I .Mors, je fis ma nivérence, et je c
Doux pigunns s'aimaient d'à L"un d'eux s'onnuyant au...
: tendre.
Uli grognement aourd ae lit entendre et un ventriloque bourdonna : « On n'est pas à la classe ici. En voilà mie idée de réciter des fables... » C'était Beauvallet, le tragédien tonitruant de la Comédie-Fraiiçaise.
Je m'arrêtai le cœur battant.
- Continuez, mon enfant n, dit un homme à la chiiVolim- d'aj-gent : c'était Provost. « Oui, ce sera moins long qu'une BC*ne •>, esclama Augustiiie Broban, la seule fumme présente.
Je repris :
Deux pigeons s'aimaient J'anmur teiidru.
L'un d'eux s'ennuyant au lugis Put asseï,..
« Plus haut, mon enfant, plus haut », dit avec bienveillance un petit homme aux cheveux blancs tout frisés : c'était Samson.
Je m'arrêtai interdite, affolée, prise d'un énervement fou, prête à crier, à hurler; ce que voyant, M. Samson me dit : « Voyons, nous ne sommes pas des ogres. » Il venait de causer tout bas avec Auber. « Allons, recommencez, et plus haut. — Ah ! non, s'écria Augustine Brohan, si elle recommence, ce sera plus long qu'une scène ! »
Cette boutade fît rire toute la tablée. Pendant ce temps, je repris conscience de moi-même.
Je trouvais ces gens méchants, de rire devant ce pauvre petit être tremblant qui leur était livré pieds et poings liés.
Je me sentais, sans le dcfmir, un léger mépris pour ce tribunal impitoyable. — J'ai bien souvent, depuis, pensé à cette épreuve, et je me suis rendu compte que des êtres bons, intelligents, pitoyables, deviennent inférieurs lorsqu'ils sont groupés. Le sentiment de Tirresponsabilité personnelle éveille les mauvais instincts. La crainte du ridicule chasse les bons.
Ayant repris possession de ma volonté, je recommençai ma fable sans vouloir m'inquiéter de ce qui se passerait.
Ma voix s'était mouilléo dans l'émotion. Le désir de nie faire entendre faisait chanter mon timbre. Le silence s'était fait.
Avant la fin de la fable, la clochette tinta. Je saluai, et descendis les quelques gradins, brisée dé fatigue.
M. Auber m'arrêta au passage : « Eh bien, ma fillette,
HËHOIRES DE SARAIt nERMUItnr 89
c'est très bien, cela. Voilà M. Provost et M. iîeauvallet
qui veulent vous avoir dans leur classe. »
Je reculai un peu quand il me montra M. Boauvallct.
C'était le ventriloque qui m'avait fait si peur.
■ Efa bien, lequel de ces messieurs préfères:- vous? »
Je lie nJpondis pas et montrai du doigt Provost,
* Voilà qui est parfait. Ramassez votre mouchoir,
mou pauvre Beauvallet. Je vous coufie cette enfant,
mon cher Provost. »
Je compris, et m'écriai, folle de joie : a Alors, je suis
reçue ! — Oui, vous êtes reçue ; et je n'ai qu'un regret,
c'est que cette jolie voix-tà ne soit pas pour la
Mais je n'entendais plus. J'étais folle de joie. Je ne remerciai persoune. Je courus vers la porte.
« Mon petit'dame, Mademoiselle... Je suis reçuel » A leurs pressions de mains, à leurs questions, je ne rtpondaisque ; nOui, oui, je suis reçue!»
On m'entourait, on m'interpellait ; « Commect savezvous que vous êtes reçue? — On ne le sait jamais d'avance. — Si, si, moi, je le sais! C'est M. Auber qui me )'a dit! J'entre dans la classe deM. Provost I M. Beauvallet voulait de moi, mais je n'ai pas voulu. Il a uns trop grosso voix ! >
Une méchante fille exclama : ■ As-tu fini!... ou m'arrache!»
Une jeune lille jolie, mais trop brune pour mon goût, approcha doucement Qu'est-ce que vous avez dit, . mademoiselle? — J'ai dit la lable dus Deiix Plgeuns. » I Elle s'étonna. Tout I monde s'étonna. Et j'étais I heureuse à mourir de joie, parce que j'étonnais. ^w Je campai mon chapeau sur ma tète, jo bousculai ^^M8 robe trop cuite, et j'entraînai mes deux amies dan9 .
tine sortie rapide et dansante. Elles voulurent me faire prendre quelque chose chee le pâtissier, je refusai. Nous montâmes en voiture. Oh! j'aurais voulu la pousser, cette voiture.
Sur toutes les façades dos boutiques, je lisais : u je suis reçue! »
Quand la voiture stationnait pendant un embarras quelconque, il me semblait que les gens me regar» daient, étonnés, et je me surpris hochant la tête pour dire : « Oui, oui, c'est vrai, je suis reçue ! »
Je ne pensais plus au couvent. Je ne ressentais qu'un sentiment d'orgueil d'avoir réussi dans la première tentative entreprise. Tentative dont le succès ne dépendait que de moi seule.
11 me semblait que le cocher n'arriverait jamais au 265 de la rue Saint-Honoré. Je sortais sans cesse ma tête par la portière, et je disais : « Plus vite, s'il vous plait, plus vite, cocher! »
Enfin, nous arrivâmes à la maison, je sautai de la voiture pour arriver vite et crier la bonne nouvelle à maman. Je fus arrêtée par la fille de la concierge qui était corsetiéi*c et travaillait dans une petite mansarde qui donnait en face de la fenêtre de la salle à manger dans laquelle je prenais mes leçons avec mon institutrice, de sorte que, malgré moi, mes yeux rencontraient sans cesse son minois roussâtre et éveillé. Je ne lui avais jamais parlé, mais je savais qui elle était. « Eh bien. Mademoiselle Sarah, êtes-vous contente? — Oui, oui, je suis reçue ! » Et je m'arrêtai une seconde, ne pouvant résister à l'étonnement joyeux de toute la gent portière.
Cependant, je me dérobai pour courir chez maman, quand je fus clouée sur place en pénétrant dans te
\r. La iroléii? i-t Iv nhapiti «'l'itiparèieiit ih moi, (?n
voyant • mnri polit'damc t> arrOtt>L>, Icm dmix inniiifi im 'iirnet, la tèti> en l'air, iTÎant à mflniaii penuhnr> i. la fiitirtrii : • Oui, oui, elle ont roçuo ! "
Jo lui nnvoyai mon poing Ictmé dan*) le dox i>l mo pris
il plcurf-r tiv nigfi, car j'avois pi-ôparô pour maman toute
unp pptitp liistoirr* fpiî tiuissait par la siirpriiie jnyt'iiso.
Jt> devais pn^ndre l'air trÎBto d^s la porli<;un nir nnvrù,
i-M>tif««, pour recevoir en plein le : " Ça ne m'étonne pas,
lu Ki *i béu, ma pauvrelle <•, ('t llil Hdlitor au oim en
dixtnt : • ('.'«■si pas vraj, c'nst part viai. ji> Bui» reçue ! » Et
•Uns m» l{>te, ]i> voyais lo» llgunw ^'illuminant : la
vieille Marguerite, mon pari'ain s'eBClafTant, œi^s sueilrs
LRsant... Et voilà Mme Gutirard qui Houlflail par" son
jr tou» mes cITets si bii?n préparés.
f Jo dois dire que l'aimable femiiii! a continué jusqu'à
k mort, c'est-à-dire pendant la plus grande partie de
I vie, à me couper tous mes effets. J'avais beau lui
"fei» d« scènes \-iolenlfis, elle ne pouvait pan sVmpê-
rlicr.quand je racontais une avpnturo dont j'atU-iidais
mi gros efTet, de pouffer ds rire avant la llu. Et si
l'^haïK-bai* une histoire qui ne terminait lamentable,
ellu poussait des soupirs, l'<vait les yeux au ciel et
marmonnait des « hC-las! * qui arrêtaient tout l'efTel
liK^i'altendais.
'Jla m'exaspL-rait à un degré fou; si bien que j'avais Uni par dire avant de oommenoer une histoire : ■ Guèwn], Bdrs, ma chérie *, et elle sortait en riant ft l'idée ■•m gaffes qu'elle aurait pu faire.
Tout en mau^^ant contre Guérard, Je montai "■J"'» maman que je trouvai devant la porte grande ■«verte. Kl)e m'embrassa l«ndrement et voyant ma Ipir» boudeuse ; « Eh bien, tu n'e* pa» conteot» ? — Si,
92 MA DOUBLE Vil::
mais c'est Guérard... Je suis furieuse contre elle... Sois gentille, maman, fais comme si tu ne savais rien. Ferme la porte. Je vais sonner. »
Et je sonnai. Et Marguerite ouvrit. Et maman vint. Et elle fit Tétonnce. Et mes sœurs. Et mon parrain. Et ma tante... Et quand j'embrassai maman en criant : « Je uis reçue 1 » tout le monde s'exclama avec joie. Et je redevins gaie. J'avais quand même fait un effet.
C'était la carrière qui prenait possession de moi sans que je m'en doutasse.
Ma sœur Régina, qu'on n'avait pas voulu garder au couvent et que les sœurs avaient renvoyée à maman, se mit à danser la bourrée. Elle avait appris cette danse en nourrice et la dansait à tout propos, puis finissait toujours par ce petit couplet :
Mon p'tit venir* 'éjouis toi, Tout ce ze gagn' est pou' toi...
Et rien n'était plus comique que cette grosse pouponne, à l'air sérieux.
Ma sœur Régina n'a jamais ri; à peine un sourire entr'ouvrait ses lèvres minces et détendait sa bouche trop petite. Oui, rien n'était plus comique que de la voir grave et brutale, dansant la bourrée. Ce jour-là elle fut plus drôle que jamais, car elle était excitée par la joi:? générale.
Elle avait quatre ans, et rien ne la gênait. Elle était sauvage et efîrontée. Elle détestait la société, le monde. Et, quand on l'amenait de force dans le salon, elle gênait tout le monde par ses propos crus, baroques, et par ses réponses brutales et ses coups de pied et ses coups de poing. C'était une enfant terrible, avec des cheveux d'argent, un teint nacré, des yeux bleus trop
MÉMOIRES DK SARAH BERNIIARDT 93
grands pour son faciès, et des cils drus et fournis qui faisaient ombre sur sa joue quand elle baissait les paupières et rejoignaient ses sourcils quand elle avait les yeux ouverts. Elle était têtue et triste. Elle restait parfois quatre, cinq heures sans desserrer les dents, sans répondre à quelque question qu'on lui adressât; puis elle sautait de sa petite chaise, se mettait à chanter à tue-tête et dansait la bourrée.
Ce jour-là, elle était en belle humeur. Elle me caressa tendrement, desserra ses lèvres minces pour me sourire.
Ma sœur Jeanne m'embrassait et me faisait lui raconter mon audition.
Mon parrain me donna cent francs; et M. Meydieu,
qui venait d'arriver pour apprendre le résultat, me
promit de m'emmener le lendemain chez Barbedienne
pour me faire choisir une pendule pour ma chambre :
c'était un de mes rêves.
L'évolution se fit en moi à p«irtir de ce jour, Jo fus encore assez longtemps avec mon âme enfantine ; mais mon cerveau perçut plus nettement la vie. Je sentais le besoin de me créer une personnalité. Ce fut le premier éveil de ma volonté.
Être quoiqu'un, je voulus cela.
D'abord Mlle do Brabender me déclara que c'était de Torgueil. 11 me semblait à moi que ce n'était pas tout à fait cela. Mais je définissais mal, alors, quel était le sentiment qui m'imposait ce désir. Je ne compris que quelques mois après pourquoi je voulais être quelqu'un.
Un ami de mon parrain me demanda en mariage. Cet homme était un riche tanneur, aimable homme, mais si brun, si noir, si chevelu, si barbu, qu'il me dégoûtait. Jo refusai. Alors mon parrain demanda à ma mère le droit do me parler seul. Il me fit asseoir dans le boudoir do maman et me dit : « Ma pauvre enfant, tu fais une imbécillité on refusant M. Bed***; il a soixante mille francs de route, il a dos espérances. »
MÉMOIRES DE SiRiH BBBNHARDT 96
C'était la première fois que j- entendais ce mot, et quand j'en eus Texplication, je me demandai si c'était bien cela qu'on disait en pareil cas. a Mais oui, me dit mon parrain, tu es idiote avec ton sentiment romanesque. Le mariage est une affaire, et il faut le regarder comme une affaire. Tes futurs beau-pôre et belle-mère sont appelés à mourir comme toi et moi, et ce n'est pas désagréable de savoir qu'ils laisseront deux millions à leur fils, et à toi, par conséquent, si tu l'épouses ! — Je ne veux pas l'épouser. — Pourquoi? — Parce que je ne l'aime pas. — Mais on n'aime jamais avant. . . , reprit mon pratique conseiller; tu l'aimeras après. — Après quoi? — Demande à ta mère. Mais, écoute- moi : pour le moment, il n'est pas question de cela. Il faut que tu te maries. Ta mère a une rente viagère laissée par ton père. Mais cette rente est prise sur les revenus de la fabrique qui appartient à ta grand'mère, laquollo ne peut souffrir ta mère. Elle va être dépossédée do sa rente, et elle restera sans rien, avec trois enfants sur les bras. C'est ce maudit notaire du Havre qui fait tout cela. Les pourquoi... et les parce que... seraient trop longs à te raconter. Ton père a mal arrangé ses affaires. Donc il faut te marier, si ce n'est pas pour toi, ce sera pour ta mère et tes sœurs. Tu donneras à ta mère les cent mille francs que ton père t'a laissés et qu'on ne peut toucher. M. Bed*** te reconnaît trois cent mille francs. J'ai tout arrangé. Tu les donneras si tu veux à ta mère; et avec quatre cent mille francs elle vivra très bien. »
Je pleurai, je sanglotai et demandai à réfléchir.
Je trouvai maman dans la salle à manger. Elle me dit doucement, d'im air un peu timide : « Ton parrain t'a dit ? — Oui, mère, oui. Laisse- moi réfléchir, vcnix- tu ? »
aC Ml HMTKU TIE
Et je IVfnbrassai l*>iigiii?'ineot, en sanglotant dans son cou. Je m'enfermai dans ma chambre et, pour la pre* mière f*>is depuis longtemps, je regrettai mon couvent. Toute mon enfance se dressa devant moi. Et je pleurais davantage. Et je me sentais â malheureuse que je désirais mourir.
Peu à peu cependant le calme se fit et je repris la notion exacte des faits, des paroles dites. Je ne voulais décidément pas épouser cet homme.
Depuis que j'étais au Conservatoire, j'avais appris des choses, vaguement, oh! très vaguement, car je n'étais jamais seule. Mais enfin, je comprenais suffisamment pour ne pas vouloir me marier sans amour.
Cependant j'eus à subir un assaut auquel je ne m'attendais pas. .Mme Guérard me pria de monter voir la broderie sur métier qu'elle faisait pour la fête de maman. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver chez elle .M. Bed***. Il me supplia de changer d'idée. Il me fit beaucoup de peine, car cet homme si noir pleura. « Vouiez- vous une dot plus conséquente? me dit-il; je vous reconnais cinq cent mille francs. »
.Mais ce n'était pas cela. Et je lui dis tout bas : « Mais, Monsieur, je ne vous aime pas! — Mais moi, Mademoiselle, je mourrai de chagrin si vous ne voulez pas m'épouser. »
Je regardai cet homme... Mourir de chagrin... je me sentis confuse, désolée, et ravie... car il m'aimait comme on aime dans les pièces de théâtre.
Je me souvins vaguement de phrases lues et entendues. Je les lui répétai sans conviction, et je le quittai sans coquetterie.
Il ne mourut pas, M. Bed***. Il vit encore, et a une
très grosse position financière. Il est beaucoup mieux que jadis quand il était si noir, car il est maintenant tout blanc.
Du reste, je venais de passer mon premier concours avec un éclatant succès, surtout en tragédie. M. Provost, mon professeur, n'avait pas voulu me laisser concourir dans Zaïre; mais j'avais tenu bon.
Je trouvais cette scène de Zaïre avec son frère Nérestan tout à fait jolie et dans mes cordes. Mais Provost voulait me faire dire, au moment où Zaïre accablée de reproches par son frère tombe à ses pieds, le :
Frappe! dis-je, je l'aime!...
avec violence, et je voulais le dire dans la douceur et la résignation d'une mort presque certaine.
Je me disputai longtemps avec mon professeur. Et enfin j'eus l'air de lui céder pendant les classes.
Mais, le jour du concours, je tombai aux genoux de Nérestan avec un sanglot si convaincu, les bras ouverts, offrant mon cœur plein d'amour au coup mortel que j'attendais, et je murmurai avec tant de tendresse :
Frappe ! dis-je, je Taime !...
que toute la salle éclata en bravos répétés par deux salves.
J'obtins le second prix de tragédie, au grand mécontentement du public qui aurait voulu me voir décerner le premier. Et cependant c'était justice. Mon jeune âge et mon peu de temps d'études justifiaient cette récompense secondaire. J'eus un premier accessit de comédie dans La Fausse Agnès,
99 MA DOUBLE yiE
Jq ïïie sqptajs dqnc je droit dp ref|i$er. Mpn ^ye^ir sa révélait. Et, par conséquent, ma mère n'aurait besoin de rien dans le cas où elle viendrait à perdre sa rentq.
En eiïet, quelques jours après mon concours, M. Régnier, professeur au Conservatoire et çociét^ire de la Comédie-Française, vint demander à ma |père §i elle consqi> tirait à me laisser jouer au Vaudeville une pièce de lui {Germaine). Les directeurs me donneraient vingt-cinq francs par représqn^tiQn.
J'ét^js éblouie, sqpt cent cinquante francç par inois, pour mon premier début. J'étais folle dp }o\e.
Je suppliai ma mère d'acpepter les prpppsitiQns que me faisait le Vaudeville. Elle me dit d'agir à ma guise.
Je demandai audience à M. Camille Doucet, directeur des Beaux-Arts.
Maman refusant toujours de m -accompagner, Mme Guérard vint avec moi. Ma petite sccur Bégina me supplia de l'enimener, j'y consentis. Et j'eus bien tort, car nous n'étions pas installées dans le cabinet directorial depuis cinq minutes, que ma sœur, qui avait alors cinq ans, grimpait sur les meubles, sautait à pieds joints au-dessus d'un tabouret, et finalement s'asseyait par terre, attirant à elle la corbeille à papiers placée sous le bureau en répandant tous les papiers déchirés qu'elle contenait. Cq qpe yoyant, Cami]le Doucet lui fit doucement la remarque qu'elle n'était pas nne petite fil|e très gage.
Ma sœur, la tûte plongée dans la pprbqilje, )ui dit dfi sa voix rauque : « Toi, Monsieur, si tu n^'embêtqs, je dirai à tout le monde que t'es un donneur d'p^H bénite vinaigrée. — C'est ma tante qui dit ça ! »
Mon visage s'empourpra de hontq et je balbutiai :
H&KOIRKS DE ^iflJtD p^RNHAHDT S»
Cf^e proysp pa§ celti, Monsieur Camille Dpucet, ma
:e sçeur dit ui> înçmonge::- »
f J^aîs Riîgin^ qvait bondi; et, crispant ses poîn^.ellc ^rfia sur moi comme une petite bnito : «Tantp Rosine a P3S djt i'a? .■■ C'est |oi qu'est menteiise... à preuve (juVIle a dit ça à M. de Moroy, qu'a rtipondu... »
Je ne mç rt^ppel^is plus, et qe me rappelle plus ce qu'avait répondu le duc de Morny; mais, afioléc, jefnis la main sur la bouche do ma sœur et l'entraînai pn cpur^t. Elle braillait comme un putois, et nous traversâmes en ouragan la salle d'attente pleine de monde précédant le cabinet du djrecteur ^Gs Beaux-Arts.
Je m'abandoriqai sans réserve à une de ces viojentcs colères qui avaient bouleverse mon enfance, et me jetai dans I^ premier fiacre passant. Une !pis dans ce )L^cre,je frappai ma petite sœijravpc une te|le rage, que Mme Gu|ir«rd alTolée la couvrit de son corps et rqçut mes coups de pied, mes coup^ de poing, mes coups de lou^, par je jetais moi^ corps de droite, de gaucbe, ivrt' de colère, de chagrin, de honte.
Ce chagrin était d'autant plus grand que j'aipiais inritiiment Camille Doucet. Il t-tait doux et charmant, iirtable et sensible. 11 avait refusé je ne sais quoi à ma Unie qui, ptm habituée aux refus, avait cpnçu de l'huiiiuur.Miaisn^oî, j'étais innocente de cela.
Qi|'allsit:il cfoire, Camille Doucet? Et puis, je ne lui ài'ai^ mèine pas fait ma demande pour le Vaudeville. '"IIS mes beaux rêves ptaient à vau-l'eau. Et c'était ce Mit monstre blond et blanc comnie un séraphin qui ''■fallait dp bjiser ipon premier roye.
l'elolonnée dans la voiture, son front têtu barré par Is peur, jies lèvres minces, serrpes, elle me regardait,' los yi'un mi-clos à travers ses longs cils.
Rentrée à la maison, je racontai tout à maman, qui déclara à ma petite sœur qu'elle serait privée de dessert pendant deux jours... Régina était gourmande, mais plus orgueilleuse encore. Elle pivota sur ses petits talons et, dansant la bourrée, se mit à chantonner : « Mon p'tit ventr' se réjouit pas. »
J'avais envie de sauter sur la méchante petite fille.
J'appris quelques jours après, à la classe, que le Ministère me refusait la permission de jouer au Vaudeville. M. Régnier m'en témoigna tout son chagrin; mais il ajouta avec bonté : « Ah! dame! ma chère enfant, le Conservatoire tient à vous, et il n'a pas tort. Il ne faut donc pas vous chagriner outre mesure. »
Et comme je répliquai : « Je suis sûre que c'est Camille Doucet qui est cause de cela... — Non, certes! s'écriat-il. Camille Doucet a été votre plus chaud avocat; mais le Ministère ne veut à aucun prix déflorer vos débuts pour l'année prochaine. »
Je me pris alors d'une grande et reconnaissante tendresse pour cet aimable Camille Doucet, qui n'avait gardé aucune rancune de la stupide sortie de ma petite sœur.
Je me remis au travail avec une véritable ferveur. Je ne manquais pas une classe. Tous les matins je me rendais au Conservatoire avec mon institutrice. Nous partions de bonne heure parce que j'aimais mieux aller à pied qu'en omnibus; et je gardais les vingt sous que maman me remettait chaque matin pour nos deux omnibus pour aller, et huit sous pour les gâteaux. Nous devions revenir à pied. Mais tous les deux jours, noas prenions un fiacre avec les quarante sous gardés à cet effet.
HËMOIRES DE SARAR DERNIlAftDT 101
Maman n'a jamais su cette petite supercherie, dont ma chère Brabender se taisait complice, non sans remords.
Je ne manquais pas une classe. Je me rendais même aux leçons de maintien, où ce pauvre M. Élie, vieux beau, frisé, fardé et jaboté de dentelles, nous faisait le cours Je plus comique qu'on puisse imaginer, Nous étions pou nombreuses à ce cours.
Aussi le père Ëlie se vengeait sur nous de l'abstention des autres. A chaque classe, nous y passions toutes, il nous tutoyait, le père Ëlie. Nous étions sa chose. Et, toutes, les cinq ou six que nous étions, nous devions grimper sur la scène. Lui, debout, sa baguette noire à la main (pourquoi cette baguette?) : « Allons, Mesdemoiselles, lu corps rejeté en arrière, la tète haute, la pointe du pied en bas..., là... parfait... Un, deux, trois, marchez 1 » Et nous marchions, la pointe du pied en bas, la tête haute, la paupière tombante sur l'œil qui cherchait à voir où se posait le pied. Nous marchions avec la noblesse et la solennité des chameaux.
Puis il nous apprenait à sortir avec nonchalance, liiguité ou fureur. Et il fallait voir ces jeunes filles se tlirigeant vers les portes, traînant le pas, le redressant ouïe pressant selon le sentiment qui devait les animer. Puis, il y avait les ; a Assez, Monsieur ! sortez ! » sans parler. Car le père Êlie ne voulait pas qu'on muriiiirâl un seul mot ; « Tout, disait-il, est dans le regard, 'e geste, l'attitude. »
1 1 avait aussi ce qu'il appelait " l'assiette », c'est-àdirç s'asseoir avec dignité, se laisser tomber avec lassit'Ude. Et « l'assiette n qui disait : " Je vous écoute ; "arlez, Monsieur!... " Ah! cette asiiette-là était d'un compliqué fou ; il fallait tout mettre, dedans : le désir de
sdvbir, là etàlhlfe d'ëtilèridrë, Ik rësbWtîëh d'êlblgtiër, la f bldhté Bè rëtfehîf ..; AH ! ce ijuë bette â^èttfe iii'a cbÛte de larmes!... Pauvre père Élie! Je ne lui efa tètii pa^, hiàiâ je Hie iixi^ achdftiêé ft ouBliei^ bé ^ll'il m'atait djiitirïs. car rien li'ëst nibinâ utile ^iië cë« blasées de liiâintieti;
Ciiaque ëttë àë triëul séloii éëà prdpbftidnS : LéS femmes trop grandes font des ehjâmbêë^j léh cainbréèà marchent à l' briëiitalë ; lès fëriimé* trbp grkSàeS htàrchëhl eti cànëà; celles qui ont leS jambes cbtirtêS niàrciiëilt Bân-bàrl; leâ toutes petites satitillétit; et les gtùëâ liiarëliënt ëfi grilë: Rien n'y fait:
On a stlpplHmé les clâ^âëâ de maîntieri; dii à eti raison. Le geste doit peiHdi^e là pénSéë ; il ëàt hôrmdnieut bu bOtë, Selbfi fjiië l'artiste est intelligent Oti Util;
Àli thëâtre, il failt âVèir les bràS lon^j plutôt trop loiiéâ (Jué courts. JaAâis, au graflfl jâitiàis; ùri tti^tistë ayâiit les bras cdùrt^ ne peut faire Wfi beau ^éte !
Le j)autrë Élie avait beàii tiduS ihdi^uer ceëi ou feelôi nous étions stùpideâ et iiiàWdi'dites: Et lUi të^it cottiique, le jîailtrë ! Ôh ! si ëomlqiie !
jb phehais atiâsi des leçons d'arhleS. t'e^ tHA tàfttë Rosine qui avait mià bette idée darls la t6të de tiiàihan. C'était le fcélébrb Pons qui enseignait les àrniës uhe fbis patt* senlaihe. Oh! quel honiinë terrible qiie ce PdiiS!;.: Brutal, grossibr, gouailleur, cet horfitiië, qiii était iili maître d'armes hors Hgne, répugnait â dbhriër deS leçons à des morveux et morvéilâés, bominë il nous appelait: Mais il n'était pas riche; et bette blàsl^ë avait été. Je bi'di^ (sans l'affirmer), créée pdtlt» liii par tin Hàtit Jii'olecteiir.
Il avait toiijbui^ le cha|iëaU Hib ià tété, ^- ce qui
NÈMOIKES DE âARitU BKItNHAKliT 103
ibfquait Mlle de Brabendor, — et It- cigare à la ichp, cp qui faisait tousser lés p lèves épuuiiioiltiëâ l6)à par les rpprlios d'assaut?.
Quelles tortures qiip ces classés!
Il amenait de temps en temps ^tlelqUës amis qui àë réjouissaient fort de noire maladresse : ce qiii càtlsa utt scandale, car, un de ces joyeux s{)octatétire tyant fait une reinarque par trop insolente sur Uii Plèvo bloinmè Châtelain, celui-ci se retourna vivement et; èri D tour de main, il souffleta l'amateur. Il s'ensuivit une Ibagarre daiis laqii*;lle PotiS; voulant inteWhnir; i-cçut i-même une paire de gifles. Cela fil grand bniit. Et; fi irlir de ce jour, la classe fut fermée aux ftrangers. J'obtins de ma mèrfi l'autorisation de ne plus a-ssister i cette classe. Et ce tut po(ir moi tltl grand soulageieflt.
De totites lés classes, je préféi-aJs dé boaoctiiip celle Ë Régnier. Il était doux' bien èk\ë, et ensiîigiiait à
« vt-ai ».
Cfefienddtit, je ddis ce que je sais â la variéUI des Ltnseignements que je suivais tiÈvotieuSoment.
PrbvdSt enseignait le jeu largo, la diction un peu lompeuse mais soutenue. Et silrtbut, il ptéconisiilt la jeur du geste et de l'inflexion, fieauvallet, à mon avi', n'enseignait rien de Mon. me voix profonde et prenante, qui (itait bifen ù ne pouvait donner à personne, ijui était un drnirable instrument, mais ne lui donuait pas de gtlent. 11 était maladroit de gestes, les bras trop courts, I tt-te était commune. Je détestais ce ilrofesseur. Saillson était tout le contraire. La voix frélo et pèrjrtnte, dnc distinction acquise, mais pleine de bot-rècilon. Sa méfchode éttdt la simplicité.
M» HA Bonu: m
FroTost indiquait bre?. Samsoo indiquait juste, et fe préoccupait sortcKit d<s anales. Il n'admettait pas qa'on laissât tomber les phrases. Coqnelin, qui est éhive de R*^gnier. je crois, a beaucoup de la façon de dire de Samsoa, tout en gardant la vérité de son premier maitre enseignant.
Quant à moi, je me souviens de ces trois professeurs : Régnier^ Provost^ Samson^ comme â c'était hier que je les eusse entendus.
L'année scolaire s'écoula sans grand changement dans ma vie.
J'eus cependant, deux mois avant mon second concours, le chagrin de changer de professeur : Provost tomba très malade, et Samson me prit dans sa classe.
11 comptait beaucoup sur moi; mais il était autoritaire et tenace. Il m'imposa deux très mauvaises scènes dans deux très mauvaises pièces : Hortense dans L'École des Vieillards^ de Casimir Delavigne, pour la comédie, et La Fille du Cid, également de Casimir Delavigne, pour la tragédie.
Je ne me sentais pas à l'aise dans ces deux rôles, écrits dans une langue dure et emphatique.
Le jour du concours arriva. J'étais laide. Maman uvait exigé que je me fisse coiiïer par son coiffeur. Et j'avais pleuré, sangloté, eu voyant ce figaro me faire des rait's sur la tête, dans tous les sens, pour séparer ma c.rinién; rebelle. C'était lui, l'idiot, qui avait eu cette mIi'm. cl, (jui l'avait suggérée à maman.
lil. il avait tenu ma tôto dans ses mains stupides plus kVuuv liJMirc et demie, car il n'avait jamais tiré sur |iaiiill«' rrinière. Et il s'épongeait le front toutes les
UÉHOIRKS bE SAttAH KEltMMItbT 10&
K«inq minâtes ea disant : « Quela cheveux! mon Dieu! ■Cest horrible! C'est de l'étoupe! Ce sont des cheveux ïde négresse blonde! »
Pius se tournant vers ma mère : « On devrait faire raser Mademoiselle et n-genter sa chevelure pendant qu'elle pousserait. — J'y songerai. ,, o avait dit maman, distraite. Je me retournai ai brusquement vers elle, que je fus brûlée au front par le fer à friser que tenait cet homme. Et ce fer servait à me défriser! Oui, il trouvait que mes cheveux frisaient... avec Ldé règlement : qu'il fallait les défriser pour les onduler, e qui était plus noble au visage :
I Les chevouï de Mademoiselle sont arrêtés dans kur croissance par cotte frisure folle! Toutes les filles e Tanger et toutes les négresses ont des cheveux sem- [ables! Et Mademoiselle, qui se destine à la scène, ■Krait bien plus belle si elle avait les cheveux de Ma- Idame... u dit-il en s'inclinant avec un respect admiratif I vers ma mère, qui avait en effet les plus beaux cheveux I du monde : blonds, et tellement longs qu'elle se tenait . debout, la pointe de ses cheveux sous ses talons, et b qu'elle pouvait baisser la tête. 11 est vrai de dire que bsman était toute petite.
EnRn, je sortie des mains de ce mist'rable, morte de rfettgue, par unn heure et demie de coups de peigne, de Hips de bi-osso, de coups de fer, do coups d'épingles, 'é coups de doigts pour tourner ma tête de gauche à B^ite, puis de droite à gauche, etc., etc. J'étais défi- |arée, je ne me reconnaissais plus...
Les cheveux tirés sur les tempes, les oreilles visibles t détachées, inconvenantes dans leur nudité; et, aussuâ de ma tête, un paquet de petites saucisses rangées s prés des autres pour imiter le diadème antique.
i06 Uk tiOmiE TIE
J'ëlalS hidfeUSë! Mon fi-oiitj qtiê j'etitrfeTbyaia toujours sous la moU*se doréë de îneâ cheveui, me Semblait immense, implacable. Je ne rëcoiiuaissais pas mes yeux, habituée que j'étais à les voir voilés par l'onibre de ma cHevêluré: Ma tête pesait un kilo.
Moi qui me coiffais et me coiffe encore avec deux épingles, cet homme en avait mis cinq ou six paquets. C'était lourd siif rha pauvre tête !...
J'étais déjà en retard. Il fallait m'Habiller à la hâte. Je pleurais de rage. Meè yeux rapetissaient, iiioh nez grossissait, mes veines se gonflaient.
Mais ce fut le comble quand je dus mettre mon chapeaii. Il ne pouvait tenir sur lé paquet de saucisses: Ma mèi'e m'enveloppa vivement là tête d'une dentelle et me poussa vers la porte:
Arrivée au Conservatoire, je me précipitai, avec « mort petit'dame », vers la salle d'attente. Maman s'était rendue dans la salle: J'arrachai là fiauvre dentelle qui couvrait mes cheveux, et^ accroupie sur un banc^ je livrai ma tête à mes compagnes après avoir; en quelques mots^ raconté l'odyssée de ma coiffure.
Toutes adoraient bt ertviàient mes chevedit si souples, si légers, si dorés. Toutes prenaient pitié de mon chagrin. Toutes avaient été émiies par ma laideur, sauf les mères, qui crépitaient de joie dans leur mauvaise graisse.
Toutes ces jéufaes mains enlevaient les épingles. Et Marie Lloyd, une ravissante créature avec laquelle j'étais plus liée que les autres, prit ma tête qu'elle embrassa tendrement : « Oh ! tes beaux cheveux ! qii'est-ce qu'on en a fait ? » Et elle achevait d'enlever les épingles. Cette tendresse me flt à nouveau fondre en larmes.
MBHOIKES m SXttlH BliFlNHARnT
Ifl7
Enfin, je me dfetisd triomphante, sans ép}ilgles,sàii8 KlucUsés!
Mai» mes jiaiiVrtà chëvcii*;aloHrdis par la rfi6eilt;d«
|(U^u( dont te mîsërabli! coifTéur les avait otldtiits, llpart-9 ^it les raieS néclissaires pOat' l'ëcloaibn db âès HiiftiSSes, mes pauvres cheveux tombaient en ttiothes ^jldi^M et grasses autolirde mon visage. Je secouai nà tète pendant tinq minutes avec lide ragi? folio. Je
SB&rvîtis à iM di^Coller un peu. Et j6 leS relfevai tartt bien jue mal aVec dbùx (épingles.
Maia le coHcottrS était bommcHef. Je passais là
■. Je ne savab plus ce que j'avais ft flirt; Mine Gilërard me mouillait Its tempes avec de l'eau ■ftlcBe...
Mlle de Brabendcr, qlll venait d'arriver, me regardait is me rectinnalfcrp et mft cherchait partout. La pauvre )lfitdit casse là jaihbe il y avait à peine ti^ois mois. Elle Ift sttlitotiaii avoc une omne-béquille ; niais Gllë avait I^Bblu veail-.
Mme Guérat-d tt)ttimen';ait ô lui raconter le drame |. des chevett*..: loratjile mon nonl retentit datis la salle : • Mademoiselle Chara Bernhardtin
C'était L(?ailtalld, qui deViilt plus tard souffleur à la Comédie-Française, et qui avait un Tort ttccctilnuiJer-
gMt.
« Mademoiselle Chara Berllhardt!... ).
Je me levai d'un bond, saus penser à. rien, sans dire (in mot; cherchant des yeux l'élève qui devaitmedianner U réplique.
J'entrai avec lui en scène.
Je fus Surprise pir le son de ma voix que je ne rbcoh- DliS pas. i'avaia tant pletiiO que mon cL-rVeau s'Était pi4si et je parlais du nel.
J'entendis une voix de femme qui disait : « Pauvre petite, on n'aurait pas dû la laisser concourir. Elle a un rhume atroce, son nez coule et sa ûgure est tuméfiée... »
Je terminai ma scène. Je fis ma révérence et me retirai au milieu de maigres et plaintifs applaudissements.
Je marchais en somnambule, et fus reçue évanouie dans les bras de Mme Guérard et de Mlle de Brabender.
On fit demander un médecin dans la salle, et le bruit circulant : « La petite Bernhardt s'est évanouie! La petite Bernhardt est tombée sans connaissance! » arriva jusqu'à ma mère, qui, blottie au fond d'une loge, s'ennuyait mortellement.
Quand je revins à moi, mes yeux s'ouvrirent sur le beau visage de maman. Une larme perlait suspendue à ses longs cils. Je mis ma tête contre la sienne et je pleurai silencieusement; mais cette fois des larmes douces, sans sel, qui ne me brûlaient pas les paupières.
Je me mis debout, défripai ma toilette et me regardai dans la glace verdâtre. J'étais moins laide. Mon visage était reposé ; mes cheveux avaient repris leur souplesse ; enfin j'étais mieux que tout à l'heure, sûrement.
Le concours de tragédie était terminé. On avait nommé les prix.
Je n'avais rien eu comme récompense. On avait fait le rappel de mon second prix de l'an passé. J'étais bredouille.
Oh! cela ne me causa aucunchagrin. Je m'y attendais bien.
Quelques personnes avaient protesté en ma faveur. Camille Doucet, membre du jury, avait discuté longtemps, paraît-il, pour me faire donner mon premier prix, malgré mon mauvais concours, disant qu'il fal-
HÉMOIRES Dt SAKAH BERNBARUT 109
lait, avanttout, tenir compte dea noteade mes examens, qui étaient admirables, et de mes notes de classes, qui étaient les meilleures. Rien no prévalut 3ur le mauvais effet produit ce jour-li par ma voLx nasale, ma Hifure gonflée, et les mèches lourdes de ma chevelure.
Après une demi-heure d'entr'acte pendant laquelle on me fit boire du porto et manger une brioche, on frappa pour le concours de comédie.
Je passais la quatorzième en comédie. J'avais donc le temps de me remettre tout à fait.
Et puis je me sentais gagnée par mon instinct batailleur. L'injustice me révoltait. Je n'avais pas mérité mon prix ce jour-là, mais je sentais bien qu'on aurait dû me le donner quand même. Je résolus d'avoir le premier pris de comédie.
Et, avec l'exagération que j'ai toujours apportée c t toute chose, je me montai la tète : je me déclarai à moimême que si je n'avais pas le premier prix, je devais renoncer au théâtre. Mon amour mystique et attendri pour le couvent me reprit de plus belle.
Oui, j'irai au couvent. Mais seulement si je n'avais pas le premier prix.
II se livrait dans mon frêle cerveau de jeune fille le combat le plus fou, le plus illogique qu'on puisse rêver. Je me sentais toutes les vocations vers te couvent, dans ma détresse de mon prix manqué; et toutes les vocations pour le théâtre, dans l'espoir du prix h conquérir.
Je me reconnaissais, avec une partialité bien naturelie, le don de toutes les abnégations, de tous les renoncements, de tous les dévouements qui devaient m'asseoir doucement sur le fauteuil de la mère Présidente du couvent de Grand-Champs. Et je m'adjugeais, d'autre part, avec une libéralité indulgente, tous les
(}pa3 néces^^res 4 rép|o3ipi} dç mon ^utfe r^v^ ; devenu* la prpî^ière, h plus célèbre, la plus eny^ée. Et j'énumérajs ^ur ji^es dpjgts tqutes mp9 qua}i|ij^^ : — 4? la gfâce, — 4*^ charme, — 4^ l^ distinction^ — de |a beauté, — du n^ystèrp et d^ piq^^ant-
Oh! t'Out! tout! Je trpuvfli^ que j^vais tov^t cpla. Et quapd ma logiquQ pt ;pa bonne foi élpvaiei^t i^i^ doute, ou un mais... ^ pette nomenclature fabuleusp dfi xç^es qualité^, mon a IVf oi » combatif çt paf^dp^ip^ trouvait la réponse nette, tr^pphante et saiis rjéplique.
C'est dans ces conditions spéciales, ^w^ cpt ét^t d'psppit qi|e je me présentai en scène lorsq^ip yipt mon
tPHf.
Le choix de mon concours était stupidq : }xr^Q femme mariée ra^spnnablp et r^isonnpusp. Et j'étais upe enfant paraissant bjen plifs jeune qup fl[)9f^ âge. Je fus néfifnmpins très baillante, très fj^jsqnneuse, très gaie; et j'eus uf^ suppè§ éto^^fiis3ant.
J'étais transfigurée. Folle de jfljp, jp tpp^Js jnpn prp: mierprix! Ob! je ne dopt^is p^s qu'il me fût adjugé à l'unanimité.
Le concours finit- Pendapt Ip 4èl^\ nécessaire au cpfnité pour Ip débat 4p9 rpCQpipeqsq§, je 4^^f^^i^^i de qppi me restaurer, pt pn fit venir, de chpz le pâtissier du Cppservatoire, une côtelettp que je déyorfti, à la grande joie 4p Mme Guérard et de Aflle de Brabei^der, car je détestais la vi^p4G ^t jp refusais toujours ^*eji inanger.
Epfm, les membres du comité prirent plftce dai\s leur gr^pde Iqge. {jC silence se fit 4an6 1^ salje. Si|r la scèpe, les jeunes gens furent appelés d'abpr4-
P^s de premjpr prix.
Pujs Ip nom 4e JPfirfpuru fut appejp ppu^:! rqcpyqjf Ip
MÉMOIRES HE SABlfl BEBMIAIIDT
)ll
WOnd prU 4? M(né(iie. Parfouru ost aujour^'hi^ If. Paul Porel, le dîrect^i^r dH t(iéàlre du Vaudeville et B mari de Réjane.
Puis vint Ip tpur 4ps iewcs filles.
Je tne tcfisis d^ps l'embrasi^re de la pprte, toute fête S mVIaiicpr çup la scène.
I Promief pEpf de comédie..- » Jij fi$ ui) pas en avan^ pi^poiig^ant uifç gran4<^ jcuiio ni|e qui me ^^passifit de |^ ■ Ule... «Premier pris à l'unanimitô: Mademoiselle NJarip
Et la gra[||i^ jeune Tille repousstie par mpt s'élança, Rçlte et radieuse, sur la scène.
, Il y e^t quelques protestations. Mais sa beauté, sa
falinctipn, son charme timoré eurent rajsoif de tout et
g tous. Et Mario Lloyd fut acclamée-
Elle pi^ssa préç 4^ ™P' ^t m'embrase^ tendrement-
Qfous 4;tiqns très liées. Et je l'aimais beaucpup; m^
|()a considérais comme une élève i^ulle. Je ne sais pli^»
E^ e|le avait eu unp récomppnse l'année précédente,
iDaia per^pqne ne s'attendait à son prix. J'étais pëtfifiçe.
■ !}pcond pris de comédjp : Mademoiselle Bernhardt ! «
l^pn'fivaîs pas entendu- On me po||9sa ep scène et, pen-
"|nt 5ue je s^uaîs, je voyais des cpntftifiea de M^p
Uûyd qui dansaiept devant moi : les un^s me faisant )^
Jjfpace, d'qutrep iR'eiivoyant des baisers; les uiioa
^Éventaient, les autres saluaient. ...Elles étaj^nt
mdcs--; grandes... t'eûtes cps i^lsfie LlQyd... elles
[passaient le plafond; elles niarchaieiit sur les tëlc^^
t olles venaient yers moi, me serrant, m'étpulT^nt,
B"Bl'éerasapt le cœur. J'pyai?, parfi|t-il, le visage plus
7 blanp qup ma robe.
pentfée dans |a pouligse, je m'aijsis guc Ifi (>^nqi[(jt},e '" s mot dire et je regardai Marie Ljoyd t^ès ^n^u|^^,
112 MA DOUHLK VIE
très complimentée : elle était vêtue d'une robe de tarlatane bleu pâle; un bouquet de myosotis à son corsage; une brindille de myosotis dans ses cheveux noirs.
Elle était grande, très grande, des épaules frêles et blanches émergeaient avec pudeur de sa robe décolletée, très décolletée... sans danger. Sa tête fine, un peu altière, était de toute grâce, de toute beauté. Quoique très jeune, elle avait un charme plus femme que nous toutes.
Ses grands yeux mordorés jouant de la prunelle, sa bouche petite et ronde envoyait un sourire de côté plein de malice ; et son nez, d'un dessin merveilleux, battait des ailes. L'ovale de son beau visage était arrêté à la naissance des cheveux par deux toutes petites oreilles nacrées et transparentes du plus pur dessin. Un col long, flexible et blanc soutenait cette tête charmante. C'était un prix de beauté qu'on avait décerné à Marie Lloyd ! Et le jury avait été de bonne foi.
Elle était entrée rieuse et radieuse, dans Célimène^ son morceau de concours; et, malgré la monotonie de son débit, la mollesse de sa diction, l'impersonnalité de son jeu, elle avait remporté les suffrages : parce qu'elle était la personnification de Célimène, cette coquette de vingt ans si inconsciemment cruelle.
Elle avait réalisé, pour chacun, l'idéal rêvé par Molière.
Toutes ces réflexions se coordonnèrent plus tard dans mon cerveau. Et cette première leçon si douloureuse me servit beaucoup dans ma carrière.
Je n'ai jamais oublié le prix de Marie Lloyd. Et chaque fois que je crée un rôle, le personnage se présente devant moi costumé, coiffé, marchant, saluant, s'asseyant, se levant.
Mais cela n'est que la vision matérialisée d'où s'échappe subitement l'âme qui doit dominer le personnage. En écoutant l'auteur lire son œuvre, j'essaie de définir le vouloir de sa pensée, espérant m'identifier à ce vouloir.
J'ai voulu quelquefois, avec lui, forcer le public à revenir vers la vérité et détruire le côté légendaire de certains personnages que l'histoire documentée d'aujourd'hui nous représente tels qu'ils furent en réalité, mais le public ne m'a pas suivie. Et je me suis vite rendu compte que la légende reste victorieuse en dépit de l'histoire. Et c'est peut-être un bienfait pour l'esprit des foules... Jésus, Jeanne d'Arc, Shakespeare, la Vierge Marie, Mahomet, Napoléon I" sont entrés dans la légende.
11 est impossible désormais à notre cerveau de se représenter Jésus et la Vierge Marie accomplissant les humiliantes fonctions humaines. Ils ont vécu la vie que nous vivons. La mort a refroidi leurs membres sacrés. Et ce n'est pas sans révolte et chagrin que nous acceptons cette vérité. Mais nous nous lançons à leur poursuite dans l'éthéré du ciel, dans l'infini du rêve. Nous jetons à bas toutes les scories de l'humanité pour les laisser vêtus d'idéal et les asseoir sur un trône d'amour.
Nous ne voulons pas que Jeanne d'Arc soit la fruste et gaillarde paysanne repoussant violemment le soudard qui veut badiner, enfourchant comme un homme le large percheron, riant volontiers des gaudrioles des soldats, et, soumise aux promiscuités impudiques de son époque encore barbare, n'en ayant que plus de mérite à rester vierge héroïque. Mais nous ne voulons pas de ces vérités inutiles. Elle reste, dans la
114 MA DOOBLli: VIE
légende, un être frêle, conduit par une âme divine. Son bras de jeune fille qui tient le lourd étendard est soutenu par un ange invisible. C'est de l'au-delà qu'elle a dans ses yeux d'enfant, dans lesquels tous ces guerriers puisent force et courage. C'est ainsi que nous la voulons.
Et la légende reste encore triomphante.
Mais revenons au Conservatoire.
Presque tous les élèves étaient partis. Je restais silencieuse et confuse sur mon banc. Marie Lloyd vint «'asseoir près de moi. « Tu as du chagrin? — Oui, je voulais avoir le premier prix, et c'est toi qui Tas. Ce n'est pas juste! — Je ne sais pas si c'est juste ou non, répliqua Marie Lloyd, mais je te jure que je ne l'ai pas fait exprès ! »
le ne pus m'empêcher de rire.
« Veux-tu que j 'aille dé j euner chez toi ?» Et son beau r«gard devint humide et suppliant. Elle était orpheline et pas heureuse; et elle avait besoin, en ce jour de triomphe, d'un peu de famille.
Je sentis mon cœur se fondre en une infinie et tendre pitié. Je lui sautai au cou et nous partîmes toutes les <îuatre : Marie Lloyd, Mme Guérard, Mlle de Brabender ^t moi. Maman m'avait fait dire qu'elle m'attendait à la maison.
Dans la voiture, mon caractère « j'm'enfichiste »
116 MA DOUBLI^ VIE
avait repris le dessus; nous bavardions sur un tel, une telle : « Oh ! ma chère, comme elle était ridicule ! — Oh ! et sa mère... tu as vu ce chapeau? — Et le père d'Estebenet... as-tu vu ses gants blancs?... il les avait volés à un gendarme, bien sûr! » Et nous riions comme des folles. « Et ce pauvre Châtelain qui s'était fait friser! ajouta Marie Lloyd. As-tu vu sa tête? » Mais je ne riais plus. Je me rappelais qu'on m'avait fait défriser, moi, et que, grâce à cela, j'avais manqué mon premier prix de tragédie.
Arrivés chez maman, nous trouvâmes déjà installés : ma tante, mon parrain, le vieil ami Meydieu, le mari de Mme Guérard, ma sœur Jeanne toute frisée, ce qui me donna un coup de couteau dans le cœur, car elle avait les cheveux plats, et on l'avait frisée pour l'embellir, quoiqu'elle fût ravissante autrement; et moi, on m'avait défrisée et enlaidie.
Marie Lloyd fut reçue par maman avec cette indifférence charmante et distinguée qui lui était particulière.
Mon parrain s'empressa près d'elle; le succès était tout pour ce bourgeois. Il avait, cent fois auparavant, vu ma jeune camarade sans que sa beauté l'eût frappé, sans que sa pauvreté l'eût touché; mais, ce jour-là, il affirma avoir prédit depuis longtemps le triomphe de Marie Lloyd. Puis il s'approcha de moi et, mettant ses deux mains sur mes épaules, il me tint en face de lui : « Eh bien, tu as tout raté! Mais pourquoi t'obstiner à faire du théâtre?... Tu es maigre, petite... et ta figure, assez gentille de près, est laide de loin; et ta voix ne porte pas! — Mais oui, ma fil.., ton parrain a raison, reprit M. Meydieu, épouse donc le minotier qui te demande en mariage; ou cet imbécile de tanneur espa-
MÉMOIRES
piol qui pprd sa ISte sans oerviîlle pour tes beaux yeus. Tu no feras jamais rien au tht'âlpel Marie-toi! »
M. (luérard vint me serrer les mains. C'était un liommc Je prés de soixante ans; Mme Guérard n'en uvait pas trente. 11 était triste, doux et timide; il était tit'coré de la Lépon d'honneur, portait une redingoto longue et usée, avait des gestes aristocratiques, et était secrétaire particulier do M, de La Tour Desmoulins, député en vogue. — M. Guérard était un puits do science.
Ma sa? ur Jeanne me dit tout bas : ^ Le parrain de ma sœur (c'est ainsi qu'elle nommait mon parrain) a dit eo rentrant que t'étais laide comme tout. » Je la poussai légèrement.
Ou 9C mit à table. Pendant tout le temps du repas, jo repris mon désir du couvent. Je mangeai peu et fus
l' prise d'une telle fatigue après le déjeuner, que jo dus mo Jnettre au lit.
I Une fois seule dans ma chambre, étendue dans mes nraps, les membres brisés, la tète lourde, le cœur gonflé jjde soupira retenus, je voulus envisager ma triste situa- IKon. Mais le sommeil réparateur vint au secours de ma jeuncâse, et je m'endormis profondément.
Quand je m'éveUlai, je ne pus rassembler de suite mes idées. Quelle heure était-il ? Je regardai ma montre. heures! Et je dormais depuis trois heures de 'après-midi. J'écoutai un instant. Tout reposait dans maison. Sur la table placée prés de mon lit, sur un lit plateau, étaient posées : une tasse de chocolat et 10 brioche. Puis une feuille de papier à lettrea mise Itoute droite, bien en évidence, contre la tasse de cho- 'Colat. Je pris la fouille en tremblant. Je ne recevais ijamait de lettres et je voulus la déchiffrer ii In faible
118 MA OOUBIE VIE
lueup de ma veilleuse. J'y parvins avec peine et pus lire
ces lignes écrites par « mon petit'dame » (Mme Gué-
rard) :
Pendant que vous dormiez, le duo de Morny a envoyé un mot à votre mère, lui disant que Camille Doucet venait de lui affirmer que votre engagement à \a^ Comédie -Française était chose convenue. Donc, ne vous faites pas de chagrin, ma chère enfant, et ayez confiance dans Tavenir. — Votbb pitit'damb.
Je me pinçai pour m'assurer que j'étais bien éveillée. Je me précipitai vers la fenêtre. Je regardai dehors. Le ciel était noir. Oui, noir pour tout le monde, mais étoile pour moi. Oui, les étoiles brillaient. Je cherchai la mienne, et je fis choix de la plus grosse, de la plus brillante.
Je revins à mon lit et m'amusai à sauter dessus à pieds joints. Et quand je manquais mon coup, je riais comme une folle.
J'avalai tout mon chocolat. Je faillis m'étoufîer en mangeant ma brioche.
Debout sur mon traversin, je fis un long discours à la petite Vierge placée à la tête de mon lit. J'adorais la Vierge. Je lui expliquai les raisons pour lesquelles je ne pouvais prendre le voile malgré ma vocation. Je faisais du charme. J'essayai de la persuader, et je l'embrassai tout doucement sur son pied qui écrasait le serpent. Puis je cherchai dans Tombre le portrait de maman. Je l'entrevis mal et lui envoyai des baisers.
Je pris la lettre de « mon petit'dame » dans le creux de ma main et je me rendormis.
Quels furent mes rêves ?
Le lendemain, tout le monde fut bon pour moi. Mon parrain, arrivé de bonne heure, hochait la tête d'un air
H&MOIRKS DE SAHAH BERNHARDT
lia
lAtisfait : « 11 faut lui faire prendre l'air, dit-il à ma EQërp ; je paie un landau, u La promenade me parut délicieuse, car je pouvais iver, maman délestant parler en voilurp. Deux jours après, la vieille bonne Marguerite me (fmit, tout esBOuffltiS, une lettre. Elle portait au coin iB SOI) envfilappo un large timbre autour ducpiej llamwyaîeut les mots : Comédie- Française.
J'interrogeai ma mère du regard : elle me lit signe que B)(>pauvai30uvrircetteleltrc,après toutefois avoir riiprif mandé Marguerite de me remcbtro une lettre eans son \ OOnsentement.
I C'est pour domain, maman !... C'est pour demain !... LJb suis oonvoquée â la Comédie!... Tiens, tiens, lis!.., » \ Baturs étaient aceourues. Elles mu prirent les l'IBaina, et je me mis à tourner avec elles en chantant : ItC'est pour demain!... C'est pour demain!... »
Ma sreur cadette avait huit ans. Mais moi, ce jour-là,
isaix.
Je grimpai à l'étage supérieur prévenir Mme Gué-
le je trouvai en train de savonner les robes
tanches et les tabliers de ses enfants. Elle me prit la
fte et m'embrassa tendrement, ses deux mains pleines
p mousse savonneuse me laissant de chaque côté une
inde plaque neigeuse. Je redescendis ainsi quatre à
juatre et lis une entrée bruyante dans le salon. Mon
parrain et M, Meydieu, ma tante et maman eommen-
vai«nt un whist. Je les embrassai tous à tour de rôle,
leur laissant en riant un peu de mousse si)r le vjsage.
■Mais, ce jour-là, tout m'était permis. J'étais un per-
uinage-
C'était le lendemain, mardi, que je devais me rendre \ une heure au Théâtre -Français pour être reçue par
M. Thierry, alors directeur de la Comédie. Qu'est-ce que je mettrai? Voilà la grosse affaire...
Maman avait envoyé chez la modiste. Elle accourut de suite avec les chapeaux; et j'en choisis un, blanc, piqué, avec un tour de tête bleu ciel, des brides bleues et un bavolet blanc. Ma tante Rosine avait envoyé une robe à elle; car toutes mes robes étaient trop... fillette, pensait ma mère.
Oh! cette robe! Je la verrai toute ma vie : elle était hideuse, vert-chou, avec des grecques en velours noir. J'avais l'air d'un singe, dans cette robe; mais je dus la mettre. Heureusement qu'elle était couverte par un manteau, don de mon parrain, un joli manteau en gros-grain noir avec des piqûres blanches tout autour. On pensait qu'il fallait m'habiller en dame, et ma garderobe était pour fillette.
Mlle de Brabender m'offrit un mouchoir qu'elle avait brodé, et Mme Guérard une ombrelle; maman m'avait donné une bague, une jolie turquoise.
Le lendemain, ainsi parée, jolie sous ma capote blanche, gênée dans ma robe verte, mais consolée par mon manteau de dame, je me rendis avec Mme Guérard chez M. Thierry, dans la voiture de matante, qui avait tenu à me la prêter, pensant que ce serait plus convenable.
J'appris plus tard que cette arrivée dans la voiture à laquais avait fait très mauvais effet. Qu'avaient pensé tous les gens du théâtre? Je n'ai pas voulu l'approfondir. Il me semble que ma jeunesse devait me préserver de tout soupçon.
M. l'hicMTV nie reçut avec douceur, me fit un petit discours amphic^ourique; puis il déplia un papier qu'il remit à Mme Guérard, la priant d'en prendre connais-
MtHOtnES DE SAMAH BEIINHaHIVI' 191
«anco et de le signer. C'était mon engagement. « Mon petit'dame o répondit qu'elle n'i?tait pas ma mère.
■ Ah ! Bt M- Thierry en se levant; alors, emportez co papier et faites-le signer à la mère de Mademoiselle. « Il me prit la main. La sienne me Tit horreur : elle était molle, sans pression, sans frannhlse. Je me dégageai vivement et le regardai. Il était laid, la figure rouge, le regard fuyant.
En sortant, je rencontrai Coquelin qui, sachant que j'étais là, avait attendu. Il avait débuté depuis un an avec succès. « Ehbieo, çay est! "me fit-il gaiement. Je lui montrai l'engagement et lui serrai la main.
Jo descendis quatre â quatre; et, au moment de sortir, je me jetai dans un groupe qui barrait la porte :
■ Vous êtes contente? » me dit une voix douce qui sortait du groupe. — « Oh ! oui, Monsieur Doucet, je vous remercie. — Mais je n'y suis pour rien, ma chère enfant. Votre concours a été bien mauvais... Mais,.. — ... Mais ça n'empêche pas que nous comptons sur vous», reprit M. Régnier. Puis, se tournant vers Camille Doucet : « Qu'en pensez-vous, Exeellence? — Je pense que cette enfant sera une très grande artiste. » II y eut un silence.
I Eh bien, vous en avez un équipage! » interpella grossièrement Beauvallet, le premier tragédien de la Comédie et l'honame le plus mal élevé de France et... d'ailleurs! « Cet équipage appartient à la tante de Mademoiselle, dit Camille Doucet en me serrant doucement la main. — Ah! j'aime mieux cela! « reprit le tragédien. Je montai dans la voiture qui avait révolutionné le Théâtre.
Arrivée à la maison, maman signa, sans lire, rengagement que jo lui remis.
m MA POUBI.E VIE
Et je résolus ardemment d'être quelqu'un : Quand même !
Quelques jours après mon engagement à la Comédie- Française, ma tante donna un grand dîner. Il y avait le duo de Morny, Camille Doucet, et le ministre des Beaux- Arts M. de Walowski, Rossini, ma mère, MUe de Brabender et moi. Le soir, il vint beaucoup de monde.
Ma mère m'avait très élégamment habillée. J'étais pour la première fois en grand décolleté, MOQ Dieu, que j'étais gênée! Cependant, chacun s'emprei^sait autour de moi. Rossini me demanda de dire des vers. Je m'y prêtai de bonne grâce, heureuse et fière d'être un petit quelqu'un. — Et je déclamai L'Ame du purgatoire de Casimir Delavigne.
« Il faut dire cela sur de la musique », s'exclama Bos-^ sini quand j'eus fîni. Tout le monde applaudit à cette idée. Et Walewski dit à Rossini : « Mademoiselle va recommencer, et vous allez improviser^ mon cher maître. »
Ce fut dq délire. Je recommençai. Et Ro^^ni improvisa une harmonie délicieuse qui me remplit d'é^POtion. Mes larmes coulaient sans que j'ep eusse conscience, et ma mère m'embrassa en disant : « C'est la première fois que tu m'émeus réellement! »
Maman adorait la musique. Et ce qui l'avait émue, c'était l'improvisation de Rossini.
Il y avait là le comte de Kératry, jeune et élégant hussard, qui me fit grands compliments et m'invita à venir dire des vers chez sa înère. Ma tante chanta une romance à la mode et eut un grand succès. Elle était charmante, coquette, et un peu jalouse de ce rien du tout de nièce qui dérobait un instant l'attention de ses adorateurs.
)l£i|IOIRES DE fUDAIl BlIlNnAnDT m
Jp rentrât à la maison tout autre. Je restai longtemps
tssise, toute vêtue, sur mon lit de jeune lille.
Je ne connaissais la vie qu'à travers le travail et la
■bnÙUe. Je venais de l'enlravoir à travers le monde,
L'hypûcrtsie des uns, la fatuité des autres, m'avaient
I frappée.
Je me di^mandai avec anxiété ce que je ferais moi si ■ timide et si franche. Je pensai à ce que faisait maman. LMais elle ne faisait rien. Tout lui était égal. Je pensai à I ma tante Rosine. Elle, tout au contraire, se mêlait de f tout.
Je restai les yeux fixés à terre, le cerveau brouillé, le cœur inquiet; et je ne me décidai À me mettra au lit quo lorsque le froid m'eut saisie.
lA^3 jours suivants se passèrent sans incidents. Je travaillais Iphigénie avec acharnement, M. Thierry n'ayant prévenue que c'était par ce rôle que je déhuf ferais.
En effet, je fus convoquée pour la répétition d' Iphigénie à la fm d'août. Ah ! ce premier bulletin de répétition! Quel battement docteur il m'a donné!...
Je ne dormis pas de la nuit. Le jour no venait pas asscs tôt. Je me levais constamment pour regarder l'heure. Il me semblait que la pendule s'était arrêtée. J'avais somnolé, et m'éveillai stupéfaite du trouver (tncore la nuit, alors que je me croyais au petit jour.
Enlin un filet do lumière traversant les carreaux me sembla le soleil triomphant éclairant ma chambre, Je me levai brusquement, tirai les rideaux fermés ; et tout eu m'habillant, je marmonnai mon rôle.
Ji* pensais que j'allais répéter avec Mme Devoyod, la première tragédienne de la Comédie- Française, avec
Maubant, avec... Et je tremblais, Mme Devoyod passant pour peu indulgente.
J'arrivai à la répétition une heure en avance.
Le régisseur, le brave Davenne, se prit à sourire, et me demanda si je savais mon rôle. « Oh ! oui, m'écriai-je, convaincue. — Venez me le répéter, voulez-vous? » Et il m'emmena sur la scène.
Je traversai avec lui le long couloir des bustes, qui conduit du foyer des artistes à la scène.
Il me dit les noms célèbres que tous ces bustes évoquaient. Je m'arrêtai un instant devantceluid'Adrienne Lecouvreur. « J'aime cette artiste! lui dis- je. — Vous connaissez son histoire? — Oui, j'ai lu tout ce qu'on a écrit sur elle. — C'est très bien, ma chère enfant, me dit l'aimable homme. Il faut, en effet, lire tout ce qui concerne votre art. Je vous prêterai quelques livres intéressants. »
Et il m'entraîna vers la scène.
La pénombre mystérieuse, les décors droits en remparts, la nudité du plancher, la quantité innombrable de cordes, de poids, d'arbres, de frises et de herses, suspendus au-dessus de ma tête, le gouffre de la salle complètement noire, le silence troublé par le craquement du plancher, le froid de cave qui vous saisissait... tout cela m'effraya. 11 ne me semblait pas entrer dans le cadre rayonnant d'artistes vivants qui, chaque soir, soulevaient les applaudissements de la salle par leurs rires ou leurs sanglots. Non. Je me trouvais dans le caveau des gloires mortes. Et il me sembla que la scène se remplissait des ombres illustres que venait de me nommer le régisseur.
Mon imagination nerveuse et perpétuellement évocatrice les voyait s'avancer, me tendre la main. Ils
MËHOiriES DE SARAH BEDNHAHDT I!.'.
voulai(>ntm'eiitralner,CGBspoctres... Jo mis mes deux mains sur mes yeiix et restai sans bouger.
« Êtes-vous aoulTrante? — Non, iiou, merci... Un L'blouissemcnt, cher Monsieur. Non, merci. » La voix de .M. Davenne avait cliassô les spectres.
Je rouvris los yeux, et me prêtai de boniie grâce aux conseils du brave homme, qui, la brochure en main, m'expliquait les places que je devais occuper, le.s passades que je devais faire, etc., etc..
Il fut assez content de ma façon de réciter. Il m'enseigna quelques traditions. Il me dit notamment ceci : • A cet endroit, Mlle Favart faisait un gros effet. » Ce vers était :
lîurybalp, à l'autel conduiseï la victime.
Les artistes arrivaient peu à peu, grognons, me jetaient un regard et répétaient leur scène sans se soucier de moi.
J'avais envie de pleurer. Mais j'étais surtout vexée. J'entendis trois gros mots lancés par les uns et les autres. Je n'avais pas encore l'habitude de ce langage un peu brutal. Chez ma mère on était timoré. Chez ma tante un était précieux. Et je n'ai pas besoin de dire qu'au couvent je n'avais jamais entendu un mot malséant. Jesortais du Conservatoire, c'est vrai, mais je ne frayais avec personne, saut avec Marie Lloyd et Rose Baretta, la sœur aînée de Blanche Baretta, aujourd'hui sociétaire de la Comédie- P'ranç aise.
La répétition finie, il fut convenu qu'on répéterait le lendemain au foyer du public, à la même heure.
La costumière vint me chercher pour essayer mon custuoie. Mlle de Brabender, qui était venue me re-
ifi6 MA DOUBLE \lî,
joindre pendant la répétition, monta avec moi aux magasins. Elle voulait que les bras fussent couverts, mais la costumière lui dit doucement que c'était impossible pour la tragédie.
On m'essaya donc une robe de laine blanche tout à fait laide, avec un voile si raide que je le refusai. On me mit sur la tête une couronne de roses, si vilaine que je la refusai aussi.
a Alors, me dit un peu sèchement la costumière, il faudra vous le payer vous-même. Mademoiselle, car ceci, c'est le costume de la Comédie. — C'est bien, je me le paierai, » dis- je en rougissant.
Rentrée chez ma mère, je lui contai mes mésaventures de costume... et maman, qui était très généreuse, me fit de suite acheter un voile de barège blanc qui tombait avec de beaux plis gros et souples et une couronne de roses de haies qui, le soir, paraissaient d'un blanc doux et discret. Et elle me commanda des cothurnes chez le cordonnier de la Comédie.
Il fallait songer aussi à la boîte de maquillage. Pour cela, maman s'en remit aux soins de la mère de Dica- Petit, ma camarade du Conservatoire.
J'allai donc avec Mme Dica-Petit chez le père de Léontine Massin, élève au Conservatoire, lequel fabriquait des boîtes de maquillage.
Nous montâmes les six étages de la maison, sise rue Réaumur. Arrêtées devant une humble porte, nous pûmes lire : Massin, fabricant de boites pour maquillage.
Je frappai à la porte, et une petite bossue vint nous ouvrir. Je reconnus de suite la sœur de Léontine; elle venait parfois au Conservatoire. « Ah! s'écria-t-elle, quelle surprise ! Dis donc, Titine, voilà Mlle Sarah! »
HEMOIRKS DE StRAH BERNHARUT 1!T
< la chambre voisine Léontine Massin accourut.
, calme, jolie, elle mVnlaça dans ses bras. «Ah!
tiiis oontoiitG de te voir! Tu vas débutor à la
'■■ I J'ai vu ça dans les feuilles. « Je rougis jus-
irallee. J'étais dans les Teuilles!...
li, je vais débuter aux Variétés! » Et elle parla,
' longtemps, si vite, que j'étais étourdie.
Cetit restait froide, et essayait très inutilement
séparer. EUe avait répondu par un signe do
,uT un ' Pas mal, merci » aux questions que lui
i-ontine sur la santé de sa fille.
l'cspansion de la jolie fille achevée, elle put me
] faut commander votre boite, nous sommes ici