûlé, que cette petite Bernhardt! »
J'étais rassurée; et je jouai mon dernier acte avec confiance. Cependant, le gros succès de la soirée fut pour Croizette, ravissante dans la marquise de Prie.
Mon succès cependant augmenta à la seconde représentation, s'affirma dans les représentations suivantes, et devint si grand, qu'on m'accusa de me payer de la claque. J'ai beaucoup ri et ne me suis même pas défendue, ayant l'horreur des paroles inutiles.
Je continuai mes débuts dans Junie, de Britannicus, ayant, pour Néron, Mounet-Sully qui y fut admirable. J'obtins un succès immense, incroyable, dans ce délicieux rôle de Junie.
Puis je jouai, en 1873, Chérubin, dans Le Mariage de Figaro; c'était Croizette qui jouait Suzanne; et ce fut un régal pour le public que de voir la délicieuse créature jouer un rôle de charme et de gaieté. Chérubin fut pour moi l'occasion d'un nouveau succès.
Au mois de mars 1873, Perrin eut l'idée de monter Dalila, d'Octave Feuillet.
Je jouais alors les jeunes filles, les jeunes princesses ou les jeunes garçons, mon corps menu, ma figure pâle, mon aspect maladif me vouant pour le moment aux victimes; quand tout à coup Perrin, trouvant que les victimes attendrissaient le public, et pensant que c'était grâce à mon « emploi » que j'excitais la sympa-
thie, Perrin fit la plus cocasse des distributions : Il me donna le rôle de Dalila, la méchante brune et féroce princesse, et donna à Sophie Croizette la blonde et idéale jeune fille mourante.
La pièce culbuta sous cette étrange distribution. Je forçai ma nature pour paraître l'altière et voluptueuse sirène; je bourrai mon corsage d'ouate et les hanches de ma jupe avec du crin ; mais je gardai mon petit faciès maigre et douloureux.
Croizette fut obligée de comprimer les avantages de son buste, sous la pression de bandes qui l'oppressaient et l'étouff aient; mais elle garda sa jolie figure pleine aux jolies fossettes.
f(3e fus obligée de grossir ma voix, elle d'éteindre la sienne. Enfin c'était absurde. La pièce obtint un demisuccès.
Je créai après cela : L'Absent^ un joli acte en vers d'Eugène Manuel; Chez l'Avocat, un acte en vers très amusant de Paul Ferrier, où Coquelin et moi nous nous disputions à ravir.
Puis, le 22 août, je jouai avec un succès immense le rôle d'Andromaque. Je n'oublierai jamais cette première représentation, dans laquelle Mounet-Sully obtint un triomphe délirant. Ah! qu'il était beau, Mounet-Sully, dans ce rôle d'Oreste ! Son entrée, ses fureurs, sa folie, et la beauté plastique de ce merveilleux artiste, que c'était beau !
Après Andromaque, je jouai Aricie dans Phèdre; et ce soir-là, dans ce rôle secondaire, j'obtins en réalité le succès de la soirée.
Je pris une telle place, en peu do temps, à la Comédie, que l'inquiétude s'empara de quelques artistes et gagna
la direction. M. Perrin, homme supérieurement intelligent, et pour lequel j'ai conservé un souvenir très affectueux, était horriblement autoritaire. Moi aussi. Et c'était entre nous un perpétuel combat. Il voulait m'imposer sa volonté, et je ne voulais pas la subir. Il riait volontiers de mes boutades quand elles étaient contre les autres, mais il entrait en fureur quand elles étaient contre lui.
Et pour moi, mettre Perrin en fureur était une de mes joies. Je m'en accuse. Mais il était si bredouillant quand il voulait parler vite, lui qui pesait chaque mot en temps ordinaire; son regard généralement hésitant d'un œil devenait tout à fait torve, et sa figura distinguée et pâle se tachait de plaques lie-de-vin. La fureur lui faisait ôter et remettre son chapeau quinze fois en quinze minutes et ses cheveux bien lissés se hérissaient sous cette folle galopade du gibus.
Quoique j'eusse alors l'âge de pleine raison, je me plaisais à ces méchantes gamineries, que je regrette toujours après, et que je recommence sans cesse, ayant encore aujourd'hui, malgré les jours, les semaines, les mois, les années vécus, une joie infinie à faire des farce-.
Néanmoins, la vie à la Comédie devenait un peu énervante pour moi. Je voulus jouer Camille dans On ne badine pas avec l'amour : le rôle était à Croizette. Je voulus jouer Céhmèno : le rôle était à Croizette. Perrin était très partial pour Croizette; il l'admirait, et la jeune femm?, qui était très ambitieuse, avait des égards, des prévenances et une docilité qui charmaient le vieil autoritaire.
Elle obtenait tout ce qu'elle voulait; et, comme Sophie Croizette était franche et droite, elle me disait
souvent, quand je me plaignais : « Fais comme moi sois plus souple ; tu passes ton temps à te révolter ; moi, j'ai l'air de faire tout ce que veut Perrin, mais, en vérité, je lui fais faire tout ce que je veux. Essaie. »
Alors j e prenais mon courage à deux mains, j e montais chez Perrin. Presque toujours il me recevait par cette phrase : «Ah! bonjour, Mademoiselle Révolte, êtes- vous calme, aujourd'hui? — Oui, trâs calme. Mais soyez gentil, accordez-moi ce que je vous demande. » Et je faisais du charme, je prenais ma jolie voix. Il ronronnait, faisait de l'esprit (il en avait beaucoup); et on était très bien ensemble pendant un quart d'heure. Puis j'accouchais de ma demande : « Laissez-moi jouer Camille dans On ne badine pas avec l'amour. — Mais, c'est impossible, ma chère enfant. Groizette ne sera pas contente. — Je lui en ai parlé, ça lui est égal. — Vous avez eu tort de lui en parler. — Pourquoi ? — Parce que la distribution des rôles regarde l'administrateur et non les artistes. » Il ne ronronnait plus, il grognait; moi, je rageais et, au bout d'un instant, je sortais en claquant les portes.
Mais je me minais. Je passais des nuits à pleurer. C'est alors que je pris un atelier pour faire de la sculpture.' Ne pouvant dépenser au théâtre mes forces intelligentes et mon désir de créer, je les mis au service d'un autre art. Et je me mis à travailler la sculpture avec une ardeur folle. Je fis vite de grands progrès.
Le Théâtre m'était devenu indifférent. Je montais à cheval le matin à huit heures et, à dix heures, j'étais dans mon atelier de sculpture, boulevard de Clichy , no 1 1 .
Ma santé très délicate se ressentit de ces doubles efforts. Je vomissais le sang d'une façon terrifiante et je restais des heure ^^ sans connaissance. Je n'allais plus
à la Comédie que lorsque j'y étais appelée par mon service.
Mes amis s'inquiétèrent sérieusement; et Perrin, mis au courant de ce qui se passait, poussé aussi par la pressr." et le Ministère, se décida à me donner une création dans Le Sphinx, d'Octave Feuillet. Le rôle principal était pour Groizette ; mais, à la lecture, je trouvai le rôle qui m'était destiné charmant, et je résolus qu'il serait aussi le rôle principal ; il y aurait deux rôles principaux, voilà tout.
Les répétitions marchaient assez bien au début de la pièce, mais mon rôle semblant prendre plus d'importance qu'on avait cru, les agacements se firent jour. Groizette elle-même devint nerveuse. Perrin s'irritait, et ce manège me calmait. Octave Feuillet, homme sub il, charmant, très bien élevé et légèrement ironique, s'amusait follement de ces escarmouches.
Cependant la guerre allait éclater. La première hostilité vint de Sophie Croizette : Je portais toujours, piquées à mon corsage, trois ou quatre roses, qui s'effeuillaient dans la chaleur de l'action. Un jo^ir, Sophie Croizette s'étala de tout son long sur la scène et, comme elle était grande et forte, elle tomba sans pudeur et se f'-'lova sans grâce. Le rire étouffé de quelques subalternes la cingla au sang; et, se tournant vers moi : « C'est ta faute! tes roses s'effeuillent et font tomber tout le monde ! » Je me mis à rire : «Il manque trois pétales à mes roses, les voilà toutes les trois, près de ce fauteuil, côté cour, et tu es tombée du côté jardin; donc ce n'est pas ma faute, mais celle de ta maladresse. »
La discussion continua un peu vive de part et d'autre. Deux clans se formèrent : les Croizettistes et les Bernhardtistes. La guerre était déclarée, non pas entre
Sophie et moi, mais entre nos admirateurs et détracteurs respectifs.
Ces petites querelles se répandirent au dehors, et le public commença aussi à former des clans. Groizette avait pour elle tous les banquiers et tous les congestionnés; j'avais pour moi tous les artistes, les étudiants, les mourants et les ratés.
La guerre déclarée, on ne recula plus devant les combats. Le premier, le plus sanglant, le plus définitif, fut livré à propos de la lune.
On commençait les dernières répétitions générales. Le troisième acte se passait dans une clairière de forêt. Au milieu de la scène, un gros rocher sur lequel Blanche (Groizette) donnait le baiser à Savigny (Delaunay), lequel était mon mari. Je devais arriver, moi (Berthe de Savigny), par le petit pont jeté sur un cours d'eau. La lune baignait toute la clairière. Groizette venait de jouer sa scène. On avait applaudi son baiser, hardi pour la Gomédie-Française d'alors. (Que n'a-t-on pas fait depuis!) Lorsque tout à coup les bravos éclatèrent à nouveau... La stupeur se peignit sur quelques visages. Perrin se dressa terrifié. Je traversais le pont, le visage pâle et douloureusement bouleversé, laissant traîner au bout d'un bras découragé la sortie de bal qui devait couvrir mes épaules; j'étais baignée par la blancheur de la lune et l'effet était, paraît-il, saisissant et poignant.
Une voix nasale et barbelée de piques cria : « Un effet de lune suffit! Éteignez pour Mlle Bernhardt! » Je bondis sur le devant de la scène : « Pardon, Monsieur Perrin, mais vous n'avez pas le droit de me 1 étirer ma lune! 11 y a sur le manuscri:. : « Berthe s'avance, pâle, convulsée, sous le rayon de lune. » Je
suis pâle, je suis convulsée, je veux ma lune! — C'est impossible! rugit Perrin. Il faut que le : « Tu m'aimes donc? » de Mlle Croizette et son baiser soient enveloppés de lune. Elle joue le Sphinx, c'est le personnage principal, il faut lui laisser les principaux effets! — Eh bien. Monsieur, donnez une lune brillante à Croizette et une petite lune à moi; ça m'est égal, mais je veux ma lune! »
Tous les artistes, tous les employés passaient la tête par toutes les issues de la salle et de la scène. Les Croizettistes et les Bernhardtistes commentaient le débat.
Octave Feuillet, interpellé, se leva à son tour : « Je conviens que Mlle Croizette est fort belle sous son effet de lune! et Mlle Sarah Bernhard idéale dans son rayon lunaire! Je désire donc la lune pour toutes deux! »
Perrin ne put se contenir de colère. Il y eut discussion entre l'auteur et l'administrateur, entre les artistes, entre le concierge et les journalistes qui questionnaient.
La répétition fut interrompue. Je déclarai que je ne jouerais que si j'avais ma lune.
Je ne reçus pas de bulletin de répétition pendant deux jours; et j'appris, par Croizette, qu'on faisait répéter en cachette mon rôle de Berthe à une jeune femme que nous avions surnommée « le Crocodile », parce qu'elle suivait toutes les répétitions, ainsi que cet animal suit les bateaux, espérant toujours happer un rôle jeté par-dessus bord.
Octave Feuillet refusa ce troc et vint me chercher avec Delaunay qui avait pacifié les choses : « C'est convenu. La lune vous éclairera toutes les deux», dit-il en me baisant les mains.
MÉMOIHES DK SAIUH BEP.NHARDT 333
La première du Sphinx fut un triomphe pour Croizette et moi.
Les deux clans s'échauffaient à qui mieux mieux, ce qui doublait notre succès et nous amusait beaucoup, car Croizette a toujours été une délicieuse amie et une camarade loyale. Elle travaillait pour elle, mais j amais contre personne.
Après Le Sphinx^ je jouai une jolie pièce en un acte d'un jeune élève de l'École polytechnique, Louis Denayrouse, La Belle Paule. Ce jeune auteur est devenu un savant remarquable et a renoncé à la poésie.
J'avais prié Perrin de me donner un congé d'un mois, mais il s'y refusa énergiquement et me fit répéter Zaïre pendant les pénibles mois de juin et juillet, et annonça, malgré moi, la première pour le 6 août. Il faisait cette année-là une chaleur effroyable dans Paris. Je crois que Perrin, ne pouvant me dompter, avait, sans mauvaise intention réelle, mais par pure autocratie, le désir de me dompter morte.
Le docteur Parrot était allé le trouver, lui disant que mon état de faiblesse était si grand qu'il y avait danger à me faire jouer pendant les grandes chaleurs. Il no voulut rien entendre. Alors, moi, furieuse de l'entêtement féroce de ce bourgeois intellectuel, je me jurai de jouer à en mourir.
Il m'est arrivé souvent, étant enfant, de vouloir me tuer pour embêter les autres. Je me souviens même avoir avalé le contenu d'un grand encrier, après une panade avalée de force devant maman qui s'était imaginée que les panades étaient nécessaires à ma santé. Notre bonne lui avait dévoilé mon horreur des panades, ajoutant que chaque matin la panade allait dans le seau de toilette.
J'eus, bien entendu, d'horribles maux de cœur. Et je criais, dans les tortures de mon pauvre estomac, je criais à maman affolée : « C'est toi qui me fais mourir! » Et ma pauvre maman sanglotait... Elle n'a jamais su la vérité; mais elle ne m'a jamais plus forcée à avaler quoi que ce soit.
Eh bien, après tant d'années passées, je me retrouvais avec les mêmes sentiments rancuniers et enfantins : « Ça m'est égal, me disais- je, je tomberai sans connaissance sûrement et je vomirai le sang; et peutêtre j'en mourrai! Et ce sera bien fait pour Perrin! Il sera furieux! «Oui, je pensais cela. Je suis aussi bête que cela, par moments. Pourquoi? Je ne puis le définir, mais je le constate.
Je jouai donc, le 6 août, par une soirée caniculaire, le rôle de Zaïre. La salle, comble, était en buée. Je n'entrevoyais les spectateurs qu'à travers une vapeur. La pièce, mal montée comme décors, mais bien costumée et surtout très bien jouée par Mounet-Sully (Orosmane), Laroche (Nérestan) et moi (Zaïre), obtint un immense succès.
Voulant tomber évanouie, voulant cracher le sang, voulant mourir pour faire enrager Perrin, je m'étais donnée tout entière : j'avais sangloté, j'avais aimé, j'avais souffert, et j'avais été frappée par le poignard d'Orosmane en poussant le cri vrai de la vraie douleur; car j'avais senti îe fer pénétrer dans mon sein, puis, tombant, haletante, mourante, sur le divan oriental, j'avais pen :é mourir sérieusemen ; et, pendant tout le temps de la fin de l'acte, j'osais à peine remuer un bras, convaincue que j'étais de ma languissante agonie, et un peu effrayée, je l'avoue, de voir réaliser ma méchante
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farce à Perrin. Mais grande fut ma surprise quand, le rideau tombé sur la fin de la pièce, je me relevai prestement pour le rappel, et saluai le public sans langueur, sans affaiblissement, prête à recommencer la pièce.
Et je marquai cette représentation d'un petit caillou blanc, car de ce jour je compris que mes forces vitales étaient au service de mes forces intellectuelles. J'avais voulu suivre l'impulsion de mon cerveau dont les conceptions me semblaient trop fortes pour que mes forces physiques les puissent réaliser. Et je me trouvais, ayant tout donné, même au delà, en parfait équilibre !
Alors j 'entrevis la possibilité de l'avenir rêvé.
J'avais pensé — jusqu'à cette représentation de . Zaïre — et j'avais entendu dire, et j'avais lu dans les journaux, que ma voix était jolie, mais frêle; que mon geste était gracieux, mais vague; que ma démarche souple manquait d'autorité; que mon regard perdu dans le ciel ne domptait pas le fauve (le public). Je pensai alors à tout cela.
Je venais d'avoir la preuve que je pouvais compter sur mes forces physiques; car j'avais commencé la représentation de Zaïre dans un tel état de faiblesse qu'il était facile de prédire que je ne terminerai pas le premier acte sans un évanouissement. D'autre part, quoique le rôle soit doux, il exige deux ou trois cris qui pouvaient provoquer les vomissements de sang si fréquents chez moi à cette époque.
J'eus donc la certitude, ce soir-là, que je pouvais compter sur la solidité de mes cordes vocales, car j'avais poussé mes cris avec une rage et une douleur réelles, espérant me casser quelque chose, dans mon inepte désir de jouer un tour à Perrin.
Ainsi, cette petite comédie manigancée par moi
tournait à mon profit. Ne pouvant être mourante à ma volonté, je changeai mes batteries et résolus d'être forte, solide, vivace, et vivante, jusqu'à l'énervement de quelques-uns de mes contemporains qui ne m'avaient supportée que parce que je devais mourir bientôt, mais qui me prirent en haine dès qu'ils eurent la certitude que je vivrais longtemps peut-être. Je ne veux en donner qu'un exemple, raconté par Alexandre Dumas fils qui, assistant à la mort de son intime ami Charles Narrey, recueillit ses dernières paroles :
Je suis heureux de mourir, car je n'entendrai plus parler de Sarah Bernhardt et du grand Français (Ferdinand de Lesseps).
. Mais cette constatation de mes forces me rendit plus pénible l'espèce de « farniente » dans lequel me condamnait Perrin. En effet, après Zaïre, je restai des mois sans créations, jouant de ci, de là. Alors, découragée et dégoûtée du Théâtre, je me pris de passion pour la sculpture.
En descendant de cheval, je prenais un léger repos et me sauvais dans mon atelier, où je restais jusqu'au soir. Des amis venaient me voir, s'installaient autour de moi, jouant du piano, chantant; puis on discutait violemment politique, car je recevais dans ce modeste atelier les hommes les plus illustres de tous les clans. Quelques femmes venaient prendre le thé, toujours exécrable, toujours malservi; mais ça m'était égal. J'étais absorbée par cet art admirable; je ne voyais rien ou, pour mieux dire, je ne voulais rien voir. , Je. faisais, le buste d'une adorable jeune fille, Mlle Emmy de ***. Sa conversation lente et posée était d'un charme infini! Elle était étrangère, mais
SAHAH BERNHARDT DANS SON C.KRCUEIL.
parlait notre langue avec une perfection telle que j'en étais stupéfaite. Elle ne quittait jamais la cigarette, et gardait un profond mépris pour qui ne la devinait pas.
Je fis durer les séances aussi longtemps que possible, car je sentais que cet esprit délicat me pénétrait de sa science de voir au delà; et bien souvent, dans les hésitations graves de ma vie, je me suis dit : « Qu'aurait fait... qu'aurait pensé... Emmy ?... »
Je fus un peu interloquée un jour par la visite d'Adolphe de Rothschild qui vint me commander son buste. Je me mis tout de suite à l'ouvrage. Mais je l'avais mal regardé, cet aimable homme : iln'avait rien d'esthétique, tout au contraire. J'essayai néanmoins, et je mis toute ma volonté en éveil pour réussir cette première commande dont j'étais si fière.
Deux fois je jetai par terre le buste commencé et, après une troisième tentative, je renonçai définitivement, balbutiant d'imbéciles excuses qui ne durent pas convaincre mon modèle, car je ne le revis jamais chez moi. Quand nous nous rencontrions le matin à cheval, il me saluait d'un salut froid et un peu sévère.
Après cet échec, j'entrepris le buste d'une ravissante enfant : Mlle Multon, petite Américaine délicieuse que j'ai retrouvée au Danemark, mariée, mère de famille et aussi ravissamment jolie.
Puis je fis le buste de Mlle Hocquigny, cette adorable personne, lingère de toutes les intendances militaires pendant la guerre, et dont le secours avait été si puissant pour moi et si nécessaire à mes blessés.
Puis j'entrepris le buste de ma plus jeune sœur, Régina, hélas! bien malade de la poitrine. Jamais masque plus parfait ne fut pétri par la main de Dieu ! Des yeux de lionne, cernés de grands cils fauves si
longs, si longs... un nez mince aux narines mobiles; une bouche toute petite; un menton volontaire dans un visage nacré surmonté d'un casque de rayons lunaires, car je n'ai jamais vu de cheveux d'un blond si pâl^, si brillant, si soyeux. Mais cet admirable visage était'sans charme; le regard était dur, la bouche sans sourire. J'essayai de rendre de mon mieux ce beau visage de marbre, mais il eût fallu Un grand artiste, et je n'étais qu'un humble amateur.
Quand j'exposai ie buste de ma petite sœur, elle était morte depuis cinq mois, après six mois d'une agonie lente, pleine de sursauts vers la vie. Je l'avais prise chez moi, rue de Rome, n" 4, dans le petit entresol que j'habitais depuis le terrible incendie qui avait dévoré mes meubles, mes livres, mes tableaux, enfin tout mon petit avoir. Cet appartement de la rue de Rome était petit. Ma chambre était minuscule. Le grand lit de bambou prenait toute la place. Devant la fenêtre était mon cercueil, dans lequel je m'installais souvent pour apprendre mes rôles. Aussi, quand je pris ma sœur chez moi, trouvai- je tout naturel de dormir chaque nuit dans ce petit lit de satin blanc qui devait être ma dernière couchette, et d'installer ma sœur sous les amas de dentelles, dans mon grand lit de bambou.
Elle-même trouvait cela tout simple, puisque je ne voulais pas la quitter la nuit et qu'il était impossible d'installer un autre lit dans cette petite chambre. Puis, elle avait l'habitude de mon cercueil.
Un jour, ma manucure, entrant dans ma chambre pour me faire les mains, fat priée par ma sœur d'entrer doucement parce que je dormais encore. Cette femme tourna la tête, me croyant endormie dans un fauteuil; mais, m'apercevant dans un cercueil, elle s'enfuit en
MÉMOIRKS DE SAP.AII BEP.NHARDT 339
poussant dos cris de folle. A partir de ce moment, tout Paris sut que je couchais dans mon cercueil; et les cancans vêtus d'ailes de canards prirent leur vol dans toutes les directions.
J'avais une telle habitude des turpitudes écrites sur mon compte, que je ne m'en inquiétais guère. Mais, à la mort de ma pauvre petite sœur, un incident tragicomique se produisit : Quand les croque-morts se présentèrent dans la chambre pour enlever la morte, ils se trouvèrent en face de deux cercueils, et, perdant la tête, le maître de cérémonies envoya chercher un second corbillard en toute hâte. J'étais alors près de ma mère qui avait perdu connaissance, et je revins à temps p"Our empêcher les hommes noirs d'emporter mon cercueil. Le second corbillard fut renvoyé, mais les journaux s'emparèrent de cet incident. Je fus blâmée, critiquée, etc., etc.
Ce n'était pourtant pas inajaute.
Je tombai assez gravement malade après la mort de ma sœur. Je l'avais soignée des jours et des nuits; et, le chagrin aidant, je devins très anémique. Je fus envoyée pour deux mois dans le Midi. Je promis d'aller à Menton, et je me dirigeai de suite vers la Bretagne, le pays de mes rêves.
J'avais avec moi mon petit garçon, mon maître d'hôtel et sa femme. Ma pauvre Guérard, qui m'avait aidée dans les soins donnés à ma sœur, était au lit, malade d'une phlébite; j'aurai tant voulu l'avoir avec moi.
Ah! le beau voyage que nous fîmes alors! La Bretagne, il y a trente-cinq ans, était sauvage, inhospitalière, mais aussi belle, peut-être plus belle que maintenant, car clic n'était pas sillonnée de route 5 carrossables; ses flancs verts n'étaient pas tachés de petites villas blanches; ses habitants, les hommes, n'étaient pas affublés de l'abominable pantalon moderne, les femmes, du miséreux petit chapeau à plumes. Non, les Bretons promenaient fièrement leurs jambes
nerveuses vêtues de la guêtre ou du bas à côtes, le pied pris dans le soulier de cuir à boucles; les longs cheveux collés aux tempes cachaient les oreilles maladroites et donnaient au visage une noblesse que ne laisse pas la coupe moderne. Les femmes, avec leurs jupes courtes laissant voir leurs chevilles menues sous le bas noir, avec leur petite tête sous les ailes de la cornette, ressemblaient à des mouettes.
Je ne parle pas, bien entendu, des habitants de Pontl'Abbé ou du bourg de Batz, qui ont des aspects tout différents.
Je visitai presque toute la Bretagne et séjournai surtout dans le Finistère. La pointe du Raz m'avait conquise. Je restai douze jours à Audierne, chez le père Batifoullé, si gros, si gras, qu'il avait fait faire une entaille dans la table pour y loger son ventripotent abdomen. Je partais chaque matin à dix heures. Mon maitre d'hôtel Claude préparait lui-même mon déjeuner qu'il empilait ensuite avec un soin extrême dans trois petits paniers; puis, montant dans le véhicule — combien comique — du père BatifouUé, mon petit garçon conduisant, nous partions pour la baie des Trépassés.
Ah! la belle et mystérieuse plage, toute hérissée de rochers, toute blonde et toute plaintive ! Le gardien du phare me guettait et venait au-devant de moi. Claude lui remettait nos victuailles, avec mille renseignements sur la façon de cuire les œufs, de réchauffer les lentilles, et de griller le pain. Il emportait tout, puis revenait avec deux vieux bâtons auxquels il avait ajouté des clous pour en faire des piques; et nous recommencions la terrifiante ascension de la pointe du Raz, espèce de labyrinthe plein de surprises désagréables, de crevasses qu'il fallait sauter au-dessus de l'abîme béant
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et mugissant, de trappes sous lesquelles il fallait s'écraser à plat ventre pour passer, ayant au-dessus do vous, vous frôlant même, un rocher abattu là depuis des temps inconnus et ne se tenant en équilibre que par un inexplicable phénomène.
l^iis, c'était tout à coup le chemin, si éti'oit qu'il était impossible de marcher de face : il fallait se coller le dos contre le roc et avancer les deux bras en croix, les doigts s'accrochant aux rares aspérités du rocher.
Quand je pense à ce que j'ai fait à ce moment-là, je frémis; car j'avais et j'ai toujours des vertiges fous; et je faisais ce trajet sur un roc à pic, à trente mètres de haut, au milieu du bruit infernal de la mer éternellement furieuse à cet endroit, et qui déferle rageusement contre cet indestructible rocher. Et je devais y prendre plaisir, puisque j'ai fait cinq fois le trajet en onze jours.
Après ce défi jeté à la raison, nous allions nous installer en bas dans la baie des Trépassés. Après le bain, nous déjeunions et je faisais de la peinture jusqu'au coucher du soleil.
Il n'y avait personne le premier jour. Le second jour, un enfant était venu nous regarder. Le troisième jour, une dizaine de gamins nous entouraient, nous demandant des sous. J'eus le grand tort de leur en donner, car le lendemain il y avait vingt à trente gamins, dont quelques-uns étaient des gars de seize à dix-huit ans.
Ayant vu quelques vestiges d'humanité près de mon chevalet, je priai l'un d'eux d'enlever les vilaines choses et de les jeter à la mer; et pour cela je donnai, je crois, cinquante centimes. Quand je revins pour achever mon tableau le jour suivant, tout le village voisin avait choisi cet endroit pour soulager ses infortunes 'eorpp-
relies. Et aussitôt mon arrivée, les mêmes gamins, augmentés encore, m'offrirent d'enlever, moyennant finances, les traces de leur occupation.
Je fis charger la vilaine bande par Claude et le gardien du phare ; et, comme ils nous jetaient des pierres, je braquai mon fusil sur la petite troupe. Ils s'enfuirent en hurlant. Seuls, deux gamins de six à dix ans étaient restés là, assis tristement. Nous n'y prîmes pas garde et je m'installai plus loin, abritée par un rocher faisant auvent. Les deux gamins avaient suivi. Claude et le gardien Lucas guettaient pour voir si la bande ne revenait pas.
Les enfants s'étaient accroupis sur la pointe extrême du rocher qui surplombait au-dessus de nos têtes. Ils semblaient tranquilles, quand tout à coup ma jeune femme de chambre sursauta : « Quelle horreur! Madame... Quelle horreur! Ils nous jettent des poux! »
Et, en effet, les deux petits vauriens amassaient depuis une heure tout ce qu'ils trouvaient de vermines sur eux, et nous les jetaient. Je fis saisir les deux petits drôles, et ils reçurent une correction d'importance.
Il y avait une crevasse à laquelle on avait donné le nom d' « Enfer du Plogoff ». J'avais une envie folle de descendre dans cette crevasse, mais le gardien m'en dissuadait toujours, objectant avec ténacité le danger à courir et sa crainte de responsabilité en cas d'accident.
Je persistai néanmoins dans ma volonté; enfin, après mille promesses, plus un certificat attestant que, malgré les supplications du gardien et malgré la certitude du danger que je courais, j'avais voulu quand môme, etc., etc., et après avoir fait un petit cadeau de cinjq louis au brave homme, j'obtins les facilités pour
descendre dans l'Enfer du Plogoiï, c'est-à-dire : une grande ceinture à laquelle était attachée une forte corde. Je bouclai cette ceinture autour de ma taille, si mince alors (quarante-trois centimètres) qu'il fallut faire des trous supplémentaires pour arriver à la fermer.
Puis le gardien chaussa chacune de mes mains d'un sabot dont ia semelle était bardée de gros clous sortant de deux centimètres. Je restai bouche bée à la vue de ces sabots et je demandai l'explication avant de vouloir les ganter. « Voilà, me dit le gardien Lucas: quand j'vas vous descendre, comme vous êtes plus fine qu'une arête, vous ballotterez dans la crevasse et vous risquerez de vous broyer les os; tandis qu'avec vos sabots aux mains, vous vous défendrez contre les parois en étendant l'bras à droite... à gauche... selon qu'vous ballotterez... Je n'vous réponds pas qu'vous n'aurez pas quelqu' " gnions", mais ça, c'est votre faute; c'est vous qui voulez y aller. Maintenant, écoutez bien, ma p'tite dame : quand vous s'rez en bas sur l'rocher du milieu, faites attention d'pas glisser, car c'est là qu'est l'plus dangereux. Si vous tombez dans l'eau, j 'tirerai la corde, ben sûr, mais j 'réponds de rien. Dans c'maudit tourbillon d'eau, vous pouvez être prise entre deux pierres, et j'aurai beau tirer, j 'casserai la corde, et c'est tout ! »
Puis l'homme devint pâle et, faisant le signe de la croix, il se pencha vers moi, murmurant d'une voix de rêve : « C'est les naufragés qui sont là sous les pierres, en bas'. C'est eux qui dansent au clair de lune sur la plage des Trépassés. C'est eux qui mettent du goémon gras sur la petite roche, en bas, pour faire tomber les voyageurs qu'ils entraînent ensuite dans le fond de la mer. »
SAKAH BEU.NHAHOT EN 1875
(d'aPMKS I,K POHTRAIT DK P. PAUHOT).
Puis, me regardant de tout près dans les yeux : « Voulez-vous tout d'même descendre? — Mais oui, père Lucas, je veux descendre tout de suite. »
Mon petit garçon bâtissait des remparts, des forteresses, là-bas sur le sable, avec Félicie. Seul, Claude était avec moi. Il ne disait pas un mot, connaissant mon effréné désir du danger. Il regarda si la ceinture était bien accrochée et me demanda la permission de ficeler la patte au ceinturon; puis il passa plusieurs fois un gros filin tout autour pour consolider le cuir; et je descendis, suspendue par la corde, dans le noir de la crevasse. J'étendais les bras de droite, de gauche, ainsi que me Tavait prescrit le gardien et, quand même, je me cognais les coudes.
Au premier moment, je crus que le bruit que j'entendais était la résonance répercutée des coups do sabots sur les parois; mais, soudain, un effroyable fracas envahit mon cerveau : des coups de canon successifs, des coups de fouet stridents, claquants, féroces, des hurlements plaintifs... et les « han » fatigués d'une centaine de matelots tirant une « seine » remplie de poissons, d'algues et de pierres. Tous ces bruits s'entrechoquaient sous la méchante poussée du vent.
Je devenais enragée de colère contre moi, car la peur m'avait saisie. Plus je descendais, plus le grondement hurleur devenait bourdonnant dans mes oreilles, dans mon cerveau ; et mon cœur battait la charge des lâches. Le vent s'engouffrait dans l'étroit tunnel et courait en sens divers autour de mes jambes, de mon torse, de mon cou. Le trac fou me prenait. Je descendais lentement, et je sentais, à chaque petite secousse, que les quatre mains qui me tenaient là-haut arrivaient à un
nœud. Je voulue me rappeler le nombre de nœuds, car il me semblait que je n'avançais pas. Alors j'ouvris la bouche pour crier : « Remontez-moi! » Mais le vent, qui tournoyait en danse folle autour de moi, s'engouiîra dans ma bouche anxieusement ouverte. Je faillis étouffer. Alors, je fermai les yeux et renonçai à lutter. Et je ne voulais même plus étendre les bras.
Quelques instants après, je relevai mes jambes dans un accès do terreur indéfinissable : la mer venait de les étreindre d'une caresse brutale qui les avait trempées. Cependant, je repris courage, car j'y voyais clair. Je détendis mes jambes qui se trouvaient d'aplomb sur la petite roche. C'est vrai qu'elle était glissante.
Je me cramponnai à un grand anneau fixé exprès dans la voûte qui surplombait la roche et je regardai. La crevasse longue et étroite s'élargissait tout à coup dans sa base et se terminait en une large grotte qui donnait sur la pleine mer; mais l'entrée de cette grotte était défendue par une quantité de gros et petits rochers qui se perdaient à fleur d'eau, à une lieue en avant; ce qui explique, et le bruit terrible de la mer déferlant dans le labyrinthe, et la possibilité de se tenir debout sur un caillou — comme disent les Bretons, — ayant autour de soi la danse éperdue des vagues.
Cependant, je me rendais bien compte qu'un faux pas pouvait être mortel dans le remous brutal des lames qui accouraient de loin- avec une vitesse vertigineuse, I 0 broyaient contre l'obstacle insurmontable, et choquaient, en se reculant devant l'obstacle, d'autres lames qui h s suivaient. De là le jaillissement perpétuel de ces fusées d'eau qui s'engouffraient dans la crevasse sans danger de vous noyer.
La nuit commençait à venir et j'éprouvai une
effroyable angoisse en découvrant à la crête d'un petit rocher deux yeux énormes qui me regardaient fixement. Puis, à une touffe d'algues, plus loin encore, deux autres yeux fixes. Je ne voyais rien du corps de ces êtres, que des yeux.
Je crus un instant que j'avais le vertige, et je mo mordis la langue au sang; puis je tirai violemmenl. sur ma corde, ainsi qu'il le fallait faire pour être remontée. Je sentis la joie frémissante des quatre mains, et je perdis pied, enlevée par mes gardiens. Les yeux s'étaient dressés aussi, inquiets de me voir partir. Et je ne vis plus, pendant que je montais en l'air, que des yeux partout : des yeux jetant de longues antennes pour avancer vers moi. Je n'avais jamais vu de pieuvres, et je ne connaissais même pas l'existence de ces horribles bêtes.
Pendant l'ascension, qui me parut interminable, j'eus la vision de ces bêtes le long des parois, et je claquais des dents en débarquant sur le tertre vert. Je racontai de suite au gardien la cause de ma terreur, et il se signa en disant : « C'est les yeux des naufragés. Faut pas rester là. » Je savais bien que ce n'était pas Içs yeux des naufragés, mais j'ignorais alors ce que c'était. Et je crus que j'avais vu des bêtes ignorées de tous. Ce n'est qu'à l'hôtel, chez le père Batifoullé, que j'appris à connaître les pieuvres.
Il ne me restait que cinq jours de congé; je les passai à la pointe du Raz, assise dans une encoche de rocher qu'on a surnommée « le fauteuil Sarah Bernhardt ».
Bien des touristes s'y sont assis depuis.
Je rentrai à Paris, mon congé terminé. Mais, très faible encore, je ne pus reprendre mon service que vers
le mois de novembre. Je jouais les pièces de mon répertoire, et m'énervais de n'avoir aucune création.
Un jour, Perrin vint me voir à mon atelier de sculpture. Il se mit à bavarder d'abord sur mes bustes, me dit que je devrais faire son médaillon et, comme par hasard, il me demanda si je savais le rôle de Phèdre. Je n'avais jusqu'alors joué qu'Aricie, et le rôle de Phèdre me semblait formidable. Pourtant je l'avais étudié pour mon plaisir. « Oui, je sais le rôle de Phèdre. Mais je crois que, si je devais le jouer, je mourrais de peur. »
Il ria, de son petit rire de canard, et me dit en me baisant la main (car il était très galant) : « Travaillez-le, je crois que vous le jouerez. »
En effet, huit jours après, je fus mandée au cabinet directorial, et Perrin m'apprit qu'il annonçait Phèdre pour le 21 décembre, la fête de Racine, avec Mlle Sarah Bernhardt dans le rôle de Phèdre. Je faillis m'écrouler. « Eh bien, et Mlle Rousseil? lui dis-je. — Mlle Rousseil veut avoir la promesse du comité qu'elle sera sociétaire au mois de janvier, et le comité, qui la nommerait sans doute, refuse de faire cette promesse, déclarant que la demande ressemble à un chantage. Maintenant, peut-être Mlle Rousseil changera-t-elle ses batteries; en ce cas, vous jouerez Aricie et je changerai l'affiche. »
En sortant de chez Perrin, je me heurtai à M. Réguler. Je lui racontai ma conversation avec l'administrateur et je lui fis part de mes angoisses. « Mais non, mais non, me dit le grand artiste, il ne faut pas avoir peur! Je vois très bien ce que vous allez faire de ce rôle! Il faut simplement ne pas forcer votre voix
MEMOIRES DE SARAH BERNlUnOT 349
Poussez le rôle vers la douleur et non vers la fureur, tout le monde y gagnera, même Racine. »
Alors, joignant les mains : « Oh ! mon petit Monsieur Régnier, faites-moi travailler Phèdre et j'aurai moins peur. » Il me regarda, un peu surpris, car je n'étais, en général, ni docile, ni accessible aux conseils; je reconnais que j'avais tort, mais j'étais ainsi. Seulement, la responsabilité qui m'incombait me rendait timide.
Régnier accepta, et je pris rendez-vous pour le lendemnia matin, à neuf heures. Rosélia Rousseil persistant dans sa demande au comité, Phèdre fut affichée pour le 21 décembre, avec Mlle Sarah Bernhardb pour la première fois dans le rôle de Phèdre.
Cela fit grand bruit dans la phalange artistique et dans le monde qui aime le théâtre. Le soir, on refusa plus de deux cents personnes au bureau de location. Quand on vint m' annoncer cela, je me pris à trembler très fort.
Régnier me réconfortait de son mieux, en disant : « Voyons, courage! N'êtes-vous pas l'enfant gâtée du public? Il fera crédit à votre inexpérience des grands premiers rôles... etc., etc. »
C'étaient les seules paroles qu'il ne fallait pas me dire. Je me serais sentie plus forte si j'avais pensé que tout ce public venait contre, et non pour moi.
Je me mis à pleurer désespérément comme pleurent les enfants. Perrin, appelé, me consola de son mieux; puis il me fit rire, en me remettant de la poudre de riz si maladroitement, que je fus un instant aveuglée et étouffée, '
Tout le théâtre averti se tenait à la porte de ma loge, voulant entrer pour me réconforter. Mounet-Sully, qui jouait Hippolyte, me disait qu'il avait fait un rêve :
« Nous jouions Phèdre et j'étais sifflée, huée, et mes rêves se réalisent toujours à l'envers... Donc, s'écriat-il, nous aurons un immense succès! »
Mais ce qui acheva de me mettre en belle humeur, c'est Farrivée de ce brave Martel, qui jouait Théramène et qui n'avait pas achevé son nez pour venir plus vite, me croyant malade. La vue de ce visage gris, avec une grande barre de cire rose partant d'entre les deux sourcils, descendant et dépassant le nez d'un demicentimètre, en laisant loin, là-haut, un bout de nez aux larges narines noires... ce visage était inénarrable ! Et le fou rire gagna tout le monde. Je savais bien que Martel se faisait un faux nez, car je l'avais vu, ce pauvre nez, changer de forme à la seconde représentation de Zaïre, sous la dépression tropicale de l'atmosphère; mais je ne m'étais jamais rendu compte de combien il allongeait son nez. Cette apparition comicomacabre me rendit toirte ma gaieté et, dès lors, toute la possession de mes moyens.
La soirée fut un long triomphe pour moi. Et la presse fut unanimement très élogieuse, sauf l'article de Paul de Saint- Victor qui, très lié avec une sœur de Rachel, ne pouvait admettre mon impertinente outrecuidance de me mesurer à la grande artiste disparue : ce sont ses propres paroles, dites à Girardin qui me les a répétées de suite.
Comme il se trompait, ce pauvre Saint- Victor! Je n'avais jamais vu Rachel, mais j'avais le culte de son talent, car je n'étais entourée que de ses plus dévotieux admirateurs; et ils ne songeaient guère à me comparer à leur idole.
Quelques jours après cette représentation de l'hèdre, on nous fit la lecture de la nouvelle pièce de Bornier,
La Fille de Roland. Le rôle de Berthe me fut confié, et nous commençâmes de suite les répétitions de cette belle pièce, aux vers un peu plats, mais enveloppée d'un grand souffle patriotique.
Il y avait dans cette pièce un duel terrible, auquel le public n'assistait pas, mais qui lui était raconté par Berthe, fille de Roland, au furet à mesure que les incidents se déroulaient sous les yeux de la malheureuse amante qui, d'une fenêtre du château, suivait, éperdue d'angoisse, les péripéties du combat. Cette scène était la seule importante de mon rôle très sacrifié.
La pièce était prête à passer, lorsque Bornier demanda qu'on permît à son ami Emile Augier d'assister à une répétition générale. La pièce finie, Perrin vint à moi : il avait l'air affectueux et contraint. Quant à Bornier, il vint droit à moi, l'air décidé et batailleur. Emile Augier le suivait. « Voilà... », me dit-il. Je le regardai fixement, le sentant ennemi dans cette minute. Il s'arrêta court et, se grattant la tête, se tourna vers Augier, en disant : « Je vous en prie, cher Maître, expliquez vous-même à Mademoiselle... »
Emile Augier était un homme grand, large d'épaules, à l'aspect commun, à la parole un peu grasse. Il était très considéré au Théâtre-Français dont il était pour le moment l'auteur à succès. Il s'approcha de moi : « C'est très bien, ce que vous avez fait à cette fenêtre, Mademoiselle, mais c'est ridicule; ce n'est pas votre faute, mais celle de l'auteur, qui a écrit une scène invraisemblable. Le public se roulerait de rire, il faut couper cette scène. »
Je me tournai vers Perrin qui écoutait silencieux : < Est-ce voti'o avis, Monsieur l'administrateur? J'ai discuté tout à l'heure avec ces Messieurs, mais Tau-
teur est maître de son œuvre. » Alors, m'adressant à Bornier : « Eh bien, mon cher auteur, qu'est-ce que vous décidez? «Le tout petit Bornier regarda le grand Emile Augier. Il y avait, dans ce regard quémandeur et piteux, la douleur de couper une scène à laquelle il tenait, et la crainte de contrarier un académicien au moment où il voulait se présenter à l'Académie. « Coupez! Coupez! sans quoi vous êtes foutu! » répondit brutalement Augier, et il tourna le dos.
Alors, le pauvre Bornier, qui ressemblait à un gnome breton, s'approcha de moi. — Il se grattait désespérément, car le malheureux avait une maladie de peau qui le démangeait terriblement. — Il resta sans parler. Ses yeux interrogeaient mes yeux. Une anxiété poignante était peinte sur son visage.
Perrin, qui s'était rapproché de nous, comprit le pe^it drame intime qui se passait dans le cerveau du doux Bornier : « Refusez énergiquement, « me murmura-t-il. Je compris à mon tour et déclarai nettement à Bornier que, si on coupait cette scène, je rendais mon rôle.
Alors Bornier se précipita sur mes deux mains qu'il baisa ardemment. Puis, courant vers Augier, il s'écria dans une emphase comique : « Mais je ne peux pas couper! Je ne peux pas! Elle rend son rôle! Et nous passons après- demain ! » Puis, sur un geste d' Emile Augier qui voulait parler : « Mais non! Mais non! Remettre ma pièce à huit jours, c'est la tuer! Je ne peux pas couper! Ah! mon Dieu! » Et il criait, et il gesticulait de ses deux bras trop longs. Et il trépignait de ses deux jambes trop courtes. Sa grosse tête chevelue allait de droite, de gauche. Il était à la fois comique et attendrissant.
Emile Augier, énervé, fonça sur moi, tel un sanglier traqué par un chien traquant : « Vous prenez la responsabilité, Mademoiselle, des événements à la première, après cette scène absurde de la fenêtre? — Parfaite ment, Monsieur. Et je m'engage même à faire de cette scène que je trouve, moi, très belle, un énorme succès! » Il haussa grossièrement les épaules, marmonnant je ne sais quoi de malhonnête entre ses dents.
Au moment de quitter le théâtre, je rencontrai ce pauvre Bornier transfiguré. Il me remercia mille fois, car il tenait tant à cette scène, et il n'osait pas contrecarrer Emile Augier. Perrin et moi avions deviné les justes émotions de ce pauvre poète très doux, très bien élevé, mais un peu jésuite.
La pièce eut un gros succès. Et la scène de la fenêtre, le soir de la première, fut un triomphe. C'était peu de temps après la terrible guerre de 1870. La pièce contenait de fréquentes allusions. Et, grâce au chauvinisme du public, elle eut une carrière plus belle que ne le méritait l'œuvre en elle-même.
Je fis mander Emile Augier. Il entra dans ma loge d'un air bourru et me cria dès la porte : « Tant pis pour le public, ça prouve qu'il est imbécile, de faire un succès à une semblable turpitude ! » Et il disparut avant d'avoir pénétré tout à fait dans ma loge.
Sa boutade me fit rire. Et comme Bornier triomphant m'avait embrassé plus de dix fois, je me grattai partout.
Deux mois après, je jouai Gabrielle de ce même Augier, et j'eus avec lui d'incessantes querelles. Je trouvais les vers de cette pièce exécrables. Coquehn, qui jouait mon mari, eut un grand succès. Moi, je fus
aussi médiocre que la pièce, ce qui n'est pas peu dire.
J'avais été nommée sociétaire au mois de janvier et, depuis ce temps, il me semblait que j'étais en prison, car je m'étais engagée à ne pas quitter la Maison de Molière, d'ici beaucoup d'années. Cette idée me rendait triste. C'est Perrin qui m'avait poussée à demander le sociétariat. Et je le regrettais maintenant.
Je restai presque toute la fin de l'année, ne jouant que de temps à autre. J'occupais alors tout mon temps à surveiller la construction d'un joli hôtel que je me faisais bâtir au coin de l'avenue de Villiers et de la rue Fortuny.
Une sœur de ma grand'mère m'avait laissé par testament une assez jolie somme que j'employai à acheter un terrain. Mon rêve était d'avoir mon chez moi bien à moi; je le réalisai donc. Le gendre de M. Régnier, Félix Escalier, architecte très à la mode, me construisit un ravissant hôtel.
Rien ne m'amusait plus que d'aller dès le matin avec lui sur les chantiers. Puis, après, je montais sur les échafaudages mouvants. Après, je montais sur les toits. J'oubliais mes chagrins du théâtre dans cette nouvelle occupation. Oh! mon Dieu! je ne rêvais rien moins que de me faire architecte.
Puis, la construction terminée, il fallait penser à l'intérieur. Et je dépensais mes forces à aider mes amis peintres qui faisaient des plafonds dans ma chambre, dans ma salle à manger, dans mon hall : Georges Clairin, l'architecte Escalier qui était en même temps peintre détalent, Duez, Picard, Butin, Jadin et Parrot. Je m'amusais follement. Et je me souviens d'une farce que je jouai à une de mes parentes.
Ma tante Betsy était venue de Hollande, son pays
MÉMOIIIES DK SAUAli BEP.lSUAnDT 355
natal, pour passer quelques jours à Paris. Elle était descendue chez ma mère. Je l'invitai à déjeuner dans mon nouveau local non termine. Cinq de mes amis peintres travaillaient, qui dans une pièce, qui dans une autre; partout do hauts échafaudages étaient installés.
Moi, pour être plus à mon aise pour grimper les échelles, je m'étais mise en costume de sculpteur. Ma tante, en ma voyant ainsi, se trouva horriblement choquée et m'en fit la remarque. Je lui préparais une autre surprise : elle avait pris tous ces jeunes gens pour des peintres en bâtiment, et me trouvait trop familière avec eux. Mais elle faillit s'évanouir quand, midi sonnant, je me précipitai sur le piano pour accompagner la complainte des estomacs affamés. Cette complainte folle avait été improvisée par le groupe des peintres, mais revue et corrigée par les amis poètes. La voici :
Oh! peintres de la Dam' jolie, Do vos pinceaux arrêtez la folie!
Il faut descendr' dos escabeaux,
Vous nettoyer et vous faire très beaux !
Digue, dingue, donne,
L'heure sonne!
Digue, dingue, di...
C'est midi!
Sur les grils et dans les cass'roles Sautent le veau, et les œufs et les soles.
Le bon vin rougo et 1' Saint-Marceaux Feront gaiment galoper nos pinceauxl Ligue, dingue, donne,
L'heure sonne!
Digue, dingue, di...
C'est niidi !
356 MA DOUBLK VIE
Voici vos peintres, Dam' jolie, Qui vont pour vous débiter leur folie.
Ils ont tous lâché l'escabeau, Sont frais, sont fiers, sont propres et très beaux. Digue, dingue, donne,
L'heure sonne !
Digue, dingue, di...
C'est midi 1
Puis, le chant terminé, je grimpai dans ma chambre et me mis en « belle Madame » pour déjeuner.
Ma tante m'avait suivie : « Voyons, ma petite, me dit-elle, vous êtes folle, de penser que je vais déjeuner avec tous vos ouvriers. Il n'y a vraiment que dans Paris qu'une dame peut faire de pareilles choses. — Mais non, ma tante, tranquillisez-vous. » Et je l'entraînai, quand je fus vêtue, vers la salle à manggf, laquelle était. l^piôce la plus habitable de l'h"Stel.
Les cinq jeunes gens saluèrent gravement ma tante qui ne les reconnut pas tout d'abord, car ils avaient quitté leurs costumes de travail et semblaient cinq jeune3 gensfroidset snobs. Mme Guérard déjeunait avec nous. Tout à coup, au milieu du déjeuner, ma tante s'écria : « Mais ce sont vos ouvriers de tout à l'heure ! » Les cinq jeunes gens se levèrent en saluant très bas. Alors, ma pauvre tante comprit son erreur et s'en excusa dans toutes les langues, tant elle était intimidée et confuse.
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