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Noël, agrégé de la veille, se voyait expédié comme professeur dans une petite ville du Midi. Sa sœur, à quarante-trois ans, restait seule, et ils décidaient de vivre ensemble. Depuis lors elle avait tenu son ménage de garçon. Économe, elle lui faisait une vie simple, mais aisée; elle protégeait son travail, et l'entourait de calme et de silence. Le devait-il à cette pure et grave influence ? Tout lui avait réussi, depuis leurs premières étapes jusqu'à des postes plus importants, d'abord Grasse, Moulins, puis Lille, Lyon, et enfin Paris. Jeune encore, à côté d'une rapide carrière dans l'Université, il s'était fait, par ses travaux d'exégèse latine, une place estimée dans la critique classique et un nom dans les revues spéciales : un avenir heureux l'attendait. Et de ressasser ces choses à la hâte, une agitation un peu fébrile se confondait en lui à la trépidation du train, qui fendait à toute vapeur la forêt, son panache de fumée au vent, et l'emportait pour les vacances, ainsi que les autres années, vers le petit coin de campagne qu'ils louaient à Sonnelles, près de Fontainebleau : très peu de chose, une jolie maison dans du vert, avec terrasse dominant, du haut pays, la Seine au bas du coteau, et par delà, le grand plateau rapiécé comme un tapis des champs jaunes, bruns et mauves !
« Nous arrivons, Marie-Anne! »
Ces mots, Noël les prononça en lui-même, les pensa seulement, comme si cet appel
mental suffisait à tirer la vieille fille du labeur patient de son tricot, du va-et-vient de ses mains sèches entre-croisant les aiguilles d'acier, tissantune aune les mailles d'unebrassière d'enfant. Elle travaillait ainsi pour les bébés pauvres du village : et rien ne symbolisait mieux sa vie et elle-même que cette œuvre de charité. Bien des layettes chaudes, petits bas, petites camisoles, petites jupes, tricotées par elle, avaient habillé des détresses nues, de pâles chairs anémiques. Elle, qui n'avait point connu les joies de la maternité, de ces doigts vierges tissait de la chaleur et du bien-être pour des innocents que, le plus souvent, elle ne connaissait pas, qui grandiraient en dehors d'elle, car, dans sa bienfaisance anonyme, elle travaillait pour des orphelinats, des hospices et des associations de charité. Et les petits vêtements s'en allaient à l'inconnu. Parfois elle essayait bien de se représenter les corps blancs et menus qui rempliraient ces formes, dont le tissu souple simulait déjà une ébauche de vie humaine ; mais elle ne pouvait imaginer un visage distinct ; elle se représentait seulement des têtes blondes ou brunes, des yeux vagues et doux, des chairs de lait, une race d'enfants aux limbes, une floraison de plantes déshéritées, tous les petits parias de l'abandon, de la misère et du vice. Et pitoyables, d'un mouvement agile et dur, ses aiguilles s'emmêlaient, empiétaient l'une sur l'autre, tric-trac ! tric-trac ! L'humble labeur
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ayant, dans la médiocrité du tissu de laine, dans l'étroitesse du jeu des aiguilles, quelque chose de pauvre et de strict, parut à Noël très significatif. Il ressemblait à Marie-Anne, ce labeur, et au vêtement de simple toile de Vichy, noir à fleurs lilas, qu'elle portait ; il s'identifiait à sa pose un peu raide, à la sévérité paisible de son visage ; il incarnait son âme probe et fruste, faisait penser aux jours qu'elle avait vécus, tous neutres, tous blancs, tous égaux, comme les mailles régulières de ce tricot d'enfant.
Alors, de nouveau ému, d'un élan de gratitude, tout bas Noël l'invoqua encore : « Grande, ma Grande ! »
Et il la regardait fixement, saisi d'une de ces courtes tristesses où nous nous apercevons que la vie coule, que les êtres que nous aimons ont souffert, et qu'ils mourront, hélas ! sans que nous puissions toucher au balancier de leur vie, avancer d'une seconde leur bonheur ou retarder leur souffrance. Comme il arrive, presque toujours, par le magnétisme de tendresse qu'exhale un regard fixé sur le visage d'autrui et quêtant un autre regard, Marie- Anne leva les yeux sur son frère. Cette fois, il dit tout haut :
« Nous arrivons ! »
Un paysage familier courait au rebours d'eux : voici la route qui mène à Sonnelles, le pont du pavé du Roy par lequel on va, au bois de Jolizes, cueillir des fraises ou ramasser
des champignons voici... ; mais déjà ils se iîâtaient tout à leurs préparatifs d'arrivée, pris par cette naïve peur de ceux qui voyagent, comme si, en son arrêt soudain, le train donnaità peine le temps de descendre, menaçait de repartir. Vite elle avait noué les brides de son chapeau, vite il avait pris les paquets, ils se tenaient à la portière ; et elle, anxieuse, l'agrippant par son habit :
« Prends garde, attends que le train soit arrêté. »
Une secousse les faisait se cogner, retomber assis, et tous deux riaient, le frère et la sœur, d'un bon franc rire d'honnêtes gens. Un employé courait sur la voie, criant à pleins poumons :
« Fontainebleau ! P'ontainebleau ! »
Mlle Guislain, aussitôt affairée, se précipita vers un wagon de troisième classe:
« Vite, Margaude ! «
Deux grosses mains rouges lui tendirent une cage à serins, un panier d'où s'échappa un miaulement, puis toutes sortes de cartons, un attirail de cannes à pêche ; après quoi la servante avança sa forte tête rouge, surmontée d'un bonnet breton, et gauchement, en un déhanchement lourd, elle sauta à terre, où elle parut toute naine, une épaule plus haute que l'autre. Mais solide et large, telle qu'un petit bœuf courtaud, elle restait inébranlable au milieu de la poussée des voyageurs : elle avait repris tous les colis, les portait à elle
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seule; et un sourire épanouissait sa face, tandis que sa maîtresse, d'un ton inquiet et plus haut qu'à l'ordinaire, répétait :
« Mon Dieu, où est donc mon frère ? » Il revenait vers elles, après avoir été retirer du wagon de chiens leur épagneul Snorr, qui bondissait de joie, au bout de sa laisse.
« Nous voici au complet, dit-il. Sortons. Voilà le père Rouquet ! »
Un cocher de campagne les attendait au milieu des hurlements de ses confrères, les cochers d'omnibus ou de voitures de place, qui hélaient les gens avec des voix rapaces. « Bonjour, monsieur Rouquet, bonjour ! » Ce n'était pas qu'il fût avenant, l'homme, à voir ses yeux jaunes et son nez d'orfraie, ses doigts crochus comme une serre d'oiseau, son air d'avarice méfiante et entêtée : mais les Guislain le connaissaient. C'était lui qui les conduisait à Sonnelles chaque année, et par ses habits râpés couleur de terre, par la branche de feuilles vertes qu'il avait passée au licol de son cheval pour chasser les mouches, il leur faisait sentir, à ces Parisiens, un avantgoût de terroir, comme une odeur de village. Roule, calèche! Une bonne fraîcheur verte s'exhalait de la forêt, le soleil baissant traversait les arbres de rayons jaunes et doux; et c'était une volupté de se sentir emporté ainsi, mollement, au trot rapide de la bête flairant le retour à l'écurie.
« Eh bien, Margaude ? » demanda M. Guislain.
La servante, assise en face d'eux, ses paquets sur ses genoux, eut un sourire de brave créature ; ses yeux, paisibles comme ceux des ruminants, couvraient le vaste paysage. C'étaient ses vacances, à elle aussi, le temps passé hors de la ville ; les paysans, les vaches les travaux des champs, tout lui rappelait son pays : et son servage lui semblait alors moins rude. Elle avait fort à faire, en effet, avec mademoiselle, qui, depuis neuf ans, l'avait dressée aux soins du ménage les plus minutieux, et dont elle redoutait tout blâme. Monsieur, très bienveillant, ne la reprenait jamais. Elle était attachée à ses maîtres, exacte, fidèle, un peu taciturne seulement ; et puis, elle boudait en silence pendant des jours. C'était son seul défaut.
Mlle Guislain cependant entre-bâillait avec précaution le panier presque vivant, qu'agitaient des tressauts de bête captive. Une tête de chat montra son petit nez rose, ses yeux d'or très dilatés, dont la pupille noire au grand jour s'amincit à vue d'œil comme un fil.
« Bien, Frimousse, bien ! Nous allons arriver! »
M. Guislain pensa aux bêtes. Son épagneul Snorr, le chat Frimousse et les canaris de Marie-Anne, deux petits ménages, Lireli, Lirelette et Trie et Traque, avaient pris dans
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sa vie une importance réelle. Il leur donnait, à des degrés différents, une petite part de son cœur. Les bestioles ailées le touchaient moins ; il les plaignait surtout de n'être pas libres. Frimousse et Snorr, ce dernier surtout, étaient ses favoris. Il les étudiait pendant de longs moments, pensif, curieux et presque inquiet, cherchant à deviner leurs âmes élémentaires, subtiles pourtant. Parfois, quands ils le regardaient bien en face, de leurs yeux attentifs et profonds, cela le troublait comme un regard humain. Et puis, le mystère qui les séparait et l'impossibilité de communiquer ensemble, sinon pour des actes simplifiés, la faim, le besoin et cette vague tendresse que l'homme et l'animal échangent, le portaient à songer, longuement, dansdu vague. Car, comme beaucoup de célibataires repliés sur eux-mêmes, la rêverie poussait un jardin d'herbes folles dans .son cerveau, la rêvasserie plutôt, sans but et au hasard. Suivant précisément une de ces idées, il compara la manière dont Marie- Anne et lui envisageaient ces bêtes, leurs compagnons d'existence. Pour elle, c'était une propriété dont elle usait avec douceur, mais tyrannie, leur parlant avec sévérité, s'ils lui en donnaient lieu, les châtiant au besoin, Snorr et Frimousse. Pour Noël, c'étaient des amis inférieurs, une incomplète camaraderie dont il jouissait naïvement, en gardant le respect de leurs instincts et comme un souci de leur dignité. Cela venait de ce qu'il était très sen-
sible et ne pouvait voir souffrir ni bête ni enfant. Jamais il ne tuait un insecte. S'il trouvaitunearaignée,il l'attrapait délicatement par un des fils de soie qui lui servaient de pattes, et la mettait dehors, sur l'appui de la fenêtre. Marie-Anne n'avait point de ces faiblesses. Elles s'alliaient, chez Noël, à un grand amour de la nature et au désir sincère que tous les êtres pussent s'épanouir au bonheur. Des lectures bouddhiques, aussi, avaient influé sur lui.
« Ah! fit Mlle Guislain, voici les dames russes de l'an dernier ! »
Trois femmes, en une charrette anglaise qu'emportait un poney, venaient en sens inverse. Noël eut le temps de reconnaître la mère, une grosse dame blonde maquillée, et la fille, qui portait une blouse rouge, serrée à la taille par une ceinture de cuir. La troisième, une belle personne, qu'il n'aperçut que de dos et de profil, car elle se tenait accotée aux deux autres sur la banquette de derrière, lui était inconnue. Elle se retourna, et il entrevit de brillants cheveux fauves, des yeux purs et bleus, une taille haute et fine, un charme d'élégance discret contrastant avec ce que ses compagnes annonçaient d'un peu excentrique : mais ce ne fut qu'un éclair. Son coup de chapeau donné, et les femmes inclinant la tête, déjà elles avaient passé, filaient au loin.
« Voilà du genre ! fit la vieille demoiselle, d'un accent peu bienveillant. Rigide et asservie
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aux convenances bourgeoises, elle n'aimait point qu'on se singularisât, par la toilette ou la grâce féminines. Ce lui semblait des vanités dangereuses. D'instinct, elle vouait une méfiance à ce qui est rare, précieux, riche ou seulement agréable ; et cela, autant par excès de scrupule religieux que par manque total du sens de la beauté. Elle n'estimait, par exemple, du Louvre, que les tableaux de piété ; et d'ailleurs elle n'y mettait jamais les pieds, trop de peintures profanes choquant ses yeux. Très croyante, elle redoutait le mal partout, chez elle comme chez les autres. Elle s'abstenait, d'ailleurs, de porter un jugement téméraire sur le prochain. Après tout, elle n'avait aucune raison de penser mal de ces étrangères, dont elle n'avait entendu dire que du bien ; elle ne les connaissait pas, leur ayant parlé seulement une fois, l'an passé, chez des connaissances communes ; depuis on se saluait, sans s'aborder. Toutefois cette rencontre à l'instant même ne lui avait fait aucun plaisir. Etait-ce, tant l'amour-propre nous meut, parce qu'elle s'imaginait que la vieille dame russe avait peu de considération pour elle, ou plutôt une indifférence parfaite?
Supposait-elle un écart probable entre leurs façons de penser et de sentir ? Elle n'en savait rien ; mais sait-on jamais sur quelle base futile se fondent la sympathie ou l'antipathie qu'on porte aux autres !
Noël songeait différemment. Ce mot : « les
dames russes », évoquait en lui, tout au contraire de sa sœur, un attrait d'étrangeté, un charme d'exotisme. La jeune fille peignait, l'an dernier, dans les champs ; cela lui avait plu, sans qu'il sût pourquoi, peut-être parce qu'il aimait le travail, l'art et tous les efforts de l'intelligence. Mais il revoyait surtout la troisième apparition, la belle personne qu'il ne connaissait pas, et dont la splendeur de jeunesse lui avait jeté au passage comme un éclair de bienvenue ; car il ressentait fortement cette joie désintéressée qu'inspirent l'harmonie des êtres et la beauté des choses. La voix de Mlle Guislain fit diversion et coupa net le fil de ses pensées :
« Enfin ! nous y voilà ! »
Le village élevait, au tournant de la route, ses maisons couleur de pierre grise, ses toits d'ardoises mangés de mousses et hérissés de graminées. C'était la joie du pays, ces fleurs, libres. Montées sur tiges de corail et s'épanouissant en petits lobes roses, elles pullulaient, au faîte des murs, au revers des fossés, au bord des gouttières. Leur pulpe tendre et de couleur vive faisait courir une fraîcheur gaie, partout. « Comme c'est joli ! » pensa Noël, retrouvant là un charme de choses connues, amies; et il se sentit content, tant il faut peu pour goûter la vie.
Mais sa satisfaction s'accrut : et la secousse que donne une joie vive se précisa en lui au choc de la voiture s'arrêtant devant la
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grille de leur maison. La jardinière, Mme Chicot, les attendait. Elle aida à décharger les malles, étant robuste comme un homme.
Noël, après avoir payé le cocher, laissa les femmes se débrouiller, Marie-Anne ouvrir les fenêtres du petit salon, la servante allumer le feu, à la cuisine. Des sensations égoïstes le requéraient, ce besoin d'être seul qu'on éprouve quand on vient de passer une heure ou deux en compagnie, fût-ce avec des parents ou amis chers. Oui, c'était bien cela, l'accueil sympathique du nid revu, du coin provisoire où il avait laissé de son lui intime, des heures de travail, des rêveries tristes ou gaies, de vagues ou de précises sensations, comme une ténue poussière d'àme qu'il retrouvait éparse dans l'air. Et l'odeur même de la maison le caressa: cette odeur de plantes sèches et de mortier qu'exhalent les murs de campagne.
Il monta dans son cabinet de travail, un atelier à grandes baies vitrées encadrant l'horizon vert, bois et prés, tel un tableau, dont des collines bleues, en un moutonnement de cimes rondes, faisaient les fonds. Il sourit à ses livres, à de vieux manuscrits, au pupitre haut sur lequel il écrivait, debout. Toutes ces choses dépensée faisaient un peu partie de lui-même ; son cœur les salua, avec amitié. Une autre vie s'ouvrait pour lui ; l'avant-goût des vacances et d'une liberté bien gagnée lui tira un chantonnement d'allégresse; et ce fut avec une vivacité d'enfant qu'il endossa une vareuse,
chaussa des souliers de chasse, et s'arma d'un gourdin d'épine. Un chapeau de paille, usé par trois étés, mit le comble à son amusement, car il aimait les vieilles choses, non par avarice, mais par habitude. 11 descendit dans cet équipage et s'arrêta nez à nez devant sa sœur, qui, active, un grand tablier à bavette sur sa robe, allait et venait, déballantdu linge.
« Oh ! fit-elle choquée, n'as-tu pas honte de porter ce paillasson sur ta tête?
— Bah! fit-il souriant, dans les champs!»
Et il sortit, au bout du jardin, par une petite porte qui donnait sur un sentier à travers les vignes. Des ornières d'herbe creusaient, d'un ruban vert, la terre sablonneuse. Noël marchait vite, d'un pas souple et ferme, en jetant autour de lui de larges et rapides regards, comme on respire, à grands coups, afin d'absorber en soi toute la saveur fraîche du paysage. Il lui semblait nager dans un bain d'air. Pour la première fois depuis des mois, il rapprenait à regarder le ciel. Il y voyait floconner l'ouate blanche des nuages, qu'emportait une brise lente vers l'occident, où le soleil, disparu déjà derrière la forêt, les teignait d'un pourpre orange, qui peu à peu pâlissait en or blanc.
On avait coupé les foins, ils séchaient. Leur parfum exquis, leur fièvre de langueur embaumait, par souftles pénétrants. Un dos de paysan couleur d'ocre se redressa au ras d'une vigne. Et Noël en vit un autre, plus loin, puis un autre. La campagne, qu'il avait cru vide,
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lui apparut peuplée de ces dos courbés, de ces bras penchés sur la terre. En l'entendant passer, une paysanne parfois se relevait et le suivait d'un regard perçant. 11 se sentit alors timide; la présence de l'homme, naturelle dans les villes, insolite dans ce grand vide, ici, l'étonnait. Et d'autres impressions confuses l'assaillaient. Les blés et les avoines jaunissaient à peine, tardifs. Des coquelicots et des bluets les tachaient de fleurs de ciel et de fleurs de sang. Souvent c'était l'éclat d'une mare rouge répandue. Ou bien des bluets s'envolaient, étant des papillons d'azur, pareils. Noël trouvait cela doux, simple et beau. L'ivresse du silence et du calme le submergeait ; la douceur du soir l'exaltait d'un sentiment de force neuve et rajeunie ; il souhaitait que la minute présente durât longtemps, toujours. Et il goûtait une sauvagerie d'homme seul, habitué à renfermer ses émotions en lui-même.
Mais, comme il atteignait la lisière d'un bois et s'engageait sous des taillis, le long d'un mur à demi écroulé, un revirement subit lui inspira un inattendu malaise de solitude, une gêne, confinant la souffrance, d'expansion rentrée. C'était le dépaysement heureux, mais trop brusque, d'un citadin transporté aux champs. Le vaste ciel et l'horizon lointain lui faisaient l'effet d'une machine pneumatique, raréfiant l'air et le bruit. Ses yeux habitués aux foules gardaient une obsession de la forme humaine. Un tronc d'arbre, une pierre brute, dans le
jour vert des sous-bois, s'animaient pour lui d'une attitude d'homme ou de femme, immobiles et qui semblaient l'attendre. Des frémissements couraient dans les feuilles et l'agitaient d'un petit frisson de mystère. Des susurrements de mouches, des zigzags de papillons le surprenaient du frôlement de leurs ailes; et il suivait, avec un plaisir un peu inquiet, leurs vols où il entendait palpiter la vie. L'herbe drue du chemin lui montait aux mollets: en l'écrasant, il sentait la résistance élastique de tiges et de racines, et il avait conscience qu'il marchait sur de la vie, de la vie végétale épanouie en fleurs sauvages, de la vie d'insectes fourmillant par milliers dans ce vert, qui, froissé, dégageait une senteur de sève amère. Le silence, qu'il écouta, lui apparut alors peuplé de petites voix sourdes et tristes, de houles confuses, de rires. Bien qu'il n'y eût pas de vent, le bois chuchotait tout seul. Et comment expliquer cela, il tardait presque à Noël de voir finir le long mur qu'il longeait, et de rentrer dans les champs ras, où l'on voit loin devant soi, et où le silence n'a plus la même voix ! Grandi, poétisé, le sentiment qu'il éprouvait là fût, dans une foret noire et profonde, devenu de l'horreur sacrée. Il admira combien nerveuse, impressionnable, est notre machine à sensations, qu'un rien trouble. Mais ce rien, au contraire, n'était-il pas tout? Quoi de plus mystérieux que de vivre, et de plus stupéfiant que ce monde aux mirages infinis? Le merveilleux,
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n'était-ce pas que l'homme fût blasé, habitué sans le comprendre au mystère de la création, que cela lui semblât tout naturel de marcher, de respirer, de voir et de sentir? Pourquoi ne pensait-on jamais à cela, pas plus qu'à la santé ; la maladie ou la mort — réflexions essentielles pourtant — et qui somnolent en nous insoucieuses jusqu'au petit heurt du réveil, au souffle brutal de la réalité?
L'influence de sa méditation rendit Noël un peu triste. La solitude l'étreignit plus fort ; il oublia tout ce qui enveloppait sa vie d'un cercle magique d'habitudes, de préoccupations, de devoirs, d'amitiés; il oublia sa profonde tendresse pour Marie-Anne, et se sentit seul, perdu loin de tout, fourmi ou ciron errant à fleur de terre. Alors un ressouvenir biblique traversa sa brève mais intense détresse : « Malheur à l'homme seul ! Et il évoqua le pur et beau symbole de la première femme, Eve, en sa fleur d'ingénuité blanche, vierge à toutes sensations, principe inconscient dévie, source de jeunesse, compagne d'Adam, mère de Caïn et d'Abel. Elle incarna dans sa pensée mille formes répercutées d'elle-même : ces nymphes qu'on rcve sous les feuillages, se baignant dans l'eau claire ; et les jolies Parisiennesqui passent le long des blés, serrées dans leurs toilettes fraîches, sous des ombrelles pareilles à de grands coquelicots. Ces paysannes qui penchent leurs rudes corps tannés sur la glèbe étaient la race encore, pauvre et déshéritée,
d'Eve la blanche, aux mains oisives. Eve la très belle, sous ses cheveux de soleil, avec ses yeux couleur d'eau et son âme changeante, pénétra tout à coup le cœur de Noël de son invisible présence. Était-ce la splendeur du ciel verdissantcommeuneémeraude vive, l'haleine des foins subtils, la suggestion des fleurs couleur de robes nuancées, les sourdes et fines analogies qui se dégagent des choses et les revêtent de grâce humaine et de féminine langueur ? Noël sentit flotter en lui un amollissement qui avait le charme d'un rêve et la mélancolie d'un désir irréalisé. Son âme s'élevait vers l'éternel féminin, aspirait à une tendresse sans visage et sans formes, mystérieuse et infinie. Puis le vague de sa rêverie prit corps. Et il crut voir passer, dans la petite charrette anglaise, la belle demoiselle inconnue, avec les dames russes. Cette vision lui plut, mais elle ramena à terre sa pensée envolée, l'astreignit à des images précises et matérielles. Il se représenta, avec une grande netteté de contours, cette jeune fille qu'il avait entrevue quelques secondes à peine ; il revit la façon dont elle avait salué, en passant, d'un petit signe de tête élégant et calme ; il se rappela la couleur de sa robe, la rose qu'elle portait à sa ceinture. Ces détails évoquèrent en lui des formalités mondaines rigoureuses et étroites : présentations, visites, promenades et dans ces suppositions qu'on s'amuse à forger sans y croire, flirt décent, attachement tendre
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et, comme conclusion, la possibilité d'un mariage. La bizarrerie de cette idée l'amusa, puis le laissa rêveur.
Le mariage ! Que de fois il y avait pensé. Que de fois il en avait parlé, théoriquement, avec Marie-Anne! Elle, par égoïsme inconscient, avide tendresse fraternelle, ne l'admettait qu'à regret, avec crainte, hostile d'avance, comme envers un danger où risquaient de périr leur bonheur, et surtout leur affection, leur confiance. Ne suffisait-elle pas à son frère ? Où rencontrerait-il une passion plus pure, des soins aussi fervents? Quelle femme respecterait autant son travail, seraitaussi fière de son nom et de son mérite, l'encouragerait au succès avec autant de désintéressement ? D'ailleurs, elle redoutait l'amour, elle en avait cruellement souffert. Elle portait un secret de Jeunesse que Noël n'avaitpu que pressentir, sans oser sonder une plaie, mal fermée sans doute. Elle avait aimé, à vingt ans, et s'était vu, après l'échange des aveux et les plus formelles promesses, abandonnée par un fiancé qui préférait une grande fortune à l'amour humble et reconnaissant qu'elle lui offrait, dans la toute pureté de son cœur. Depuis, elle n'avait plus aimé personne. Comme ces sensitives qu'un heurt referme, elle s'était repliée sur elle-même, avec une immense amertume, désenchantement affreux, la peur et le mépris de l'homme . De son cas particulier, elle avait tiré une règle; la triste exception de sa vie lui semblait une
tare commune à la plupart des femmes. Elle croyait au mensonge des serments, à l'improbité du cœur, n'admettait le bonheur que comme une exception bien rare, et toute tentative pour y atteindre que comme un calvaire de péril et de souffrances. Chère Marie-Anne ! C'était un peu pour elle que Noël ne s'était pas marié jusqu'à présent, par peur de lire une douleur, un effroi dans ses grands yeux. C'était aussi — égoïsme inconscient des meilleurs ! — parce qu'aucun des besoins de confort et d'intérieur qui poussent le célibataire au mariage ne le sollicitait II était heureux. Table blanche et recherchée, car monsieur était gourmand ; soins délicats du ménage, attentions de tous les instants prévenant chacun de ses désirs: que pouvait-il lui manquer? Et cependant il se marierait un jour; ce serait la continuation de sa vie calme, aisée, laborieuse. Il s'appuierait sur une sûre tendresse, il élèverait des enfants. Marie-Anne était une mère, jalouse et envahissante à présent. Mais elle vieillirait, la pauvre amie ! Qui sait alors si d'elle-même elle ne souhaiterait pas voir son frère secréerune nouvelle famille, et si, grand'mère sans enfants, elle ne serait pas heureuse de tailler des tartines à des tout petits, ou à des blondinettes blanches et roses, qui seraient des Guislain comme elle et comme lui? Seulement un jour... pour eux, c'était loin encore, loin ou tout près, car sait-on jamais ce que l'inconnu vous réserve? L'oc-
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casion seule avait manqué à Noël, que son âge, d'ailleurs, ne pressait pas. L'occasion ? Non, à la vérité, l'occasion mondaine, riche, agréable, ce qu'on appelle un « beau mariage », Il n'eût tenu qu'à lui d'épouser des jeunes filles bien élevées, suffisamment instruites, ni trop ni trop peu coquettes, sachant de l'anglais et du piano juste ce qu'il en faut pour l'oublier après le mariage. Mais ces conditions de bonheur anonymes ne l'avaient pas décidé.
Était-ce, sans qu'il s'en doutât, l'influence des idées de sa sœur? Il redoutait le mariage; sa liberté de travailleur lui était chère ; il craignait de l'aliéner. Des contradictions hantaient son esprit, qu'il ne savait comment résoudre. Il souhaitait une femme élégante, mais qui consentît à ne l'être que pour lui, car il aimait peu le monde, ne goûtait que l'intimité. Il souhaitait une compagne qui eût des qualités de ménagère, qui surveillât les comptes de la cuisinière, soignât le beau linge des armoires, sût mettre de la grâce dans l'arrangement d'une table bien servie; et en même temps il eût voulu que la jeune et problématique Mme Guislain s'intéressât à ses travaux, aimât la littérature, afin qu'ils pussent, par des causeries et des lectures, remplir les longues heures de l'intimité. Surtout, il demandait mentalement de la douceur à celle qu'il aimerait, beaucoup de douceur et de bonté. Car, patient et paisible lui-même, il avait horreur du bruit et des querelles ; et même — mais
cela il n'osait se l'avouer que tout bas ! — il espérait que sa femme, tout en manifestant une volonté droite et de l'énergie, n'aurait pas cette autorité un peu minutieuse, ces tracasseries légèrement tatillonnes dont, malgré elle, comme presque toutes les vieilles filles, Marie- Anne ne pouvait s'empêcher. Or elle et lui avaient beau s'aimer, ne constatait-il pas entre eux bien des points où ils ne sentaient pas de même : divergence de caractère, de sexe, d'éducation ? Quelques tampons d'ouate que leur tendresse interposât entre eux, au contact de la vie quotidienne, comment ne pas se heurter parfois ? Heurts légers en surface, mais de vibration profonde ; car rien n'est indifférent entre gens qui s'aiment, et les désaccords les plus futiles sont entre eux les plus sensibles. Et Noël, affligé, comme sa sœur, d'une sensibilité extrême, d'une susceptibilité d'âme fière, se demandait s'il rencontrerait chez une jeune épouse assez de raison, de calme, un caractère assez moelleux, assez rassis en même temps, pour qu'ils ne se butassent point, mari et femme, aux continuels petits achoppements de vanité, d'amourpropre, aux mille et un malatendus que comporte le côte-à-côte, aux infinies variations d'humeur qui dépendent de causes minuscules, le temps, l'heure, la disposition des nerfs, et qui par elles-mêmes ne sont rien, mais deviennent tout, selon l'interprétation qu'on leur donne?
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Mais, si Noël avait peur du mariage, il avait foi, aussi, en sa ferme volonté, en son désir du bien. Puisqu'il souhaiterait résolument rendre sa femme heureuse, pourquoi n'y réussirait-il pas? Et pourquoi, par elle aussi, ne connaîtrait-il pas le bonheur?
Le soleil avait disparu derrière les bois; la rosée mêlait son parfum d'herbes et de fleurs humides à la sèche et subtile odeur des foins coupés, dont les fanes, décolorées par la mort, gardaient une âme de fièvre. Le jour insensiblement se fonçait, mais avec tant de lenteur qu'on ne s'en apercevait qu'au bout de quelques minutes ; ainsi l'aiguille d'un cadran avance sans qu'on la voie marcher. La pourpre des coquelicots s'assombrissait, les bluets s'azuraient de teintes sourdes, les champs d'avoine devenaient ternes, l'herbe bleuâtre; seuls les chemins, d'ocre jaune, gardaient un éclat blême. Tous les lointains avaient fondu dans de molles grisailles violacées, le crépuscule semblait sortir de terre avec la vapeur des champs ; la nuit venait, sans qu'on sût d'où ni comment, avec la lenteur pénétrante d'une force, la majesté d'une loi, la poésie d'une déesse antique; et Noël tout bas murmura, comme s'il l'adressait à une amie, ou à sa femme imaginaire, ce vers:
Entends, ma clière, entends la douce nuit qui marclie !
Craignant d'être en retard pour le dîner, il hâtait le pas vers le clocher de l'église, qui
dominait le village enfoui dans des noyers. V Angélus tinta. Noël l'entendit avec un plaisir déférent, où s'ajoutaient des ressouvenirs mystiques d'enfance. Car, s'il ne croyait plus, il aimait ce temps où il croyait. Et il respectait la piété fervente de Marie-Anne. C'était, d'ailleurs, un sujet dont ils ne parlaient point; la philosophie de son frère étant pour la vieille demoiselle une blessure secrète. Ce clocher de Sonnelles, depuis trois ans.. Noël le revoyait, piquant l'horizon de sa flèche, orientant ses retours de promenade. D'autres clochers, au loin, annonçaient des villages. Quand ils tintaient pour la messe, vêpres ou le glas, leurs sons grêles traînant sur la campagne prolongeaient en mélancolie des sonnailles de troupeaux épars. On pensait au bon pasteur ralliant ses brebis. Humble clocher de Sonnelles, froide et pauvre petite église où Marie-Anne avait sa chaise, sur un carreau de pierre, toujours le même! Et cet Angélus qui tintait, pacifique et lent ! Noël, en un de ces attendrissements de sentimentalité fugitive que provoque en nousla douceur de certains symboles, sentit s'élever son âme vers un désir de bien, de justice et de bonheur; sa pensée eut l'élan d'une prière que nuls mots ne formulaient. V Angélus se tut ; et Noël songea que la cloche en sa mystérieuse vibration jetait le salut du soir aux créatures, exhalait une tendresse envers les choses, prononçait: Paix aux hommes de bonne volonté !
Comme il rentrait, la servante l'attendait sur le seuil de la cuisine; son silence et un regard de travers qu'il lui connaissait bien, présageaient quelque chose d'insolite.
« Est-ce que je suis en retard, Margaude ? »
Elle demanda:
« Vous n'avez pas rencontré mademoiselle?
— Non, est-ce qu'elle est sortie ? »
Elle répondit, mécontente :
« Le petit garçon de la Ballonne vient de se casser le bras; dès que mademoiselle l'a su, elle y a couru. »
Et d'un ton un peu bourru, qui dissimulait à la fois un attendrissement pour la charité de sa maîtresse et pour l'accident qui survenait aux paysans, elle grommela, en tisonnantson fourneau :
« Si monsieur ne va pas la chercher, le dîner ne vaudra plus rien, sûrement!
— Ce serait dommage », fit-il, car il venait de sentir une bonne odeur de tarte aux cerises.
Il reprit :
« La Ballonne, est-ce que ce n'est pas cette femme à qui ma sœur a fait du bien, l'an passé ? »
Elle fit signe que oui, d'un grand coup de tète ; et doucement, avec la pitié d'âme du peuple :
« Il n'y a qu'aux pauvres gens qu'il arrive du guignon 1
— J'y vais », dit M. Guislain.
IL se rappelait, pour avoir accompagné jadis Marie-Anne, que la Ballonne était une petite grosse femme barbue, ayant toujours trois ou quatre enfants pendus à ses jupes, un mari ivre qui la battait, et, au fond d'une impasse mangée d'orties, une vieille maison de pierre dont le toit moussu portait, comme un chapeau de fleurs, un hérissement de saxifrages et d'asperges folles. Il vit, non sans étonnement, le petit cheval des dames russes arrêté devant l'impasse, attaché par les rênes à la palissade d'un jardin, dont il mangeait les plants de haricots en fleur. Noël s'approcha de la masure, d'où sortaient des voix confuses et des gémissements, et il aperçut sur un banc de pierre deux dames, méconnaissables dans ce renfoncement d'obscurité. L'une d'elles parlait anglais avec volubilité ; il devina Mme Tratkoff", la dame russe. L'autre, haute et fine silhouette d'ombre, devait être la demoiselle inconnue. 11 se découvrit et poussa la porte, après avoir toqué légèrement.
L'IDYLLE
Une odeur de pauvreté le prit à la gorge. L'éclairage insuffisant d'une bougie diffusait une tristesse pâle sur les murs et sur un lit où reposait, blanc comme cierge, l'enfant au bras cassé. Autour s'agitaient des femmes; et leurs ombres, projetées informes sur la muraille, y ébauchaient des gestes falots et démesurés : tout cela prenait le poignant de la réalité et le fantastique du cauchemar. Mais MlleGuislain surgit du fond de la pièce; en même temps, Noël venait de reconnaître et de saluer d'une muette inclination Mlle Tratkoff, dont la blouse rouge détonnait étrangement, dans cette masure. Il resta gauche et dépaysé, ne sachant que dire aux deux femmes. Mlle Guislain, surprise par son apparition imprévue, ne trouva pas non plus de phrase; et un court silence de gêne régna, comme il arrive quand la manière d'être convenue et l'aisance des gens du monde se voient déconcertées par quelque surprise. Alors la jeune tille, avec une grâce d'étrangère et une voix musicale un peu traînante, dit :
« Oh ! monsieur, le pauvre petit avait si grand mal qu'il s'est endormi de fatigue, à force de pleurer! »
Il secoua la tôte d'un air apitoyé, se pencha vers l'enfant; des lamentations s'élevaient dans l'angle de la chambre. Il reconnut la Ballonne ; elle se désolait, avec deux ou trois petits sauvages réfugiés auprès d'elle et un nouveau-né qui pleurait dans ses bras.
« Est-ce que le médecin... ? demanda-t-il en s'adressant à Mlle TratkofF.
— On a été le chercher, monsieur, et il n'arrive pas ! »
Sa voix, pleine de pitié, et dont chaque intonation se nuançait d'une gravité réfléchie et volontaire, eut prise sur Noël, car il était fort sensible au charme de sympathie ou au recul de méfiance que suscitent un timbre de voix et tout ce qu'une femme sait y mettre d'intentions bonnes ou mauvaises. Aussi, ému par la détresse du lieu et des gens qui l'entouraient, souffrant de son impuissance, il se sentit, par surcroit, gêné du désaccord moral, du contraste matériel que lui suggéraient la présence de sa sœur, de la jeune fille et de luimême, leur élégance et leur air de confort, en opposition avec la pauvreté nue et l'infériorité brute des paysans. Le sentiment des différences sociales et de l'inégalité des castes le troublait toujours, d'ailleurs, comme une injustice profonde et incurable. C'est pourquoi il ressentait, en ce moment même, un malaise indécis où entraient pour beaucoup la confusion de rang et de personnes où ils se tenaient, ce contact avec de pauvres et inférieures créatures, et la pitié de les voir éprouvées, sans qu'il put les guérir ni les consoler. Cependant Marie-Anne, qui gardait le sens des convenances, et que l'échange spontané de ces quelques mots entre son frère et Mlle Tratkoff avait légèrement choquée, dit à
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celte dernière, avec une dignité un peu froide, qui ramenait entre eux de l'officiel et du convenu :
«Voulez-vous me permettre de vous présenter...? » Et son geste, les mettant face à face, les fit s'incliner comme dans un salon : «, Mon frère !
— Oh! je connais bien monsieur, dit la jeune fille. Je vous ai rencontré souvent dans la forêt. Vous êtes grand marcheur, n'est-ce pas, monsieur ? »
La lumière éclairait son visage. Noël vit qu'elle avait de très beaux yeux, mais ne put en discerner la couleur. De près, elle ne lui parut pas plus jolie qu'il ne se l'était représentée de loin. Sans grand éclat de jeunesse, portant à peu près vingt-trois ans, elle avait le teint un peu sec, sous une plaque de poudre de riz. Mais sa taille restait mince, avec des épaules et des hanches larges. Ses mains s'effilaient petites comme des mains d'enfant. Ses cheveux, durement tordus, en épais chignon, annonçaient la force et la santé ; ils se lustraient, à la lumière, d'un reflet d'or brun. L'impression d'ensemble qu'elle donnait était particulière, très peu banale, devait plaire ou déplaire nettement, et plut à Noël. Il répondit avec une politesse vague : n'avait-il pas de son côté rencontré la jeune fille peignant, dans les champs? Aussitôt la glace fut rompue; ils se reconnurent moins étrangers l'un à l'autre, pour s'être avoué qu'ils s'étaient
MA GRAXDE
réciproquement remarqués, jusqu'à ce jour.
Mais des voix à la porte annoncèrent le médecin, un vieux bonhomme rasé comme un acteur, et portant cravate blanche comme un notaire de province. Il faisait l'important et parlait haut, d'une voix un peu factice de théâtre ; il se tut en apercevant du beau monde et salua très bas. Derrière lui étaient entrées Mme TratkofF et sa jeune amie, belle, froide et silencieuse. La dame russe semblait très émue, comme si on lui avait causé un dommage personnel.
« Docteur, je vous prends à témoin ! s'il est possible de négliger à ce point les enfants! Ce petit malheureux était seul, il se balançait à la volée sur une corde, à toute volée, docteur! il est tombé, et Dieu sait ce qu'il s'est cassé. Si ce n'est pas à maudire ses parents ! »
Elle avait dit cela très vite, d'un air évaporé, avec un mélange d'indignation et d'attendrissement; le docteur, interloqué, l'écouta jusqu'au bout.
« Ah! voyons, voyons cela! » fit-il en se penchant sur le lit où gisait tout habillé le petit blessé. Il ajouta : « Je prierai quelqu'un de m 'éclairer. »
Noël prit le chandelier des mains de Mlle TratkofF; la Ballonne, ne gémissant plus, s'était approchée, les mains pendantes, les yeux fixes, où se tendait on ne sait quelle angoisse stupide.
« C'est vous la mère? dit le médecin.
L'JDYLLE
Bien ! Aidez-moi à déshabiller votre fiot !
— Je m'en vais, déclara Mme Tratkoff, je ne pourrai voir cela. Sonetchka, viens, rentrons ! Mâcha doit croire que nous sommes tombées dans la rivière ; et son dîner, quelle bouillie ce sera! le chat lui-même n'en voudra pas ! »
L'enfant, réveillé en pleine douleur, poussait des cris entrecoupés de sanglots; sa mère, tout effarée, le secouait de gestes rudes qui lui faisaient mal. Mlle Guislain intervint :
« Laissez-moi faire ! » Et doucement, se substituant à la Ballonne qui se recula inerte, elle dévêtit le garçonnet. Pendant ce temps, la jeune Russe refusait nettement de suivre sa mère.
« C'est bon ! dit celle-ci avec un geste d'impuissance comique, il n'y a rien à espérer de toi. Je vais attendre devant la porte avec Jinny. Que tu es ridicule ! »
Et elle regarda en soupirant Mlle Guislain comme pour l'invoquer; mais celle-ci, inclinée vers le lit de souffrance, envoyait, avec des yeux inquiets, un sourire maternel à l'enfant. Presque nain malgré ses sept ans, il montrait une toute petite figure d'écureuil, si douloureusement grimaçante qu'elle faisait peine à voir.
« Fracture simple », prononça d'un ton
délibéré le médecin qui venait de soulever et
de palper le bras malade. Et il réclama des
lattes de bois pour y tailler des attelles, de
l'ouate et des bandes de toile afin de poser un premier appareil.
«Je vais à la maison chercher ce qu'il faut», dit Mlle Guislain.
Noël s'empressa :
« Mais, Marie-Anne, voulez-vous que... ?
— Merci, vous ne sauriez où trouver cela. » Et aussitôt elle s'esquiva sans bruit, d'un
pas léger de bonne garde-malade.
« Vous n'allez pas me faire du mal? demanda tout à coup une voix plaintive, au milieu de gros pleurs doux, qui coulaient comme une source étouffée.
— Mal, mon garçon ? aucun mal ! déclara le docteur.... Comment t'appelle-t-on ?
— Pierre.
— Eh bien, Pierre, je vais te guérir; et après tu pourras encore te balancer à la corde.
— Et je t'apporterai des bonbons. Aimes-tu les bonbons? » dit Mlle Tratkoff de sa caressante voix grave, qu'une émotion troublait.
Noël, qui tenait toujours la bougie, la releva, et dans ce mouvement éclaira en plein le visage de la jeune fille. Il rencontra de nouveau ses regards ; ils étaient lumineux et bons, d'un gris de cendre, avec une prunelle d'un noir profond et dilaté. Elle lui sourit, sans doute en pensant aux bonbons et à la consolation qu'ils apporteraient au petit garçon. Il sourit à ce sourire, et il n'eut pas le sentiment de se tenir en parade, comme dans un salon, il perdit celte impression de fausseté et d'arti-
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ficiel que lui suggérait leur présence cliez ces paysans. Il se trouva à l'aise, tout à coup, et en sympathie avec la jeune fille.
« Ce sera long? demanda-t-il au docteur, qui dépliait un mouchoir immense avec solennité, comme si se moucher avait pour lui l'importance d'une opération chirurgicale.
— Long! demanda l'autre en se prenant le nez avec toute la main, et il retira par-dessous le mouchoir qu'il s'appliquait déjà sur la figure: — quarante jours sans bouger; demain nous mettrons le bras dans du plâtre. »
Il contempla son mouchoir, parut hésiter comme s'il craignait de manquer l'opération, et tout à coup, avec une brusque mais froide énergie, il précipita son nez en avant; et avec une violence telle qu'il devint rouge comme une pivoine, il tira trois détonations, sèches et sonores comme des coups de pistolet.
Mme Tratkolï aussitôt fît irruption dans la pièce.
« Bonté du ciel ! que se passe-t-il ? Ah ! c'est vous, docteur. Dieu vous bénisse! j'ai eu peur. Sonetchka, aie pitié de ta mère. Il faut rentrer. Le dîner,... songe qu'il y a des bliny (i) pour dessert!
— Tout à l'heure, maman, retournez auprès d'Étoile ! » dit celle-ci. Et à l'interrogation irréfléchie qu'elle lut dans le regard de M. Guislain, elle répondit :
al Gâteau russe: «blinc » au singulier, « b'iny>>au pluriel. j'7
« Mon amie s'appelle miss Star, et moi je l'appelle Étoile ! N'est-ce pas qu'elle est belle comme une étoile, mon amie ? »
Noël allait en convenir. Tout à l'heure, en sa courte apparition à la lumière, la jeune fille lui avait paru d'un éclat de neige, avec sa chair délicate, ses radieux cheveux fauves, et ses yeux bleus scintillants qui faisaient d'elle la bien nommée : miss Star. Mais Marie-Anne apparut, les mains chargées d'ouate et de bandes de toile.
« Ah! à la bonne heure! dit le médecin, sans déguiser le plaisir qu'il semblait éprouver, comme la plupart de ses confrères, à opérer quelqu'un.... A la bonne heure ! répéta-t-il en regardant avec intention le petit garçon, qui, très peu rassuré, recommença à pleurer.
— Je ne resterai pas là ! déclara Mme TratkofF avec force. Ma sensibilité me le défend. Sonetchka, est-ce que tu vas assister?... Comme tu as le cœur dur! Oh! moi, à l'idée qu'on me remettrait le bras!... Non, je ne puis voir souffrir une créature de Dieu ! Allons-nous-en !
— Retournez auprès de Jinny, maman ! » répéta Mlle Tratkoff avec une douce fermeté.
La bonne dame eut un geste éloquent de
désespoir et s'élança vers la porte, comme si
elle allait se noyer dans les ténèbres, mais elle
recula précipitamment en poussant un cri.
L'ID YLLE
Interdit, sur le seuil, un paysan se balançait lourdement, n'osant rentrer; c'était le mari de la Ballonne : il était ivre, comme toujours. La vue de tout ce monde le déconcerta; cependant, en homme qui a l'usage de la société, il essaya de soulever de sa tête sa casquette, qu'il ne trouva qu'après un long tâtonnement dans le vide, et bégaya : « Bonsoir, la compagnie ! »
Sa femme s'avança vers lui et avec autorité l'entraîna dans un coin, le fît asseoir. Il roulait des yeux vagues et mornes; son visage spongieux exhalait une vapeur d'alcool, un petit brouillard empesté comme l'odeur d'une futaille.
« Oh ! mon Dieu ! » soupira Mme Tratkoff, et elle s'éventait de son mouchoir ; puis impétueusement elle sortit.
Aussitôt l'ivrogne se mit à parler d'une petite voix douce ei triste; il tenait des discours incohérents où revenait la préoccupation d'une partie de cartes qu'il avait jouée et perdue au cabaret. Et les noms des paysans ses partenaires figuraient dans ce vain et plaintif rabâchage : le grand Michu, et Riz-pain-sel et Louis-Philippe, car au village ils n'étaient connus, comme leurs pareils, que sous des sobriquets. Des histoires de femmes, aussi, enchevêtraient inextricablement ce monologue d'ivresse : « Déplaisante, la fille de la Croulebarbe, avait cassé son balai sur le dos du chat de la Maréchale qui lui avait volé une côte-
lette qu'avait déposée sur la table la vieille mère Quiquille. » Et l'homme continuait intarissable, si loin de tout ce qui l'entourait, si étranger à ses propres misères, si indifférent à son fils, qu'il entendait cependant hurler entre les mains du médecin, que cela était à la fois grotesque, insensé et touchant. Et ceux qui l'écoutaient, Noël et Mlle Tratkoff, tous deux face à face éclairant d'une bougie le lit de souffrance, ne savaient s'ils devaient s'indigner ou sourire de mépris. Mlle Guislain, moins patiente, éleva tout à coup la voix :
« Faites donc taire votre homme : c'est scandaleux ! »
La femme, intimidée, miit alors la main sur la bouche de son mari, comme on met un tampon à la bonde d'un tonneau; quelques glouglous de voix sortirent encore, étouffés ; elle appuya davantage, et l'on n'entendit plus qu'un petit filet indistinct, puis qu'un sifflement bizarre, puis rien. Mais personne n'eut envie de rire, car les cris de l'enfant avaient quelque chose de sauvage ; brusquement ils s'arrêtèrent; et un lourd et trouble silence plein de douleurs confuses, de pitié et de soulagement, régna.
« C'est fini ! » dit le médecin.
Il souffla : « Phou ! » en regardant Mlle Guislain, qui était subitement devenue très pâle.
Alors l'expression un peu crispée qui tirait
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comme les lèvres d'un masque, s'effaça sur le visage de Noël et, une seconde après, par imitation, sur celui de Sonia. Leur regard plaignait encore l'enfant; mais leur sourire indécis s'accentua, en rayon faible de soleil. Seule Marie-Anne demeurait sérieuse. Maintenant qu'elle avait recouché et bordé le petit Pierre, ses yeux faisaient le tour de la chambre misérable, semblaient inventorier ce qui manquait; soucieusement elle regarda de travers, sous de gros sourcils gris, la Ballonne accablée qui allait et venait, les petits qui s'endormaient de fatigue par terre, l'homme vautré sur la table. Et elle secoua la tête avec une grande et mécontente pitié.
« Je pense, Noël, que.... »
Un bruit à la porte l'interrompit. Margaude, sur ses ordres, arrivait, pliant sous le poids d'une paillasse qu'elle déchargea dans la chambre, avec des couvertures, des draps et diverses provisions qu'elle tira de ses poches : force sucre, du café et une bouteille de sirop de groseille pour désaltérer l'enfant, la nuit.
Mme Tratkoff, derrière ce déballage, surgit; elle considéra avec curiosité tout le monde, arrêta son dédain sur l'ivrogne endormi, fit une risette perdue à l'enfant, dont les grands yeux, fixés au plafond, clignaient lentement avec une expression de souffrance et de fièvre ; puis, très digne, elle déclara :
« Sonia, j'attends tes ordres.
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— Partons, maman, partons! dit celle-ci avec empressement, cette fois.
— Bien ! dit Mme Tratkoff prenant note de cette soumission, mais ne désarmant en rien de son air calme et sévère. Sais-tu quelle heure il est, Sonia ? T'en doutes-tu ? 11 est neuf heures bientôt, Sonia 1 Songe que tous les honnêtes gens ont dîné. Dieu m'est témoin que je ne dis pas cela pour les bliny, quoique mon estomac soit dans mes talons. Mais Mâcha doit croire que nous sommes tombées dans la rivière. Certainement elle le croit! La nuit est noire, les chemins ne sont pas sûrs; peux-tu me dire comment nous rentrerons ?
— Partons, maman ! »
Un moment de confusion suivit. La blanche miss Star était rentrée; mystérieuse en son fier et charmant silence, elle s'approcha du lit, près de Noël, et contempla l'enfant. Mlle Guislain et le docteur conféraient avec la Ballonne, Mlle Tratkoff en profita pour parler à l'oreille de sa mère, qui fit :
« Ah ! tu crois ? »
Elle fouilla dans sa poche, et retira de son porte-monnaie une pièce d'or qu'elle glissa discrètement dans la main de la paysanne. La Ballonne, immédiatement, serra des doigts avides, en coulant un regard sournois vers son mari; puis, la curiosité l'emportant, elle lorgna l'aumône. A la vue de l'or, ses yeux pâles s'animèrent ; elle n'avait rien su dire à Mlle Guislain pour la remercier, mais
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en regardant Mme Tratkoff, elle balbutia : « Merci, ô merci, ma bonne dame!
— C'est bon ! » dit celle-ci, et elle rougit, confuse, car en face d'elle la vieille demoiselle venait de pincer les lèvres, au milieu du silence de gêne qui suit toute charité prise en flagrant délit, et revêtant, par là, un semblant d'ostentation.
Ce petit incident, et l'air de dépit qu'elle prêta à tort à Mlle Guislain, inspirèrent de l'amertume à la bonne dame. Elle se redressa avec importance, vexée, et s'écria d'une voix de tète aiguë :
« Eh bien, Sonia ? »
La jeune fille, sans répondre, alla rapidement au lit et, du pouce, traça un petit signe de croix à la russe sur le front de l'enfant, puis sortit derrière sa mère. Les Guislain suivaient. On arriva au bout de l'impasse ; il faisait un beau claii de lune, et des odeurs de foin soufflaient par bouff"ées. Devant la balustrade du jardin, à laquelle on avait attaché le cheval, Mme Tratkofl" poussa un oh ! consterné, et s'arrêta béante : poney et voiture avaient disparu. Un concert d'exclamations vaines s'éleva, et chacun se regardait avec surprise.
« On a volé Pilgri ! gémit Mme Tratkoff^. Où l'a-t-on emmené? Est-ce possible! Courez : les voleurs ne doivent pas être loin !
— H se sera ennuyé, maman, insinua Sonia, vous l'aurez mal attaché et il sera parti !
— Parti! s'écria la mère, quel absurde caprice ! Voilà une idée de cheval, une idée bête comme les bêtes! Et où sera-t-il allé? Dis-le-moi, toi qui le sais ! »
Et se mettant à appeler et à siffler comme pour un chien :
«Pilgri, Pilgri, mon petit cheval, où êtesvous ? Venez ici, Pilgri ! » L'insuccès de sa tentative l'irritant, elle se retourna avec brusquerie vers Margaude qui, stupéfaite, la dévisageait en ouvrant une bouche et des yeux énormes :
«Allons! c'est vous aussi! Vous lui aurez fait peur en vous promenant avec un matelas sur la tête ! Ne dites pas non, car pourquoi se serait-il sauvé?»
Mlle Guislain porta son buste en avant, comme pour défendre sa servante; mais l'interpellée répondit avec la raideur d'un arc qui se débande :
« Je ne sais pas pourquoi votre cheval s'est sauvé, il ne me l'a pas dit, madame; et il y a une bonne raison pour cela, c'est qu'il n'était déjà plus là quand j'ai passé avec ma paillasse, et il ne faut pas dire qu'elle lui aurait fait peur, car s'il avait été solidement attaché, il serait encore là, madame ! »
Mlle Guislain parut approuver cette ferme réponse; son frère intervint :
« J'ai bien peur que votre poney ne soit rentré tout simplement à l'écurie; c'est encore ce qu'il faut souhaiter de mieux.
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— D'ailleurs, interjeta Margaude regrettant sa sortie, il n'est peut-être déjà pas si loin ; je m'en vas voir ! »
Et elle se mit à courir sur la route.
Mme Tratkoff ne répondait pas; elle regardait fixement Noël, avec une attention intense, comme si elle pouvait avoir le moindre soupçon qu'il fût l'auteur ou le complice de l'enlèvement de Pilgri, et qu'il le recelât en lieu sur :
«Très bien, déclara-t-elle tout à coup avec un sourire inattendu et des grâces de cour, c'est au mieux, c'est exquis, c'est tout à fait charmant! »
Elle fit volte-face vers sa fille, et d'un air d'ironie sombre :
« Sonia, peux-tu me dire si nous mangerons les bliny avant minuit ? »
Elle ajouta, dolente et la voix altérée :
« Ce n'est pas que j'aie faim, je n'ai aucune faim. On me servirait là des bliny excellents, que je n'en mangerais pas ! Mais à la pensée que notre petit Pilgri est perdu, et qu'il faut que je marche pendant plus d'une lieue clopint-clopant, moi qui porte des bottines d'étoffe, tant j'ai les pieds délicats, et tant je crains la fatigue, j'aimerais mieux ne plus manger de bliny de ma vie, et que pareil malheur ne me fût pas arrivé ! »
On vit bien qu'elle avait envie de pleurer, et tout ce que présentait de ridicule l'accident, et de tragi-comique les doléances de la pauvre
dame, fut oublié; on ne pensa plus qu'à la consoler. Marie-Anne, la première, la pria d'accepter un moment l'hospitalité chez eux, afin de s'y restaurer un peu avant de se mettre en route. Noël s'offrait à les raccompagner ensuite. Mme TratkofiT, qui s'était défendue d'abord, se soumit quand sa fille eut dit :
« J'accepte pour ma mère, mademoiselle ; merci de tout mon cœur ! »
Là encore, sa voix grave et ferme, d'un timbre profond, caressa l'oreille et le cœur de Noël; car il redoutait toute dissonance, comme ceux qui ont l'ouïe très affinée et qui aiment passionnément la musique. Seule, à son léger étonnement, miss Star, à qui son amie venait d'adresser quelques mots en anglais, continua de garder le silence; cela allait bien à sa beauté ; cependant il n'eût pas été fâché d'entendre le son de ses paroles.
Mlle Guislain fit les honneurs de chez elle avec une politesse grave et empressée, cette secrète satisfaction que l'on éprouve à recevoir dans une salle à manger bien tenue, où la lampe de la suspension éclaire des couverts scintillants et une nappe blanche sentant bon la verveine. Il ne fallait pas compter sur un dîner régulier, mais il y avait un poulet froid qu'elle déposa sur la table avec une large tarte aux cerises; de l'eau bouillant sur le feu, elle fit immédiatement du thé. Mme Tratkoff" ne put se refuser le plaisir de reprendre de l'importance, par les refus obstinés avec lesquels
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elle repoussa le morceau qu'on voulait mettre dans son assiette; puis, tout à coup, elle céda et mangea de fort bon appétit: un pilon et le sot-l'y-laisse vinrent s'ajouter bientôt à l'aile prestement dévorée. Après les tristesses de la masure, les souffrances de l'enfant, chacun éprouvait une réactiojn souriante, une bonne humeur, le plaisir d'une subite et fortuite intimité dans un cadre bourgeois et aisé; on se consola m.omentanément pour Pilgri, on plaignit Margaude qui courait les chemins, on déplora la misère, l'ivrognerie des paysans, et l'on s'aperçut qu'on avait oublié de saluer le docteur, en partant.
Noël, qui mourait de faim, mangeait résolument; cette satisfaction immédiate lui versait des forces et de la gaieté ; puis cette communion merveilleuse de la table, cette fraternité du pain rompu et du sel partagé, agissaient sur lui comme sur les femmes ; il perdait cette sensation d'inquiétude et de ne pas savoir où l'on va, qu'inspire une première entrevue avec des étrangers; il lui semblait connaître depuis longtemps Mme Tratkoff et sa fille. A la vérité, miss Star lui causait un peu d'embarras par son silence insolite et les muettes inclinations de tête dont elle remerciait ses offres ou ses services. Il ne pouvait s'arrêter à l'idée irrévérencieuse qu'elle fût muette et sourde, ce qui eût été bien déplorable chez une aussi ravissante personne, ou qu'elle manquât totalement d'intelligence,
car ses yeux protestaient d'avance par leur pure splendeur, leur clarté d'eau bleue où tremblait une étoile. Une noblesse chaste, réservée et fière, s'exhalait de toute sa personne aux attitudes un peu raides, juste assez pour lui donner un caractère original, sans déplaire. Sa beauté avait quelque chose de si éclatant, sans qu'on pût dire ce qui l'emportait en elle, sa longue et fine taille, son teint de lait, l'or fauve de ses cheveux ou ses yeux de nuit azurée, qu'elle faisait l'effet d'une lumière dans l'obscurité; tous les regards, naturellement, se dirigeaient sur elle. Comme les statues, elle semblait faite pour le plaisir des yeux, et l'idée ne venait pas d'exiger autre chose d'elle que de briller et de plaire. Cependant, ne fût-ce que par hospitalité, Noël tinta lui adresser quelques mots. Une jolie rougeur passa alors sur les joues de la jeune miss, et elle répondit en jetant un regard de détresse à ses amies russes :
« / dont understayid !
— Mon amie, s'empressa de dire Mlle Tratkofî du ton un peu confus dont on répare un oubli, mon amie ne parle pas le français; elle le comprend un peu, mais ne peut le parler, parce qu'elle ne sait que trop peu de mots. »
Mlle Guislain exprima par son air que cela devait bien gêner miss Star, et parut la plaindre sincèrement. Celle-ci, pendant qu'on parlait d'elle, avait cessé de rougir et reprenait à vue d'oeil sa blancheur nacrée; elle tenait
ses yeux attachés sur Sonia ; un délicieux sourire d'enfant timide éclairait son visage.
« Idont knoiv! répcta-t-elle avec douceur, presque bas, comme une excuse et un regret; et son regard passa, avec un charme de fleur, sur le visage de M. et Mlle Guislain. La vieille demoiselle, les traits tendus, l'œil inquiet, semblait chercher une pantomime appropriée à la circonstance, un moyen d'exprimer à l'étrangère la bienveillance qu'elle ressentait. D'une inspiration subite, elle fit sauter un énorme pan de tarte aux cerises dans l'assiette de miss Star, qui, d'abord stupéfaite, poussa le plus franc, le plus joli, le plus perlé des éclats de rire, auquel firent chorus les dames russes, Noël et Mlle Guislain elle-même, tant ce rire répandait de jeunesse et de gaieté contagieuse, tant les petites dents éblouissaient par leur éclat de sucre, entre des lèvres de cerise fraîche.
Le roulement d'une voiture s'arrêta devant la porte ; et presque aussitôt Margaude entra, annonçant d'un air de triomphe qu'elle essayait de rendre modeste, mais qui éclatait sur sa rude figure :
«Votre cheval est retrouvé, madame : il était au bas de la côte et s'en retournait tranquillement chez vous, en s'arrétant pour manger les feuilles des arbres.
— Pilgri ! » s'écria Mme Tratkoff, et son visage exprima le ravissement le plus céleste, car elle tenait à cœur d'approprier toujours
son air et ses paroles aux mouvements extrêmes de son âme. « Vous avez retrouvé Pilgri ! Dieu soit loué. Vous êtes une excellente fille.... Comme vous voilà essoufflée! »
Et sans qu'on pût la retenir, elle se leva et courut à la porte; on l'entendit parler au poney, le gronder et le flatter ; quand on arriva, elle avait pris la tête de Pilgri et lui baisait avec tendresse les naseaux 1
Il fallut songer au départ, Margaude vint allumer la lanterne de la petite voiture, et ces dames prirent congé. Mais Mme Tratkoff" ayant exprimé quelque inquiétude sur la sécurité des chemins, Noël — malgré le mécontentement dissimulé de Marie-Anne, fâchée de le voir sortir, bien qu'elle sût qu'il ne courait aucun danger — s'off'rit à faire la conduite à pied, jusqu'au carrefour des Epines. Sa sœur le força à prendre une pèlerine, car la nuit fraîchissait. Les remerciements et les adieux s'élevèrent alors dans le silence du village endormi ; un chien réveillé aboya, Mme Tratkoff prit les guides et le fouet, et Pilgri partit au pas, dans le tintinnabulement de son collier de clochettes.
On ne se parla point, tout d'abord; une détente de l'amabilité prolongée de tout à l'heure, jointe au dépaysement de l'ombre et de la solitude, laissait tomber naturellement le silence ; et l'on en jouissait comme d'un repos. Les maisons du village, au clair de lune, prenaient un aspect féerique et enchanté, avec
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leurs murs blêmes et la mystérieuse floraison des graminées se découpant en crête sur le ciel. Des feuillages noirs se miraient en découpures d'ombre surla route, qui blanchoyait. Des lointains bleus de brume fondaient, sous la douceur d'une gaze. Une splendeur pure et molle baignait la nuit. Aussi la petite lanterne n'éclairait pas; sa lumière courait amortie sur la clarté du chemin.
Noël, qui marchait dans ce sillage pâle, frôlé par des souffles frais, sentait une joie légère et profonde, faite d'oubli de tout, où persistait seule la présence des trois femmes dans la voiture, à ses côtés. Une sympathie montait de son cœur vers elles ; et il éprouvait un orgueil puéril d'avoir la garde et la responsabilité de leur faiblesse. Son gourdin d'épine frappait sur le sol; qu'on les eût attaqués, il eût cogné dur; puis il sourit, de l'inanité de cette supposition. Partagé entre la beauté anglaise de Mlle Etoile, et le charme slave de Sonia Tratkoff", il goûtait le plaisir de sentir leur présence, sans arrière-pensce, sans souci du lendemain, sans espoir d'intimité plus grande, tout à l'heureuse minute et à l'émotion sereine de la nuit.
Dans l'ombre qui enveloppait les formes et baignait les visages, les deux jeunes filles, dont il distinguait mal les traits, perdaient leur réalité conventionnelle et leur identité mondaine ; de même le paysage et la route, tout autres qu'au jour, avaient dépouillé leur signi-
fication banale et précise, pour se revêtir d'une grâce de mystère, qui permettait de croire que cette promenade se passait ailleurs qu'ici, en quelque décor de Belle au bois dormant, au gré d'une vie chimérique, ou en songe. S'oublier tout en se sentant vivre est une telle douceur, que Noël partait, selon son habitude, pour l'au delà des choses — ce que Marie- Anne, en le voyant silencieux, les yeux vagues, appelait « le voyage de son frère en ses terres de la lune » ; — et c'était bien véritablement vers l'astre à l'orbe blanc, doux comme un visage et triste comme un regard, qu'il élevait vaguement, sans y penser, son âme. Et les âmes des jeunes filles, peut-être aussi, s'en allaient sur cette mer de silence, au delà des champs noirs et des feuillages d'ombre, loin, dans l'éther bleu, au pays fluide.
Mme Tratkoff* rompit l'enchantement en voulant le formuler, là où, faute de se taire, quelque babillage de jeunes filles en sourdine comme on parle la nuit, ou une mélancolique chanson voilée seuls eussent été de mise :
« Quelle « pouâsie » ! déclara-t-elle ; et accentuant bizarrement ce mot pour faire partager sa conviction, elle répéta : « Une véritable pouâsie! »
Noël retomba sur terre, ramené au réel : ce chemin qu'il avait suivi bien des fois conduisait à Fontainebleau, et, par le carrefour des Epines, au pont de Malves, chez les dames Tratkoff. Celles-ci n'étaient plus que deux
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étrangères, la mère un peu ridicule, la fille sympathique, mais si inconnue, et si loin de lui! Mlle Étoile redevint miss Star, une belle fi 5ure de keepsake, et rien de plus. Seul le poney gardait une physionomie énigmatique de petite bête falote, marchant d'un pas allègre et relevé, avec de menus hochements de tête satisfaits. Se réjouissait-il sournoisement du tour qu'il avait joué? comprenait-il le sens du mot « pouàsie-»,et appréciait-il le comique inconscient dégagé par sa maîtresse? Noël se le demanda et il eût été bien aise de le savoir. Mais Pilgri ne jugea pas à propos de faire connaître sa pensée autrement que par un petit hennissement rauque, qu'on ne pouvait guère attribuer qu'à sa satisfaction de rentrer à l'écurie; car on débouchait justement au carrefour, sur le pavé du Roy.
Là Mlle Tratkoff voulut remercier Noël et l'invita à s'en retourner. Il insista pour descendre jusqu'au pont. Quand on y fut, il prit congé, mais à regret. La vieille dame et miss Star le saluèrent de la tète; mais Sonia lui tendit spontanément la main, une main fraîche, dont le contact avait quelque chose de viril et de sûr.
« Bonsoir, monsieur, nous vous remercions extrêmement! »
La voiture s'engagea sur le pont de bois, en faisant du bruit sur les poutrelles goudronnées. Noël, accoudé au-dessus de l'eau, dans laquelle scintillaient de rares étoiles, regarda
se fondre le groupe, suivit la lumière de la lanterne, qui se précisait en diminuant. Au bout du pont elle tourna, descendit la berge. C'était un petit point jaune vague, cahotant d'une sorte de vie somnambulique. Noël, pensif, subit cette mélancolie qui suit les sympathies interrompues, les séparations grandes ou petites ; ensuite il lui sembla que le vent lui apportait un confus chuchotement: une hallucination de l'ouïe lui fit entendre le mot bliny, prononcé par MmeTratkoff. Alors une gaieté franche l'envahit ; il se sentit heureux sans savoir de quoi, sans doute des vacances, de sa liberté, des bonnes marches en forêt. Puis il pensa à Marie-Anne qui l'attendait; et à grands pas il s'en revint, précédé de son ombre qui gesticulait, géante, sur la route blanche de lune.
DEUX jours après, par un royal après-midi tout or et bleu, où le soleil faisait miroiter les feuilles comme des aigrettes de lumière, Noël prenait son café au jardin, tandis que Mlle Guislain s'occupait de ses canaris. Elle les avait retirés de leur cage pour les mettre dans, une grande volière, composée d'une chambre carrelée, plantée de deux arbres morts en guise de perchoirs, et close par une porte en grillage. Tandis que les femelles couvaient, les deux mâles, M. Lireli et M. Trie, venaient se poser sur une travée de bois qui étayait la porte, et là, dans un rayon de soleil, bec contre bec, ils faisaient des grâces, avec de vifs et jolis petits coups de tête, des airs malins, en braquant en tous sens leurs yeux ronds, pareils à des perles de jais. Pendant ce temps, fraternels, le chat et le chien s'étaient allongés côte à côte aux pieds de M. Guislain; et lui, dans une béatitude vague, regardait vivre Marie-Anne, les bêtes familières, les fleurs, les feuilles et les nuages de neige glis-
sant très haut dans le ciel transparent, d'un bleu d'alcool qui brûle.
«A quoi penses-tu, mon ami? »
Deux mains affectueuses se posaient sur ses épaules. Il renversa la tête et sourit à la grande sœur; elle le surprenait souvent ainsi, à l'improviste, pour attraper au vol ses pensées secrètes.
«A quoi, Marie-Anne? En vérité, je serais en peine de le dire. Au beau temps qu'il fait, à la joie de vivre. Tiens, à l'excellent gâteau de pommes de terre au fromage que tu as daigné faire toi-même pour ma gourmandise. »
11 disait cela pour lui faire plaisir, feignant d'être plus gourmand qu'il ne l'était en réalité, quoiqu'il le fût pas mal, du reste.
« Oh oui ! gourmand ! » déclara-t-elle ; et elle eut un joli rire vieillot de moquerie, en même temps que son regard semblait l'absoudre, comme d'une faiblesse d'enfant gâté.
« Où est le mal ? demanda-t-il gaiement. Bien manger est une joie honnête et virile; elle témoigne d'une bonne conscience et d'un meilleur estomac. C'est toi, en me soignant si bien, d'ailleurs, qui m'as rendu si difficile. Si je me mariais jamais, sais-tu que je risquerais d'être très malheureux?
— Oh! » fit-elle; et secouant la tête d'une façon lente et pensive qui lui était familière, elle sembla suggérer par là qu'il existait, pour souffrir en ménage, d'autres motifs plus graves
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que ceux qui proviennent d'une cuisine médiocre.
«Bah! reprit-il, est-ce que je te quitterai jamais? Même marié, nous continuerions à vivre ensemble; et tu nous ferais de si bons petits plats ; ce serait tous les jours jour d'entremets ! »
Elle pinça les lèvres — encore une de ses habitudes, quand il lui venait à l'esprit une pensée qu'elle refoulait; — et une ombre de tristesse passa sur sa figure. Noël lui prit les mains; et d'un ton de gronderie affectueuse, cessant de la tutoyer, lui disant « vous » comme devant le monde, ou quand il voulait plaisanter, s'ils étaient seuls :
« Je vous taquinais. Grande ! Non, t^nez, je pensais à ces fleurs — et il désigna un massif de zinnia dardant leurs yeux jaunes, roses, grenat, bleu pâle.... Ne trouvez-vous pas que les fleurs ont des regards ?
— Non, Noël, dit-elle avec une douceur mêlée de fermeté, en femme pratique qui refuse de se laisser aller aux illusions poétiques, depuis peut-être qu'elle en avait cruellement souffert;... non, pour moi les fleurs n'ont pas d'yeux.
— Mais elles ont une âme ! fit-il malicieusement. Ne croyez-vous pras que Frimousse et Snorr en aient une aussi ?
— Non certes, dit-elle. Seuls l'homme et la femme ont été faits à l'image de Dieu, et à eux seuls il a donné une âme. »
Son ton grave arrêta Noël; s'il la taquinait souvent par tendresse, jamais il n'eût voulu l'offenser.
A ce moment, sur la crête de tuiles rouges du mur, un chat noir bondit ; il se rasa, méfiant, explora du regard le jardin, puis d'un bond élastique il sauta dans un marronnier et de là se laissa glisser sur le sol, au ras duquel il rampa, aplati et ondulant, vers la cuisine. Noël s'amusa à regarder sa silhouette de rôdeur maigre, aux diaboliques yeux d'or verdâtre. Légèrement il poussa du coude Marie-Anne pour l'avertir.
« Pille!» s'écria-t-elle aussitôt, d'une voix dure qui réveilla Snorr et Frimousse. Ils aperçurent l'ennemi, s'élancèrent sus. Déjà il détalait à travers la pelouse; il fit une cabriole de clown, s'envola jusqu'à la crête du mur et disparut, poursuivi par le chat, tandis que l'épagneul, arrêté net, aboyait furieusement, le nez en l'air.
« Comme les bêtes ont l'instinct de la propriété, fit Noël en riant. On dirait vraiment que Snorr et Frimousse se croient les maîtres de cette maison, de ce jardin. »
xMlleGuislain répondit sérieusement, comme s'il pouvait y avoir une arrière-pensée dans ses paroles :
« Mais moi aussi, j'ai l'instinct égoïste de la propriété. Les gens et les choses que j'aime, j'y tiens bien; et il ne faut pas qu'on y touche ! »
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Elle ajouta :
« D'ailleurs, je déteste les chats noirs : ils portent malheur.
— Bon! » fit Noël, qui connaissait les petites superstitions de Marie-Anne : sa crainte du pain retourné, des couteaux en croix, et du sel renversé sur la nappe. Il reprit, après avoir hésité, car, à d'indéfinissables indices, il devinait aujourd'hui sa sœur un peu réticente, fermée, hostile à la vie ; — et souvent elle avait ainsi l'àme légèrement teintée d'amertume :
« Comment allait le petit Pierre, ce matin ?
— La fièvre est forte; je crois que le vieux médecin n'entend rien à son affaire.
— Les dames russes n'y sont pas retournées?»
Mlle Guislain regarda le bout de ses mitaines et dit :
« On n'a que fai/e de leurs embarras. Elles croient avoir tout fait en donnant de l'argent. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi ridicule que cette grosse femme. A son âge, se teindre et se farder comme une actrice ! »
Noël n'insista pas ; il eût parlé volontiers de miss Star et de Mlle TratkofiF : il s'abstint, craignant d'entendre sur leur compte un jugement défavorable. Il toussa légèrement. Sa sœur le regarda, soupçonneuse :
« Est-ce que vous ne vous seriez pas enrhumé, l'autre soir, en les reconduisant?
— Mais non, Marie-Anne.
— Vous n'avez pas travaillé ce matin ?Titelle après un silence.
— Ma foi, non, j'ai paressé. Cependant j'ai écrit à Delorme. »
C'était un de ses camarades de rÉcole, resté son ami, et qui allait se marier.
« Je lui ai fait tes amitiés », ajouta-t-il, reprenant le tutoiement comme plus intime et plus près du cœur.
Elle répliqua :
« Mais pas mes compliments. J'espère?
Puisqu'il fait une sottise, libre à lui; mais je ne vais pas jusqu'à l'en féliciter.
— Tu dis cela pDur sa future belle-mère? » car Noël savait que sa sœur ne pouvait souffrir cette personne, une Mme Ébelin, sèche et désagréable.
« Je le dis surtout pour sa fiancée ? ripostat-elle.
— Mais, Marie-Anne, elle est bien élevée, nstruite, elle a du goût pour les arts.
— C'est ce que je lui reproche, on fait d'elle un phénomène : ses deux brevets, son piano par-ci, sa peinture par-là ; est-ce qu'elle ne sculpte pas, aussi? (Et imitant avec un rare bonheur la voix d'une mère qui exalte les talents de sa fille :) «Ah! si vous saviez, ma « Louise est si bonne musicienne; c'est Lory, « de l'Opéra, qui lui donne des leçons! Et ses « aquarelles ! Vous savez qu'elle a exposé au « Salon? Et patati et patata! » Non! conclut avec fermeté la vieille fille, ne me parlez pas
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des femmes élevées en poseuses et en artistes, alors qu'il suffirait d'être de simples et bonnes femmes de ménage! »
Sans savoir pourquoi, Noël pensa à Mlle Tratkoff, non qu'elle ne parût très simple et réservée; mais par la peinture, à laquelle elle s'adonnait, et sans doute aussi par la musique, qu'elle devait aimer comme tous les Slaves, elle semblait tomber sous la condamnation de Mlle Guislain. Aussi il objecta :
«Mais, ma bonne amie, quel mal vois tu à ce qu'une femme soit intelligente? Ne peutelle se dévouer à son mari, à ses enfants, et cependant peindre ou jouer du piano, entretemps, comme distraction permise ? Tu blâmes donc l'éducation des femmes? »
Mlle Guislain éluda, comme il lui arrivait souvent, suivant la tactique féminine; et hochant gravement le menton, elle affirma :
« Du reste, tout cela vient du manque de religion. Les Ebelin n'en ont pas. Car la religion prescrit la modestie, l'humilité, la simplicité de cœur; et tout ce beau savoir, ces prétendus talents d'artiste prouvent un seul et même péché : la vanité ! »
Elle avait ainsi des aphorismes formels, un peu étroits, qui barraient net la conversation. Noël préférait se taire que de discuter sans la convaincre. Cependant, en lui-même, il la trouvait parfois un peu injuste, comme en ce cas.
Elle reprit :
« Et Vuillaume, a-t-on de ses nouvelles?» C'était un autre ami de Noël, marié, celuilà, depuis trois ans.
« Non, je pense qu'il est à Étretat, chez ses beaux-parents.
— Encore un!... » lit-elle avec une intention pleine de sous-entendus, et d'un ton qui contrastait avec sa douceur habituelle : « Une femme coquette, ne pensant qu'au plaisir, à la toilette, aux visites, au bal, le forçant à dépenserplusque son revenu. Pauvre Vuillaume, il ne doit pas être heureux, non plus avec elle!
— Mais, Grande, il n'y a pas, permettezmoi de le dire en vous exceptant, bien entendu, il n'y a pas de femme parfaite!
— On ne se marie pas, en ce cas.
— Mais comment savoir, d'avance! En France, selon nos mœurs, avant de s'épouser, on se connaît à peine, ou pas du tout! »
Mlle Guislain ne répondit pas, le visage pensif et sévère. « Non, c'est vrai, on ne se connaissait pas, entre jeunes gens. Comme elle s'était trompée, elle-même. Comme elle avait cru aux belles paroles, aux aveux de fiançailles ! » Son silence eut quelque chose d'amer, et une, mélancolie de réflexions non exprimées expira sur ses lèvres l'idée de cette rancune inconsciente qu'elle gardait au mariage.
Une diversion imprévue les fit sursauter: un léger bruit, suivi chaque fois d'une envolée d'oiseaux, venait de se renouveler au-
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dessus de leur tête, dans les arbres soudain vides de pépiements.
« Mon Dieu 1 s'écria-t-elle, voilà ce méchant petit garçon de l'an dernier, qui recommence à mettre en fuite nos oiseaux, avec sa maudite sarbacane 1 »
Au même moment, elle poussa un cri plaintif; un moineau, frappé par une boulette, venait de tomber sur la pelouse, où il se débattait, happé déjà par les crocs de l'épagneul. Noël, d'un bond, fit lâcher prise au chien, rapporta dans ses mains la bestiole à sa sœur.
« Du sang! il a l'aile cassée, vois? s'écriat-elle d'un ton altéré, prête à pleurer. Quel garnement que ce petit Chesne !
C'était le fils de gros marchands, leurs voisins, gens bruyants et vulgaires, dont on entendait fréquemment les voix, d'un jardin à l'autre, ainsi que les exercices de piano de Mlle Estelle, leur fille, une insignifiante personne en robe rose. Déjà, l'année précédente, Mlle Guislain avait en vain prié le petit garçon de s'abstenir ; une démarche auprès de ses parents n'avait pas eu grand succès non plus. Cette fois, Noël, irrité, déclara en faisant sa grosse voix :
« Allons, il faudra que je lui tire les oreilles! »
Sa sœur, aidée de Margaude, venait de panser avec du vin la blessure de l'oiseau ; tout chaud de vie soyeuse, il essayait en vain
de s'envoler, et son cœur, dans les vieilles mains de Marie-Anne, pantelait vite et fort. « Pauvre petit! fit-elle. Nous allons te mettre dans la volière, avec les autres! » Elle ouvrit délicatement le grillage, et s'adressant aux canaris mâles qui picoraient des grains longs:
« Tenez, voici un compagnon : ne lui faites pas de mal. C'est à vous, Lireli, que je m'adresse, car vous êtes moins querelleur que Trie ! »
Elle dit cela simplement, si gentiment que Noël sourit, presque touché, loin de trouver la scène ridicule. Mais qu'eût pensé le petit Chesne de cela ? Sans doute il eût manifesté le plus violent mépris, à en juger par le redoublement de boulettes que sa sarbacane invisible soufflait dans les feuilles.
Un coup de sonnette tinta derrière la maison, à la grille du jardin d'entrée. Margaude y courut et revint, à leur grande surprise, annoncer précisément leur voisin, M. Chesne en personne. Il la suivait de près ; et avant que les Guislain eussent pu faire un geste de dénégation ou de fuite, il se précipita sur eux, aussi vite que le lui permettait son corps massif d'apoplectique. L'air enchanté de lui-même, il parlait haut, en soufflant dans ses joues comme s'il gonflait un ballon rouge.
« Mademoiselle, tous mes respects ! Monsieur, mes compliments ! Excusez-moi, je
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suis venu en voisin, sans cérémonie! (Là un regard satisfait à son complet de flanelle blanche et à ses espadrilles de couleur.) Une petite visite en passant, comme cela! Je ne vous dérange pas, non, bien vrai? (Il n'attendit pas la réponse et s'assit.) Mon cher monsieur, je viens vous demander un petit service. »
M. Guislain fit un geste vague d'acquiescement ou de réserve, car, bien que voisins, on ne se fréquentait pas. Marie-Anne voulut s'éclipser, mais M. Chesne la pria de se rasseoir, d'un geste :
« Madame, cela n'a rien de mystérieux.
J'ai pour fils un imbécile, un crétin, une huître, un cancre ! »
Cet étrange début fit supposer aux Guislain que M. Chesne venait excuser la conduite scandaleuse de son fils; et ils se regardèrent en même temps du coin de l'oeil ; mais il les détrompa aussitôt en poursuivant avec vivacité :
« Je ne parle pas, bien entendu, de mon cadet, Gustave! (Ah! il s'appelait Gustave, le vaurien ?) Celui-là, oh ! celui-là (M. Chesne eut l'air d'avaler un peu de miel), il est plein d'intelligence, c'est tout mon portrait ! Actif, remuant, inventif à un point dont vous n'avez pas idée. Surprenant pour son âge! Je n'en suis pas en peine, ce sera un marchand extraordinaire, en vrai bois de Chêne ! Ah ! ah 1 ah ! 11 ira loin, le gaillard ! »
Noël et surtout sa sœur eurent peine à réprimer quelque doute, M. Chesne, ouvrant une parenthèse, se tourna vers la vieille fille :
« Je vais vous étonner : figurez-vous que je passe pour un homme très mal élevé ! (Elle n'eut pas l'air extrêmement surpris.) Cela vous étonne, je le vois, cela vous étonne ? Oui, je le sais, on me trouve généralement mal élevé. On dit : « Chesne est rond en « affaires, brusque en parole, franc du geste. » (11 leva la main pour lancer une gifle, et la jambe pour donner un coup de pied à quelqu'un d'invisible. « Si ça pouvait être au petit Gustave! » pensèrent les Guislain.) On dit: «Chesne n'a aucune éducation, « il est trivial, mal é-le-vé ! (Il força les syllabes.) Mais aussi, quel gaillard intelligent ! Il a fait fortune en « vendant des pommes d'arrosoir et des fauteuils de jardin ; car il s'y connaît ! » Ainsi, tenez, madame (nouvelle parenthèse ! M. Chesne frappa du plat de la main le fauteuil en fer sur lequel il était assis), vous avez acheté cela 29 fr. yS, aux « Quincailliers réunis » : je le sais, je le devine ! Pure camelote, madame, c'est un articleque je vends, moi, Sy fr. 5o, et j'y perds! mais c'est du bon, du solide! on est là comme dans un lit! Oui, on dit donc de moi : « Il s'y connaît, Chesne ! Aussi il est « riche, il sera ce qu'il voudra quand il levou- « dra, conseiller général, député ! » II changea de ton, s'assombrit, conclut :) « Eh bien, madame, jugez de mon guignon, j'ai pour
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fils aîné un benêt, un apoco, un rien du tout! »
Il respira, s'épongea le front, au milieu d'un silence d'étonnement, sous lequel pointait déjà une envie de rire, qui chatouillait les Guislain à la gorge. Le quincaillier enrichi continua :
« Cet imbécile, puisqu'il faut l'appeler par son nom (il s'appelle Isidore, comme moi !\ vient, figurez-vous, de se faire refuser au baccalauréat pour la troisième fois ! Alors j'ai pensé, je me suis dit qu'en voisins, à la bonne franquette, comme professeur, vous consentiriez à lui donner des répétitions. Sérieusement, là! comme on engraisse les canards! Vous le bourreriez de latin, vous le farciriez de grec : en veux-tu, en voilà ! Quant au cachet, fixez-le vous-même. Je ne regarde pas à la dépense : J'ai de quoi ! »
Et il tapa sur son gousset, en regardant Mlle Guislain. Comme il s'était adressé tout le temps à elle, sans doute parce que le sérieux de Noël l'intimidait, elle crut comprendre que c'était elle que M. Chesne invitait à bourrer son fils de grec et de latin, langues qu'elle ignorait, et dont le grimoire peu chrétien l'induisait en méfiance ; aussi ne put-elle dissimuler un certain trouble. Ses idées, d'ailleurs, flottaient en désarroi, et elle examinait avec inquiétude ses fauteuils de jardin, depuis que M. Chesne les avait discrédités, en flétrissant la maison des Quincailliers réunis du nom de camelote.
Mais il n'attendit pas qu'on lui répondît, et, levant subitement le nez vers le feuillage, d'où pleuvait de temps à autre quelque boulette agressive, il proféra :
« C'est surprenant ! il tombe des gouttes, et le ciel est serein !
— Serein, en effet», répéta Mlle Guislain, avec une intention irrespectueuse, et elle se croisa les bras en pinçant les lèvres, dédaigneusement.
« Bon, sur ma main! encore une! » fit M. Chesne.
Noël s'était penché; il ramassa une petite bille en terre glaise et la tendit au marchand, qui, la prenant entre le pouce et l'index, la guigna curieusement :
« Qu'est que c'est que ça ?
— Une bille de sarbacane, fît l'autre d'un ton détaché. 11 en pleut comme cela depuis hier dans notre jardin! »
M. Chesne regardant tour à tour son interlocuteur, la bille et le ciel pur avec perplexité, Noël lui vint en aide :
« J'ai tout lieu de croire que monsieur votre fils n'est pas étranger à cette fusillade. Nos oiseaux en savent quelque chose. En voici un (il désigna la volière) auquel il vient de casser une aile ».
M. Chesne roula des yeux ronds et, incrédule, déclara brutalement :
« Gustave, impossible ! »
Il précisa :
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«Je lui ai formellement défendu de jouer avec sa sarb..., sabracane, depuis qu'il a failli crever l'œil de mon chien. Il est donc impossible qu'il ait eu l'audace de me désobéir. »
Immédiatement un démenti vint claquer sur son chapeau, et avant qu'il eût le temps de se reconnaître, un second démenti l'atteignait à l'oreille.
« Oh !... » hurla-t-il avec une stupeur indignée. Et on le vit devenir rouge, puis violet, se lever d'un bond, grimper sur le fauteuil dans lequel il était assis et de là, se haussant sur la pointe des pieds, essayer, mais en vain, de voir par-dessus le mur. Noël aussitôt lui proposa de monter dans son cabinet; là il pourrait se convaincre, la fenêtre plongeant sur son propre jardin. M. Chesne accepta, en donnant les marques d'une agitation insolite, et disparut en grommelant :
« Ah ! si je le croyais!,.. »
Restée seule, Mlle Guislain, d'abord immobile, se livra à une pantomime soucieuse ; successivement elle examina ses chaises et ses fauteuils de fer, en s'asseyant sur l'un, puis dans l'autre ; et elle murmura :
« Grossier personnage!... mes fauteuils sont excellents 1... S'il pouvait donner une bonne fessée à Gustave ! »
Et elle se tenait immobile, prêtant déjà l'oreille, dans l'attente d'un événement extraordinaire. La voix de Margaude, répondant à une autre voix, la tira de cette expectative, qui
n'était pas sans charmes. Elle s'avança pour savoir qui était là, et elle vit surgir Mlle Tratkoff, accompagnée de son inséparable miss Star. La jeune Russe portait dans ses bras une énorme botte de glaïeuls roses, chair et pourprés. Elle s'avança vivement, avec un joli haussement de sourcils et un soudain brillant dans les yeux, qui éclairait toute sa physionomie :
« Pardonnez-nous de vous déranger, mademoiselle. Mais ma mère m'a chargé de vous offrir ces fleurs, et de vous présenter ses remerciements pour la bonté de votre accueil l'autre soir. »
Ce fut dit avec une grâce charmante et avec l'imperceptible hésitation d'une étrangère pour qui s'exprimer en français exige, à chaque mot, un petit effort d'attention. Un peu déconcertée, Mlle Guislain avait rougi; pourtant, sensible à ces avances, elle remercia et pria les jeunes filles de s'asseoir. Un petit silence suivit.
« Madame votre mère se porte bien ?
— Mais non, mademoiselle, elle a une fluxion qui lui fait très mal, et elle est restée au litl
— Oh ! » fit Mlle Guislain d'un air peiné ; et elle se représenta, malgré elle, Mme Tratkoff gémissant sous les édredons, la tête enveloppée d'ouate et si enflée qu'on ne lui voyait déjà plus les veux.
« Mais elle espère être bientôt guérie, reprit
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reprit la jeune fille, et elle m'a priée de vous inviter, ainsi que monsieur votre frère, à venir goûter chez nous, jeudi prochain. Pour que vous ne soyez pas fatiguée, nous vous ramènerons en voiture. »
Mlle Guislain balbutia, mais ne put se dispenser d'accepter, l'invitation étant faite d'un ton trop aimable ; elle se sentit même disposée plus favorablement envers ces dames, et elle regarda Sonia et miss Star avec un sourire bienveillant. Seulement elle était un peu embarrassée; et voyant languir la conversation :
« Mais vraiment ces glaïeuls sont superbes! Vous avez deviné que nous aimons les fleurs, mon frère et moi.
— Elles viennent de notre jardin, dit la Russe.
— Voulez-vous visiter le nôtre? proposa Marie-Anne avec empressement. Oh! il n'est pas très grand ! »
Elle commençait à les guider, sous des charmilles que de grands rosiers-thé embaumaient, quand, dans le jardin voisin, éclata, comme une poudrière, la voix furibonde de M. Chesne :
« Ah! polisson! je t'y prends! Comment, non?!... (Deux claques formidables sonnèrent, suivies de cris lamentables.) Non?! quand je te prends avec ta sar..., sab}'arcane\ Donnela-moi, que je la casse! là! là! Tiens!... (Les morceaux, s'envolant par-dessus le mur, vinrent tombera quelques pas des dames.) Alors,
non content de blesser mon chien, tu veux éborgner ton père ! Ton père, galopin ! Ton père, mauvais drôle! Ah! je te tirerai les oreilles!... (Des hurlements terribles annoncèrent que M. Chesne ne s'en tenait pas au futur, mais au présent.) Allez, montez dans votre chambre, et je vous défends d'en sortir ! Et plus vite que ça, ou... ! »
Sans doute la menace d'une main ou d'un pied levés produisirent un effet électrique, car on entendit s'éloigner les sanglots du petit Gustave, avec un tremblement cahoté qui trahissait une fuite précipitée. Les deux jeunes filles, médusées d'étonnement. regardaient de leurs grands yeux Mlle Guislain, dont les lèvres s'étaient amincies en un sourire de béatitude.
« Ce n'est rien , déclara-t-elle avec bonhomie, continuons ! »
Et arrivée aux débris de la sarbacane qui jonchaient l'allée, elle se donna le plaisir de les repousser du pied ; sa satisfaction était trop vive pour qu'elle pût la taire; et subitement elle raconta avec animation toute l'histoire, en s'adressant particulièrement à miss Star, qui écoutait religieusement, sans comprendre.
Quand elle eut fini, Mlle Tratkoff se tourna vers son amie et lui traduisit en quelques mots les méfaits du petit Chesne. Marie-Anne les amena devant la volière et leur montra l'oiseau blessé. Ce fut de l'horreur qu'exprima le visage de Mlle Etoile, tandis que celui de Sonia se voilait de compassion.
L'ID YLLE
La porte du perron s'ouvrit, derrière elles. Noël, un épanouissementcontenusur les traits, parut. De la fenêtre de son cabinet, là-haut, il avait assisté comme au théâtre à la correction infligée à Gustave. Il serait descendu plus tôt si, en apercevant les jeunes filles, il n'avait pris le temps de changer de vêtements, ceux de campagne qu'il portait étant trop négligés (Marie-Anne remarqua cette coquetterie). Il s'avança vivement, l'air enchanté, vers Mlle Tratkoff^ et miss Star ; et elles l'accueillirent avec un élan réciproque, la main tendue en skake-hand libre. A la vue de la gerbe de glaïeuls, il s'extasia. L'invitation pour jeudi le toucha d'un réel plaisir. Bientôt, à ce contact magnétique qu'apporte ou que rompt une présence au milieu de tiers, les paroles se lièrent, vives et aisées, entre eux. On plaisanta au sujet des Chesne ; et Noël apprit que Mme Tratkofl^ ne pouvait souff"rir le gros homme, depuis qu'avec son break il avait failli, en passant grand train, accrocher Pilgri et culbuter la petite charrette ; la faute, il faut le dire, étant d'ailleurs toute à la bonne dame, qui conduisait, ce jour-là, en dépit du bon sens. Ces détails et la demi-intimité de cette conversation mirent tout le monde à l'aise, Marie-Anne et surtout Noël. C'était la seconde fois qu'il se trouvait en contact de sympathie aussi franche avec ces jeunes filles, et rapproché d'elles, par une sorte de communauté accidentelle, aujourd'hui par les Chesne, l'autre soir, chez
les paysans, par l'accident du petit Pierre.
On parla de lui et du vieux docteur qui le soignait, M. Mirage; on discuta sa capacité. Certains bruits fâcheux couraient, qu'on relata à mots couverts, en les enveloppant de doute, par cette sorte de réserve pudique qu'on garde en disant du mal du prochain : d'abord, il n'était qu'officier de santé; à Sourches, on ne l'appelait plus, depuis qu'il avait rendu boiteux pour la vie un gars qui s'était donné une entorse; enfin, à Brolande, il aurait expédié toute une famille. Des vieilles femmes affirmaient qu'il jetait le « mauvais œil »; des esprits faibles le redoutaient pour leurs bestiaux ; mais les libre-penseurs affirmaient que c'étaient des calomnies propagées par les prêtres.
Mlle TratkofF, qui sortait de chez la Ballonne, à laquelle elle avait apporté quelques hardes, ainsi que des bonbons, pour le petit Pierre, avait rencontré au chevet du lit un nouveau médecin, appelé de Melun. Noël la regardait parler et suivait le mouvement de ses lèvres, son sourire sur de fines dents dures : elle gardait une douceur sérieuse et un ton de malice sans méchanceté. Il ne remarqua point, cette fois, son teint mat; il ne fut frappé que par ses yeux, et il les trouva encore plus beaux au soleil qu'à l'éclat des bougies. Élégante, on ne pouvait dire qu'elle le fût; très simple, au contraire, avec un cachet de naturel exotique.
Elle ne portait plus celte blouse rou^e, qu'il
n'avait pas trop aimée, la première fois, mais un costume de petit drap, sobre et neutre. Mlle Étoile, d'ailleurs, répandait de la clarté pour son amie; cela réchauffait le cœur de la voir, et on avait envie de la remercier d'être si belle. Ce sentiment, en même temps qu'une délicate et respectueuse attention, Noël le traduisit en allant couper, à un grand rosier d'espèce rare, deux boutons ouverts, dont il offrit le premier à l'Anglaise, et le second à Sonia. Elles se levaient déjà pour partir ; et comme on les reconduisait :
« Mais je ne vois pas votre petit cheval, dit Mlle Guislain.
— Nous l'avons laissé de l'autre côté de l'eau, chez des amis, à Brolande, parce que j'ai peint toute la matinée dans les champs. Nous avons traversé la Seine sur le bateau du passeur, et nous allons retourner par le même chemin. »
Brolande, un gros village, faisait face à Sonnelles, qu'une rue prolongeait jusqu'au bord de l'eau. Un barrage bouillonnait à cent mètres au-dessous ; et il n'y avait point de pont ; quant au passeur, il était toujours ivre. Aussi Mlle Guislain s'inquiéta :
« Comment, vous avez ce courage? Moi, jamais je ne passerais; un malheur est si vite arrivé. Vous savez que cet homme a déjà chaviré plusieurs fois? » Un bon et spontané mouvement lui fit ajouter : « Il faut que je descende au Bas-Sonnelles; voulez-vous que je vous accompagne? »
On accepta, certes! et Noël, à descendre la rue du village, au côté des jeunes filles, éprouva cette même joie mâle et simple qu'il avait eue à les reconduire, dans la nuit. Il faisait si beau, d'ailleurs, qu'on souriait machinalement, d'une allégresse qui gonflait le cœur d'un besoin de parler et, si l'on eût osé, de chanter. Des paysans, le teint cuit et fumé, en habits terreux, remontaient la côte ; des paysannes ployaient sous des charges de foin; leurs physionomies suaient le labeur brut et animal; leurs yeux exprimaient unecuriosité sournoise, et les plis froncés de leur bouche, l'avarice âpre. Noël se sentit, lui et ses compagnes, d'une autre race plus haute, privilégiée : il eut beau s'en vouloir, ce lui fut une jouissance. On déboucha sur le fleuve. Un clair paysage de champs et d'eau s'étalait, hérissé d'îles de joncs et de grands peupliers, sous l'azur d'un ciel en feu. Une petite presqu'île faisait coude ; et dans le chaud après-midi, la rivière exhalait une fraîcheur moite, l'envie de s'y plonger et d'y boire.
« Comment, encore ! » s'écria Mlle Guislain.
Au milieu des gens du bord de l'eau, en siiits de plage et toilettes vives, Parisiens et Parisiennes en villégiature qui, chaque été, habitaient les cottages verts, jaunes ou lie de vin du Bas-Sonnelles, elle venait d'apercevoir M. Chesne. Il avait l'air, par la façon dont il s'épongeait la tète, en gesticulant à voix haute, d'arriver à l'instant; sa femme et sa fille
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essayaient de le calmer. Dans le groupe figuraient les Lamy, une famille que connaissaient les Guislain , et qui saluèrent au passage.
« Ah ! monsieur , un mot ! » s'écria M. Chesne; et s'emparant sans façon de Noël, qui continua à marcher, il lui déclara, non sans jeter un regard de côté à Sonia Tratkoff, sans doute en mémoire de sa mère et de l'incident des voitures :
« Eh bien, vous avez entendu? je l'ai salé mon vaurien. Tout cela nous a empêchés de terminer notre affaire. (Il appela :) Isidore, venez ici. »
Un grand dadais mou et blême se détacha du groupe; mis à la dernière mode, étriqué dans un complet mastic, il portait guêtres, escarpins vernis, gants; et un monocle se balançait sur sa poitrine grêle. Il marchait les jambes arquées, les coudes en arrière, en sportsman, portant haut une très petite tête de sarigue, allongée sous un chapeau de paille. Il salua en guillotiné, d'un coup raide; si correct et si en bois que M. Chesne sourit, flatté tout de même.
« Eh bien, quand commençons-nous les répétitions?
— Mais, fit Noël évasivement, je ne pense pas que je puisse.... A un autre moment, nous en reparlerons.
— Ah! ah! s'exclama, aboya plutôt le marchand Ah! vraiment? Ah! Eh bien, voyez, réfléchissez, à votre aise! »
Et comme Noël le plantait là, il se ravisa, en voyant ces dames s'approcher de l'embarcadère :
« Ah ! dites donc, vous n'auriez pas envie de m'acheter mon canot, par hasard? Un canot excellent, dont je ne fais rien, pas cher! »
Marie-Anne, qui les précédait, et dont le dos et les coudes collés au corps annonçaient un profond dédain, se retourna en lançant un brusque regard.
« Excellent! répéta M. Chesne. Venez un peu par ici. Regardez, madame, un joujou, c'est léger, fin, solide : sapin de Norvège et acajou. Je vous le céderai pour rien, j'en suis dégoûté. Mes femmes ont peur de l'eau, et ce grand cornichon aussi! »
Isidore, qu'il désignait, fit un violent hautle-corps de surprise et d'indignation, tandis que son visage mortifié, du blanc passait au pourpre. 11 essaya de protester, balbutia quelque chose de très vague, et ses yeux de myope s'efiarèrent, entre des cils clignotants. Fallaitil attribuer son trouble à la honte de posséder un père aussi commun, ou à celle de s'entendre qualifier aussi cruellement devant des dames?
« Mademoiselle — interrompit Sonia, en voyant approcher de la rive le bac du passeur, ramenant des gens de Brolande — nous allons vous remercier et vous quitter. »
M. Chesne, entendant cela, s'avança avec émotion, si précipitamment qu'il faillit buter contre une pierre et choir à l'eau :
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«. Madame, mesdemoiselles, pour l'amour de Dieu, n'en faites rien! Ne passez pas! Le Zouave (c'était le sobriquet du passeurj est ivre mort. Regardez-le seulement! »
Le bac, en effet, approchait avec des zigzags inquiétants, et sous les coups de rames irréguliers de l'homme, positivement, il titubait.
« Non! s'écria M. Chesne en retenant Noël par le revers de son habit — non ! passez vous-mêmes ces dames, montez dans mon canot. Vous l'essayerez d'autant mieux! Embarquez, mesdames, je vous en prie, vous verrez quel canot c'est, nerveux, obéissant, un cheval arabe, un vrai cheval arabe!»
Et d'autorité il les poussait, les éloignait de l'embarcadère. Un grand cri les fît retourner. Le bac, en abordant l'escalier, avait failli chavirer. Le passeur, hirsute, avec des yeux de chacal et une grande barbe sale d'ancien zouzou, se démenait, bleu d'ivresse, en jurant. Sa gafïe haute griffait la berge ; elle mordit enfin sur des pierres ; et les passagers, des paysannes et un monsieur bien mis, sautèrent à terre, avec un sourire de soulagemiCnt blême.
« Vous voyez, dit M. Chesne, prenez mon canot. Essayez-le seulement, vous m'en direz des nouvelles. »
Et il désignait d'un geste engageant et impérieux le bateau de luxe verni, clair et pimpant, mirant dans l'eau calme sa poupe, où des majuscules bleues inscrivaient le nom : Zéphyr.
MA GRAXDE
« Le fait est... », murmura Noël ; il crut voir hésiter Mlle Sonia ; quanta Mlle Étoile, devenuepâle comme cire, elle semblait bien décidée à ne passer pour rien au monde avec le Zouave. Marie-Anne avait son grand air qui désapprouve, on ne sait trop quoi au juste, mais elle désapprouvait formellement!
«Qu'en pensez-vous, Grande ?demanda-t-il en souriant.
— Oh! venez avec nous, mademoiselle!
s'écria Sonia; vous rassurerez Etoile qui a si peur de l'eau.
— Mais, mais... c'est que je ne suis pas très brave moi-même, objecta la vieille demoiselle.
— Embarquez! » s'écria M. Chesne d'une voix de boniment ; et très animé, tendant aux dames sa main énorme et velue : « Tenez, mademoiselle, posez le pied bien au milieu. Là, ça y est! ».
Quand tout le monde y fut, il repoussa du pied le canot, en commandant de la rive, en vrai marin :
« Avant partout, nagez!»
Noël se courba sur les avirons, mettant son amour-propre à ramer de son mieux; car, attiré par les exclamations de M. Chesne, tout le groupe en bérets et robes roses des gens du bord de l'eau, s'était approché de la berge. La famille Chesne se détachait en avant : l'énorme mère, la vague et fade demoiselle, et l'impeccable silhouette de modes de AL Isidore. Tous
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suivaient des yeux les démonstrations de M. Chesne,qui, le bras étendu, exaltait encore la légèreté de son canot. Heureusement la petite presqu'île de verdure, allongeant son cap à doubler, isola les femmes et Noël de la terre, et leur fît perdre de vue gêneurs et curieux.
« Ouf! » Et tout interloqué encore, Noël regarda cesdamesqui, comme lui, réprimaient leur envie de rire, excepté Mlle Guislain.
« Je pense, Noël, déclara-t-elle, que pour or ni pour argent vous ne donnerez de répétitions à son dadais de fils?
— Certes, je suis venu ici pour me reposer, et non pour donner des leçons.
— Je pense, reprit-elle avec plus de fermeté encore, que, vous le donnât-il pour rien, vous n'allez pas acheter son canot ?
— Ah ! là, je demande à réfléchir, fit-il gaiement. Vous savez, chère sœur — et sa voix et son regard trahirent l'intention suppliante d'un enfant qui convoite un jouet — vous savez que depuis si longtemps c'est mon rêve de pouvoir canoter!... »
Il se hâta d'ajouter, câlin :
« Tu sais combien je suis prudent ! » Elle ne répondit pas; et son silence hostile présagea nettement que la question pour elle n'était pas tranchée et restait en litige. Noël, qui la connaissait, sourit, un peu contrarié cependant dans son amour-propre masculin. Mais Sonia le regardait, et elle lui sourit avec
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une si douce expression de franchise et d'intelligence, qu'il se sentit tout de suite doux au cœur. Afin de prolonger la paisible traversée, sans se presser, mollement il rama, coupant de biais la Seine.
Elle épandait un frisson glacé; en même temps, le soleil tombant d'aplomb sur elle y brasillait comme de l'or fondu : cette double sensation pénétrait l'être d'un plaisir déconcertant et exquis. Mlle Guislain, sous son ombrelle, clignait les yeux, étourdie. Mais les jeunes filles, leurs yeux grands ouverts avec des pupilles qui rêvent, s'abandonnaient, immobiles, à une langueur. Mlle Étoile laissait tremper sa main au fil de l'eau, qui se déchirait autour des doigts en un petit sillage de perle. Sonia, penchée sur le bordage, contemplait la forêt qui palpitait sous le transparent cristal vert : herbes de fleuve, serpents de lianes, sapins tremblotants, tiges courbées dans un vibrant effort de redressement, nénuphars en fleur pareils à des œufs de cygne. Des hirondelles de rivière voletaient au ras de l'île de joncs. Une paix infinie tombait du ciel fluide, baignait l'immense paysage de verdure et d'eau; et c'était si simple et si merveilleux, qu'on ne pouvait trouver de parole pour exprimer cela.
Déjà Noël voyait avec regret approcher la rive de Brolande, et la séparation. Il ferma les paupières un instant, en s'arrêtant de ramer, afin de condenser en soi l'ivresse radieuse de
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cette minute, la joie de vivre, l'expansion jeune de ses forces, et la présence de ces êtres qu'il aimait, sa vieille Marie-Anne et ces étrangères, car il les aimait, comme on aime ce qui est sain, naturel et beau — déjà!
MME Tratkoff, depuis le matin, était comme les mouches par les temps d'orage : elle tracassait la servante, une Petite-Russienneau nez épaté, aux yeux un peu bridés, aux pom.mettes saillantes ; elle s'était disputée avec Sonia à propos du goûter, qu'elle voulait servir dans le verger, tandis que la jeune fille, à cause des guêpes qui bourdonnaient autour des prunes, disposait la nappe et le samovar dans la salle à manger, très fraîche et pleine d'ombre. De plus, Mme Tratkoff, qui ne se levait jamais avant onze heures, n'avait pas fait, après le déjeuner, sa petite sieste habituelle; aussi, la chaleur un peu lourde aidant, avait-elle les nerfs très agacés, ce que traduisait chez elle une volubilité agressive suivie de silences imposants. Elle avait alors une façon très particulière d'éluder toute question, en la ramenant à une sorte de vérité générale tout à fait déplacée dans l'instant, mais qu'elle jugeait irréfutable. Par exemple, Sonia lui disait :
« Maman, pourquoi mettez-vous ce gros
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sucrier prétentieux sur la table, au lieu de notre joli petit sucrier d'argent de tous les jours ? »
Elle répondait d'un ton piqué :
« Mon enfant, je crois avoir assez l'usage du monde. Dieu merci! Mon mari n'a pas été pour rien un gros fonctionnaire. Ce sucrier n'a jamais été prétentieux, il a même coûté fort cher, et je puis te l'affirmer, il n'y en a pas de plus beau chez le prince Orloff ! »
Ou bien :
«Mais, maman, peut-êtreque Mlle Guislain et son frère n'aimeront pas vos bliny ? Tout le monde n'est pas fait à la cuisine russe. »
Aussitôt Mme Tratkoft, mortifiée comme si on lui avait fait la plus cuisante injure :
« Mes bliny, Sonia?.... (Un sourire amer glissait sur son visage!) J'avais cru jusqu'à présent recevoir le monde comme il convient. Du moins, je m'en étais toujours flattée. A Kiev, mes réceptions étaient vantées. Nous recevions la meilleure société, des généraux, le maréchal de la noblesse ! Mais peut-être qu'ils n'aimaient pas mes bliny, et qu'ils faisaient semblant, quoiqu'à la vérité jamais aucun n'en ait laissé le quart d'un seul sur son assiette ! •»
Et à partir de ce moment, Mme Tratkofï, persuadée que sa fille avait suspecté sa parfaite connaissance du monde, se livrait à de petites allusions pincées, à des demi-mots aigrelets, où son dépit perçait en coups d'épingle. Mais Sonia, qui connaissait ces ruses sournoises
d'une âme faible, refusait d'y donner prise et se renfermait dans un silence paisible. Rien n'irritait autant sa mère, qui se livrait alors à des monologues dépités, relevés par une mimique expressive des sourcils et des lèvres : une véritable comédie dont aucune des deux n'était dupe. C'est ainsi qu'elledéclara, feignant un doute, tandis qu'elle se mirait dans la glace :
«Peut-être que cette robe n'est pas du meilleur goût, non plus? (En effet, Sonia eût préféré voir à sa mère une robe moins voyante, et moins de rose et de blanc sur ses joues.) Peutêtre qu'elle ne me convient pas et qu'elle est trop jeune pour moi? Il y a des jeunes filles qui na'iment pas à voir leur mère trop bien habillée? Je ne dis cela pour personne — reprenait-elle vivement, avec la peur et l'envie à la fois d'une franche dispute — je parle en général. Il y a des jeunes filles comme cela. J'en ai connu, à Kiev ! »
Une attente cauteleuse d'un instant; puis, voyant que rien ne réussissait à ébranler le calme de Sonia, Mme Tratkoff poussait un profond soupir, et des larmes altéraient Si voix :
« Ah ! il est bien dur à mon âge, après toutes les épreuves par lesquelles j'ai passé, de m'entendre dire par ma fille que je n'ai aucun usage du monde et que je lui fais honte par la façon dont je m'habille!.... »
Sonia, n'ayant soufflé mot de cela, hausse
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sait doucement les épaules devant cet accès habituel — et un peu trop fréquent — de sensibilité égoïste. Mais Mme Tratkoff revenait à la charge, et ne cessait de la harceler que quand, à la fin, un signe de mécontentement ou de lassitude échappait à sa fille. Alors, craignant d'avoir été trop loin, elle lui tendait languissamment le front :
« Allons, méchante, je te pardonne. Embrasse-moi, ma pigeonne, ne le fais plus! Ne sois plus si dure pour Barbe Alexandrovna, ta petite mère 1 »
Et Sonia lui donnait un baiser sérieux, que la mère jugeait invariablement trop court et trop froid. Elles s'aimaient bien, pourtant....
Miss Star entrait. L'approche des Guislain, qu'elle venait signaler (du haut de sa fenêtre, elle les avait reconnus, en barque), rappela à Mme Tratkoff toute sa distinction de Kiev ; elle sortit précipitamment de sa poche une petite boîte d'ivoire, se tamponna les yeux de poudre de riz, passa du carmin sur ses lèvres, et, souriant en cœur, se tint prête à recevoir.
Comme, de son côté, Mlle Guislain, malgré un peu de migraine aggravée par le canot, apportait les plus bienveillantes dispositions, cet effort que l'on fait sur soi-même pour paraître très aimable, l'entrevue prit tout de suite une vivacité et une amabilité un peu trop marquées, mais qu'il fallut soutenir, Mme Tratkoff ayant lancé ses compliments,
comme si c'était un air de chant, juste un demi-ton trop haut. Aussi feignit-elle un empressement extrême :
« Mais comme c'est aimable à vous! Mais comme je suis contente de vous voir et de vous remercier encore. C'a été si ridicule que Pilgri se soit sauvé de la sorte ! Ma fluxion ? Oh ! fi ! ne parlons pas de cela 1 On ne me voyait plus les yeux, et pendant trois jours je n'ai pu manger que de la kacha ; c'est de la bouillie de gruau, vous savez ? Sonia était forcée de me mettre la cuiller dans la bouche 1 Vous regardez ce sucrier? (Noël, en effet, contemplait le samovar et un assez joli service de tasses à thé.) C'est un sucrier!... Le prince Orloff a le pareil; mais beaucoup de personnes, hem ! ne le trouvent pas à leur goût. Oh ! ne regardez pas ainsi ma robe, mademoiselle ! (Marie-Anne n'y pensait point.) Fi ! non, ne la regardez pas ainsi, c'est une horreur ; ma fille juge qu'elle ne me va pas, mais on ne trouve plus de bonnes couturières. Et ce petit garçon, comment va-t-ii, avec son pauvre petit bras cassé ?... »
Mlle Guislain avait d'abord essayé de la suivre, en appuyant de la tête avec un sourire poli ; mais devant ces sautes d'esprit bizarres, elle laissa percer une légère inquiétude. Heureusement Mme Tratkofî s'écria :
« Mais vous ne connaissez pas... voulezvous visiter notre maison, ôter votre chapeau dans ma chambre? Sonia montrera le jardin
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à monsieur votre frère, et nous rejoindrons après ces jeunes gens ! »
Noël, Sonia et Mlle Etoile, celle-ci un peu en arrière, se promenèrent sous les tilleuls, qui descendaient en terrasse jusqu'à la Seine. Le canot, que Sonia reconnut, s'amarrait juste au pied du mur de la petite grille, dont le séparait un étroit chemin de halage.
« Vous avez gagné votre procès, monsieur? demanda-t-elle en souriant.
— Oui, non sans peine, mais ma sœur est si bonne qu'elle a cédé à mes instances, malgré son inquiétude de me savoir sur l'eau. Seulement, comme je ne sentais pas cette barque assez mienne, je l'ai fait revernir et repeindre. J'ai changé jusqu'à son nom : elle s'appelle à présent la Marie- Anne. »
Sonia parut approuver ce sentiment délicat de la propriété. Le soleil, traversant son grand chapeau de paille, projetait des points lumineux sur son front et ses yeux. Le jour lourd et moite faisait paraître son teint un peu rose ; Noël aujourd'hui la trouvait presque jolie et vraiment jeune.
« 11 est si doux, reprit-il, d'aller sur l'eau, ou même seulement de la regarder couler. (Songeste large embrassa la Seine, où miroitait comme un grand poisson d'or.) Ne trouvezvous pas qu'il s'exhale une magie de l'eau ? Elle flotte et glisse, pareille à elle-même et cependant diff"érente, comme la vie. La poésie d'un fleuve est chose intense et mélancolique.
Sur l'eau, il semble que le temps s'épanche, que votre âme flotte entraînée par une force douce et souveraine, sans retour. Parfois on croit remonter le courant, on a l'illusion que l'eau reste immobile ; mais elle court, emportant la jeunesse et la vie. C'est le beau vers triste du poète :
On ne se baigne pas deux fois au même fleuve ! ■»
Il s'était laissé aller à dire cela simplement, comme s'il ne doutait pas d'être compris. En eff'et, Sonia, qui fixait sur lui ses regards pendant qu'il parlait, les détourna vers la Seine dont les flammes s'étaient éteintes et qui roulait, glauque et terne, sous de gros nuages :
« Oui, comme c'est vrai et comme c'est beau ! Je connais une chanson bohème qui exprime un sentiment pareil. »
Il murmura :
«Vous aimez la musique, n'est-ce pas ? »
Elle répondit :
« Beaucoup !... » Un éclair d'âme passa sur son visage; et ce mot, qu'elle avait laissé tomber d'un accent pensif, descendit, comme une pierre dans l'eau, au fond du cœur de Noël. Il s'aperçut qu'elle rougissait, tellement toute franchise semble, chez la femme, un léger manque à la pudeur; mais, surmontant l'embarras d'un aveu intime à un étranger, elle poursuivit :
« Je ne manque jamais les concerts du
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dimanche au Châtelet ou au Cirque d'été. »
Il répondit :
« Nous aurions pu nous y rencontrer : j'y vais régulièrement. »
Ils parlèrent de morceaux qu'ils avaient entendus : Gluck, Mozart, la Symphonie pastorale, le prélude de Lohengrin. Miss Star, à ces noms, prétait l'oreille, souriante, Noël l'admira : elle semblait faite de lumière; et dans le coup de soleil trouble qui baignait à nouveau les tilleuls, elle répandait l'éclat d'une fée Scandinave, tout or et neige, avec ses yeux purs et scintillants d'étoile.
« Lohengrin ! » murmura-t-elle tout à coup, en, dressant en l'air un doigt pâle comme un rayon. Cette parole inattendue, rompant le silence habituel qu'elle gardait, fut comme une incantation qui les unit, tous trois, en une communion de rêve et de souvenir, où le chevalier virginal surgit, dans sa nacelle traînée par un cygne!
Mais alors — contraste décevant de la réalité ! — une voix lamentable s'éleva, sous eux, au pied du mur. Un très vieux mendiant à besace, si poudreux que son visage disparaissait sous un masque de terre, et que son corps semblait tout entier pétri de boue sèche, les implorait, les mains étendues à plat, dans une pose de profil lamentable et hiératique, où s'incarnait, en plus de l'éternelle misère, on ne sait quelle effigie ancienne de pauvre hère, de claquedent du moyen âge. Noël en fit la
remarque, touten cherchantquelque monnaie:
« En effet, dit Sonia, je pensais que ce malheureux ferait un excellent modèle pour mon tableau ! » Elle ajouta, avec une grâce qui s'excuse et le geste indécis de deux doigts frappant en }nea culpa la poitrine : « J'ai eu tort et je m'humilie.
— Pourquoi donc ? » fit Noël, touché de ce reflet mystique qui avait passé, en ombre de vitrail, sur le visage de la jeune fille.
Elle répondit , grave , se parlant à ellemême :
« N'est-ce pas mal d'oublier la misère de cet homme pour n'en voir que le côté artiste et théâtral ? Nous sommes trop habitués aux plaies du prochain ; notre égoïsme est blasé ; la souffrance d'autrui nous paraît toute naturelle. »
Elle se retourna pour chercher des yeux miss Star, qui avait disparu vers la maison :
« Quand j'étais petite — reprit-elle avec cet air de douce moquerie qu'on prend envers les erreurs de sa jeunesse — j'aurais voulu que nous donnions tout notre bien aux pauvres et que nous allions nous-mêmes mendier sur les grandes routes. Ma mère et mon père se sont tellement moqués de moi ! Comme on a le cœur plus généreux quand on est enfant!... »
Noël sourit, retrouvant en sa mémoire des fraîcheurs d'âme semblables, alors qu'il était tout petit; et il se revoyait avec des pantalons courts, et il s'imaginait Sonia Tratkoff en
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petite fille, avec de grandes nattes et des tabliers brodés.
Miss Star revenait, un gros morceau de pain blanc dans ses mains. Elle le tendit au mendiant, tandis que Noël lui jetait une pièce d'argent. Il prit le pain et fit le signe de la croix, il ramassa la pièce et la toucha des lèvres ; puis il s'en fut, courbant vers la terre son dos , un haut d'épaules si bas qu'on n'apercevait pas sa tête et qu'il marchait comme décapité.
« Tout ce qu'on croit, enfant ! » répéta Sonia, les yeux au loin, tournés vers le passé, vers une aube d'enthousiasme et de foi.
Et Noël la sentit femme, d'âme sérieuse et mûre, à côté de la radieuse enfant, son amie. Il pressentit que de sourdes affinités, de précieuses correspondances les uniraient, les unissaient déjà, elle et lui. Car les mots ne sont rien, mais l'accent qui les pénètre et l'au delà qu'ils suggèrent. Noël eut l'impression qu'il voguait sur une eau profonde. Il se dit que Sonia avait dû beaucoup réfléchir, n'étant plus une toute petite jeune fille, et ayant joui d'une liberté de lecture et de causeries, d'une émancipation d'art plus grandes qu'il n'est coutume en France ; elle avait peut-être souffert, peut-être aimé?... Comme elle ressemblait peu aux jeunes personnes qu'il avait rencontrées dans les salons !...
Mais déjà, comme si se laisser aller à sa vraie nature constituait, aux yeux du monde,
MA GRAXDE
une incorrection, elle échangea quelques mots avec miss Star; et l'anglais, que Noël ne comprenait point, prit un joli son bizarre en passant par sa bouche ; puis se tournant vers lui, gracieuse :
« Aimez-vous les prunes ? Voulez-vous en goûter? Notre verger en est plein... » Le verger, auquel on accédait, au fond du jardin, par un escalier moussu, s'étalait en contrehaut, bien exposé au soleil. Des chasselas y tordaient, le long des murs, leurs ceps noueux, cachés sous les fusées de sève des grappes et des feuilles; des pêchers en espalier tendaient leurs bras égaux. Il y avait des poiriers très vieux et des pommiers très jeunes ; mais l'odeur qui dominait était celle des prunes odeur sucrée, pénétrante et tiède, rappelant les confitures. C'était bien le paradis des prunes : que ce verger : elles arrondissaient partout leurs petites globes lisses, qu'une poussière de diamant couvrait : reines-Claude d'un vert blond, mirabelles jaunes, longues quetsches violacées; et c'était aussi l'Eden des guêpes et des frelons. On les voyait rebondir et voleter, comme des grains d'or qu'on eût vannés, en un bourdonnement d'ailes continu et un susurrement métallique. Frelons ni guêpes ne piquaient, étant ivres et dansant une sarabande effrénée. Mais miss Star, qui les redoutait, s'arrêta au seuil du verger, tandis que Noël et Sonia, plus braves, s'aventuraient au cœur des branches, se glissant sous les
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arbres bas, écrasant des prunes tombées, sous leurs pieds. De temps à autre, il s'en détachait une qui s'aplatissait sur le sol, sourdement. Et cela était si doux, si parfumé et si grisant, que Noël sentait une langueur l'envahir, et il ne souhaitait même pas le plaisir gourmand de goûter les beaux fruits. Mais Sonia y pensait pour lui. Une échelle double s'élevait dans un prunier géant, dont les reines-Claude étaient grosses comme des pommes reinettes. Elle monta deux ou trois échelons, étendit les bras, et, suspendue en plein ciel, elle lui jeta prune sur prune, dans les mains. Redescendue à terre, elle en mangea aussi, en jetant les noyaux autour d'elle; cela leur rappela un charme de joies enfantines et de fruits volés. « Mais Mlle Étoile! s'écria-t-il tout à coup, en n'apercevant plus sa robe à travers les feuilles.
— Oh! » Et Sonia eut un joli sourire de malice qui lui donna une expression tout autre, la fit paraître très jeune fille et espiègle : « Étoile se moque bien des prunes ! Étoile est aimée ! Étoile pense à son fiancé qui l'attend à Londres! Étoile est heureuse parce qu'elle se mariera cet hiver!
— Ah ! fit Noël comprenant, c'est pour cela ! » Et il s'expliqua l'éclat féerique de la jeune miss, cette irradiation lumineuse que son bonheur répandait. Celal'émutetrattendrit. Ses regards, qu'il promenait autour de lui, tombèrent sur un chevalet droit, un pliant et des toiles
retournées : le travail quotidien de Sonia, dissimulé à l'ombre d'une haie :
« Ne peut-on voir ? demanda-t-il timidement.
— Oh! ce n'est rien qui vaille, fit-elle avec simplicité. Je m'amuse seulement. » Et pour lui faire plaisir, sans attendre qu'il insistât, elle prit un tableau commencé et le lui montra : il fut frappé par la sincérité du dessin, les qualités de franchise et de couleur. Le métier nécessairement manquait encore, mais un don réel s'accusait là ; et il la complimenta, sans exagérer. Sous son air détaché, elle cachait une petite angoisse d'attente, la peur des critiques qui étreint tout apprenti artiste : l'éloge mérité lui fut si sensible qu'elle rougit de plaisir. Elle fouillait dansun carton ; il en tomba un dessin à la plume, que Noël ramassa; en y jetant involontairement les yeux^ il reconnut la caricature du jeune Isidore Chesne, sous les traits d'un kangourou, habillé à la dernière mode. C'était frappant et drôle.
« Ah! s'écria-t-il, je ne vous savais pas ce talent-là ! «
Mais elle, lui arrachant d'un geste prompt le portrait, s'excusa, balbutiant, comme si cette plaisanterie pouvait la diminuer dans l'estime de Noël, faire mal augurer de son caractère ; en mémetemps, le sourire involontaire qu'elle réprimait, et une malice au coin de ses yeux, laissaient luire sur son visage une petite expression sournoise et rusée, très amusante, où la
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femme et ses menues traîtrises apparaissaient, avec ce rien d'énigmatique que prennent les faces de chat ou de spiiinx.
« Voici ce que je voulais vous montrer. »
Et elle lui tendit, sérieuse, un petit pastel représentant miss Star.
«Ah '.charmant ! dit-il, mêlant l'éloge du portrait à celui du modèle.... Exquis vraiment!»
A revoir ainsi l'Anglaise, en cette sorcellerie du dessin captant, figeant dans l'immobilité la ressemblance et la vie d'un être, à la contempler, chose permise ici, longuement et minutieusement, Noël s'expliqua, mieux que jamais, le prestige surnaturel de la jeune miss, son étincellement de bonheur si absolu et si extraordinaire, qu'elle avait l'air d'être lointaine etabsente, au milieu même de ses amis. Cette impression, qu'il avait subie sans la rai-
sonner encore, lui fît comprendre pourquoi, bien que charmé par la magique beauté de miss Star, il ne s'était senti attiré vers elle que par une respectueuse sympathie, alors que Sonia, beaucoup moins belle, par on ne sait quoi de complexe, de curieux, d'exotique, par tout ce qu'elle semblait contenir de sensibilité, d'intelligence, l'attirait, l'envoûtait presque; ne subissait-il pas, en ce moment même, seul avec elle, sa sobre et puissante grâce? Etaientce les effluves d'un orage imminent ou la simple réaction magnétique de deux êtres jeunes l'un sur l'autre? Quelque chose de trouble et de doux pénétrait son cœur : ce ton ne sait quoi de tendre qu'apporte toute présence féminine, et où s'ajoutait, ici, un sentiment grave queNoël ressentait, inexprimable encore, mais chaste et profond.
« Une Eisa si belle, dit-il en rendant le portrait de miss Star, ne peut épouser que Lohengrin, un chevalier au cygne, un prince de féerie.
— Oui, dans les romans français, dit Sonia avec un peu de malice, mais, dans la prosaïque réalité. Etoile épouse un simple gentleman, sir John Castle, qui dirige la grande fabrique de mousselines de Newtown ; un millionnaire, d'ailleurs, qui a château en Ecosse et grand yacht sur la Tamise.
— Eh bien, dit Noël, c'est encore de la féerie : les richards ontremplacélesprinces. Mais pourquoi dites-vous « dans les romans français » ?
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— C'est — dit Sonia, avec le léger embarras de développer sa pensée, et craignant aussi de se prononcer trop hardiment — c'est qu'il me semble qu'à côté de vos écrivains réalistes, dont je ne parle pas, puisque les mères n'en permettent pas la lecture à leurs filles, il existe chez vous bon nombre de romanciers soidisant idéalistes et romanesques, qu'on tolère davantage et qui — ne trouvez-vous pas ? — ont le grand tort de faire reposer leurs histoires sur le mensonge et l'exception. L'importance qu'ils accordent à l'amour n'est-elle pas exagérée et ridicule ? N'est-ce pas mentir volontairement que de faire de l'amour le nœud et le centre de toute intrigue, alors que ce doit être, j'imagine, un sentiment si rare, et surtout si discret, presque muet dans ses joies et dans ses douleurs. »
Elle avait parlé d'un ton de franchise, avec sérieux et réflexion ; en même temps elle avait l'air d'exprimer, charmante, un doute, sur ces choses qu'elle était censée ignorer. Noël sourit, approuvant de la tête. Tant de romans, en effet, vivent de l'amour, passionné ou coupable, s'y campent en mélodramatiques attitudes, en phrases bouffies, en dénoùments de théâtre. Mais dans la vie!... C'est autrement simple, douloureux et pudique ; Noël le savait, par des exemples pris autour de lui !
Elle poursuivit :
« Tenez, ce qui me plaît dans les romans étrangers, anglais et russes, c'est qu'à côté de
leur réalité, de ce que j'y sens vrai de la vie de tous les jours, de la vie relative et particulière de chaque personnage, ce qui me plaît dans Dickens, dans Tolstoï, c'est que l'amour n'v tient pas toute la place, mais seulement celle à laquelle il a le droit; leurs romans sont remplis de bien autre chose qui est la vie quotidienne : le travail, l'ambition, l'art, les affections de famille, les petits plaisirs del'habitude, et tout le reste.
— Alors, selon vous, dit Noël, un roman doit refléter la vie, avec ce qu'elle a de beau et de laid, de grand et de petit, de complexe et de simple, avec ses luttes pour la fortune ou le bonheur, ses aspirations déçues, son idéal réel ? Vous estimez qu'il vaut mieux qu'une jeune fille, par ses lectures, se fasse de la société une image exacte que de s'attendre à la chimère, au prince charmant, à l'amour romanesque et impossible, à une existence de rose et de lis où l'homme qu'elle aimera n'aura rien d'autre à faire que de vivre à ses pieds, uniquement à la servir, en féal chevalier, en esclave poétique ?
— J'aime, avoua Sonia, les livres qui peignent la vie sous des couleurs vraies, et qui enseignentqu'onnedoitpastrop lui demander.
J'ai des amies romanesques qui sont mariées : elles sont très malheureuses ! » Et dans son sourire indécis, Noël crut lire des regrets de jeunesse personnels, ou un doute sur son propre bonheur, dans l'avenir.
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«Certes ! répondit-il, il faut prendre la vie et l'aimer comme elle est : elle a du bon et comporte, après tout, pour les âmes hautes, les grandes idées, les purs dévouements, les plus invraisemblables sacrifices. Mais pour le commun, parmi lequel il faut avoir la modestie de se ranger, le mieux est de vivre avec le plus de simplicité et de courage possible. Beaucoup de travail utile, quelques beaux rêves, des jouissances d'art, une intimité d'affections choisies, l'amourdu soleil et des fleurs, l'entretien d'une bonne santé : voilà, ce me semble, ce qu'il y a de plus naturel et de plus vrai.
— Vous me faites vraiment plaisir de parler ainsi », dit Sonia; et elle plongeait ses yeux, pleins de confiance, dans les siens, en cette minute où ils avaient le bonheur d'exprimer à fond tout ce qu'on ne se dit jamais, d'ordinaire, sous les réticences et à travers les difficultés de la conversation. Il sourit, heureux de sentir qu'ils étaient, eux qui ne se connaissaient pas auparavant, si proches d'esprit, âme contre âme, et en même temps si loin des autres, de Mme Tratkoff et de Grande.
« Et puis, reprit-il gaiement, cela n'empêche pas l'amour, ou, ce qui vaut mieux que ce grand mot vague profané par les sots, la sûre tendresse, l'estime, le respect, ce sur quoi se fonde, en mariage, la vraie vie! »
Sonia, sous son regard, avait baissé les yeux; elle ne répondit pas; et un tact juste l'avisant qu'ils en avaient assez dit, pour cette fois :
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« Nous oublions ces dames, fit-elle, ou plutôt elles nous oublient. »
Et comme ils se dirigeaient vers la maison, ils virent accourir la bonne :
« Barbe Alexandrovna, votre mère, dit-elle, m'envoie vous dire qu'il y a un étranger au salon. Son bon plaisir est que vous daigniez venir. »
Pendant ce temps, Mme TratkofF, restée seule avec Mlle Guislain, n'avait pas perdu son temps. Elle lui avait fait visiter du haut en bas sa maison, eten particulier sachambre, où brûlait une petite veilleuse sous des icônes. Elle lui avait montré tous ses bijoux, et elle en avait de fort beaux, contenus dans un coffre de fer. Elle lui avait raconté à grands traits sa vie, son mariage et la mort de son mari. Rien ne la retenant plus en Russie, où, lasse de procès avec ses voisins, elle avait vendu toutes ses propriétés, elle était venue, après une année passée à Vienne, se fixer l'hiver à Paris et l'été à la campagne. Un peintre, leur voisin, leuravait indiquéSonnelles. Riches, cesdames voyageaient constamment. Après avoir été à Bayreuth, elles avaient parcouru la Suisse et l'Allemagne. Tout cela enchevêtré de détails et de souvenirs de traverse qui rendaient très compliquées les explications de Mme TratkofF, si bien que la vieille demoiselle, submergée par ce flot, perdait pied et sentait, comme quand on se noie, bourdonner ses oreilles et s'ésarer sa vue.
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« Regardez, disait Mme Tratkoff en retirant d'une boîte une miniature qu'elle tourna en bon jour, — c'est lui, Piotr Ivanovitch, mon mari, président du tribunal de Kiev. Quel homme, ma chère demoiselle, une dignité et une aisance ! Toute la ville l'admirait. Il avait une façon à lui d'écraser du cosmétique sur ses moustaches ; et quand il entrait dans un salon, en toussant d'une certaine façon, tout le monde se retournait. Si vous l'aviez vu jouer au whist ! A son sérieux, vous eussiez dit un diplomate. A la vérité, je devais congédier mes servantes parce qu'elles le regardaient d'un trop bon œil ; il était si bel homme! Et il m'a rendue bien malheureuse, car c'était une volonté de fer, un caractère terrible sous son air calme; avec lui, il fallait toujours plier. Mais quelle dignité 1 Quand il siégeait au tribunal, tout le monde, jusqu'au greffier, retenait son souffle. On entendait voler une mouche ! »
Elle partit de là pour parler de sa seconde fille, Marpha, la cadette, mariée en Amérique ; et elle en profita pour se plaindre amèrement de Sonia et de son caractère autoritaire, en déclarant que son autre fille était d'une humeur beaucoup plus agréable :
« Oh certainement! Et je l'ai toujours dit : quand Sonia sera mariée, c'est auprès de Marpha que j'irai vivre. Son mari, qui est docteur à New-York, m'adore ; vous ne pouvez vous figurer comme il raff'ole de moi!
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(Mlle Guislain ne broncha pas, quoique étrangement sceptique.) Voilà deux ans qu'ils nous supplient d'aller les voir, eux et leur bébé ; et voyez-vous, nous irons cet automne. Nous ramènerons Jinny Star à Londres et nous partirons en octobre pour New-York ! Cela contrarie Sonia qui n'aime que Paris, mais elle cédera à ma volonté. Je suis comme Piotr Ivanovitch, mon mari : il faut qu'on plie devant moi ! »
Ce disant, elle plissa le sourcil et la bouche d'un air très autoritaire; mais aussitôt elle se retourna avec la peur que Sonia ne l'eût entendue, car on frappait à la porte. Sa bonne lui ayant remis une carte, elle se troubla :
« Ah ! c'est un jeune homme qui..., que..., enfin il fait des vers, un « pouàte! » de la nouvelle école. Je ne pense pas que son nom soit très célèbre encore, mais il est assez..., hum! ou peut-être trop.... Enfin, il ne ressemble pas à tout le monde ; et voyez-vous, c'est ce que j'aime, chez les artistes. Il y en a de si originaux; oh Dieu! Croyez-vous que notre grand compositeur Posselsipoff, pour faire ses opéras, se met au piano, les pieds dans un baquet d'eau à la glace, et la tête enveloppée de cataplasmes de fécule bouillante ? Cela lui attire à la tête le sang et les idées! »
Et se retournant, dans l'escalier, vers Marie- Anne peu rassurée, comme si le nouveau venu allait se livrer à d'aussi troublantes excentricités :
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« Regardez, hem ! sa carte de visite. N'estelle pas assez... ou peut-être trop... ? »
Mlle Guislain lut le carton: une plaque de papier du Japon, à l'angle de laquelle s'éployait un oiseau d'or; et ceci, en profondes lettres rouges s'incrustait :
ÉDÈSE KASTOR.
Cela seul, et rien de plus. Mais la fermeté du carton, son absolue blancheur, la netteté sèche de l'inscription et le faste de l'oiseau d'or, prenaient un sens décisif et impérieux, appuyaient, de toute la vigueur du point final, la sommation faite à chacun de reconnaître le titulaire de cette carte pour quelqu'un de rare et d'absolu.
« Qu'est-ce que cela peut être ? » se demandait Mlle Guislain perplexe ; et elle se représentait un grand diable sale, avec des cheveux gras en tignasse. Son étonnement fut vif d'apercevoir une sorte de petit personnage, qu'elle prit d'abord pour un enfant, parce qu'il portait des culottes et des bas, et dans ces bas, les plus pauvres petits mollets ! C'était là le poète, si grêle et si fluet qu'on devenait triste rien qu'à le voir. Un gilet de peluche nacarat collait sur la cage étroite de son thorax. Décolleté fémininement, son veston s'étriquait si fort qu'il lui découvrait, révérence parler, le bas du dos; mais c'était quelque chose si piteux que les regards s'en détournaient discrètement, attirés par une tête insignifiante, rap-
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pelant le masque plat d'un collégien de quatrième, qui, à force de « piquets » devant le mur, a fini par refléter la teinte morne et grise de ce mur.
« Oh ! quelle aimable surprise ! s'écria Mme Tratkaff". Vous voilà donc dans nos parages. Vous goûterez avec nous, n'est-ce pas ? Je crois que vous ne détestez pas les bliny ? »
M. Kastor ébaucha un geste d'extrême condescendance, qui semblait l'élever bien audessus d'une vile question de nourriture ; et il redressa sa menue personne, d'un air de suffisance raide.
« Je suppose — avança Mme Tratkoff, éprouvant le besoin de s'expliquer la culotte courte et les bas de soie du visiteur — que vous êtes venu en vélocipède ? »
Il laissa tomber, avec mépris :
« Je contemne tout exercice physique, et en délègue ma part aux sociétés de gymnastes et aux hercules de foire !
— Peut-être êtes-vous venu plutôt à cheval? suggéra-t-elle en lui voyant une cravache dans les mains.
— A cheval ? (ses lèvres ébauchèrent un doute et un sourire) Pégase, tout au plus....
— Je comprends que vous soyez venu à la campagne! Il y fait si beau, ce petit pays est si vert, la Seine est si fraîche, les arbres sont si..., ah ! et il y a aussi des petits oiseaux ! »
Mais il coupa son enthousiasme en deux:
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« Mirages de Maya, balançoire ! Le monde extérieur n'existe pas pour moi.
— Ah ! » fît-elle interloquée. Et après s'être gratté le nez avec une légère anxiété : « Avezvous composé de nouvelles poésies ?
— Je mûris et parachève un sonnet.
— Oh ! vous nous le direz !
— Peut-être. »
Mais il revêtit un masque d'austérité en apercevant, derrière Sonia et son amie qui entraient, M.Guislain, en qui il flaira aussitôt le bourgeois, l'ennemi. Quand il sut que Noël appartenaità l'Université, sa méfiance se changea en rancune ; et il laissa percer comme le souvenir de récents pensums. Noël, le reconnaissant pour l'avoir aperçu dans une soirée, le lui rappela, en ajoutant poliment qu'il l'avait entendu dire des vers, ce soir-là. Son sourire bienveillant persuada à M. Kastor, en sa prodigieuse vanité souffrante, que le monsieurse moquait de lui ; et cela l'ulcéra. L'amertume ordinaire de son àme ne tarda pas à s'exhaler. Mme Tratkoff, persuadée qu'il fallait entretenir les gens de ce qui les concernait, de près ou de loin, lui demanda :
« Vous avez lu le nouveau volume de Victor Hugo. Qu'en pensez-vous? »
Il parut très incommodé, comme si ce nom seul provoquait en lui les premières atteintes du mal de mer, et il repartit :
« Je ne lis déjà plus, madame, je relis ! (Il rougit et se troubla.) Quant au nommé... Vic-
tor Hugo (il fit claquer son doigt et dit : — Prout 1 »
Cela jeta un froid. La physionomie rébarbative de Mlle Guislain devint à peindre.
M. Kastor contemplait ses pauvres petits mollets:
« Génial imbécile!... » soupira-t-il. On se regarda, ne sachant s'il parlait d'Hugo ou de quelqu'un d'autre. Il releva les yeux froidement sur la vieille dame, et se mit, du bout des ongles, à se jouer une petite polka sur son clavier dentaire.
« Oh ! Dieu ! gémit-elle tout à fait démontée, quel orage il va y avoir ! »
En effet, de lourds effluves, irritant les nerfs, se répandaient de plus en plus dans l'air; et chacun, surtout le poète, sentait l'oppression des nuages.
Ils accouraient en blocs sombres et mouvants, éclairés d'un jour livide. Mme Tratkoff, superstitieusement, alluma une bougie de cire sur laquelle était peinte une Vierge noire, dont la vertu passait pour dissiper l'orage. Une association d'idées bizarres se fit sans doute, dans l'esprit de M. Kastor, entre ce signe religieux et le nom célèbre de l'auteur de la Vie de Jésus, car, laissant échapper un petit ricanement, il proféra:
« Feu Renan ! »
Un silence stupéfié suivit; un nouveau rire de supériorité courut sur ses lèvres, et il affirma:
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« Renan ! ah ! ah ! ah ! Vieille nourrice sèche du Septicisme ! (et du même geste tranchant de guillotine :) — aucun talent 1
— Sonia! s'écria Mme Tratkoff très alarmée, sers le thé ! Mâcha, apporte lazakouska, vite ! » Et, dans sa hâte de diversion, elle faillit renverser le samovar. Mais un effroyable coup de tonnerre, succédant à un grand éclair blanc, la pétrifia au milieu d'un signe de croix.
Les nuages s'étaient étalés en mer grise ; et tout à coup cette mer, avec un sourd murmure, se déversa, gicla, coula, sabrant les arbres, bouillonnant en ruisseaux, faisant lac. On ne parla point de quelques minutes. Puis, la grêle d'eau diminuant, une forte odeur de terre et d'électricité, une fraîcheur s'élevèrent, pénétrant l'être.
« Ah ! cela détend ! soupira Mme Tratkoff; si nous goûtions! »
Les jeunes filles s'empressèrent, à grand bruit de chaises et d'assiettes. Édèse Kastor, seul, restait étranger à ce mouvement. Il contemplait le paysage, qui, ranimé, beau de jeunesse et de vie, répandait un exquis arôme mouillé, tandis que de sourds grondements s'éloignaient, et que, vague, l'arc-en-ciel prenait déjà le ciel en écharpe.
« Pitoyable! maugréa-t-il. Orage de théâtre ! Tonnerre en zinc ! Et le même spectacle toujours, toujours ! Des arbres, des fleurs, le ciel, la pluie. Vivre, bailler, mourir. Rien de neuf! A quoi bon cela ! Ah! que monsieur de l'Être
log
déploya peu d'imagination en créant cette planète ! »
Et son petit corps s'affaissa sous le poids d'une écrasante lassitude morale.
« Quel pessimisme! s'exclama Mme TratkofF. Goûtez donc mes bliny, je sais que vous les aimez.
— Pessimisme? insinua-t-il en piquant de sa fourchette une de ces petites crêpes grasses, que Mme Tratkoff adorait. Mais est-ce que la vie ne dégoûte pas toute âme qui se respecte ! Oh ! la vie, l'amour, la gloire, éternelle blague : ah non ! il ne faut pas nous la faire ! (Il escamota la crêpe d'une bouchée.) Devant l'impudente duperie de cette existence, j'estime que le suicide seul est logique, correct et distingué ! »
Pourquoi ne se tue-t-il pas tout de suite alors? pensa Mlle Guislain, qui heureusement tint sa langue.
« Ah ! comme on se tuerait, déclara-t-il, répondant précisément à sa question, n'était la peine à prendre, et que la vie vraiment ne vaut même pas qu'on s'en prive ! (Il se brûla et faillit s'étouffer en avalant une nouvelle crêpe!) — Excellents, madame, ces bliny! »
Ce mot aimable, le seul qu'il eût encore dit, épanouit Mme Tratkoff; elle empila sur l'assiette de son hôte des gâteaux au miel et aux grains de pavot, qu'il arrosa de tasses de thé fort.
« Si... maintenant... vous nous disiez...
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une de vos charmantes « pouâsies »? Vous savez que je ne connais rien de vos œuvres.
— Vous n'êtes pas la seule!... répliqua-t-il amèrement; et élevant très haut un index hiératique, il annonça ;
ÉPISCAPHIE.
— Épis?... quoi ? fit-elle.
— caphie! » Et en une mélopée plaintive, accentuant bizarrement les voyelles, comme l'eût pu faire un Bulgare, il déclama :
Flamme veule à la poupe ni même de barre ! Quais de l'espoir et la Dame dans son atour Et le regard de cette foule sur la tour Extrorse vers la mer vide de mes gabares.
Hémérocalles ! c'est le salut du retour Cette lampe haute où tournoyèrent les phares Cette fleur et nénie en buccins et fanfares Ont bien signifié toute mort de l'autour.
Bon rêve que ne surent rafraîchir les palmes Nuls breuvages impératoires ni copalmes Et la poupe enlisée et le vol abattu....
Telle nue où s'érige le doigt de la Fée Emmi la cendre tiède à ce phénix têtu Dextrochère tendant l'unanime trophée.
Un silence pénible accueillit ces vers, un silence où chacun s'efforçait, par politesse, d'avoir l'air de comprendre, et en même temps essayait, mais en vain, d'articuler un mot. Édèse Kastor s'en chargea; et appréciant le sonnet :
« Somptueux, n'est-ce pas? mais beaucoup
trop clair! D'ailleurs, plein de musique!»
Un nouveau silence, consterné, pesa.
Comme il a dû se donner du mal ! pensaiton. Et impossible de parler, même pour le plaindre! on restait là paralysé! Mme Tratkoff heureusem.ent s'accrocha au mot musique, et prononça comme en rêve, les yeux un peu égarés :
« Ah ! la « mousique » ! Sonia, si tu nous jouais du Schumann ? »
Sonia au piano, sa voix grave s'élevant, tout de suite l'ensorcellement du malaise cessa ; et une autre atmosphère, artificielle et bonne, une soudaine entente de silence et de plaisir régnèrent. Ce fut comme si le thermomètre avait monté; les petits désaccords nerveux des assistants se fondirent en un courant de sympathie. Et Noël, s'abandonnant au charme véhément de la musique, se sentit une autre âme, épurée et noble. En écoutant le Faust de Schumann et la voix simple et profonde de Sonia, il oubliait; il échappait au milieu convenu de cette minute, il s'élevait vers un ciel libre. Une douceur coulait en lui, bonne à son corps et à son âme, volupté imprécise qui l'enveloppait de partout, comme un bain en rivière, et qui le rendait plus léger et plus subtil.
La même magie transformait les objets, leur enlevait de leur signification sèche et banale, leur prêtait un charme de décor familier, les faisait participer en quelque sorte à l'intimité
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de ces êtres, communiant, à des degrés divers, en une seule émotion. D'ordinaire, Noël buvait la musique, s'y délectait à cœur plein. Mais la présence de Sonia influait aussi sur lui. Il lui semblait, depuis qu'elle jouait, être plus près d'elle, qu il la devinait mieux et la pressentait davantage. Par la façon émue, recueillie et ardente dont elle chantait, elle lui laissait, sans s'en douter, pénétrer un peu plus son âme passionnée, sous des dehors calmes. Puis, l'intelligence musicale n'allait pas sans une vive compréhension, un esprit souple et large; et, là encore, elle trahissait ses meilleures qualités. Mais, à d'autres moments, Noël l'écoutait sans penser à rien, et goûtait une joie sans mots qui pussent la formuler, un plaisir machinal et divin. Quand Sonia s'arrêtait, les notes vibrantes se prolongeaient
ne lui, et il ne se ressaisissait qu'après quelques secondes, en un réveil.
Il se rapprocha du piano, offrit de remplacer l'Étoile et de tourner les pages. Là il se sentit beaucoup plus près de Sonia encore. Leurs doigts se mêlaient au feuillettement des partitions. Ils se rappelaient tel air de Schumann, telle sérénade entendue, un admirable clair de lune, une chanson de soleil, ou les épiques Deux Grenadiers; et, suggérées par les vivantes ondes sonores, l'harmonie de paysages, l'élan d'âmes profondes, le cri de passions tumultueuses, toutun peuple d'images intenses se reflétaient dans leur cœur.
Parfois, à de courtes pauses, le réel reprenait ses droits; et M. Kastor, si oublié, si disparu dans la pensée de tous, se détachait alors, dans l'importance de sa taille grêle, comme une figure de tapisserie. Mais Noël n'éprouvait aucune malveillance contre lui, bien au contraire. Il comprenait si bien que la jeunesse passe par une crise extrême de vanité, de négation, et de révolte contre les idées reçues. Même — grâce à la générosité altruiste où le portait en ce moment la musique — il eût voulu ne pas être méconnu, suspecté à tort d'intolérance ou de pédantisme; car il aimait les jeunes gens pour leurs erreurs, leurs illusions, leur égoïsme enfantin qui fait d'eux seuls le centre du monde; et aussi pour leurs opinions tranchantes, absolues : maladie dont on revient, heureusement, et si vite! Le jeune
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Kastor, il est vrai, par son pessimisme outré, semblait plus malade que d'autres; mais, là aussi, il fallait tenir compte de beaucoup de pose, d'influence de camarades, d'intoxication la nuit avec des bocks frelatés, dans la fumée des brasseries. Noël connaissait cela ; et il pensait avec bonhomie : «Si seulement ce petit misérable comprend un peu Schumann, s'il aime la musique, il peut être sauvé. Trois mois de campagne, de la gymnastique, du bon rosbif, du fer et des toniques sous forme de belles lectures : Eschyle, Shakespeare, Hugo, des heures passées au musée du Louvre ; et ce pâle petit crevé pourrait devenir un homme ! »
Mais, comme il pensait à ces choses, Sonia se rassit au piano. Elle savait beaucoup d'airs slaves. Il se rappela cette chanson bohème qu'elle lui avait dit savoir, et la lui demanda. Elle éleva aussitôt la voix sans s'accompagner, au milieu d'un silence qui suggérait, dans l'espace de champs vides, ou en barques sur l'eau, une jeune fille chantant seule, vers quelque fiancé absent. Lente et pénétrante mélodie! Elle montait et descendait comme un oiseau vole; une poésie limpide et grave, la grâce simple de l'âme populaire slave y palpitaient, en une cadence singulière qui mourait, à la fin des couplets, en une note basse.
11 réclama le sens des vers et Sonia traduisit :
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Les montagnes gémirent — et les forêts gémirent. Mes jeunes années — oii vous êtes-vous en allées?
Mes jeunes années — n'ont pas joui du monde. Mes jeunes années — n'en ont pas connu la beauté.
Jeunesse, ma jeunesse — comme je t'ai passée! C'est comme si j'avais jeté — une pierre dans l'tau.
Une pierre dans l'eau, — elle remue et se retourne. Mais ma jeunesse — jamais ne se retourne.
A sa prière, de nouveau elle chanta l'air. Comme c'était pénétrant, doux, et d'une émotion humaine! Noël regarda sa sœur, puis Mme Tratkoff; elles écoutaient religieusement: certes, elles comprenaient, cette fois : cela entrait dans leurs vieilles âmes. Et Mme Tratkoff avait l'air si recueillie, si imprégnée par ce chant, qu'il la trouva moins ridicule et beaucoup plus sympathique. M. Kastor lui-même hochait la tête, comme s'il était convaincu que ses belles années s'en étaient allées. Certes, il ne le retrouverait plus, ce temps de jeunesse perdu pour le travail et la vie sérieuse. Et Noël pensa à tout ce qu'on éparpille de meilleur, aux années de début et de tâtonnement, aux heures, aux minutes même stériles, à tout ce fleuve de vie qui s'en va, qui coule irrémissiblement vers la mort.
Il regarda Sonia ; elle aussi subissait le charme triste de la chanson ; ses vingt-trois ans, son regard de vierge pensive semblaient dire :
Jeunesse, ma jeunesse, comme je t'ai passée ! C'est comme si j'avais jeté une pierre dans l'eau.
ii6
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Une pierre dans l'eau, elle remue et se retourne. Mais ma jeunesse jamais ne se retourne.
Temps en allé, jeunesse si courte, et la vie qui s'en va comme le fleuve, où l'on ne se baigne pas deux fois ! Sonia et Noël croisèrent leurs regards ; une vague de sang chaud déferla dans leur cœur ; ils devinrent subitement rouges. Toutes les odeurs du jardin mouillé entraient parla fenêtre ; c'était la vie, partout. Et une émotion indéfinissable les étreignit soudain !
ENTRE autres petites vieilles choses, Noël conservait soigneusementces almanachs, guère plus grands que la main, que les facteurs apportent chaque nouvel an, aux étrennes. Placé sur sa table, ce calendrier neuf étalait une liste de saints et de jours ; dimanches et fêtes s'y détachaient en rouge, et les quatre saisons s'y marquaient, avec les phases de la lune. Chaque matin, il y rayait, comme jadis au collège, la journée de la veille. Il rattachait à cette habitude le plaisir d'une manie, le naïf espoir des vacances, et quelque chose d'un peu superstitieux, qui tenait de l'examen de conscience, et de l'attente de l'inconnu pouvant surgir entre deux dates.
Cet inconnu offrait autant d'heureuses chances que de mauvaises : menaces de maladie, pour sa Grande ou pour lui ; la guerre, toujours en suspens, pouvait éclater; quant au bonheur rêvé un jour ou l'autre, une vraie et sérieuse jeune fille qu'il aimerait, Noël le concevait de façon vague, comme ces rêves
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trop beaux dont on doute, en plein sommeil. Or, ce matin-là, il venaitde retrouver son petit almanach favori égaré sous des paperasses, et, depuis son arrivée, vide de tout biffement. Pensif, il contempla le mince carton, ses stries noires portant le deuil des jours morts, tandis que les jours blancs de la fin d'année s'allongeaient, vierges à vivre. Peu de chose, une année 1 Cela tenait dans le creux de la main. Mais pourquoi n'avait-il pas effacé ce demimois de vacances, déjà coulé dans le passé? Qui avait pu suspendre le cours d'une de ces petites manies, plus tenaces que tout chez l'homme ? L'inconnu, cette fois, avait-il surgi ? Il revécut ces derniers jours ; à chacun d'eux se rattachait un souvenir. D'abord son arrivée à Sonnelles, sa rencontre avec les dames russes. Pourquoi s'étaient-ils connus précisément cette fois, et non une autre? Sonia Tratkoff, le frappant ce soir-là de curiosité, lui inspirait, dès la seconde entrevue, une vive sympathie. Le jour du goûter, elle l'avait complètement charmé. Depuis s'étaient affirmées les sourdes et délicates analogies de leur esprit. Machinalement, du bout de sa plume, il se mit à pointer les jours où il l'avait revue ; nul qui n'eût porté, décisif, en lui. Toute une atmosphère trouble de sensations se récréait, à cette évocation, et l'enveloppait. Il fallait qu'il fût venu à son heure, inopinément, par la traîtrise du hasard, ce sentiment neuf qui l'envahissait, sans conséquence encore, croyait-
il : aussi naturel et innocent que le plaisir de contempler la douceur de l'eau, ou des nuages, que l'ivresse de sentir ses forces retrempées par le soleil ! Bien que porté à s'analyser, comme les hommes qui vivent seuls et pensent beaucoup, Noël ne s'alarmait point. Il ne donnait pas de nom à ce qu'il éprouvait ; et sa sœur l'eût bien étonné, si. avec la perspicacité méfiante de son sexe, elle eût prédit en lui déjà l'aube d'un amour. Tout au plus auraitil formulé ainsi son impression sur Mlle Tratkofî : « Quelle charmante jeune fille ! »
Et, cependant, la persistance avec laquelle il pensait à elle semblait bien significative ; mais leurs relations s'étaient liées si imprévues et si naturelles, en un accord d'intimité si spontané, Sonia tenait si bien sa partiedans la symphonie d'impressions de nature et d'art dont Noël jouissait, qu'il lui semblait l'avoir connue de tout temps ; et il ne songeait à rien de plus qu'à accroître, durantces vacances, des rapports aussi exquis. Chose facile ! la simplicité d'accueil des Slaves lui ouvrant grande la porte, chez les Tratkoff ; et les rencontres de voisinage, en ce petit pays, s'annonçant inévitables. C'est ainsi que, peu à peu, Sonia, même absente, l'avait pénétré de sa présence intime. S'il souriait, à contempler le petit almanach, c'est qu'il y retrouvait, mystérieusement gravés, des attitudes, des mots d'elle, tout ce que le regard, le silence ou les réticences de la voix exprimiCnt ! Et il accrochait,
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à ces points noirs que piquait sa plume, tout un pan de vie et de paysage ressuscites, la joie d'une âme jeune qui se souvient, en une sorte de soliloque : moitié pensée et moitié rêve!
Jeudi. — C'était son retour, après le goûter, sur l'eau, avec Marie-Anne et M. Kastor qu'il déposait en route, devant l'auberge du Pin blanc, où ce jeune pessimiste retrouvait sa famille, toute une tribu de Castor, honnêtes herboristes du Marais, à physionomie placide de ruminants, écrivant leur nom par un C et jouissant, sans arrière-pensée, du bien-être des vacances. Noël avait essayé, mais en vain, dans le crépuscule baignant la rivière, de faire sourire et parler Marie-Anne, silencieuse et raide, à la poupe. Sa migraine, alléguait-elle, la faisait souffrir; mais il la devinait lasse, soucieuse de sa journée ; et ils rentraient sans échanger un mot.
Trois jours s'écoulèrent sans qu'il revît Sonia. Le premier marquait pour lui une reprise de soi-même, un de ces retours, qui, après la lucidité aiguë de sensations nouvelles, ramènent l'individu au traintrain monotone de l'habitude, au cycle gris des impressions journalières. Le second jour s'était prolongé neutre et teinté d'ennui ; sa pensée constamment tendait vers la jeune fille. Il n'avait pu travailler. Dans l'espoir de la rencontrer, il était sorti dans les champs et rentré aussitôt : Elle lui manquait, déjà. Le troisième matin
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s'était levé radieux : il se rappelait, au réveil, avoir rêvé la nuit d'elle; alors, content comme s'il l'avait revue, il avait marché jusqu'au soir, à travers bois, jusqu'aux Rochers de Sel, et était rentré fourbu, mais heureux.
Lundi i3. — La petite voiture arrêtée devant l'impasse, Pilgri attaché à la palissade, à voir cela, Noël sentait un petit coup au cœur, le sursaut du poisson grippé par l'amorce. Chez la Ballonne, il trouvait Sonia seule, avec sa servante. D'abord troublée, la jeune fille se mettait à lui parler du petit Pierre, dont la blême petite figure reposait sur l'oreiller.
Il ne répondait, quand on l'interrogeait, que par monosyllabes ; et dans le rayon jaune qui éclairait la misère de la chambre, ses yeux et ses lèvres trahissaient une langueur morne, une tristesse têtue. Un livre d'images, apporté par Sonia, s'étalait sur sa poitrine. Son seul plaisir était de croquer des pralines ; on entendait, de temps à autre, son grignotement de souris, tandis que la Ballonne, entrant et sortant, au milieu de sa marmaille déguenillée, coulait des regards curieux sur Noël et r « Anglaise », comme on appelait la Russe au village. Gênés, dans ce lieu et cette promiscuité, ils sortaient. Un moment, près du banc de pierre, les yeux levés vers le ciel de lumière sur lequel se découpait, à la crête des murs et des toits, une floraison gracile et folle, ils avaient respiré plus à l'aise.
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Noël insinuait :
« J'ai espéré vous rencontrer hier et avanthier, sans avoir ce plaisir. »
Elle répondit, un peu rose :
« Je peins tous les après-midi dans les champs, au-dessus du lavoir de Brolande. »
Il prit un air de fausse indifférence :
« Je vais souvent pécher là. »
Il y eut un petit silence timide, après cette indication tacite, entre eux, d'un rendez-vous permis, en ce coin de passage, au vu de tous. Ils s'étaient rapprochés de Pilgri, et Noël le caressait avec tendresse, par besoin d'affection, et aussi parce qu'il appartenait à Sonia. Mais Mlle Guislain, qui apportait des provisions à la Ballonne, surgissait devant eux, au coin de l'impasse. Et voilà que Sonia rougissait et que Noël lui-même balbutiait ; ils ne faisaient cependant rien de mal.
Le dîner, ce soir-là, entre sa sœur et lui, fut plus froid que de coutume. Elle avait sa migraine, toujours.
Mardi. — De bonne heure, il avait passé le fleuve. Sous le regard curieux des lavandières, battant le linge à grands coups, il poussait sa barque dans les joncs, en un repli, près d'un vieux saule baignant ses racines dans l'eau. Là, il s'assurait que Sonia n'était pas encore arrivée, et paisiblement il apprêtait sa ligne pour se donner une contenance, bien qu'il sût qu'à cette heure, en l'eau de soleil
transparente, les poissons ne mordraient pas. De la berge on ne pouvait le voir, mais il enfilait du regard la Seine et les champs jusqu'au pont de Malves. Il attendit.
Ses pensées, il s'en souvint, avaient été lumineuses et sereines comme la paix du jour. La vie lui semblait facile, et sans préciser l'avenir, il se l'imaginait heureux. Il était dans une de ces dispositions où notre égoïsme confortable se refuse à prendre au tragique les menus tracas de la vie d'habitude, les picotements nerveux, et l'impression désagréable de râpe que les gens qui s'aiment le plus n'évitent pas toujours dans leurs rapports. Il pensait par là à sa Grande, qui le boudait, à n'en pas douter, comme si elle présageait que l'intimité nouvelle offrait quelque chose d'insolite, de plus sérieux qu'elle n'eût voulu, de menaçant pour sa sécurité. « Bah ! pensa-t-il, elle en prendra son parti. Quel mal fais-je? » Et il haussa légèrement les épaules, avec le petit dépit de songer que personne ne peut vivre sans faire souffrir, tant notre bonheur est fait aux dépens du prochain. Y penser plus eût gâté son plaisir. Il souffla de l'air entre ses lèvres, et regarda avec impatience du côté du pont.
Deux points, rouge et bleu, d'ombrelles ! Sonia et son amie. Dans quelques minutes elles seraient là. Comme il serait naturel de les aborder ! Quel prétexte mutuel à conversation, ou aux silences amis d'un bel après- 1 24
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midi passé ensemble, que la peinture pour elle et la pêche pour lui ! Pourtant il se sentit timide, confus du petit machiavélisme qui l'avait fait arriver avant elle, se cacher dans les joncs. Peut-être allait-il gêner la jeune fille? Il eut presque la tentation, par délicatesse, de s'éloigner, quitte à revenir, quand elle serait installée; mais cela n'aurait-il pas l'air plus voulu, tandis que leur rencontre, ici, pouvait s'attribuer au hasard. N'avait-il pas dit qu'il venait pêcher en cet endroit ? Ces minuties du scrupule, si douces à l'amour qui s'ignore ou qui commence à prendre conscience de soi, ne l'empêchaient pas de guetter leur approche. Il distinguait leurs corps, maintenant. Sonia, en robe bleue et grand tablier à bavette, portait sa boîte à couleurs et son chevalet, et miss Star deux pliants et un livre. Noël s'assit au fond du canot, au ras des joncs, et jeta sa ligne à l'eau, pas même amorcée. Il se trouvait un peu nigaud, un peu ridicule, et cependant si heureux qu'il n'eût pas voulu sentir ni être autrement.
« Où allaient-elles s'asseoir?... » Pas très loin, au pied d'un grand peuplier. Il ne les voyait pas, mais il entendit leurs voix s'arrêter, puis reprendre, à la même place. Tout le temps que dura leur installation, il regarda en souriant l'eau claire, illuminée jusqu'à fond de sable, et les poissons qui venaient, dédaigneux, flairer l'hameçon; une hilarité passait, en petit frisson, dans son dos. Chaque fois
que l'air limpide lui apportait une de ces syllabes anglaises qu'il ne comprenait pas, cela lui chatouillait exquisement l'oreille. « La belle journée! se répétait-il ravi, la belle journée! »
Il se pencha, n'entendant plus rien, devint inquiet, se croyant surpris. Mais, au bout d'un instant, il entendit miss Star lire tout haut. La variété des intonations, l'arrêt des répliques indiquaient une pièce de théâtre. Et il perçut, dans le texte anglais, les noms de Béatrice et de Bénédict ; miss Star lisait Much ado about nothing, le délicieux « Beaucoup de bruit pour rien » de Shakespeare. 11 fut touché de cette idée si simple, et si charmante, la lectured'un chef-d'œuvre en si beau paysage. Et puis, du moins, de la sorte il n'épiait pas une conversation intime, semblait moins indiscret; il lui tardait pourtant que l'acte fût fini. Miss Star s'étant tue, il sortait de son abri, dérivait au fil de l'eau, vers la berge, à leurs pieds. N'étaient-elles pas dupes, ou trouvèrent-elles sa présence toute naturelle ? Les jeunes filles eurent un sourire de malice cordiale, sans s'étonner. Il sautait à terre.
« Bonne pêche?... fît Sonia.
— Excellente, pas un poisson. Et vous, bonne peinture ?
— Non », dit-elle en rougissant ; car, toute molle dans la chaude journée, elle n'avait travaillé qu'à coups de pinceau distraits, tandis que la lecture l'enveloppait d'un bercement doux.
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Il y eut un silence sans embarras, une de ces grandes minutes où l'on s'écoute vivre et où l'on aspire la beauté des choses, sans demander plus.
« Il fait beau, dit Noël.
— Beau», répéta-t-elle, en écho.
Et ils se turent encore longuement ; ce fut simple et très doux.
« Vous lisiez, fit-il ; quel malheur pour moi de ne pas comprendre l'anglais! »
Une nouvelle pause. On entendait, sans les voir, d'un repli de terre à l'ombre des peupliers, les battoirs des lavandières ; ils frappaient une musique sourde dont le rythme grossier n'était pas sans charme ; ainsi certaines sensations populaires, la beauté rude d'une fermière ou le vin bleu des-ouvriers.
« Vous ne péchez plus ? dit Sonia.
— Si », fit-il pour justifier sa présence; et, assis sur l'herbe, il lança sa ligne. Au même moment, ils virent venir, de loin, deux personnes. Leurs silhouettes, en se précisant, trahirent M. Kastor et le jeune Isidore Chesne. Leurs parents se connaissant, il y avait eu rencontre entre les deux tribus; et M. Chesne, toujours en quête d'un répétiteur pour baccalauréat, avait conçu l'idéesubtile de faire appel aux lumières de M. Rastor fils, qui, par une extraordinaire bienveillance, consentit à diriger les leçons d'Isidore ; mais avec l'arrièrepensée sarcastique d'ébaubir jusqu'à l'écarquillement ce parfait gentleman, et de réduire en poussière toutes les opinions qu'il pourrait émettre sur la vie et la société.
Noël, de bon cœur, envoyait au diable ces gêneurs, quand ils se détachèrent, à trois pas, dans toute leur gloire. Le jeune Chesne — — Dieu ! qu'il ressemblait à un kangourou ! devenait tout rouge et s'efforçait de s'introduire, par violence, dans l'œil un monocle qui retombait chaque fois. Il était si admirablement correct, ganté et verni, que Noël éprouva une envie folle de le tirer par les pieds et de le frotter dans l'herbe, au risque de broyer le col d'amidon et de déshonorer le gilet de neige du jeune snob. Heureusement, ils ne s'arrêtèrent qu'un instant. M. Kastor tira de sa poche quelques brochures couleur de crevette grise, de gibier vert et de fromage exalté :
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« Nous lisons aussi », fît-il. C'étaient des vers dans le genre des siens, et d'une déliquescence égale au teint faisandé des Revues dont il régalait le malheureux Isidore, tout en crachant sur ses admirations, et en lui affirmant que les écrivains les plus goûtés du jour n'avaient (son petit geste en guillotine !) aucu-ne es-pè-ce de talent !
Ce couple disparate s'éloigna ; le coude du jeune Chesne et son bras en triangle faisaient supposer qu'il se livrait à de nouveaux efforts pour dompter son monocle rétif et se l'implanter, une fois pour toutes, sous l'arcade sourcilière.
Sonia et Noël se regardèrent, avec une petite envie de rire.
«Comme il doit souffrir, ainsi boutonné et étranglé dans ce col en zinc! » dit-il; et, par une protestation inconsciente, il s'étendit robuste sur l'herbe dont il mordillait les tiges un peu amères.
« Et l'autre, qui se gâte à plaisir le bonheur de vivre, le petit pessimiste maigrelet! » dit Sonia avec un franc regard de tendresse pour le ciel tendre, les champs fleuris, l'eau d'or si douce.
« Bêtas! » murmura Noël; et de sentir comme elle, avec elle; il éprouva, ainsi couché â ses pieds, une allégresse inouïe. Tous les parfums de l'herbe le grisaient. Dans ce vert, cette minuscule forêt de tiges où rampaient des existences infimes, en têtes d'épingle, des
araignées à pattes de fil, des bêtes à bon Dieu, des chenilles même, si inoffensives avec leur petit corps hérissé de soies et constellé d'anneaux, il eut l'émotion profonde de la vie et le respect du mystère infini. Une feuille de peuplier, sèche et ajourée, une feuille morte en dentelle rousse voleta sur sa main, lui rappela l'éphémère des saisons, la transformation brève des choses et la mort qui immine. Oh! pouvait-on mépriser cette joie d'être, des émotions si saines, se sentir soi, s'abandonner à la nature, respirer et aimer à pleine âme !
« Bêtas ! » répétait-il tout bas.
Et, les yeux troubles, il tendait à Sonia la feuille délicate en dentelle d'arbre.
Jeudi. — « Vous ne m'accompagnez pas, Marie-Anne? »
11 s'agissait de rendre visite à Mme Tratkoff.
Elle rougissait un peu, et sèchement :
« Non, aujourd'hui je fais mes confitures.
— Oh I alors.... »
Mais il le disait sans entrain, sentant qu'ils manquaient de confiance, que des réticences paralysaient leur langue. Il était si difficile, d'ailleurs, de s'exprimer: les mots si souvent dépassent tellement les pensées, en rendent si mal les nuances.
« Vous me laisserez ramasser le fond' de la bassine? » dit-il en souriant.
Une gourmandise d'enfance qu'il avait toujours gardée, et qui flattait Grande dans son
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amour-propre, la solennité plaisante avec laquelle, d'un morceau de pain, il ramenait le sirop épais resté au fond de la bassine, en décidant, après un silence de dégustation : « Exquises, cette fois ! » Et elles étaient toujours exquises, les confitures de Marie-Anne, car elle y mettait son cœur, accomplissait un rite et un sacerdoce. C'est pourquoi il se passait quelque chose de grave, Noël le comprit, en voyant qu'elle évitait de lui répondre, simulait un affairement, tandis que ses mains nerveuses tremblaient un peu. 11 la connaissait si bien qu'il eut envie de lui dire franchement, en prenant ces pauvres mains dans les siennes :
« Grande, écoutez; cela vous contrarie que j'aille chez les Tratkoff : vous êtes, je le sens bien, inquiète à cause de Sonia. Mais est-ce que je peux moins vous aimer ? Est-ce que rien peut faire tort au culte que j'ai pour vous, ma meilleure, ma plus sainte amie? Soyez donc indulgente à ma jeunesse, aux exigences légitimes de mon cœur. Ma vie est si sérieuse. Et vous savez bien que par respect pour vous, je n'aimerai jamais — si je dois aimer un jour — que quelqu'un digne de vous! Ne soyez donc pas jalouse, ma Grande, puisque je vous aime par-dessus tout! »
Et pour un peu, il aurait ajouté :
« Soit! je n'irai pas chez ces dames. Je ne la verrai plus, elle, si cela vous plaît ! »
Mais il ne dit rien de ce qu'il pensait, car
Jamais on n'exprime tout le bon ni le mauvais qu'on porte en soi. Et puis, cela lui faisait tant de plaisir et, après tout, un plaisir si légitime, d'aller chez les Tratkoff entendre de belle musique, se promener dans le verger sucré tout bourdonnant d'abeilles, qu'il n'eut pas le courage d'y renoncer.
« Eh bien, dit-il en partant, à ce soir! » Mais son accent avait marqué, malgré lui, le dépit et non le regret: tous deux en eurent désagréablement conscience. Marie-Anne fit ses confitures avec une activité maussade. Et Noël, chez les Tratkoff, se montra mélancolique.
Sonia s'en aperçut ; elle n'osait l'interroger et ne le pouvait guère ; mais, grâce à ce tact féminin qui ne trompe pas, elle pressentit pourquoi Noël restait taciturne. Aussi, avec un instinct tendre qui le toucha, elle lui joua tout le jour des airs appropriés à la couleur de son esprit: VAlcesie et YOrphée de Gluck; et sa belle voix pathétique, ses yeux et son air de fermeté rassérénaient Noël. 11 croyait y voir la supériorité d'une jeune intelligence sur le cœur, le sentiment étroit et passionné de la vieille sœur.
En revenant, au crépuscule, il essayait de sourire à Mlle Guislain ctà Margaude. Toutes deux, à sa vue, se taisaient, comme si (il l'avait déjà remarqué) un accord indéfinissable et informulé pouvait régner, de maîtresse à servante.
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« Eh bien, disait-il, cette bassine? »
Il l'apercevait, vide et brillante, récurée déjà pour le lendemain. On l'avait privé de confiture, comme un enfant. Ah! l'éloquence des petites choses....
Allons, c'était grave !
Dimanche. — La fête du village. Des chevaux de bois, des escarpolettes, des tirs à la carabine, des tourniquets, des baraques de somnambule, toute une vie foraine s'agitant en rumeur sur la place de Sonnelles, au milieu d'un brouhaba paysan, de musiques monotones et de détonations sèches: boniments de camelots et odeur de friture.
« Viendrez-vous ? avait dit Noël.
— Oh ! je crois bien ! » répondait Sonia. Et, dans l'après-midi, comme il promenait
Marie-Anne dans la foule, les dames Tratkoff apparaissaient, avec miss Star et d'autres personnes, des Parisiens du Bas-Sonnellesqui les accompagnaient. Mme Tratkoff semblait très excitée, et elle regardait avec ravissement tourner les chevaux de bois.
— Ah ! ma petite jeunesse 1... De mon temps on tournait jusqu'à ce que le cœur vous dise : « En voilà assez. Barbe Alexandrovna, « en voilà assez ! » Un après-midi, j'ai fait vingt-six tours à la file. Et maintenant encore.... Comme j'ai envie de monter sur les petits chevaux de bois ! »
De peur qu'elle ne réalisât cette idée, on
l'entraîna vers les tourniquets. Noël épiait sa sœur, épiait Sonia. Combien il eût voulu les savoir amies! Grande restait fermée, Sonia cependant marquait cette volonté de plaire qui désarme les partis pris; et bientôt MlleGuislain souriait, malgré elle, répondait à la jeune fille, qui lui disait :
« Tirez, mademoiselle, je suis sûre que vous allez gagner ! »
Le tourniquet partait en grinçant : son amoncellement de vases et de verreries tournoyait en une pyramide polychrome, et s'arrêtait avec lenteur.
« Perdu! faisait Sonia un peu déçue. Jouez encore, mademoiselle! »
Et cette fois Mlle Guislain gagnait, à la joie de tout le monde, cette joie enfantine que chacun ressent pour toute réussite aux jeux du sort, à voir la fatalité, pour si mince enjeu que ce soit, se montrer favorable. Mais que l'embarras de la vieille demoiselle était amusant à voir! Elle touchait à tout et ne se décidait pour rien. Enfin, au désespoir de la marchande, elle choisit la plus belle pièce, un sucrier de verre à fleurs peintes, tandis que Sonia payait gentiment.
Mais voilà que la rue fourmillait de gens ; un envahissement de messieurs et de dames s'entassait à l'entrée de la place : c'étaient les tribus Chesne et Castor, et, au milieu d'eux, le petit Gustave. Il jeta un terrible regard de défi aux Guislain, en campant son poing sur
sa hanche, et en avançant une lippede menace. Ah! s'il avait pu les foudroyer de billes de sarbacane comme de simples moineaux, certes il l'aurait fait, en mémoire de la correction paternelle qu'ils lui avaient value; mais il dut s'entenirà ces manifestations belliqueuses, requis d'ailleurs qu'il était parla musique des chevaux de bois. On le vit enfourcher un de ces inoffensifs animaux et passer sur lui sa vengeance, avec un tel luxe de coups de poing et de coups de pied, que le patron, accourant, le menaçadel'expulser s'il continuait àendommager ainsi le matériel. Alors Gustave se livra à une haute école frénétique. En plein galop, on le vit se retourner sur sa bête et la tirer par la queue, puis se dresser debout, danser sur un pied, sauter à terre et remonter en voltige. Une suprême culbute couronna le tout ; le cheval en bois rua, et le brillant cavalier s'en alla mordre la poussière, aux c-is d'effroi des Chesne, tandis que les Castor, plus placides, souriaient béatement, mus par l'irésistible instinct qui nous fait trouver drôles les accidents d'autrui.
Noël aurait bien voulu éviter le gros quincaillier, mais M. Chesne l'avait aperçu; on se salua. Il fut, tout naturellement, question d'Edèse Kastor et d'Isidore, son élève. M. Castor père, un gros homme glabre, qui gardait dans ses vêtements une petite odeur d'herboristerie — était-ce la verveine ou la cannelle ? — parut très abattu.
Et s'adressant à Noël :
MA GRAXDE
« Vous connaissez mon fils, monsieur?
A-t-il du talent? Comprenez- vous ses vers? Je vous demande cela parce que vous êtes un homme intelligent. Moi, je ne demande pas mieux de me croire un imbécile, comme mon fils me le laisse entendre. (Non, il sentait plutôt la camomille!) Mais il ne trouve aucun talent à Victor Hugo, à Corneille, à Racine, monsieur! Il ne trouve du talent à personne qu'à lui-même. Que dois-je penser? ^>
Et l'honnête marchand reprit (décidément la menthe poivrée l'emportait !) :
« Si encore sa santé n'en souffrait pas ; mais il maigrit, monsieur, il maigrit à faire peur. J'ai cru bien faire en lui coupant les vivres, en réduisant sa pension au strict nécessaire; mais rien n'y fait. Et moi qui espérais qu'Eugène me succéderait ; car il s'appelle Eugène, monsieur ; faut-il qu'il rougisse de moi, pour s'être fabriqué un autre nom, et quel nom : Edèse ! s'il est permis !... et Kastor par un K!... »
Noël essayait des consolations vagues, et il cherchait des yeux Sonia, disparue. Réussissant non sans peine à se dépêtrer de son interlocuteur, il rentrait, guidé par un pressentiment, à la maison. Il y retrouvait assises dans le jardin les dames Tratkofif; Marie-Anne leur offrait un goûter improvisé et des rafraîchissements.
Ce jour-là, apparemment, était un de ces jours faciles, où il n'en coûte rien d'être bon et heureux. La grâce de Sonia avait-elle
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vaincu? Ou était-ce Grande qui réparait?... Noël s'épanouit et augura bien de l'avenir.
Mercredi et jours suivants. — Fausse joie ! La trêve, si c'en était une, n'avait duré qu'un jour. De nouveau Marie-Anne le boudait; pour la première fois, il l'avait vue pleurer. Voici comment : il se tenait dans son cabinet de travail, comme aujourd'hui, rêvant à la jeune fille, dont il traçait le portrait sur une feuille de papier; si absorbé qu'il n'entendit pas la cloche du déjeuner. Un pas léger grimpait l'escalier; et, sans frapper, Marie-Anne entrait, en surprise. 11 n'eut que le temps d'ouvrir un livre et de cacher le dessin ; pourquoi ? Il eût été en peine de le dire : confusion d'écolier surpris par le maître.
« Tu n'entends pas la cloche?
— Je lisais. »
Aïe! Le malheur voulait que son livre fût ouvert à rebours; Marie-Anne s'en apercevait en même temps que lui ; et il rougissait de son mensonge. Pour comble de malechance, elle lui retira doucement le livre des mains, vit le portrait et reconnut Sonia. Aussitôt elle devenait austère, fermait les yeux une seconde: un tic qu'elle avait lorsquequelque chose la faisait souffrir. « Il fallait donc qu'elle fît peur à Noël, pour qu'il se montrât troublé à ce point. Il n'osait donc lui avouer ses sentiments. 11 se cachait d'elle. Il lui mentait. Ah! ses pressentiments. L'Étrangère !... » Toute sa jalousie
naissante, éparse, se concentra en un point douloureux qui l'oppressait au cœur. Et deux larmes lentes coulèrent de ses yeux.
Noël, consterné de ce silence cruel auquel il aurait préféré une explication — mais laquelle et comment? lui saisissait les mains ; elle se dégageait, dans une révolte, et s'enfuyait avec brusquerie. Elle avait beau, quelques minutes après, reparaître dans la salle à manger, les yeux rafraîchis et son sourire revenu, un sourire indécis qui pardonnait ou demandait pardon, Noël comprenait bien qu'il restait entre eux une petite fêlure irréparable.
Il n'avait pas eu, cependant, le courage de renoncer à voir Sonia, tant il subissait son charme étrange et simple, plein de force et de' saveur. Il souffrait, avec cela, de voir Grande rester froide, compassée. Il avait bien essayé de lui parler, mais elle éludait tout entretien, avec cet art de se refuser qu'ont toutes les femmes.
Tout cela, joies et peines, tenait dans les jours blancs du petit almanach que Noël pointait sous sa plume, pensivement! Il ne souriait plus, maintenant. Il pensait combien sont difficiles à réaliser les meilleures intentions, le plus innocent bonheur. Il jugea combien envahissante, despotique peu à peu, s'était faite l'affection de sa sœur. Des velléités de révolte lui vinrent, qu'il n'avait jamais eues. Car enfin il avait beau interroger sa conscience, rien ne le condamnait. Etait-ce sa
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faute si sa délicatesse et celle de Grande se heurtaient, si leur pudeur à s'exprimer, si leur orgueil à se taire, si l'involontaire maladresse des cœurs les plus aimants créaient entre eux un malentendu? Elle devait se manifester un jour ou l'autre, cette terrible jalousie de sa sœur! Comment avait-il pu se flatter du contraire ? Ne la connaissait-il pas ? Ne se montrait-elle pas méfiante envers les meilleurs amis de son frère? Ne surveillait-elle pas sa vie ?
Il soupiia. Et ce fut avec un hochement de tête soucieux qu'il bifîa, sur le minuscule almanach qui lui rappelait tant de choses, les quinze derniers jours vécus, pleins de douleur, gros d'inquiétude.
ILy a dans les vacances un point culminant. On ne l'atteint qu'avec lenteur; jusque-là on jouit pleinement, largement, du temps qui s'écoule. Puis, ce petit point atteint, c'est la descente rapide : les jours volent et s'enfuient. Chaque plaisir se teinte d'un regret; les promenades, comme les journées, semblent plus courtes. Et la transformation du décor, jusqu'alors immobile, s'accélère : une magie frappe les champs et les bois ; on s'aperçoit que les moissons sont coupées ; plus de bluets ni de coquelicots; les derniers, poussant dans l'herbe des fossés, ont pâli. Les prairies deviennent violettes : le trèfle et le sainfoin s'étalent en tapis foncés. Les hirondelles rassemblées tournoient haut dans le ciel. Les nuages s'en vont plus vite vers l'au delà.
Ce fut un soir, au coucher du so'eil, que Noël et Sonia sentirent mourir l'été. On avait parlé, la veille, du voyage des Tratkoff" en Amérique; et ce projet, que Noël jusqu'alors n'avait pu prendre au sérieux, ou
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qu'il écartait de lui, comme lointain, soudain prit corps et vie, jeta une couleur de mélancolie sur août déjà fini et septembre qui s'ouvrait. Plus qu'un mois déjà!...
« C'est donc décidé, fit-il, vous partiriez? »
Elle haussait les sourcils, réservée :
« Je crois, oui, ma mère a grande envie de revoir ma sœur. »
Elle parla de cette sœur, de son mari, du petit enfant qu'ils avaient. Cela précisa pour Noël la possibilité d'une séparation prochaine. Si habitué déjà à cette douce liaison, il eut peine, et ce fut instinctivement qu'il laissa échapper :
« Comme le temps passe vite.
— Oui », dit Sonia.
Et regardant la plaine, ils s'aperçurent, pour la première fois, que les champs avaient jauni. Les jours suivants accentuèrent cette impression. A Brolande, les ormeaux taillés d'un parc se décoloraient. Le ciel n'offrait plus cette intensité bleue, il était plus tendre et plus doux, ouaté de langueur. La limpidité de l'air se faisait humide et molle. Matin et soir, des brumes s'exhalaient de la rivière. Les jours finissaient tôt. Tout cela s'était préparé insensiblement, par des transitions si lentes qu'ils ne s'en étaient pas aperçus ; mais maintenant, à l'idée que les vacances, arrivées à leur moitié, finiraient pourtant, ils groupaient tous ces symptômes, et il n'était plus en eux de cesser de les remarquer. Tout, au contraire,
les enveloppait de cette sensation de fuite de l'heure. Et ce charme d'éphémère et de fleur fanée n'eût pas été triste pour Noël, sans le doute que Sonia pût partir.
Il avait beau le repousser, ce doute, se dire qu'avec l'humeur de Mme Tratlcoff", rien n'était certain, et que ce serait charmant, l'hiver à Paris, avec les facilités moins grandes, mais réelles cependant, de se voir, de s'approfondir, de se connaître mieux chaque jour, il suffisait qu'il pensât à cet embarquement pour New- York, et sa joie était gâtée. L'incertain, en effet, l'inconnu entraient en jeu. Si loin de lui, les Tratkoff" n'oublieraient-ils pas leurs amis si récents de Sonnelles? Sonia pouvait plaire, aimer, être aimée. Ou bien, avec leur cosmopolitisme, facilité par la fortune, qui les empêchait de rester en Amérique, des années, ou toujours? En vain, il se représentait ce voyage si court, d'une semaine; l'immensité de mer qui séparait les deux pays, espaçait les lettres et empêchait la pensée de se suivre, lui faisait peur. Puis, tous les hasards, l'imprévu qui n'arrive jamais aux uns, mais qui mouvementé à l'infini la vie des autres ; d'y penser, une inquiétude, d'abord simple préoccupation, puis souci, enfonçait peu à peu en lui un mal discret, mais intense.
Mais pourquoi s'attrister de ce qui, huit jours auparavant, n'existait pas pour lui ? Qu'y avait-il de changé ? Pourquoi prenait-il au sérieux, précisément aujourd'hui, ce qu'il
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savait d'avance, et à quoi il n'avait pas voulu prendre garde ? Etait-ce la sévérité un peu froide de ce soir, le crépuscule assombrissant plus vite la terre, sitôt le soleil bas sur les arbres ? Était-ce le charme grave de l'eau qui s'éteignait, noire de reflets de cimes, laquée plus loin de vert d'ombre, avec une frange de vieil or, persistante gloire de l'astre invisible dans la forêt ?
Quoi que ce fût, Noël la sentit à plein, cette émotion de la seconde qui agonise, du bonheur trépassant sans retour en un paysage de limbes, où se levaient les premiers souffles d'automne. Il était seul avec Sonia qui allait regagner Brolande. Elle se détachait, en toilette sombre, dans le gris et le vague du soir.
Ils n'osaient prolonger leur conversation. Il ne pensa pas à lui offrir de l'accompagner. Il la laissa descendre seule dans le bateau du passeur. Ils n'avaient pas même eu le courage de se tendre la main. Une invincible timidité, un soudain malaise taciturne avaient glissé sur eux, dans la petite brume. Et, debout sur la berge, il la regardait s'éloigner, toute d'ombre sur l'eau morte.
D'autres soirs tombèrent, plus roses et plus tièdes ; d'autres matins se levèrent, plus blancs, plus bleus, ramenant la splendeur d'août dans ce commencement de septembre. Noël passa avec Sonia, son amie et sa mère, de belles et bonnes journées d'intimité : elle lui joua du
Wagner et du Rubinstein ; il lui lut du Shakespeare et du Lamartine. Des heures gaies se prolongèrent pour eux en vibrations nerveuses, en rires francs ; ils firent, en compagnie de Mme Tratkoff et quelquefois de Mlle Guislain, des promenades en forêt : cueillettes de noisettes et de girolles. Un jour même, ils y déjeunèrent. Mais rien de tout cela, ni l'insouciance de leur santé, ni la force grisante de leur jeunesse, ne leur firent oublier le petit frisson de septembre, ce soir précurseur de séparation, et leur pudeur à garder le silence, tandis que leur jeune amour, hésitant encore, n'osait, dans le crépuscule de l'eau et des champs, se prendre et se serrer la main...
Cette brièveté des vacances, ils n'avaient pas été les seuls à la sentir; Mlle Guislain aussi la constatait, mais avec des sentiments bien différents. Pour elle, la rentrée d'octobre semblait, cette année, trop lente ; elle la hâtait de tous ses vœux. Car, soit que les Tratkoff partissent pour l'Amérique, soit qu'ils rentrassent seulement à Paris, il y aurait séparation. Chacun, repris parles obligations de sa vie, perdrait la commodité oisive de se voir; et de là à l'été prochain, elle verrait venir.
Elle songea, en attendant, à consulter un sûr et vieil ami, M. d'Hautpont, un prêtre en qui elle avait grande confiance. Car son alarme était profonde. Tout de suite elle avait pressenti le péril, fiiiré en Sonia l'ennemie.
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Mais comment se défendre, par quels moyens loyaux et dignes d'elle, sans risquer de peiner et de froisser ce frère qu'elle aimait tant ? Et c'est bien pour cela qu'immédiatement elle s'était sentie jalouse, et qu'elle avait souffert de cette impuissance cruelle qui vous tient passif, devant l'enchaînement des circonstances, la fatalité des petites causes amenant de grands effets. Elle reconnaissait dans ce qui s'était passé quelque chose de plus fort que sa volonté et qui déroutait toute prévoyance. Elle avait beau se dire : « Ah ! si nous étions arrivés un jour plus tôt, ou plus tard ! Si nous n'avions pas rencontré ces femmes au chevet de l'enfant, chez la Ballonne! Si....» Récriminations tardives, et qui ne remédiaient à rien ! Un fait, seul, s'avérait. Noël, tôt ou tard, se marierait. Cela, elle ne pouvait l'empêcher, et même, à certains moments où le cœur s'élève au-dessus de l'égoïsme inconscient, elle le souhaitait. Seulement, elle se faisait de la femme qu'il pourrait épouser une idée si spéciale, elle rêvait un composé de tant de perfections sous des dehors d'une douceur effacée, un être tellement idéal qu'elle n'en trouvait jamais aucun modèle dans la vie. Aussi, jusqu'à présent, avait-elle écarté tous les partis qui auraient pu se présenter, trouvant à redire à chacun. Cette casuistique innocence mettait sa conscience en repos. Ne souhaitait-elle pas le bonheur de son frère? Et n'était-ce pas au nom de ce bonheur, qu'elle
repoussait toute chance de mariage ne répondant pas à l'idéal conçu ? Elle le croyait, d'ordinaire. Mais le scrupule parfois lui mettait une épine au cœur; n'obéissait-elle pas à des mobiles inférieurs : la peur d'être moins aimée, la crainte d'une jeune rivale, l'effroi d'abdiquer sa puissance d'aînée, et de vivre seule ou en conflit avec la jeune femme; sa jalousie n'était-elle pas de l'égoïsme ?
Et pourquoi pas? N'avait-elle pas sur son frère des droits étroits? N'avait-elle pas reporté sur lui toutes ses tendresses de vierge et de mère ? Comment accepterait-elle l'idée que quelqu'un se dresserait entre eux, évincerait la vieille affection, et que la nouvelle venue, par la triple puissance de la jeunesse, de l'amour et de l'envoûtement féminin, prendrait Noël tout entier? Et c'était là la cause, sourde, de ses restrictions envers Sonia, en qui elle pressentait un caractère et une volonté. Peut-être se fût-elle résignée à ce que Noël aimât une douce créature, une âme passive, dont l'humeur se prête à tout, et qu'elle eût dominée. Elle s'imaginait même le type de cette femme : un petit corps d'enfant, immatériel, de grands yeux tendres, des cheveux de soie dorée, beaucoup de piété, d'humilité, une intelligence médiocre. Elle se forgeait la chimèreque cette jeune femme, lui devant son bonheur, l'eût adorée. Car Marie-Anne voulait être, non seulement respectée, mais chérie. Elle craignait que des heurts, entre elle et un caractère semblable à
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celui de la Russe, empêchassent entre elles tout amour. D'ailleurs, pourquoi mentir, Sonia ne lui plaisait pas. Elle essayait d'être juste et ne refusait pas une certaine estime à la jeune fille, mais c'était tout.
D'où venait cet éloignement? Jalousie à part, n'était-ce pas prescience d'une incompatibilité d'humeur formelle ? Savoir Sonia intelligente, instruite, artiste, l'effrayait; car celle-ci par là aurait prise sur Noël, et sur ce terrain Marie-Anne se reconnaissait vaincue d'avance. Elle souffrirait de cet accord intellectuel, de cet échange de pensées, de cette communion à travers la lecture ou la musique, à laquelle elle resterait en partie étrangère, faute de savoir ou de comprendre. Sans doute, au point de vue social, comme situation de fortune, si elle en croyait les confidences bavardes de Mme Tratkoff, il ne se trouvait rien à reprendre. Mais là son esprit inquiet et porté à malveillance cherchait des difficultés. Elle sentait une indéfinissable répulsion contre l'exotisme desTratkoff; sentiment irraisonné et qui tenait en elle, sans doute, à une obscure intégrité de race, et comparable en plus petit au malaise que lui inspiraient, par exemple, les Juifs. D'où venaientelles, ces Russes? Que savait-on de leur vie? On pouvait se renseigner, il est vrai. Mais alors, oubliant la fille, elle prenait la mère en grippe. Que cette femme était ridicule, vraiment ! Non, Marie-Anne ne pouvait concevoir qu'elles seraient jamais alliées, que leurs
enfants — car Noël n'était-il pas son enfant ? — pourraient un jour s'unir.
Par un de ces retours naïfs et un peu puérils que l'on fait volontiers, dans les circonstances graves, Mlle Guislain se plaisait à évoquer une jeune fille qu'elle avait connue et aimée jadis, une certaine Marie Ladoucette, qui, dans sa pensée, aurait réuni toutes les qualités requises pour la. femme d'élection qu'elle eût donnée, les yeux fermés, à Noël, et qui n'avait, comme la jument de Roland, qu'un défaut, celui d'être morte depuis longtemps. Il est possible que cette fâcheuse circonstance influât, sans que Marie-Anne s'en doutât, sur la bienveillance avec laquelle elle vantait cette intéressante personne; et sans doute un travail s'était fait dans son imagination pour en tirer la créature parfaite que celle-ci n'avait peut-être, vivante, jamais été. Car il lui arrivait de dire, de temps à autre, avec une gravité convaincue et falote :
« C'est une femme comme cela, voyez-vous, Noël, qu'il vous faudrait. »
Et lui, amicalement, la taquinait, jusqu'à prétendre que la demoiselle était une invention de Marie-Anne, et qu'il la soupçonnait fort de n'avoir jamais existé. Il fallait voir l'air renchéri de Mlle Guislain, protestant avec dignité et racontant des histoires d'où il ressortait que non seulement Marie Ladoucette avait vécu, mais qu'elle était blonde, douce comme un agneau ; même elle croyait la revoir encore, tout enfant, portant des petits pantalons bro-
dés et mangeant une tartine beurrée des deux côtés. A quoi Noël, en apparence persuadé, objectait avec sérieux :
« Oui, Marie-Anne, mais elle est morte?
— Elle est morte, très certainement, Noël, et c'est bien regrettable ! »
Or, il faut en convenir, Sonia ne ressemblait en rien à l'idéal qu'incarnait, soit tout de bon, soit dans l'imagination de Mlle Guislain, la disparue. Et c'était un grief de plus. Il en existait d'autres, et ceux-là blessaient la vieille demoiselle en sa nervosité intime, en cette seconde vue qui ne s'aveugle jamais chez la femme et lui montre au découvert les qualités et les défauts de ses semblables ; elle ne trouvait pas Sonia assez jolie, elle dépréciait sa grâce étrange et si peu convenue; elle l'eût souhaitée aussi toute jeune, ignorante de la vie, naïve, au sortir du couvent et non presque femme déjà.
Au reste, elle lui eût aussi bien reproché une extrême beauté, si Sonia eût été m.'cs Star, mais il n'est pas sophisme dont ne se paye, de bonne foi, l'hostilité inconsciente d'une vieille fille, tendre au fond, mais aigrie par une plaie mal fermée, comme l'était Marie-Anne, restée vierge et dédaignée des hommes.
Etait-ce tout? Non, et là on touchait un point très délicat. Très pieuse, elle eût voulu pour son frère une femme dévote, et d'un prosélytisme fervent. Or, à des indices pressentis plutôt que révélés, elle ne pouvait
douter que le christianisme de Sonia ne fût tiède, mêlé de réflexion, profond d'attaches par l'hérédité et les souvenirs d'enfance, mais moins rigoureux que le sien. Toutes ces préventions qu'elle élevait dans son esprit comme autant de barrières, tantôt s'accumulaient en bloc infranchissable; alors tout en elle protestait et se refusait à l'idée que Noël pût être heureux en une semblable union ; tantôt, au contraire, chacune de ces objections, prise séparément, lui semblait réfutable, et elle en venait à considérer le mariage de son frère comme un malheur possible. C'était quand, à force de se faire violence, elle reconquérait quelque calme. Mais qu'aussitôt une des petites répulsions nerveuses, dont elle n'était pas maîtresse, vînt à sursauter en elle, et Mlle Guislain, livrée à un cruel désarroi, se répétait : «Non, non, c'est impossible, je m'y opposerai plutôt ! » Ensuite elle espérait : « Mais qui me dit qu'il veuille l'épouser? Ce peut être un caprice, un engouement, il l'oubliera sitôt séparé d'elle. » Alors elle précipitait de tout son espoir le départ de ces dames. Et, revirant subitement, elle s'en prenait à l'aveuglement de la mère : « Mais comment ne voit-elle rien? Comment laisse-t-elle ces jeunes gens se voir, se parler si librement? C'est inconvenant. De mon temps. . . . ! » Elle projetait de s'en ouvrir à Mme Tratkoff, ou à Noël ; mais elle s'en gardait bien, car c'était une âme sourde et passionnée : aussi souffrait-elle de l'air contraint.
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des paroles réticentes, des silences d'embarras qu'elle ne pouvait s'empêcher d'avoir avec son frère, maintenant.
Ils avaient déjà eu des bouderies de ce genre, mais jamais pour un semblable motif, ni d'aussi profondes. Marie-Anne cherchait, heureusement, des consolations à l'église. Tous les jours elle y entrait, restait longtemps en prière, seule avec Dieu, dans la maison du silence où l'ombre exhalait une fraîcheur. Puis elle avait écrit à l'abbé d'Hautpont.
Un soir, Noël prit la clef du jardin, car il lui était arrivé, une fois, de trouver en rentrant porte close, et il avait dû parlementer avec Margaude. Bien que Marie-Anne vît de mauvais œil ces sorties nocturnes, elles étaient si agréables pour lui qu'il ne pouvait s'en priver. Errer au clair de lune par les champs ou le long des taillis féeriques, ou encore détacher sa barque et pousser au milieu de la rivière, il ne savait rien de plus doux. Dans cette obscurité et ce silence, par la campagne endormie où scintillaient de rares points jaunes, il prenait plus et mieux conscience de lui-même. Il dépouillait mille préoccupations, mille pensées rappelées, au plein jour, par la minutie du décor et la présence des personnes. Seul, il redevenait lui-même, un Noël oublieux de sa vie quotidienne, et qui n'était plus qu'un être jeune et simple, absorbé par la nature et la nuit. Pacifié, calmé, indulgent à tout, il se i5i
sentait alors meilleur; et puis, il pouvait penser si librement à Sonia! Il n'y avait plus d'airs peines de Marie-Anne, à présent, ni mines évaporées, ni babil de Mme Tratkoff : rien que l'image de son amie, une et très pure.
Il marchait vite, essayant de chasser une tristesse qui persistait en lui. Il se représentait Marie-Anne, restant seule dans la salle à manger, sous la lampe, un jeu de patience étalé devant elle, tandis que Snorr et Frimousse à sa droite et à sa gauche, l'un couché en long, l'autre roulé en boule, sommeillaient, paisibles. N'était-ce pas mal à lui d'abandonner sa Grande? Mais ses promenades, d'habitude, étaient courtes, et quand il rentrait, elle était déjà remontée dans sa chambre. Il respira largement, hors du village dormant, dévala la côte, le long de laquelle un ruisseau chantant sur les pierres brillait comme du verre liquide et lançait des facettes de diamant. Une brume fine s'élevant du bas-fond, sur la rivière, on voyait le paysage à travers un tulle bleuâtre. Les herbes des talus pleuraient la rosée, la brise humide avait des souffles de caresses. Au bord de l'eau, il s'arrêta, saisi.
Le fleuve coulait noir, avec un large serpent de lune, au milieu, dont les écailles blêmes miroitaient. L'île de joncs hérissait, sous l'astre, ses lances d'or. Toute la campagne, par-delà, s'étalait en un crépuscule enchanté. Les grands peupliers de Brolande se détachaient, pâles, sur un ciel flou. Une mollesse
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infinie, une sérénité d'extase emplissaient le paysage vaste ; et cela se passait comme sur une autre planète et dans une autre vie. On n'entendait que le bruit du barrage, étouffant ses sanglots. Une étoile, devant la berge, trempait. Le canot de Noël, amarré à quelques pas et ondulant, semblait une chose vivante. La tentation fut trop forte. Il oublia sa promesse de ne pas rentrer tard, et l'eiFroi qu'aurait Marie- Anne de le savoir en barque à cette heure. Il détacha la corde et dériva avec douceur.
Le canot flottait si léger, et le courant était si lent que chaque coup de rames portait, et que sans peine, d'un rythme accéléré, Noël remontait le fleuve, vers le pont. Très certainement, il n'attendait ni n'espérait rien de sa promenade que le plaisir d'errer seul, entre les rives argentées ; et cependant, à mesure qu'il se rapprochait de la maison des Tratkoff, son cœur l'oppressait délicieusement. Il voulut ne pas penser, ne pas rêver même, car tout était trouble en lui ; et hors de son bonheur innocent à voir Sonia, hors de son regret à pressentir Grande jalouse, il ne précisait rien de certain, il n'avait formé encore aucun projet, il s'était laissé aller, seulement, au flot heureux qui l'emportait, sans oser se demander où. Aussi détourna-t-il son attention souriante sur les rames : elles trempaient d'un rythme égal dans l'eau d'ombre et s'élevaient lumineuses, en envergures d'ailes, ruisselantes de gouttes.
« Non, ne pensons pas, se répétait-il, vivons; rien ne vaut cette plénitude, cette joie parfaite d'oubli, où surnage cependant je ne sais quel espoir, l'illusion que tout ira au mieux. Est-ce que j'aime Sonia? Est-ce que je pense à l'épouser? Je n'en sais rien. Je suis heureux, heureux!...» Et en ses poumons élargis par le déploiement des bras, au vol des rames, tout l'air de la nuit suave entrait. Il renversa la tête, admira les pâles étoiles, gazées de vapeurs fines; un attendrissement mouilla ses yeux. Il se retourna; la maison des TratkofF n'était plus qu'à quelques brasses. Il la contempla longuement, blanche sous la lune, endormie à toutes ses fenêtres, sauf une où à travers les rideaux filtrait un rai, presque invisible, de veilleuse. Là était la chambre de Mme Tratkoff. Mais Sonia, dormait-elle? Il écouta, fouilla du regard l'ombre du jardin. Souvent elle restait tard sous les arbres, avec Mlle Étoile; parfois elle chantait quelque air populaire russe, qui traînait lentement sur l'eau. 11 rêva alors, comme un enfant, ces escalades qu'on lit dans les romans d'aventure ; il se la représenta se promenant seule sur la berge. Mais pourrait-il, oserait-il l'aborder? Le temps des héros d'Alexandre Dumas n'était plus ; les convenances passaient, aujourd'hui, avant tout le reste; le romanesque, d'ailleurs, touche de si près le ridicule. Finis, les guitares sur l'eau, les feutres à plume et les éperons d'or. Et Noël j 54
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tout à coup devant cette maison morte resta dépaysé et déçu. Il lui sembla qu'en dépit de lui-même il avait espéré quelque chose qui n'arrivait pas.
Mais une idée bizarre, spontanée et un peu folle, lui vint; il se mit à chanter pour luimême une des chansons préférées de Sonia. Il en avait retenu jusqu'aux syllabes étranges et à l'accentuation ; il lui semblait, en répétant ces mots d'une autre langue, qu'il employait un charme d'envoûtement, quelque chose de plus profond et de plus rare ; la mystérieuse chanson signifiait ceci :
Amour, cher amour — où puis-je te irouver? Dans les jardins tu ne pousses pas — Dans les champs tu n'es pas semé ! —
On ne me sème pas dans les champs —
Je suis né de moi-même —
Et parmi les jouvenceaux et les vierges, je marche!
Une fenêtre, au premier étage, sans bruit s'ouvrait : une forme et un visage s'y encadrèrent; Noël devina Sonia et son cœur battit très violemment. Il ne pouvait distinguer ses traits, bien qu'une douceur nacrée la baignât. Il eut très peur : comment allait-elle interpréter son acte ? Ne trouvant pas de mots, craignant l'embarras d'une explication, la banalité d'un bonsoir échangé en l'air, il s'éloigna confus, cherchant l'ombre. Mais Sonia l'avait reconnu dans l'instant où il dut traverser, en pleine lumière, l'eau de lune aux écailles bleues; car, un long instant après, arrêté sous i55
des saules qui trempaient au plus profond leurs chevelures de fée, il entendit venir à lui, lointaine et fraternelle, sur le fleuve, la même chanson qu'elle répétait.
Il écouta avec ivresse : quoi de plus simple, quoi de plus émouvant que l'échange rythmique de ces paroles, incompréhensibles pour d'autres que pour eux, et où il avait le droit de voir un accord affectueux, une entente douce dans le silence et le sommeil des choses, s'il n'osait y voir plus : un aveu réciproque, le //e<i d'amour !
Amour, cher amour — où puis-je te trouver?
Ainsi le romanesque cher aux poètes ne pouvait mourir tout à fait, tant un peu de chimère et de rêve se mêle aux actes de notre vie intime. Leur jeunesse, leur instinct de bonheur qui se cherche, l'eau et la nuit, c'était la poésie éternelle ! Et le cœur de Noël s'ouvrit, une révélation suprême l'inonda de vérité. Tout fut clair, tout fut simple en lui : il aimait Sonia et il l'épouserait! Il se sentit comme en forêt, devant une route toute blanche qui s'ouvrait : il reconnut sa vie nouvelle. Il s'expliqua l'attrait si fort qui l'avait entraîné jusque-là vers l'élue, la vraie compagne. C'était là le port, le seul et sûr bonheur. Il se marierait! Et Marie-Anne consentirait, bien sûr
Quand il rentra, très tard, il fut surpris de voir la fenêtre de la salle à manger éclairée et
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sa sœur encore là, immobile, devant les patiences abandonnées depuis longtemps. Elle rêvait profondément et leva la tête en l'entendant rentrer. Elle lui parut alors très vieille, si vieille qu'il crut que plusieurs années s'étaient écoulées, pour elle, en quelques heures. Oh! le cher, le pauvre longregard de détresse, plus que de reproche, qu'elle lui jeta :
« Ne me grondez pas, dit-il. 11 fait si beau ; si vous saviez!... »
Et il faillit tout avouer; mais elle s'était dressée, un peu pâle :
« Je ne veux rien savoir, mon ami. »
Bien que douce, elle avait dit cela d'un ton si net qu'il resta déconcerté, tandis qu'elle montait dans sa chambre, dont il l'entendit fermer la porte à clef. Il soupira. Se pouvait-il qu'il la fît soufTrir, lui qui l'aimait tant?... Mais ils s'expliqueraient, maintenant qu'il savait, lui, qu'il voyait clair dans l'avenir, et quand elle comprendrait que c'était son bonheur.... Son bonheur ! Ce mot l'emporta d'un coup d'aviron fort, comme en sa barque tout à l'heure, à brassées larges; et devant Snorr et Frimousse réveillés, qui fixaient sur lui, interrogateurs, leurs yeux de bêtes, il souriait, presque ivre.
Trois jours après, Marie-Anne lui montrait une lettre de leur vieil ami l'abbé d'Hautpont. Répondant à l'invitation de Mlle Guislain, il
promettait qu'il ne partirait pas en vacances sans s'arrêter un jour à Fontainebleau, et déjeunera Sonnelles. Noël aimait et respectait ce prêtre pour son esprit large et libéral. Il pensa que sa présence aurait une influence heureuse sur sa sœur, car elle lui témoignait la plus grande confiance ; et il s'offrit à l'aller chercher à la gare, quand il arriverait. Ce jour-là, la maison prit un air de fête. Et bien que l'abbé fût très sobre, pour lui faire honneur Margaude composa un déjeuner excellent. A midi précis, une voiture s'arrêta devant la grille ; Noël en descendit, suivi de M. d'Hautpont, un homme grisonnant, robuste encore, avec de très beaux yeux bleus, et des manières mêlées de douceur et de brusquerie. Très vite, malgré l'accueil empressf^. de la vieille demoiselle et l'entrain obligé du déjeuner, il perçut, entre le frère et la sœur, le refroidissement d'atmosphère si gênant pour un tiers. 11 n'eut pas l'air de s'en apercevoir et anima de son mieux le repas. Mais quand, après le café, ils se trouvèrent au jardin, et que Noël, sous prétexte de préparer son canot pour une promenade, se fut retiré afin de laisser sa sœur seule avec l'abbé, celuici se tourna vers elle et à mi-voix, d'un ton posé :
« J'ai compris l'appel de votre lettre. Que se passe-t-il ? Et à quoi puis-je vous être bon ? »
Une extrême agitation, à ces mots, saisit i58
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Mlle Guislain. Dans sa détresse, elle avait demandé appui à l'abbé d'Hautpont, mais sans lui confier la cause d'un trouble qui perçait suffisamment dans sa lettre, pour éclairer un confesseur habile à démêler, dans les silences ou les aveux, la sincérité cachée des âmes.
«Que vous êtes bon d'être venu ! » fit-elle, tergiversant presque, devant l'explication cependant désirée.
Il écarta d'un geste cette gratitude superflue, et lui venant en aide avec bonhomie :
« Il s'agit, je présume, de votre frère. Seraitil question d'un mariage? Je ne vois guère que cette question qui puisse vous préoccuper à ce point. »
Elle murmura naïvement :
« Comment l'avez-vous deviné ?
— Ce mariage ne vous plaît pas?
— Vous savez donc. . . ?
— Je ne sais rien et j'attends que vous m'instruisiez : je vous répondrai ensuite, si je peux. »
Elle lui confia aussitôttout : la connaissance des dames russes, les raisons qu'elle élevait contre elles; et toute l'amertume de sa jalousie s'épancha. « Elle devinait bien que son frère était amoureux, elle le voyait de reste : il ne l'aimait plus ; le malheur redouté toute sa vie arrivait ; c'était la fin des années heureuses, elle allait perdre son Noël ! » L'abbé, les yeux, mi-clos, les mains posées à plat sur le banc,
l'écoLitait, immobile, ne levant la tête que pour diriger sur elle de rares et perçants regards. Il lisait à plein en ce cœur avide de tendresse et meurtri de jalousie. Comme un praticien blasé, et tendre cependant aux douleurs, il diagnostiqua le mal, connaissant assez Mlle Guislain pour deviner juste. A certaines exagérations qu'elle montra, il nota en elle de l'injustice; l'estime qu'il portait à Noël, la confiance qu'il gardait en son caractère bien équilibré, lui firent suspecter et réduire bien des griefs de Marie-Anne. Avant qu'elle eût fini, à des mots malgré elle échappés, au lieu de se sentir prévenu, il tira au contraire des inductions favorables à cette jeune fille dont il entendait parler pour la première fois. Il laissa passer un moment, caressa Snorr qui venait poser sa tête sur ses genoux, et d'une voix lente, appuyée d'un regard clairvoyant, qui firent froid au cœur de la pauvre demoiselle :
« Dans tout cela, il me semble qu'il n'est pas question du bonheur de votre frère? Vous l'aimez trop cependant pour ne pas le souhaiter heureux ! »
Elle resta confondue, car dans ses doléances, comme dans ses objections, elle n'avait jusqu'alors pensé qu'à elle. Elle se troubla ; une angoisse brouilla ses yeux, et elle joignit les mains douloureusement .
« Son bonheur, répéta-t-elle,... mais je ne veux que cela !... »
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Il prit alors de biais, et avec un geste prudent :
« Entendons-nous. Je ne prétends nullement que cette union soit telle qu'elle doive se conclure; jeréserve toute opinion : il me faudrait en effet, connaître cette famille et... la personne. Mais, je ne vous le cache pas, dans ce que vous m'avez dit, je sens des préventions irraisonnées parties de votre cœur, et non des objections sérieuses venues de votre raison. Un fait....
— Noël vous a parlé avant moi ! » fit-elle avec émotion, consternée à l'idée qu'il eût pu gagner l'abbé à sa cause.
« Votre frère ne m'a parlé de rien, déclara M. d'Hautpont. Vous savez bien que de lui à moi il n'y a ni intimité ni confidences. Je disais donc : Un fait se pose, indéniable : c'est qu'il se mariera et doit se marier. »
Un faible et plaintif geste de protestation ne l'arrêta point.
« Oui, il le doit! Et comme prêtre, je ne saurais, je l'avoue, le blâmer de chercher dans une union digne de lui le repos du cœur, la santé morale, et le sacrifice joyeux et volontaire qui fai't la noblesse du mariage : le fait de ne plus vivre pour soi seul, mais de rapporter toutes ses actions, son travail, son ambition à d'autres qu'à soi, une femme, des enfants, qu'on élève dans le devoir. Cet altruisme quotidien a son prix. Et j'ajoute que votre frère, par sa maturité, me semble rem-
plir les aptitudes requises pour un engagement aussi solennel. Son âge, si jeune et valide qu'il soit, lui fait même un devoir de ne point tarder plus longtemps. Il ne s'agit donc que de savoir si l'union que vous semblez redouter lui convient. Au point de vue social, il estaisé d'avoir tous les renseignements et toutes les garanties: je serais, si besoin était, à votre disposition pour cela. Au point de vue moral, je le répète, il me faudrait connaître ces personnes. Je ne vois pas cependant que vous leur reprochiez rien de bien grave ni de bien positif. Vous savez combien rare est l'accord parfait des caractères et quelle charité nous devons témoigner à autrui. Il se peut que votre frère trouve en une personne instruite, sérieuse par goût et par éducation, des qualités bien faites pour répondre aux siennes !
— Mais la religion, monsieur l'abbé? » fit Marie-Anne d'une voix suppliante, espérant par ce suprême appel mettre le prêtre dans ses intérêts.
Il baissa le front, soucieux, un peu triste, pesa sans doute les concessions que l'Eglise se voyait contrainte de faire aux temps nouveaux, et très gravement, avec le regret et l'humiliation à peine perceptibles d'un pur croyant :
« Nous ne pouvous sonder les intentions. L'essentiel est que M. Noël et sa femme soient d'accord sur les questions vitales. On ne peut, au temps présent, exiger que beaucoup de
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tolérance et de respect envers les choses saintes. Le siècle est tiède, hélas!
— Mais une Russe, une étrangère.... »
Il écarta d'un geste ces mots, comme des enfantillages.
«Ah! gémit-elle d'un ton qui eût été plaisant en d'autres circonstances — si c'était une femmecommeMarieLadoucette,seulement !»
Sans doute, l'abbé savait ce qu'il fallait entendre par là, car il laissa échapper un faible sourire ; puis, grave, la regardant dans les yeux avec une amicale pitié :
« Ma chère demoiselle, dit-il, craignez d'aimer votre frère plus pour vous-même que pour lui. »
Elle devint rouge comme le feu : c'était la seconde fois qu'il lui parlait ainsi ; elle serait donc égoïste? déjà elle l'avait pensé.
Il continua; et ce fut comme une cautérisation cruelle, mais salutaire :
« Voyez-vous : nous devons aimer notre prochain comme nous-méme. Non seulement vos appréhensions peuvent être et seront, je l'espère, imaginaires; mais y eût-il en elle quelque vérité, alors même que des froissements, dans la suite, pourraient se produire, songez-y, la femme, quellequ'elle soit, qu'épousera votre frère, celle-là ou une autre, vous devez l'aimer, ma sœur. Il vous faut songer que le bonheur de ces jeunes gens, que la paix du ménage devront passer avant tout. Vos souffrances, si vous ne pouvez les éviter, vous
AfA GRANDE
les offrirez à Celui qui voit tout et qui pèse nos résolutions. Ne pensez-vous pas que ce serait un noble but pour vous que de couronner votre oeuvre de tendresse envers ce frère que vous aimez tant? Vous devez l'aider, le fortifier, l'encourager dans ses desseins, s'ils sont louables. Sondez votre conscience, demandez-vous s'il y a, dans le cas présent, des empêchements sérieux, absolus à ce mariage? En ce cas, prenez les devants : la crise que traverse M. Noël annonce que l'heure est venue pour lui de chercher femme. C'est à vous, ma chère demoiselle, de lui trouver une épouse. Il faut qu'il vous doive son bonheur, et vous serez si fière de cette victoire remportée sur vous-même, après !... »
Longtemps il lui parla ainsi, avec des mots qui lui faisaient mal, et qui cependant l'épuraient, rélevaient. Bien qu'humiliée, elle leva, quand il se tut, un visage beau de souffrance et de résolution :
« J'essayerai, dit-elle, je vous le promets ! »
Noël reparut ; il portait sur sa figure la chaleur et le soleil du bel après-midi; tous deux le considérèrent, jeune et fort, de carrure mâle.
« J'ai fait la toilette du canot. Venez-vous, monsieur l'abbé ?
— Allez, fit Marie-Anne, je vous laisse. A tout à l'heure 1 » Et elle s'éclipsa, avec une envie défaillante de pleurer.
M. d'Hautpont et Noël, ni pendant la promenade ni durant le retour à la gare, après
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dîner, ne parlèrent de ces choses : ils s'estimaient, mais avec beaucoup de réserve.
Cependant, ils se sentirent, ce jour-là, en sympathie plus grande. L'abbé, à la dérobée, observait son compagnon ; et quand ils se séparèrent, Noël, dans sa poignée de main, mit une gratitude irréfléchie, qu'il attribua ensuite à la reconnaissance inconsciente qu'il savait au prêtre d'avoir exercé sur Marie-Anne une action profonde. Laquelle au juste, il ne le savait pas encore, mais il devinait bien qu'ils avaient parlé de lui, rien que de lui.
LES jours suivants, il constata, avec une surprise attendrie, que sa sœur avait changé. Plus vive, plus alerte, elle avait repris son activité dans la maison. Elle ne laissait plus voir cet air alfaissé qui rend la vieillesse si attristante. Sa robe lui allait bien; en tous ses menus gestes réapparaissait une grâce vieillote. Sa tendresse semblait entièrement revenue. Tout, autour d'elle, participait à ce revirement d'attitude ; Margaude, taciturne ces derniers temps, reflétait immédiatement la sérénité ûccorte de sa maîtresse. Noël ne se demanda pas ce qu'il pouvait y avoir de voulu et de forcé dans ce rôle que Marie-Anne jouait, par vaillance et par devoir. Il en attribua tout le mérite aux conseils de l'abbé d'Hautpont ; et plus que jamais une ivresse égoïste, mais si naturelle, l'emporta vers Sonia.
Seulement, touché par le retour de bonté de sa Grande, il retrouvait, lui aussi, une gaieté d'enfant : la vie maintenant lui semblait facile ; et il se retenait à grand'peine de confier à
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Marie-Anne ses vœux et ses espoirs d'avenir. Sans doute c'eût été plus conforme aux convenances; mais il voulait, d'abord, pressentir la jeune fille. Elle et lui, en effet, étaient d'âge à s'expliquer une seule et franche fois, honnêtement, sans mièvreries sentimentales, sans équivoques détours. Sitôt assuré qu'elle ne repoussait pas son affection, et qu'elle l'autorisait aux formalités, il s'en remettrait de tout, alors, à Marie-Anne, intermédiaire obligé envers Mme Tratkoff". Mais ce qui semblait si facile, une entrevue loyale avec Sonia, à y réfléchir, l'effrayait ; et malgré la douceur de ses regards de vierge, et cette sympathie exhalée d'un être et qui ne trompe pas, il se sentait gauche et timide devant elle, à présent, tant d'une part la convention mondaine, et de l'autre la fausseté des traditions romanesques rendent difficile toute explication, de jeune homme à jeune fille II y avait plus encore : une légitime pudeur, la défiance de soi-même, la crainte de paraître fat ou vain en lui offrant, ainsi nettement, d'engager leurs destinées.
Cependant chaque jour qui passait, maintenant si rapide, les rapprochait d'une séparation inévitable. Mme Tratkoff" parlait déjà de faire ses malles. C'était effrayant comme le temps courait, d'heure en heure, minute à minute. La fin des vacances s'évanouissait en rêve. Et Noël ne se décidait pas.
« Qu'attend-il ? se demandait Mlle Guislain. Restée en correspondance avec l'abbé, dont les
MA GRAyOE
relations étaient nombreuses et qui, par des ramifications subtiles, se procurait tous les renseignements pouvant intéresser ses pénitentes, ellesavait des détails plus que rassurants sur la fortune et la situation des Tratkoff, très bien vues dans la colonie russe, à Paris. Elle s'attendait donc à tout, et, d'avance, étant encore à cette période où l'idée du sacrifice exalte, elle s'imposait de ne pas contrarier son frère, et de s'en remettre à la Providence. Mais, sous son sourire de commande, elle souffrait l'angoisse. Parfois elle eût voulu que tout se décidât sur l'heure. Ensuite elle espérait que l'irrévocable s'éloignerait d'elle, comme un calice d'amertume épargné à ses lèvres. Elle tremblait, à certains moments, d'impatience anxieuse; le silence de Noël l'inquiétait trop. Ah ! savoir au moins... ; si elle eût osé, elle lui eût arraché l'aveu, pourtant sa condamnation, à elle. Très souvent elle échappait au présent, se réfugiait dans le passé, se représentait un Noël enfant, puis jeune homme, tel qu'il lui appartenait, pleinement. Des années de soins, de surveillance, de domination tendre et jalouse, défilaient en sa mémoire. Et toutefois elle l'avait bien prévu, ce dénouement ! Oui, mais en le retardant le plus possible. On sait bien qu'on mourra, et cependant on en écarte l'idée : plus tard, c'est l'inconnu, autant de gagné ; et en attendant on vit. Jusque-là Mlle Guislain avait vécu, et il lui seaiblaitque, Noël marié, elle cesserait de vivre. Aussi bien,
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elle ne pouvait se représenter ce moment . Elle s'arrêtait au mariage : un grand trou noir où sombreraient leurs années. Puis elle se raidissait, en se répétant : « Son bonheur !.... »
Ce mot, tel qu'un cordial amer, relevait son courage et sa fierté.
C'était un jeudi voilé, d'une douceur grise; un vent mou agitait les petites feuilles des bouleaux ailés ; la rivière fumait comme un lingot d'étain. Insensiblemeat la forêt reveViait à ces tons de vert pâle, éclairés de jaune, qu'elle a, toute humide et neuve, au printemps. Maison la devinait sèche et prête à se flétrir. Des taches de rouille la piquaient çà et là. Quelques baies rouges ponctuaient le feuillage des sorbiers. On entendait dans les fourrés le roucoulement des tourterelles sauvages. Le soleil était rare. Un grand jour faux tombait du ciel. Les choses revêtaient un charme velouté, une grâce de langueur. Depuis trois jours, la rosée du matin était blanche, tapissée de perles et de fils d'argent. Noël et Sonia devaient se rappeler toute leur vie, ce jour-là.
Mme Tratkoff relevant d'une petite attaque de rhumatisme, qu'elle devait à une cuisine trop substantielle et trop épicée, Noël, pour aller prendre de ses nouvelles, passa par la route du parc. Ce chemin vert, au gazon ras, sinuant entre des taillis coupés droit comme dans une charmille, longeait à mi-hauteur le coteau, au plus touffu du bois; et l'on aperce-
MA GRAXDE
vait, par éclaircies, la Seine. Mme Tratkoff, rendue très exigeante par son indisposition, avait gardé tout le temps Sonia auprès d'elle. Noël avait donc de grandes chances de trouver la jeune fille au logis, mais il ne savait s'il pourrait l'entretenir un moment à part. Et, d'avance, ses belles résolutions de parler faiblissaient.
Grand fut son émoi d'apercevoir, à un coude de la route, venant vers lui, une robe sombre qu'il crut reconnaître, à on ne sait quoi dans le rythme et la démarche, qu'il n'eût su définir et qu'il savait bien. La femme marchait vite; il s'assura bientôt que c'était Sonia. Il crut la voir rougir. Depuis le soir où ils avaient échangé, peut-être sans croire y donner tant d'importance, la douce chanson slave, sur l'eau, ils ne s'étaient pas revus seuls et ne s'étaient adressé que des phrases quelconques, démenties, il est vrai, par leur regard troublé et plus qu'affectueux; ils eussent redouté, d'ailleurs, un hasard qui les eût laissé libres de se parler franchement, car ils ne le pouvaient plus faire que pour l'aveu, s'imposant enfin, inévitable. La rougeur de Sonia gagna Noël ; ravi par l'occasion tout offerte, il ressentait pourtant un tel trouble que, s'il en avait eu la ressource, il eût tenté de fuir. Sonia sentait de même. iMais comment s'éviter, à si courte distance? Il fallait s'aborder, bon gré, mal gré ; et ils reconnurent l'inévitable, doux et terrible. Encore dix, cinq, trois pas !
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Et ce fut par cet embarras, effrayant certes! mais non sans charme, qu'ils se joignirent, rougissant à l'envi et balbutiant des phrases qui ne s'accordaient guère. Heureusement le comique qui se mêle presque toujours à notre vie futile ou profonde, procura à Sonia une contenance immédiate ; bien qu'essoufflée, elle continua sans s'arrêter, allongeant l'allure, comme poursuivie.
« J'allais chez vous », dit Noël réglant son pas sur le sien.
Elle répondit :
«Ah!... Figurez-vous..., est-ce qu'il n'y a pas un chemin de traverse? Je voudrais tant échapper au docteur Mirage! C'est lui qui soigne ma mère. Et il me poursuit de ses théories.
« Maman prétend que les tisanes qu'il lui ordonne lui font du bien, mais je sais le contraire, car je jette les remèdes et je ne lui donne que l'infus-on de tilleul sans sucre. Vous savez — fît-elle, sans qu'on sût si elle parlait sérieusement ou pour rire — qu'on assure qu'il a encore tué avant-hier une vieille femme, en la saignant de force; on l'enterre aujourd'hui.
— Mais où est-//? demanda Noël.
— Derrière moi; il sortait de la maison, mais je me suis hâtée. Il me semble — et à son petit rire se mêla un rien de superstitieux — que j'ai la Mort sur mes talons.
— Ou Croque-Mitaine! » fit Noël. Il ne s'attendait guère à cette diversion ; elle ne lui
déplut pas, parce qu'il y gagnait un répit. Il demanda :
« Votre mère va-t-elle mieux !
— Oh! beaucoup. Elle a même retrouvé sa bonne humeur ! » Et son regard eut une expression de malice sans méchanceté, qu'il connaissait bien.
Mais voilà qu'en face d'eux, à l'extrémité du chemin vert, débouchèrent en un brouhaha de grosses voix assourdies, tous les Chesne. On ne rencontrait qu'eux; ils envahissaient et gâtaient le paysage. Noël et Sonia, en un sursaut de terreur, firent volte-face, pour échapper à ce contact vulgaire d'enrichis, à leurs airs de supériorité et à leurs regards curieux. L'accord instinctif qui venait de les faire s'esquiver se fortifiait de leur entente à réprouver l'attitude de M. Chesne, devenu la fable du pays, pour un refus de payement à un ouvrier dont il trouvait le salaire trop élevé, et aussi par l'inconvenance qu'il avait témoignée envers le curé, venant le prier de souscrire en faveur de pauvres gens. D'autres détails de ce genre donnaient une pauvre idée du gros homme, vaniteux et égoïste, et qui aurait dû se faire pardonner sa richesse à force de générosité.
« Ah ! les mauvais riches, dit Sonia, la belle menace de l'Ecriture contre eux !... » Mais de nouveau ils reculèrent comme à la vue d'un serpent.
« Gouffre ! . . . Croque-Mitaine ! » soulEa comi-
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quement Noël. Juste en face d'eux, à l'issue du chemin, se tenait le docteur Mirage, contemplant un gros champignon vénéneux. Heureusement, la tête baissée, il ne les avait pas aperçus. Bien vite ils rebroussèrent, comme des enfants qu'un Masque terrifie, loin de la maladie et de la mort incarnées par le vieil homme. Mais, d'autre part, les grosses voix des Chesne approchaient. Pris entre deux feux! C'est alors que Sonia, par une inspiration osée et charmante, rassemblant d'un tour de main sa robe, se jeta dans le taillis, d'un élan de biche. Ce bond effaré fut si leste que Noël, sans trouver un mot, s'élança derrière elle, au travers des branches qui lui cinglaient le visage. Son amour en reçut un coup de fouet. Il se dit : « Maintenant ou jamais, il faut que je parle! »
Sonia, qui se retournait, lut-elle dans ses yeux son intention ? Par pudeur, ou par malice, voulut-elle s'y soustraire? Elle fonça en avant, tout le corps en fuite, gracieuse. La descente sombrait rapide; on glissait sur les feuilles et sur le sol humide; il fallait se retenir aux arbres. Le sous-bois, à cette place, était profond, éclairé d'un beau jour vert. Ne voyant pas la route, il semblait qu'on dégringolât dans la Seine, qui coulait au bas des branches.
Noël, craignant que la jeune fille ne tombât, murmurait, suppliant: « Sonia! Sonia!... » et n'osait dire davantage. La route blanche tout à coup apparut, au bas d'un talus si haut, que Sonia hésita à sauter.
Haletante, elle rattachait son peigne d'écaillé, un peu déplacé; ses bras levés dessinaient la finesse de sa taille; son sourire, en son teint animé par la course, était espiègle et divinement tendre : on y lisait une confusion rayonnante. Noël, pour qu'elle descendît, lui tendit les bras : elle s'y laissa couler; une seconde il la tint au vol, toute contre lui , et la déposa sur la route à regret.
Ce fut tout. Il ne fit pas de déclaration.
Graves, silencieux, ils s'en allèrent ainsi lentement, vers Sonnelles. Ah I les belles déclarations sonores, les pompeuses phrases de roman : mensonge! dans la vie, l'amour ne parle guère. Et Noël se rappela, avec une émotion reconnaissante, ce que Sonia lui avait dit, jadis, dans le verger : « Ce doit être, j'imagine, un sentiment si discret, presque muet dans ses joies et dans ses douleurs ! »
Oui, mais ils parleraient tout à l'heure, ou demain, ou plus tard, une fois fiancés. Et alors... ils n'auraient rien perdu pour attendre!
Aussi bien, le même instinct de pudeur qui leur avait fermé la bouche les invitait, bientôt, à sortir du trouble exquis où les entraînait leur silence. C'est la fatalité des situations extrêmes qu'elles ne peuvent se prolonger, et qu'après les avoir savourées en une sorte d'accablement, tantôt délicieux, parfois amer, force nous est de recourir à la parole, pourtant
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impuissante à épancher le trop-plein du cœur. La longue montée qui se dressait, caillouteuse, bordée du clair ruisselet, imposait d'ailleurs l'échange de quelques mots, coupant de leur sonorité vivante le grand silence mort du paysage. C'était un de ces instants où l'on n'aperçoit pas un être et où il semble que la terre soit vide. Noël et Sonia pouvaient, devaient se croire seuls au monde ; et rien ne les empêchait de se dire, à âme ouverte, l'ultime aveu si poignant, qu'il en devenait presque douloureux, malgré sa douceur. Mais il n'est pas de langage direct pour ceux qu'une sensibilité haute domine ; et ce n'est que des à peu près, hésitants et timides, qu'ils osent suggérer ce qui leur semble si difficile, et presque brutal à dire.
«Ce voyage..., murmura-t-il. Comptez-vous toujours partir? »
Aussitôt il regretta sa gaucherie, comme s'il pouvait, maintejiant, laisser planer là-dessus le moindre doute. Sonia le regarda, presque étonnée ; et dans son trouble :
« Mais... je ne sais, oui. »
Comme c'était peu ce qu'ils eussent voulu se dire, et comme ils s'entendaient mieux dans le silence! Aussi, un grand moment encore, ils se turent.
« Prolongeriez-vous longtemps votre séjour en Amérique? demandait-il, inquiet.
— Quelques mois... », et elle parut déconcertée.
Ils allaient côte à côte, de plus en plus lentement, alanguis et incertains, maintenant, craignant de voir s'éloigner le bonheur, qui cependant était là, à portée de leur main.
«Vous ne regretteriez pas Sonnelles? balbutia-t-il, à la fois avec crainte et reproche.
— J'y reviendrais l'été prochain », fit-elle avec un peu de malice inconsciente.
Il baissa le front, déçu, épouvanté à l'idée d'un avenir si lointain. Et de nouveau criait en lui la voix intérieure, l'instinct sûr et caché : « Parle, mais parle donc, pauvre homme! » Il rassembla son courage, et s'arrêtant :
« Pourquoi partir? »
Elle le regarda ; et il vit courir éperdument le ruisselet, il lui sembla que la terre tournait autour de lui.
« Pourquoi?... » répétait-elle vaguement ; sesyeuxgris reflétaientla tendresse du paysage; et toute sa personne, exhalant une grâce noble et chaste, revêtait un aspect de mystère et d'inconnu qui la différenciait de toutes les femmes, la consacrait l'unique, l'élue.
Il implora :
« Ne partez pas.... »
Et il ajouta :
« Soyez ma femme ! »
Elle ouvrit de grands yeux, fit un sourire d'enfant, puis s'empourpra comme les coquelicots ; ses yeux se mouillèrent, et son visage eut le charme inexprimable d'un rayon de soleil à travers la pluie.
« Je ne vous ai pas offensée?... » fit-il d'un ton d'angoisse, où l'espoir tremblait.
Elle secoua lentement la tête.
« Vous consentez donc?... » fit-il tout bas.
Et elle sans le regarder :
« Oui. »
L'accablement de son bonheur le rendit muet ; il se remit à marcher auprès d'elle, sans savoir qu'il marchait, à regarder les champs, sans les voir, à sourire, avec une envie folle de pleurer. Enfin il murmura :
« Que vous êtes bonne!... Ah ! toute ma vie, toute ma vie!... ».
Ils avaient atteint le haut de la côte, devant l'église au toit moussu, aux vieux contreforts gris. Un même besoin de solenniser leur engagement et de sanctifier la seconde présente les poussa, sans en exprimer l'intention, à entrer, afin de mettre leur avenir sous la protection de vieilles et tutélaires croyances, d'enchaîner le souvenir de cette émotion suprême à leurs impressions toujours vivantes d'enfance. Et la paix recueillie de la maison d'ombre tomba, comme un manteau de fraîcheur, sur leurs épaules ; une odeur d'encens, éparse, montait dans l'église pauvre; la Vierge à la robe bleue constellée d'étoiles souriait.
Là-bas, dans la rangée vide des bancs, près du chœur, une vieille femme qu'ils n'avaient pas vue leva la tête et la replongea immédiatement entre ses mains : Marie-Anne ! Sonia alla s'agenouiller près d'elle. Longtemps elles
restèrent ainsi. Quand elles se relevèrent, presque en môme temps, Noël les vit venir à lui, qui souriaient d'un air grave et absorbé. Grande, avecautorité, mit ses doigts au bénitier, effleura la main de Sonia, celle de Noël, et tous trois, en gage fraternel, s'enveloppèrent du lien mystique d'un signe de croix.
GRANDE est entrée, sans avoir frappé cette fois, dans le cabinet de travail de son frère. Le soir va descendre ; par les baies ouvertes, la fraîcheur souffle avec un petit goût de brume. Les champs bleuissent et une fumée blanche s'exhale des lointains. Noël, debout, s'encadre en noir dans le jour blême. Timidement, elle demande :
« Tu ne veux pas ta lampe ? Tu ne travailles pas? »
Il répond : « Non », d'une voix un peu changée; et il lui saisit la main ; c'est de part et d'autre une étreinte de doigts qui serrent à briser, une si longue, si longue étreinte... qu'il semble que, de l'un à l'autre, leurs âmes vont et s'échangent.
« Chère sœur! murmure-t-il enfin.
— Mon ami, tu peux parler. Va, mon cœur t'écoute. »
Elle a un petit frisson. Il se méprend et ferme les larges vitres, guide Marie-Anne dans l'ombre et la fait asseoirdans un grand fauteuil.
Elle entend un bruit de mains fourrageant auprès d'un bougeoir.
« Non, n'allume pas, c'est inutile ! » Un peu d'angoisse a passé dans sa voix ; elle ne veut pas, sans doute, qu'il puisse voir son visage. Il s'est assis sur une chaise basse, presque à ses genoux; et là, lui reprenant une main afin de rester en communion, il lui dit, à la fois étouffé d'espoir et de bonheur, mais tremblant qu'elle n'aille souffrir :
« Grande, ma chère, tu as compris, n'est-ce pas? J'aime... cette jeune fille. »
Le nom de Sonia lui est venu aux lèvres, mais il n'a osé le prononcer.
Un soupir; et une voix basse, indistincte, lui répond :
« Eh bien, il faut l'épouser ! »
Il sent là tout l'arrachement du sacrifice, l'amertume de la chose consentie; il s'incline et lui baise la main. L'autre main de Grande se pose dans ses cheveux, comme lorsqu'il était enfant, une main jeune alors, aujourd'hui froide et séchée, mais qui le caresse doucement, si doucement.... Tout ce qu'il y a de bonté dans ce frôlement le pénètre. Ont-ils bien pu se méprendre, souffrir de froideurs cruelles? Son cœur fond :
« Grande, tu m'aimes encore, n'est-ce pas ?
— Oh! mon petit, mon petit!... » répondelle ; et il sent le poids de la vieille main crispée, qui lui- serre et lui relève le front.
afin qu'il puisse lire dans les yeux de sa meilleure amie qu'elle ne l'a jamais tant aimé qu'à ce moment où elle va le perdre.
« Grande, pardonne-moi, fait-il, nous t'aimerons tant ! »
Elle répond :
« Je ne doute pas de ton cœur. »
Par ce mot qui l'isole, elle met à l'écart malgré elle 1' « autre », l'intruse.
Il voudrait plaider pour elle, et, malgré lui, craint le mauvais présage de cette réponse. Il est si plein de tendresse qu'il lui semble que rien n'est plus facile que de s'aimer. Et, pourtant, il sait très bien que les âmes les plus faites pour s'uniront leurs écarts involontaires et leur mésintelligence forcée. Comme il en coûte de s'exprimer, pourtant! II avait tant à dire, et maintenant quelque chose en lui s'est séché ; il craint d'employer des mots qui peinent Marie-Anne. Ah ! la bonne volonté est peu de chose, dans la vie....
Mais elle, magnétiquement avertie, veut réparer et dit :
« Sois heureux, mon cher frère, jouis de ta jeunesse et de ton avenir. Vois-tu, je ne veux que ton bonheur ! »
Mais elle ajoute, par un retour si légitime :
« Moi, ma vie est finie. »
II proteste, à cœur perdu :
« Pourquoi, finie ?
— Puisque tu veux me quitter. »
AfA GRANDE
C'est ditavec tant de douceur et d'indulgence que le reproche ne lui semble pas amer; aussi s'émeut-il :
« Moi, mais comment te quitter? Peux-tu imaginer que nous séparions nos vies? Notre foyer restera le même; il n'y aura qu'une amie de plus pour toi dans la maison. »
Elle était noyée dans l'ombre, maintenant. Il ne pouvait voir ses yeux, ni tout ce qu'ils exprimaient. Heureusement! car cette obscurité lui cachait la seule chose dont Marie-Anne n'était pas maîtresse, son visage, où des larmes rares coulaient j usqu'à ses lèvres douloureuses : pauvres sanglots de vieillards qu'on n'entend pas, et qui ne soulèvent môme plus leur poitrine ni n'oppressent leur respiration. Mais il devina, et bouleversé :
« Tu pleures ?...
— C'est le passé, dit-elle, nos habitudes, notre intimité. .le ne t'aurai plus, toi qui étais tout pour moi. Toutes mes pensées se rapportaient à ta vie, jusqu'aux petits soins du ménage et aux coquetteries de ta toilette. Je me rappelle tant de choses, quand tu étais petit!... Mais ne crains rien, je serai forte. »
Alors vaincu, d'un élan généreux, mais qui, à peine formulé, se repentit, avec la peur lâche qu'elle n'acceptât, il dit :
« Veux-tu que je renonce? »
Elle répondit :
« Non, jnainienant le sacrifice est fait pour moi. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai souf-
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fert. Au premier jour, j'avais deviné ce qui arrive.
— Mais — insinua-t-il avec un peu de jésuitisme inconscient qu'ont les plus loyaux, pris entre des devoirs opposés — rien ne dit que Mme Tratkoff consente.... »
Elle eut une belle révolte d'orgueil : Son Noël!... on ne voudrait pas de lui !... Elle voudrait bien voir! Elle dit nettement :
« C'est mon affaire. »
Il se demanda si toutes deux, en leurs futurs rapports de belles-mères, n'allaient pas se prendre de travers, et compliquer d'aigreurs une situation aussi délicate. C'avait été si simple, entre Sonia et lui !... La main de Grande, qu'il tenait dans la sienne, était devenue chaude et fiévreuse :
« Que ferez-vous ? dit-elle, agitée déjà de soucis d'avenir. Vous prendrez une petite maison ? Dans quel quartier ? Aurez-vous un jardin pour Snorr et Frimousse? »
Ces mots lui firent mal : cette soumission forcée au jeune ménage, à la nouvelle venue; et il répliqua :
« Mais notre rez-de-chaussée de la rue Notre- Dame-des-Champs n'est-il pas très bien? Nous y avons trop de pièces pour nous deux. Une fois remis à neuf et arrangé, ce sera charmant. »
De Mme Tratkoff il ne fut pas question ; elle avait toujours déclaré qu'elle ne vivrait jamais, par principe, avec Sonia mariée. Mlle Guislain soupira :
« Ne vaut-il pas mieux que je vous suive dans un appartement inconnu, où je n'aurai pas mes vieilles habitudes à perdre, où je pourrai m'effacer, vivre dans un coin ? »
La femme reste toujours femme, un être faible qui se défend. Cette tactique, dans la lutte éternelle que nos intérêts disputent, si toutefois c'en était une, réussit. Noël dit :
« Mais, Grande, il n'y aura rien de changé à vos habitudes. Que parlez-vous d'abdiquer? c'est vous qui conduirez la maison et tiendrez le ménage.
— Mon am i , tu ne peux engager que toi ; si ta «femme »... (ce mot lui racla la gorge) : une jeune femme doit vouloir commander; il est impossible que nous gouvernions ensemble.
— Vous gouvernerez seule, ma sœur. Sonia, j'espère, ne demandera pas mieux de se fier à vous; si vous consentez à mener toujours la barque comme vous la menez si bien, c'est un fardeau dont nous vous saurons gré de nous délivrer.
— Je crains que ce ne soit impossible, Noël, dit-elle — soit qu'elle le crût, soit pour se faire prier.
— Si, Marie-Anne, tu verras ! »
La nuit était complètement tombée ; elle enveloppait d'un suaire la vieille fille qui, vaincue, anéantie, se sentait dissoudre en ces limbes de deuil. Son frère respectait ce silence et regardait loin dans les champs, un grand peuplier perdu dans l'azur foncé.
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« Quand devrai-je faire les démarches?
demanda-t-elle tout à coup. Ne sera-t-il pas temps à Paris? Et puis, leur voyage,... ne trouves-tu pas que c'est trop hâtif? »
Un léger pressement de main l'avertit; elle se rendit à cette prière :
« Accorde-moi trois jours, dit-elle, et j'irai. »
La main la pressa plus fort, reconnaissante. Et comme ils écoutaient, muets, des voix tristes et tendres, en eux, une clarté de lait coula du ciel, inonda la campagne. Une àme subtile flotta dans l'air; le peuplier s'argenta: l'azur devint pâle, et sur les coteaux montait la lune blanche.
Songeant combien il devait être tard, puisque Margaude, par une sorte de divination complice, comme en ont les frustes et les simples, avait respecté leur solitude, ils descendirent. Il semblait à Mlle Guislain, dans l'escalier tournant, s'enfoncer en des ténèbres d'avenir. Noël, une seconde aussi, la partagea, cette sensation superstitieuse. Mais à la belle lumière de la lampe, devant la nappe blanche et scintillante où fumait la soupière, il ne pensa plus qu'à ce qui lui arrivait de bien, de bon et de beau. Étant jeune, il avait faim ; mais, Marie-Anne mangeant peu, par délicatesse il lit comme elle.
Dire que Mme Tratkoff'ne s'attendait à rien et ne soupçonnait rien, serait excessif. Tout de suite Noël lui avait plu, et si elle n'avait pas
connu l'éloignement de sa fille pour le mariage, éloignement qui n'était chez elle que l'amour de l'indépendance, l'horreur des conventions banales et du flirt convenu, elle eût certainement prôné davantage le jeune homme, et fait miroiter aux yeux de Sonia son mérite, ainsi que les avantages moraux et pratiques de cette union. L'opinion flatteuse qu'elle avait des gens étant le reflet de celle qu'elle supposait qu'ils avaient d'elle-même, son amour-propre, caressé par la politesse et les égards de Noël, la prédisposait fort en sa faveur : elle le jugeait d'excellent ton. Ce brevet de bonnes manières qu'elle lui décernait, lui suffisait; car, pensaitelle naïvement, étant d'abord un bon gendre, nul doute qu'il fût de reste un bon mari. En son absence, elle avait risqué plus d'une allusion à son égard, mais sans succès, Sonia se livrant peu. Mme Tratkofl" ne se démontait pas pour si peu ; elle avait des inventions si bizarres, celle-ci entre autres:
« Plus j'y pense (elle affectait un air de profonde méditation), plus ce M. Noël ressemble à Serge Pavlovitch Klouskine. Tu ne l'as pas connu, ma chère? c'était un bel homme!... 11 a été très amoureux de moi dans le temps; et si je n'avais pas épousé ton père ! Hem !... 11 est mort bien lamentablement, ce pauvre Klouskine : il passait dans une rue, quand une femme que son mari jetait par la fenêtre, lui est tombée sur la tête. Il a été aplati comme un bline ! C'est étonnant, vois-tu, comme
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M. Guislain lui ressemble, de profil surtout; mais l'autre était mieux. Et sans la femme que son mari..., un affreux moujik : on l'a pendu !
— Quels contes me faites-vous là, maman? répondait Sonia, en réprimant un imperceptible mouvement d'épaules.
— Mais, ma chère, reprenait-elle vexée, ce ne sont pas des contes. Ce Klouskine était très remarquable; j'ai toujours pensé que s'il avait vécu, j'aurais pu l'épouser en secondes noces! Car, enfin (elle jetait un coup d'œil dans la glace), je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas remariée. J'ai l'œil sain et la peau fraîche. Saistu que ce grand colonel de cuirassiers, cet hiver, au bal de l'ambassade, me faisait des déclarations en me conduisant au buffet, Hé ! ma chère, s'il allait vouloir m'épouser, lui aussi 1
— Maman, s'écriait Sonia en se bouchant les oreilles, taisez-'/ous, je vous en prie : vous me feriez croire que vous devenez folle 1
— Sonia, tu me blesses, ripostait-elle avec beaucoup de dignité. 11 n'y a jamais eu de fous dans ma famille. Il n'y en a eu qu'un dans celle de ton père ; et encore l'oncle Thadée n'était-il pas précisément fou; sa manie consistait à avoir peur des mouches, et, quand il en voyait une, à se cacher sous son lit en appelant au secours le Tsar, notre père! D'ailleurs, ça ne le prenait que par le vent d'est ! »
Pour faire taire sa mère, Sonia s'asseyait au piano, en tirait des arpèges et des trilles; celle-
cl se résignait et au bout d'un instant s'écriait:
«Joue-moi, ma pigeonne, joue-moi la sonate de Beethoven que j'aime tant, tu sais ? »
Et, fini le morceau, qu'elle avait écouté avec ravissement, elle sursautait :
« 11 faut faire les malles, à quoi pensonsnous! Mâcha ! viens m'aider! »
Depuis trois semaines, la maison était en rumeur et en désordre; du linge traînait sur les meubles; des livres, des partitions s'écroulaient dans les coins.
Et Mme Tratkoif reprenait :
« C'est égal, tu verras, l'été prochain, à notre retour d'Amérique (elle levait en l'air un doigt prophétique), crois-moi, il sortira de tout cela quelque chose de bon! »
Sonia se détournait, rougissante, partagée entre l'envie de se fâcher ou de rire.
Le troisième jour s'était levé. C'était l'avantveille du départ. Pas un mot, dans l'intervalle, au sujet de la démarche convenue, n'avait été échangé entre Mlle Guislain et son frère. Noël, toute la matinée, regarda avec inquiétude les nuages; des giboulées traversaient le ciel, coupées d'éclaircies de soleil. Par prudence, on commanda la voiture du père Rouquet.
Marie-Anne eût voulu aller seule, en ambassadrice, et si son frère l'eût écoutée, elle eût écrit, d'abord, à Mme Tratkofî pour lui demander une entrevue solennelle; mais lui, ennemi de toute oiseuse formalité, l'avait
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décidée à une visite très simple, dans laquelle il l'accompagnerait, quitte à la laisser seule pendant la demande. Déjà la voiture attendait, sous la pluie. Dans la salle à manger, dont il préférait la chaleur gaie au froid et à l'apparat du salon, Noël entendait, à travers la cloison, Margaude remuer dans la cuisine; et cela lui était agréable, les bruits familiers de la maison l'entourant d'une intimité cordiale. Marie- Anne, qui se préparait là-haut, seule, selon sa coutume, se faisait attendre.
Pour tromper le temps, il caressa le chat, qui fît le gros dos, ronronna et vint frotter sa tête contre lui.
« Oui, Frimousse, oui, dit-il, c'est comme cela! »
Le chat le regarda, profondément, poussa un miaou plaintif, puis, incrédule ou dédaigneux, lui tourna le dos en lui balayant le visage de sa queue soyeuse. Snorr, jaloux, s'était levé, et, tout frétillant, il caressait son maître. Margaude ouvrit la porte, les mains chargées d'argenterie, qu'elle disposa dans l'armoire.
« Eh bien, Margaude, il pleut? fit-il de bonne humeur.
— Bien sûr, monsieur! Ça va faire du bien à la terre. »
Ils se sourirent presque, d'un air satisfait, comme si rien ne venait plus à propos que cette pluie, qui, cependant, risquait d'endommager la robe de mademoiselle. On frappa à
l'entrée; la servante y courut et introduisit M. Kastor, tout ruisselant sous un caoutchouc. Il ne s'excusa pas d'inonder le corridor.
« Enfin ! s'écria-t-il, il pleut ! Je ne sais rien de bête comme le soleil. La pluie au moins vous lave les idées! Je viens vous emprunter le dernier volume de Victor Hugo. »
Noël s'étonna ; sa surprise s'accrut de voir que M. Kastor avait meilleure mine; ses joues prenaient du gras; ses mollets, était-ce une illusion? se rembourraient presque. Le bon air, les rôtis de l'auberge du Pin blanc et k confort familial y contribuaient, sans doute.
« Oh ! s'exclama le poète ; ce n'est pas pour moi, c'est pour prêter à ma cousine Loyse. » Il voulait dire Louise, sans doute. Noël avait aperçu cette jeune personne, une brunette piquante, ma foi, et M. Kastor assez assidu auprès d'elle. « Tiens, tiens!... est-ce que son pessimisme... ? »
« Voilà le livre! »
M. Kastor le prit avec précaution, comme s'il avait peur d'attraper le choléra, et, pour plus de précaution, il l'enveloppa d'un journal. « Ces femelles!... soupira-t-il avec un mépris indulgent. — Voilà les vers qu'elles comprennent! Peuh ! après tout, ce Victor Hugo a fait UN beau vers dans sa vie ! »
Ah ! lequel?... Noël eût bien voulu le savoir, mais il n'en eut pas le temps : Mlle Guislain venait d'apparaître, en un frou-frou de robe
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empesée. Comme elle s'était faite belle ! Pauvre
Grande! Une capote de jais sur ses bandeaux gris, sa longue robe de soie mauve des grands jours, un camée sur la poitrine, des bracelets aux manches ; et dans le sourire quelque chose de souriant, de triste et d'altier qui semblait dire :
« N'est-ce pas que je suis bien comme cela ?»
Noël pensa à ces victimes antiques, parées de fleurs pour le sacrifice. Margaude, dans une admiration à la fois inquiète et réjouie, admirait sa maîtresse. On ouvrit les parapluies. M. Kastor s'éclipsa, et, dans un silence préoccupé qui devait durer jusqu'au pont de iMalves, les Guislain s'enfournèrent sous la capote de la voiture.
Mme Tratkoff n'attendait personne par un temps pareil. Le malheur voulut que les Guislain sonnèrent au moment où, un foulard sur la figure, elle commençait, dans un grand fauteuil, sa sieste. Brusquement réveillée, elle leur apparut toute rouge et les yeux bouffis, habillée d'un simple peignoir bleu tendre, coquet, il est vrai, et garni de dentelles. Mais, en voyant Mlle Guislain en- grande toilette, elle se confondit en excuses dépitées, d'avoir été ainsi surprise. Si elle avait su, pensa-t-elle, elle aurait mis sa robe de peluche; car elle gardait le goût des toilettes trop jeunes.
« Figurez-vous, bavarda-t-elle, Sonia et Etoile sont justement sorties. Elles ont déjeuné à Brolande, chez des amis; mais elles
vont rentrer; je m'étonne qu'elles ne soient pas déjà là.
— Si vous le permettez, dit Marie-Anne, mon frère ira au-devant d'elles; et je vous demanderai la permission de vous entretenir seule, quelques instants. »
Mme Tratkoff se dressa en pied, avec une agitation extraordinaire.
« Certainement, certainement, mais pardonnez d'abord.... Non, décidément, je ne puis vous recevoir ainsi ; l'affaire d'une minute et je m'habille. Pardonnez, ce sera fait tout de suite! »
Il fut impossible de la retenir, tant elle s'était précipitée dehors avec impétuosité.
« Vous voyez, Noël, dit gravement Marie- Anne, en refermant elle-même la porte que, dans sa précipitation, Mme Tratkoff avait laissée entre-bâillée — vous voyez, j'aurais dû la prévenir d'avance.
— Mais non, chère sœur, tout ira bien ! » Et, par contenance, il se mit à examiner des
bibelots sur une étagère; il s'approcha ensuite de la fenêtre et regarda les tilleuls. Il les avait admirés par un temps de pluie semblable, le jour où il avait vu Sonia dans cette maison pour la première fois, et où elle lui avait chanté du Schumann. II apercevait aussi le verger mouillé. Un parfum de feuilles humides, comme alors, mais plus pénétrant, s'élevait du jardin. Marie-Anne, immobile dans un fauteuil, ses mains gantées jointes, les yeux
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relevés, fixait sur lui un regard indéfinissable. Ils restèrent ainsi cinq bonnes minutes, gênés par ce silence d'attente, avec l'envie de se parler bas.
« Mille fois pardon — minauda Mme Tratkoff réapparaissant en sa robe de peluche, les doigts chargés de bagues, et secouant un éventail ; elle avait mis aussi du rouge. — Mais, vraiment, j'étais si peu convenable!... »
Bien vite, Noël prenait congé. D'après les indications qu'elle lui donnait, il ne pouvait manquer de rencontrer les jeunes filles.
Une fois seules, les deux femmes se regardèrent, empruntées, dans leurs belles toilettes. M me Tratkoff avait le sourire le plus engageant, et cependant le pli de ses sourcils et le virement de ses prunelles trahissaient l'inquiétude. Marie-Anne avait pâli ; mais elle fit bonne contenance.
« Je suis, dit-elle d'une voix qui se raffermit peu à peu, chargée d'une mission qui ne vous surprendra peut-être qu'à demi : mon frère aime Mlle Sonia, et je viens, en son nom, vous demander sa main. »
Mme Tratkoff, qu'elle s'y attendît ou non, crut bien faire de manifester son émotion appropriée : elle écarquilla les yeux et la bouche d'une façon effrayante, comme un poisson qui pâme :
« Dieu ! Dieu! fit-elle, se peut-il?^ »
Puis, le naturel l'emportant, elle fondit en pleurs et s'effondra toute.
« Non, non, c'est innpossible! Sonetchka, ma petite pigeonne ! La séparer de moi ! Oh ! quelle épreuve, quelle épreuve pour une mère ! »
Et avec incohérence :
« Mais y pensez-vous ? l'avant-veille du départ? Comme cela, on ne me prévient pas! Il Taime, et moi qui ne sais rien ! Il a trompé, trompé ma confiance! Et elle, comme elle a dissimulé. Mais il faut tout défaire, et les malles qui sont faites ? Que n'a-t-il parlé huit jours plus tôt ?...»
Un tremblement nerveux semblait présager, chez elle, une proche attaque de nerfs, quand, heureusement, un flacon de sels qu'elle aperçut et qu'elle aspira violemment, la ragaillardit. Elle avait vu aussi, du coin de l'œil, que Mlle Guislain n'avait pas l'air très content. Aussi, avec une volubilité extrême :
« Mais comment, je suis très honorée ! C'est-à-dire, je ne sais, peut-être devrais-je demander réflexion? M. Noël certainement est un garçon « chairmant », oh « chairmant » ! Et si ma fille.... Elle aura trois cent mille francs de dot et j'irai vivre en Amérique. Voyez un peu comme elle m'a trompée, ah ! ah ! ah ! »
Des rires aux pleurs, des pleurs aux rires, Mme Tralkofl, que ses larmes, en délayant le fard de son visage, avait toute barbouillée, passa enfin à un état d'exaltation mixte où il fut possible à Mlle Guislain de s'entendre avec elle et de débattre les principaux points des
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accordailles. Ce ne fut pas sans heurts ni cahots, interruptions nerveuses et protestations loquaces de la bonne dame ; mais Marie-Anne s'était promis de rester calme; et elles causaient en assez bonne intelligence, depuis une heure, quand on frappa timidement à la porte : « Peut-on entrer ? dit Sonia en montrant la tête.
— Non, dit la mère, non, à moins que tu ne ramènes ton ramier rouge; ne l'as-tu pas rencontré, par hasard ? Voyez comme elle prend feu! la sournoise. (Et apercevant Noël qui se dissimulait derrière Sonia :) Avancetoi, avance un peu, mon petit père! Eh bien, qu'est-ce que j'apprends? Tu veux l'épouser ? Que la bénédiction du Christ soit sur toi ! Que dis-tu, Sonetchka? Te plaît-il ? Alors prendsle devant la face du ciel et de la terre. Pourquoi ne t'embrasse-t-il pas? 11 le peut, s'il le veut. »
Noël ouvrit les bras et étreignit son amie, fraîche de pluie, comme une fleur à la rosée; une goutte d'eau brillait encore dans ses cheveux ; et elle exhalait le parfum de la vie éternelle.
« A mon tour ! » dit Mme Tratkoff.
Noël l'embrassa aussi, tandis que Sonia s'agenouillait devant Mlle Guislain ; et tendrement :
« Aimez-moi un peu, mademoiselle.
— Oui, mon enfant, de tout mon cœur ! répondit la veille fille très émue, en la baisant au front.
— Jinny, appela Mme Tratkoff, pourquoi n'entres-tu pas?»
Le fier sourire, la beauté de lumière de miss Star firent irruption dans la pièce. Oh! comme elle était rose. Elle comprenait donc le français, cette fois ? Quels bons shake-hands sa main douce, à serre d'acier, donna !
« Mâcha! Mâcha! » cria très fort Mme Tratkoff; et à la servante aux yeux bridés, au type populaire russe, elle dit, le doigt tendu vers Noël :
« Voilà le maître. Il épouse Sonetchka. »
La servante, s'inclinant, baisa le bas de la robe de la jeune fille et fit au fiancé une révérence jusqu'à terre. Mme Tratkoff ajouta :
« Défais les malles, à présent ! »
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