AM GRAS DE
trajets en chemin de fer, les séjours d'hôtel, les promenades en voiture, les longues heures dans les musées ; Sonia souriait, à cette vision de bleu etde soleil, pensait à la baie de Naples et à la mer sans reflux; Mlle Guislain, elle, songeait avec amertume à cette séparation possible, à son isolement à la campagne, dans la maison vide de Sonnelles. En ce projet, peut-être chimérique, elle voyait une ingratitude, l'égoïsme àdeux de jeunes gens méprisant sa vieillesse. Ils semblaient bien loin d'elle, en ce moment; elle profita d'un moment où Noël lisait à Sonia une page de Henri Heine pour se retirer dans sa chambre; et ils étaient si absorbés l'un par l'autre, qu'ils ne s'aperçurent que bien après de son départ.
Ce soir-là, elle se coucha sans avoir échangé avec eux le baiser de paix.
Une lettre de Mme Tralkofï arriva le lendemain, quatre pages hachées, d'une écriture presque illisible. Elle dépeignait son arrivée à New- York, et mêlait les détails enfantins aux réflexions saugrenues. « Je te dirai, ma pigeonne — écrivait-elle entre autres choses — que j'ai trouvé ta sœur Marpha très embellie; son bébé est superbe. Quant àDick (c'était son gendre), tu sais comme il est prévenant, et que je le préfère même à ta sœur, s'il est possible. Leur accueil a passé toutes mes espérances ; non, je ne puis te dire les bontés, les soins et les gentillesses qu'ils ont pour moi.
Par exemple, on mange trop et trop bien chez eux. Je l'ai dit à Dick : « Si c'est pour moi, Dick, ne faites que trois plats, un poisson et un entremets, ce sera bien suffisant! » Dick gagne beaucoup d'argent, et a une très belle clientèle; c'est le meilleur médecin de son quartier. Mais tu ne saurais croire combien Marpha a engraissé. C'est son régime. Elle ne fait pas assez d'exercice. Je le lui ai dit, je l'ai dit encore à Dick! »
Une interruption suivait; et la lettre, reprise huit jours après avec une plume et une encre différentes, montrait un enthousiasme croissant : « Itty Babe (elle appelait ainsi son
petit-fils) est le plus drôle enfant du monde. A trois ans, il chante et danse la gigue. Je ne sais pas s'ils veulent en faire un clown, mais il annonce les plus brillantes dispositions; il fait aussi les grimaces avec un art remarquable. Entre nous, je crois qu'il est extrêmement gâté, ce petit. Marpha en est folle, et son père aussi. Mais ils le gâtent trop. Je l'ai ditàDick, je l'ai dit aussi à Marpha! »
Et quelques lignes plus loin :
« Marpha, qu'on ne pouvait jamais faire habiller autrefois, est devenue si coquette, si coquette, que tu ne la reconnaîtrais pas : elle change dérobe trois fois par jour. C'est trop, je le lui ai dit, je l'ai dit à Dick aussi! »
Peut-être avait-elle dit trop de choses à Dick, car quelques lignes ajoutées, en travers de sa lettre, au départ du courrier, trahissaient, en leurs jambages dévergondés, une agitation imprévue :
« Je t'écrirai plus longuement un autre jour, ma pigeonne. Il s'est passé hier des petits, oh ! très petits incidents, mais qui me semblent significatifs. Je ne sais si je dois conserver une aussi bonne opinion au sujet de Marpha et de son mari. Non que j'aie à m'en plaindre oh! Dieu! je ne le souffrirais pas, mais... hem ! Et puis je te dirai que le bébé est trop gâté. Il a pleuré toute la nuit dernière et m'a empêchée de dormir. Aussi i.i-jeune migraine qui me bouche les yeux. D'ailleurs, vraiment, ils mangent trop, ils sont tous trop gras. Je
l'ai répété à Dick, qui a détourné la conversation, et à Marpha, qui s'est mise à chanter une chanson nègre, une chanson comique très déplacée dans la circonstance! Mais je te reparlerai de tout cela. »
Il était difficile de se reconnaître au milieu des nombreux feuillets en papier pel ure d'ognon sur lesquels Mme Tratkoff avait écrit sa lettre. Sonia ne les déchiffra pas sans peine; elle était seule en ce moment dans le hall avec Mlle Guislain; par instinct gracieux, elle éprouva le besoin de dire, en repliant sa lettre :
« Ma mère va bien, elle a fait un bon voyage et elle me charge de toutes ses tendresses pour vous. »
Grande inclina sa tête, tandis que Sonia, se retirant dans sa chambre, allait répondre à sa mère. La porte venait de se refermer, et Grande, qui avait une peur extrême du feu, s'approcha de la cheminée pour arranger les bûches. Comme elle se baissait, un petit feuillet écrit attira son attention ; il avait dû échapper à Sonia et tomber quand elle ouvrit sa lettre, Mlle Guislain le ramassa sans aucune envie indiscrète de le lire; mais, par hasard, son nom, entre les lignes, lui sauta aux yeux. Un pressentiment curieuxl'agita, une intuition méfiante. En toute autre circonstance elle ne se serait jamais, trop fière pour cela, abaissée à lire une lettre en cachette; mais le démon qui perdit Eve la tenta; elle eut le désir cuisant, impérieux, de savoir ce qu'on disait d'elle; et,
devenant très rouge, craignant d'être surprise, avec une angoisse d'enfant coupable, elle déchiffra ces mots, écrits sans méchanceté par Mme Tratkoff", mais avec le manque de tact qui la caractérisait :
« J'espère que tu l'entends bien avec Mlle Guislain, quoique..., hem ! son humeur ne soit pas toujours facile à supporter ; et, pour ma part, j'aime mieux vivre loin d'elle que près. Je souhaite que tout marche bien entre vous, quoique cela me semble peu probable, étant donnée la différence de vos caractères. Je ne veux pas te donner de conseils et me mêler de ce qui ne me regarde pas ; tu as accepté de te soumettre à elle par amour pour ton mari, c'est très bien, mais crois-moi, Sonetchka, ne te laisse jamais marcher sur le pied, non, jamais; autrement tu l'auras toujours écrasé ! . . . »
D'autres conseils suivaient; mais, dans un soubresaut de révolte, Marie-Anne s'arrêta, se refusant à en lire plus. L'effet de cette lecture fut terrible : elle ne fut pas seulement froissée, mais ulcérée d'être si peu comprise. Nesongeant pas que Sonia n'était en rien coupable, que probablement elle n'avait ni vu ni lu ce malencontreux feuillet, elle reporta sur la jeune femme un peu de la rancœur qu'elle voua dès lors à la mère. Cela lui fit l'effet d'une trahison; et l'idée que Mme Tratkoff avait péché par légèreté et maladresse ne lui vint pas. Elle la détesta cordialement. Heureusement sa fierté et
LE DRAME
la pureté de ses intentions la retinrent de faire un éclat, de se plaindre à Noël ou à Sonia. A quoi bon ? N'avait-elle pas pour elle sa conscience ? Mais ce papier ?... Grande faillit le brûler, cequi eût mieux valuet simplifiait tout. Mais elle s'en fit scrupule, ne se reconnaissant pas le droit de détruire ce qui ne lui appartenait pas. Laisser ce fragment de lettre à terre, à la place même où elle l'avait trouvé ?... Mais peut-être ne serait-ce pas Sonia qui le retrouverait, mais Noël ou une servante? Elle tenait toujours le papier mince qui lui faisait, dans sa vieille paume crispée, l'efi'et d'un charbon ardent. Sonia parut.
« Je crois que ceci vous appartient », dit Grande.
Sonia prit le Teuillet, avec un sincère étonnement, y jeta les yeux, puis rougit dans l'honnêteté de son âme. Dans cette rougeur, Marie-Anne crut voir une complicité, et un silence embarrassé régna. Combien il eût valu mieux s'expliquer ! Mais une mauvaise honte lui ferma la bouche. Et une visite fit diversion.
DE ce jour, les sentiments de Mlle Guislain, encore flottants, prirent une direction fixe. Irrésolue entre la tendresse et la malveillance, du moment qu'elle put supposer que Sonia lui était hostile, elle ne balança plus et, malgré elle, laissa voir fermement à la jeune femme qu'elle ne l'aimait point. Sonia, très bonne jusque-là, avait repoussé ce pressentiment, mais il lui fallut bien se rendre à l'évidence, surtout quand, après une ou deux petites mauvaises humeurs de Noël, elle crut qu'il prenait parti pour sa sœur et qu'il lui donnait tort, à elle.
Les âmes très fières, très pures, sans expérience de la vie, s'effarent affreusement devant de pareilles certitudes. Autant, la veille, elle était confiante en l'avenir, pleine de bonne volonté, autant elle eut peur et trembla, avec une révolte soudaine. Si son mari venait à lui manquer, si elle ne sentait pas qu'il la soutînt, qu'il la protégeât, la lutte serait trop inégale pour elle ; la peur d'être opprimée l'angoissa.
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Elle s'élevait bien, par l'intelligence, au-dessus des petites misères du côte à côte, et elle eût supporté très longtemps la domination tatillonne et inquiète de Marie-Anne, pourvu qu'elle pût se dire qu'en définitive cette vieille fille, malgré ses faiblesses et ses petitesses, l'aimait. Mais, comprenant enfin que Marie- Anne ne l'avait accueillie qu'à son corps défendant, et qu'elle verrait toujours en elle une étrangère et une intruse, Sonia souffrit cruellement.
Une seule chose pouvait la fortifier, l'amour et la protection de son mari. Or, par un de ces malentendus fréquents du cœur, après une insig-nifiante bouderie, elle s'imaginait que Noël l'aimait moins, préférait sa sœur, subissait l'influence et l'ascendant de celle-ci. Rien ne pouvait venir plus mal à propos qu'une telle imagination. Si Sonia doutait de son mari, elle doutait de tout, et l'avenir ne pouvait plus s'oifrir à elle que sous des teintes sombres. Pour la première fois, elle pesa le sacrifice qu'elle avait fait, en abdiquant toute direction et tout contrôle dans le ménage. Il lui semblait qu'elle aurait dû, par là, acheter la paix et le bonheur. S'ils lui manquaient, après une telle épreuve d'abnégation, était-ce juste? Si elle eût osé, elle eût demandé à Noël une explication confidentielle, mais elle balança, par pudeur, par fierté, par crainte des diflîcultés qu'il y a toujours à s'épancher, à risquer d'être mal comprise, de se voir calomniée. Elle respec-
tait, d'ailleurs, le repos de son mari : elle ne voulait pas qu'il fût dit qu'elle l'avait troublé.
Des idées tristes l'assaillirent toute une semaine. Cette affection fraternelle, dont elle ne s'était pas assez défiée, lui paraissait à présent beaucoup plus tenace, minutieuse, envahissante qu'autrefois. Le Noël qu'elle avait aimé, dans les champs libres de Sonnelles, lui avait paru alors autrement indépendant, tandis qu'ici, dans la maison close de Paris, il ne se dédoublait pas assez de Marie-Anne, tant, par la force des choses, elle était mêlée à leur vie, tant elle tenait à lui par des liens multiples et étroits. A son tour, Sonia fut jalouse de Grande, jalouse de l'ascendant qu'elle lui prêtait, jalouse de l'autorité que lui donnait son âge. Et, bien qu'elle restât tendre pour son mari et soumise et prévenante, à un malaise imprécis, nouveau dont il se sentait enveloppé, il eut désagréablement conscience que les choses n'allaient pas comme il l'avait espéré.
A qui la faute? A qui s'en prendre? 11 respectait trop Grande pour laisser voir la moindre mauvaise humeur. Il bouda un peu Sonia, qui n'en pouvait mais, et qui, tout à coup tombée de son extrême sécurité, se sentit très malheureuse. Elle vivait dans une intimité complète avec Noël; ses goûts la portaient peu aux visites, aux courses ; elle aimait la vie d'intérieur, les longues lectures en commun, la musique et la peinture.
C'étaient de belles conditions de bonheur,
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mais aussi de malheur; car plus la vie que menaient ces trois êtres était tranquille et douce, plus les chagrins devaient y retentir profond : c'est dans l'eau calme que les pierres qu'on jette font ces grands cercles qui s'élargissent à l'infmi. Il en était de même de la vie des Guislain: toute peine, même petite, y agrandissait des ondes douloureuses. Ce que des gens communs, vulgaires, eussent méprisé ou supprimé d'un geste brutal et d'une parole vive, devait, en raison même de leur politesse et de leur raffinement, leur rester sur le cœur. Car, hélas! dans les intérieurs où la mésintelligence règne, ce qui fait plaie vive n'est pas tant ce qu'on dit, dans un accès de vivacité, que tout ce qu'on retient aux lèvres, au cours d'une énervante patience!
Sonia achevait sa toilette, un matin, avant le déjeuner, quand Mâcha, qui venait de disposer la robe de sa maîtresse sur un canapé, et qui, depuis quelque temps, montrait un air singulier et des façons heurtées, tout à coup, sans motif et sans qu'on lui eût parlé, fondit en larmes.
Sonia fit un petit haut-le-corps; jamais elle n'avait vu pleurer la servante, de la part de laquelle elle ne souffrait d'ordinaire ni cpanchements ni confidences; et cet accès de chagrin brusque la surprit, d'une sensation nerveuse désagréable.
« Eh bien. Mâcha, qu'est-ce que cela signifie?...
— Rien, madame, je suis trop malheureuse ! »
Sonia comprit, avec l'inquiétude d'une explication nécessaire. Depuis plusieurs jours elle avait dû réprimer l'intérêt qu'elle portait à Mâcha, et imposer silence aux plaintes de celle-ci, qui n'aimait pas à obéir à Margaude, etàqui la surveillance tracassière de MlleGuislain était odieuse. Elle sanglotait toujours, gémissant:
« Autrefois j'étais si heureuse avec madame et mademoiselle. On n'avait que des bontés pour moi. Mais ici personne ne me regarde plus, ON me gronde continuellement, on veut me faire partir, je le sais, on veut me faire partir ! »
Une pitié émut Sonia: cette douleur d'une autre femme, d'espèce inférieure, à qui déjà son servage devait sembler lourd sans qu'il fût aggravé par les petites vexations auxquelles une maîtresse de maison s'entend si bien, quand elle a pris une servante en grippe, celte douleur vraie la toucha, éveilla en elle, par analogie, de secrètes et douloureuses affinités. Elle soupira, involontairement:
« Que voulez-vous, ma pauvre Mâcha! Il faut vous habituer. Moi, je ne vous veux que du bien.
— Oh! si tout le monde était comme madame — dit la bonne dont le chagrin redoubla.
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— J'étais si heureuse avant, si heureuse. Mais ça ne peut plus durer, non!
— Que voulez-vous dire? »
Et plus agitée qu'elle ne l'eût voulu, elle souffrait positivement de la souffrance de cette fille qui leur était dévouée, qu'elles avaient amenée de Kiev, de si loin et depuis longtemps, avec elles.
« Madame, dit Mâcha en s'essuyant brusquement les yeux, avec la décision d'un parti pris, — laissez-moi m'en aller. Vous avez été si bonne toujours pour moi que cela me coûte, bien sûr! Mais je sens que je mourrais ici. Permettez que je m'en retourne dans mon pays : je pourrai m'y marier et y vivre tranquille. Ici — dit-elle avec une énergie pleine de rancœur — ici ça n'est plus tenablel
— Réfléchissez, Mâcha! dit Sonia avec douceur. Vous parlez peut-être dans un moment de vivacité. Je ne veux pas savoir — elle appuya — je ne dois pas savoir ce dont vous avez à vous plaindre. Mais pourquoi ne pas patienter, être bonne fille? Quand ma mère reviendra, qui vous empêchera de reprendre votre service auprès d'elle? En attendant, quelques mois sont vite passés ! »
Elle continua ainsi plusieurs minutes, se forçant à paraître convaincue, mais prise d'une sorte de pitié ou d'attendrissement où il lui semblait se plaindre d'elle-même. Mâcha, la tète baissée, les yeux tixés sur le tapis, l'écoutait avec une résignation farouche. Mais, quand
sa maîtresse se tut, elle releva sur elle un regard profond, un de ces regards clairvoyants qui illuminent parfois le visage terne des simples; et tristement, fermement, elle dit:
« Pardonnez-moi, madame, et laissez-moi m'en aller, s'il vous plaît. »
Un doux et invincible entêtement barrait son front piqué détaches de rousseur, raidissait sa bouche entre des pommettes saillantes.
Sonia ne fut pas maîtresse d'un mouvement nerveux; ses beaux yeux, sous une vive palpitation de cils, se ternirent de brume. Elle mit la main sur l'épaule de la servante, fraternellement, et sans la regarder:
« Eh bien, va. Mâcha! »
Le déjeuner était servi, et Mlle Guislain, ponctuelle comme l'horloge, se tenait déjà devant sa place, quand Noël, surpris de ne pas voir sa femme, bien qu'on eût été l'avertir, alla la chercher dans sa chambre.
« Sonia, c'est servi! »
Elle l'examina d'un regard un peu fuyant, où une âme de sourtrance indécise flottait. 11 fut touché et, par un pressentiment délicat, attristé lui-même par ce malaise vague qu'on respirait dans la maison :
« Tu souffres, qu'as-tu ?
— Rien, mon ami. »
Mais, presque aussitôt, une larme perla entre ses cils; elle essaya de dire d'un ton indifférent:
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« Mâcha nous quitte, elle veut retourner dans son pays.
— Cela t'alîlige ? »
Ils se regardèrent, se devinant bien : un regard sous-entend tant de choses : à quoi bon exprimer ce qu'ils avaient sur le cœur ? Les paroles exagèrent ou faussent si souvent la sensation ressentie; ils le savaient, on ne s'entend bien que dans le silence. Aussi répondit-elle évasivement :
« J'étais attachée à elle et je ne pensais pas qu'elle pourrait nous quitter; mais elle a raison de chercher son intérêt et son bonheur. »
Noël hocha la tête, mécontent. Il pressentait bien pourquoi Mâcha partait, à cause de qui, et songeant que Grande les attendait toujours, rigide, dans la salle à manger, il dit doucement :
« Allons déjeuner, Nitchka! »
Beaucoup de drames commencent et finissent de cette façon. Qu'on soutire ou non, les tyranniques petites habitudes de l'au-jour-lejour ne perdent jamais leurs droits : il faut manger, parler, sourire, sortir, rentrer, dormir à heure fixe, en a-t-on l'envie ou point. Ce sont, après tout, des distractions, souvent insupportables. C'est pourquoi Noël, Sonia et Grande déjeunèrent et causèrent, en apparence, comme si de rien n'était. Mais leur politesse sonnait faux.
Comme on pouvait s'y attendre, le départ de Mâcha mortifia grandement Mlle Guislain. Sans doute elle trouvait son compte à ne plus
voir cette fille, qu'elle détestait, Dieu sait pourquoi! Mais ce congé donné volontairement par la servante était une protestation contre elle ; elle en fut d'autant plus irritée qu'elle sentait bien que la chose tenait au cœur de Sonia. Celle-ci commit divers petits actes, légitimes en soi, si Marie-Anne avait pu les ignorer, mais qui, presque à son nez (car Mâcha en fit parade), furent de véritables imprudences et prirent tout l'air d'un blâme. Elle donna à Mâcha les certificats élogieux que Mlle Guislain aurait probablement osé refuser si on les lui eût demandés, mais qu'on ne lui demanda pas. De plus, elle combla Mâcha, lui fit don de robes, d'un manteau et d'argent. Tout cela, assez innocent, produisit un eff'et très fâcheux, et rendit Grande encore plus butée à cette idée fixe, que la jeune femme souffrait d'être en tutelle et voulait s'en affranchir. Dès lors, ne pouvant, n'osant attaquer de front l'ennemi, Marie-Anne commença une guerre sourde; elle se croyait dans son droit; et l'égoïsme de sa jalousie âpre, une sorte de lutte pour la vie et le bonheur, la fermèrent à toute concession et à toute indulgence.
De ce jour, elle contint difl^cilement des allusions bénignes, et qui cependant portaient en fièche. Dans les faits les plus éloignés, les conversations les plus générales, elle trouvait le trait pointu, la réticence acide, les mots à double sens que la personne visée doit s'appliquer et dont elle soufire, pour peu qu'elle ait
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la moindre sensibilité et la moindre fierté. Sonia ne répondait jamais, du moins dans les premiers temps, mais elle en vint à se persuader que les airs de bonté de Mlle Guislain avant le mariage l'avaient dupée, et que la vieille fille était dure et méchante. Cette idée, d'abord repoussée comme injuste, finit par la subjuguer ; elle en fut si malheureuse que, n'eût été sa tendresse pour Noël, au fond si patient, si calme, si prudent, elle eût amené un éclat et entraîné une rupture. Il faut avouer que les choses prenaient chaque jour plus mauvaise tournure.
D'abord le remplacement de Mâcha ne fut pas chose aisée. La nouvelle bonne devant être agréée par la vieille et par la jeune femme, toutes deux à l'en vi se dési ntéressèrent du choix , Marie-Anne par dignité mal entendue, Sonia par défiance. Du moment que la servante serait subordonnée à Margaude et obéirait de préférence à Mlle Guislain, Sonia jugea qu'il valait mieux accepter, les yeux fermés et avec indifférence, celle qu'on lui présenterait, pourvu qu'elle plût aux deux intéressées : Margaude et sa maîtresse. Mais, par un revirement très humain, quand cette femme, une nommée Jeanne, entra en fonctions, Sonia la vit avec déplaisir. Elle était habituée au service de Mâcha : ce visage étranger et ces yeux un peu curieux la gênaient; et aussi l'air un peu faux, trop obséquieux de cette fille, un léger strabisme qui lui déformait le regard,
ses façons non familières, sa présence insolite qui lui rendaient ses soins importuns et lui inspiraient presque une gêne de pudeur. Elle ne concevait, en effet, les domestiques qu'attachés à leurs maîtres, faisant partie de la maison, une sorte d'amis humbles et inférieurs qui se détachaient familièrement sur le fond de la vie commune, s'harmonisaient avec la place des meubles et les petits événements quotidiens. Quant à Noël, il fit la moue. A en croire Margaude, les recommandations et les certificats, la nommée Jeanne possédait toutes les qualités ; mais elle n'avait pas l'air jeune et n'était point avenante : il s'en ouvrit à Sonia, avec sa bonhomie ordinaire:
« Ma foi, les jolies bonnes ont des inconvénients ; mais au moins leur service a quelque chose de plaisant et de coquet. Sans être belle, Mâcha avait une bonne figure du peuple. Celle-ci ne me revient pas.
— Ni moi, dit-elle un peu trop vivement.
— Pourquoi l'avoir acceptée? »
Elle fît un mouvement d'épaule, lassée et triste :
« Celle-là ou une autre.... »
Noël la regarda dans les yeux et détourna la tête, avec un clappement de doigts et de langue mécontent. On a beau être patient, à la fin on s'énerve. Jusqu'à présent il s'était efforcé de tenir la balance égale entre les deux femmes, mais il ne voulait pas que Sonia, sacrifiée, souffrît.
CE matin-là, quand, les volets poussés, ils virent à leurs pieds la Seine, toute claire, charriant mille petites vagues d'or, tandis qu'en amont le pont de Malves découpait sa silhouette sur le ciel vert, et qu'en aval les peupliers de Brolande tremblaient au vent, Noël et Soniane purent croirentàleur bonheur. La veille, étouffant dans la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs, ils avaient fait une fugue, échappés en vrais enfants, sans prévenir, autrement que par une lettre, Marie- Anne absente. Noël avait enlevé sa femme. Trois jours de congé et de vie à deux leur permettraient de se reprendre, de rétablir l'intimité un peu compromise de leur tendresse. Et ce n'était pas seulement l'air pur et la belle matinée qui les allégeaient ainsi.
Ne pouvant, pour si peu de temps, rouvrir la maison close de Sonnelles ou celle de Mme Tratkoff', ils étaient descendus à michemin des deux, à l'auberge du Pin blanc. Une flotille de barques s'amarrait devant le
quai. Dansl'une, un homme liraitdes poissons d'une réserve, et leurs ventres écaillés brillaient au soleil comme des miroirs. Ce matin-là, Sonia ne fut point longue à sa toilette. Ils descendirent et, une fois sur la roule, dans le frais matin, s'arrêtèrent indécis. Ils avaient tant de choses à voir, par où commencer?
Sonia voulut aller dire bonjour à Pilgri, qu'on avait mis en pension chez le garde forestier. Ils rentrèrent dans la grande cuisine de l'auberge afin d'emplir leurs poches de sucre.
« Prenons-nous la route du parc? dit Noël.
— Oui », dit-elle en se suspendant à son bras et en s'y faisant lourde, par un abandon plein de confiance.
Ils s'engagèrent dans un chemin étroit, qui montait. Trois vaches leur barraient le passage : Noël les frappa doucement sur la croupe ; elles détournèrent vers eux leur tête épaisse, ce qui fit tinter la sonnette de leur cou, et de leurs gros yeux noirs et brillants, regardèrent passer les Parisiens. La route verte, coupée en plein bois, semblait s'être resserrée, les branches poussant en travers, non taillées encore. L'herbe molle, que nulle ornière n'avait foulée, hérissait sous leurs pas son gazon fleuri d'oeillets sauvages et de tiges lancéolées. Noël serra le bras de sa femme. C'est à cet endroit qu'il l'avait vue venir, poursuivie par le docteur Mirage ; c'est là, en face de cet énorme tronc coupé, tel qu'une table ronde,
qu'ils avaient vu s'approcher l'invasion des Chesne ; voici le taillis dans lequel Sonia, pour les fuir, s'était jetée. Aucun des témoins muets de leurs jeunes amours n'avait bougé : ils retrouvaient la nature aussi fraîche, aussi belle; elle les enveloppait de sa douceur pacifiante, de sa grandeur sereine ; mère éternelle, dans le chuchotis doux des grands arbres elle murmurait de bons conseils : la patience et la résignation. Le bonheur, dont la continuité leur paraissait là-bas si difficile, leur apparut aisé ici.
Il semblait que tous leurs élans comprimés, leur jeunesse repoussée, leur gaieté cachée devant Mlle Guislain, reprenaient vie et les emportaient, d'un pas preste et léger, en la joie d'être et de s'appartenir. Leur escapade était divine, vraiment ; et s'ils ne se le disaient pas, par une sorte de pudeur à parler de l'absente et à s'avouer leurs intimes pensées, ils n'en jouissaient pas moins. Voici le pont de Malves atteint. Ils passent sur les planches goudronnées, à travers lesquelles on aperçoit l'eau ; c'est une seconde d'appréhension absurde : la supposition d'un écroulement, ou qu'en se penchantsur la balustrade ils tombent au fleuve. Mais Sonia s'émeut et aussi Noël, devant la maison fermée de Mme Tratkoff, où les fenêtres ressemblent à des yeux morts. Ils n'ont pas apporté les clefs. A quoi bon! pourquoi seraient-ils entrés, tâtonnant, dans les pièces qui exhalent uneodeur humide ?Que 2 53
leur eût-il servi de salir leurs doigts à la poussière des meubles et de troubler la cendre de leurs meilleurs souvenirs? N'en goûtaient-ils pas mieux le charme, restant ainsi à la porte, au seuil du jardin clos, contemplant les tilleuls verts et, par delà, le verger joyeux qui leur rappelait de si doux après-midi ? Oui, cette contemplation était exquise, et cependant une mélancolie s'y mêlait, comme s'ils regardaient du dehors leur ancien bonheur, et qu'ils n'y pussent rentrer. Mais Noël entraînait déjà Sonia vers la maison du garde. Il ne fallait pas penser aux choses tristes, mieux valait s'absorber dans la distraction présente et l'espoir en l'avenir.
«c Pilgri ! Pilgri ! Nous reconnais-tu, Pilgri ?»
Sonia demande cela au poney, tandis que la femme du garde, loquace, tient la porte de l'écurie ouverte. Des petits enfants joufflus, attachés à ses jupes, et le doigt dans leur bouche, contemplent avec de grands yeux ces étrangers, et s'expliquent difficilement que ce monsieur et cette belle dame soient les légitimes possesseurs du petit cheval.
« Attendez, madame, dit la bonne femme, je vais le tirer au jour, il vous reconnaîtra mieux. »
Ainsi est-il fait, et Pilgri hennit et danse. Oh ! qu'il est gras ! On voit qu'il est bien nourri et qu'on ne lui vole pas son avoine.
« Pilgri ! joli Pilgri ! » répéta Sonia ; elle lui a pris le cou dans ses bras, et hii, pour rire, lui
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donne des coups de tête comme un chevreau qui joue des cornes. Mais on lui offre, sur le plat de la main, du sucre, ce qui lui paraît extrêmement agréable. Ses dents, largescomme des touches de piano, font croc ! croc ! Et il frotte son museau contre la manche de Sonia pour en avoir encore.
« Oh ! le gourmand ! » fait-elle pleinement heureuse, attendrie par le plaisir de la bête.
Pauvre Pilgri, il ne lui a jamais fait de peine, lui ! Que de fois, docile, il l'a promenée dans la forêt. Ne la conduisait-il pas, ce premier jour où, tout près de Sonnelles, elle rencontra la voiture du père Rouquet amenant, pour les vacances, les Guislain? Mon Dieu, c'est donc vrai, tout cela ? Tant de choses passées en moins d'une année! Et, une seconde, elle s'imagine que Noël n'est pas encore son mari, pas même son fiancé, qu'ils revivent les jours a'inconscience heureuse où leur amour flottait encore. Un petit élancement au cœur la point : c'est qu'elle songe au retour, à l'accueil de Mlle Guislain, aux semaines difficiles qui vont suivre. Mais non, il faut être heureuse, rien qu'heureuse aujourd'hui, il fait si beau ! Et puis Noël est tout à elle ; elle le sent bien. Il a l'air si content; il respire à pleins poumons l'air saturé de la fraîcheur amère des pins. Il faut pourtant quitter Pilgri; on resterait là tout le jour.
« Adieu, Pilgri, nous reviendrons demain ! »
De là, sur la route blanche de soleil, ils se
dirigeaient, lentement, vers Sonnelles. L'ombrelle de Sonia abritait d'une ombre claire sa figure. Comme il fallait peu, pensa Noël, pour que ce doux visage rose se fût épanoui ! Comment n'avait-il pas eu plus tôt l'idée de cette escapade salutaire ? Il lui vint aux lèvres des mots qui exprimaient sa naïve confusion. Certes une explication tendre, franche et loyale avec sa femme serait à présent la bienvenue ; elle soulagerait leur cœur. Mais il hésita devant le trouble des premiers aveux ; pourquoi mêler le souvenir, un peu douloureux, de Grande à leur paix d'âme ? Sans doute, ils parleraient, mais pas encore ; se laisser vivre était si bon. Sonnelles, au tournant du bois, dressait ses murs grisâtres, hérissés de tiges roses. Des femmes, au seuil des jardins, les saluaient de la tête. Ils passèrent devant la grande maison des Chesne ; des boules de couleurs énormes, placées à l'entrée du jardin, les reflétèrent, déformés, au passage. Ils ne s'arrêtèrent pas devant la petite maison voisine, la leur ; mais ils sourirent en se rappelant ce jour où Sonia apporta des glaïeuls et où M. Chesne, dont la voix furibonde s'envolait par-dessus le mur, brisa, avec une si belle colère, la sarbacane du petit Gustave. Oui, tout cela avait existé et n'était plus. Les deux maisons, jadis fenêtres ouvertes et exhalant le va-et-vient de la vie, sommeillaient jusqu'aux vacances, dans l'immobilité touff"ue des arbres, comme aux jardins de la Belle au bois dormant. Des
LE DRAME
galopins passèrent en courant, traînant au bout d'une ficelle un bidon à pétrole vide. Celui qui menait la bande se retourna, et ils' reconnurent l'enfant au bras cassé, le petit de la Ballonne. C'est par lui pourtant' qu'ils s'étaient connus, le premier soir! Noël pressa le bras de Sonia, qui rougit en souriant.
Mais, si elle avait voulu voir Pilgri, Noël de son côté voulut dire bonjour à son canot. Car ce morceau de bois mort gardait pour lui une existence à part, par tout ce qu'il lui rappelait de cher : la première promenade sur l'eau avec les femmes, et ce soir de brume argentée où il avait chanté, sur le fleuve aux écailles de lune, la douce chanson. Bien d'autres choses encore étaient suggérées par ce joujou de sapin verni : le plaisir enfantin de posséder en lui un compagnon de rêve et de flânerie toujours prêt et docile ; le projet de s'en servir tout l'été et d'emmener Sonia très loin, vers des villages aux jolis noms. Ils s'attacheraient à ces remorqueurs qui traînent de longs trains de bois, et dans le remous de l'eau déchirée ils s'en iraient jusqu'à Follerive ou Montagne, goûtant l'illusion du voyage et l'oubli complet de la vie. Comme il y a souvent quelque chose de puéril chez les esprits les plus sérieux, Noël pensait au costume qu'il se ferait faire tout exprès, vareuse marine et pantalon large, puis le béret, et, collant sur la poitrine, un jersey à raies bleues de matelot, c'est cela qui étonnerait Grande !
MA GRAXDE
Pauvre Grande! Comme elle se tourmentait, comme elle se faisait du mal inutilement ; et qu'il est difficile de vivre heureux ensemble, même avec les meilleures intentions ! 11 écarta cette pensée qui revenait toujours, comme une guêpe importune, et se réjouit, car, sous le hangar dans lequel il avait remisé, chez des paysans, son canot, il l'apercevait, dans l'ombre tapissée de toiles d'araignées, comme un grand corps raide enlinceulé de vieilles toiles. 11 le démaillota, aidé par Sonia ; et avec des mains douces, affectueuses, il caressa le poli de la coque, posant le doigt sur des entailles comme sur de petites blessures, regardant partout si l'hiver n'avait point gelé et fait éclater les jointures.
« Allons! fit-il satisfait, il n'est pas abîmé. »
Et ils rhabillèrent leur ami, avec un soin intéressé sans doute, mais qui n'était pas purement égoïste, et où perçait un peu de la sympathie qu'on porte, non seulement aux êtres animés, mais aux choses inertes, quand elles ont été façonnées selon notre âme et asservies à notre usage.
Ils rentrèrent pour le déjeuner.
On mangeait bien à l'auberge du Pin blanc. Les Guislain, assis dans un bosquet, un vrai nid de feuillage parfumé de chèvre feuille, virent, sur la petite table recouverte d'une nappe bise, de frais hors-d'œuvre marier, d'un ravier à l'autre, le vert pâle des concombres au rose des radis, tandis que des tomates crues
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en salade luttaient d'éclat avec Tordes citrons, destinés à aiguiser la saveur d'éperlans frits. Des œufs brouillés aux girolles exhalèrent ensuite leur arôme de sous-bois mouillé. Après quoi un bifteck, entouré de pommes de terres soufflées, apporta son réconfort substantiel, son régal un peu barbare si l'on y songe, et fait de sang et de tuerie ; mais Noël et Sonia n'y pensèrent pas un instant, car l'habitude, dùt-on les blâmer, leur faisait trouver ce régime à leur goût ; et ils ne s'attendrirent pas davantage sur le poulet doré qu'on leur servit, après un intermède de petits pois, cueillis à la minute. S'ils s'abstinrent de découper la volaille, c'est que leur appétit s'avouait vaincu. Cependant ils ne se crurent pas en droit de mépriser une jeune laitue étoilée d'œufs durs. Par exemple, devant le plus appétissant des jambons, Noël prit un air d'impuissance contrite qui fit rire Sonia d'un gai rire indulgent, un rire de jeunesse qui lui étourdit le cœur.
Dieu ! quel effroi eût inspiré à Mlle Guislain un déjeuner aussi énergique : elle eût attristé de ses craintes imaginaires la digestion paisible de Noël. Et elle eût juré qu'ils allaient s'enivrer, à voir la jolie façon dont ils sablaient le bourgogne. Le fromage, sur ces entrefaites, apparut, insinuant et presque indiscret, mais de si bonne grâce que Noël, d'un geste qui s'excuse, se pencha vers le camembert et l'entama jusqu'au cœur. On juge que les desserts n'eurent plus, après cela, qu'une
grâce dolente, les figues sèches surtout et les pruneaux cuits qu'on écarta. Mais certainement ce qu'il y avait de meilleur dans le déjeuner, c'était l'intimité reconquise pour les deux époux. Ils ressentaient ce plaisir intense qui suit la cessation d'une douleur ; quand on a souffert d'une épine au doigt, c'est une volupté de la voir ôtée : ils éprouvaient un immense soulagement de comprendre que rien ne les empêchait d'être heureux, rien du moins en eux-mêmes et qui dépendît de leur volonté. Et ce ne fut point par des paroles qu'ils s'en assurèrent, mais par l'entente de leur bonne humeur, l'électricité de leurs regards qui se rencontraient toujours à point, l'accord du son de leur voix, l'harmonie des mille petites correspondances où deux êtres vibrent à l'unisson. Alors, sans qu'ils se l'avouassent, ils pensaient, chacun de son côté, combien il serait doux de vivre à deux, sans ce tiers respectable et qu'ils honoraient, certes, mais qu'ils reconnaissaient, tout bas, si redoutable, et qu'en même temps ils trouvaient si à plaindre, la pauvre Grande qui souffrait d'eux, en eux, par eux.
Une pitié les envahit, qu'ils eussent souhaitée non stérile, mais efficace, S'il était un moyen de ramener ce vieux cœur aigri, d'apaiser cette défiance toujours en éveil, de fondre sous la tendresse cette jalousie sèche? Mais quoi 1 il était bien difficile d'opposer une patience inaltérable et un continuel sourire à
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ces tracasseries énervantes, à ces silences agressifs, à ces petites toux fébriles, à ces intonations où la fêlure du cœur tintait si aigrement. Ce qui les oppressait dans l'attitude de Marie-Anne, n'était pas tel petit acte fugitifet négligeable en lui-même, mais tout ce qui, de la racine des cheveux jusqu'aux pieds d'un être, dans sa présence, dans son va-et-vient, dans son immobilité même, et jusque dans son absence, s'accuse d'hostile et de presque haineux! Allons, ils penseraient à cela une fois de retour : devaient-ils, en attendant, s'empêcher de vivre et de respirer, renoncer à la beauté des choses et à la bonté de la vie parce que Grande souffrait, et que peut-être elle mourrait de leur bonheur! Non, hélas! Ils avaient droit à leur place au soleil, à leur part des joies humaines. Pourtant, il ne fut pas en eux de pouvoir secouer tout à fait l'obsession mélancolique. Un incident la raviva.
Bons marcheurs, ils avaient gagné par le pont de Malves les peupliers de Brolande, préférant ce grand détour à la barque du passeur, et ils approchaient de l'endroit où les lavandières battent leur linge, quand ils aperçurent un rassemblement de femmes caquetant, avec de grands cris et des bras levés. Ils s'approchèrent et virent une très vieille femme au grand nez, aux fortes pommettes et aux cheveux blancs, étendue sur la berge. Ses durs traits de paysanne rappelaient ceux de Marie-
Anne. Elle avait les yeux fermés et le visage pourpre. Une congestion cérébrale l'avait frappée, alors que, la tête en bas, le corps penché vers l'eau, elle rinçait son linge. Le docteur Mirage agenouillé près d'elle, la lancette aux doigts, allait lui faire une saignée. Noël entraîna Sonia alarmée. Elle avait remarqué cette ressemblance, mais ils ne se la communiquèrent point.
Un instant, l'idée que Grande pourrait mourir, elle aussi, leur avait fait passer dans le dos un petit souffle froid. La vision triste s'etfaça, heureusement. Quand ilss'enquirent, au retour de leur promenade, de la paysanne, ils apprirent qu'elle était hors de danger ; ils en éprouvèrent un contentement : la mort et les médecins faisaient donc grâce quelquefois; ils firent remettre de l'argent à cette femme, qui était très pauvre et qui avait ressucité pour eux, pendant une minute si tragique, Celle qu'ils savaient bien!
Le lendemain une voiture, eh parbleu!
celle du père Rouquet, les emmena tout le jour en forêt. Du matin au soir, couchés mollement, ils s'emplirent les yeux de ce vert nuancé à l'infini, humèrent la grande senteur de feuilles ; le soleil descendait doux et tamisé sous les hautes futaies. Pas un bruit, ni un être. On roulait sur du velours; et cette fantasmagorie d'une forêt silencieuse, au crépuscule, en même temps qu'une lassitude suave, les condamnaient au silence, un silence où la
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rêverie se teintait d'étrangeté. La main dans la main, ils fermaient les yeux, goûtant une plénitude faite de griserie, d'extase, et traversée du doute délicieux de savoir s'ils étaient bien éveillés.
La troisième journée fut la tin de leur rêve ; elle fulgura et s'éteignit, trop courte.
« Nous reviendrons », dit Noël.
Mais ce ne serait plus cela.
* TV /Tademoiselle est au jardin », dit la ser- IVl vante en ouvrant la porte aux Guislain.
Ils se regardèrent, échangeant un sourire voilé, s'attendant à ce que leur escapade leur valût un accueil froid ou blessé; et, d'avance pleins des meilleures résolutions, ils se promettaient de désarmer Grande à force de gaieté, de ne pas la laisser qu'elle n'eût souri. Car c'était le premier bon résultat de leur absence qu'ils rentraient plus tendres, meilleurs, ravis de s'être si bien compris sans avoir eu besoin de s'expliquer à fond.
« Allons l'embrasser », dit Sonia, quittant son chapeau.
Ils passèrent par le hall, ouvrirent la porte de verre qui donnait sur le jardin, un maigre petit enclos parisien où figuraient une corbeille de fleurs, trois grands arbres, et un coin de pelouse confinant à la volière des canaris. C'est là, près des oiseaux, que se tenait JVlarie- Anne. Elle ne se détourna point en les entendant venir. Ils virent qu'elle restait absorbée,
regardant quelque chose qu'elle tenait dans sa main : un des canaris femelles, mort.
« Ils ont tué Lirelette », dit-elle, et s'adressant avec une indignation apitoyée aux canaris en cage : « Oh ! les vilains ! Elle était malade, elle ne mangeait plus, elle allait mourir, ils l'ont achevée ! »
La bestiole aplatie, les pattes raides, la paupière fermée, laissa voir, sous les lèvres de Marie-Anne qui soufflait sur les plumes afin de les écarter, des points de sang, la plaie de petits becs cruels.
« Oui, répéta-t-elle, ils l'ont tuée. Elle était bien vieille pourtant : ils auraient pu la laisser finir tranquillement. »
Noël et Sonia, émus par une arrière-pensée et saisis par l'accent pathétique de cette tristesse, n'osèrent se regarder ; ils restaient silencieux, les regards fixés sur Marie-Anne qui, avec indécision, tenait l'oiseau, comme si elle ne pouvait se décidera le jeter, ou même à le poser quelque part. Noël la comprit et dit :
« Il faut l'enterrer dans un coin. »
Et prenant une bêche dans une petite niche aux outils, il fit, en trois coups, une étroite fosse, au pied du mur. Attirés par la curiosité, le chat et le chien se tenaient là, regardant de tous leurs yeux, le chat surtout, dont les prunelles s'avivaient d'une férocité sournoise.
« Va-t-en, Frimousse ! » dit Sonia en l'éloignant.
Noël prit l'oiseau des mains de sa sœur et
le déposa dans la terre, il repoussa Snorr qui avançait de trop près la tête : en trois secousse le trou fut comblé, la terre tassée ; d'un coup de talon il couronna l'œuvre, comme pour enfoncer plus profondément le petit cadavre dans le sol, et qu'il pût s'y désagréger en paix.
« Merci, Noël », dit Marie-Anne.
11 la regarda avec tendresse et fut frappé de l'air sénile qu'elle avait: elle lui parut vieille, bien affaissée; d'une pâleur terreuse, l'œil creux, elle semblait avouer dix ans déplus. Un petit souffle mystérieux de crainte passa alors sur ses tempes; il se rappela la paysanne inanimée, sur la berge de Brolande, la vieille femme au grand nez, à la ressemblance étrange. Et il vit Sonia qui, d'un élan spontané, ressentant peut-être la même impression, se jetait au cou de Grande et l'embrassait comme une chère fille. L'autre ne la repoussait pas, mais restait passive.
La disparition de cette petite bête qu'elle aimait l'avait donc bien frappée! Ou était-ce un retour qu'elle faisait sur elle-même, un retour sur cette immobilité sans appel, ces yeux clos, cette rigidité froide, tout ce qu'évoque en nous de superstitieux et de poignant la mort de la plus humble des créatures de ce monde?
De la fugue du jeune ménage, il ne fut pas autrement question, soit que Grande, par fierté, ne voulût pas laisser croire qu'elle en eût souffert, soit qu'acceptant le fait accompli,
LE DRAME
elle le passât au compte des griefs sourds qu'elle gardait envers Sonia. En tout cas, elle en parla sans amertume. Et pendant quelques jours il y eut comme une trêve.
Il est juste de dire que Noël et sa femme y mirent beaucoup du leur. Ce n'est pas assez, ils l'avaient compris, de s'abstenir du mal, il fallait plus et mieux qu'une charité inactive. Ils s'efforcèrent de distraire Grande. Malheureusement leurs ressources étaient bornées ; en dehors des soins du ménage, peu de choses l'intéressaient. Elle ne mettait jamais les pieds au théâtre ni dans un musée ; elle craignait les visites à faire ou à recevoir: elle vivait chez elle, repliée, suivant un rêve intérieur. La ressource même des arts intimes lui manquait, car elle n'entendait rien à la peinture et fort peu de chose à la musique. Même elle élevait plutôt, on le sait, des préventions contre ces distractions, à son avis trop absorbantes, profanes, et qui pouvait offrir des dangers. Elle ne lisait non plus que peu ou prou, et jugeait que Sonia lisait des livres trop sérieux pour son sexe, car la jeune femme, soucieuse de s'instruire, suivait avec son mari des revues de sciences, se tenait au courant de livres graves. Le soir, à partir de dix heures, après un peu de musique, Noël avait pris l'habitude de lui lire : c'était tantôt de l'histoire, du Michelet, tantôt les chefs-d'œuvre de la littérature de rinde, des épisodes du Ramayana ; en ce moment il lui lisait les tragiques grecs. Marie-
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Anne n'assistait pas à ces lectures. Vers neuf heures et demie au plus tard, ses patiences terminées, elle ôtait ses besicles et reportait dans un coin la table à jeu, puis, sur un grave baiser de paix, elle disparaissait. Cela durait depuis si longtemps que Noël tenta une révolution le soir où il proposa à Grande de faire sa partie à l'écarté. Saisie au dépourvu, elle consentit.
De ce coup l'habitude fut prise, ce qui anima un peu les soirées monotones de la vieille sœur. Et Sonia se mit aussi du jeu, proposant le bésigue, ou le domino, ou encore les parties de dames. Elle détestait ce genre d'amusement, et en eut donc tout le mérite. Elle essaya aussi, non sans peine, de décider Marie- Anne àl'accompagnerdansParis, par ces belles journées de juin où le Luxembourg, avec ses cris d'enfants etsa vie fourmillante de mamans et de promeneurs, est en fête. Dans l'intimité, elle recevait le mardi quelques personnes, réunies autour d'un thé de cinq heures; des étrangères qu'elle connaissait avant son mariage, des amis de Noël y venaient, les ménages Delorme etVuillaume, et encore qu'elle n'aimât qu'à moitié les femmes de ces deux messieurs, des Parisiennes évaporées, elle leur faisait bon accueil. Elle insista pour que Grande, qui évitait le salon ce jour-là, y parût. Mais ce fut pour y gagner des migraines; et bouche cousue, en air de cérémonie, assise raide sur son fauteuil, elle ne savait que dire
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et s'ennuyait. Quant à recevoir du monde à dîner, elle s'y employait de son mieux, mais en se donnant tant de mal qu'elle en prenait presque la fièvre ; aussi Noël laissait-il ces occasions être assez rares. Tout allait donc à peu près, depuis quelques semaines, quand Grande eut une rechute; on peut appeler ainsi le mal de jalousie et de méfiance qui recommença à la torturer.
Depuis quelques jours, Sonia se levait tôt; elle renonçait à son habitude de rester et de lire au lit, afin de partager avec Noël le déjeuner du matin, avant son départ pour le lycée. Or cette heure-là appartenait en propre à Mlle Guislain. Noël était à elle seule: c'était elle qui lui servait son café et lui offrait ses journaux. Elle vit dans la présence de la jeune femme une intrusion, un empiétement ; elle crut surtout que Sonia faisait cela tout exprès pour lui enlever Noël, s'immiscer dans leurs entretiens. La première fois qu'elle la vit s'asseoir auprès de son mari et lui tendre les rôties beurrées, elle se recula blessée, comme si on la dépossédait de ses plus essentiels privilèges. Elle crut voir s'y affirmer la suprématie de la femme aimée, préférée, ce triomphe éternel de la jeunesse sur les vieux, les vieux dédaignés, oubliés et qui ne sont plus bons à rien. Elle exagéra, follement, cet acte irréfléchi et sans mauvaise intention. Elle ne comptait plus, son frère lui-même ne faisait plus attention à elle,
absorbé qu'il était par l'autre, la jeune, la séduisante femme 1
Ah ! c'est qu'ils avaient beau accentuer leur réserve devant elle, s'abstenir de toute familiarité affectueuse, elle savait bien quel pouvoir Sonia possédait, par quel prestige de grâce elle le tenait. Tout affirmait son influence: les égards qu'il lui témoignait, l'empressement qu'il mettait à devancer tous ses désirs, lagénérositéaveclaquelleil la comblait, toujours galant, égayant d'un bibelot ou de fleursrares l'atelieroulesalon, voulant qu'elle fût élégante pour lui, qu'elle s'habillât de robes simples, mais chères et exquises. Une chose frappait Marie-Anne, à présent. C'est l'air de confiance et de certitude, le maintien de douce autorité que Sonia avait pris, depuis son escapade à Sonnelles. Ce jour-là, certainement, elle avait reconquis Noël, ou mieux, comme elle ne l'avait jamais perdu, elle se l'était attaché tout entier. Qu'avaient-ils dit, pendant cette brève intimité, seuls à seuls ? Certainement ils avaient parlé d'elle ? De quelle façon ? Ce doute la faisait souff"rir.
Un matin, elle frappait comme d'habitude à la porte du cabinet de travail ; et il avait passé, à cet appel, dans la salle à manger.
« Bonjour, Grande!
— Bonjour, Noël !
— Ah! Ah!» fit-il.
Le jeudi et le dimanche, Margaude servait,
LE DRAME
pour le déjeuner du matin, une certaine galette sèche qu'il aimait beaucoup. Mais Sonia, du moins Marie-Anne se l'était mis dans la tête, n'appréciait pas à sa valeur cette pâtisserie, où Margaude mettait tout son talent. Aussi, comme il s'exclamait:
«Crois-tu, voilà des années que je vois revenir cette galette, avec sa pâte croustillante et toute givrée de sucre ! Et cela me fait toujours plaisir. »
Grande répondit, en toussant derrière sa main, d'un air innocent:
« Mon Dieu, c'est que tu y es habitué. Tout le monde ne l'aime pas ! »
« Tout le monde », cela voulait dire Sonia. Il le comprit.
« Mais si, mais si, fit-il conciliant, nous l'aimons tous. »
Et comme Sonia se faisait attendre, par déférence pour sa sœur il dit :
« Commençons, elle va venir. »
Mais Marie-Anne éloigna d'elle son bol de lait avec une résolution, un parti pris affecté d'attendre :
« Pourquoi ? » commença-t-il; mais il s'arrêta et se servit. « Excellente, la galette! »
Comme elle était assez petite, d'une minceur de carton, il n'eut pas grand'peine à en croquer la moitié. Un froissement de robe se fit entendre dans la chambre à côté :
«Nitchka! cria-t-il, viens vite, ou je mange tout! »
Il baissa son nez sur son journal et le releva aussitôt :
« Oh ! comme Snorr regarde l'assiette. Allons donc, Nitchka !»
Une souffrance contracta le visage deGrande: pourquoi l'appelait-il ainsi ? Ne pouvait-il se passer d'elle un instant! Qu'avait-on besoin qu'elle vînt, pour dédaigner ce qu'il y avait sur la table? Rien déplus faux, cela va desoi, mais Marie-Anne se fût fait couper la main plutôt que de se laisser persuader le contraire. Elle regarda son frère, le vit de nouveau replongé dans son journal, indifférent à elle, la dédaignant peut-être aussi. Un éclair de jalousie, un trait de passion lui traversèrent l'âme en coup de foudre; en entendant venir Sonia, elle saisit brusquement la portion de galette qui restait, et la jeta au vol dans la gueule du chien.
A ce moment Noël leva la tête et resta stupéfait.
« Eh bien, cette galette! dit gaiement Sonia en entrant et en baisant au front la vieille fille, aussi immobile qu'une statue. L'assiette vide, Snorr qui brovait à grand bruit la pâte sèche, Noël confondu, Grande, qui de pourpre devenait pâle et fermait les yeux, comme si elle allait se trouver mal, Sonia vit tout cela en une seconde, et, les sourcils écarquillés, elle restait là sans idée, sans parole. Puis ses lèvres s'abaissèrent comme celles des enfants qui ont envie de pleurer. Pourtant elle se retint et, le
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cœur gros, s'assit. Marie-Anne, désole'e, honteuse et cependant cruellement satisfaite, s'éclipsa. Noël et sa femme se regardèrent au fond des yeu.x :
« Oh! fit-elle tout à coup, en fondant en larmes. Et lui, attendri, plein de pitié pour elle, et pour Vautre aussi, comprenant tout ce que ce petit acte méchant trahissait de passion irrémédiable et de haine inavouée, ne savait plus quelle contenance garder. Machinalement, il caressait les cheveux de Sonia, qui pleurait, pleurait à grosses larmes d'enfant ; et ce n'était pas, hélas ! pour la galette seulement!...
Quand Noël, soucieux, revint du lycée et qu'il fallut se mettre encore à table, à midi, Grande ne parut pas. Il attendit un instant et demanda à la servante si mademoiselle était prévenue.
La nommée Jeanne (décidément il ne se ferait jamais à cette figure sans franchise) répliqua avec hésitation qu'elle allait voir de nouveau; elle revint disant que mademoiselle était souff'rante et demandait qu'on déjeunât sans elle, Noël ne put se payer de cette réponse et alla frapper à la porte de la chambre. On ne répondit pas. Il tourna le loquet, la porte était fermée.
« Qui est là ? dit une voix un peu aiguë.
— C'est moi, Noël. »
Un instant se passa, puis il entendit tourner
longuement la clef, comme si la porte s'ouvrait de mauvaise grâce. Il faisait sombre dans la chambre aux rideaux tirés.
« Tu es souffrante? » dit-il.
Elle avait le teint brouillé, pâle avec des pommettes rouges. Une expression équivoque nuançait, sur ses traits, le refus et la confusion.
« Je ne puis aller à table, ne m'attendez pas !
— Mais pourquoi, Grande? Est-ce que tu crois... ? C'est un enfantillage. »
Elle rougit jusqu'aux cheveux, ses yeux devinrent troubles, comme si dans leur eau verte un fond de vase montait : tout en elle trahissait une agitation extraordinaire ; elle se cacha la figure dans ses mains :
« Va-t'en, dit-elle, va-t'en ! va retrouver ta femme.
— Grande, ce. n'est pas, j'imagine, à cause du petit malentendu de ce matin ? »
Il n'osa dire : « La galette ». Ce mot, un peu comique et ridicule, mais grave cependant dans la circonstance, s'étrangla dans sa gorge.
Elle le regarda dans les yeux, avec une intensité extraordinaire de colère et presque de défi, et en même temps on eût dit qu'elle se repentait :
« Crois-tu que ce soit un malentendu? ditelle.
— Que veux-tu dire ? fit-il à voix basse,
— Ne m'interroge pas. C'a été plus fort que
LE DRAME
moi ! Il y a des choses, des choses qui. . . » Elle répéta encore ce mot, d'un air irrité ; puis, d'une voix brève :
« Je regrette, j'étais malade. Je le suis encore. Laisse-moi et va déjeuner, mon ami. »
Noël, pendant quelques mots qu'ils échangèrent encore, ne put tirer d'elle rien de plus et se retira, après lui avoir serré la main, une main et un poignet très chauds, où la fièvre faisait saccader le pouls. 11 heurta presque, en sortant, Margaude plantée derrière la porte.
Evidemment elle écoutait; cela lui fut pénible : rien n'étant douloureux comme de penser qu'aucun détail de notre vie intime n'échappe à la curiosité des domestiques. Devant Jeanne, qui servait à table, il dut se taire ou parler de choses indifférentes. Il lui semblait que les yeux un peu louches de cette fille l'épiaient ; sa présence l'importunait. Elle devait bavarder avec Margaude, à la cuisine, de ces choses délicates qui lui tenaient au cœur.
Il mangea peu et mal, avec des gestes nerveux.
Quand, enfin, il se trouva seul avec sa femme, dans le hall, près du guéridon où le café était servi, il vint à elle, lui mit la main sur les épaules ; et elle le regarda, il en eut conscience, comme jamais elle ne l'avait regardé. Ce fut un regard si clair, si parlant, si incisif qu'il interdisait entre eux tout faux-fuyant, tout leurre, tout mensonge de politesse. Ce regard mettait leur âme à nu, et son éloquence
triste était si pénétrante que Noël, comme s'il se sentait en faute, baissa les yeux. Il souffrit, partagé entre ces deux tendresses ne pouvant prendre parti pour Tune sans blesser l'autre à mort. Et il sut gré à Sonia de ce qu'elle se taisait, par fierté, par noblesse, par pudeur. Mais tout ce qu'elle ne disait pas, il le devinait si bien que son cœur lui faisait mal, très mal d'angoisse, ainsi qu'il arrive lorsque la conscience de l'irréparable nous étreint.
Il essaya de sourire :
« Je crois, Nitchka, que nous irons passer ces vacances en Italie, décidément ! »
De vivre tous ensemble à Sonnelles, il n'était déjà plus question. Oui, une longue absence s'imposait, ce serait un acheminement pour l'avenir.
Elle hocha la tête gravement. Mais comme elle était foncièrement bonne, et que son intelligence dominait le plus souvent ses nerfs, elle sentit le besoin d'aller trouver Mlle Guislain. D'un pas léger, sans bruit, elle se glissa dans le corridor, entre-bâilla discrètement la porte. Elle distingua, dans l'obscurité. Grande, couchée, sur une chaise longue, immobile.
« Peut-on entrer ? » demanda-t-elle doucement.
Pas de réponse ; elle entra sur la pointe du pied, vint à Marie-Anne qui dormait ou feignait de dormir. Avec une pitié délicate, elle resta là un instant à la contempler. Elle passa doucement sa main sur ce vieux front brû-
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lant, toucha la main ridée, qui était devenue de glace. Un petit frisson agita Grande, mais elle ne se réveilla point. Sa respiration était irrégulière. Sonia prit un châle et l'étendit sur les pieds de la dormeuse. Pendant une minute encore, elle la considéra, avec attention. 11 fallut un grand effort à Marie-Anne pour ne pas ouvrir les yeux et parler à Sonia ; peut-être lui eût-elle demandé pardon. Mais une mauvaise honte la retint et elle la laissa partir.
« Eh bien ? demanda Noël.
— Elle dort.»
Il dit après un silence :
« Je crains qu'elle ne se rende malade. Elle a eu dans sa jeunesse une maladie nerveuse, après un grand chagrin. Il faudra que je consulte le médecin. Mais jamais elle ne voudra se laisser soigner. »
Il ajouta :
« Pauvre sœur ! Certainement elle est malade. C'est cela qui la change ainsi ! »
11 attendit un mot de Sonia, un mot consolant ou amical; mais elle était au bout de son élan généreux, et elle garda le silence.
LA vie reprit, comme de si rien n'était, mais sans sécurité de part et d'autre. On était poli, car l'éducation toute puissante mettait un vernis sur les paroles et les façons d'être; l'habitude rivait la chaîne élégante qui tenait ces êtres attachés les uns aux autres ; la bienséance mettait un frein aux pensées et les arrêtait sur les lèvres ; mais c'était tout. Entre les deux femmes, la confiance et la tendresse étaient parties; et, par une loi fatale, leur mésintelligence sourde devait empirer rapidement. Plus elles la comprimaient, plus elle prenait la violence du feu qui couve en une maison close et que le premier souffle de vent, le premier bris de vitre, vont attiser en brusque incendie.
D'abord Marie-Anne, une fois pour toutes, avec une inébranlable douceur, se refusa aux parties de cartes, le soir; elle renonça même à ses patiences. Bientôt on ne la vit plus qu'aux repas ; elle prit l'habitude de se cloîtrer dans sa chambre et y vécut en recluse. Elle n'en
sortait que pour aller à l'église ou visiter ses pauvres. Mais la charité qu'elle faisait ne laissait pas trace d'onction et de tendresse en elle. Loin de là! Son visage se ferma, sa bouche parut cadenassée, ses gestes eurent un air de ne plus toucher aux choses. Présente, elle se reculait de la conversation, s'abstenaitde paraître s'intéresser à quoi que ce soit. Son pas, dans la maison, s'était fait plus silencieux; on ne l'entendait plus. Elle avait le fuyant d'une ombre. Elle semblait dire: « Je ne suis plus rien, je n'existe pas ; ce n'est pas moi qui gênerai votre jeunesse! » Et, avec cela, des mots n'auraient pas mieux exprimé que son silence le grand reproche qu'elle semblait faire aux époux en se retirant d'eux. Un blâme profond, une amertume sans espoir émanaient d'elle, troublant et empoisonnant leur âme. Qu'avaient-ils à se reprocher? Peut-être y avait-il de leur faute ? Puis, leur honnêteté protestait. « Elle n'aime pas Sonia, se disait Noël tristement, mais eût-elle aimé une autre femme? N'aurait-elle pas pris en grippe (et là il s'efforçait de sourire) jusqu'à Marie Ladoucette elle-même? » Ce lui était presque une douceur de songer que sa femme, personnellement, n'était pas responsable de cette prévention hostile, et que cela fût arrivé aussi bien avec une autre.
Les premiers jours de juillet furent très orageux, lourds de migraines et d'oppressions. Sonia souffrait, ses nerfs étaient particulière-
ment agacés. Un dimanche, en revenant d'une promenade au Bois, elle chercha vainement une bague qu'elle avait déposée, le matin, dans une petite coupe en cristal. Elle aimait beaucoup ce bijou, qui était ancien, de grande valeur, et qu'elle tenait de sa mère. Noël, qui entrait, lui vit la figure inquiète, les yeux fureteurs, tandis que de ses doigts crispés elle ouvrait et refermait des boîtes et des tiroirs.
« Tu cherches quelque chose?
— Ma bague d'émeraude. Je l'avais laissée là, dans cette coupe. Elle ne peut pas être perdue. »
Ce qui augmentait son énervement, c'est que, quelques jours auparavant, une petite broche de brillants qu'elle portait au cou avait disparu ; mais elle avait cru que c'était de sa faute et que, l'ayant mal agrafée, la broche était tombée dans la rue.
« Tu es sûre de ne pas l'avoir emiportée? reprit-il, parlant de la bague. Elle est peut-être tombée dans ton gant. »
En effet, elle était un peu large et coulait facilement du doigt. Mais, le gant secoué, on ne trouva rien.
« Il faut demander à Grande si personne n'est entré dans ta chambre. »
D'un geste suppliant, elle allait le convaincre de n'en rien faire, mais justement un pas fugitif longeait le corridor, une ombre fila devant la porte.
« Grande! » appela-t-il.
LE DRAME
Elle parut : vraiment bien changée, pâle, les yeux cernés, et quelque chose de dur et de fermé par tout le visage. Noël la mit au courant en lui demandant si quelqu'un était entré dans la chambre pendant leur absence.
« Il n'est entré que Margaude et que Jeanne, pour changer les rideaux. »
En etTet une blancheur vive de mousseline tramée de fleurs éclairait les vitres.
Elle ajouta, comme une caution 'des servantes, et les mettant hors de soupçon :
« 11 n'est entré personne. »
Elle surprit un regard entre Noël et sa femme, et vivement s'écria :
« Est-ce que vous soupçonnez quelqu'un ? »
Ils ne répondirent pas ; alors elle s'adressa à Sonia, et avec une violence extrême:
« Vous soupçonnez quelqu'un, mais vous n'oserez pas, vous n'oserez pas dire que quelqu'un a volé votre bague ! Vous l'aurez perdue, comme votre broche l'autre jour! »
Et tout son air semblait dire: « Si vous aviez plus d'ordre, cela n'arriverait pas! »
Sonia répondit sans s'émouvoir, avec une fermeté douce :
« Non, j'ai laissé ma bague dans cette coupe, j'en suis sûre. Quelqu'un l'a prise. »
Mlle Guislain lui jeta un regard courroucé, et d'une voix entrecoupée :
« Vous n'allez pas insinuer... que c'est Margaude qui l'a prise, vous n'allez pas... porter vos soupçons sur une fille que je connais depuis
neuf ans, et qui... est honnête comme moimême!
— Je ne l'accuse pas», dit nettement Sonia.
Noël s'était avancé, pour intervenir, empêcher un malentendu désastreux, arrêter la scène qu'il sentait venir, comme l'orage qui plombait le ciel, au-dessus du jardin. Mais Grande, avec une rage concentrée:
« Non, vous ne l'accusez pas, mais peutêtre la soupçonnez-vous, car vous ne l'aimez pas, pourquoi mentir? Je sais bien que vous ne l'aimez pas! »
Et d'un grand geste, à bout de bras, elle poussa, au bouton électrique de la cheminée, le double appel qui faisait venir Margaude.
« Grande, que fais-tu ?
— Il faut que tout cela s'explique! il faut que cela soit tiré au clair! Je veux que cette bague se retrouve! »
Margaude parut, vit sa maîtresse très animée :
« Margaude, avez-vous vu une bague qui était, paraît-il, dans cette coupe? »
La servante répondit avec raideur, comme si elle craignait quelque soupçon:
« Je n'ai rien vu, et je n'ai pas seulement regardé. »
Marie-Anne jeta un regard de triomphe et de dédain à Sonia. « \^ous voyez bien! » semblait-elle dire ; elle demanda:
« Où est Jeanne ? Aller la chercher!
— Elle est sortie, elle est allée au salut.
LE DRAME
— Vous voyez! » dit Marie-Anne, comme si ce mot répondait à tout. Mais Sonia, humiliée, était devenue très pâle; elle attendit que Margaude se fût retirée et elle déclara :
« Je tiens à vous répéter que je n'ai pas accusé un instant votre bonne. Cette idée est au-dessous de moi, et je m'étonne que vous me connaissiez assez peu pour me la prêter. »
Marie-Anne s'écria :
« Mais qui donc accusez-vous alors? Moi, peut-être !
— Oh!... oh !... fit Sonia blessée au cœur.
— Grande, peux-tu... ! » interjeta Noël, voyant croître le malentendu éternel, navrant.
Mais elle l'écarta:
« Je ne te parle pas, c'est à ta femme que je parle. A-t-elle besoin que tu la défendes? Oh ! je sais..., je sais..., fît-elle avec une affreuse amertume, je sais que tu prendras toujours parti pour elle, je sais qu'elle aura toujours raison contre moi, je sais qu'elle te fera toujours faire ce qu'elle voudra, entendre par ses oreilles, voir par ses yeux!... »
Devant ce flot amer où la jalousie longtemps amassée crevait enfin, Sonia, les yeux égarés, le sein palpitant, s'écria :
« Mademoiselle!... Mais que vous ai-je fait pour que vous m'insultiez devant mon mari, dans ma propre chambre!
— C'est vrai ! répliqua Grande avec une volubilité saccadée, c'est vrai ! je ne suis pas chez moi, je ne suis plus chez moi, il y a long-
temps que vous m'en avez chassée, chassée, comme du cœur de mon frère! Ah! vous n'y avez pas mis longtemps, et vous avez bien réussi. Eh bien, gardez-le, puisqu'il est à vous. Je n'ai plus rien à faire ici !
— Oh ! c'est indigne,... indigne! » répétait Sonia, tandis que Grande s'élançait dehors.
Noël, exaspéré de son impuissance, se mordait les ongles devant la fenêtre. Toute sa dignité d'homme se révoltait contre la scène dont il avait été témoin, complice. Il eût battu Grande de colère, et en même temps il eût voulu la calmer, la persuader, bien tendrement. Oh! quelle misère de ne pouvoir se comprendre et s'entendre! Et Sonia, mjustement accusée, dont les yeux semblaient fous de douleur et de honte ! . . .
Il étouffait, le sang aux tempes ; d'un geste violent il essaya d'ouvrir la croisée afin de respirer mieux. La poignée de cuivre résistait. Il vit comme du feu, et d'un coup de poing fit voler la vitre en éclats. Sa main devint rouge, et au cri de Sonia qui se jetait sur lui à corps perdu, soulagé, il regardait couler son sang, d'une longue entaille.
Il saignait encore un quart d'heure après, sous l'eau fraîche que Sonia lui faisait ruisseler sur la main; mais grâce à cette diversion radicale, presque insensée, et qui aurait pu avoir des suites dangereuses, au moins lui et sa femme virent détourner leur émotion. Un
peu d'acide phénique, imbibant des compresses, jetait son parfum désagréable dans le cabinet de toilette. La coupure ayant assez saigné, Sonia en rapprocha les bords sous plusieurs couches de taffetas d'Angleterre. Elle achevait d'envelopper la main blessée dans un mouchoir, quand la porte, brusquement ouverte par Margaude. montra celle-ci, le bonnet de travers, l'œil en feu. Elle ouvrit la main et montra non seulement la bague, mais la broche en brillants perdue.
« Tenez ! dit-elle d'une voix rude et fâchée, les voilà, vos bijoux ! »
Et sans les laisser parler, d'un ton rancuneux et gros d'arrière-pensée:
« Et je suis bien contente, bien contente qu'on les ait retrouvés !
— Mais où étaient-ils? demanda Noël.
— Où ça? Dans la malle de Jeanne, cachés au fond, tout au fond, dans le nœud de son foulard. C'est à mademoiselle que vous devez de les ravoir. C'est elle qui a fouillé dans les affaires de Jeanne, car moi, je n'aurais jamais osé, je n'aurais jamais cru qu'elle oserait voler. »
Elle aperçut du sang dans la cuvette, et remarquant la main emmaillotée de Noël, elle resta bouche bée, ne parvenant pas à s'expliquer la relation qui pouvait exister entre le sang et la scène de tout à l'heure, dont elle avait presque tout entendu, dans le corridor.
« Le carreau est cassé, dit Noël, vous ferez venir le vitrier. »
Margaude, indécise, tenant toujours les bijoux dans sa main, attendit qu'on les prît :
« Ah ! la voleuse ! dit-elle avec un retour de colère, à l'idée qu'on avait pu la soupçonner. Idée fausse, mais elle partageait les préventions de sa maîtresse; elle était, à sa façon, aussi, jalouse de Sonia, de son ascendant de jeune femme, de sa jeunesse altière, de ce qu'elle appelait « sa fierté et son mépris des gens », parce que Sonia lui parlait peu.
« La voleuse! répéta-t-elle, moi qui lui aurais donné le bon Dieu sans confession. Ah ! la voilà ! Mais ça ne va pas se passer comme ça ! »
On entendit un pas dans le vestibule; la bonne endimanchée, son paroissien sous le bras, parut.
« Venez ici ! » cria Margaude.
L'autre s'approcha :
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » Et elle lui mit les bijoux sous le nez.
Jeanne changea de couleur.
« Qu'est-ce que ces bijoux faisaient au fond de votre malle, voulez-vous me le dire, hein ? voleuse! Voulez-vous me le dire ?
— Oh ! madame, ne me perdez pas ! »
s'écria la servante.en laissant tomber son paroissien d'où s'échappa un billet de banque. Et, perdant toute contenance à cette vue, elle se jeta aux genoux de la jeune femme.
LE DRAME
L'explication fut des plus pénibles. Grande survint sur ces entrefaites : elle voulait envoyer immédiatement chercher les agents de police et faire conduire Jeanne au poste. Margaude, dans son indignation, y eût couru, surtout quand la voleuse eut avoué avoir pris le billet de banque, la veille, dans la redingote de monsieur. Mais celui-ci, par pitié ou dégoût, d'accord avec Sonia, laissa déguerpir la malheureuse, après lui avoir fait écrire et signer l'aveu de son vol. Cette indulgence faillit raviver la scène avec Grande.
Mais Sonia ayant dit d'un ton péremptoire, en serrant sous clef ses bijoux : « En voilà assez, qu'elle parte et que ce soit fini I » Marie- Anne céda, la confusion au cœur.
Toute la soirée, une odeur d'éther traîna dans la maison, entre la chambre des deux femmes.
DANS la détente qui suivit, les lendemains, entrait de l'accablement, cette sorte de honte que provoque toute brutalité échappée à notre vraie nature, quand la passion fait irruption sous les menteuses convenances et met à nu l'envers des âmes. Certainement Mlle Guislain eut du regret, mais elle était trop aveuglée par ses partis pris pour en convenir noblement. Au contraire, elle tentait de se persuader qu'une dernière indulgence l'influençait en faveur de Sonia, et que si elle ne la détestait pas davantage, après tout ce qui s'était passé, c'est que la charité chrétienne exerçait encore une grande puissance sur elle. Elle avait bien conscience d'avoir désolé son frère; mais lui, ne la faisait-il pas souffrir? Elle ne lui pardonnait pas son attitude lors de la scène, ne pouvant comprendre qu'il n'eût pas imposé silence à sa femme, pris hautement parti pour elle, son aînée? sa sœur? Cela se pouvait-il ? Mais elle sentait avec toute l'injustice du sentiment, et, on le sait du reste,
LE DRAME
elle ne raisonnait pas. Une paix trouble, une froideur extrêmement polie, nuancée, comme il convenait, d'une tristesse digne de part et d'autre ou d'un enjouement simulé, succédèrent à l'éclat. Mais on restait sur le qui-vive, et Noël ne partait jamais pour le lycée sans appréhension.
Pauvre Noël! Il roulait dans sa tête les plans les plus divers. Tantôt il comptait sur les vacances, heureusement proches, et sur le bienfait d'une séparation momentanée qui permettrait à chacun de se reprendre et de se calmer ; tantôt il projetait de s'expliquer sérieusement, fermement avec Grande : femme, elle sentirait peut-être la domination d'une volonté virile, accompagnée de beaucoup de déférence, mais nettement exprimée ; à d'autres moments, il se demandait si Sonia ne pouvait avoir une autre attitude, il ne savait laquelle, peut-être des façons plus câlines, plus souples, plus serviles aussi.
Mais s'il est des femmes à qui la tendresse ne coûte rien lorsqu'elles veulent envelopper une âme, et qui passent par tous les dégoûts et toutes les rebuffades pour arriver à leur but, il ne pouvait en vouloir à Sonia, trop fière, de n'être point de celles-là. Elle avait montré beaucoup de patience et de douceur jusque-là. Il ne faudrait point la laisser pousser à bout. Et alors il en revenait toujours à ce désolant malentendu de Marie-Anne.
Comment, comment pouvait-elle, dans son
injuste jalousie, en arrivera croire que Sonia l'avaitsupplantëedans son cœur, à lui? Comment ne sentait-elle pas son affection, son respect fraternels ? Et d'autres peurs l'obsédaient: le souvenir confus, mais effrayant, de la maladie, la crainte mystérieuse de cette affection nerveuse que Grande avait eue jeune fille et dont le retour serait terrible aujourd'hui. Tout l'inconnu lui faisait peur. Et ce qui ne l'épouvantait pas moins, c'est de sentir combien peu on dirige la vie, quelle faible prise on a sur les caractères et les événements. Certes la volonté!... On en parle aisément. Il ne tenait qu'à lui de recourir à des moyens extrêmes. Il pouvait mettre le marché à la main de Grande, lui dire :
« Cela ne peut durerainsi. Nous vivons dans une situation fausse. J'ai cru, en te confiant la direction de la maison, t'honorer et bien faire. Je me suis trompé. Il n'est pas naturel, ni juste, qu'une jeune femme reste en tutelle ; elle doit commander dans la maison qu'habite son mari. Consens-tu à abdiquer franchement? Tu t'épargneras les soucis, la responsabilité, l'amour-propre mal entendu. Tu seras notre hôte, notre chère et tendre sœur ; préfères-tu cela, ou bien que nous habitions dans la même rue, porte à porte, mais non plus sous le même toit ? Car pour notre repos, pour ta dignité, il est impossible que des scènes semblables se renouvellent ! »
Oui, rien ne l'empêchait de parler ainsi à
LE DRAME
Grande, rien ne l'empêchait non plus de prendre un couteau et de la frapper : à ses yeux, c'était tout comme. Peut-être se trompait-il, et une solution radicale eût-elle mieux valu. On en eût cruellement souffert tout d'abord, puis on se serait résigné, et on n'aurait plus vu que les avantages de ce parti. Mais Noël, sous son air mâle, avait le cœur extrêmement tendre : il avait vécu trop d'années avec Grande, elle était trop pour lui, pour qu'il pût envisager de sang-froid l'abdication ou la séparation. Ces décisions absolues répugnaient à sa douceur. 11 craignait que Grande n'en mourût.
En attendant, le mal passait à l'état aigu.
Sonia était dans son atelier, où elle lisait une lettre de Mme Tratkoff. Pas gaie, non plus, cette lettre ! Des doléances l'emplissaient. « Mme Tratkoff s'^^nnuyait mortellement à New-York, dont l'air, affirmait-elle, était malsain pour sa santé. Elle souffrait d'un rhume de cerveau continuel, qui lui faisait user dix mouchoirs par jour. Et son gendre, avec tout son savoir de médecin, ne la guérissait pas. D'ailleurs son gendre, hem!... non, Dick et Marpha l'avaient bien trompée, Dick surtout, qu'elle aimait tant. Leur accueil était beaucoup plus froid. Elle s'en apercevait; et son petit-fils avait beaucoup moins d'égards pour elle : hier, avec ses aptitudes de clown, il s'était mis le pied dans l'œil, en disant : « Grand'maman, tu m'ennuies: pourquoi par- 2gi
les-tu toujours? » Et Marpha, hem!... Elle ne faisait qu'à sa tête, n'écoutait aucune observation de sa mère. Quant à Dick, qu'elle croyait si patient, si affectueux, elle ne pouvait plus lui parler qu'il n'eût l'air contrarié et vexé. Elle s'apercevait bien que, depuis son arrivée, le ménage ne marchait pas comme il devait! Tout y allait de guingois et on servait trop souvent du porc salé sur la table ! » Et après une interruption de quelques jours, Mme Tratkoff se lamentait : « Il y avait eu une scène à cause d'elle, elle avait voulu dire à Dick ceci, dire à Dick cela... et Dick l'avait envoyée promener! Alors elle avait adjuré Marpha, solennellement, de prendre sa défense, et celle-ci s'était mise à pleurer pour toute réponse. Elle le voyait bien, il était impossible à une bellemère de vivre avec son gendre ou sa bru. Elle doutait fort que Sonia pût s'entendre avec Mlle Guislain. Quant à elle, elle s'était ruinée en cadeaux et en robes, et elle attendait de l'argent de France. Après quoi, elle quitterait New-York, Marpha et l'ingrat Dick, excédée d'un pays où il lui fallait parler du nez et se moucher continuellement, et où le porc salé dominait aux repas ! »
Sonia relut la lettre, avec une vague envie de sourire ; mais, sous l'esprit burlesque de sa mère, sous ces jérémiades de vieille enfant gâtée, un petit accent de chagrin vrai perçait. Certainement, dans son amour-propre puéril, elle avait cru que son gendre l'adorait, et, in-
LE DRAME
capable de comprendre combien par son caractère brouillon elle avait dû l'agacer, le changement de manières de Dick l'avait surprise amèrement. Sonia hocha la tête, pensive, songeant à sa mère avec une pitié affectueuse. Elle éprouva le besoin de lui répondre immédiatement, comme si la lettre eût dû lui parvenir le soir même; et attirant à elle un petit bureau de laque, elle écrivit :
« Ma chère maman — »
Ce mot lui fit gros cœur, lui rappela sa toute petite enfance. Toujours sa mère l'avait gâtée. Plus tard elles ne s'étaient pas toujours entendues, mais qu'importe : jamais leur affection n'en avait souffert ! Peut-être si Mme Tratkoft avait été là, avec sa bonne figure poupine, ses gestes vifs et un peu ridicules, Sonia, malgré sa réserve, se fût-elle jetée dans ses bras, lui eût-elle confié ses chagrins. Mais, de si loin, à quoi bon attrister, bouleverser l'excellente 'femme ! Et puis, elle ne devait compte qu'à son mari des peines qu'elle pouvait avoir. Ne serait-ce pas manquer un peu à ce qu'elle lui devait de se plaindre à d'autres? Enfin, toute la difficulté de s'exprimer! Les yeux tristes, elle resta ainsi un long moment, si long que l'encre sécha au bout de sa plume, et il n'y avait d'écrit sur le papier que ce mot où tenaient l'appel et l'élan de son cœur affligé :
« Ma chère maman.... »
« Ah ! pardon ! fit Marie-Anne en se recu-
lant, sitôt la porte ouverte. Je ne voulais pas vous déranger.
— Vous ne me dérangez pas, dit Sonia en fermant son écritoire, j'écrivais à ma mère.
— Je ne vous empêche pas de continuer ?. . . » demanda Marie-Anne.
Soupçonneuse, les lèvres pincées, elle regardait Sonia glisser dans son corsage la lettre de New- York. « Ce n'est pas moi qui vous fait fuir ? » ajouta-t-elle en voyant que Sonia gagnait la porte.
Celle-ci revint et se rassit, étrangement oppressée. Elle ne voulait se donner aucun tort. Elle prit sur sa liseuse un livre et l'ouvrit. Mlle Guislain lui posa doucement la main sur le bras :
«Voulez-vous me donner une minute, mon enfant! Je serais bien aise de causer avec vous pendant que Noël est absent. »
Sonia resta interdite, craintive, avec la sensation d'un guet-apens. Elle fit un effort pour paraître très calme.
« Oui, dit Marie-Anne, je serais bien aise de vous parler seule à seule, A quoi bon mêler à nos différends mon frère, le pauvre garçon ! »
Sa pitié s'aggravait de dédain. Sonia perçut ces nuances ; elle regarda avec une angoisse incertaine Marie-Anne qui avait l'air du chat guettant la souris. Et Sonia se sentit être la souris.
« J"ai beaucoup réfléchi depuis l'autre jour,
LE DRAME
dit Grande. Et je crois qu'une explication très franche, très calme, est nécessaire entre nous. Je vous ai parlé avec colère et je le regrette, non parce que mes paroles étaient au-dessous de la vérité, mais parce que la colère est indigne d'une âme chrétienne. Ce que je vous ai dit, je veux donc vous le confirmer de sangfroid. Mais ne croyez pas pour cela que je vous garde la moindre rancune, ou que j'aie des sentiments hostiles envers vous. Non, ce que vous avez fait est, mon Dieu, bien naturel de votre part : détacher mon frère de moi, ébranler le respect et l'affection qu'il avait pour sa vieille sœur, compromettre la paix de son esprit, le rendre malheureux, car il souffre, je le sais, c'est bien l'œuvre d'une très jeune femme, mais d'une femme très intelligente, et qui sait le mal qu'elle fait. Je ne vous en veux pas, ma pauvre enfant!
— Moi..., répéta Sonia étourdie, moi..., j'ai - fait celai Vous me connaissez bien mal 1
— Non, dit Marie-Anne, à qui un sourire étrangement douloureux et des yeux de visionnaire donnaient presque une autre physionomie, non, je ne vous déteste pas. C'est votre chimère de croire qu'on vous déteste alors qu'on ne vous veut que du bien, c'est votre égarement de croire qu'on veut vous opprimer alors qu'on n'y songe nullement, c'est votre folie de persuader à votre mari des griefs qui n'existent que dans votre imagination !
— Je ne vous comprends pasl interrompit
Sonia véritablement exaltée, je ne puis pas vous comprendre !
— Naturellement, nous ne sentons pas de même ! Vous n'avez jamais compris mon frère ni moi. Dès que vous avez mis pied dans cette maison, vous avez souffert de mon autorité, de mes soins. Osez dire que votre femme de chambre Bâcha, Mâcha, ne me manquait pas de respect ? Mon frère n'est plus le même pour moi! N'est-ce pas votre œuvre? Vous vous êtes dit : Voilà une vieille femme encombrante, sa présence me gêne, éloignons-la en l'abreuvant de dégoûts! Est-ce que — s'écria Grande, perdant toute prudence et désignant l'écritoire de Sonia — est-ce que je ne sais pas en quels termes votre mère me juge? »
Sonia pourpre balbutia:
« A quoi bon cette scène? Vous me donnez de telles preuves de mépris que je ne dois rien, rien vous répondre.
— Pourquoi donc? fit l'autre avec une ironie amère, pourquoi manquer de franchise ? Dites-moi ce que vous avez sur le cœur: vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée !
— Non, dit Sonia avec dignité, non, je ne pourrai plus vous aimer si vous me traitez ainsi.
— A la bonne heure ! ricana Marie-Anne.
— Mais je vous ai aimée, murmura Sonia prête à sangloter et se retenant de toutes ses forces, oui, je vous ai aimée. Et vous, made-
LE DRAME
moiselle, vous ne m'avez jamais regardée avec bienveillance. Les reproches que vous me faites, je vous respecte trop pour vous les retourner. Mais puisque vous me parlez de mon mari, je dois vous dire que ce n'est pas moi qui le rends malheureux, ce n'est pas moi qui trouble son repos, non ! vous me calomniez dans ce que jai de plus cher, mon amour et mon dévouement pour lui ! »
Elle était belle ainsi, de fierté révoltée. Mlle Guislain la regarda avec une sorte d'éblouissement, et s'approchant d'elle, visage sur visage :
«Ah! pourquoi ai-je consenti à ce mariage? C'est le malheur qui est entré avec vous dans la maison. Mais puisque les choses en sont venues là, ne croyez pas que vous me ferez céder. Je vous disputerai mon frère. Si vous me croyez assez faible ou débile pour me -réduire à votre merci, vous vous trompez ! »
Sonia eut un geste désespéré : elle crut que Grande devenait folle, surtout quand elle la vit partir d'un éclat de rire cruel, insultant. Mais Noël parut, et Sonia se jeta dans ses bras ; son cœur haletait comme un oiseau blessé.
« Très bien 1 dit Marie-Anne, très bien joué ! Attendrissez-vous maintenant !
— Ma sœur, dit Noël, en voilà assez. J'ai entendu la fin de cette scène; elle est inconvenante et souverainement injuste! Rentre dans ta chambre. Sonia. Ne réponds plus un mot! »
Elle obéit, et il resta seul avec Grande. Une pitié intense lui serrait le cœur.
D'abord un assez long silence régna. Marie- Anne semblait atterrée; elle avait fermé les yeux, ce qui accompagnait toujours chez elle une émotion défaillante. Elle les rouvrit en fixant sur son frère un regard sombre. Il s'approcha et lui prit la main, mais elle se dégagea avec force.
« Grande, dit-il d'un ton de reproche affectueux mais ferme, pourquoi parles-tu ainsi à ma femme ? Tu te trompes du tout au tout sur elle.
— Oui, Noël, fit-elle avec une douceur simulée, oui, je me trompe. A mon âge, c'est bien excusable, n'est-ce pas ? Je ne sais plus distinguer le bien du mal? Peut-être suis-je déjà retombée en enfance ?
— Grande, répéta-t-il avec chaleur, tu te martyrises à plaisir. Je te jure, et je ne devrais pas avoir à le faire si ton cœur n'avait pas changé pour nous, je te jure que Sonia n'a pour toi que du respect et de la tendresse. C'est toi, ma pauvre sœur, c'est toi qui es jalouse d'elle..
— Jalouse? »gémitMlle Guislainen portant la main à son cœur comme à une blessure ; et elle lui darda les yeux tout près des yeux: « Eh bien, oui, oui, certainement! Comment ne le serais-je pas? On me vole ton affection. Mais ma jalousie, tu devrais être le dernier à
LE DRAME
me la reprocher. Je t'aime trop, je n'ai aimé que toi, tu as rempli ma vie, et maintenant tu me délaisses. Je te suis à charge, ingrat!
— Peux-tu dire cela! Le penses-tu, seulement? Tu m'aimes, ah certes! Grande! Personne ne m'a aimé comme toi ! Les soins dont tu as entouré mon enfance, tes bontés pour moi, l'honnêteté que tu m'as apprise, ton noble exemple, tout ce qui a fait de moi un homme, comment veux-tu que j'oublie cela, ma sœur? Et c'est au nom de cet amour si grand, si cher, si précieux, que je t'en conjure. Grande, ne nous meurtris pas le cœur! Sonia est ma femme, je l'aime tendrement. La blesser, c'est me blesser. Sois bonne, sois douce pour elle comme tu savais si bien l'être pour moi, ma bonne Grande ! Ne pense plus à ces choses qui te font mal. Laisse faire le temps. Voici les vacances, nous irons, ma femme et moi, en Italie; et au retour, apaisés, pacifiés, reconnaissant que tout cela est misérable, inutile, indigne de nous, tu verras, nous reprendrons avec bonheur la vie commune ! »
Elle répliqua, frémissante, les bras croisés sur sa poitrine :
« Tu le vois bien, je ne te le fais pas dire, tu m'abandonnes ! La reprendrons-nous jamais, cette vie? Pars et laisse-moi seule dans mon coin. Je suis vieille, et je n'en ai plus pour bien longtemps !
— Grande, tais-toi, tu me déchires! (Il lui prit les mains.) Vois comme tu te rends
malade. Tu brûles de fièvre ! Mais tu es malade! répéta-t-il avec angoisse.
— Pourquoi pas folle? dit-elle. Pense-tu que le médecin me guérira? J'espérais être aimée! dit-elle d'une voix qui se brisa.
— Mais on t'aime, répéta-t-il ardemment, nous t'aimons! Pourquoi te forger ces mauvais rêves ? Pourquoi ne pas te laisser vivre? Que veux-tu, que penses-tu qu'il advienne de ces éclats inutiles, et que tu serais la première à regretter, si tu écoutais ton bon sens?
— Est-ce donc moi qui les cherche ? réclamat-elle avec l'obstination d'un esprit buté. Si ton désir est que je me soumette à ta fem me, et je le sais, tu ne vois déjà plus, que par ses yeux, tu n'as qu'un mot à dire ! Dis-le. Tu parles de t'en aller, de nous séparer; que Dieu te pardonne le mal que tu me fais ! Ah ! tiens ! — dit-elle en prenant dans sa poche les clefs des armoires et en les jetant avec force sur le tapis, — tiens, voici les clefs de la maison ! Qu'elle les ramasse si elle veut! Pour moi, on m'en supplierait à genoux que je ne les reprendrais pas ! »
Elle sortit.
3oo
NOËL ramassa les clefs et les déposa sur un guéridon. Il se regarda machinalement dans la glace et desserra son nœud de cravate. 11 était très pâle, avec des fibrilles rouges aux yeux. Il respira deux ou trois fois très fort et passa la main sur son front. 11 avait la sensation d'un écroulement, d'un désastre, quelque chose d'écrasant comme une faillite, un déshonneur public. « Est-ce que cela se peut! » se demandait-il. Les choses en être venues là! Et il regrettait tout ce qu'il avait dit, de même qu'il sentait qu'elle aussi, par des reproches impuissants, n'avait su exprimer au juste l'affolement qu'elle ressentait. Mais l'irréparable était proféré. Elle avait dû blesser à mort Sonia : elle l'avait trop cruellement méconnue pour que celle-ci pardonnât. Quel avenir adviendrait? Les ennuis de la veille lui parurent très supportables à côté de l'angoisse présente. Hier ce n'était que l'orage, aujourd'hui la foudre était tombée. 11 alla trouver sa femme.
3ot
Elle était en train d'empiler dans une valise du linge, et de serrer dans un sac de maroquin des bijoux et de l'argent.
« Que fais-tu ? demanda-t-il eiiaré.
— Je ne puis rester ici, dit-elle. Je ne puis plus vivre dans une maison où j'ai été insultée devant toi. »
Il lui sembla que ces mots contenaient un reproche :
« Sonia, ma pauvre sœur est folle, elle est irresponsable. Songe que dans quinze jours nous serons libres. Tout cela sera oublié. Tu as le cœur trop haut pour ne pas lui pardonner.
— Lui pardonner, oui, Noël, dit-elle, mais oublier, c'est impossible ! Je ne crois pas avoir manqué de patience et de douceur. Et même en ce moment aucun mot amer ne te blessera dans ma bouche. Mais je t'en fais juge, quelle attitude aurais-je, que veux-tu que je fasse, que veux-tu que je dise si des scènes pareilles continuent, et elles continueront! Tu parles de maladie, je crains bien, fit-elle en secouant tristement la tête, que celle de ta sœur ne soit incurable. Pour moi, j'ai été assez humiliée devant toi : tu me mépriserais de rester exposée à de nouveaux affronts. Laisse-moi partir.
— Où vas-tu?
— Je n'ai ni parents ni amis chez qui je puisse me retirer pour les quelques jours qui nous séparent des vacances. Du reste, ces douleurs domestiques ne regardent personne. Je
LE DRAME
vais coucher à Sonnelles. La femme du garde a deux chambres très propres, nous y avons habité, ma mère et moi. Je connais une jeune fille du pays qui me servira. Je t'attendrai là, à moins que je ne m'installe dans notre ancienne maison. Je verrai. Tout cela a peu d'importance. L'essentiel est que je ne reste pas ici dix minutes de plus.
— Mais, Sonia, tu es chez moi : c'est mon toit que tu quittes ! »
Elle lui mit les mains sur les épaules, et très calme, très résolue, avec une tendresse virile :
« Non, mon cher mari, ne dis pas que je suis ici chez toi. Tu sens bien que cela n'est pas. Songe que si quelqu'un doit s'en aller, ce n'est pas cette pauvre femme. Moi, je te le répète, je ne puis rester ici. »
Il la vit si ferme, si franche, qu'il l'en aima mieux :
« C'est bien, dit-il, je t'accompagne. »
Elle l'embrassa sur le front, avec gravité :
«Merci, mais à condition que tu reviendras ici demain. Ton absence en se prolongeant prendrait une signification qu'elle ne doit pas avoir. Comprends-le bien, Noël ; moi, je ne doute pas de ton affection. — Un beau sourire éclaira son visage, dans ses yeux brillaient deux larmes qui ne tombèrent pas. — Mais elle, si elle croyait que tu l'abandonnes maintenant. Dieu sait ce qu'elle serait capable de faire! Mon absence même sera salutaire, et tu auras plus d'action sur elle. Non — répéta- t-elle 3o3
en tressaillant, comme à un pressentiment subit — non, ne viens pas, ne m'accompagne pas à Sonnelles. Si un malheur arrivait, je me le reprocherais toute ma vie ! »
Il se sentit froid dans les moelles et balbutia :
« Tu es bonne, ma chère Sonia, et je t'aime profondément! Mais puis-je te laisser aller seule ainsi ? Ce départ précipité me bouleverse !
— Que je parte demain ou après-demain, crois-moi, fit-elle, le plus tôt sera le mieux. Tu sais que je ne suis plus une petite fille et que je sais me débrouiller en route. J'ai assez voyagé avec ma mère. »
Elle mettait son chapeau, abaissait sa voilette.
« Sonia, dit-il, je suis bien malheureux! »
Elle répondit :
« Je te plains du fond du cœur! »
Ils s'embrassèrent comme pour une longue séparation.
« Du moins, dit-il, que je te mette en wagon. »
Il envoya chercher une voiture et y monta avec elle. Ce fut un triste trajet.
Il revint à la maison consterné. La violence soudaine des événements, leur précipitation l'effaraient; il restait l'âme perdue. Il ne pouvait blâmer le départ de Sonia, et cependant cela l'affligeait plus que tout le reste. Ellemême s'était attendrie de le laisser seul, elle
avait dû se raidir, à la dernière minute, pour sauter dans le wagon. Si encore il était libre, maître de lui-même : l'idée d'aller demain au lycée, de faire tranquillement sa classe, lui fut odieuse. Heureusement les vacances....
La nouvelle bonne, une petite Bretonne à bonnet blanc, lui dit :
« Il y a un monsieur dans le cabinet de travail de monsieur. Il a dit qu'il attendrait le retour de monsieur. »
Elle tendit une carte, sur laquelle il lut :
Eugène Castor.
« Comment, ce n'était plus Edèse et ça ne s'écrivait plus par un K. Ah bien I il arrivait au bon moment et juste à propos, celui-là ! Rester des mois sans faire parler de lui et tomber du ciel un jour pareil ! Au diable fùt-il! »
Un bourdonnement sonore franchissait les murs du cabinet de travail ; des vers, déclamés à toute voix, sonnaient leur fanfare dans la paix triste de l'appartement.
« Mais c'est du Victor Hugo! » se dit tout bas Noël stupéfait. En effet, M. Castor (par un C) aboyait avec enthousiasme le châtiment de Caïn poursuivi par le grand œil de sa victime; tout rouge, le gosier tendu, il vociférait en écartant les bras :
Je vois cet œil encore!...
Il s'arrêta court quand Noël parut, et ne sembla pas autrement déconcerté.
« En VOUS attendant, dit-il, j'ai pris la Légende des siècles. Allons ! allons ! il faut en convenir, ce Victor Hugo avait beaucoup de talent, disons même de génie! Soyons juste : c'est tapé! »
Il admirait Hugo, quel changement 1 Mais en voici bien d'une autre. Il avait changé aussi d'allures et de costume. 11 ressemblait maintenant à peu près à tout le monde.
« Il me semble que vous avez bonne mine, dit Noël ; il y a des siècles qu'on ne vous a vu.
— Ah oui!... je suis très occupé, je travaille dans le magasin de mon père,... je..., je me suis décidé à continuer son commerce.
« L'herboristerie! Tiens, tiens! Mais alors, la littérature?... »
— Quant à la poésie, dit M. Castor répondant précisément à la question mentale de M. Guislain, je vous dirai tout franc que j'y ai renoncé. J'ai, à la vérité, composé jadis quelques sonnets que vous connaissez, je crois; mais, fit-il en rougissant, ce sont... des fol... des fantaisies de jeunesse. »
« De mieux en mieux! » Noël ne put s'empêcher de sourire.
« Oui, dit M. Castor, je suis revenu de bien des choses, de mon pessimisme, notamment. Je reconnais à présent que la vie a du bon. Je me fais, dit-il en regardant ses jambes et ses mollets, devenus beaucoup plus gros sous son pantalon (S/iocking!) — je me fais l'effet d'avoir été très malade autrefois. Mais de bons
biftecks, de l'hydrothérapie, de l'escrime et de grandes marches à pied m'ont guéri. Il faut avouer que ma cousine Louise (il ne disait plus Aloyse) est pour beaucoup dans cette évolution. Elle est très intelligente et très bonne; nous sommes fiancés, et quand mon père m'aura cédé son magasin (herboristerie, camomille, ronds de cuir et instruments hydrauliques), nous nous marierons. Croyez-vous, dit-il en croisant les bras avec une extrême satisfaction, croyez-vous que nous prenons le plus grand plaisir à lire ensemble du Victor Hugo, du Lamartine, et même du Racine et du Corneille ! Tenez, l'autre soir, Louise m'a lu le Malade imagi?iaire. Eh bien, nous avons ri de tout notre cœur. C'est surprenant ! Mais, fit M. Castor, je ne vous parle que de moi : j'espère que Mme Guislain va bien ?
— Très bien, dit Noël.
— J'espère que Mlle Guislain se porte à merveille ?
— A merveille, dit Noël.
— J'aurais eu grand plaisir à voir ces dames, mais l'une est sortie, m'a-t-on dit, et l'autre ne peut recevoir. Veuillez leur présenter mes hommages.
— Je n'y manquerai pas.
— Ah ! fit M. Castor en promenant un regard autour de lui, de la lampe de travail aux livres de la bibliothèque, parlez-moi de l'intimité, de la bonne vie de famille.
— Oh oui ! » soupira Noël, dérouté par
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l'ironie involontaire de ces paroles et le comique qui se mêle si souvent à nos douleurs.
M. Castor enfin parti, il s'enquit de Grande.
« Mademoiselle, lui répondit-on, était sortie depuis une heure et elle n'avait pas dit où elle allait. »
Il interrogea Margaude qui, sans le regarder, confirma cette réponse.
« Mademoiselle ajouta-t-elle, avait dit de prendre les ordres de- monsieur pour le dîner ! »
Il supposa qu'elle avait été à l'église, Malgré cela, un pressentiment d'inquiétude lui serrait le cœur. La nuit tombait. Elle sortait rarement si tard.
Lorsque Grande, après l'accès de rage et presque de folie qui lui avait fait jeter les clefs sur le tapis, se fut retirée avec violence dans sa chambre, elle resta si émue que ses mains tremblaient convulsivement. Là, elle eut conscience de l'irréparable. Elle sentit qu'elle avait dit, malgré elle, emportée par une force supérieure à toute volonté, les mots qui ne se rachètent ni ne se pardonnent. Et, dans la fureur de sa passion, elle demeurait profondément stupéfaite, ne pouvant croire que ce fût vrai, se persuadant que tout cela se passait en cauchemar. Mais, non, pourquoi douter? Elle avait poussé les choses à l'extrême et une angoisse la traversa. Comment cela allait-il finir ? Elle revit les yeux dou-
loureux de Noël et s'en voulut; mais trop tard. Elle prêta l'oreille aux bruits équivoques de la maison. Un va-et-vient de pas se prolongeait, des portes se fermèrent. Elle eut un besoin fou de savoir ; car de songer que la vie commune continuerait, qu'on s'assoirait encore à la même table, qu'on romprait le pain, qu'on se coudoierait dans le salon, le soir, à l'intimité des lampes, tout, son bon sens et sa fierté, lui prouvait que c'était chose impossible. Alors quoi?...
Des idées folles lui vinrent, les plus contradictoires du monde. Son cœur battait d'une attente anxieuse, mêlée d'espoir et de crainte. Tantôt elle croyait deviner l'approche de son frère, seul probablement. Il supplierait Grande de reprendre la direction du ménage, d'être bonne, d'oublier ; et peut-être, qui sait, dans l'amollissement qui peu à peu la détendrait, s'attendriraient-ils ? Ils pleureraient ensemble, et de nouveau la vie reprendrait à l'essai, jusqu'à de nouvelles crises; car il y en aurait, de plus en plus cruelles! Un frôlement de robe dans le corridor lui fit craindre que ce ne fût Sonia qui vînt la trouver, la fléchir. Et, d'un mouvement instinctif, elle se colla contre la porte, barrant le passage : voir la jeune femme lui eût été trop pénible. A un autre moment, un éclair de lucidité éclairait sa conscience, mais la nuit aussitôt se faisait en elle plus sombre. Une seconde, elle se disait : «J'ai eu tort, grand tort ! Je suis la plus vieille et devrais
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être la plus raisonnable. » Et un instinct noble lui criait : « Va, va, les trouver, embrassez-vous pour l'amour du Christ ! Pardonnez-vous vos offenses comme II vous les pardonnera luimême ! » Mais l'idée de s'humilier devant Sonia, devant la rivale, devant l'étrangère, devant Vautre, la retint, la cramponna derrière la porte, raidie d'orgueil. Elle écoutait toujours. Tout à coup une autre supposition insensée lui perça le cœur : ils allaient venir la chasser; puisque la vie en commun n'était plus possible, ils lui diraient de se chercher un nouveau gîte. Et où irait-elle, à son âge ? Une si atroce imagination tira des larmes de ses yeux ; elle se plaignit, comme si vraiment Noël venait de lui signifier son congé. De nouveau des portes s'ouvrirent, des pas glissèrent. Elle entendit un roulement de voiture, et, l'oreille collée derrière la porte, elle épiait, oui, elle espionnait vraiment ces bruits mystérieux qu'elle ne s'expliquait pas. Puis un grand vide, un grand silence pesèrent sur la maison. Elle eut la sensation d'un malheur et brusquement se jeta hors de la chambre:
«Mon frère? demanda-t-elle à Margaude qui, l'air étrange, la dévisageait.
— Il vient de partir avec madame, en voyage. Ils n'ont pas dit où. Monsieur acrié aucocher : « Gare de Lyon ! »
Elle n'eut pas achevé ces mots que le cœur manqua à Mlle Guislain : la chambre, les meubles tournaient autourd'elle ; elle chancela
LE DRAME
et Margaude dut la faire asseoir dans un fauteuil.
«Mademoiselle veut boire! Que mademoiselle ne se frappe pas ainsi ! » répétait la servante en courant au buffet prendre de l'eau de mélisse et un verre; elle prépara le cordial et fit boire sa maîtresse.
« Merci, Margaude, merci!
— Mademoiselle n'a besoin de rien? mademoiselle est toute pâle ; j'ai eu si peur un moment !
— Ce n'est rien, c'est passé. »
Et Marie-Anne rentra dans sa chambre. Son cerveau bouillonnait. Partis! ils étaient partis! Pour toujours, sans doute! L'idée que Sonia put aller à Sonnelles, et Noël l'accompagner, peut-être même seulement àlagare, ne lui vint pas. Ce départ brusque prit, à ses yeux, une signification absolue de rupture. A travers le petit abandon subitde l'instant, le dîner laissé, les liens de l'intimité rompus, cette fuite sans adieu, elle vit plus et pis, crut que Noël abandonnait son lycée, sa vie, Paris. Elle eut l'impression d'une séparation aussi profonde que s'ils venaient de partir pour l'Amérique. Ce coup de tête déroutait toutes ses idées casanières ; elle tordit douloureusement ses mains en répétant : « Partis, partis! »
Ah! ce n'était pas Sonia qu'elle regrettait, mais Noël qu'elle ne verrait plus, qui lui signifiait par là son blâme et son dédain, qui lui préférait à tout jamais la jeune femme. Et 3ii
puis, dans l'effarement d'une découverte, elle s'avisa que c'était elle, elle seule la coupable! C'était à cause d'elle qu'ils partaient, c'était elle qui les avait forcés à la quitter! Mais pensaient-ils qu elle resterait seule dans cette maison, qu'elle allait y vivre comme si de rien n'était, qu'elle pourrait y manger et y dormir paisiblement?
Non ! elle eût tout préféré à cet affront silencieux, à cette muette protestation/ Ils s'en allaient, la laissaient seule! Ah! qu'elle eût mieux aimé qu'ils l'eussent chassée. Mais cela ne se passerait pas ainsi, elle ne resterait pas une minute de plus sous le toit! Et avec des gestes de fièvre, malhabiles et saccadés, elle s'habillait, mettait un chapeau, se glissait dans le corridor. Pourvu que Margaude ne l'embarrassât pas de questions? Non, par bonheur, elle était rentrée dans sa cuisine : personne ne la voyait sortir, elle s'élança dehors.
Le crépuscule tombait; Marie-Anne alla droit devant elle, au hasard ! Comme elle s'éloignait sans espoir de retour, elle regretta de n'avoir pas dit adieu à ses bêtes familières, elle aurait pu emmener Snorr avec elle ; jamais le chien ni le chat ne lui avaient fait de la peine, et ils lui parurent, en ce moment d'affreuse détresse, meilleurs vraiment que des hommes, que des femmes surtout: cette Sonia! Mais elle fut toute surprise de s'apercevoir qu'elle la détestait moins. Par contre, l'abandon de Noël l'étreignait d'une douleur toute
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physique, d'un serrement de cœur prisa l'étau. Comment avait-il eu le cœur de faire cela, de la fuir, elle, sa vieille, sa plus tendre amie!... Était-ce le crépuscule qui tombait plus vite, obscurci, ou sa vue se brouillait-elle de larmes ? elle ne voyait point devant elle, marchait en aveugle. Une voilure, rue de Vaugirard, faillit l'écraser.
Elle entra dans le Luxembourg, comme les gens en sortaient, au moment de la fermeture des grilles. Des ouvrières, des bonnes d'enfant, des étudiants se hâtaient vers les portes : la solitude descendait dans le grand jardin, élargissait les allées, nimbait d'une mélancolie d'abandon les statues blanches au milieu des pelouses, donnait un aspect insolite à la mare aux canards. Des tambours battaient la retraite ; leur bourdonnement rythmique s'éloignait, puis se rapprochait, dans une bouffée de vent. Et il semblait à Marie-Anne que c'était dans sa tête, dans son crâne, que les tambours battaient leur retraite grondante : de même à ses oreilles murmurait cette grande voix confuse de la mer qui s'exhale des gros coquillages, qu'on écoute. Puis, à travers les branches et les feuilles, par delà les grilles, en des fonds d'ombre, elle entrevit des lumières qui s'allumaient. Et elles lui semblèrent lointaines, comme au bout d'une grande plaine. Les roulements de tambour s'étaient tus, des voix de gardiens, seules, s'élevaient pressantes et dures dans le soir. Pourquoi ces voix, ces appels ?
à qui en avait-on ? Et tout à coup, en arrivant près d'une porte, elle comprit que c'était elle qu'on hélait ainsi. Un gardien, d'une voix grincheuse de vieille femme, lui parla rudement au passage, et derrière elle ferma avec colère la grille, où une grosse clef tourna.
Hors du jardin elle erra désorientée; les lumières l'attiraient ; inconsciente elle alla vers le boulevard Saint-Michel. Une vie bruyante de tramways et de voitures, de passants l'enveloppa, la frôla, la bouscula. Et tout cela lui semblait irréel ; une fantasmagorie, une hallucination défilaient dans le double flot montant ei descendant, dans la lueur irisée des tables de café en plein vent, dans les rires et les visages peints des femmes, dans la clarté vive des magasins, dans la lueur des grands bocaux, orange et bleu, des pharmaciens. Par moments, il lui semblait qu'elle était ivre, étrangement, qu'elle avait bu un poison amer et féerique qui lui faisait voir les choses et les gens tout autres qu'elle ne les avait vus jusqu'à présent. Elle rêvait sans doute et allait se réveiller dans sa chambre ; Margaude viendrait lui annoncer que le dîner était servi, et elle trouverait dans la salle à manger Noël et Sonia. Justement il y avait pour menu une sole au vin blanc, un rôti d'agneau aux petits pois, une salade et un gâteau de riz à la crème. Et puis un élancement au cœur rouvrait sa plaie vive, lui rappelait la réalité : « Partis ! où étaient-ils, à cette heure? Ah! jamais elle ne
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les reverrait, car elle aussi s'éloignait, fuyait pour ne plus revenir. Elle ne les gênerait plus. Ils pourraient rentrer « chez eux », elle n'y serait plus pour les faire souffrir, puisqu'elle les rendait si malheureux. Oh ! Dieu !... »
Quand elle pensait à cela, il lui venait dans la bouche un goût de terre ; les lumières, les voitures, les passants, tout dansait autour d'elle ; elle ne voyait plus les choses qu'à travers des taches noires et brouillées, comme lorsqu'on a contemplé le soleil : elle étouffait et souhaitait de mourir. Mourir! oui, elle forma, dans son lamentable désespoir, ce vœu impie, criminel, eut la vision d'un lourd omnibus courant sur elle, les chevaux la renversant, les roues lui passant sur le corps. Elle arriva au pont Saint-Michel, s'arrêta, captivée par l'eau noire, d'une tranquillité de canal, avec des bateaux bombés au grand gouvernail. Un garçon de magasin, qui portait de grands cartons, la heurta rudement, des passants la poussèrent; alors elle se sentit en un tel désert, au milieu de toutes ces existences, si abandonnée, si inutile et si perdue, qu'elle ferma les yeux, souhaitant désespérément de ne plus voir, de ne plus entendre, de ne plus être.
Un bras qui se posait sur le sien la tira, au bout d'un long instant, de cette immobilité affreuse; une femme du peuple, au gros visage bourgeonnant, lui demandait :
« Vous n'êtes pas malade, ma bonne dame?
— Non, non ! dit Marie-Anne effarée.
— C'est de vous voir si longtemps arrêtée, penchée sur l'eau. Ça m'a saisie. Peut-être bien n'ctes-vous pas de ce quartier et que vous êtes perdue?...
— Non ! non ! » dit Marie-Anne en s'éloignant vivement. Et elle tenait son cœur à deux mains pour l'empêcher d'éclater, prête à fondre en sanglots, tant cette voix l'avait remuée, par son accent rude et bon. Elle suivit les quais : toujours les reflets des lumières scintillaient dans l'eau noire. Des points rouges ou verts, des yeux de bateau-mouche couraient sous les ponts. A mesure qu'elle marchait, la foule s'espaçait. Des espaces vides, des coins d'ombre s'étendaient, coupés de petites flaques jaunes, de clartés tristes de réverbères. Non ! jamais Marie-Anne ne rentrerait chez elle ! Un poids très lourd l'étoufl^ait, elle ne respirait plus, le souffle coupé, tant elle marchait vite, et tout en nage déjà. Une stupeur dominait, en elle, l'eff'arementde l'irréparable. Comment avait-elle pu parler ainsi? comment en étaitelle venue, même, à tant détester Sonia? Mais est-ce que c'était bien vrai? Était-ce bien à elle que ces choses étaient arrivées? Était-elle cette même Marie-Anne, autrefois si aimée, si respectée de son frère, et qui maintenant, abandonnée, s'éloignait comme une bête craintive et traquée. Elle marchait toujours. Plus de passants autour d'elle : un grand vide, un grand noir. Sous des arbres, en un endroit
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mort comme un cimetière, non loin du Champde-Mars, elle se laissa tomber, hors d'haleine, sur un banc.
Un vent frais pour la saison, un peu aigre, soufflait. Il colla les cheveux de Grande sur ses tempes ruisselantes, perça jusqu'à ses épaules et sa poitrine sous le léger mantelet qui la recouvrait. Un frisson s'exhalait de la rivière proche. Elle se sentit refroidie jusqu'aux os : ce fut comme une humidité de plâtre neuf tombant sur elle. Mais ce saisissement n'avait rien de désagréable ; elle buvait l'air traître avec ivresse. Le pressentiment d'un péril la traversa bien, mais que lui importait, à celte heure, une attaque de rhumatisme ou même une fluxion de poitrine? Combien de temps resta-t-elle là? Elle ne le sut. Une heure lointaine sonna. Elle regarda autour d'elle, il devait être très tard. Cependant, bien que n'ayant pas dîné, elle n'avait pas faim ; toujours ce goût de terre amère dans la bouche ! Des ombres suspectes, des rôdeurs qui semblaient l'observer l'inquiétèrent; elle se dressa toute raide, les articulations si nouées qu'elle ne marcha d'abord qu'avec difficulté.
Où irait-elle? Il fallait pourtant bien qu'elle couchât quelque part. L'idée d'un hôtel, de tout le banal et de l'anonyme, du froid et du lugubre d'une chambre garnie l'épouvanta. Des noms d'amis passèrent dans sa mémoire, mais aucun ne la décida. Un amour-propre trop fier la retenait. Sans doute, chez une ou
deux vieilles amies on lui dresserait bien vite un lit, mais il faudrait parler, se confesser; tout plutôt que cela ! Alors le nom de l'abbé d'Hautpont vint à ses lèvres Par son caractère, sa mission, son âge, il présentait des garanties, on ne sait quoi de rassurant et de calme qui l'ébranla. Mais une crainte de vieille enfant agita Grande. Depuis longtemps elle n'avait pas revu l'abbé; elle avait même évité de le voir, comme si elle lui gardait rancune de ce qu'au lieu de s'opposer au mariage de Noël, il l'avait conseillé. Et pourtant elle sentait bien que là, dansla petitemaison que M. d'Hautpont occupait à Levallois-Perret, était le refuge, le repos de l'âme.
Elle fouilla machinalement dans sa poche, avec la vague intention de se mettre, dans ces parages déserts, en quête d'un omnibus ou d'une voiture. Mais elle s'aperçut qu'elle avait, dans sa précipitation à fuir la maison, oublié son porte-monnaie. Elle se mit donc en marche, péniblement, connaissant mal sa route, s'orientant de son mieux. En passant la Seine elle frissonna, de nouveau induite à la tentation noire; un instant elle faillit s'accouder au parapet, se disant : « A quoi bon aller plus loin?... » Mais le vertige de mourir, d'avance, l'affola, et par méfiance d'elle-même elle quitta le trottoir, suivit le milieu du pont. Les grands squares vides du Trocadéro, dans un bain de lune, érigeaient leurs groupes d'animaux et leurs statues au-dessus des bas- 3i8
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sins et des pelouses pâles. Elle se rappela être venue là, avec Noël, pendant l'Exposition. Comme c'était loin ! Et le passé lui sembla s'éloigner et se rapetisser. Au bout du temps et des années parcourues, elle aperçut un petit Noël, enfant, se rappela un jour où il avait tant pleuré, parce qu'un de ses camarades lui avait déchiré sa casquette neuve. Ce souvenir s'associa en elle à celui de la rue où ils habitaient alors, à Auxerre et à un grand couvent blanc qui se dressait tout au bout d'une place. Aussitôt une inspiration la pénétra: elle se dit qu'elle se retirerait dans un couvent; morte au monde, morte à l'affection, réduisant sa vie aux douze pieds carrés d'une petite chambre, elle vivrait dans une de ces maisons religieuses où les laïques prennent pension, et, occupée de son seul salut, y attendrait la libération suprême.
De grandes avenues silencieusess'ouvraient, sans fin, devant elle; puis elle aperçut l'Arc de Triomphe, dans une sorte de gloire argentée.
Instinctivement elle regarda la lune, un orbe blanc, d'une pâleur nacrée. Elle se rappela ce soir où, dans l'atelier de Sonnelles, seule avec Noël, après avoir consenti au mariage, elle avait vu se lever la lune blanche sur les coteaux. Son cœur trembla, à ce souvenir. Dieu! qu'elle était lasse. Jamais elle n'arriverait. Elle tomba encore sur un banc; et de nouveau la fraîcheur abattit sur elle une
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chape d'humidité mortelle, et cette fois, par un de ces mystérieux pressentiments que rien n'explique, elle eut conscience qu'elle prenait mal, très mal. Elle ne se sentait pas la force de se lever. Cependant, avisant un sergent de ville, elle se renseigna auprès de lui. Elle n'avait plus qu'une demi-heure de marche. Encore un peu de courage 1 Elle se traîna.
A partir de là, une sorte de somnambulisme douloureux la domina; une succession heurtée, un chaos de pensées et d'imaginations troubles l'assaillit. Elle brûlait de fièvre et se croyait en plein été, sur la route blanche qui mène de Sonnelles à Fontainebleau. Tout était jaune d'or, bleu de ciel, vert d'arbres, blanc de poussière. Des craquements de sécheresse partaient de tous les coins du bois : il faisait beau, beau et chaud! Puis elle eut froid, froid encore, et ses dents commencèrent à cla quer. Tout était noir. Elle se croyait redevenue petite fille, éprouvait la terreur qu'elle avait eue de la maladie, des ténèbres et de la mort, pendant une semaine où elle était tombée si malade que ses parents avaient cru la perdre. La plante des pieds lui faisait très mal aussi, et elle crut marcher sur du gravier et du verre cassé. Enfin, enfin, passé l'octroi, passé le fossé noir des fortifications, des rues et des ruelles, près de l'église, le long du petit jardin fleuri. Grande, d'une main de cauchemar, machinalement tâtonne, rencontre la sonnette et tire désespérément. Un visage de vieille
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femme, encadré d'un bonnet tuyauté, apparaît au feu jaune d'un bougeoir de jardin. C'est Mme d'Hautpont, la mère du prêtre.
«Ah! je croyais que c'était mon fils! Qui est là ? »
Elle élève sa lumière, cherche à reconnaître ce visage qui ne lui est pas étranger:
« Bonté du ciel, vous, vous, mademoiselle, à cette heure!... L'abbé va rentrer. Prenez la peine de me suivre. »
Et des exclamations de surprise étouffée, et, Grande le devine confusément, chez la vieille femme une méfiance de l'inconnu, une curiosité peureuse d'apprendre un malheur. Mais quelle heure est-il donc ! Il n'est que dix heures ?Elle a marché quatre heures sans s'en apercevoir.
Un pas dans le jardin, une ombre noire derrière la vitre, M. d'Hautpont paraît. Il ôte avec surprise son tricorne en reconnaissant Mlle Guislain. Elle s'est levée toute droite, eff'rayante à voir, et si pitoyable, avec ses pauvres mèches de cheveux blancs qui pendent :
« Monsieur l'abbé, je n'ai plus qu'à mourir. »
GPANDE rouvrit les yeux, et, comme les fois précédentes, il lui sembla qu'elle recommençait un rêve. Cependant non, rien de plus réel ; elle était dans sa chambre, dans son lit ; elle reconnaissait le crucifix du mur, le prie- Dieu à fond de velours vert, ses meubles au vieux bois tendu d'étoffes neuves, toute sa chambre à la fois usée et trop belle. Et c'était bien Noël qui se tenait là au pied du lit, et c'était bien Sonia qui lui souriait, en tournant délicatement une cuiller dans la potion qu'elle achevait de préparer. Non, ce n'était pas un rêve, et la maladie de Grande, hélas ! non plus, car elle était bien malade, et elle le savait ! Elle ne pouvait voir sa figure au miroir, mais elle n'avait qu'à regarder ses mains desséchées, et qu'à tâter ses bras amaigris; elle n'avait qu'à écouter le souffle rauque de sa poitrine, qu'à sentir la lourde, l'écrasante oppression qui lui serrait les côtes, pour se rappeler et comprendre. Ah oui ! bien gravement malade! Sans cela Noël ne serait pas si pâle,
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Sonia n'aurait pas les yeux si creux d'insomnie. Le médecin, leur vieux médecin, M. Lussain, ne lui rendrait pas visite matin et soir. M. d'Hautpont, non plus, ne viendrait pas tous les jours s'asseoir à son chevet. Et elle n'aurait pas ainsi dans la bouche cette amertume de cette soif horrible, ce goût de terre acre !
Mais Sonia se penche vers elle et, glissant un bras derrière le dos de Grande, la soutient, en lui portant de l'autre main la tasse aux lèvres. Marie-Anne boit et retombe, secouée d'une affreuse loûx. Mais elle a encore la force de sourire à Sonia. Elle ne la déteste donc plus? quel mystère !... Mais pourquoi Noël sort-il précipitamment, gros de sanglots qui vont jaillir de lui s'il ne court se cacher? Pourquoi Margaude dans la cuisine ne fait-elle aucun bruit etessuie-t-elle à la dérobée ses yeux rouges? Pourquoi le silence de la maison propage-t-il quelque chose de si mystérieux et d'étreignant ? Pourquoi une angoisse tîotte-t-elle dans l'air, traîne-t-elle dans le désarroi des meubles familiers, la poussière des bibelots, le décousu des habitudes quotidiennes, la brièveté des repas, oùNoél et Sonia ne se parlent plus qu'à voix basse, comme s'il y avait entre eux un tiers invisible qui pourrait les entendre ? Serait-ce la Mort qui est rentrée avec Grande, ce soir où l'abbé d'Hautpont, à minuit, l'a ramenée en voiture, hors d'elle-même, claquant des dents et brûlant de
fièvre, alors que Noël éperdu, déchiré d'anxiété, après avoir couru comme un fou au hasard dans les rues, pour la vingtième fois rentrait et ressortait, se lamentant ?
Quel cri il avait poussé en revoyant Grande, et comme il avait tremblé en la retrouvant si changée, en lui prenant les mains, en lembrassant! Bien vite il l'avait confiée à Margaude, afin qu'on la couchât dans un lit bien chaud. Ah! que Sonia n'était-elle là, pour l'aider, avec la dextérité et la douceur de ses mains blanches ! Tout était si mesquin, comptait si peu, à côté de l'atroce épreuve qu'il venait de subir, de ces heures d'attente épouvantée. Puis, l'explication douloureuse avec le prêtre, un aveu pareil à une confession où Noël avait déchargé son cœur ; dans les rues noires, tandis qu'il allait chercher le médecin, car Marie-Anne délirait, était venu dire Margaude, tout effrayée. Une lugubre chose, ce réveil du médecin dans la nuit! 11 venait, ordonnait une potion opiacée, ne pouvait se prononcer encore, mais craignait tout. Et deux jours après il prononçait le mot terrible: fluxion de poitrine. Sans attendre ce verdict, qui. à l'âge de Grande, laissait peu d'espoir, Noël, immédiatement, avait télégraphié à sa femme, et elle était revenue en toute hâte. Ses premières paroles avaient été de tendresse et de regret :
« J'ai eu tort, mon mari, j'ai eu tort de vous laisser — une pudeur et une délicatesse
LE DRAME
rempêchaient alors de le tutoyer — j'ai écouté mon premier mouvement de révolte et de chagrin. Pouvais-je supposer... ?
— Ah ! fit-il avec un geste désespéré, tu ne savais pas, nous ne savions pas.... Si l'on savait !... »
Et fébrilement il lui tenait les mains, avec une tendresse sans reproche, une confiance désolée.
« Puis-je la voir? demanda Sonia, y consenti ra-t-el le ?
— Oui, oui, il le faut. »
Et tout de suite, Sonia entrée, son chapeau laissé dans l'antichambre et ses gants quittés, comme si elle n'était pas sortie de la maison, Grande, s'éveillant d'une de ces torpeurs brisées qui la soulageaient, par instants, de ses souffrances aiguës, avait souri, faiblement, à la jeune femme.
Et maintenant il y avait cinq jours que Marie-Anne se mourait; la veille, une consultation des trois plus grands médecins de Paris avait eu lieu ; Noël voulait espérer, mais un doute plus fort que tout l'atterrait. 11 lui semblait que s'il restait quelque espoir, il s'y serait cramponné avidement ; nul doute que ce ne fût prescience, pressentiment noir, l'intime désespérance contre laquelle il luttait, perdant pied d'heure en heure. Et maintenant, maintenant que la mort était là, il se disait, songeant aux malentendus d'autrefois, si lointains, si vieux déjà dans son esprit,
comme si l'apparition de la cruelle Intruse les reléguait dans le plus ancien passé, il se disait : « Ah! quelle misère! » il s'accusait, n'osant, ne voulant accuser Sonia. Il se répétait : « C'est ma faute, j'aurais dû être plus patient, plus doux, meilleur ! » Et en même temps une voix humble au fond de sa conscience s'élevait, la voix de sa bonne volonté méconnue, de ses efforts inutiles. Il se révoltait aussi contre la cruauté de la maladie, l'impuissance des médecins, il se disait : « Il est impossible qu'il n'v ait pas de remèdes! Pourquoi ne tentent-ils rien ? » Et chaque moment qu'il employait ainsi, hors de la chambre d'agonie, à se torturer l'àme, lui semblait une minute, longue comme une heure, volée aux derniers instants qu'il devait passer encore avec Grande. Une envie désolée de rentrer auprès d'elle et de contempler son visage l'obsédait ; mais devant la porte il restait immobile, la main au loquet, le cœur crispé, sans courage.
Sonia parut, très pâle, transfigurée d'émotion.
« Oh ! Noël — des larmes perlèrent entre ses cils — viens, viens ! elle veut te parler; si tu savais, tout son cœur s'est réveillé, et tant de bonté dans ses paroles ; la souffrance l'avait changée, mais cette affreuse maladie la rend à elle-même. Mais j'ai peur, viens vite, son visage n'est déjà plus de ce monde !... »
Noël se jeta, comme fou, derrière sa femme.
LE DRAME
Grande, les yeux démesurément ouverts, ne parut pas les voir tout d'abord.
« L'abbé est-il venu ? demanda-t-elle.
— Pas encore, dit Sonia.
— Je veux le voir dès qu'il arrivera. »
Elle parlait avec difficulté, la voix coupée par l'oppression indicible :
« Noël », et elle essaya de s'arc-bouter, de se redresser dans son lit, Sonia la prit entre ses bras et la soutint, « Noël, murmura-t-elle, il faut que tu me pardonnes! »
En entendant ces mots, tout courage lui manqua, et il crut qu'il allait tomber là, par terre, et sangloter comme un enfant.
« Mon petit, mon cher petit, dit-elle, je n'ai pas aimé ta femme comme j'aurais dû ; je vous ai fait souffrir par ma jalousie; j'ensuis bien punie, puisque j'en meurs. Mais mes yeux se sont ouverts à la lumière. (Elle appuya sa tête sur le sein de Sonia qui la tenait toujours entre ses bras.) Chère enfant, murmura-t-elle, je vous aime !... Dites-moi que vous ne m'en voulez plus, dites-moi que vous m'aimez un peu ?...
— Ah ! jura Sonia de toute son âme, je vous ai aimée, je vous aime, et je vous le prouverai toute ma vie ! »
Grande sourit, d'un sourire si faible et triste que cela crevait le cœur : on eût dit une lumière qui s'en va.
« Je vois..., dit-elle plus oppressée, je vois., à présent la vérité ! Je la vois trop tard, mais.. .
cela vaut mieux ainsi. Aime Sonia, mon frère, car c'est ta chair et ton âme ; aime-le, ma fille, il en est digne. Oh! qu'il est bon,... qu'il est doux... de s'aimer!»
Et elle répéta, avec un commencement d'angoisse :
« L'abbé est-il venu maintenant?»
On lui répondit qu'il allait venir. Elle murmura affaiblie :
«Ah !... qu'il se hâte !»
Ses mains s'étendirent en tâtonnant vers Noël et Sonia ; ses yeux se ternirent, comme si elle ne les voyait plus. Hélas ! cela valait peut-être mieux ainsi : vivante, elle aurait souffert ; agonisante, elle sombrait dans "la paix et le pardon.
Son visage revêtit une beauté rigide ; déjà, bien avant le dernier moment et le petit souffle où l'âme s'envole, Grande entrait dans l'au'be de la mort.