‹ Ma grande. Illus. de MaroldChapitre 2 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

L'IDYLLE

ILS étaient seuls, tous deux, dans le wagon. M. Guislain, l'air épanoui, un journal, qu'il ne lisait pas, ouvert sur ses genoux, rêvait, en contemplant sa sœur. La vieille demoiselle tricotait. Des bandeaux gris encadraient son front ; elle avait la figure longue, les sourcils gros, le menton volontaire. Avec ses yeux baissés, dont on ne voyait pas l'expression, elle montrait un visage attentif et absent, tout au travail mécanique de ses mains, tandis que sa pensée semblait loin,

« Marie-Anne, regarde ! »

Elle releva brusquement le nez, qu'elle avait

fort et busqué, et appuya un regard sérieux sur son frère. Il lui indiquait les arbres, les taillis frais, les jolies feuilles, qui couraient en sens inverse du train.

« Je vois, Noël », dit-elle paisiblement ; et elle respira l'air vif, parfumé de senteurs de résine.

« Hein ?... » fit-il, et son intonation joyeuse sous-entendait : « Ça sent autrement bon que chez nous, rue Notre-Dame-des- Champs, ou que dans ma classe! » Car il était professeur de seconde au lycée Louis-le-Grand. Mlle Guislain le devina très bien sans qu'il eût besoin de parler, car les gens qui vivent ensemble et qui s'aiment s'entendent habituellement penser.

« Oui, Noël ! » dit-elle en le regardant; et ses yeux verts, très beaux, devinrent limpides comme l'eau de roche ; son visage prit une tension ardente de tendresse maternelle. Elle l'examina alors avec une sorte de coquetterie, et elle le trouva beau et rajeuni. Il portait, en effet, un complet gris de fer, dont les plis neufs et amples le mettaient à l'aise plus que son vêtement noir de tous les jours. Elle avait renouvelé le petit ruban rouge de sa boutonnière. Et comme il s'était fait couper les cheveux et la barbe, cela lui ôtait de son air grave on ne lui eût pas donné son âge, trente-cinq ans. Tout à coup il éternua avec force. Elle, réprimant un regard inquiet vers le front un peu dégarni de son frère, leva immédiatement

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la vitre, et lui tendit sa calotte de voyage. Il fut touché, car c'est dans les petites choses que se manifeste l'affection.

« Merci, Grande ! »

Ce mot, sur ses lèvres, prenait toujours un accent de déférence et de respect. Mlle Guislain s'était remise à tricoter; jamais elle ne restait oisive : l'activité était pour elle un besoin. Noël, à son tour, l'envisagea, pensif, retrouvant en elle, dans son maintien et jusqu'en certains gestes familiers, quelque chose de semblable à lui, qui les appariait. Leur fraternité, d'ailleurs, sautait aux yeux, et sur beaucoup de points ils sentaient de même.

« Grande ! ma Grande ! » répétait-il mentalement avec tendresse, et le fracas trépidant du train rythmait ces mots, évoquait, par ana-

logie, en sa mémoire leur vie commune, ressaisie au vol, dans le raccourci des années en fuite. C'était par images colorées, fulgurantes, qu'il revo3'ait son enfance et sa jeunesse ; par images pareilles à ces coins de nature et de vie organisée qu'il traversait à toute vitesse : champs, bois et villages. Ici, un grand parc de hêtres, avec château dans le fond, lui rappelait leur propriété de la Hétraie, près d'Auxerre. En cet éclair, il voyait ressusciter les siens, son vieux père et, grande alors de vingt ans, sa sœur Marie-Anne. Elle lui avait tenu lieu de mère, car Mme Guislain mourait trois ans après la naissance tardive de son fils, et Noël n'avait gardé d'elle aucun souvenir. 11 s'en faisait, d'après ses portraits, l'idée d'une douce et excellente femme, trop faible, car elle n'avait pu retenir son mari sur la pente de la ruine où l'entraînait son amour de la science et des inventions aérostatiques. Pour découvrir la direction des ballons, il avait dilapidé peu à peu une belle fortune, imitant d'autre sorte ce Balthazar Claës, dont Balzac a raconté la sublime folie, dans sa Recherche de r Absolu.

Mais une rivière, une ville blanche aperçues du haut d'un pont, Melun, firent franchir à Noël des années, l'emportèrent vers une vie rétrograde. Il se revit dans une ville à peu près semblable, à La Flèche, au bord du Loir ; il avait dix ans. son père était mort, la Hêtraie vendue, Marie-Anne et lui orphelins. Une

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sœur puînée de M. Guislain, Mme de Pré-en- Pail, les avait recueillis; et chez cette veuve, riche, mais avare, il se rappelait des humiliations, des gronderies, et d'avoir souvent eu faim après les repas. Et Marie-Anne aussi souffrait ; elle n'était plus la belle fille, la jeune maman fraternelle des temps heureux. La trentaine l'avait pâlie, glacée, séchée ; sous la coiffe de sainte Catherine, elle avait l'air morne et dur. A présent, des champs plats, des routes poudreuses et grises transportaient Noël dans la campagne du Mans.; ses promenades de collégien, le dimanche, en troupe, sous la surveillance du maître d'étude, vagabondaient le long des haies et des fossés pleins d'eau ; on grappillait des prunelles, on se piquait aux épines des mûres. Le Mans, c'étaient les années d'élevage au lycée, toute la tristesse pesante des internats, des visages à moitié évanouis de maîtres et d'élèves, des amitiés très tendres dont il n'était rien resté. Et la vie courait, courait comme le train ! Sa pensée, une seconde, s'arrêta à une station qu'on brûlait, à une gare envahie par un flot rouge de réservistes ; en gros souliers, musette de toile au dos, ils se bousculaient à coups de poing ; et Xoël crut voir l'image de la guerre ; il se rappela 1870, nos désastres et l'espoir de revanche qui agitait alors de rage son âme d'enfant. Rien n'avait marqué plus fort sur elle. Il rattachait à cette sensation poignante d'humiliation bien des mélancolies person-

nelles et ce pessimisme dont semblaient affligés les jeunes hommes de sa génération, en attendant que, par l'éternel retour des choses, de nouveaux adolescents, pleins de foi dans la vie et d'espoir en eux-mêmes, succédassent, vainqueurs de demain, aux fils de la défaite, leurs pères !

Et le passé, à ses yeux, se déroulait toujours, comme sur une toile panoramique. Des afl^ches géantes tapissant une gare, et qu'il aperçut à la volée, symbolisèrent pour lui son arrivée à Paris, gare Saint-Lazare, lui rappelèrent ce matin blanc quand, après avoir vu défiler d'immenses murs peinturlurés à cru de réclames barbares et multicolores, d'effroyables têtes hérissées, de flacons, de chapeaux et de parapluies gigantesques, il avait débarqué, provincial perdu, dans uneville endormie encore, où l'on n'entendait que le roulement des voitures de laitiers et des tombereaux de boueux. La tristesse de son dépaysement, ce matin-là, se confondait avec celle de son entrée à l'École normale. Alors commençaient les années sévères de l'étudiant pauvre, la semaine de labeur acharné, et les dimanches passés au concert ou à la Comédie- Française, dans les hauteurs du paradis. Il se sentait bien seul, bien loin de Marie-Anne. Mais leurs vies séparées se rapprochaient tout à coup et se soudaient étroitement. Mme de Pré-en-Pail, leur tante, mourait, leur laissant une partie de sa fortune, juste au moment où

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