UNIVERSITY
UBRARY
yAi\K.
lÉlOIRËS DE SARAII BËRNIIARDT
Ma mère adorait voyager. Elle allait d'Espagne en Angleterre; de Londres à Paris; de Paris à Berlin. De là, à Christiania; puis revenait m'embrasser et repartait pour la Hollande, son pays natal.
Elle envoyait à ma nourrice : des vêtements pour elle, et des gâteaux pour moi.
Elle écrivait à une de mes tantes : « Veille sur la petite Sarah, }c reviendrai dans un mois. » Elle écrivait à une autre de ses sœui's, un mois après : « Va voir l'enfant chez sa nourrice, je reviens dans quinze jours. »
Ma mère avait dix-neuf ans, j'en avais trois; et mes tantes avaient : Tune dix -sept ans, Tautre vingt ans. Une autre avait quinze ans, et l'aînée vingt-huit ans; mais cette dernière habitait la Martini(iue et avait déjà six enfants.
Ma grand'mère était aveugle. Mon grand -père était
mort; et mon père était en Chine depuis deux ans.
I*ourquoi? Je n'en sais rien.
s MA DOUBLE VIE
Mes jeunes tantes promettaient de venir me voir, «t ne tenaient guère leur parole.
Ma nourrice était bretonne et habitait prés de Quimperlé une petite maison blanche, au toit de chaume très^ bas, sur lecinel poissaient des girùRéoa Èkiiraffeê,
C'est la première fleur qui ait charmé mes yeux d'enfant. Et je Tai toujoui's adorée, cette fleur aux pétales faits de soleil couchant, aux feuilles drues et tristes.
C'est loin, la Bretagne, même à notre époque de vélocité. C'était alors le bout du monde.
Heureusement, ma nourrice était, parait-il, une brave femme. Et, son enfant étant mort, je restai seule à être aimée. Mais elle aimait comme aiment les gens pauvres : quand ils ont le temps.
Un jour, l'homme étant malade, elle était allée aux champs pour aider à la récolte des pommes de terre; le sol trop mouillé les pourrissait. Le travail pressait. Elle me confia à la garde de son mari, étendu sur sa couchette bretonne, les reins cloués par un lumbago. La brave femme m'avait installée dans ma chaise haute. Elle eut soin de mettre la cheville de bois qui tenait devant moi la tablette étroite sur laquelle elle posa de menus jouets. Elle jeta un sarment dans la cheminée et me dit en breton (jusqu'à 1 âge de quatre ans je n'ai compris que le breton) : '<Tu seras sage, Fleur-de- Lait? » (C'était le seul nom auquel je répondais alors.)
La brave femme partie, je m'efforçai de retirer la chev.lle do bois mise avec tant de soin par ma pauvre nourrice. Ayant enfin réussi, je poussai le petit rempart, croyant — pauvre de moi — m'élancer sur le sol; et je tombai dans le feu qui crépitait joyeusement. L»'S cris de mon père nourricier qui ne pouvait bouger,
UËMOIRES hî, $ktlAti ACItNIIAlltiT »
fllUrtreui l«8 voisina. On me Jeta toute fumanlu daus un grand seau de lait f|ui venait (l'être tii^.
Mes tailles, prérpnups, avettireiJt ma mère. El ptrndsnl ({a&ire joufs, celte paisible Otfntréc fut labouniu pur les diligences qui se siiccédaîent. Mes tantes arrîvaiont do partout. Et mft mèM, afToIêe, aci-oiirait tic BmxeUes ayee le baron Lartey et On de ses amis, joune médecin qui cominençait è deTènif ci^'tébre. Plus un interne amené par le baron Larrey.
Oa m'a ctyûlé depuis que rien n'était plus douloureux I M obarmant que k dé$f?spoiF de ma mPtc.
Le médecin approova le masque de benrre qu'on me I ren<ntvelait tout«9 les beuf es ,
Je le revis Souvent depuis, le cher baron Larfey: et n le retrouvera quelquefois dans ma vin. Il me ccirrtsît d'une fatwi charmante l'amour de ces ^travcs geos pour « Fleur-dc-LaH »; d, )l ne pouvait l^wnpÉcher de rirO & iKnl de beurre. II y en avait, l-II, partout : sur les couchcttM, sur les armiûres, î chaises, sur les tablas, penfin â des clous dans \ tenues. 'Tum les voisina apportaient dtl beu:rc K)Pf faire des masqnes A « t'Ieor-de-Laît ». Mnman^ belle à ravir, semblable à une maiJfme, avpc h ch<3ve«i d'dT et ses yeMx franges do cils si longs, [n'iU faisaient ombre sur ses joues quand elle baissait I pBUpiéw», donnait de l'or h tmrt le monde. Elle ■fait donné sa chevelure il'or, ses doi^s blanes et useWs, sm pieds d'Milant, sa vie, pour sauver cette ntOAl dont elle sp soTKiail si port boit imrrs avant. Kt fille était aussi stncérc dans son déseapoJr et son maop (]«« dafB son ineonscierrt oobli, L« baron Larrey repartit pwïr Fari.f, laissant ma ', ma tani* Htisine et l'interne prfs do nfioi.
Et, quarante -deux jours après, maman ramenait triomphalement la nourrice, le père nourricier et moi, dans la bonne ville de Paris, où elle nous installa à Neuilly, dans une petite maison au bord de la Seine. Je n'avais pas une cicatrice, paraît-il. Rien, rien, quo la peau d'un rose trop vif. Ma mère, heureuse et confiante, repartit pour ses voyages, me laissant de nouveau à la garde de mes tantes.
Deux ans s'écoulèrent dans ce petit jardin de Neuilly qui était tout plein de dahlias horribles, serrés et coloriés comme des balles de laine. Mes tantes ne venaient jamais. Maman envoyait argent, bonbons, jouets.
Le père nourricier mourut. Et ma nourrice épousa un concierge qui tirait le cordon au u9 65, rue de Provence. Ne sachant pas où trouver maman et ne sachant pas écrire, ma nourrice ne prévint personne et m'emmena dans son nouveau local. J'étais ravie du déménagement. J'avais alors cinq ans, et je me souviens de ce jour comme je me souviens d'hier.
Le logis de ma nourrice se trouvait juste au-dessus de la porte cochère; et la fenêtre en œil-de-bœuf se trouvait encadrée dans la porte lourde et monumentale. Je trouvais cela beau du dehors, et je me mis à battre des mains en arrivant devant cette grande porte. C'était à l'heure grise, vers les cinq heures, un j our de novembre
On me mit dans mon petit lit, et je m'endormis sans doute, car pour ce jour mes souvenirs s'arrêtent là.
Le lendemain, je fus prise d'un chagrin effroyable : lu petite chambre où je couchais était sans fenêtre. Et je nio pris ù pleurer. Je m'échappai des bras de ma nourrice qui m'habillait, pour aller dans la pièce à côté. Je courus à la fenêtre ronde. Je collai mon petit front
MftHOinES DE SARAII IIEIINIIAUDT 5
têtu contre les vitres, et je me mis à hurler de rage en De voyant plus les arbres, la bordure do buis, \e3 feuilles qui tombaient. Rien, rien, que de la pierre... de la pierre froide, grise, laide, et des carreaux en face. « Je veux m'en aller ! Je ne veux pas rester ici ! C'eit du noir ! C'est du vilain I Je veux voir le plafond de la rue! » £t je sanglotai.
Ma pauvre nourrice me prit dans ses bras et, m'on- I veloppant d'une couverture, elle descendit dans la cour : « Lève la tête, Fleur-de-Lait, et regarde... Le voilà, lo plafond de la rue. » Cela me consola un peu de voir qu'il y avait du ciel dans ce vilain endroit; mais la
I Iristcsac s'était emparée de ma petite âme. Je ne man-
^^K geais plus; je pâlissais; je m'anémiais; et jo serais cor- ^^B Vainement morte de consomption sons un hasard, véri- ^^K table coup de théâtre.
^^V Un jour que je jouais dans la cour avec Titine, une ^^■petite fille qui logeait au second et dont ni la figure ni ^^Ble nom réel ne reviennent à mon esprit, je vis le mari ^^■de ma nourrice qui traversait la cour avec deux dames, ^^ftdont une très élégante. Je ne les voyais que do dos, mais ^^Pla voix de cette élégante personne arrêta les battements de mon cœur. Un trouble nerveux s'était emparé de mon pauvre petit corps qui tremblait. « 11 y a des fenêtres qui donnent sur la couri' » qucationna-t-elle. — ■■ Oui, Madame, ces quatre-là. » E. il montrait quatre 'fonètres ouvertes an premier étage. La dame se retourna pour voir.
Je poussai un cri de joie, de délivrance... w Tante Rosine! Tante Rosine! » Et je me jetai sur la jupe de la jolie visiteuse. Je mettais mon visage dans ses fourp rares; je trépignais; je sanglotais; je riais; je déchirais It» longues manches de dentelles.
Elle me prit dans sas bras, essaya de me calmep et, interrogeant le concierge, elle balbutiait à son amie : « Je n'y comprends rien ! C'est la petite Sarah, la fille de Youle, ma sœur? »
Mes cris avaient attire^ du monde. Des fenêtres s'étaient ouvertes.
Ma tante prit le parti de se réfugier dans la loge pour avoir une explication. Ma pauvre nourrice lui raconta tout ce qui s'était passé ; la mort de son mari, son nouveau mariage. Ce qu'elle dit pour s'excuser, je ne m'en souviens plus.
Je m'étais accrochée à ma tante qui sentait si bon... si bon, et je ne voulais plus la quitter. Elle me promît de venir me chercher le lendemain; mais je ne voulais plus rester dans le noir : je voulais partir tout de suite, tout de suite, avec ma nourrice. Ma tante me caressait doucement les cheveux, et parlait avec son amie une langue que je ne comprenais pas. Elle essaya en vain de me faire comprendre je ne sais quoi... Je voulais partir avec elle, tout de suite.
Légère, et tendre, et câline, sans amour, elle me di*. des mots jolis; m'eflleura de ses doigts gantés ; tapotait sa robe retroussée; faisait mille gestes frivoles, charmants et froids. Elle partit, entraînée par son amie; vida son petit porte-monnaie entre les mains de ma nourrice. Je m'ilançai sur la porte fermée par le mari de ma nourrice qui la reconduisait.
Ma pauvre nourrice pleurait; et me prenant dans ses bras, elle ouvrit la fenêtre, me disant : « Pleure plus, Fleur-de-Lait.Hegardetajolie tante. Elle reviendra. Tu partiras avec elle. » Et de grosses larmes coulaient sur son beau visage rond et calme. Mais je ne voyais que le trou noirjqui restait immuable derrière moi. Et dans
HËMOIRCS Dt SARAH RERNHAnDT 7
I un élan de désespoir, je tu'élançai vers ma tanto qui
I allail monter en voiture; et puis rien... la nuit... la
nuit... un ta pagelointaindevoix lointaines... lointaines...
J'avais échappé â ma pauvre nounuu. Je m'étais
I écrasée sur \e pavé aux pieds de ma tante. Je m'étais
biisé le bras on deux endroits et cassé la rotulo gauche.
Jo Df m'éveillai que quelques heures après, dans un
I grand lit qui était beau, qui sentait bon, qui tenait lo
I milieu d'une grande chambre, avec doux belles fonîtrcs
I pleines de joie, car a on voyait le plafond do la rue ".
Ma mère, appelée en toute hâte, vint me soigner.
Je connus ma famille, mes tantes, mes cousines.
Mon petit cerveau ne comprenait pas pourquoi tant
Aa i^ris m'aimaient A la foia, alors que j'avais paHsi^ tant
de jours et de quita aimée par un seul être.
Assez dt'bile do santé, les os menus et f'i^les, je rcttai deux ane h me remettre de coite terrible chute. ' On mo portait presque toujours dans les bras.
itt passe (.'«s deux années de ma vie qui no m'ont laissé qu'un souvenir confus de cSlineries et de turpeuri.
Un matin, ma mûre me prit sur ses genoux et me dit : « Te voilà grande maintenant. Il faut apprendre à lire et à écrire. (En effet, à sept ans je ne savais ni lire, ni écrire, ni compter, ayant été jusqu'à cinq ans en nourrice, et malade depuis deux ans.) Il faut, continua ma mère, en jouant avec ma chevelure frisée, il faut devenir une grande fille : tu vas aller en pension. » Cela ne me disait rien. « Qu'est-ce que c'est, la pension... dis? — C'est un endroit où il y a beaucoup de petites filles. — Elles sont malades, dis? — Oh! non! répondit maman : elles sont bien portantes, comme toi maintenant, et elles jouent, et elles sont gaies. »
Je sautai et fis éclater ma joie. Mais les yeux pleins de larmes de maman me jetèrent dans se^ bras : « Et toi? Et toi, maman? Tu seras toute seule? Tu n'auras plus de petite fille? » Alors, maman se pencha vers ma petite taille : « Le bon Dieu, pour me consoler, m'a dit qu'il allait m'envoycr un bouquet avec un petit bébé. » Ma joie reprit plus bruyante : « Alors, j'aurai un petit frère? — Ou une petite sœur. — Oh! j'en veux pas!
KItHOIRES DE SARiH UERNIltRnT !)
l'aime pas les Qlles. n Maman m'embrassa tendrement, me (it babiller devant elle. Ohl je me souviens d'une robe bleue en velours épingle qui taisait mon orgueil. Ainsi parée, j'attendis anxieuse la voiture de ma tante Rosine qui devait nous conduire à AuteuU. Elle arriva vers trois heures, La femme de chambre était partie depuis une heure; et j'avais pris grande à voir ma petite malle et mes joujoux empilés dans voiture. Maman monta la première, lente et calme, bas le magnifique équipage de ma tante. Je montai ■ mon tour, taisant un peu de chichi parce que la conîergo et quelques commerçants regardaient. Ma tante 0uta, turbulente et lêgore, et donna en anglais l'ordre ^U cocher, raide et ridicule, d'aller à l'adresse inscrite r le papier qu'elle lui remit. Une autre voture suivait ■ nôtre dans laquelle trois hommes avaient pris place : , mon parrain, amî de mon père; le génÉral do Polhes; et un peintre de chevau.\ et de chasses, à la mode alors, qui s'appelait, je crois, Fleury,
J'appris pendant la route que ces messieurs allaient commander un dîner dans un cabaret à la mode des environs d'Auleuil. On devait tous se retrouver là-bas, ^^■■rec d'autres convives.
^^H Je prêtais peu d'attention à ce que disaient ma mère ^^B|l ma tante qui, parfois, lorsqu'elles parlaient de moi, ^^narlaient en anglais ou en allemand eu jetant des ^■regardi tendres et souriants vers moi. ^B Apr^s un long parcours qui me ravissait d'aise, car, ^^ la figure écrasée sur la vitre, je regardais do tous mes yeux la route qui se déroulait grise, boueuse, échelonnée de vilaines maisons, d'arbres maigres — et je trouvais cela si beau,., parce que cela changeait toujours, — la voiture s'arrêta, 18, rue Boileau, à Auteuil. Sur
la grille, une longue plaque de fer noirci avec des lettres d'or. Je lovai le nez. Maman me dit : « Tu sauras bientôt lire ce qu'il y a écrit là -dessus, J'espère. » Ma tante me souffla dans l'oreille : « Pension de Mme Fressard », et je répondis bravement à maman : « Y a écrit Pension de Mme Fressard. » Maman, ma tante et les trois amis s'esclaffèpent sur la gentillesse de mon aplomb, et nous flmi3S notre entrée dans la pension.
Mme Fressard vint au-devant de nous. Elle me fit un très bon effet. De taille moyenne, un peu forte, les cheveux grisonnants en « Sévigné », de grands beaux yeux à la George Sand, dos dents très blanches qui brillaient dans son visage légèrement bistré, elle sentait sain, elle parlait bon, ses mains étaient potelées et ses doigts longs.
Elle me prit doucement par la main; et mettant un genou en terre pour mettre son visage à la hauteur du mien, elle me dit d'une voix musicale : « Vous n'avez pas peur, ma petite fille? » Je ne répondis pas et devins rouge. Elle m'adressa plusieurs questions. Je refusai de répondre. Tout le monde s'était groupé autour de moi. (( Réponds donc, bébé ! — Allons, Sarah! sois gentille! — Oh ! la vilaine petite fille ! » Peines perdues. Je restai muette et fermée.
Après la visite d'usage dans les dortoirs, le réfectoire, l'ouvroir; après les congratulations exagérées : « Que c'est bien tenu ! Quelle propreté ! » et mille stupidités semblables sur le confort de ces prisons d'enfants, ma mère s'écarta avec Mme Fressard. Je la tenais aux genoux et Tempêchais de marcher.
« Voilà l'ordonnance du médecin. » Et elle remit une longue liste de choses à faire. Mme Fressard sourit, légèrement ironique : « Vous savez, madame, dit-elle à
n£moirks dk sAiiin ngRNiiAniiT ii
, que nous ne jtouvons psB la friser ainsi. Wt— RnBore moiaë là défnaer, ditmain^fe, en passant Mtfa JoigU gaaUis dans ma olievelura; ce ne sont pas Idcia chaveus, c'e«t iin^ tignasspl Jo vous prin de ne TJBinaiâ la domêlor avant d'avoir broeaé ses cbevoux; |Toiis n'en vii^odriai pas à bout et la feriez souffiir. »
0 Qu'est-ce que liis onfants prennent b quatre lieuies ?
Kooniiiiua-t-elle. — Mais, un morceau de pain et es qus
leur donnent icura parents pour leur goûter. ^ 11 y a
HoUH pots de conlitures difTérantee, car l'enfant a
Tl'a>L»raai> capriciaiuc : il faudra lui donner un jour dos
nonfitures, un jour du chocolat. H y en a six livres. "
Hme Fres&aril sourit, taujûura iruuique et bionvoîl-
i). Elle prit une livre de chocolat et dit tout haut :
Il iJe choK Marquis! Eh bian, Qllelte, on voua gâ'u. »
l alU tapotait ma joue de ees doigts blancs. Puis ses
flrtuxs'arrSLèrout surpris sur uiigraïul pot. — uCeci, dit
ma mère, c'çst du cold-cream fait par moi-même, io
Wié^re quâ la figure, le cou et les mains de ma TiUc on
loitmt frottés tou» lt« soirs k son coucher. — Mais...
ipril Mme Fressard. » Maman, impatieiitée : « Jo
isr^i doubla de blanchissage pour les draps, u
pauvre maman chérie! Je me souviens trè> bien qu'on
ma ahangeait lae draps tous las mois an mËme temps
K^Ufi lea autros.)
Enlin, l'heure de la sépara'ion venue, on se mit en
igroupc sympathique et maman fut snlavéa dans une
R«nvoIée d'ombrassomonta, do paroles consolatrioci i
■ Cilla lui fera du bien!... tille a besoin de ^a!... Vous
allai la trouver changùe quand vous la reverre» !... etc. »
Lu génûpal de Folhos, qui m'aimait beaucoup, me
prit dans aes bras, et m'enlevarit m i'uir : s Gamine,
tu entres daus ia caserne I va falloir marcher ou pas I »
Et comme je lui tirai sa longue moustache : « Faudra pas faire ça à la dame ! » lit-il en clignant de l'œil vers Mme Fressard. (Elle était légèrement moustachue.) Un rire strident et clair ouvrit les lèvres de ma tante. Un petit rire serré brida la bouche de maman. Et la troupe s'éloigna dans un tourbillon de jupes et de paroles, pendant qu'on m'entraînait vers la cage où j'allais être emprisonnée.
Je passai deux années dans cette pension. J'appris à lire, à écrire, à compter. J'appris mille jeux que j'ignorais.
J'appris à chanter des rondes, a broder des mouchoirs pour maman. Je me trouvais relativement heureuse, parce qu'on sortait le jeudi et le dimanche et que ces promenades me donnaient la sensation de la liberté. Le sol de la rue me semblait être autre que le sol du grand jardin de la pension.
Puis, il y avait chez Mme Fressard des petites solennités qui me jetaient toujours dans un ravissement fou. Parfois, Mlle Stella Colas, qui venait de débuter au Théâtre -Français, venait réciter des vers le jeudi. Je ne fermais pas les yeux de toute la nuit. Le matin, je me peignais avec soin et je me préparais, avec des battements de cœur, à entendre ce que je ne comprenais pas du tout, mais qui me laissait sous le charme. Puis, cette jolie jeune personne avait une légende : elle s'était jetée presque sous les chevaux de la voiture d3 l'Empeleur pour attirer l'attention du souverain et obtenir la grâce de son fri'îro qui avait conspiré contre sa vie.
Mlle Stella Colas avait sa sœur en pension chez Mme Fressard : Clotilde, aujourd'hui femme de M. Pierre Merlou, ministre des fmances.
UtyOlRES DE SARAII BëRNIIAIIUT t3
Stella Colas imitait petite, blonde, avec des yeux bleus un peu dura, mais pleins de profondeur. Elle avait la ïoii grave; et je tressaillais de toutes mes fibres 'orsque celle jeune fille frêle, blonde et pâle attaquait le Songe i'Athalie.
Que de fois, assise sur ma couchette d'enfant, j'es- MyEÙs de dire d'une voix de basse :
* Tremble! fille digne de moi... >
J'enfonçais ma tête dans les épauli's, je guuiluis mi.'s joncs, et je commençais :
• Tremble... trem... ble... Irem-em-em-ble... »
Mab ça finissait toujours mal, car je commençais tout bas d'une voix étoulTée, et puis, inconsciemment, je montais la voix; et mes compagnes réveillées, égayées par mes essais, lîclataient de rire. Et je bondissais à droite, à gauche, furieuse, donnant des coups lié pied, des gifies qu'on me rendait au centuple...
Mlle Caroline, fille adoptive de Mme KreSsai-d que Je retrouvai, longtemps après, femme du célèbre peintre YvoD, paraissait, furieuse, implacable, nous donnant à toutes des pénitences pour le lendemain. Quant à moi: pas desortie etcinqcoups de règle sur les doigts.
Ah! les coups de règle de Mlle Caroline! Je les lui ai reprucbûs «juand je l'ai revue trente-cinq ans après. Elle nous faisait mettre tous les doigts autour du pouce, cl il fallait tenir sa main tout prés, bien droite ; et pan !... et pan!... de sa large règle de bois d'ébène, elle appliquait un méchant coup dur, sec, coup terrible qui faisait gicler les larmes des yuu.<c.
J'avais pria eu grippe Mlle Caroline. EU'.' était belle
a MA DODBLK YlR
cependani; mais d'unef beailié qui m'ennayait. Le teint très btanO) les obeTeux très noirs, plaqués en bandeauJl dentelés*
Quand je Vàï retue, longleiops après, elle me fut amenée par une parente à moi qui me dit : « /e parie que vous ne reconnaissez pas Madame? Et cependant, vous la connaissez beaucoup, v J'étais appuyée eontfe la grande cheminée de mon hall et je regardais venir, du fond du premier saloti, cette grande personne à Tair un peu provincial, encore assez belle. Quand elle eut déâcendu les troi^ marches du hall, le jour éclaira son front bombé, cerné par les durs bandeaux dentelés .' « Mademoiselle Caroline ! » m'éoriai-je. Et dans un furtif mouvement, je cachai mes deux mains derrière mon dos.
Je ne la revis plus jamais, Mlle Caroline. Ma rancœur d'enfant avait percé sous la politesse de l'hôtesse.
Je no m'ennuyais pas trop chez Mme Fressard; et i) me semblait naturel d'y rester jusqu'à ce que je fusse tout h fait grande.
Mon oncle Félix Faure, qui est aujourd'hui chartreux, avait exigé que sa femme, sœur de ma mère, me fasse sortir souvent. Il avait une magnifique propriété traversée par un ruisseau, à Ncuilly ; et je péchais pendant des heures avec ïnon cousin et ma consine.
Enfin, ces deux années s'écoulèrent paisibles, sans autr(»s événements que» mes colères terribles, qui jetaieitt l(î désarroi dans !a pension et me lai-saient deux Ou trois jours à rinHrmorie. Mes colères ressemblaient à des accès de folie.
Un jour, ma tante Hosine vint en coup de veM me
rt'tirar de la pension. Un ordrft do mon péfo prAcisBit leodruit oii je devais être IranBréréo. Cet ordfe ôlail lurme). Ma méro, on voyage, avait prévenu ma înnlG, lu<|Uelltf. entre doux val^os, Hait accourue.
L'ïdûo qu'on viulentaib â nouveau mes gaûls, mes liabitades, sans ins consullor, me mit dana une rage indicible. Je me roulai par terrej je poussai dea uns drcliirant«; jo hurlai dos reproches contra mamnn, mes tanlea, Mme Frsasard fjoi ne Bavait pas tne garder.
Après d»ux heures de luttes psndant leequellea ja mVchappai deux (ois dos mains qui essaynioiit do me rètir, pour mv sauver dans 1« jardin, grimper aux arhrea, me jc-ter dana le petit bassin d^ms lequel il y avait plu» do vase qued'eaur eiilin, époisée, domptée, ïaoglotante, on m'emporta dana la voiture de ma tante.
Je restai troi§ jours choz elle avoc une t^lle fièvre,
E^'on craignit pour ma vie. Mon père vint cbex ms
a Hosine, qui habitait alors G, rue de la Chausm-e-
TlfAaiin. 1\ était Ué d'amitié avec Itossini i)iii,Ini,liBbi-
Btaît au n" 4 de la même rue.
II l'amena souvent. Et noasini me faissit rire par
Ue histoires ingûnîeuscs, mille grimaocs comiques, i père Ctait beau comme un dieu. Et jo le regart avoc ûertê. Je le connaissais peu, le voyant rarement. Mais je t'aimais pour sa voix charmouMv, ses )(09tc3 doux et lents. 11 en imposait un peu. Kl je reioarquais que ma fulgurante tante se calmait devant
lû.
J'avais repris mon ealmo; et le docteur Monod, qui W» soignait alora, déclara que je pouvais 6tre emmenée sans inconvénient.
On avait attendu maiiiun; mata elle était malade à
Haarlem. Mon père refusa l'offre que lui faisait ma tante de l'accompagner pour me conduire au couvent. J'entends encore mon père répondre de sa voix douce : « Non, c'est sa mère qui la conduira au couvent ; j'ai écrit aux Faure; ils vont garder la petite pendant quinze jours. » Et comme ma tante allait protester : « C'est plus calme qu'ioi, ma chère Rosine; et l'enfant a besoin, avant tout, de calme. »
J'arrivai, le soir même, chez ma tante Faure.
Je ne l'aimais pas beaucoup, parce qu'elle était froide et poseuse; mais j'adorais mon oncle : il était si doux, si tranquille; et son sourire avait un charme infini. Son fils était diable, comme moi; aventureux et un peu braque. Nous aimions nous trouver ensemble. Ma cousine, adorable Greuze, était réservée et craignait de salir ses robes et môme ses tabliers. La pauvre mignonne épousa le baron Cerise et mourut en couches, en pleine beauté, en pleine jeunesse, parce que sa timidité, sa réserve et son éducation étroite s'étaient refusées ù recevoir les secours d'un médecin, alors que son intervention était absolument nécessaire. Je Taimais beaucoup. Je l'ai beaucoup pleurée; et le moindre rayon de lune évoque en moi sa blonde apparition.
Je restai trois semaines chez mon oncle, vagabondant avec mon cousin, passant des heures à plat ventre à pêcher des écrevisses dans le petit ruisseau qui traversait le parc de mes parents. Ce parc était immense et entouré d'un large saut de loup. Que de fois j'ai parié avec mon cousin et ma jolie cousine que je sauterais le fossé : « Je te parie cinq épingles! Je te parie trois feuilles de papier! Je te parie mes deux crêpes ! » — On mangeait dos crêpes tous les mardis. — Et je sautais!
UEMOIRES DK SARAH lŒUrJIIARUr 17
' Et 'a plupart du temps, je tombais dans le lossc, clapotant dans l'eau verte, criant parce que j'avais peur (les grenouilles, hurlant de terreur parce que mon
(cousin et ma cousine faisaient semblant de s'en aller. Quand je rentrais et quo ma tante inquit'te m'aperoevait du perron où elle guettait notre retour, quelle ,Hmonce ! Quel regard froid! «Allez vou8 changer, Madlemoiselle! et restez daus votre chambre! On vous ^portera votre dîner sans dessert! » En passant devant Ja grande glace du vestibule, je m'entrevoyais sem- Uable & un tronc d'arbre vermoulu; et je voyais mon eousia qui me faisait signe, en portant la main à sa i»oucbc, qu'il me porterait du dessert.
Ma cousine se laissait caresser par sa mère, qui semblait dire : vAh! grâce à Dieu, lu ne ressembles pas à cette petite bohémienne ! » C'était le titre dont ma tanlo me cinglait dans ses moments de colère. Je montais à ma chambre le cœur gros, honteuse, désolée, jurant de ne plus sauter le saut de loup. Mais, arrivée dans ma chambre, je trouvais la fille du jardinier qu'on avait attachée à ma petite personne, grosse fille fruste, rieuse : « Ah! que Mademoiselle est rigolo comme ça! u Et elle riait tant et tant qu'elle me rendait fière d'être si rigolo; et je pensais déjà : " La première fois que je sauterai le fossé, je me mettrai des herbes et de la boue
»|ia tout. »
Une fois dtshabillëe, lavée, je mettais ma petite robe de flanelle et je restais dans ma chambre à attendre le dîner. On m'apportait de la soupe, de la viande, du pain et de l'eau. Je détestai» et je déteste toujours la viande. Je la jetais par la fenêtre, en ayant soin de découper le gras que je laissais au bord de mon assiette, car ma tante montait me surprendre : « Voua avez
maagc, Mademoiselle? — Oui^ma tante. — Avcz-vous encore faim? — Non, ma tante. — Écrivez trois fois le Pater et le CredOy petite païenne. » (Je n'étais pas encore baptisée.)
Un quart d'heure après, mon oncle montait : « Tu as bien dîné ? — Oui, mon oncle. — Tu as mangé ta viande? — Non, je Tai jetée par la fenêtre. Je ne Taime pas ! ' — Tu as menti a ta tante ! — Non, elle m*a demandé si j'avais mangé : j'ai dit oui; mais j'ai pas dit que j'avais mangé ma viande. — Quelle pénitence as-tu ? — J 'ai à écrire, avant de me coucher, trois Pattr et trois Credo. — Tu les sais bien par cœur? — Non, mon oncle, pas tr33 bien; je me trompe tout le temps. »
Et cet homme adorable me dictait mon Pater et mon Credo que je copiais avec dévotion, car il dictait avec tendresse.
Il était pieux, très pieux, mon oncle Faure. Après la mort de ma tante, il s'est fait chartreux. Et, dans ce moment, je sais que, vieux et malade, courbé par la douleur, il creuse sa tombe, défaillant sous le poids de sa bêche, implorant Dieu de le reprendre et pensant souvent à moi, à a sa ch^re petite bohémienne ».
Ah! le cher et doux être : je lui dois ce que j'ai de meilleur. Je l'aime avec respect et dévotion. Que de fois, dans les phases difficiles de ma vie, j'ai évoqué son souvenir et consulté sa pensée; car je ne le voyais plus, ma tante s'étant brou liée volontairement avec maman et moi. Mais il m'a toujours aimée; et il m'a parfois fai' parvenir des conseils pleins d'indulgence, de droiture et de bon sens.
Dc:nijremen , je suis allée dans le pays où se sont réfugiés les Chartreux. Un ami est allé voir le saint
HËH()[RES DE RARAH fiKRMUROT tO
bomme, et j'ai pleuré en écoutant les paroles que lui avait dictées mon oncle pour m'être répotées.
Mon oncle parti, Marie, la fille du jardinier, entrait d'iiQ air indilTi^rent, mais les poches bourrées de pomme?, do biscuits et de mendiants. Mon cou.'<in m'envoyait du dessert; mais elle, la brave fille, avait nettoyé tous les compotiers.
A!ors je lui disais : n Assieds-toi, Marie; et pendant que je tais mes Credo et mes Pater, épluche les mendiants, on les mangera après, quand j'aurai fini. » Et Marie s'asseyait par terre, pour cacher vite tout soua la table si ma tante était revenue. Mais ma tante ne revenait pas. Elle faisait de la musique avec ma cousine, pendant que mon oncle apprenait les mathématiques à mon cousin.
Eoiln, maman annonça son arrivée. Ce tut un branlebas dans la maison de mon oncle. On préparait ma petite malle.
Le couvent de Grand-Champs, où j'allais entrer, avait un uniforme. Ma cousine, qui adorait coudre, marquait avec fureur des S.B. en coton rouge partout. Mon oncle ,aie donna mon couvert d'argent et mon gobelet. Tout marqué du n° 32, mon numéro matricule. Marie
ic donna un gros cacho-nez violet dégradé, qu'elle ivait tricoté en cachette depuis des jours. Ma tante me mit au cou un petit scapulairo bénit; et quand maman arriva avec mon père, tout était prêt.
On donna un grand diner d'adieux où furent invités doux amis de ma mère, ma tante Rosine et quatre antres membres de la tamille.
Je me trouvais ti-és importante. Je n'étais ni triste ni gaie. Je me sentais importante et cela suffisait. Tout le monde parlait de moi. Mon oncle caressait mes
cheveux. Ma cousine m'envoyait des baisers du bout de la table.
Tout à coup, la voix musicale de mon père me fit tourner la tcte vers lui. « Écoute, Sarah, si tu es bien sage au couvent, je te reprendrai dans quatre ans et je t'emmènerai avec moi, bien loin, faire de beaux voyages. — Oh! je serai bien sage! sage comme tante Henriette! » C'était ma tante Faure. Tout le monde sourit.
Après le dîner, le temps étant beau, on se dispersa dans le parc. Mon père m'emmena et me parla de choses graves, de choses tristes que j'entendais pour la première fois, que je comprenais malgré mon jeune âge et qui me faisaient pleurer.
Il s'était assis sur un vieux banc et me tenait sur ses genoux. Ma tête appuyée sur sa poitrine, j'écoutais et je pleurais, silencieuse et ti'oublée... Mon pauvre papa, je ne devais^plus le revoir, jamais, jamais...
Je dormis mal. Et le lendemain matin, à huit heures, nous partions en chaise de poste pour Versailles.
Je vois encore la grosse Marie, la fille du jardinier, tout en larmes; la famille réunie en haut du perron; ma petite malle; la caisse à joujoux apportée par maman; un cerf -volant, fait par mon cousin, qu'il me donna au moment où la voiture s'ébranlait. Je vois toute la grande maison carrée qui devenait petite, toute petite... à mesure que nous nous éloignions.
Et debout, tenue par mon père, j'agitais son foulard bleu que je lui avais ret'ré du cou ; puis je m'endormis, et ne m'éveillai que devant la lourde porte du couvcn' de Grand-Champs.
Je froltai mes yeux, cherchant à orienter mon esprit. Je sautai de voiture et regardai curieusement.
Le pavé était petit, rond, et l'herbe poussait partout. Un mur, une grande porte surmontée d'une croix, et puis, rien derrière... on ne voyait rien.
A gauche, ime maison. A droite, la caserne Satory.
Pas un bruit; pas la résonance d'un pas; pas un écho.
« Oh! maman, c'est là-dedans"] que je vais entrer? Oli! non, je veux retourner chez Mme Pressa -d! »
Maman haussa légèrement les épaules, en me montrant mon père, pour me faire comprendre qu'elle n'y était pour rien.
Je me jetai vers lui. Il sonnait. Il me prit la main; et, la porte s'ouvrant, il m'entraîna doucement. Maman et ma tante Rosine suivirent.
La cour était vaste et triste; mais on voyait des bâtimonts, des fenêtres, quelques visages curieux d'enfants.
Mon père dit un mot à la sœur touriére et on nous fit entrer dans le parloir.
Une grande salle cirée, traversée par un énorme grillage noir qui tenait toute la longueur de la pièce. Des banquettes de velours rouge autour; puis quelques chaises et fauteuils près du grillage. Le portrait de Pic IX, le portrait en pied de saint Augustin, et le po trait d'Henri V.
Je claquais des dents. Il me semblait me souvenir d'avoir lu la description d'une prison dans un livre quelconque, et que c'était tout à fait cela.
Je regardai mon père, maman, et je me sentis en défiance contre eux.
On disait si souvent que j'étais une enfant indomptable; qu'il faudrait une main de fer; que j'étais le diable fait enfant. Ma tante Faure répétait si souvent : « Celte enfant finira mal; elle a des idées de folle... etc., etc. »
Je fu? prise de pour. « Papal papa! Je ne veux pas allor en prison!... C'est une prison cela, j'en suis siiivî... J'ai pour! J*ai peur!... »
Ue Tautre côté de la grille, une porte venait de s'ouvrir. Jo m'arrôtai pour regarder. Une p^ite femme
MËUOIttES OK SARAH BEIlMfAltm iS
courte «t rondo venait d'entrpr. Elle s'approcba pr-^s de Is grille. Son voile noiri^tait baisse jusqu'à la boucho. Je ne pouvais rien voir t)o sa ligure. Eile reconnut mon pire avec lequel elle avait aans doute d^jà confi^ré.
Elle (It tourner une porte dans la grille, et nous péné-
imes tous dans la seconde pièce.
Me voyant pâle, les yeus pleins de larmes et de ter-
iur, elle me prit doucement la main; et, tournant e
& mon piîrc, elle releva son voilo : et je vis la plus
iouoe, la plus rieuse ligure qu'il soit possible de voir.
De grands yeux bleus pleins d'enfance, le noz retroussa, la bouche rieuse et charnue, de belles dents fortes et claires.
Son air de bonté, de vaillance et de gaîetii me je!a tout de suite dans les bras de mère Sainte -Sophie, la supérieure du couvent de Grand-Champs.
« Ah! nous voilà amies! i dit-elle à mon père en baissant son voile.
Quel instinct secret avertissait cette femme sans coquetterie, sans glaee, sans souci de la beauté, que son Tîsogc (^taît fait pour charmer, que son clair sourire «nsolelUait le sombre Couvent?
■ Eh bien, maintenant, nous allons faire la grunilo TiRite du couvent! «
Et nous voilà partis : moi, tenant papa et méro Sainte-Sophie par la main; deut autres religieu es nous accompagnant : la mère Préfète, une grande kmtne froide aux lèvres pincées; et sœur Séraphine, ll«xib)e et blanche comme un brin de muguet.
On commença par visiter le bâtimentj la grande salle de travail dans laquelle toutes les élèves se réunissaient te jeudi pour la conférence faite presque toujours par mAre Sainte-Sophie; les élèves travaillaient toute la
U MA DOUBLE YIR
journée à leurs travaux à l'aiguille; les unes faisaient de la tapisserie; d'autres, delà broderie; d'aucunes s'occupaient à la décalcomanie, etc., etc.
La salle était grande. On y dansait le jour de la Sainte-Catherine et à quelques autres occasions.
C'était dans cette salle aussi qu'une fois par an, la mère Supérieure remettait à chaque sœur le sou qui représentait son revenu de l'année.
Les murs étaient ornés de gravures pieuses et de quelques tableaux à l'huile faits par des élèves. Mais la place d'honneur appartenait à saint Augustin : Une grande et magnifique gravure représentait la conversion de saint Augustin.
Oh ! que je l'ai regardée souvent, cette gravure ! Sûrement, ce saint Augustin me donnait de grandes émotions et troublait mon cœur d'enfant.
Puis, maman admira la propreté du réfectoire; mais elle demanda à voir quelle serait ma place; et quand on la lui eut montrée, elle se refusa énergiquement à ce que je fusse placée à l'endroit indiqué. « Non, dit-elle, l'enfant est très faible de poitrine, elle serait en plein courant d'air. Je ne veux pas qu'elle soit là. » Et mon père insistant dans le sens de ma mère, il fut convenu qu'on me placerait au fond du réfectoire. Du reste, on tint parole.
Quand il fallut monter le large escalier qui conduisait aux dortoirs, maman resta une seconde effarée : l'escalier était large, large... les marches basses et faciles... mais il y en avait une telle quantité pour arriver au premier étage...
Un instant, les bras tombants, l'œil fixe, maman regarda, découragée, hésitante. « Reste, Youle, dit ma tante, je monterai. — Non, non, dit maman d'une voix
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3use ; je veux voir où couchera l'enfant; elle est si d<:licatG. d Mon p^re la monta à moitié et nous fûmes dans un des immenses dortoirs. Cela ressemblait en beaucoup plus grand au dortoir de chez Mme Fressard ;
IKolement, c'était carrelé par terre, sans aucune car- Mtte, sans rien.
[ ■ C'est impossible! s'écriamaman. La petite ne peut pas coucher là. Elle attrapera la mort. C est trop froid. » Mère Sainte-Sophîe,]a Supérieure, calma maman qui était très pâle. Elle la fit asseoir. Ma mère avait déjà le cœur très malade.
0 Tenez, Madame, nousmcttronsvotrefillettedansce dortoir. eEt elle ouvrit une porte donnant sur une belle nhambre contenant huit lits. Elle était parquetée. C'était la chambre attenante à l'infirmerie dans laquelle couchaient les enfants faibles ou convalescents. Maman rassurée, nous descendîmes dans les jardins. 11 y avait le n petit bois ji, le n moyen bois », et le « ^and bois ». Puis un verger à perte de vue dans ■lequel se trouvait le bâtiment des enfants pauvres in- T]it9 gratuitement et qui aidaient à la grande lessive m tes les semaines,
' La vue de ces immenses bois dans lesquels se trouaient des gymnastiques, des balançoires, des hamacs, ihe ravit de joie : je pourrais vagabonder dans tout cela. I Mère Sainte-Sophie dit que le" petit bois "étaitréservé t grandes élèves; ot le « moyen bois u, aux petites Biles. Quant au « grand bois », toutes le ■ classes s'y unissaient aux jours de fotes, puis pour la itii^oIIo des Bbâtaîgnas et la cueillette des acacias. M^re Sainte-Sophie fit remarquer que chaque 'enfant pouvait avoir son petit jardin; que parfois on se réunissait deux, trois, pour avoir un joli jardin.
a Oh! j'aurai mori jardin, dis, mon jardin pour moi seule? — Oui, dit ma mère, pour toi seule. ^
La Sup(^n*ieure appela le jardinier, le pèro Larcher, le seul homme qui, avec l'aumônier, faisait partie du per* sonnel du couvent,
a Père Larcher, dit l'aimable femme, voilà une enfant qui veut un beau jardin. Ch6i9issez*le-lùi dans un bol endroit. — Bien, ma Mère », dit le brave homme. Je vis mon père glisser une pièce dans la main du jardinier, qui remercia confus.
L'heure avançait. Il fallut se quitter. Je me souviens très bien que je n'en éprouvai aucun chagrin.
Je ne pensais qu'à mon jardin. Le couvent ne me paraissait plus une prison, mais un paradis.
J'embrassai maman, ma tante. Papa me tint un instant serrée contre lui. Et, quand je le regardais, il avait le^ yeux pleins de larmes; mais moi, je n'avais pas envie de pleurer.
Je l'embrassai fort, et lui dis tout bas : « Je vais être sage, sage, et vais bien travailler pour partir dans quatre ans avec toi. »
Puis j'allai vers maman qui faisait à mère Sainte- Sophie les mômes recommandations qu'à Mme Fressard : cold-cream, chocolat, confitures, etc., etc.
Mère Sainte-Sophie inscrivait toutes les recommandations ; et elle eut soin de les faire exécuter scrupuleusement.
Toute ma famille partie, je me sentis prête à pleurer. Mais la Supérieure me prit la main et m'emmena au « moyen bois » pour me faire voir où serait mon jardin. Il n'en fallut pas plus pour me distraire.
Nous trouvâmes le père Larcher en train de t acer une légère ligne de démarcation dans l'angld du bois.
MEirOTRES M SARAH TErtMIAmT ÎT
lu y avail un petit bouleau appuyo contre le mur. Cet ait^le itaii lormé par la réunion des deux murs, l'un donnant sur le chotnin de fer de la rive gaucho qui coupe en deux le bois de Satory, car tous les « bois n de mon couvent avaient t-té pris sur le joli bois de Satory. I L'autre mur était le mur du cimetière.
Papa, maman, ma tante, tous, m'avaient donné de kTargcnt. J'avais, je crois, quarante OU cinquante francs, ■ A je voulais tout donner au père Larcher pour m'achcr (les graines.
La Supérieure sourît et fit appeler m^re Économe et
l&tére Sainte-Appoline. .\ l'une, jo dus remettre mon
■Argent, sauf vingt sous qu'elle me laissa en me disant :
:■ Quand vous n'en aurez plus, fillette, vous viendrez en
iberchor. »
Puis mJre Sainte-Appoline, qui olait professeur de wtanique, me demanda ce que je voulais comme ileur«.
.\h! ce quî je voulais comme fleurs?... Je voulais
i commença un pptit coïirs en me disant que Bloutes les fleuri ne pousi^aient pas à la même époque. 1. Pnifl elle prit de mon argent à l'Économe et, le remettant an père Larcher, lui dit de m'achetor une pelle, un râteau, «ne binelle et un arrosoir. Plus qur;lques graines et quelques plantes dont elle lui remit la liste. i 'étais radieuse.
Et je revins avec mère Sainte -Sophie qui me con- , duisit au réfectoire. On allait dîner.
Quand j'entrai dans cet immense réfectoire, je restai ■îoterditc, bouche bée... Plus de cent jeunes lillos et 1 fillettes étaient la, debout pour le Benedicile.
A la vue de la Supérieure, tout le monde s'inclina
profondément; puis les regards convergèrent vers moi.
MèreSainte-Sophiemeconduisitdanslefond,àlapIace choisie. Puis elle revint au milieu du réfectoire. Elle s'arrêta, fît le signe de la croix, et dit à haute voix le Benedicite,
Quand elle quitta le réfectoire, tout le monde salua de nouveau, et je me trouvai toute seule... toute seule dans la cage des petites fauves.
J'étais assise entre deux fillettes de dix à douze ans, noires comme deux petites taupes. Deux jumelles delà Jamaïque, nommées Dolorès et Pcpa Cardanos. Elles étaient au couvent depuis deux mois seulement et semblaient aussi intimidées que moi.
Il y avait pour dîner : de la soupe à... à tout!... Et du veau avec des haricots blancs. Je détestais la soupe. Et j'ai toujours ou le veau en horreur.
Je retournai mon assiette quand on passa la soupe, mais la sœur converse la retourna brutalement; et, au risque de me brûler, me versa de force la soupe dans mon assiette.
« Faut manger votre soupe, me dit tout bas ma voisine de droite qui s'appelait Pepa. — J'aime pas cette soupe-là! Je n'en veux pas! »
La sœur inspectrice passait : « Mademoiselle, il faut manger votro soupe. — Non, je ne l'aime pas... cette soupe -là! »
Elle sourit, et me dit doucemen' : « I faut tout aimer. Je reviendrai tout à rheure. Soyez gentille. Mangez votre soupe. »
Je commençais^à rager; mais Dolorès me passa son assiette vide et gentiment mangea ma soupe.
Quand Viiispectrice revint, e'ie témoigna sa satis-
MÈMOIfiES Df; SARAI! DKlINnAnDT Î9
, faction. Furieuse, je lui tirai la langue, ce qui fit rin' , toute la tablée.
Elle se retourna vivement. Mais l'élève qui tenait le bout lii: table et qui était surveillante, étant la plus âgi'C, lui murmura : «C'est la nouvelle qui Tait des (telilus ' grimaces, n L'inspectrice s'éloigna.
Le veau passa dans l'assiette de Dolorès, mais je voulus garder les haricots blancs, co qui faillit nous brouiller. Elle céda cependant, entraînant dans son assiette, avec mon morceau do veau, quelques haricots que je défendais.
Une heure après, on faisait la prière du soir, et tout le monde montait se coucher. Mon lit était placé con re le mur dans lequel était creusée la petite niche de la Sainte Vierge. Une lampe brûlait toujours dan i cette niche. Elle était alimentée par les enfants dévoticus et reconnaissants après leur convalescence, Deux petits pots de fleurs minuscules étaient placés au pied do la statuette. Les pots étaient en terre cuite; les fleurs en papier.
Je faisais très bien les fleurs. Et je résolus de suite en me couchant que je ferais toutes les fleurs pour la Sainte Vierge.
Et je m'endormis rêvant de guirlandes de fleurs, de haricots, et de pays lointains. Les deux jumelles de la Jamaïque avaient frappé mon esprit.
Le réveil fut dur. Je n'avais pas l'habitude de me lever ai tôt. Le jour perçait à peine les carreaux opaques des fenêtres. Je me levai en bougonnant.
On avait un quart d'heure pour faire sa toilette, et il me fallait une bonne demi-heure pour démêler mes cheveux. La sœur Marie, voyant que je n'étais pas prête, l'approcha de moi; et violemment, avant que j'aie pu
juger son mouvement, m'arracha le peigne des mains : « Allons, allons, il ne faut pas lambiner comme ça! » Et plantant le peigne dans ma tignasse, elle m'arracha une poignée de cheveux.
La douleur et la rage de me voir malmenée ainsi me donnèrent sur-le-champ un de ces accès de colère qui terrifiaient ceux qui en étaient témoins.
Je me précipitai sur la malheureuse sœur; et, des pieds, des dents, des mains, des coudes, de la tête, de tout mon pauvre petit corps si menu, je frappai, je cognai, je hurlai!
Toutes les élèves, toutes les sœurs, tout le monde accourait. Les enfants criaient : « Au secours! » Les sœurs faisaient le signe de la croix et n'osaient s'approcher. Mère Préfète me jeta de l'eau bénite pour m'exorciser.
Enfin, mère Sainte-Sophie la Supérieure arriva.
Mon père l'avait mise au courant de mes accès de colère sauvage qui étaient mon seul et réel défaut, et qui tenaient autant à mon état do santé qu'à la violence de mon caractère.
Elle s'approcha. Je tenais toujours sœur Marie, mais j'étais épuisée par mes efforts et par cette lutte contre la pauvre femme qui, grande et forte, se garait sans se défendre et essayait de me tenir les pieds ou les mains à tour de rôle.
La voix de la mère Sainte-Sophie me fit lever la tête.
Mes yeux noyés de larmes entrevirent son doux visage, si empreint de pitié, que je m'arrêtai un instant sans pourtant lâcher prise; et, honteuse et frémissante, je dis très vite : a C'est elle qui a commencé! Elle m'a arraché mon peigne comme une méchante pour arracher mes cheveux ! Elle m'a bousculée ! Elle m'a fait d«i
MËUOines DE. SARAIl HEllNIIAniiT lit
IbbI! C'est une méchante!... ». Et j'éclatai en sanglots.
s mains bi> dcsBerrèrent. Et je mE> trouvai, sans que
j'en eusse conscience, étendue sur mon petit Ut, la main
e mère Sainte-Sophie sur mon froot, H sa voix, tendre
l'«t grave, me sermonnant doucement.
Tout le monde ùtait parti. J'étais seule avec elle et la rtile Sainte Vierge dans sa niche.
lartir de ce jour, mère Sainte -Sophie prit un e ascendant sur moi.
Chaque malin, elle me faisait venir; et sœur Mai'ie, à qui j'avais demandé pai'don devant tout le couvent réuni, me peinait doucement en sa présence.
Assise sur un petit tabouret, j'écoutais la lecture que faisait la mère Supérieure, ou l'histoire instructive qu'elle me contait. Ah ! l'adorable femme ! Et que j'aime à me rappeler son souvenir !
Je l'adorais, comme on adore, petit enfant, un être qui vous a prise toute, sans savoir, sans discuter, sans . se rendre compte, subissant un charme inQni.
Mais depuis, je l'ai comprise et admirée. J'ai deviné l'âmo unique et rayonnante emprisonnée bous l'enveloppe courtaude et rieuse de celte sainte femme.
Je l'ai aimée pour tout ce qu'elle a éveillé de noble en moi. Ja l'aime pour lea lettres qu'elle m'a écrites et que je relia souvent. Je l'aime, parce qu'il me semble que tout imparfaite que je sois, je le serais cent fois plus si je n'eusse connu et aimé celle pure créature.
Une seule fois, jo la vis sévère et la sentis soudainement en colère : Il y avait dans la petite pièce qui précédait aa cellule et qui servait de salon, le portrait d'un jeune homme dont le beau visage était empreint d'une certaine noblesse.
« C'est l'Empereur?... demandai-je. — Non, fit-elle, en se retournant vivement, c'est le Roi! c'est Henri V. »
Je ne compris que plus tard le pourquoi.de son émoi. Tout le couvent était royaliste. Et Henri V était le souverain reconnu.
On avait le plus profond mépris pour Napoléon IIF; ce qui fit que, le jour du baptême du Prince Impéria\ on ne nous fit pas de distribution de bonbons et que nous ne profitâmes pas du jour de congé accordé à tous les pensionnats, lycées et couvents.
La politique était lettre morte pour moi ; et je me trouvais heureuse au couvent, grâce à mère Sainte-Sophie.
Puis, j'étais très aimée de mes compagnes qui souvent faisaient mes compositions à ma place.
Je n'avais aucun goût pour l'étude, sauf pour la géographie et le dessin. L'arithmétique me rendait folle. L'orthographe m'assommait; et j'avais un profond mépris pour le piano. J'étais restée timide, et perdais la tête quand on m'interrogeait à l'improviste.
J'avais la passion des bêtes, et je promenais avec moi, dans des petits cartons ou des cages que je fabriquais, des couleuvres — nos bois en étaient peuplés, — des cricris sur des feuilles de lis, des lézards qui avaient presque toujours la queue cassée parce que, pour voir s'ils mangeaient, je soulevais le couvercle de la boite un tout petit peu, ce que voyant, mes lézards se précipitaient vers l'ouverture, je refermais très vite, rouge et surprise de tant d'aplomb, et crac, soit à droite, soit à gauche, il y avait une queue de prise. Et je me désolaiî des heures. Et pendant que la sœur nous expliquait, faisant des signes sur le tableau, le système métrique, je pensais — la queue de mon lézard dans la main — au moyen de la lui recoller.
J'avais des toc-marteau dans une petite boite, et cinq 'araignées dans une cage que m'avait fabriquée le père Larcher avec de la toile métallique. Méchamment, je donnais des mouches à mes araigni'^es qui, grasses et bien nourries, travaillaient à tmro leur toile. Et bien souvent pendant la récréation, la cage sur un banc ou un tronc d'arbre, nous restions dix, douze fillettes groupées autour de cette cage à regarder l'étonnant travail de ces petites bêtes. Puis, importante et lîère, quand J'apprenais qu'une compagne s'était coupée, je me rendais près d'elle : « Viens, je vais t'envelopper ton doigl : j'ai de la toile d'araigni^e toute fraîche, n Et armée d'un petit bâton tout mince, je prenais la toile
I d'araignée que j'enroulais gravement autour du doigt lilessé. « Et maintenant, mesdames Araignées, il faut recommencer votre travail! » Et mesdames Araignées recommençaient, actives et minutieuses.
J 'étais une petite autorité. On me prenait pour arbitre dans les questions à trancher. On me faisait des commandes pour les trousseaux des poupées en papier. A cette époque, faire le grand manteau d'hermine avec la palatine et le manchon était un jeu pour moi. Et cela remplissait d'admiration toutes mes camarades. Je faisais payer mes trousseaux, selon leur importance : deux crayons, cinq plumes tête-de-mort, deux feuilles de papier blanc.
Enfm j'étais devenue une personnalité, et cela suffisait à mon orgueil d'enfant.
Je n'apprenais rien. Je n'avais jamais la croix. Et je oe [us qu'une fois au tableau d'honneur; pas comme une clère studieuse, mais pour acte de courage : j'avais retiré de la grande mare une'petite fille qui voulait attraper des grenouilles. Lamare se trouvait dans le
grand verger, du côté des enfants assistés. J'avais eu comme pénitence, pour je ne sais quel forfait, deux jours de retraite chez les enfants pauvres. On croyait me punir, et j 'adorais cela. D'abord, on me regardait comme la Demoiselle; et je donnais des sous pour qu'on m'apporte en cachette de la cassonade, ce qui était facile aux petites externes.
Nous étions à l'heure do la récréation. J'entendis des cris. Je me précipitai vers la mare d'où venaient les cris et je sautai dans l'eau sans réfléchir. Il y avait tellement de vase que nous nous embourbions; seulement, la fillette avait quatre ans, elle était petite, petite, et disparaissait sans cesse. Moi, j'avais plus de dix ans. Enfin, je ne sais comment j'arrivai à la sortir de là. Sa bouche, son nez, ses oreilles, ses yeux, tout était plein de vase. Il paraît qu'on fut longtemps avant de la ranimer. Quant à moi, on m'emporta claquant des dents, nerveuse, et demi-pâmée.
J'eus un gros accès de fièvre, et ce fut mère Sainte Sophie qui voulut me veiller.
Je l'entendis qui disait au médecin : « Cette enfant, monsieur le docteur, est ce que nous avons de meilleur ici. Elle sera parfaite quand elle aura reçu le Saint Chrême. » Ces paroles me frappèrent tellement qu'à partir de ce jour je devins mystique.
Douée d'une imagination très vive et d'une extrême sensibilité, la légende chrétienne me prit l'esprit et le cœur. Le Fils de Dieu devint mon culte, et la Mère des Scpt-Douleurs mon idéal.
Un événement très simple en soi, mais qui pourtant devait troubler le silence de notre vie claustrale, acheva de m'attacher à mon couvent dans lequel je voulais rester à tout jamais.
L'archevêque de Paris, monseigneur Sibour, rendait visite à quelques communautés. Et la nôtre était parmi les élues.
La nouvelle nous en fut donnée par mère Saint- Aleivis, la mère doyenne, qui était si grande, si maigre et si vieille, qu'il m'était impossible de l'accepter pour un être humain, ni pour un être vivant. Elle me semblait empaillée, articulée; elle me faisait peur. Et je ne voulus bien m'approcher d'elle que quand elle fut morte.
On nous avait réunies dans la grande salle du jeudi. Et, debout sur la petite estrade, soutenue par deux sœurs converses, elle nous a/inonça d'une voix lointaine, lointaine... la venue de Monseigneur.
Il devait venir le jour de la Sainte-Catherine, c'est-àdire quinze jours après la péroraison de la doyenne.
Une ruche dans laquelle serait entré un frelon... tel fut notre paisible couvent.
On abrégea les heures d'étude pour se consacrer à fabriquer des guirlandes de roses et de lis. Le grand et haut fauteuil en bois sculpté fut découvert pour le frotter, le vernir, etc.. Nous faisions des suspensions couvertes de cristallins. On arracha l'herbe de la cour... que sais-je, moi, ce qui ne fut pas fait pour l'honneur de cette visite !
Deux jours après l'allocution de la doyenne, mère Supérieure nous lut le programme de la fête :
La plus jeune des religieuses devait lire un compliment à Monseigneur. C'était la délicieuse sœur Séraphine.
Puis Marie Buguet jouerait un morceau de piano de Henri Herz.
Marie de Lacour chanterait une chanson de Loïsa Puget.
Puis on jouerait une petite pièce en trois tableaux écrite par mère Sainte -Thérèse : Tobie recouvrant la vue. J'ai là sous les yeux le petit manuscrit jauni et déchiré, et je n'en puis guère déchiffrer que le sens et quelques phrases :
Premier tableau : Les adieux du jeune Tobie à son père aveugle. — Il jure de lui rapporter les dix talents prêtés à Gabélus, son parent.
Deuxième tableau : Tobie endormi au bord du Tigre. — Il est veillé par l'ange Raphaël. — Combat contre un poisson monstre qui avait attaqué Tobie endormi. — Le poisson tué, l'ange conseille à Tobie de prendre le cœur, le foie et le fiel du poisson, et de les conserver pieusement.
Troisième tableau : Retour de Tobie chez son père aveugle. — L'ange lui conseille de frotter les yeux de
HÉllOIRES DE SARAII BEIWHAHDT 37
1011 père avec les viscères du poisson. — Le vieux père KTGCOuvre la vue. — L'ange Raphaël, pressé par Tobie ■ d'accepter une récompeaso, dévoile qui il est. — Et dans I tin cantique à la gloire de Dieu, il disparaît vers le cii>l.
La petite pièce fut lue par mère Sainte -Thérèse dans
B salle du jeudi. Nous étions toutes en larmes après la
icture, et mère Sainte-Thérèse dut (aire un grand
B^ITort pour ne pas conuncttre, fût-ce une seconde, le
kpèché d'orgueil.
Je me demandais avec anxiété quelle part j'allais prendre dans cette pieuse comédie; car je ne doutais pas, étant donné ma petite personnalité, qu'on m'eût distribue quelque chose. Et j'en tremblais d'avance. Etjem'énervaistouteseulc.etmes mains se glaçaient, et mon cœur battait, et mes tempes bourdonnaient. Aussi, quand mère Sainte -Thé ré se dit do sa voix Calme : u Mesdemoiselles, écoutei, je vous prie : voici la distribution de vos parts u, je refusai de m'approcht^r et restai boudeuse sur mon tabouret.
Elle fit l'appel ;
Le vieux Tobie ; Eugénie Gharmel.
Le jeune Tobie : Amélia Pluche.
Gabélus : Renée n'Aa ville.
L'ange Raphaël : Louise Bucuet.
La mère de Tobie : Eulalle Lacroix.
La sœur do Tobie : Virginie Depaul.
J'avais prêté une oreille sournoise; et je restai conloadue, outrée, furieuse, quand mère Sainte -Thé ré se ajouta : " Voici vos manuscrits, Mesdemoiselles, n Et on remit k chacune un petit manuscrit de la pièce.
Louise Buguet était ma camarade préférée. Je m'approchai d'elle et lui demandai son manuscrit que je relus avec passion.
« Tu me feras répéter par cœur, dis? — Oui, bien sûr, lui répondis -je. — Oh! que je vais avoir peur! », disait ma petite amie.
On l'avait choisie pour l'ange, je pense, parce qu'elle était blanche et blonde comme un rayon de lune... Elle avait la voix douce et timide; et parfois nous la faisions pleurer pour voir comme elle était jolie. De ses grands yeux gris et questionneurs, les larmes coulaient limpides et perlées.
Elle se mit de suite à apprendre sa part. Moi, je faisais le chien de berger, allant de l'une à l'autre des élues. Ça ne me regardait pas, mais je voulais en être.
Mère Supérieure passa; et comme nous faisions la révérence, elle me caressa la j oue : « On avait bien pensé à toi, ma fillette, mais tu es si peureuse quand on t'interroge. — Oh ! c'est parce que c'est l'histoire ou l'arithmétique.. . Ce n'est pas la même chose, j 'aurais pas eu peur. »
Elle sourit d'un air défiant et s'éloigna.
On répéta pendant huit jours. Moi, je demandai à faire le gros monstre. Je voulais en être à tout prix. Mais c'était César, le chien du couvent, qui devait faire le poisson monstre.
On mit au concours le costume du poisson.
Je m'étais donné un mail... J'avais découpé des écailles de carton que j'avais peinturlurées. Je les avais toutes cousues ensemble. J'avais fait des ouïes énormes qu'on devait passer en collier à César.
Ce ne fut pas mon projet qui fut adopté, mais celui d'une grande fille bête, dont le nom m'échappe. Elle avait fait une grande queue de peau et un masque
MËlinirtES DR SAltAH IIEniVIlAnDT 30
h«vcc des gros yeux et des ouïes; mais il n'y avait pas Bd'écailles; c'était lo corps poilu de CùsaT qu'on verrait. Je m'occupais nOanmoina du cosluniG de Louise Su){iict, auquol je travaillais avec les sœurs Saintc- "^cilo et Jeanne qui étaient directrices de la lingerie. Aux répëtilions, on ne pouvait arracher un mot à S'snge Raphaël. Elle restait bouche bée sur la petite itrade, ses beau.; yous perlant des larmes; elle arrOtit tous les mouvoraents, tout en me jetant des appels Fj^lorf-s. Je lui soufflais. Je me levais, courais vers elle, 'Vembrassaîs et lui soufflais dans l'&reiilo toute aa tirade. Je commençais à en être.
Enfin.deus joursavantlasolcnniLé,!an!pélitiongéné• |- nie commença. Et di^s que l'angeapparut.oiil combien I joli! H e'atfaissa sur le banc, sanglotant, implorant : « Oh! non, je no pourrai jamais! — En clTet, elle no ^ pourra jamais... » soupira m!-^rc Sainte-Sophie.
Alors, folle d'orpuoil, de joie et d'aplomb, oubliant I te chagrin do ma petite amie, je bondis sur l'estrade et, debout sur le banc sur lequel pleurait cJTondit'' l'aiigo Raphaf'l ; » Ma mijrc, ma mère, jo sais sa part! Voulezvous que je la répète? — Oui, oui! s'ccna-t-on de tous le» bancs. — Oh I oui, tu lo sais si bien... » dit Louise Ruguet. Et elle voulut me coiffer du bandeau. oNon, laisse ! Je vois rûpétcr comme ço, d'abord. »
On recommença le second tableau, et je fis mon entrée,
armée d'une longue branche de saule ; et je commençai :
« Nft crains rien, Tobie, je serai ton conducteur.
J'écarterai do ta roule les ronces et les pierres. La
fatigue t'accable. Repose-toi. — Moi, je veille ! »
...Et Tobie accabliS se couchait au bord... de cinq mètres de jaconas bleu qui, allongés et serpentant, représentaient le Tigre.
Puis je continuai par une prière au bon Dieu, pendant que Tobie s'endormait.
Alors, César apparut en poisson monstre et tout ce petit monde trembla de terreur : car César, très bien éduqué par le père Larcher, le jardinier, sortit lentement de dessous le jaconas bleu, son masque de poisson sur la tête; deux énormes coquilles de noix blanchies, et trouées dans le milieu pour permettre à César d'y voir clair, étaient accrochées à des fils de fer qui tenaient au collier, lequel supportait des ouïes grandes comme des feuilles de palmier. César, le museau par terre, grognait, ronflait et, affolé, se jetait sur Tobie qui, armé de son gourdin, tuait du premier coup le monstre. Alors César tombait sur le dos, les quatre pieds en l'air, et s'affaissait sur le côté, faisant le mort.
Ce fut une joie folle dans la salle. On applaudissait, on trépignait; les plus petites se dressaient sur leur tabouret, criant : « Oh! mon beau César! Oh! le brave César! Oh ! qu'il est bien, le chien-chien. »
Les sœurs, émues de la bonne volonté du gardien du couvent, secouaient la tête avec attendrissement. Moi, j'avais oublié que j'étais l'ange Raphaël, et accroupie, je caressais César : « Oh! comme il avait bien fait le mort, Madame!... » Et je l'embrassais, levant une de ses pattes, puis l'autre... Et César, inerte, continuait à faire le mort.
La petite sonnette nous rappela à l'ordre.
Je me redressai; et nous entonnâmes, soutenues par le piano, un Hosannah à la gloire de Dieu qui venait de sauver Tobie de l'effroyable monstre...
Puis le petit rideau de serge verte se ferma, et je fus entourée, choyée, adulée. Mère Sainte-Sophie vint nous
itEHOIKES DE SAHAH BERttHAKIlT 41
Ltrouver sur la petite estrade. Elle m'embrassa londreiaent.
Quant à Louise Buguet.elle avait retrouvé aagdetiê,
I et sa jolie figure d'ange rayonnait : a Oh ! que tu as bien
' su ! Et puis, toi, on t'entend. Oh ! je te remorcie ! » Et elle
n'embrassait. Et je la serrais de toutes mes forces.
I Eolinl j'en étais!
Le troisième tableau commença. II se passait dans la maison du vieux père.
L'ange, Gabélus et le jeune Tobie regardaient, tenaient dans leurs mains les viscères retirés du poisson. Et l'ange exphquait comment il fallait s'en servir pour frotter les yeux du père aveugle. J'avais un peu mal au amur, car je tenais dans mes mains le foie d'une raie, le cœur et le gésier d'un poulet. Je n'avais jamais touché à ces choses. Et, par moments, ma gorge se serrait dans un haut-le-cœur^ et les larmes me venaient aux yeux.
Enfin, le père aveugie entrait, guidé par les aœurs de Tobie. Gahélus, un genou en tei're devant le vieillai-d, lui remettait les dix talents d'argent et, dans un grand rrcil, racontait les exploits de Tobie en Médîe. Enfin Tobie s'approchait de son père et, après l'avoir tenu longtemps embrassé, il lui frottait les yeux avec le foie de la raie.
JEugénie Charmel fit une grimace; mais, après s'être essuyée, elle s'écria : « Je vois! Je vois!.,. Dieu de bonté! Dieu de clémence! Je vois! Je vois! » Les bras tendus, les yeux ouverts daos une pose extatique, elle I l^Bvan^a... et tout ce petit pubhc najf et plein d'amour L pleura.
Tout lo monde sur l'estrade était à genoux, readant grâces au bon Dieu, sauf le vieux Tobie et l'auge. Et
après cette prière d'actions de grâce», le public, mû par un sentiment religieux et discipliné, répéta : Amen,
Alors la mère de Tobie s'avança et parlant à l'ange, lui dit : « Noble étranger, prends place à notre foyer. Tu seras désormais notre hôte, notre fils, notre frère! » Mais je m'avançai et, dans une tirade d'au moins trente lignes, je fis connaître que j'étais l'envoyé de Dieu, qua j'étais l'ange Raphaël. Et, ramassant vivement la tarlatane bleu pâle cachée pour l'eiïet final, je m'enveloppai dans son nuageux tissu qui simulait moa envolée vers le ciel Et le petit rideau de serge verte se ferma sur cette apothéose.
Enfin le jour solennel arriva. Dévorée par la fièvre d'attente, je n'avais pas dormi depuis trois nuits.
La cloche du réveil, sonnée plus tôt, me trouva debout, essayant de dompter mes cheveux que je mouillais pour les assagir.
Monseigneur devait arriver à onze heures du matin.
On fit donc le grand déjeuner à dix heures. Puis nous fûmes toutes rangées dans la cour principale.
Mère Saint-Alexis, la doyenne, était seule devant. Mère Sainte-Sophie, à deux pas derrière elle. L'aumônier se tenait à quelque distance des deux Supérieures. Puis les religieuses, derrière lesquelles les jeunes filles, et, derrière les jeunes filles, les enfants. Puis les sœurs converses et les servantes.
Nous étions toutes vêtues de blanc, avec la couleur de nos classes.
La cloche sonna à toute volée. Le grand carrosse entra dans la première cour, La porte de la cour principale fut ouverte; et monseigneur Sibour parut sur le
tiEqoinEs m sARAn BErt^nAitttT 43
marchepied abaissé par le valet de pied. Mère Sainl-
Jexis s'approclm et, courbée, baisa l'anneau épia-
ipaL Mère Sainte -Sophie la SupériBuro, plus jeune, 'était agonouilIi^G pour baiser l'annoau.
On ût entendre la cloquetlc d'avertissement, et nous le^ toutes à genoux pour recevoir la bénédiction do
Monseigneur.
Quand nous rolevfîmcs la têto, la grande porte était nformée et Monseigneur avait disparu, emmené par Hi^re Supérieure, Mère Saint-Alexis, fatiguée, avaitété remonti^c dans sa ccl!u!o.
La claqiieltc nous fit relever. Il fallait so rendre à In chapelle pour lamessc.qui fut tréscourte; etnous eûmes (Écnïalion pendant une heure.
Le concert devait commencer à «ne heure et demie. La récréation se passa ù préparer la grande salle et â nous préparer ù paraître devant Monseigneur.
Je m'étais vêtue de la longue robe de l'ango : une ceinture bleue cernait ma taille, et deux ailes en papier étaient retenues par des petites bretelles bleues qui se croisaient sur ma poitrine. Autour de la tête, un lacet d'or atlaclié derriÈro.
Jo mâchonnais ma part, car nous ne connaissions pas alors le mot « rôle v.
l^c thi^âtre est entnî plus dans les mœurs maintenant. Mais on disait alors = part « au couvent. Et ce n'est pas tans étonnoment que la première fois que je jouai en .\nglelerre, j'entendis uno jeune Anglaise me dire : <OiiE vous aviez un ai beau part dans Hernani... »
La salle éloit jolie. Oh! mais jolie. Partout des guirlandes de feuillages piqués de fleurs en papier. Et puis, dâJi petits lustres suspendus à des fiU d'or. Un grand
tapis en velours rouge conduisait au fauteuil de Monseigneur. Deux petits coussins en velours rouge avec crépine d'or. Je trouvai toutes ces horreurs si jolies, si belles!
Le concert commença. Et tout me semble avoir bien marché.
Mais Monseigneur ne put s'empêcher de sourire à la vue de César; et quand il fut mort, il donna le signal des bravos. Ce fut César, en réalité, qui emporta tous les suffrages.
Cependant, nous fûmes appelées près de monseigneur Sibour. Oh! le doux et charmant prélat! Il nous remit à toutes une médaille bénie.
Quand vint mon tour, il me prit la main : « C'est vous, mon enfant, qui n'êtes pas baptisée? — Oui, mon père... Oui, Monseigneur, repris-je confuse. — Nous devons la baptiser au printemps. Son père revient exprès d'un pays très lointain pour cette cérémonie », reprit la Supérieure. Puis ils causèrent à voix basse.
a Eh bien, je reviendrai si je peux, pour cette cérémonie, » dit tout haut l'Archevêque. Je baisai, frissonnante d'émotion et d'orgueil, l'anneau du vieillard; et je m'en fus pleurer au dortoir pendant un long temps. — C'est là qu'on me retrouva écrasée de fatigue et profondément endormie.
A partir de ce jour, je devins plus sage, plus studieuse, moins emportée. Dans mes grands accès de colère, on me calmait en évoquant le souvenir et la promesse de monseigneur Sibour de venir me baptiser, llélus! hélas! je ne devais pas avoir cette joie.
Un matin de janvier, alors que nous étions réunies à la chapelle pour la messe du matin, je fus surprise,
MCMOmES DE SARAH BEHNHARDT 45
ioquiète, angoissée, de voir l'abbé Lcthurgi monter en chaire avant de commencer la messe. Il était pâle. Je me ' retournai instinctivement, cherchant des yeux méro Supérieure. Elle était à son banc. Alors l'aumônier commença d'ane voix cassé'e par l'émotion, le récit de l'assassinat de monseigneur Sibour.
Assassiné. Un souflle de terreur passa au-dessus de nous. Cent cris étouffés, ne formant qu'un seul sanglot,
couvrirent un instant la voix du prêtre. Assassiné
ce mot me cingla plus personnellement encore : n'avaisje pas été la favorite, un instant, du doux vieillard ?
Il me semblait que le meurtrier Verger m'avait frappée, moi aussi, dans mon amour reconnaissant pour le prélat, dans ma petite gloire qu'il me volait. Je sanglotai. Puis l'orgue accompagnant la prière des morts exaspéra ma douleur.
C'est à partir de ce moment que je fus prise d'un amour mystique, ardent, qu'entretenaient les pratiques religieuses, la mise en scène du culte, et les encouragements câlins, fervents et sincères de mes éducatrices, qui m'aimaient beaucoup, que j 'adorais, et dont maintenant encore, le souvenir charmeur et reposant donne à mon cœur de radieux sursauts.
L'époque décidée pour mon baptême approchait. Je devenais de plus en plus nerveuse. Mes crises me prenaient plus fréquentes : crises de larmes sans raison, de terreurs sans causes. Tout prenait pour moi des proportions étranges.
Un jour qu'une de mes compagnes laissa tomber ma poupée que je lui avais prêtée (carj'ai joué à la poupée jusqu'à plus de treize ans), je me pris à trembler do tous membres. J'adorais cette poupée, que m'avait
46 MA OÛUDLE VIE
donnée mon père. « Tu as cassé la této à ma poupée, méchante fille ! Tu as fait mal à mon père ! » Je refusai de manger. Et la nuit, je m'éveillai 6ii nage, les yeux fous, sanglotant : « Papa est mort!... Papucst mort!... » Trois jours après, maman venait me domapder au parloir, et me tenant devant elle : « Fillette, je vtes te faire du chagrin... Papa est mort! — Jelesais,jelesaîs... » Et l'expression de mon regard fut telle, m'a souvent dit ma mère, qu'elle trembla longtemps pour ma raison.
Je devins triste et maladive. Je refusai de rien apprendre, sauf le catéchisme et l'histoire sainte; je voulais être religieuse.
Maman avait obtenu qu'on baptisât mes deux sœurs en môme temps que moi : ma sœur Jeanne qui avait alors six ans, et ma sœur Rogina qui n'avait pas trois ans et qu'on venait de prendre pensionnaire, malgré son jeune âge, espérant me distraire un peu.
Je fus mise en retraite huit jours avant mon baptême et huit jours après, devant faire ma première communion la semaine suivante.
Ma mère, mes tantes Rosine Bcrendt et Henriette Faurc, ma marraine, mon oncle Faure, mon parrain Régis, M. Meydicu, le parrain de ma sœur Jeanne et le général Polhes, celui de ma sœur Régina; plus, les marraines do mes sœurs, mes cousins et cousines- Tout ce monde révolutionnait le couvent. Ma mère et mes tantes étaient en deuil élégant. Ma tante Rosine avait mis une branche de lilas à son chapeau, « pour égayer le deuil », disait-elle (phrase étrange que j'ai entendue sûrement depuis, par d'autres qu'elle).
Jamais je ne m'étais sentie plus loin de tout ce monde venu pour moi.
MËUOIRES [>E SAHAH BEnNHAnDT 47
J'adorais maman ; mais avec un attendrissant et fervent d^sir do la quitter, de ne plus la ravoir, de la sacrifier A Dieu. Qunnt aux autres, je ne les voyais pas. JVtnis grave et un peu revcclie.
n y avait eu, quelque temps auparavant, une prise ^dc voile au couvent, et je ne pensais qu'à cela.
Cette ciîriîmonie du baptême me conduisait vers
noa rc!ve- Je me voyais déjà comme la sœur novice
bui venait d'ftrc admise religieuse. Je me voyais par
re, recouverte du posant drap noir à la croix blanche,
B quatre lourds flambeaux placés sur les quatre coins
uu drap. Et je formai le projet de mourir sous ce drap.
PComment? Je ne sais. Je ne songeais pas à me tuer,
ytchant que c'était un crime. Mais je mourrais ainsi.
n riWe galopantije voyais l'elTarement des sœur»,
s cris des élèves; et j'étais heureuse de tout l'émoi
Hont j'étais cause.
Après la cérémonie du baptême, ma mère demanda ■à m'emmencr. Elle avait loué, boulevard de la Reine, K A Versailles, une petite maison avec jardin, pour mes , Jours de sortie. Elle avait tout fait arranger avec dos fleurs pour ce jour de fête, voulaat fûtor le baptême do ses trois filles. Mais il lui fut doucement répondu que, devant foire ma première communion dans huit
fjrs, j'entrais en retraite.
Maman pleura. Et je me souviens encore avec trisiso que cela ne me fit rion, au contraire. Quand tout 1e monde fut parti, cb que je montai dans petite cellule que j'habitais depuis huit jours déjà que j'allais habiter une semaine encore, je tombai à genoux et, exaltée, j'oITris au bon Dieu le chagrin de maman ; a Vous avez vu, Seigneur, mon Dieu ! maman
a pleuré, et cela ne m'a rien fait! » Pauvre de moi, je croyais, dans ma folle exagération de toutes choses, que c'était un renoncement de tendresse, de dévouement et de pitié qu'on me demandait.
Le lendemain, mère Sainte-Sophie me sermonna doucement sur ma mauvaise compréhension des devoirs religieux ; et elle me dit qu'une fois ma première communion faite, elle me donnerait quinze jours de congé pour effacer le chagrin de maman.
Je fis ma première communion dans le même pompeux cérémonial, toutes les élèves en blanc, portant des cierges. Mais je n'avais pas voulu manger depuis huit jours. J'étais pâle, amaigrie, les yeux agrandis par la perpétuelle extase. Je poussais tout à l'extrême.
Le baron Larrey, venu avec ma mère pour assister à ma première communion, demanda et obtint un congé d'un mois pour me remettre. Nous partîmes, maman, Mme Guérard, son jeune fils Ernest, ma sœur Jeanne, et moi. Maman nous emmenait tous dans les Pyrénées, à Cauterets.
Le mouvement, les malles, les boîtes, les paquets, le chemin de fer, la diligence, les paysages se déroulant, la cohue, le brouhaha... tout cela eut raison de moi, de mes nerfs, de mon mysticisme.
Je battais des mains, j'éclatais de rire; je me jetais sur maman pour l'embrasser à l'étouffer. Je chantais des cantiques à tue -tête. J'avais faim, j'avais soif; je mangeais, je buvais, je vivais! IT^^-
Cauterets n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. C'était un abominable et charmant petit trou feuillu, touffu, avec quelques rares maisons et beaucoup de cahutes de montagnards. Il y avait des ânes qu'on louait aux habitants, et qui nous conduisaient en haut des montagnes par des chemins fous.
Moi, j'adore la mer et la plaine, mais je n'aime pas les montagnes, ni les forêts. La montagne m'écrase. La forêt m'étouffe. Il me faut à tout prix de l'hoiizon à perte de vue, et du ciel à perte de rêve.
Je voulais monter sur les montagnes pour ne plus qu'elles m'écrasent. Et nous montions toujours! toujours plus haut!
Maman restait à la maison avec sa douce amie, Mme Guérard. Maman lisait des romans. Mme (niérard brodait. Et elles restaient toutes deux silencieuses. Chacune bâtissa.t son rêve, le voyait s'écrouler, «.'t le recommençait.
La déjà vieille Marguerite, la seule servante (jue maman eût emmenée, venait avec nous. Kieuseet hardie,
50 MA nOURLK Vit
toujours le mot pour faire rire les hommes, mots dont je n'ai connu le sens et la crudité que plus tard. Elle i^tait le boute-en-train de notre caravane. Nous ayant vu naître, elle était familière, et parfois blessante ; mais je ne me laissais pas faire et je répliquais cruellement. Elle se vengeait le soir en faisant un plat de dessert que je n'aimais pas.
Je reprenais bonne mine. Et quoique très religieuse, mon mysticisme se calmait. Seulement, ne pouvant vivn» sans passion, je me pris à adorer les chèvres; et je (lomaiidai très sérieusement à maman si elle voulait me prriupttro de devenir une chevrière.« J'aime mieux cela quo roligiouseî — Nous on reparlerons! «me dit ma mère.
Tous les jours, je descendais dans mes bras un petit clu'vroau ou une petite chevrette. Nous en avions déjà srpt, quand ma mère arrêta ce beau zèle. Il fallait rnlourner au couvent. Mon congé était fini. Je me portais bien.
11 fallait rentrer travailler. J'acceptai avec plaisir, an ^rand étonnement de maman qui adorait voyager, mais détestait se déplacer.
Moi, j'allais revoir des villes, des villages, des gens, (les arbres qui changeraient; m'asseoir dans des choses qui rouleraient, refaire dos malles, des paquets. J'étais ravie. J(; demandai à emmoner mes chèvres; mais ma paiivr»' maman faillit avoir un coup de sang : « Tu d«'vi<'iis folio! Sept chèvres on chemin do for, en voiture; où voux-tn los plarrr? Non! millo fois non! » J'obtins pourtant d'en emmener deux. Phis, un merle que m'avait donné un montagnard.
l^]t nous voilà do retour au couvent.
Je fus reçue avec une joie si sincère, que, de suite,
MËMOIRKS DE SAKAH BÈHNHAr.DT 5]
je me retrouvai très heureuse. Mes deux chèvres furent gardées. J'avais le droit de les faire venir aux récréations ; et on s'amusait follement avec elles : on les chargeait, elles nous chargeaient... Et c'était des rires, des culbutes, des folies... Et cependant, j'allais avoir quatorze ans. Mais j'étais chétive et enfantine.
Je restai encore dix mois au couvent, sans rien apprendre, toujours hantée par l'idée d'être religieuse, mais plus mystique du tout.
Mon parrain me trouvait la plus ignare des enfants.
Je travaillais cependant pendant les vacances ; et j'avais pour compagne de mes études Sophie Croizclto qui demeurait non loin de notre maison de campagne. Cela stimulait un peu mon zèle, mais pas beaucoup. Sophie était rieuse, et nous aimions surtout aller au Musée, où sa sœur Pauline, devenue depuis Mme Carolus Duran, copiait des tableaux de maîtres.
Pauline était aussi calme, aussi froide, que Sophie r-tait bruyante, bavarde et charmante. Ello «'lait belle, Pauline Croizette; mais j'aimais mieux Sopliie, plus galamment jolie.
Mme Croizette, la mère, semblait triste et n'si;:^m'M'. Elle avait renoncé très tôt à sa carrière : elle avait «'tè danseuse à l'Opéra de Saint-Pétersbourg. Elle y était adorée, adulée, choyée. C'est, je crois, la naissain r ik' Sophie qui Tavait forcée de quiltnr le théâtre.
Puis, de mauvais placements d'argent Tavai^Mit ruinée. Une grande distinction dans sa personne, une grande bonté sur son visage et une infinie mélancolie lui attiraient toutes les sympathie^J
Maman et elle avaient noué connaissance a la musique du parc de Versailles, et nous fûmes liées quelque
temps. Nous avons fait, avec Sophie, de bonnes parties dans ce magnifique parc.
Mais notre plus grande joie était d'aller chez Mme Masson, l'antiquaire de la rue de la Gare. Elle avait une fille : Cécile Masson, jolie comme un amour. A nous trois, nous changions toutes les étiquettes des vases, des tabatières, des éventails, des bijoux; et quand ce pauvre M. Masson rentrait avec un riche client, car l'antiquaire Masson était connu dans le monde entier, Sophie et moi nous nous cachions pour assister à la fureur du père Masson.
Cécile, l'air innocent, vaquait avec sa mère aux soins du ménage en nous jetant des regards à la dérobée.
Le tourbillon do la vie me sépara brusquement de tous ces ôtros que j'aimais. Et un incident, bien futile en kii-inéuie, me lit quitter le couvent plus tôt que ne l'eût voulu ma mère.
(tétait un jour de fête. Nous avions deux heures de récréation. Nous marchions en monôme le long du mur qui bordn le talus du chemin de fer de la rive gauche, chantant le De projundis^ car nous enterrions mon lézard favori. Une vingtaine de mes compagnes suivai(Mit avec moi. Quand tout à coup tomba à nos pieds un shako de soldat.
u Ou'est-ce cpie c'est que (;a? — Un shako de soldat! — 11 vient lie l'autre cote du mur! — Oui, oui! — Ecoutez... on s(* dispute! » Et, faisant subitement silenc(», nous entendiinc^s : (^ Tues stupide! C'est idiot! C/est It^ couvent de Grand-Champs! Comment ravoir mon shako? » Puis un silenc<\ qui fut déchiré par les cris répercutés d'enfants elîrayés, de religieuses cour-
MltHOIRES t>K SAKMl DRIl^lUKIiT Wi
wocées... Lo soldat venait do paraître à choval sur le niir.
Eq une seconde, noua ffimcs toutes à vingt mètres Jit mur, telle une nuiJe de mnineaux p|Tr«yi''s s'eiivulant pniip s'abattri' plus loin, (curieux et en éveil.
' AvpK-vdua vu mon shako. Mesdemoiselles?... I cria le malheureux soldat d'une vois implorante. — Non! non! m'écriai-je, cauhant derrière mon dus le couvre-chef. — Non! nnn! » s'écrièrent toutes les gamines eu riant aux éclats. Et de partout, des u non! non'. » montaient, railleurs, peraifleors, insolents.
Nous reculions toujours, appelées par les eris îles sœurs qui, voilées et cachées derrière les arbres, se désespéraient. Nous étions à quelques mètres de la gigantesque gymnastique.
Je montai quatre à quatre, perdant le sonfUe, et 1 J'arrivai sur la large poutrelle. Mais no pouvant amener } jusqu'à moi l'échelle de bois à l'aide de laquelle j étais I mdnlée si \ite, je décrochai les anneaux. Elle tomba eu |-Be brisant avec fracas.
Puis, debout sur la poulrcUe,trîomphanle, endiablée :
■ Le voilft, votre shako! Vous ne l'aurea pas! w Et je le
I tenais droit sur ma tète, me promenant sur la poutrelle
loâ nul m' pouvait venir me cherclier, car j'avais tvhvé
^réchelle de corde.
D pense que ma première idée avait été une gami- [ neric. Mais on avait ri, on avait applaudi; ma farce I réussissait au delà de mes espérances. Je devenais I tcijle. Rien ne m'arrêtait plus.
Le jeune soldat, fou de colère, avait sauté en bas du tnur et courait vi^ moi, buusculant les gamines sur I son p»s.sage. Les seeurs alToléi's s'élairiit l'nfiiii'K, nppi'- I lut du secours.
54 MA lM)UhLK VIE
I/auinônier, la Supérieure, le père Larcher, tout le monde accourut. Je crois que le soldat jurait, tel un templier. Le pauvre était vraiment excusable.
Mère Sainte-Sophie, d'en bas, m'adjurait de descendre et de rendre le shako. Le soldat essaya d'arriver à moi par le trapèze, la corde à nœuds... Ses efforts inutiles faisaient pâmer les élèves qu'on avait voulu éloigner.
Enfm la sœur tourière sonna la cloche d'alarme ; et cinq minutes après on envoyait de la caserne de Satory des soldats pour porter secours, croyant à un commencement d'incendie.
Quand l'incident fut raconté à l'officier qui les menait, il renvoya ses hommes, et demanda à voir la Supérieure. On le conduisit à mère Sainte -Sophie. 11 la trouva aux pieds de la gymnastique, pleurant de honte et d'impuissance.
Il enjoignit au soldat de rentrer à la caserne sur-le- ( hanip. 11 obéit, me montrant le poing. Puis, levant la tote, il ne put s'empêcher de rire, en me voyant coiffée du shako qui, descendu sur mes yeux, n'était retenu que par mes oreilles repliées pour lui faire obstacle.
Furieuse, énervée de la tournure que prenait ma farce : « Le v'ià, votre shako ! » Et jcle jetai violemment de l'antre côté du mur qui longeait la gymnastique, dans le cimetière. « Oh! la petite peste! » mâchonna l'oflicier. Puis, s'excusant, il salua les religieuses; et le père Larcher fut chargé de l'accompagner.
Quant à moi, j'étais tel un renard auquel on aurait coupé la queue. Je refusai de descendre tout de suite. c( Non, di.sais-je, j(; descendrai quand tout le niomlc sera parti. »
Joutes les classes furent punies.
HP.SfOtRKS JiE ïAKAH DKItMUlHil :i^
Je restai seule. Le soleil s'était couche Le silence devenait terrifiant dans le cimetière. Les arbres noirs prenaient des formes éplorées ou menavanteâ. L'humiditr- du bois me tombait en chape sur les épuidus, s'al ourdissant de minute en minute.
J(j me sentab abandonnée. Je pleurais. J'en voulais
ii moi, au soldat, â mère Sainte -Sophie, aux élèves qui
m'avaient excitée par leurs rires, à l'officier qui m'avait
humiliée, à la soeur tourïôre qui avnit sonné bétemitnt
la clocho d'alarme.
Puis je songeai à redescendre par l'échelle de corde
Lmisc par moi â cheval sur la pnulrelle. iMaladroite,
!■ tremblante de peur au moindre bruit, l'oreille au guot,
k.t'odl roulant de droite à gautlie dans son orbite, je
L jnia un temps îdCiu, craignant à tout instant de déc.ru-
f cher les anneaux. ËnQn cHe se dcitiula doucement
jusqu'à terre, et j'allais enjamber le premier échelon
quand les abois de César me terrifièrent.
11 accourait du (ond du bois. La vue de cette ombre sur la gymnastique ne lui disait rien qui vaille, â ce brave César; et, furieux, il vint s'écraaei' coutie les lourds oionlauts de bois.
Je fis ma voix douce : « Eh bien, César, on ne reconnaît plus son amie?... » Il grognait...
De ma voix forte : « Fil le vilain César!... oh! la sal« bètc qui grogne son amie!... » Il rugit...
Je commençais à avoir un trac fou... Je remontai [ l'échelon descendu, et m'assit sur la poutrelle. Césiir ' ae coucha au bas de la gynuiaslique, la queue droite, les oreilles dressées, le poil eu crête sur le dos, et grognant sourdement.
J'appelai la Sainte Vierge à mon aide. Je priai ardemment. Je jurai de dire tous les jours trois .liv, trois
Credo, et trois Pater supplémentaires. Puis, un peu calmée, j'appelai d'une voix soumise : « César!... Mon César chéri!... Mon beau César!... Tu sais?... Je suis l'ange Raphaël!... » Ah! je t'en fiche! César trouvait incompréhensible ma présence à cette heure tardive dans le jardin, toute seule sur une gymnastique. Pourquoi n'étais-jc pas au réfectoire?
Il grognait, ce pauvre César. Et en effet je me sentis faim. Je commençais à trouver cela injuste.
C'est vrai que j'avais eu tort de prendre le shako du soldat; mais c'était lui qui avait commencé. Pourquoi avait-il jeté son shako? Et, mon imagination aidant, je finissais par me trouver martyre : on m'abandonnait au chien qui allait me manger. J'avais peur des morts qui étaient derrière moi. On le savait bien que j'avais peur. J'étais délicate de la poitrine et on me livrait méchamment aux morsures du froid, sans défense. Et je pensais à mère Sainte-Sophie qui ne m'aimait plus et qui m'abandonnait si cruellement.
Alors, à plat ventre sur la poutrelle, je i^e livrai à un désespoir fou, appelant maman, mon père, mère Sainte-Sophie, sanglotant, voulant mourir tout de suite...
Dans l'accalmie d'un sanglot, j'entendis mon nom prononcé. Mon nom en appel doux. Je me dressai et, perçant la pénombre, j'entrevis ma chérie, mère Sainte- Sophie. Elle était là, l'adorée petite sainte; elle n'avait pas quitté l'enfant rebelle. Cachée derrière la statue de saint Augustin, elle priait, attendant la fin de cette crise que dans sa simplesse elle avait trouvée dangereuse pour ma raison, pour mon salut peut-être.
Elle avait renvoyé tout le monde. Elle était restée seule. Et elle non plus n'avait pas dîné.
MKMllIRES TIE S*RAI! BKHMIABDT 5T
3o (li-suendis et tombai repentante et di/solêo dans ><s bras maternels. Elle ne me dit rien de la vilaine his- ^Liirc et m'entraîna vivement vers le couvent.
J'étais trempée par la buée glaciale, les joues brûlantes, les pieds et tes mains glacés.
Je restai vingt-trois jours entre la vie et la mort. J'avais une pleurésie. Mêro Sainte-Sophie no me quitta pas un instant. Hélas! la douce mère s'accusait ile mon mal : " Jo l'ai laissée trop longtemps!--. " disaitllo en se frappant la poitrine. « C'est ma faute! c'est :ii;i (autel »
Et ma tanto Fauro venait me voir presque tous les
jours. Maman étant en Ecosse, revenait à petites
l'tapes. Ma tante Rosine, à Baden-Baden, avait trouvé
martingale qui ruinait toute la famille, n Je
—.Tiens, jo vions... o écrivait-elle de temps en temps, en
lAndant de mes nouvelles.
Le docteur Despagne et le docteur Monod, qui
^Tsient été appelés en consultation, m'avaient crue
■due. Le baron Larrey, qui m'aimait beaucoup,
■ Tenait souvent. 11 avait une certaine influence sur mui.
[Je faisais volontiers ce qu'il disait.
Maman arriva quelque temps avant ma conva- Kence et ne me quitta plus. Puis, quand je fus uisportable, elle m'emmena à Paris, promettant i me ramoner au couvent aussitôt guérie. Et ce (ut pour toujours que jo quittai oo oJier rouvent.
Mais ce ne fut pas pour toujours que je quittai méro Suinte-Sophie, je l'emportai en moi : elle lit longtemps partie de ma vie. Et aujourd'hui qu'elle est morte Jrpuis des années, son souvenir évoque en moi les
simples pensées d'autrefois et fait fleurir en moi les simples fleurs d'antan.
La vraie vie commença pour moi.
La vie claustrale est une vie pour tous : qu'on soit cent, qu'on soit mille, on vit une vie qui pour toutes est la môme et unique vie; les bruits du dehors se brisent sur la lourde porte du cloître. L'ambition consiste à chanter plus haut que les autres à Vêpres; à prendre un peu plus de banc; à tenir le bout de la table; à être au tableau d'honneur...
Quand j'appris que je ne retournerai plus au couvent, il me sembla qu'on me jetait dans la mer. Et je ne savais pas nager. Je suppUai mon parrain de me remettre au couvent. La dot que m'avait laissée mon père suffisait largement pour ma dot de religieuse. Je voulais prendre le voile.
« Soit! dit mon parrain. Tu prendras le voile dans deux ans, mais pas avant. En attendant, apprends ce que tu ignores, c'est-à-dire tout, avec l'institutrice que ta mère t'a choisie. »
Et, le jour même, une vieille demoiselle, aux yeux gris ])leins de douceur, vint prendre possession de ma vie, de mon cerveau, de ma conscience, pendant huit heures par jour... Elle avait nom : Mademoiselle de Brabender. Elle avait élevé une grande-duchesse, en Russie. Elle avait la voix douce; des moustaches rousses énormes ; un nez grotesque ; mais une façon de marcher, de s'exprimer, de saluer, qui imposait la défélence.
Elle habitait un couvent, rue N otre- Dame- des- (]hainps. C'est pourquoi, malgré les instances de ma
MÊMOIKKS Dt: SARAH BKKNHAliDT r>9
mère, elle refusa de venir habiter chez nous. Elle sut se faire aimer de moi. Et j'appris facilement avec elle tout ce qu'elle voulut me faire apprendre.
Je travaillais avec lièvre, car je rêvais de revenir au couvent, non comme une élève, mais comme sœur éducalrico.
Je me lovai un matin de septembre, le cœur plein de gaieté lointaine. 11 était huit heures. Je collai mon front contre le^ vitres et je regardai. Quoi? je n'en sais rien! Je m'étais éveillée en sursaut au milieu de je ne sais quel rêve et je m'étais précipitée vers la lumière, espérant trouver, dansTinfini du ciel gris, le point lumineux qui allait éclairer mon inquiète et joyeuse attente.
Attente de quoi? — Aurais-je pu le dire alors? — Puis-je le dire aujourd'hui après longue réflexion? — Non.
J'allais avoir quinze ans. J'étais dans l'attente de la vie ; et co matin-là me semblait être précurieur d'une ère nouvelle. Je ne me trompais point, car ce jour de septembre décida de mon avenir.
Hypnotisée par mes pensées, je restais le front contre la vitro, voyant, à travers l'auréole de buée formée par mon haloino, passer los maisons, les palais, les voitures, los joyaux, los porlos. — Oh! qu'il y avait de perles! — les p inros, lo> rois... Oui, j'allais jusqu'aux rois! Oii! rnnagination va vito, ot la raison, qui e.t sOn
MtHlIIRES Lie SàKMI BEll^HAnilT iil
mie, la laisse toujours vagabonder seule... Fiére I 4t illuminée, je repoussais les princes, je repoussais xàa, ies perles L<t. les palais, et je rt'pondais : « Je Vïuiïtra religieuse! » Car, dans l'Infini du ciel gris, j'enlrovoyais le couvent de Grand-Champs, mon blanc dortoir, la petite lampe balançante au-dessus de la petite Vierge ornée pai' nos mains.
Je prédirais, au trône que m'offrait le roi, le trône de la niL're Supérieure que j'ambitionnais vaguement pour l>!Urd du plus tard. El le roi mourait de désespoir... Oli! mon Dieu, oui, aux perles que m'offraient les priiiccs, je préférais les perles du chapelet que je sentais segrener sous mes doigts! Et aucun costume ne jiouvait lutter contre le voile de barège noir tombant comme une ornbre douce sur la blancheur neigeuse de lit batiste qui entourait le visage aimé des religieuses in GraDd-Champs.
Je n« sais depuis combien de temps j'étais ainsi rivant, quand j'entendis la voix de maman s'inlormaiit pr^s de Marguerite, notre vieille bonne, si j'étais (■veillée. Je ne fis qu'un bond vers mon lit et m'enfonçai le nez sous le drap.
Maman eutr'ouvrit doucement la porte, et je feignis de m'éveiiler. « Comme tu es paresseuse aujourd'hui ! » .Vlors j'embrassai ma mère et, cfiline, je lui dis : » C'est jeudi aujourd'hui; je n'ai point de le(,ion de piano. — El tu en es contente ? — Ûh ! oui ! " Ma mère fronça les sourcils. Je haïssais le piano et maman adorait la musique. Elle l'adorait à tel point que, pour me forcer à l'apprendre, et quoique marchant vers la trentaine, elle prenait des leçons pour e.tciter mon émulation.
Quel horrible supplice! .\us3i, méchamment, je m'el-
r>2 MA DOUBLE VIE
ftuvais à brouiller ma mère et ma maîtresse de piano. C'était à qui des deux était la plus myopn; et quand ma môrn avait étudié trois ou quatre jours un morceau, elle le savait par cœur, et le jouait assoz bien, à l'étonnement de Mlle Clarisse, la vieille et insupportable maîtresse, qui tenait la musique et suivait, le nez collé sur le papier.
Aussi, un jour, j'entendis avec joie la querelle s'élever entre maman et cette méchante Clarisse : « Là, il y a une croche! — Non, il n'y en a pas! — Ceci est un bémol! — Mais non, vous oubliez le dîèze! — Mais vous ôtes folle, Mademoiselle », ajouta ma mère. Fa (juclqucs instants après, ma mère rentrait dans sa chambre; et Mlle Clarisse partait en grommelant. Moi, j 'étouffais de rire dans ma chambre, car aidée pa- un d(^ mes cousins très bon musicien, nous avions ajouté (ios dièzes, des bémols et des croches; et cela si bien, ({uc même un œil exercé aurait eu du mal à s'en apercevoir do suite. Mlle Clarisse remerciée, je n'avais pas de leçon ce jour-là.
Maman me regarda longuement de ses yeux mystérieux, les plus beaux que j'aie jamais vus de ma vie. u Après déjeuner, il y a conseil de famille », me dît-elle, lentement. Je me sentis pâlir.
« Rien. Quelle robe faut- il mettre, maman? » Je parlais pour parler «îL pour ne pas pleurer. — « Mets ta robe de soie bleue, lu auras l'air plus sérieux».
A ce moment ma scuur Jeanne ouvrit violemment la porte en éclatant de rire, et, sautant sur mon lit, elle se glissa vivement dans mes draps en criant : « Je suis au but ! ') Marguerite était entrée derrière elle, essoufflée et grondant. L'enfant lui avait échappé au moment où
elle allait la baigner, et lui avait dit : « Ia* but, c'est le lit de ma sœur ».
La joie de ma sœur, en ce moment que je sentais grave pour moi, me fît éclater en sanglots. Ma mère, ne pouvant comprendre le pourquoi d(î ce chagrin, haussa les épaules, ordonna à Marguerite d'aller chercher les pantoufles de la petite, prit les deux petits pieds dans ses mains et les baisa tendrement. Ma crise redoubla. Maman préférait visiblement ma sœui-; et ce jour-là, cette préférence, qui ne me peinait pas en temps <»rdinaire, mo blessa cruellement. Maman sortit impatientée.
Je m'endormis pour oublier et fus (îvcillée j)ar Marguerite qui m'aida à me vêtir, car j'aurais rlé m retard pour le déjeuner.
Il y avait comme convives, ce jour-là: ma tante llosine, Mlle de nrabc»nder, mon parrain et le (lu<* de Morny, un grand ami de mon père et de ma nièn».
Le déjeuner fut morne pour moi. J'attendais le mnsril de famille. Mlle de Brabender me foreait à niantnT par de douces paroles, par des gestes pleins de Iru- (iresse. Ma sœur éclata de rire en me regardant : u T'as les yeux petits comme ra, fit-elle en mettant son polit pouce sur le bout de son index, et c'est bi<*n fait! parce que tu as pleuré; et maman n'ainu; pas qu'on pleun»... Est-ce pas, maman?»
Pourquoi avez- vous pleuré? » nie «lit le dur d.-
Momy... Je ne répondis point, malgré le coude pointu
*n bienveillant de Mlle de Brabender (jui m»' pou>sait
»ioucement. Le duc de Morny m'en imposait un peu.
U était doux et moqueur; je savais (ju'il urcupail a
la Cour une haute situation, et (ju(^ ma famille s'Iio-
liorait de son amitié. « Parce que je lui ai dit (ju'il y
avait, après déjeuner, conseil de famille pour elle, dit lentement ma mère. Il y a des moments où elle me décourage. »
(i Allons ! allons ! » exclama mon parrain, pendant que ma tante Rosine racontait je ne sais quoi en anglais au duc de Morny, qui souriait finement dans sa fine moustache. Mlle de Brabender me grondait tout bas, et ses gronderies étaient paroles du ciel.
Enfin, le repas terminé, maman me dit de servir le café. Aidée de Marguerite, je préparai les tasses et passai dans le salon.
Il y avait déjà le notaire du Havre, M® C..., que je détestais. C'est lui qui représentait la famille de mon père mort à Pise, dans des conditions inexpliquées et restées mystérieuses.
Ma haine d'enfant ne me trompait pas. J'appris plus tard que cet homme avait été l'ennemi acharné de mon père. 11 était si laid, si laid, ce notaire! Toute sa figure remontait en haut. On eut dit qu'il avait été pendu longtemps par les cheveux, et que ses yeux, sa bouche, ses joues, son nez, avaient pris l'habitude de se diriger vers l'occiput. 11 aurait dû avoir la face joyeuse, ayant tant de choses retroussées. Il avait la face sinistre et glabie. 11 avait les cheveux roux, plantés comme des poils de chiendent; et sur son nez, une paire de lunettes cerclées d'or. Oh! le vilain homme! Oh! le torturant caucliemar, que le souvenir de cet homme qui a été le mauvais génie de mon père et qui me poursuivit de sa haine !
Ma pauvre grand'mère, qui depuis la mort de mon père ne sortait jamais et pleurait le fils tant aimé et si tôt parti, ma pauvre grand'mère avait mis toute sa confiance en cet homme. 11 était en plus l'exécuteur
NËHOmES DE SARAH RRR^HAItllT 115
l^testamentairedemon père; et c'est lui qui gérait à son
grt' la petite fortune que m'avait laissée mou clier papa.
h ne devais entrer en possession de cette fortune
qu'il mon mariage, et ma mère en touchait les revenus
■ pour mon éducation.
f \\ y avait mon oncle Félix Faure, assis près do la cheminée- Bougon et enfoui dans un fauteuil, M. Mcy- (lieu tirait sa montre. C'était un vieil ami do la famille qui m'appelait toujours » ma til... ", ce qui me froissait. Il me tutoyait et me trouvait stupide. Quand jo lui oITris le café, il me toisa en ricanant : u Alors, c'est pour lui, ma fil..., qu'on dérange tant de braves gens qui ont vraiment autreclioseft faire que des'occuperde l'avenir d'une moi-veuse... Ah! si c'était sa sœur, ce serait vito luit, on ne serait pas embarrassé... " Et il passait sa main aux doigts gourds surleschcveuxde ma sœur qui, assise par terre, nattait l'effilé du fauteuil dans lequel U éuùt assis.
Le café pris, les tasses enlevées, ma sœur emmenée, il se lit un petit silence.
Le doc de Morny voulut prendre congé, mais ma mère le retint : « Restez, voua nous donnerez un conseil. » Le duc s'assit prés de ma tante, avec laquelle il flirtait un peu.
.Maman s'était rapprochée de la fenêtre, son métier Je tapisserie devant elle. Son joli profd se dessinait net et pur. Elle semblait étraiigèrn k ce qui allait se passer. Le hideux notaire s'était levé. Mon oncle m'avait attirée près de lui. Mon parrain Régis semblait faire i^orps avec M. Meydieu. llî avaient tous deux la mémo ime bourgeoise et têtue. Ils aimaient tous deux la wliisi et le bon vin. Et tous deux uie ti-oiivatent maigni luire pleurer les oies.
La porte s'ouvrit doucement et donna passage à une créature pâle, brune, poétique et charmante : c'était Mme Guérard, u la dame du dessus », comme disait Marguerite.
Ma mère s'était liée avec elle. Son amitié était un peu protectrice, mais Mme Guérard prenait en patience les petits froissements qu'on lui infligeait parfois, par adoration pour moi. Elle était grande, mince comme un lil, souple et grave. Elle habitait au-dessus de nous et était descendue en cheveux, vêtue d'un peignoir en indienne à petits branchages marrons.
M. Meydieu bougonna je ne sais quoi. L'abominable notaire salua à peine Mme Guérard. Le duc de Morny la salua avec grâce : Guérard était si jolie! Mon parrain fit un signe de tête : Mme Guérard comptait si peu pour lui! Ma tante Rosine la toisa légèrement. Mlle de Brabender lui serra tendrement la main : Mme Guérard m'aimait tant ! Mon oncle Félix Faure lui présenta un siège el la fit asseoir avec bonté, en demandant des nouvelles de son mari, un savant avec qui mon oncle travaillait parfois pour son livre : La vie de Saint Louis, Maman avait glissé un regard sous ses cils, mais n'avait pas levé la tête : Mme Guérard ne préférait pas ma sœur î
« Eh bien, nous sommes ici pour cette petite; il faut pourtant en parler », dit mon parrain.
hi me mis à trembler et me serrai entre « mon pctit'dame » (c'est ainsi que j'appelais Mme Guérard depuis mon enfance) et Mile de Brabender. Chacune me prit la main pour me donner du courage.
« Oui, continua M. Meydieu à travers un gros rire, il })ariut que tu veux être reljtifieuse? — Ah! bah! » fit le
MliHiMIlICH Iif. SARAII IlLI
E de Morny à ma tante Ro;
. Elle lit u
chut! !
rieur. MatiiâQ soupira en approchant des lainea tout près de si>!i yeux pour les ùctiaiitiilonncr.
Mais il faut ^tn- riche pour entrpi- au couvunl, lu n'&n pas le sou!,.. » )^ommula le notaire du ivre. Je me peucbai vers Mlle de Hrabander et tu] ifllai à l'nreille : > J'ai l'argent que papa m'» laissi'i. » L.r. méchant homme avait entendu, u ...'l'un pâre t'a laisst' de l'argent pour te marinr! — Eh bien, j'épourai le bon Dieu ! u
Et ma voix, cette fois, était résolue; et je devina
iQgie. Et pour la seconde fois dans ma vie, je me
lis le d^'&ir, la volonté de combattre. Je n'avais plu»
On m'agavait tnjp.
Ji.' lâchai mes deux tendres pi-o tectrices, et m'avanc;ai le groupe : u Je veux être religieuse! Je le veux! papa m'a laissé de l'argent pour me marier; je sais aussi que les religieuses épousent le Sau- Maman m'a dit que cela lui était égal; alors, je lui fais pas de peine, à maman. On m'aime plus couvent qu'ici! »
Alors, mou oncle m'attira vers lui : ' Ma iliérie, uie ilH-U, ta foi me semble surtout un besoin d'aimer... — ...et d'être aimée n,munnura tout bas Mme G uérard. Tout le monde jela un regard vers maman qui bauesH It^remeut les épaules. Ce regard me semblait lourd de reproches, et je me sentis mordue au cœur par lo nimord». Je m'approchai du ma mère et, lui jetant leti iirai autour du cou : « N'est-ce pas que tu veux bien que ieM)i» religieuse, ut que eela ne te fera pas de peine?"
Maman caiessa mes cheveux dont elle était fière : < Sil cela me fera de la peine 1 Car tu sais bien qu'après t* aoBor, ta es ce que j'aime le plu» au monde. « Elle
68 MA DOUBLE Tifi
avait dit cela d'une voix lente et douce. Le bruit d'une petite cascade qui descend claire et chantante de la montagne entraînant des petits graviers, puis peu à peu grossie par la fonte des neiges entraînant des rochers et des arbres, telle me semble avoir été, à ce moment-là, la voix pure et traînante de maman.
Je bondis en arriére, me rejetant au milieu du groupe atterré par cette boutade pleine d'inconscience. J'allais de l'un à l'autre, expliquant le pourquoi de ma résolution. Je donnais des raisons qui n'en étaient pas. J'allais de l'un à l'autre, cherchant un appui.
Enfin le duc de Morny, qui commençait à s'ennuyer, se leva :«Savez-vous ce qu'il faut faire de cette enfant?... Il faut la mettre au Conservatoire. » Il me tapota la joue, baisa la main de ma tante et, après avoir salué les hommes, je l'entendis qui disait à maman en se penchant sur sa main : « Vous auriez fait un mauvais diplomate ; mais suivez mon conseil, mettez-la au Conservatoire ». Et il disparut.
Je regardai tout le monde, angoissée par ce mot : « Conservatoire ». Qu'est-ce que c'était?
Je me penchai vers mon institutrice, Mlle de Brabender : elle pinçait les lèvres et me semblait choquée, comme lorsque mon parrain lançait quelque plaisanterie un peu lourde à table.
Mon oncle Félix Faure regardait le parquet, absorbé. Le notaire avait un œil plein de rancune. Ma tante pérorait, très excitée. M. Meydieu hochait la tôte avec des « peut-être bien », des « qui sait ? », des a hem ! hem ! ». Mme Guérard restait pâle, triste, et me regardait avec une infinie tendresse.
Qu'était-ce donc que le Conservatoire? Ce mot, lancé légèrement, avait bouleversé tout le monde. Chacun me
SIKHOIIIëS de SAIIAH RKRMUJID'i m
semblait avoir une impression différente, mais personne nf> me semblait joyeux.
Tout à coup, au milieu de la gêne générale, mon parrain exclama brutalement : u Elle est trop maigre pour faire une actrice!--. »
■ Je ne veux pas Stre actrice! m'éoriai-je. — Tu ao sais pas ce que c'est! dit matante. — Si! si! je sais que cVst Rachel! — Tu connais Rachel? dit maman en se levant. — Oui, oui. au couvent, elle est venui.' un jour voir la petite Adèle Sarony; elle a visité le couvent et on l'a fait asseoir dans le jardin parce qu'elle no pouvait plus respirer. On a ûté lui chercher dos choses pour la remettre; elle était pâle, si pâle qu'elle me faisait de la peine; et sœur Sainle-Appoline m'a dit qu'elle rfeisait un métier qui la tuait, qu'elle était aclrico. Et Lfioi, je ne veux pas être actrice! Je ne veux pas!» J'avais dit tout cela d'une sguIg haleine, les joues en , la voix dure. Je me souvenais de ce que m'avaient jUl sœur Sainte-Appoline et mère Sainte-Sophie; et je renais que, lorsque Rachel était partie du jardin, lulc pâle et soutenue par une dame, une petite fille lui Firait tiré la langue.
J>^ ne voulais pas qu'on me tirât la langue quand je serais une dame. Je ne voulais pas mille cboses confuses dont j'avais quand même souvenance.
Mon parrain se tordait de rire. Mon oncle restait sérieux. Les autreî di-cutaient- Ma tante parlait vivement avec maman qui semblait lasse e'^ ennuyée. Mlle de Urabender et Mme Guéiard se disputaient tout bas.
Et je pensais à cet homme éléffant qui venait do sortir. Je lui en voulais, car c'était lui qui avait eu Mtlte idée de Conservatoire. Ce raot m' effrayait. C'était lui qui voulait que je tusse actrice. Et il avait disparu,
et je ne pouvais discuter avec lui. 11 était parti souriant et tranquille, me faisant une caresse amicale et banale. Il était parti, s'en fichant comme de Tan quarante, de cette petite maigrichonne dont on discutait Tavenir. « Mettez-la au Conservatoire ! » Et cette phrase lancée du bout des lèvres était tombée comme une bombe sur ma vie.
Moi, Tenfant rôveuse, qui repoussais ce matin les princes et les rois ; moi dont, ce matin, les mains tremblantes égrenaient des rosaires de rêve; moi qui, ce matin, il y a quelques heures à peine, sentais mon cœur battre d'une émotion inconnue ; moi qui m'étais levée dans l'attente d'un grand événement ! Tout s'effondrait sous une phrase lourde comme du plomb, meurtrière comme un boulet : « Mettez-la au Conservatoire !» Et je devinais que cette phrase était le poteau indicateur de ma vie .
Tous ces gens réunis s'étaient arrêtés au tournant d'un carrefour : « Mettez-la au Conservatoire! »
Je voulais être religieuse : on trouvait cela absurde, idiot, sans raison. «Mettez-la au Conservatoire!» avait ouvert le champ des discussions, l'horizon d'un avenir.
Seuls, mon oncle Félix Faure et Mlle de Brabender étaient contre cette idée. Ils essayaient vainement de faire comprendre à ma mère qu'avec les cent mille francs que m'avait laissés mon père, je trouverais un mari. Mais maman répliqua que je lui avsds déclaré que le mariage me faisait horreur, et que j'attendrais ma majorité pour entrer au couvent.
« Dans ces conditions, disait-elle, Sarah ne touchera pas l'argent de son père! — Non, certes, affirma le notaire. — Et..., continua ma mère, elle entrerait au couvent comme servante, et cela, je ne le veux pas! Moi
MÉMOIRES DE SARAH lERNHARDT 71
ma fortune est en viager, je ne laisserai donc rien à mes enfants. Je veux leur donner une carrière! » Épuisée par tant de paroles, ma dolente maman s'allongea dans un fauteuil.
Je m'énervais outre mesure, et ma mère me pria de me retirer.
Mlle de Brabender essaya de me consoler. Mme Guérard trouvait que cette carrière avait des avantages. Mlle de Brabender trouvait que le couvent avait un grand charme pour une nature aussi rôvcuse. Cette dernière était pieuse, croyante et pratiquante, et « mon petit'dame » était païenne dans la plus pun? acception du mot. Et cependant, ces deux femmes s'entendaient, car elles avaient une tendresse adorante pour moi. Mme Guérard adorait en moi la rébellion orgueilleuse de ma nature, la joliesse de mon visage, la gracilité de mon corps. Mlle de Brabender s'attendrissait : ur la faiblesse de ma santé ; elle consolait mon chagrin de n'être pas aimée comme ma sœur; mais elle aimait pardessus tout ma voix; elle disait volontiers que ma voix était modulée pour les prières ; et mon goût pour le couvent lui semblait tout naturel.
Elle m'aimait d'une tendresse douce et religieuse. Et Mme Guérard m'aimait avec des élans de paganisme. Ces deux femmes, dont j'adore encore le souvenir, s'étaient partagé mon moi, et s'accommodaient à merveille de mes défauts et de mes qualités. Jo leur dois certainement à toutes deux l'étude et la visioTi do moimAme.
Cette journée devait finir de la far'on la phis biscornue.
Je m'étais étendue dans le petit fauteuil de paille ({u
i nx UCKLf flE
était le plus bfl ornement de ma chambre de jeune fille. Je m'étais ass«>upie. la main dans la main de NHle de Brabender. Mme Gaérard était remontée chez elle.
La porte de ma chambre s'oaTrit. et ma tante entra, suivie de maman. Je la vois encore, ma tante, dans sa robe de soie puce garnie de foomires, son chapeau de velours marron attaché sous le menton par deux grandes el larges brides. Maman la suivait. Elle avait retiré sa robe et passé un peignoir de laine branche. .\faman dét*^tait rester en rohe. Je compris à ce changement que tout le monde était parti et que ma tante, elle aussi, s'apprêtait à quitter la maison. Je me levai, mais maman me fit asseoir : -^ Repose-toi encore, car ce soir, nous te conduirons au Théâtre- Français. »
Je compris que c'était pour m'alléohcr et ne montrai aucun plaisir, quoique dans le fond je me sentais joyeuse d'aller au Théâtre- Français. Je ne connaissais, on fait de théâtre, que Robert- H oudin où on me menait parfois avec ma sœur; et je crois que c'était surtout pour la mener, elle, car moi, j'étais vraiment un peu grande pour prendre plaisir à ce spectacle.
« \'oulez-vous venir avec nous? dit maman à Mlle de Brabonder. — Volontiers, Madame, répliqua cette clière demoiselle. \*ous me permettrez d'aller me changer? » Ma tante riait de mon air bougon.
tt Ah ! petite masque, dit-elle en s'en allant, tu caches ton plaisir. Eh bien, tu verras ce soir des actrices. — Est-ce que Hache! joue? — Oh! non, elle est malade. )>
Ma tante m'embrassa et sor* it en me disant : « A ce .sf»irî » Ma méro la suivit. Mlle de Brabender se leva, afîairée. IClIe devait partir tout de suite pour s'habiller et prévenir qu'elle ne rentrerait que très tard, car il
Mf.MOIRES DK SÂBAH BERNHAItDT 73
fallait, dans son couvent, un permis spécial pour rentrer après dix heures.
Restée seule, je me balançai dans mon fauteuil de paille qui n'avait rien du rocking- chair. Je me pris à penser. Et pour la première fois, ma compréhension critique se fit jour.
Ainsi, tout ce dérangement de gens graves : le notaire appelé du Havre, mon oncle arraché au travail de son livre, le vieux garçon M. Meydieu dérangé de ses habitudes, mon parrain détourné de la Bourse, et cet élégant et sceptique de Morny terré pendant deux heures dans ce petit milieu bourgeois, tout cela aboutissait à cette décision : « On va la conduire au théâtre. »
Je ne sais quelle part mon oncle avait prise à ce burlesque projet, mais je doute qu'il fût de son goût.
Néanmoins j'étais contente d'aller au théâtre. Je me sentais plus importante. Je m'étais levée encore enfant, et en quelques heures, les événements me rendaient jeune fille.
On avait discuté à propos de moi. J'avais pu exprimer ma volonté, sans résultat, c'est vrai; mais je l'avais quand môme exprimée.
Et enfin, on sentait le besoin de me choyer, de me gâter pour gagner mon adhésion. On ne pouvait pas me forcer à vouloir ce qu'on voulait; il fallait mon consentement. Et je me sentais si joyeuse, si orgueilleuse de cela, que j'en étais attendrie et presque décidée a le donner.
Mais, je médisais que tout de même je me ferais prier.
Après le dîner, on s'entassa dans un fiacre : maman, mon parrain, Mlle de Brabender et moi.
Mon parrain m'avait fait cadeau de douze paires de gants blancs.
Montant le péristyle du Théâtre- Français, je marchai sur la robe d'une dame qui se retourna en m'appelant « petite sotte ». Je me reculai vivement en arrière et rencontrai le ventre énorme d'un vieux monsieur qui me repoussa brutalement.
Une fois installés tous dans la loge de face : moi au premier rang avec maman, Mlle de Brabender derrière moi, je me sentis plus rassurée.
J'étais collée contre la paroi de la loge, et je sentais les genoux pointus de Mlle de Brabender dans le velours de ma chaise, ce qui me donnait confiance. J'appuyais mon dos contre le dossier pour mieux sentir l'étreinte de ses deux genoux.
Quand le rideau se leva, lentement, je crus que j'allais m'évanouir. C'était en effet le rideau de ma vie qui se levait.
Ces colonnes, — on jouait Britannicus^ — seront mes palais. Ces frises d'air seront mes ciels. Et ces planches devaient fléchir sous mon poids frêle.
Je n'entendis rien de Britannicus. J'étais loin, loin, à Grand-Champs, dans mon dortoir.
Quand le rideau fut tombé : « Eh bien, qu'est-ce que tu dis? » exclama mon parrain. Je ne répondis pas. D'un tour de main il me tourna la tête. Je pleurais des larmes lourdes, lentes à rouler sur ma joue, de ces larmes sans sanglots, sans espoir d'être jamais taries. Mon parrain haussa les épaules et sortit de la loge en faisant claquer la porte.
Maman, impatientée, lorgnait la salle. Mlle de Brabender nio passa son monchoir; le mien était tombé, je n'osais h» ramasser.
Le rideau s'était levé sur la seconde pièce : Amphytrion. Je fis un effort pour écouter, afin de plaire à mon institutrice, si douce, si conciliante.
Je ne me souviens plus que d'une chose : C'est que je trouvais Alcmène si malheureuse que j'éclatai en sanglots bruyants, et quo la salle, très amusée, regardait dans notre loge.
Ma mère, irritée, m'emmena avec Mlle de Brabender, laissant mon parrain furieux, grommelant : « Qu'on la fiche au couvent! Et qu'elle y reste! Bon Dieu de bois! quelle idiote, que cette enfant! »
Toi fut le début de ma carrière artistique
Je commençais cependant à penser à ma nouvelle carrière.
De tous côtés arrivaient pour moi des livres : Racine, Corneille, Molière, Casimir Delavigne, etc., etc.. Je les ouvrais et, n'y comprenant rien, je les refermais bien vite pour relire mon petit La Fontaine que j'aimais passionnément. Je savais toutes ses fables; et une de mes joies était de faire des paris avec mon parrain, ou M. Meydieu, Térudit et insupporlable ami; je pariais qu'ils ne reconnaîtraient pas toutes les fables, si je les commençais par le dernier vers en remontant jusqu'au premier ; et j e gagnais souvent.
Un mot de ma tante arriva un jour, prévenant maman que M. Auber, alors directeur du Conservatoire, nous attendrait le lendemain, à neuf heures du matin. J'allais mettre le pied dans l'étrier.
Maman m'envoya avec Mme Guérard.
M. Auber, prévenu par le duc de Morny, nous reçut d'une façon très affable. Sa tôte fine, aux cheveux blancs, à la face ivorine, dans laquelle brûlaient deux
potxi bat
MEÏIOIRF.S DF. SAllAll BEItMIAItllT 77
1 ina^ilitjuesyeuxnoii's, son aspect grêle et distingué, la inêiodie de sa voiï, la célébrité de son nom; tout cela me causait une ^andc impression.
r J'osais à peine répondre à ses questions. Alurs, il ma r doucement préa de lui : v Vous aimez boau- »up le théâtre? — Oli! non, Monsieur. «Cette réponse loattcndue le stupéfla. Il leva ses lourdes paupières sur Mme Guérurd qui répondit : n Non, elle n'aime pas le théâtre, mais elle ne veut pas se marier et, par ce fait, elle reste sans fortune, cor son pi^re ne lui a laissé que Knt m lie francs qu'elle ne peut toucher que le jour de Ion mariago; alors, sa mère veut lui donner une cariére, car Mme Bernhardt n'a qu'une rente viagère, t belle, mais enfin ce n'est qu'une rente viagère, t elle ne pout rien laisser à ses filles. Dans ces condiions, elle voudrait que Sarnh se créât une indépenince. Mais celle-ci préfère' ait entrer au couvent. » Auber dit lentement : « Ça, ce n'est pas une carrière bdépeadantc, mon enfant. Quel âge a-t-flle?^KIle I quatorze ans et demie, repondit Mme Guêrard, — iNon, m'écriai-je, je vais avoir quinze ans! s L'aimable "vieillard se mît à sourire : a Dans vingt ans, me dit-il, vous tiendrez moins à la véracité des chifTres. v
Puis, jugeant la visite assez longue, il se leva : "Il
[lUTiit, dit-il à d mon petit'dame >i, il parait que la
I loèra de cette jeune fille est d'una grande beauté? —
I Ohl très jolie, reprit-elle. — Vous lui exprimerez mes
L fegreta de ne l'avoir point vue, et mes remerciements
^H pours'élre fait si galamment remplacer. " Et U baisa
^^M la nain de MmeGuérard qui rougit légèrement.
^^r- Celle conversation est telle qu'elle eut lieu, mot pour
Oiot. Chaque mouvement, chaque geste de M. Auber se
S^&vaienl dans mon cerA'eau, car ce petit homme plein
de charme et de douceur tenait mon avenir dans sa main diaphane.
Il ouvrit la porte du salon, et me touchant Tépaule : « Allons, courage, ma fillette; et croyez-moi, vous remercierez votre maman de vous avoir forcé la main. Et ne prenez pas cet air triste. La \'ie vaut la peine qu'on y entre sérieusement, mais gaiement. » Je balbutiai quelques paroles de remerciement.
Comme je m'apprêtais à sortir, je fus bousculée par une belle personne, de prestance un peu lourde, et tumultueuse à Texcès. « Et surtout, murmura M. Auber en se penchant vers moi, ne vous laissez pas engraisser comme cette grande chanteuse. La graisse est Tennemie de la femme et de l'artiste. »
Puis, pendant que le domestique tenait la porte ouverte pour nous laisser passer, j'entendis M. Auber qui, rentrant dans le salon, disait : « Eh bien, la plus idéale des femmes que... etc. » Je descendis un peu ahurie, et ne dis mot dans la voiture.
Mme Guérard raconta notre entrevue à maman qui^ ne la laissant pas achever, dit : « Bien, bien, merci. »
L'examen devant avoir lieu un mois après cette visite, il s'agissait de le préparer.
Maman ne connaissait personne du Théâtre. Mon parrain me conseilla d'apprendre Phèdre, mais Mlle de Brabonder s'y opposa, trouvant cela un peu choquant, se refusant à m'aider si tel était mon choix.
M. Meydieu, notre vieil ami, voulut me faire travailler Chimène dans Le Cid; mais auparavant, il dédéclara que je serrais trop les dents, ce qui était vrai; que je n'ouvrais pas assez les o et que je ne vibrais pas assez les r,et il me lit un petit cahier dont je copieexac-
MCMilIHES DE SAHAH UKRNIlAnilT 79
■lement le coulenu, car ma pauvre chère Guérard avait ardé pnk'ieusement tout ce qui me touchait; et c'est ! qui m'a remi» quantité du documente qui me n'eut très heureusement aujourd'hui.
Voici le travail de cet odieux aiiti :
• Touh les matins pendant une ln'iiii'. sur Icsf/o, î, mi, faire l'excreinc : te, de, de pour arriver à vibrer.
.\vanl de di>jeuner, dire tpiarante fois : Un-très-gros- Wtal-dana-an-lrè3-gros-troa..., pour ouvrir les r.
" Avant dîner, quarante fois : Combien cessixsau- — C'est six sous ces six s/tucisses-ci/ — Six
u «5 six saucissons'ci? — Six sous ceux-ci .' six sous Kfm-là! Six sous ces six saucissons-cif... pour apprendre TlDppassirilerlesf.
• Le Boir en se couchant, vingt fois : Didon dîna, Wi^ulI, du dos d'un dodu dindon..,, et vingt fois : Le
■^^ petit piifxi, petit pipi, petit popo, petit pupa... lihiTrir la bouche en carré pour les d et la fermer en cul pe poule pour les jo... a
Il vint très sérieusement remettre ce travail à Mlle de l'Brabeudor qui, très sérieusement, voulut me le faire ^^écuter. Elle était charmante, Mlle de Brabender, et l'aimais, mais je ne pus résister au fou rire quand, Ipi^ m'avoir fait dire les te, de, de, qui passaient re, et le (rè* gros rat..., elle entama les saucissons... , ce fut une cacophonie de sifflements dans sa hiche édentêe, à faire hurler tous les chiens de Paris. • quand le Didon dîna... se mêla de la partie, accomplie du plus petit papa..., j'ai cru que la raison Mppeit à ma chère institutrice : les yeux loi-cios, la «rouge, la moustache hériasée, l'air sentencieiuc et i, la bouche e'élargissaut en coupure de tirelire,ou
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vers. Il pensait... et m'expliquait que le vere devait (Ure sans une intonation, et que la valeur ne devait éti-e alise que sur la rime. CVtait assommant à entendre et impossible à exécuter. Puis, je ne comprenais pas Ir-ès bien le caractère d'Aricie qui ne me semblait pas ai rxier du tout Hippolyte, et qui me paraissait être une cocjuette intrigante.
^lon parrain m'expliquait que c'était la façon d'aimer
d£LTis les temps anciens. Et quand je lui disais que
Pfckédre avait l'air de mieux aimer, il me prenait le
^nton et (lisait : u Voyez, cette petite masque I ça fait
lïiblant de no pas comprendre! Elle voudrait bien
'on lui explique... B
C'était bête comme chou; je ne comprenais pas et ne mandais rien. Mais cet bomme avait l'âme bour- «ise, sournoise et paillarde. Il ne m'aimait pas parce CÏXJe j'Étais maigre; mais je l'intéressais parce que î 'allais être actrice. Ce mot éveillait en lui tous les côtés faibles de notre art. Il n'en voyait pas la beauti^, la nobifsseetia bienfaisante puissance.
Je démêlais mal tout cela, alors; mais jo me sentais en malaise prés de cet h- mme que je voyais depuis mon en!aQce el qui me servait presque de père.
Je ne voulus pas continuer à apprendre Aricie. D'abord, je ne pouvais en causer avec mon institutrice, qui ne voulait pas entendre parler de celte pièce. J'appris alors L'École des Femmes, et Agnès me fut expliquée par Mlle de Brabender. Ob ! la chère demoi- Mlle n'y voyait pas grand'chose. Toute cette histoire lui semblait d'une simplessp enfantine. Et quand je '^fwlais : « Il m'a pris... il m'a pris le ruban que vous "1 «vez donné =, elle souriait, confiante au rire gras de «sydieu et de mon parrain.
su MA DOUBLE Vit
se plissant en petit rond, elle ronronnait, sifflait, dindonnait, et pepctait sans s'arrêter...
J'étais tombée esclalTée dans mon fauteuil de paille. Le rire m'titranglait. De grosses larmes giclaient de mes cils. Mes pieds battaient le parquet. Mes bras lancés de droite, de gaucbe, cherchaient, se crispaient sous les spasmes du rire. Je me penchais en avant pour me rejeter en arrière.
Ma mère, attiri-c par tant de tapage, entr' ouvrit la porte. Mlle de Brabcnder expliqua très gravement qu'elle me démontrai' la u Méthode » de M. Meydieu. Maman essaya quelques remontrances, je ne voulus rien entendre, je délirais sous le rire. Elle emmena mon institutrice et me laissa seule, car elle craignait que je n'eusse une crise de nerfs.
Restée seule, je me calmai peu à peu. Je fermai les yeux et revis mon couvent. Et les te, de, de... se confondaient un instant dans l'engourdissement de mon cerveau, avec les Pater qu'il me fallait répéter quinze ou vingt fois comme pénitence.
Enfm je repris conscience, me levai et, après avoir trempé mon visage dans l'eau froide, j'allai rejoindre ma mère que je trouvai en train de jouer au whist avec mon institutrice et mon parrain.
J'embrassai tendrement Mlle do Brabender qui me rendit mon baiser avec une si indulgente bonté que je m'en sentis confuse.
Les jours passaient. Je ne faisais dts exercices de Meydidu que lus : le, de, de... au piano. Ma mère venait me réveiller chaque matin pour ce travail dont j'«nrageais. Mon parrain m'avait fait apprendre Arieit, mais je ne comprenais rien à ce qu'il me disait p
HIÏMDIHItS DE SAHAII HEItNHAIlLlT Kl
vers. Il pensait... ot m'exp]i([iiuit que le vers devait être sans une intonation, et que la valeur ne devait être mise que sur la rime. C'était assommant à entendre et impossible à exécuter. Puis, je ne comprenais pas très bien le caractère d'Aricie qui ne me semblait pas aimer du tout Hippolyte, et qui me paraissait être une coquette intrigante.
Mon parrain m'expliquait que c'étaitlafaçond'aimer dans les temps anciens. Et quand je lui disais que Phèdre avait l'air de mieux aimer, il me prenait le menton et disait : « Voyez, cette petite masque ! ça fait semblant de ne pas comprendre! Elle voudrait bien qu'on lui explique... o
C'était biHe comme chou ; je ne comprenais pas et ne demandais rien- Mais cet homme avait l'âme bourgeobe, sournoise et paillarde. Il ne m'aimait pas parce que î'iStais maigre; mais je l'intéressais parce que j'allais être actrice. Ce mot éveillait en lui tous les côtés faibles de notre art. Il n'en voyait pas la beauté, la noblesse et la bienfaisante puissance.
Je démêlais mal tout cela, alors; mais je me sentais en malaise près de cet h mme que je voyais depuis mon enfance e". qui me servait presque de père.
Je ne voulus pas continuer à apprendre Aricie. D'abord, je ne pouvais en causer avec mon institutrice, qui ne voulait pas entendre parler de celte pièce.
J'appris alors L'École des Femmes, et Agnès me fut expliquée par Mlle de Brabender. Oh ! la chère demoiselle n'y voyait pas grand 'chose. Toute cette histoire lut semblait d'une simplussi.' enfantine. El quand je répétais : « Il m'a pris... il m'a pris le ruban que vous m'avez donné », elle souriait, confiante au rire gras de M<!ydieu et de mon parrain.
vin
Enfin le jour de l'examen arriva. Tout le monde m'avait donné des conseils. Personne ne m'avait donné un conseil. On n'avait pas songé à prendre un profes^ sionnel pour me préparer à passer mon examen.
Je m'étais levée le matin, le cœur gros et l'esprit mal à l'aise. Maman m'avait fait faire une robe de soie noire légèrement décolletée, avec unebcTthe froncée. La robe était un peu courte et laissait passer inon pan^ talon do broderie anglaise, qui reposait ses deux jambes brodées sur des brodequins en peau mordorée. Une guimpe blanche émergeait de mon corsage noir et enserrait mon cou trop gracile ; mes cheveux séparés sur mon front encadraient ma tête selon leur bon vouloir, car aucune épingle, aucun ruban ne les retenaient. J'avais un grand chapeau de paille malgré la saison avancée.
Tout le monde était venu passer la revision de ma toilette. Je m'étais tournée et retournée vingt fois. On m'avait fait faire la révérence... pour voir.
Enfm tout le monde paraissait content, a Mon petit' dame » était descendue avec son grave mari et m'avait
mKmoirF-s nK siiwn rkiinhahdt 11:1
embrassée, très éroue. Notra vieille Marguerite me lit BBsoair et posi) dovant moi une tasse de bouillon fraid. qu'nlle avait si langlempe et ai tendrement fait réduire i|W cti bouillon i>lait une délideiiae gel^e qup j'avalai on une second». J'étais pressée de partir.
Rn quittant ma chaise, je me levai si brusquement que ms robe se déchira à je ne sais quel éclat de bois invisible. Maman se retourna fâchée vers un visiteur qui venait d'entrer depuis cinq niinutua et qui restait dans l 'admiration contemplative : « Tenez, voilà la prouve dû ce que je vous disais; toutes vos soies se déishirent au moindre mouvement. — Mais, reprit vivement l'interpellé, je vous ai dit que celle-là était par trop ouila, i>t vouit l'ai laissée pouroela à si bon compte. «
Celui qui parlait ainsi était un jeune juif pas luid; il était timide et HollandaiB; il était sans violencj^, mais teitnce. Je le connaissais depuis mon enfance. Son père, ami du mon grand-père maUirnsI, étnit un nnminerçant Hche, mais p^rn d'ujie noinbniuse tribu. 11 unvflva ses flls. dotés d'un léger pécule, eherclier frtrtune nii bon leur semblerait. Jaciiiies, celui dunt jo parle, était venu h Paris. 11 avait d'aboi'd vendu dus pains de Pâques; et il vint souvent, jeune garçon, m'»n apporter au couvent avec les gâteries que maman m'envoyait. Puis, quelle ne fut pas ina surpriso du Iv voir, un jour do sortie, ulTrant à maman des rouleaux do toile oin-e qui ser\-stent de nappe pour le premier déjeuner. Je mo souviens d'une de ces toiles dont l'encadrement était fait par des médaillons ropriisontant tous les rois de France. C'est sur cette toiln cirûe que j'apprie Iv mieux mon histoire. EnTm il était depuis un mois possesseur d'une petite tapissière BiiseK ûlégantfl, et il vendait de* soiim trop cuites. 1! est main-
tenant un des plus considérables bijoutiers de Paris.
L'accroc à ma robe fut vite raccommodé et, sachant que ma robe était trop cuite, je la traitai avec respect.
Enfin, nous partîmes, Mlle de Brabender, Mme Guérard et moi, dans un petit fiacre à deux places; et j'étais heureuse que ce fiacre fût si petit, car je me tenais blottie entre ces deux tendresses, ma robe trop cuite étalée délicatement sur leurs genoux.
Quand j'entrai dans la salle d'attente qui précède la salle d'auditions, il y avait déjà une quinzaine de jeunes gens et une vingtaine de jeunes filles qui, toutes, étaient accompagnées de mère, père, tante, frère ou sœur, etc..
Une odeur de moolle de bœuf à la vanille me saisit à la gorge et me donna un haut-le-cœur.
Quand la porte s'ouvrit pour me livrer passage, tous les regards convergèrent vers moi, et je me sentis rougir jusqu'à l'occiput. Mme Guérard m'entraîna doucement, et je me retournai, cherchant la main de Mlle de Brabender. Elle avançait timidement, plus rouge que moi, plus embarrassée encore. Tout le monde la regardait, et je voyais les jeunes filles se pousser le coude et la désigner de la tête. Une jeune fille se leva d'un bond pour courir vers sa mère : « Ah ! chouette ! regarde le vieux tableau ! »
Ma pauvre institutrice se sentait mal à l'aise, moi je devenais colère. Je la trouvais mille fois mieux que toutes ces grosses mères empanachées et communes. Bien sûr, elle ne ressemblait pas à tout le monde, Mlle de Brabender, avec sa robe saumon, son châle des Indes très serré aux épaules, retenu devant par un camée très large, et son chapeau dont le tour de tête était fait do nichés si serrés qu'on eût dit une coiffe
MËMUlIltS l)E SARA» DtlIMMAnDr GS
de religieuse. Elle ne ressemblait surtout pas à cq vilain milieu dana lequel nous étions et dont il fallait ' tout au plus excepter dix personnes.
Les garçons se tenaient en peloton serré près des L fenêtres, ils riaient et taisaient des réltexions d'un goût [ douteux, je crois.
La porte s'ouvrit; une jeune fdie très rouge et un I jeune homme écarlate venaient de réciter leur scène, I Chacun d'eux so rendit vers les siens, papotant, jasant, I se plaignant l'un de l'autre.
Un nom fut appelé : Mlle Dica-Petit. Et je vis une grande jeune lille, blonde, distinguée, s'avancer sans embarras. Elles'arrèta pour embrasser une jolie femme grasse, blanche, rose et toute pomponnée. « N'aie pas peur, maman chérie...», puis elle dit unephraseen hollandais et elle disparut, suivie d'un gar(;on et d'une petite maigrelette qui devaient lui donner ta réplique. Ce détail me fut expliqué par Léautaud, qui faisait l'appel des élèves et prenait le nom des récitants et des répliquants.
Je ne savais rien de cela. Qui donc me donnerait la réplique pour Agnès? Il m'indiqua plusieurs jeunes gens, mais je l'arrêtai : « Non, non, Monsieur,ic ne veux pas demander cela à personne. Je ne connais personne. le ne veux pas!— Alors, qu'est-ce que vous direz. Mademoiselle? répliqua Léautaud avec un accent joachtra des plus prononcés. — Je dirai une fable. » Il poulla de rire eu écrivant mon nom et le titre ; lt3 Deux Pigeons, que je lui indiquai comme fable.
Je l'entendais ronronner encore dans sa grosse moua- '■«cho pendant qu'il continuait sa tournée. Puis je la vis rentrer dans la salle du Conservatoire. Jecommeuçaisà m'enfiévrer. J'inquiétais Guérard,
66 U\ bolBLK Vie
car j'étais, hélas! de santé très délicate» Elle me lit asseoir et me mit quelques gouttes d'eau de Cologne derrière les oreilles.
a Pan! ça t'apprendra à cligner de l'œil comme ça! » Et une gifle formidable s'abattit sur le plus joli visage qu'il fût possible de voir. C'était la mère de Nathalie ManVoy qui venait de frapper sa fille.
Je m'étais dressée, tremblante de peur^ d'indigna* tion, courroucée comme un coq. Je voulais qu'on rendit la gifle à la vilaine fetnine. Je voulais aller embrasser la jolie tiUe ofT^însée par le soufflet; mais je me sentis énergiquemcnt retenue par mes deux gardiennes.
Dica-Petit sortant de la salle d'auditions changea le cours des idées de tout ce petit monde. Elle était rayonnante et contente d'ellci Oh ! très contente. Son frère lui tendit une petite gourde dans laquelle se troU" vait je ne sais quel cordial (et j'en aurais bien voulu, tar j'avais la bouche sèche et brûlante). Sa mère lui mit un petit carré de laine sur la poitrine avant d'atta* cher son manteau ; et tous trois disparurent»
D'autres jeunes lllles et jeunes garçons furent appelés avant que vint mon tour.
Enfin, l'appel do mon nom me fit sursauter, telle une sardine poursuivie par un gros poisson. Je secouai ma tOte pour rejeter mes cheveUx en arrière. « Mon petit' dame » tapota ma soie trop cuite. Mlle de Brobender me recommanda bien les o, les a, les r, les p, et les i; et j'entrai toute seule dans la salle.
Je n'avais jamais été seule une heure dans ma vie. Petite «Mifant, toujours cramponnée aux jupe» de ma nourrice; au couveni, toujours collée à une amie ou à une sr>^ur;H la maison, toujours entre MUede Brabender
M(:lll)IKhM IIK 8AU,U1 KKR^H tllll'
I et Mme fim^rard, ou, mi ellps n'éUient pas Ift, dans la I euisine avec Mai^erite.
Et me voUà toute seule dans piîtte salle hiiarru, avpc I une palrede au bout, un» grande table dans h milieu, I et tout autour île cette lablt^ : di\s Luuiiiiph, grognant, I grognards ou moqueurs. Une seule femme, au verbe I haut, tenant un binoele ciu'elle ne quittdl ijuc pour [ prendre sa lorgnette.
J« sentais tous les regards dans mou dos pendant ijue I ju grimpais les quelques marches.
Arrivée sur l'estrade, Léautaud su pencha et me |souF(la : n Faite» la révérence, puis commencez, et I STrÉtet-vous quand Ii? président sonnera. »
Jp regardai le pnisidenl, c'i^tail M. Aulmr. C'est vrai, j'avais oublié qu'il Otait directeur du Conservatoire. J'avais tout oublié.